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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


XLIY«  ANNÉE.  -  TROISIÈME  PÉRIODE 


ni.  —  !•' MAI  1874.  ^^  .  \ 

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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


XLIV»   ANNÉE.  —  TROISIÈME   PÉRIODE 


TOME   TEOISIÊME 


PARIS 

BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

RUE   BONIPARTE,  17 

1874 

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PRESERVATION 
REPLACEMENT 

REVIEW4l^ 


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L'EMPIRE  DES  TSARS 

ET  LES'  RUSSES 


YV. 

L'ÉGLISE    RUSSE. 
IL 

LB   PATRIARCAT   BT    LB   SAINT-STIIODE.  —  LA    TOLÉRAlfCB  RBLIOIBfSB 

BT  LA  Situation  dbs  diff<re!is  cultes. 


Nous  ayons  étudié  l'esprit  de  l'orthodoxie  orientale,  nous  avons 
essayé  d'en  déterminer  la  valeur  morale  et  politique;  nous  voulons 
aujourd'hui  examiner  la  situation  légale  de  l'église  russe,  ses  rap- 
ports avec  l'état  et  avec  le  souverain.  Dans  le  catholicisme  grec, 
la  constitution  ecclésiastique  tend  à  se  modeler  sur  la  constitution 
politique,  de  même  que  les  limites  des  églises  tendent  à  se  calquer 
sur  les  limites  des  états  ou  des  peuples.  Ce  sont  là  deux  faits  corré- 
latifs, inhérens  à  la  forme  nationale  des  églises  orthodoxes.  Confi- 
nées dans  les  frontières  de  l'état,  dépourvues  de  chef  commun  et 
de  centre  religieux  étranger,  ces  églises,  indépendantes  les  unes 
des  autres,  sont  plus  ouvertes  à  l'influence  du  pouvoir  temporel, 
plus  accessibles  au  contre-coup  des  révolutions  de  la  société  laïque. 
Avec  une  hiérarchie  partout  identique  de  prêtres  et  d'évèques,  les 
églises  orthodoxes  s'acconunodent  selon  les  temps  ou  les  lieux  de 
régimes  fort  divers,  le  mode  de  leur  gouvernement  intérieur  finis- 
sant toujours  par  se  mettre  en  harmonie  avec  le  mode  de  gouver- 
nement politique.  Le  degré  de  leur  liberté  est  en  raison  de  la  liberté 

(1)  Voyez  U  Rmm  des  15  août,  15  leptembre,  15  octobre  1873,  15  Janyler  et 
l*'  mari  1S74. 


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6  mffVW  DM-  Bfi» 

civile,  et  la  forme  de  leur  administration  en  rapport  avec  l'adminis- 
tration de  l'état.  Sur  ce  point  encore,  on  a  souvent  en  Occident 
pris  l'effet  pour  la  cause.  L'asservissement  des  églises  de  rite  grec 
a  été  la  conséquence  plutôt  que  le  principe  de  la  servitude  des  peu- 
ples de  l'est  de  l'Europe..  En  Russie,  c(mu)Ae.à.Byzaiice5  ce  n'est 
point  là^dépendance  de  l'église  (pii  a  crée  ràutocmtie,  c'est  l'auto- 
cratie qui  a  fait  la  dépendance,  de  l'églîae.  En  usant  de  ces  expres- 
sions de  dépendance  ou  de  servitude,  nous  parlons  en  étrangers  : 
elles  ne  sont  poiiit  admises  par  les  Russes,  et  sur  nos  lèvres  elles 
blessent  leurs  oreilles.  Prêtres  et  laïques  repoussent  tout  reproche 
de  ce  genre  comme  une  calomnie  ou  un  malentendu.  Â  les  en  croire, 
les  Russes  n'ont  fait  que  conserver,  en  les  régularisant,  les  rela- 
tions primitives  de  l'église  et  de  l'état  dans  l'empire  des  Constan- 
tin et  des  Théodose.  Ces  revendications  ne  se  peuvent  entièrement 
contester  :  il  entre  dans  les  jugemens  de  l'Occident  sur  l'église  russe 
plusieurs  préjugés  et  beaucoup  de  confusion.  Pour  se  rendre  sé- 
rieusement compte  de  la  situation  de  l'église  vis-à-vis  du  gouver- 
nement, il  faut  un  examen  attentif  de  leurs  rapports  réciproques,  il 
faut  savohr  distinguer  ce  qui  appartient  à  l'un  de  ce  qui  revient  à 
l'autre,  savoir  séparer  ce  qui  dans  leurs  relations  actuelles  est  ac- 
cidentel, transitoire,  et  ce  qui  est  permanent,  inhérent  à  la  nature 
même  de  l'église  ou  de  l'état.  Pour  mieux  comprendre  ce  qui  dans 
la  constitution  de  l'église  russe  est  le  fait  de  l'orthodoxie  orientale 
et  ce  qui  est  le  fait  du  système  politique,  il  faut  rapprocher  la  si- 
tuation légale  du  culte  dominant  de  celle  des  autres  confessions 
chrétiennes,  des  autres  religions  dans  l'empire;  il  faut  connaître 
quelles  tendances  imposent  au  gouvernement  rasse,  en  matière  re- 
ligieuse et  en  administration)  ecclésiastique,  ses-  traditions  natio-^ 
nales  et  son  principe  autocratique. 

I. 

C'est  à  une  époque  relativement  réfcente  que  ^église  russe  a  été 
mise  à  là  place  qu'elle  occupe  aujourd'hui^  dfens  l'état.  Avant  d'f 
parvenir,  elle  a  passé  par  différentes  phases  dbnt:  l'une,  le  patriar- 
cat,, excite  encore  cher  quelques  esprits  des  regrets,  si  ce  n'est  des 
espérances.  Cette  église,  que  nous  nous  représentons  comme  endor-»- 
mie  depuis  des  siècles,  a  eu  une  existence  active,  vivante^  souvent- 
tragique.  A  notre  étonnement,  elle  a  une  histoire  aussi  ranplie  et 
aussi  animée  qu'aucune.  Les  Russes,  ecclésiastiques  et  laïques,  Tont 
plusieurs  fois  écrite  :  M.  Ifouravief,  le  frère  du  terribife  général,  l'a- 
vait ébauchée.  M»'  Philarète,  évêque  de  Tchemigof,  et  M*'  Macaire, 
archevêque  de  Kharkof,  l'ont  récemment  traitée  en  de  vastes  oUf* 


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EA  :BIIS8IE  :£!  laBB  EUSSES.  7 

vrages  qui  partout  feraient  honneur  au  clergé.  La  lente  dif&tsion 
du  cfaiistiansme  dans  ces  immenses  plaines  du  nord,  parmi  des 
peuplades  de  tant  de  races  diverses,  prête  à  ces  annales  un  charme 
égal  à' celui  des  rédts  de  la  prédication  chrétienne  daiB  les  forêts 
de  la  Gaule  ou  de  la  Genzianie.  Pour  le  politique,  elles  ont  un  dcuible 
intérêt  :  l'émancipation  ipmgressiTe  de  l'élise  russe  Yis-à-*yiside 
l'église-mère  de  Gonstantinople  et  Tintimité  croissante  du  pouvoir 
spirituel  et  du  pouvoir  temporel  dans  l'empire.  Cette  marche 'COi>- 
stante  et  parallëfe  vers  un  double  objet  donne  à  l'histoire  ecclé- 
siastique de  la  Russie  une  unité,  une  logique  difficiles  à^  retrouver 
dans  l'histoire  de  toute  autre  église  nationale* 

Au  point  de  vue  de  ses  relations  étrangères  comme  au  point  de 
vue  de  son  gouvernement  intérieur,  l'existence  de  l'église  russe  se 
partage  en  quatre  phases  :  l'âge  de  la  complète  dépendance  du  siège 
de  Gonstantinople,  —  la. période  transitoire  où  l'église, moscovite  ac- 
quiert peu  à  peu  6on  autonomie,  enfin  l'indépendance  ecclésiastique 
définitivement  proclamée,  —  la  période  du  patriarcat  de  Moscou,  et 
celle  du  samt-synode  de  Pétersbourg,  qui  dure  encore.  Pendant  la 
première  époque,  les  métropolites  de  la  Russie,  siégeant  à  Kief 
comme  les  grands*princei,  sont  d'ordinaire  directement  nommés  par 
le  patriarche  de^Gonstantinople,  souvent  même  ce  sont  des  Grecs 
étrangers  à  la  langue  et  aux  mœurs  du  pays.  En  dépit  de  quelques 
tentatives  d'un  ou  deux  Ar/im^^^^ pour  rompre  cette  sujétion,  l'église 
russe  n'est  alorsqu'une  province  du  patriarcat  byzantin.  L'invasion 
des  Tatars  et  le  transport  du  centre  politique  des  bords  du  Dnieper 
au  bassin  du  Volga  relâchent,  en  î^  isolant,  les  liens  des  deux 
églises.  Le  métropolite  de  la  Russie,  qui  suit  lès  grands-princes  à 
Vladimir,  puis  à  Moscou,  est  eneore  suŒragaitt  du  patriarche  grec, 
mais  il  est  de  sang  russe;  il  est  élu  par  son  clergé  ou  choisi  par 
le  souverain.  A  T^empte  de  sa  mère  byzantine,  l'église  de  Russie 
se  montre,  dès  l'origine,  pleine  deirespect  ou  de  déférence  pour 
le  pouvoir  temporel.  Les  guerres  civiles  des  princes  apanages,  puis 
la  domination  tatare,  lui  garantirent  longtemps  plus  d!influence  ou 
d'indépendance  quejne  lui^en  eût  laissé  un  pouvoir  plusr fort.:  Gomme 
les  kniazes  de  Vladinrir  ou  de  Moscou,  les  métropolites  étaient  con- 
firmés par  lestiians  ^mongols;  la  politique  des  oppresseurs  se  joi- 
gnait à  la  piété  ctes  princes  nationaux  pour  assurer  lesiprérogatives 
de  la  hiérarchie  ecclésiastiqiœ.  Russes  et  Tatars  contribuaient  à  l'in- 
fluence d!un  clergé  dont  les  chdis  servaient  d'arbitres  entre  les  dif- 
firens  kniaae6,'0u  d'avocats  vis-à-vis  de  l'envahisseur.  C'est  peut- 
être  Vâge  le  plus  glorieux,  l'âge  héroïque  de  l'église  russe;  c'est 
l-époqueide  ses  plus  grands  saints  iimtionaux::  les  Alexandre  Nefski, 
les  Alexffi,  les  Serge,  L'époque  de.  la  plupart  de  ses  grandes'fonda- 


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8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tions  monastiques.  L'élévation  de  l'autocratie  au  sortir  du  joug  tar- 
tar  devait  diminuer  la  position  de  Téglise  :  l'extinction  de  la  maison 
souveraine  lui  redonna  pour  un  temps  une  puissance  nouvelle.  A 
travers  ses  fureurs  bigarres,  Ivan  le  Terrible  avait  travaillé  à  l'abais- 
sement du  clergé  conune  à  celui  des  boîars.  L'église  russe  eut  alors 
dans  son  métropolite  saint  Philippe  son  Thomas  Becket.  Aujourd'hui 
la  châsse  d'argent  de  la  victime  du  tsar  occupe  dans  la  cathédrale 
de  Moscou  un  des  quatre  angles,  qui,  selon  l'usage  oriental,  sont 
les  places  d'honneur,  et  les  souverains  de  la  Russie  vont  baiser  les 
reliques  du  défenseur  des  droits  de  l'église. 

Le  métropolite,  chef  unique  de  l'église  moscovite,  était  déjà  un 
personnage  bien  considérable  en  face  d'un  autocrate.  Il  fut  remplacé 
par  un  prélat  pourvu  d'un  titre  plus  imposant  et  de  plus  hautes 
prérogatives.  En  1589,  au  lendemain  de  la  mort  du  prince  qui  avait 
le  plus  violenté  le  clergé,  sous  le  fils  d'Ivan  le  Terrible,  la  Russie 
demanda  un  patriarche.  L'initiative  de  cette  innovation  ne  vint  pas 
d'un  tsar,  elle  vint  des  calculs  d'un  homme  qui,  devant  la  perspec- 
tive de  la  fin  prochaine  de  la  famille  régnante,  rêvait  le  pouvoir 
suprême.  Chose  remarquable,  le  patriarcat  fut  établi  à  la  même 
époque  et  sous  la  même  influence  que  le  servage.  Par  l'une  de  ces 
deux  mesures,  Boris  Godounof  cherchait  Tappui  de  la  noblesse,  par 
l'autre  celui  du  clergé.  Les  motifs  étaient  honorables  pour  la  Rus- 
sie, il  s'agissait  de  l'émanciper  de  toute  suprématie  religieuse 
étrangère,  de  mettre  la  chaire  de  Moscou  sur  le  même  rang  que  les 
vieilles  métropoles  ecclésiastiques  de  l'Orient.  Les  prétextes  étaient 
plausibles  :  la  Moscovie,  démesurément  agrandie  sous  les  deiiiiers 
tsars,  était  trop  vaste  pour  que  son  église  pût  être  gouvernée  des 
rives  du  Bosphore;  Constantinople  était  tombée  sous  le  joug  des 
Turcs  et  son  patriarche  dans  la  dépendance  du  sultan.  L'empire 
russe  n'était  pas  seulement  le  plus  grand  des  états  orthodoxes,  il 
était  le  seul  libre  de  toute  domination  étrangère,  et  il  semblait  na- 
turel que  l'indépendance  ecclésiastique  suivit  l'indépendance  poli- 
tique. La  création  du  patriarcat,  conune,  un  siècle  plus  tôt,  le  ma- 
riage d'Ivan  III  avec  l'héritière  des  empereurs  d'Orient,  cachait 
peut-être  quelques  visées  lointaines.  Peut-être  les  Russes  entre- 
voyaient-ils la  possibilité  de  succéder  aux  Grecs  dans  leur  ancienne 
suprématie  religieuse  et  politique.  Le  patriarche  de  Constantinople, 
venu  à  Moscou  pour  l'érection  du  siège  patriarcal,  reçut  du  tsar  et 
du  clergé  l'offre  d'y  monter  lui-même  en  gardant  le  titre  de  pa- 
triarche œcuménique,  comme  si,  en  faisant  asseoir  sur  leur  nou- 
velle chaire  le  chef  traditionnel  de  l'église  grecque,  les  Russes 
eussent  voulu  transporter  le  centre  de  l'orthodoxie  des  bords  du 
Bosphore  à  ceux  de  la  Moskova.  Le  prélat  byzantin,  qui  n'était 


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LA  BUSSIE  ET  LES  BUSSES.  9 

venu  chercher  que  des  secours  pour  son  église,  refusa  les  oflres 
du  tsar  et  se  contenta  de  ses  aumônes.  Le  patriarcat  moscovite  eut 
un  caractère  uniquement  national,  sa  juridiction  ne  s'étendit  qu'a- 
vec les  limites  politiques  de  l'empire,  et  ne  put  même  s'asseoir 
dans  les  provinces  orthodoxes  de  la  Pologne.  C'était  aux  évèques 
russes  rassemblés  en  concile  de  nommer  leur  chef;  ils  choisissaient 
trois  noms,  entre  lesquels  le  sort  devait  décider.  Les  prérogatives 
du  patriarche  restèrent  au  fond  les  mêmes  que  celles  du  métro- 
polite :  il  fut  seulement  entouré  de  plus  d'hommages.  Comme  le 
métropolite,  le  patriarche  était  le  chef  suprême  de  la  justice  ec- 
clésiastique, qui,  outre  les  affaires  du  clergé  et  les  causes  de  ma- 
riage, embrassa  jusqu'à  Pierre  le  Grand  les  causes  de  succession.  A 
son  entretien  étaient  affectés  les  revenus  de  couvens  et  de  terres 
déterminés  :  sa  maison  était  modelée  sur  celle  du  tsar;  il  avait 
comme  lui  sa  cour,  ses  boîars,  ses  grands-of&ciers;  il  avait  ses  tri- 
bunaux, ses  chambres  financières,  ses  administrations  de  toute 
sorte. 

L'institution  d'un  patriarche  revêtu  de  tels  privilèges  paraissait 
devoir  assurer  à  l'église  une  plus  haute  influence.  Elle  lui  donna 
plus  d'éclat  extérieur  que  de  réelles  garanties  d'indépendance.  En 
coupant  le  dernier  lien  qui  la  rattachait  à  la  juridiction  de  Constan- 
tinople,  le  patriarcat  accrut  l'isolement  de  l'église  russe  et  par  là  la 
laissa  peut-être  plus  exposée  aux  entreprises  du  pouvoir  civil.  Af- 
franchi de  toute  autorité  étrangère,  le  clergé  moscovite  n'eut  plus  à 
l'étranger  de  recours  contre  l'autorité  des  tsars.  N'ayant  au  dehors 
ni  supérieur,  ni  sujets  spirituels,  le  patriarche  restait  sans  appui 
extérieur,  enfermé  dans  les  limites  de  l'empire  en  face  de  l'auto- 
cratie, qui  tôt  ou  tard  devait  limiter  les  privilèges  du  patriarcat  ou 
le  supprimer  comme  un  contre-poids  incommode.  Une  pareille  di- 
gnité dans  de  telles  conditions  ne  pouvait  avoir  longue  vie;  elle  ne 
dura  guère  plus  d'un  siècle  (1589-1700).  La  situation  d'où  était 
sorti  le  patriarcat  lui  donna  d'abord  un  grand  rôle.  La  forte  organi- 
sation de  son  église  au  moment  de  l'affaiblissement  de  son  gouver- 
nement civil  fut  pour  la  Russie  une  chance  heureuse,  ce  fut,  disent 
ses  historiens  ecclésiastiques,  une  précaution  providentielle.  Insti- 
tué à  la  veille  de  l'extinction  de  la  maison  tsarienne  du  sang  de 
Rurik,  le  patriarcat  traversa  l'anarchie  des  usurpateurs  et  présida 
à  l'établissement  des  Romanof.  Dans  la  première  période,  il  aida  plus 
qu'aucun  pouvoir  à  sauver  la  Russie  de  la  dissolution  ou  de  la  domi- 
nation étrangère;  dans  la  seconde,  il  contribua  largement  à  donner 
au  règne  réparateur  des  premiers  Romanof  le  caractère  religieux  et 
paternel  qui,  dans  l'histoire  de  la  Russie,  en  fait  une  sorte  d'âge 
d'or.  Les  dix  patriarches  de  Moscou  forment  comme  une  dynastie 


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10  RBTUE  DEfii  DEm  IfiOiniES^, 

pontiflcale  dont  Texistence  est  remplie  d'alternatives  de  grandeur  et 
de  chute.  Le  premier  est  le  principal  promoteur  de  l'élection  au 
trône  de  Boris  Godounof  et  est  chassé  de  son  siège  par  le  faux  Dmi- 
tri;  le  second  soulère  le  peuple  contre  les  Polonais  campés  dans 
Moscou,  et  par  Tordre  de  leur  parti  meurt  de  faim  dans  sa  prison. 
Sous  Michel  Romanof»  c'est  le  père  du  tsar»,  le  patriarche  Philarëte,. 
qui  dirige  le  gouvernement,  c'est  lui  qui  rétablit  l'autocratie  et  est. 
le  vrai  fondateur  de  la  dynastie.  Sous  le  tsar  Alexis,  c'est  encore 
un  patriarche,  Nikone,  qui  a  la  principale  part  à  la  conduite  des 
affaires ,  c'est  lui  qui  décide  la  réunion  de  l'Ukraine  et  la  soumis- 
sion des  Cosaques  à  l'empire^  Le  pontificat  de  Nikone  marque  le 
point  culminant  de  l'église  russe  et  le  moment  critique  de  son  his- 
toire. D'un  caractère  remuant  et  ferme^  d'un  equit  à  la  fois  stu- 
dieux et  entreprenant,  ce  moine,  sorti  du  peuple,  arraché  à  un  cou- 
vent de  la  Mer-Blanche,  est  peut-être  le  plus  grand  homnfê  qu'ait 
produit  la  Russie  avant  Pierre  le  Grand,  avec  lequel  on  pourrait  lui 
trouver  plus  d'un  trait  de  ressemblance;  Sa  puissance  tourna  au  dé- 
triment de  son  siège,  et  la  plus  sage  de  ses  réformes  ecclésiastiques 
au  déchirement  de  son  église.  Des  corrections  qu'il  fit  subir,  aux 
livres  d'offices  sortit  le  schisme,  le  raskal,  qui  depuis  deux  siècles 
désole  l'orthodoxie  russe.  De  son  influence  sur  les  affaires  publiques 
et  de  la  jalousie  des  boïars  surgirent  les  démêlés  qui,  après  un  long 
procès,  le  firent  solennellement  déposer  par  un  concile.  La  chaire 
de  Moscou  reçut  de  la  chute  du  plus  grand  de  ses  pontifes  un  ébran- 
lement dont  elle  ne  se  remit  point  :  la  déposition  du  patriarche  pré- 
para l'abolition  du  patrian^t.  Le  schisme  qui  repoussait  la  réforme 
liturgique  de  Nikone  dépouilla  l'église  officielle  de  son  influence  sur 
une  grande  partie  de  la  nation.  En  ayant  recours  au  pouvoir  civil 
pour  lutter  contre  les  sectaires,  l'église  se  mit  davantage  dans  sa 
dépendance;  elle  fut  obligée  de  chercher  auprès  du  trône  l'ap- 
pui qu'elle  {»rdait  dans  le  peuple.  A  ce  point  de  vue,  la  position  de 
relise  russe  n'était  point  sans  ressemblance  avec  celle  de  l'église 
anglicane  de  la  môme  ^oqpie  vis-à-vis  des  sectes  puritaines.  Lors- 
qu'elle fut  supprimée  par  Pierre  le  Grand,  l'autorité  patriarcale  était 
en  sensible  décadence. 

Le  patriarcat  était  affaibli,  il  parut  encore  entouré  de  trop  de 
prestige  au  rénovateur  de  la  Russie., L'al>olition  du  tr6ne  patriarcal 
devait  être  une  des  réformes  de  Pierre  le  Grand  :  elle  était  la  con- 
dition de  la  durée  des  autres.  L'église  était  naturellement  trq)  atta- 
chée aux  vieux  usages,  trop  opposée  aux  iimovations  pour  que  le 
réformateur  lui  laissât  une  constitution  aussi  forte.  On  connaît  le 
propos  du  malheureux  Alexis  :  ce  je  dirai  un.motaux.évêques,  qui  le> 
diront  aux  prêtres,  lesquels  le  répéteront  au  peuple,  et  tout  revien- 


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JËàlKDSeiE.^T  £B6  BDSâfiB.  i  11 

dra  à  l'cH^e  aimni.i>  PierreiasEvait  las  eneouragemens  d<Nmés  dans 
•ledergéaurprojeis  jréactioDiieires  de  son  fils.  Petit-rfils  lui-même 
d'un  patmrche,  ilrse  souvenait  du  >pouToir  exercé  par  son  bisaïeul 
'Phikrète  sous  le  nom  du  tsar  Michel;  il  se  rappelait  Les  embarras 
qu'avait  donnés  i  sod  père  Alexis  la  déposition  de.Nikone.  .Pierre  I^ 
n'était  pas  homme  à  adoKttre.la  théorie  scolastique  des  deux  pou- 
Yom,  des  deux  astres  qui  éclairent  les  peuples  d'une  lumière. indé- 
pendante; ce  n'étaient  point  de  pareillesleçons  qu'il  avait  rapportées 
de  l'Europe.  La  suppression  du  patrmrcat  fut  un.  des  effets  de  l'imi- 
tation de  rOeaeident.  Ne  pouvant,  comme  à  la  guerre  ou  dans  l'ad- 
ministration, y  mûfiûjBT  des  étrangers,  .Pierre  se  servit  pour  la 
Téionoe  de  l'égliie  deiBetit87BttSsiens  élevés  à>racadémie  de  Kief 
sous  l'influence  de  J!£urope.  La  réforme  ecclésiastique  se  fit  sous 
une  inspiration  occidentale,  en  partie  sous  une  inspiration  protes- 
tante; les  voyages  du  tsar,  les  ex^nples  deil'Angleterre,  de  la  Hol- 
lande et  de  certains  états  de  l'Allemagne,  ne  furent  .probablement 
pas  étrangers  à  la.nouvelle  constitution  de  l'église  russe.  La  France 
elle-même  y  (contribua  d'une  manière  .indirecte.  Le  remplacement 
d'un  chef  unique  par  une  assemblée  ne  fut  point  dai»  l'ceuvre  de 
Pœrre  le  Grand  «un.  acte  isolé,  apécial  à  l'église;  c'était  un  plan  gé- 
néral ,  un  système  alors  en  vogue  en  Occident,  particulièrement  en 
France,  où  les  minislres  de  Louis. XIV  cédaient  la  place  aux  con- 
seils de  la  régence.  Pierre  s'était  épris  de  cette  innovation,  et  au 
retour  de  son  second  voyage  il  substitua  partout  aux  dignités  exer- 
cées par  un  seul  homme  des  collèges  composés  de  plusieurs  mem- 
bres. De  l'administration  de  Tétat  il  transporta  ce  système  à  l'ad- 
ministration de  l'église  :  Le  saint-synode  russe  n'eut  point  d'autre 
origine,  et  pendant  quelques  semaines  il  porta  le  titre  de  collège 
Mpirituélj  bientôt  chaîigé  pour  le  nom  plus  ecclésiastique  de  iri$ 
saiïïtrsjpfvode. 

Aux  collèges  administratifs  de  Pierre  I^  ont,  au  commencement 
du  XDL^  siècle,  succédé  des  minktres  :  le  collège  ecclésiastique,  le 
saint-synode,  a  seul  survécu.  C'est  que  le  tsar,  mal  inspiré  pour  les 
départemens  civils,  avait  rencontré  la  forme  de  gouvernement  la 
mieux  adaptée  aux. besoins  de  son  église.  Le  synode  rappelait  par 
certains  côtés  les  conciles,  qui  dans  l'orthodoxie  orientale  ont  tou- 
jours joui  de  l'autorité  suprême.  D'après  les  canons  de  l'église , 
c'était  à  une  assemblée  de  ce  genre  que,  pendant  la  vacance  de  la 
chaire  patriarcale,  revenait  l'administration  ecclésiastique.  Il  n'y 
avait  donc  qu'à  régulariser  ce  mode  temporaire  de  gouvernement  et 
à  le  rendre  permanent.  Après  la  mort  du  réformateur,  quelques 
personnes  songèrent  à  relever  le  patriarcat;  eût-il  été  relevé,  qu'il 
n'eût  pu  rester  debout.  Il  n'y  a  plus  de  place  en  Russie  pour  un 


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12  RETUE  DES  DEUX  HOTOBS. 

patriarche,  il  n'y  en  aurait  dans  aucun  état  moderne.  Le  rétablisse- 
ment n'en  peut  être  rêvé  que  par  des  étrangers  à  la  Russie  ou  à 
l'orthodoxie,  ou  par  des  sectaires  demeurés  en  dehors  du  mouve- 
ment des  sociétés  humaines.  En  détruisant  le  patriarcat,  Pierre  I"^ 
fit  une  œuvre  politique;  il  y  mêla,  comme  toujours,  des  erreurs  de 
détail,  des  exagérations.  Dans  son  Règlement  spirituel^  il  introduisit 
des  clauses  outrées,  parfois  blessantes  pour  le  clergé  ;  cette  créa- 
tion, l'une  des  plus  contestées  de  ses  réformes,  n'en  est  pas  moins 
l'une  des  plus  durables.  Le  renversement  du  patriarcat  abaissa  un 
moment  le  clergé  russe;  il  le  réduisit  pendant  un  siècle  à  une  dé- 
pendance exagérée,  fâcheuse  pour  ses  mœurs,  pour  sa  considéra- 
tion; il  fournit  un  grief  de  plus  eux  sectaires,  et  rendit  le  raskol 
plus  obstiné;  ce  ne  fut  pas  moins  pour  la  Russie  et  pour  l'église 
une  révolution  d'autant  moins  à  r^etter  qu'elle  était  inévitable. 
Elle  ouvrit  la  porte  aux  réformes  ecclésiastiques,  ou  du  moins  les 
rendit  possibles;  l'ignorance. du  clergé  diminua;  presque  toute  la 
théologie  russe  date  de  cette  ère  nouvelle.  La  substitution  parmi  le 
clergé  national  d'une  autorité  collective  à  une  autorité  unique  n'é- 
tait pas  seulement  dans  les  besoins  de  l'état  moderne,  elle  était  dans 
l'esprit  et  les  destinées  du  christianisme  oriental.  Comme  l'ensemble 
de  l'église  orthodoxe,  chacune  de  ses  églises  particulières  tend  à 
être  gouvernée  par  des  assemblées;  dans  les  membres,  comme 
dans  le  corps  entier,  l'autorité  est  en  train  de  passer  à  une  repré- 
sentation ou  à  une  délégation  multiple.  Il  y  a  une  autre  cause  de 
cette  transformation.  Dans  l'orthodoxie,  c'est  en  grande  partie  à  la 
nation,  au  pouvoir  civil,  qu'il  appartient  de  décider  du  mode  d'ad- 
ministration de  l'église;  naturellement  le  gouvernement  ecclésias- 
tique tendra  de  plus  en  plus  à  se  mettre  en  harmonie  avec  le  gouver- 
nement civil  et  les  habitudes  des  sociétés  modernes.  On  a  dit  qu'en 
créant  le  saint-synode  Pierre  le  Grand  avait  fait  en  Russie  une  œuvre 
analogue  à  celle  de  Henri  VIII  et  d'Elisabeth  en  Angleterre.  A  part 
toutes  les  autres,  il  y  a  cette  différence,  que  le  catholicisme  grec 
comporte  dans  sa  constitution  extérieure  des  réformes  incompatibles 
avec  le  catholicisme  romain.  Chez  lui,  l'autorité  administrative  su- 
prême, patriarcat  ou  synode,  a  toujours  été  d'institution  humaine, 
historique;  aucune  ne  peut,  comme  la  papauté,  élever  de  préten- 
tions à  une  origine  divine  et  à  une  durée  étemelle.  Le  gouvernement 
de  l'église  par  une  assemblée  n'est  point  particulier  à  la  Russie 
et  au  régime  autocratique.  Les  peuples  orthodoxes  auxquels  le 
XDL*  siècle  a  rendu  une  existence  indépendante  ont  adopté  la  même 
institution.  La  Grèce  démocratique  et  libérale  a,  comme  la  Russie, 
mis  à  la  tête  de  son  église  un  synode.  Les  détails  de  l'organisation 
varient,  le  fond  est  le  même.  Dans  les  deux  pays,  les  lois  orga- 

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LA  BUS8IE  ET  LES  RUSSES.  13 

niques,  si  différentes  à  tous  égards ,  se  rencontrent  sur  ce  point 
et  donnent  au  souverain  vis-à-vis  de  l'église  des  titres  équivalens. 
La  forme  synodale  n'est  point  une  invention  passagère  du  despo- 
tisme, c'est  la  forme  naturelle,  logique,  nous  pourrions  dire  la  forme 
définitive  de  l'administration  des  ^lises  du  culte  grec.  Le  respect 
de  leur  antiquité  pourra  préserver  les  patriarcats  orientaux  du 
sort  de  celui  de  Moscou;  ils  verront  leur  autorité  effective  dimi- 
nuée se  réduire  à  une  sorte  de  présidence  du  conseil  de  gouverne- 
ment de  l'église.  Aujourd'hui  même  le  patriarche  de  Constantinople 
est  entouré  d'un  synode  sans  lequel  il  ne  prend  aucune  mesure  im- 
portante. Dans  toutes  les  églises  orthodoxes,  l'ancienne  administra- 
tion monarchique  par  patriarche,  exarque  ou  métropolite,  doit  gra- 
duellement céder  la  place  aux  autorités  collectives. 

De  cette  substitution  d'assemblées  multiples  à  l'autorité  person- 
nelle des  plus  hautes  dignités  ecclésiastiques,  il  ne  suit  point  que 
les  églises  orientales  doivent  demeurer  dans  une  étroite  et  perpé- 
tuelle dépendance  de  l'état.  La  forme  synodale  n'implique  point  en 
elle-même  l'asservissement  des  églises;  elle  leur  peut  assurer  une  li- 
berté égale,  parfois  même  supérieure  à  celle  que  leur  oflre  le  patriar- 
cat. De  nos  jours  même ,  la  comparaison  entre  le  saint-synode  de 
Pétersbourg  et  le  patriarche  de  Constantinople  est  peu  propre  à 
faire  regretter  au  clei^é  russe  cette  dernière  dignité.  «  A  l'étranger, 
me  disait  un  Russe  en  rade  de  Constantinople,  vous  pleurez  volon- 
tiers le  patriarcat  de  Moscou.  Connaissez- vous  celui  du  Phanar? 
Quand  nous  aurions  un  patriarche,  quelles  seraient  en  dehors  du 
respect  populaire  ses  garanties  d'indépendancf  ?  Votre  grand  pa- 
triarche d'Occident,  le  pape  romain,  qui  a  des  sujets  et  des  tribu- 
taires spirituels  aux  quatre  coins  du  globe,  ne  se  trouve  pas  assez 
libre  dans  un  état  libéral;  il  ne  voit  pour  son  pouvoir  de  garanties 
que  dans  la  souveraineté.  Que  serait-ce  d'un  patriarche  national 
isolé  en  face  d'un  autocrate?  Il  lui  faudrait  descendre  au  rang  de 
fonctionnaire  révocable  ou  s'ériger  en  empereur  religieux,  en  mi- 
kado. Vous  plaignez  en  Occident  la  servitude  de  notre  église,  et, 
quant  à  l'église  de  Turquie,  vous  lui  trouvez  assez  de  liberté  pour 
avoir  protégé  ses  maîtres  par  les  armes;  serait-ce  que  le  saint-sy- 
jiode  russe  est  choisi  par  un  prince  chrétien  et  le  patriarche  byzan- 
tin par  le  sultan?  La  main  musulmane  qui  élève  à  son  gré  sur  la 
chaire  de  Constantinople  en  fait  à  son  gré  descendre  :  nous  avons 
vu  des  patriarches  tour  à  tour  nommés,  destitués  et  renommés; 
nous  avons  vu  le  synode.de  Constantinople  composé  en  grande  par- 
tie d'anciens  patriarches  déposés.  Est-ce  là  une  constitution  préfé- 
rable à  celle  de  notre  église?  » 

Ce  n'est  en  effet  ni  l'une  ni  l'autre  forme,  ni  le  synode  ni  le  pa- 


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Ift  ftef0S  DE6  DEOX  MCnCIKS. 

triarcat,  qui  par  winudme  a  la  yertu  d'asaurer  la  Ittserté  de  l'é- 
glise; c'est  le  mode  d'élection  d'où  sortent  l'une  ou  l'autre  aat<mté 
et  les  garanties  qui  l'entourent;  ce  sont  avant  tout  les  lois  et  plus 
encore  les  mœura  publiques.  Dans  des  conditions  également  favo- 
rables, la  comparaison  entre  un  patriarcbe  unique  et  iin  conseil 
synodal  pourrait  encore  tourner  au  profit  du  dernier.  C'est  lui  qui 
saurait  le  mieux  assurer  la  liberté  intérieure  du  clergé  et  les  droits 
des  prêtres  ou  des  fidèles»  lui  qui  mènerait  le  mieux  la  société  r^ 
ligieuse  au  self^av$mmera.  Il  n^  a  pas  de  comtitution  libérale  qui 
ne  soit  conciliable  avec  \m  synode  :  en  le  composant  de  membres 
de  droit,  inamovibles,  comme  l'est  déjà  en  pa^  le  synode  de 
Pétersbourg,  on  en  pourrait  faire  une  sorte  de  sénat  ecclésiastique, 
—  en  le  laissant  élire  par  les  évéqiftB,  une  sorte  de  concile  par  dé- 
légation, — en  le  faisant  choisir  par  les  différentes  classes  du  clei^gé, 
un  parlement,  une  assemblée  représentative  de  tous  les  intérêts 
ecclésiastiques.  Cette  forme  flexible  se  prête  à  tous  les  progrès,  à 
toutes  les  évolutions  où  peuvent  aboutir  les  habitudes  politiques  ou 
les  idées  religieuses.  Là  est  le  gage  de  sa  durée  :  un  synode  est  aussi 
bien  à  sa  place  dans  un  gouvernement  absolu  que  dans  un  gouver- 
nement libéral,  dans  une  république  que  dans  une  monarchie. 

Le  saint^synode  dp  Russie  est  en  rapport  avec  le  gouvernement 
et  la  société  russes.  Comme  toutes  les  autorités  de  l'empire,  il  est 
à  la  nomination  du  souverain.  Il  a  le  titre  de  très  saim^synode 
dirigearay  c'est-à-dire  administrant;  mais  le  code  et  le  Bègkment 
spirituel  ont  soin  de  constater  qu'il  n'agit  qu'en  vertu  d'une  délé- 
gation de  Fempereur^  Pour  la  puissance  autocratique,  le  synode  est 
l'instrument  de  l'administration  des  affaires  ecclésiastiques,  comme 
l'est  le  sénat  des  ailaires  civiles.  Les  Russes  n^en  contestent  pas 
moins  les  déductions  tirées  de  ces  textes  législatifs  par  les  adver- 
saires de  leur  église.  Il  en  est,  disent-ils,  de  cette  prérogative  sou- 
veraine comme  de  toutes  les  prérogatives  monardiiques;  il  est  facile 
de  les  pousser  à  Tabsurde,  facile  d'ro  tirer  des  conséquences  ou- 
trées. En  pareille  Tnatière,  il  est  toujours  malaisé  de  déterminer 
les  bornes  des  droits  du  pouvoir;  ce  sont  moins  les  titres  ou  les 
textes  qui  en  décident  que  les  moeurs.  En  Russie,  où  il  ne  peut  y 
avoir  de  concordat  avec  un  pouvoir  ecclésiastique  étranger,  l'état 
semble  libre  de  régler  la  constitution  de  l'église  à  son  gré  et  de 
pousser  ses  prétentions  aussi  krin  qu'il  lui  plaira.  Ce  n'est  là  qu'une 
apparence;  ce  pouvoir  est  limité  par  les  moeurs  nationales  et  les 
coutumes  des  pays  orthodoxes.  Pour  «'être  pas  nettement  tracées, 
ces  barrières  n'en  sont  pas  moins  souvent  plus  effectives  que  des  , 
chartes  ou  des  lois. 

L'étranger  se  r^résente  parfois  le  tsar  comme  le  chef  de  son 

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LÉk  n86IB  EX  LES  RUMU.  16 

église^  toinme  vme  sotie  de  pape  national.  AncUB  Russe,  amoHi 
orthodoxe  n'admet  de  peceilles  vues.  On  ne  Murait  trop  le  nq)pe- 
1er,  l'orthodoxie  oiienlale  ne  reeomaalt  qu'on  maltret  Jésus^hiift, 
^'une  autorité  pour  parles  en  son  nom,  le»  conciles  œcunnéniqaes. 
L'élise  russe  ne  voit  daoQisle  tsar  qu'un  protecteur,  un  défeneeur, 
qualités  que  les  traditions  durétiennes  attriimaient  à  tout  monarque 
chrétieii,  chacun  dans  ses  états*  Si  paorlbis  l'empereur  reçoit  dans  la 
législation  le  titre  de  chef  de  l'église,  il  ne  s^agit  que  de  son  admi* 
nîstration.  Yis-à-^  du  dogme,  le  siouv^ain  n'a  pas  plus  d'avis  à 
donner  que  le  dernier  des  fidèles.  A  cet  égard,  les  empereurs  de 
Russie  n'ont  jama»  glissé  sur  la  pente  oii  s'est  laissé  entraîner  plus 
d'un  des  premiers  empereurs  chrétiens.  Le  dogme  reste  en  dehors 
et  au-'dessns  des  délibérations  du  Haint-synode  :  les  questions^  de 
discipline  lui  sont  même  d'ordinaire  étrangères;  si  elles  venaient 
devant  lui,  ce  devrait  être  comme  devant  une  commisaon  d'étude, 
la  décision  ou  l'appr(d)ation  restant  aux  éréques  et  au  corps  de  l'é- 
glise. Sans  ce  cas,  la  confirmation  nnpériale  ne  serait  guère  qu'une 
sotte  dlexequatur  ou  de  pUseety  comme  en  Occidrat  s'en  est  si  long- 
temps réservé  le  pouvoir  civile  L'admmistration  de  l'église,  voilà  la 
sphère  où  se  renferme  l'intervention  de  l'état;  là  même,  son  auto- 
rité est  contenue  par  la  traditton^  par  les  canons  des  condles,  et 
aussi  par  le  caractère  œcuménique  de  l'église  et  l'exemple  des  au- 
tres peuples  («thodoxes  avec  lesquels  l'empire  tient  à  rester  eneom-^ 
nmnion»  En  Russie  comme  en  Occident,  le  droit  de  nomination  aux 
ctigaités  ecclésiastiques  est  k  principale  des  prérogatives  du  trône 
vis-à-visjde  Tautel;  encore,  au  lieu  d'être  par  le  tsar  exercée  dans 
toute  sa  plénitude,  cette  prérogative  est-elle  partagée  entre  le  sy** 
node  et  lui.  L'intervention  de  la  puissance  civile  à  cet  égard  s'ex-- 
plique  idsément  au  point  de  vue  du  droit  du  penpïe  comme  à 
celui  du>  droit  divin.  Dans  le  premier  cas ,  c'est  comme  représen^ 
tant  de  la  nation,  dont  il  absorbe  en  sa  personne  tous  les  pou-^ 
voirs ,  que  l'empereur  propose  ou  confirme  les  évoques  jadis  di- 
rectement choisis  par  le  peuple;  dans  le  second,  c'est  connue  préposé 
aUjj^bien-être  physique  et  moral  de  ses  sujets  que  le  souverain  a 
part  à  la  collation  de  dignités  ecclésiastiques,  qui  d'ailleurs  con-^ 
fèrent  des  privilèges  temporels;  c'est,  comme  récrivait  Pierre  le 
Grand  au  patriarche  de  Gonstantinople,  que  Diea  doit  demander 
compte  aux  princes  de  la  manière  dont  ils  auront  veillé  sur  Tadmi- 
nistt^tion  de  son  égUse.  En  Russie,  Tingérence  de  l'empereur  dans 
les  i^aires  ecclésiastiques  peut  encore  être  regardée  comme  une 
suite  de  Tesprit  patriarcal,  naturellement  peu  subtil  en  fait  de 
distinction  des  deux  puissances.  Parmi  les  sujets  de  peinture  des 
^lises  ruiNies  sont  les  sept  conciles  œcuméniques  sur  lesquels 
rq^ose  rorthodoxie  orieMale.  Le  mode  de  représentatîoiy  en  est 

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16  BfiYUE  DES   DEUX  lf<»fDS$« 

simple;  ce  sont  des  évèques  assemblés  autour  du  tràne  d'un  em*^ 
pereur,  parfois,  comme  pour  l'impératrice  Irène,  autour  d'une 
femme.  Ce  sujet  se  rencontrait  aussi  dans  nos  églises  du  moyen  &ge 
et  y  était  figuré  à  peu  près  de  la  même  /açon.  Les  gens  qui  ont  sous 
les  yeux  de  telles  rq)résentations  s'étonnent  peu  de  la  part  que 
prend  le  souverain  à  l'administration  ecclésiastique,  et  de  fait,  s'ils 
ont  parfois  outre-passé  vis-à-vis  de  l'église  les  droits  que  s'étaient 
arrogés  les  empereurs  d'Orient,  les  tsars  sont  le  plus  souvent  de- 
meurés en-deçà.  L'influence  du  pouvoir  civil  sur  le  clergé  de  Russie 
pourrait  même  sembler  un  reste  des  anciens  rapports  de  l'église  et 
de  l'état  dans  cet  Orient  qui  change  si  peu,  si  les  Russes  n'avaient 
fait  la  remarque  que  chez  eux  les  plus  grands  abus  de  l'autorité 
laïque  dans  les  affaires  ecclésiastiques  dataient  de  l'influence  occi- 
dentale. 

Le  principal  acte  d'ingérence  des  tsars  dans  l'église  a  été  l'éta- 
blissement du  saint-synode.  C'est  l'usage  le  plus  extrême,  et,  si 
l'on  veut,  le  plus  grand  abus  qu'ils  aient  fait  de  leur  pouvoir,  et, 
jusque  dans  l'abus,  on  en  sent  les  limites.  On  sent  que  l'empe- 
reur n'est  pas  maître  de  l'église  comme  il  l'est  de  l'état.  C'est  le 
plus  despote  des  souverains  russes ,  le  plus  enclin  à  aller  ea  tout 
au  bout  de  ses  idées  et  de  sa  puissance,  c'est  le  plus  violent  et  le 
moins  scrupuleux  des  autocrates  qui  accomplit  cette  révolution  ec- 
clésiastique. On  a  trop  oublié  combien  dans  cette  affaire  la  conduite 
de  Pierre  le  Grand  contraste  avec  ses  procédés  habituels.  Ce  prince, 
qui  d'ordinaire  semble  incapable  de  ménagemens  et  de  lenteurs 
calculés,  n'attaque  pas  de  front  la  dignité  qu'il  veut  détruire,  il  ne 
l'abolit  pas  ofiiciellement.  Avant  de  supprimer  le  patriarcat,  il  ha- 
bitue le  peuple  et  l'église  à  se  passer  de  patriarche.  II  prolonge  in- , 
déûniment  la  vacance  de  la  chaire  de  Moscou,  et  ce  n'est  qu'au  bout 
de  vingt  ans ,  lorsque  le  patriarcat  n'est  plus  qu'un  souvenir  his- 
torique, lorsque  le  haut  clergé  a  été  renouvelé  et  rempli  de  Petits- 
Russiens  imprégnés  de  l'esprit  de  l'Occident,  que  Pierre  le  Grand 
déclare  ses  intentions.  Une  fois  décidé,  il  ne  proclame  pas  lui- 
même  le  remplacement  du  patriarcat  par  un  synode,  il  le  fait  pro- 
clamer par  un  concile  national.  Le  règlement  organique  qui  déter- 
mine les  fonctions  du  nouveau  pouvoir,  le  tsar  le  fait  rédiger  et 
approuver  par  des  évèques.  La  chose  faite,  il  ne  se  contente  pas 
d'en  fah:e  part  aux  autres  branches  de  l'église  orthodoxe,  il  demande 
pour  sa  nouvelle  institution  la  reconnaissance,  on  pourrait  dire  la 
confirmation  des  patriarches  orientaux,  qui  avaient  eux-mêmes  re- 
connu l'indépendance  de  l'église  russe.  A  suivre  cette  conduite ,  si 
peu  régulière  qu'elle  puisse  sembler,  il  est  aisé  de  voir  qu'au  mi- 
lieu même  de  ses  emportemens  Pierre  ne  se  sent  pas  aussi  libre  que 
jsur  le  terrain  politique.  On  prétend  que,  lors  de  l'ouverture  du  saint- 

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LA  RUSSIE  ET  LES  BUSSES.  17 

synode*  un  prélat  moscovite  ayant  demandé  à  l'empereur  s'il  n'y 
aurût  plus  de  patriarche,  Pierre  lui  répondit  :  v  C'est  moi  qui  suis 
YOtre  patriarche  (1)  I  »  Quand  le  mot  serait  vrai,  de  pareilles  saillies 
ne  sont  pas  à  prendre  à  la  lettre.  Tout  autres  sont  les  prétentions 
professées  par  le  gouvernement  et  les  théories  enseignées  dans  ses 
écoles.  On  a  vu,  il  y  a  quelques  années,  le  synode  de  Pétersbourg 
et  la  presse  russe  se  joindre  au  patriarche  de  Constantinople  pour 
représenter  au  gouvernement  de  Bucharest  que,  dans  ses  projets  de 
constitution  pour  l'église  roumaine,  il  outre -passait  les  droits  du 
pouvoir  civil  et  violait  les  canons  des  conciles.  Dans  les  catéchismes 
russes,  les  tsars  sont  simpl^nent  appelés  principaux  curateurs  et 
protecteurs  de  P église. 

'  Lom  de  se  regarder  comme  les  papes  de  leur  clergé,  les  tsars  ne 
revendiquent  aucun  rang  dans  la  hiérarchie.  Il  n'est  qu'un  empe- 
reur qui  ait  jamais  prétendu  à  des  fonctions  ecclésiastiques  :  c'est 
le  malheureux  Paul  I*%  qui  prenait  sans  doute  le  sacre  impérial 
pour  une  ordinaticm.  Un  jour,  dit-on,  il  eut  envie  de  célébrer  la 
messe,  et,  pour  l'en  dissuader,  il  fallut  lui  rappeler  qu'il  *s'était 
marié  deux  fois,  ce  que  l'orthodoxie  interdit  à  ses  prêtres.  Le  pauvre 
fou  eût  aussi  bien  pu  dire  la  messe  en  qualité  de  grand-mattre  de 
l'ordre  de  Malte  qu'en  qualité  de  chef  de  l'église  russe.  Le  tsar  n'a 
aucun  caractère  ecclésiastique,  il  n'a  rien  d'un  pontifex  maximus 
à  la  manière  antique.  Tous  ses  droits  vis-à-vis  de  l'élise  lui  vien- 
nent de  son  pouvoir  civil;  ce  n'est  pas  comme  chef  du  clergé,  c'est 
comme  chef  de  l'état  qu'il  intervient  dans  l'administration  ecclé- 
siastique. Dans  l'intérieur  du  temple,  au  lieu  de  recevoir  des  hom- 
mages des  prêtres,  l'empereur  leur  en  rend.  Selon  l'usage  russe,  il 
baise  la  main  du  pope.  On  raconte  qu'un  curé  de  village  hésitant 
à  tendre  sa  main  aux  lèvres  d'un  grand-duc  qu'il  était  venu  rece- 
voir à  la  porte  de  son  église,  le  prince  impatienté  lui  dit  :  u  Allonge 
donc  ta  patte,  imbécile!  »  Un  tel  hommage  peut  sembler  tout  exté- 
rieur, parfois  presque  dérisoire;  comme  beaucoup  d'actes  de  reli- 
gion, en  devenant  habituel,  il  est  devenu  machinal  :  il  n'en  a  pas 
moins  de  signification  et  marque  clairement  la  vraie  position  du 
souverain  vis-à-vis  du  clergé. 

II. 

n  nous  faut  maintenant  examiner  le  mécanisme  intérieur  de  l'ad- 
ministration ecclésiastique.  Au  point  de  vue  civil,  le  saint^synode 

(1)  lUcoUs  PoléTOl,  Uioria  Petra  Vélikago;  Tondinl,  Th$  Roman  Pope  and  thê 
EaUêm  Pop$s, 

tOMB  ui.  »  1874.  2 


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18  REinaE  DE9   DEBX  MCmilES^ 

est  le  premier  des  grands  corps  die*  rétaU;  au*  point  de  vue  religieux^ 
il  tient  la  place  du  patriarche  et  eu*  exerce  tous  les  droits..  On  Ta 
souvent  en  Russie  considéré  comme  un  concile  natiouaU  le;  synode 
étant  à  la  nomination  du  gouvernement,  cette  désignattion  n'est 
pas  exacte  :  elle  pourrait  u»  jour  le  dercnir.  Pierre  te  firaod,  tout 
en  se  réservant  d'en  dboîsk  l'es  membres,  semble  avoir  voulu  faive 
de  son  synod<e  une  sorte  de  représentatîoii  des  difiEérentes  classes 
du  clergé.  Les  évêques  y  étaient  en  minorité;  au-dessous  d'eux  sié- 
geaient des  archimandrites  de  monastères  et  des  membres  du  clergé 
séculier;  peut-être  y  avait-il  là  une  tendance  presbytérienne.  Le 
conseil  dirigeant  de  l'église  russe  est  vite  revenu  à  une  composition 
plus  en  harmonie  avec  la  hiérarchie  et  les  canons  orthodoxes^  qui 
attribuent  le  gouvernement  de  TégKse  aux  évoques.  Dans  le  saint- 
synode,  l'épiscopat  est  aujourd'hui  en  majorité  :  deux  places  seule- 
ment sont  réservées  à  l'ordre  des  prêtres.  Le  nombre  des  membres 
n'est  pas  fixe,  et  tous  n'y  entrent  pas  au  même  titre  et  pour  le 
même^  temps.  Il  y  a  les  membres  proprement  dits  et  les  membres 
assistans,  les  membres  de  droit  inamovibles,  et  les  membres  tem- 
poraires et  révocablies.  Les  membres  de  droit,,  dont  l'inamovibilité 
est  un  privilège  peut-être  unique  en  Russie,  sont  les  trois  métropo*- 
lites  des  capitales  successives  de  l'empire,  Eief,  Moscou  et  Péters- 
bourg,  auquel  est  d'ordinaire  réuni  Novgorod.  C'est  au  titulaire  de 
cette  double  métropolie  qu'appartient  la  présidence.  L'usage  assure 
encore  une  place  dans  le  saint-synode  à  l'exarque  de  Géorgie,  dont 
la  petite  église  jouit  d'une  organisation  particulière.  Les  autres 
membres  sont  au  choix  de  l'empereur,  qui  les  nomme  pour  un- 
temps  déterminé;  ce  sont  quatre  ou  cinq  archevêques,  évêques  ou 
archimandrites.  Enfin  viennent  deux  membres  du  clergé  inférieur, 
du  clergé  marié,  deux  archiprêtres,  dont  en  général  l'un  est  Tau- 
mônier  et  le  confesseur  de  l'empereur,  l'autre  Ife  grand^umônier 
de  l'armée.  La  présence  au  conseil  suprême  de  l'église  de  deux  re- 
présentans  du  clergé  séculier  est  indispensable  dans  un  pays  où  le 
corps  ecclésiastique  est  divisé  en^  deux  classes  ayant  des  tendimces 
et  des  intérêts  divers.  Ce  serait  peu  dans  le  saint-synode  que  deux 
prêtres  séculiers  en  face  de  sept  ou  huit  prélats  du  clergé  monas- 
tique, si  l'appui  de  l'opinion  ou  du  gouvernement  ne  compensait 
souvent  l'infériorité  numérique. 

Le  saint-synode  est  une  assemblée  permanente,  et  le  lieu  de  sa 
résidence,  comme  sa  composition,  fait  que  l'influence  eflective  ne  s'y 
répartit  pas  exactement  sur  le  nombre  des  voix.  C'est  à  Pétersbourg 
que  siège  le  synode  :  à  Moscou,  comme  en  Géorgie,  il  n'a  que  des 
délégations,  des  cmmnissions  locales.  Les  titulaires  pourvus  d'évé- 
chés.  étant  obligés  de  se  partager  entre  l'administration  de  leur  dio* 


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Là  BOSSIE  rr  LIS   R08SB8.  19 

cède  et  leurs  foxietiaiiB  synodales,  ils  n'exercent  ces  dernières  qu'à 
tour  de  rdie,  selon  un  ordre  de  roulement  déterminé.  De  cette  fa- 
çon, les  membres  qui  ont  leur  demeure  habitudle  dans  la  capitale, 
comme  te  métropolite  de  Pélersbourg  et  le  confesseur  de  l'empe- 
reur, ont  à  la  direction  des  affaires  une  part  plus  efEectiye  que  leurs 
collègues  de  proTince.  Lorsqu'il  est  question,  comme  dans  ces  der- 
niers temps,  de  réformes  écraomiques  ou  civiles  pour  le  clergé,  le 
synode  est  appelé  i  siéger  dans  les  comminions  désignées  à  l'étude 
de  ces  difficiles  pnd>lèmes;  en  d'autres  termes,  on  lui  aci^oint  alors 
quelques  hauts  fonctiminanres  laïques*  Ainsi  fut  composée  la  grande 
commission  des  a  foires  du  clergé  onhodoxey  à  laquelle  le  gouyer- 
nement  avait  remis  k  recherche  des  moyens  d'améliorer  la  situa- 
tion matérielle  et  la  position  sociale  du  clergé.  Dans  d'autres  cas, 
c'est  le  synode  luMoéate  qm  réchime  de  tous  les  évoques  des  ren- 
seignemens  et  des  avis. 

Près  du  synode  est  un  délégué  de  l'oopereur  portant  le  titre  de 
procureur-général  ou  haiït-iffocureur  {Mer-procowrator).  Ce  icmo- 
tionnaire,  qui,  devant  les  dignitafires  ecclésiastiques,  personnifie  le 
pouvoir  civil,  est  toujours  un  laïque.  Pierre  le  Grand,  désireux  de 
faire  marcher  le  clergé  comme  une  armée,  conseillait  de  confier  cet 
emploi  &  un  militaire,  homme  hardi  et  décidé.  Sous  l'empereur  Ni- 
colas, le  haut-procureur  fut  pendant  longtemps  us  officier  de  cava- 
lerie, le  comte  Protassof.  De  pareils  choix,  pour  un  pareil  poste 
n'avaient  rien  de  très  surprenam  dans  un  pays  et  dans  cm  temps 
habitués  à  voir  les  fbnctions  civiles  occupées  par  des  généraux. 
L'impression  était  autre  en  Occîdmt,  oà  d'un  fonctioimaire  botté  et 
éperonné  l'on  faistiit  le  pr^ident  du  saint-synode  et  le  vrai  chef  du 
clei^ë.  Sous  Alexandre  II,  le  haut-procureur  a  cessé  d'être  un  siili- 
taire;  de  ce  côté,  il  n'y  a  plus  de  motifs  de  susceptibilité  pour  la  di- 
gnité de  l'Oise,  de  raillerie  ou  de  scandale  pour  l'étranger.  Le 
procureur  auprès  du  saint-synode  appartient  à  l'ordre  civil;  parfois 
ces  importantes  fonctionsont  été  confiées  au  nnnistrede  l'instruction 
publique  sans  pour  cela  rentrer  dams  son  ministre.  En  Russie,  il 
n'y  a  point  de  ramîsvre  des  cultes;  les  religions  dismdeiites  relèvent 
du  ministère  de  Tintérierur,  l'église  ortbod<Kfô  s'administre  par  le 
synode  sous  le  contrôle  de  son  procureur.  Ce  dernier  étant  le  fondé 
de  pouvoir  de  l'empereur,  c'est  par  lui  que*  s'exercent  tous  les  droils 
attribués  au  souv^^in^  Le  baot-procureirâ'  -est  l'intermédiaire  entre 
l'empereur  et  le  saintHsynode;  touftetcommuoicatkMi  de  l'unà  l'autre 
passe  par  lui  :  il  soumet  an  synode  les  projets  de  loi  du  gouverne- 
ment, et  à  la  SMCtion  impériale  les  rè^lemens  arrêtés  dans  le 
synode.  Rien  dans  le  conseil  dirigeant  de  l'église  ne. se  fait  sans  la 
participation  du  procureur;  c'est  lui  qui  propose,  lui  qui  expédie  • 

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20  RETUB  DES  DEC(X  MONDES. 

les  affaires,  lui  qui  fait  exécuter  les  mesures  prises.  Aucun  acte  sy- 
nodal n'est  valable  sans  sa  confirmation,  et  il  a  un  droit  de  veto 
dans  le  cas  où  les  décisions  de  rassemblée  seraient  contraires  aux 
lois.  Chaque  année,  il  présente  à  l'empereur  un  rapport  sur  la  si- 
tuation générale  de  l'église,  sur  l'état  du  clergé  et  de  l'orthodoxie. 
Le  rôle  du  procureur-général  vis-à-vis  du  synode  est  à  peu  près 
celui  d'un  gouvernement  et  d'un  conseil  d'état  vis-à-vis  d'une  as- 
semblée délibérante.  Les  pays  orthodoxes  qui  ont  imité  la  constitu- 
tion de  l'église  russe  lui  ont  emprunté  ce  rouage  essentiel.  Le  roi 
de  Grèce  est  ainsi  représenté  au  synode  d'Athènes  par  un  fonction- 
naire laïque;  si  ce  dernier  a  dans  l'administration  du  clergé  une 
influence  moindre  que  son  collègue  de  Pétersbourg,  la  cause  en  est 
aux  mœurs  politiques  des  deux  pays. 

Les  affaires  qui  dépendent  du  saint-synode  sont  divisées  en  plu- 
sieurs branches,  dont  les  unes,  comme  la  justice  et  la  censure  ec- 
clésiastique, sont  plus  particulièrement  dans  les  attributions  du 
synode,  les  autres,  comme  les  écoles  et  les  finances,  dans  celles  du 
procureur.  Les  affaires  ecclésiastiques  se  traitent  par  écrit  et  par  cor- 
respondance :  de  là  une  administration  compliquée,  des  bureaux  et 
des  dossiers  de  toute  sorte.  C'est  là  la  principale  originalité  de 
l'église  russe.  La  bureaucratie,  de  toutes  les  institutions  occiden- 
tales celle  qui  s'est  le  mieux  acclimatée  en  Russie,  s'y  est  étendue  ' 
du  domaine  civil  sur  le  domaine  religieux.  Dans  l'église  comme 
dans  l'état,  aucune  question  ne  se  décide  sans  rapports  et  sans 
pièces  à  l'appui.  Pour  l'étude  et  l'expédition  des  affaires ,  le  sy- 
node et  le  procureur  ont  chacun  leur  chancellerie.  Ces  administra- 
tions laïques,  remplies  de  fils  de  popes  qui  n'ont  pu  ou  n'ont  voulu 
entrer  dans  le  sacerdoce,  ont  l'influencé  qu'ont  partout  les  bureaux. 
Leur  pouvoir  effectif  est  d'autant  plus  grand  que  la  composition  du 
synode  est  plus  variable,  et  que  moins  de  ses  membres  sont  au  cou- 
rant des  détails  de  la  jurisprudence  ecclésiastique.  Le  synode  est 
hors  d'état  d'examiner  toutes  les  questions  e^  séance;  pour  la  plu- 
part, pour  toutes  les  affaires  courantes,  la  décision,  comme  le  rap- 
port, est  abandonnée  aux  chancelleries.  Les  membres  du  synode 
n'ont  qu'à  signer.  Pour  plus  de  rapidité,  on  va  souvent,  dit-on, 
chercher  les  signatures  à  domicile.  De  là  des  abus,  de  là  des  anec- 
dotes ou  des  mots  plus  ou  moins  édifians.  C'est  un  membre  du  sy- 
node qui,  voyant  un  de  ses  collègues  examiner  un  rapport,  lui  dit  : 
«  Ce  n'est  pas  pour  lire  que  nous  sommes  ici,  c'est  pour  signer,  ce 
qui  est  plus  commode  et  moins  long.  »  Ou  bien  c'est  un  prélat  qui 
laisse  surprendre  sa  signature  dans  une  affaire  où  il  est  directe- 
ment intéressé  à  la  refuser;  parfois  même,  prétend-on,  ce  sont  les 
bureaux  qui  altèrent  une  décision  prise  en  séance,  et  sous  cette 


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LA  BU88IE  ET  LES  BUSSES.  21 

forme  la  {NrésenteDt  à  la  signature  (1).  Il  faut  beaucoup  rabattre  de 
ces  récits  où  partout  se  complaît  la  malignité  publique.  Laj'uste 
sévérité  du  gouvernement  contre  les  employés  prévaricateurs  a  déjà! 
réformé  plus  d'un  abus.  La  bureaucratie  n'en  a  pas  moins  dans 
l'église  un  rôle  qui  semble  d'autant  plus  exagéré  qu'elle  y  paraît 
moins  à  sa  place.  Malheureusement,  comme  nous  Talions  voir  par 
l'administration  diocésaine,  les  concUtions  générales  de  l'empire  et 
la  situation  particulière  du  clergé  russe  fournissent  plus  d'un  motif 
en  faveur  de  la  prolongation  du  système  actuel. 

Entre  toutes  ces  affaires,  dont  un  grand  nombre  sont  abandon- 
nées au  procureur  ou  aux  chancelleries,  le  synode  se  réserve  plus 
spécialement  les  plus  ecclésiastiques,  celles  qui  touchent  de  plus 
près  aux  traditions  ou  à  la  discipline  de  l'église  :  ainsi  l'enseigne- 
naent  des  séminaires,  les  enquêtes  sur  les  dévotions  et  les  supersti- 
tions populaires,  la  canonisation  des  saints,  la  censure  spirituelle. 
Cette  dernière  institution  est  aujourd'hui  particulière  à  la  Russie; 
elle  n'avait  d'analogue  que  dans  les  états  romains,  avec  cette  diffé- 
rence que,  sous  le  gouvernement  papal,  la  censure  ecclésiastique 
embrassait  toute  la  sphère  de  l'esprit  humain,  tandis  qu'en  Russie 
elle  est  renfermée  dans  les  matières  religieuses.  A  côté  de  la  cen- 
sure spirituelle  du  synode  est  une  censure  civile  dépendaat  du 
ministère  de  l'intérieur.  Ce  dualisme  atténue  les  inconvéniens  de 
cette  tutelle  intellectuelle.  Les  sciences  laïques  sont  soumises  à  la 
censure  laïque,  dont  l'esprit  est  naturellement  moins  étroit  ou  moins 
défiant.  Des  ouvrages  de  science,  de  philosophie  ou  d'économie  po- 
litique trouvent  ainsi  dans  l'empire  un  accès  qu'auraient  pu  leur 
fermer  les  scrupules  de  la  commission  synodale  (2).  A  la  cen- 
sure spirituelle  sont  d'abord  soumis  les  traités  de  dévotion,  puis 
les  livres  sortis  du  clergé,  les  recueils  et  les  journaux  ecclésias- 
tiques, qui  déjà  sont  nombreux  en  Russie.  A  l'intérieur,  cette  cen- 
sure est  préventive,  l'église  a  retenu  vis-à-vis  de  la  presse  pério- 
dique un  privU^e  abandonné  par  l'état  sous  le  règne  actuel.  Pour 
toucher  aux  matières  religieuses,  les  feuiHes  politiques  doivent  ob- 
tenir l'agrément  de  la  censure  spirituelle;  le  plus  souvent  elles  pré- 
Ci)  Houtlsoé  tchemoé  i  béloé  Doukhovenstvo,  U  II,  cb.  i.  Cet  ouvrage  anoDyme,  pu- 
blié il  y  a  quelques  années  à  Ldpsig,  donne  sur  l'église  de  curieux  détails,  mais  il 
manque  trop  dimpartialité  enyera  le  baut  clergé  pour  qu*on  s*y  puisse  entièrement 
fier. 

(2)  L'Indicateur  de  la  Librairie  {Oukaxatelpo  délam  petchati),  feuille  officieUe  pa- 
raissant à  Pétersbourg  deux  fois  par  mois,  donne  la  liste  des  livres  admis  ou  repoussés 
ptr  l'une  ou  l'autre  censure,  et  spécialement  par  la  censure  étrangère.  On  peut  ainsi 
se  rendre  compte  de  rétendue  de  la  spbère  de  cbacune  en  même  temps  que  de  leur 
sévérité.  Dans  quelques  numéros  pris  au  basard,  nous  remarquons  l'admission  d'ou- 
vrages de  Darwin  et  de  Karl  Blarx,  U  probibition  de  Uvres  du  docteur  Strauss  et 
d'Âtbanase  Goquerel. 


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22  HEfUE  DES  DBUX  i]f(Nn>ffii« 

fèrent  s'ab6tenir.  Le  clergé^  se  trouve  ainsi  plus  protégé  que  l^admî- 
nistratioD,  et  Téglûseque  legourveroement.  Les  questâone  religieuses, 
celles  même  qui  n'ont  trait  qu'à  ^éducation  ou  à  k  situatim 
matérielle  du  clergé,  sont  rarement  d^attues^'ou  ne  le  sont  que 
sous  un  contrôle  gtoant.  Il  en  résulte  une  sorte  d'unanimité  exté- 
rieure, factice,  aussi  peu^profitable  à  l'élise  qu'à  l'état.  La^censure 
synodale  étant  composée  de  moines,  l'esprû  monastique  7  pré- 
domine, et  le  clergé  marié,  le  decgé  paroissial  se  trouve  plus  en- 
core que  les  laïques  entravé  dans  l'expositicm  des  griefe  ou  des 
vœux  qui  lui  sont  propres.  Au  lieu  d'ôtre  toujours  asservie  à  l'état, 
l'église  s'est  en  cette  matière  parfois  servie  de  l'autorité  publi- 
que dans  des  vues  qui  n'étaient  ni  celles  de  la  nation,  ni  toujours 
celles  du  pouvoir.  Avec  la  faveur  de  l'opinion,  et  môme  des  hautes 
régions  gouvernementales,  le  clergé  inférieur  et  ses  avocats  ont 
.  souvent  été  obligés  d'avoir  recours  à  des  moyens  détournés,  à  des 
récits  romanesques  ou  à  des  livres  imprimés  à  l'étranger.  La  cen- 
sure privilégiée  de  l'église  a  été  ainsi  parfois  unobstacle  à  sa  ré- 
forme. Dans  l'état  actuel  des  mœurs  politiques  de  l'empire,  on  n'en 
saurait  espérer  la  suppression;  ce  qui  serait  à  déeirer,  c'est  qu'elle 
fût  réduite  à  un  contrôle  disciplinaire  du  clergé  orthodoxe. 

Grâce  au  saint-synode,  l'église  russe  est  probablement  la  plus 
centralisée  du  monde.  Obligés  à  d'incessantes  relations  avec  le  pou- 
voir central,  les  évoques  sont  devenus 'une  sorte  de  préfets  ecclé- 
siastiques. L'empereur  ne  les  nomme  pas  de  sa  seule  initiative  : 
c'est  le  synode  qui  les  propose.  Il  présente  trois  candidats,  et  d'or- 
dinaire le  souverain  désigne  le  premier  sur  la  liste.  Les  Russes  se 
flattent  d'avoir  ainsi  mis  d'accord  les  droits  et  les  intérêts  des  deux 
pouvoirs.  Les  diocèses,  les  éparchiesy  comme  disent  les  orthodoxes, 
sont  en  général  délimités  sur  les  gouvememens  civils.  L'empire  en 
compte  aujourd'hui  soixwte,  divisés  en  trois  classes.  Dans  certaines 
régions,  ces  diocèses  sont  plus  grands  que  la  France  ou  l'Italie.  Ils 
comptent  en  moyenne  près  d'un  million  de  fidèles.  A  cet  égard,  l'é- 
glise russe  est  en  contraste  avec  l'église  grecque,  où  chaque  bour- 
gade e  son  évêque.  De  ces  soixante  éparchies,  trois  ont  le  titre  de 
métropolies,  dix-neuf  celui  d'archevêchés.  Gomme  en  Occident,  ces 
titres  ne  corre^ndent  plus  à  une  juridiction  réelle,  ils  indiquent 
un  rang,  non  une  fonction.  Il  n'y  a  plus  de  sulfragans,  les  métropo- 
lites ont  seulement  des  évêques-vicaires,  et  quelques  autres  prélats 
des  coadjuteurs.  Il  ne  reste  dans  l'empire  qu'une  province  ecclésias- 
tique, ce  sont  les  cinq  diocèses  qui  forment  l'exarchat  de  Géorgie; 
partout  ailleurs  les  évoques  dépendent  uniquement  du  synode.  Les 
titres  de  métropolite  et  d'archevêque  ne  sont  pas  toujours  portés 
par  le  .prélat  assis  sur  les  sièges  auxquels  ils  appartiennent.  Le  gou- 
vernement ou  le  synode  n'accorde  souvent  la  dignité  qu'après  plu- 


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lA.  HBSSIE  ET  IBS'  BU88ES*.  23 

sieurs  années  d'occupation  du  poste.  Ces  titres ,  donnés  comme  nne 
sorte  de  grade  dans  la  hiérarchie  du  tchiney  deviennent  adnsi  une 
distinction  personnelle  :  sous  ce  rapport,  on  pourrait  les  comparer 
au  cardinalat.  II  en  est  à  quelques  égards  du  traitement  conmie  du 
titre,  et  les  évéques  sont  par  ce  double  lien  tenut»  dans  la  dépen- 
dafnce  du  pouvoir  central.  L'allocation  du  trésor  n'est  point  fixe ,  ou 
plutôt  elle  ne  forme  que  la  moindre  partie  des  revenus  épiscq>aux. 
A  côté  du  traitement,  il  y  a  les  supplémens,  puis  les  secours  du 
saint-synode,  puis  les  immeubles  ecclésiastiques  ou  l'indemnité 
qui  les  remplace,  enfin  le  casuel  et  les  dons  volontaires*  Toutes  ces 
ressources  constituent  des  revenus  assez  élevés  sans  être  excessifs. 
Les  évèques,  les  principaux  surtout,  ont  dans  la  société  un  haut 
rang  dont  en  général  leur  mérite  les  rend  dignes.  Aucune  chaire  de 
FEurope  n'a  été  occupée  par  une  plus  remarquable  succession  de 
prélats  que  la  chaire  de  Moscou,  même  depuis^  la  fin  du  patriarcat. 
L'existence  extérieure  des  évéques  russes  est  entourée  d'un  certain 
luxe,  leur  vie  intérieure  est  sévère.  Pris  dans  le  cloître,  ils  ont 
d'ordinaire  un  couvent  pour  demeure,  et  à  travers  les  plus  hautes 
dignités  observent  le  régime  d'abstinence  des  moines. 

Les  évèques  ne  sont  pas  seulement  subordonnés  à  l'autorité  du 
synode,  chacun  d'eux  est  assisté  d'uni  conseil  ecclésiastique  qui 
dans  son  diocèse  joue  en  petit  un  rôle  comparable  à  celui  du  sy- 
node dans  l'empire  :  c'est  le  consistoire  éparchial,  éparkhialnaia 
consistoria.  Les  membres  en  sont  nommés  par  le  synode  sur  la  pré- 
sentation de  Tévêque,  et  leurs  décisions  n'ont  de  validité  qu'avec 
la  confirmation  épiscopale.  Ces  consistoire»  participent  aux  soins  de 
l'administration  diocésaine.  Ce  sont  eux  qui  jugent  en  première  in- 
stance les  causes  encore  déférées  à  la  justice  ecclésiastique.  Pour 
la  plupart  des  affaire^,  spécialement  pour  la  justice,  le  saint-synode 
sert  de  cour  d'appel  et  juge  en  dernier  ressort.  Les  causes  soumises 
aux  tribunaux  de  l'église  peuvent  se  ranger  sous'  deux  chefs  princii- 
paux  :  les  afiaires  personnelles  ou  disciplinaires  du  clergé,  et  les 
affiiires  de  mariage  ou  de  divorce.  Presque  seule  dans  le  monde 
chrétien,  l'église  russe  a  conservé  ce  privilège  de  justice,  longtemps 
revendiqué  par  l'église  latine.  La  Russie  a,  selon  les  principes  de  la 
société  moderne,  commencé  à  substituer  à  la  justice  ecclésiastique 
la  justice  civile,  qui  depuis  la  réforme  judiciaire  présente  de  plus 
sérieuses  garanties.  Les  tribunaux  du  clergé  doivent  être  réoiigani- 
sés^  et  leurs  attributions,  déjà  réduites  par  Pierre  le  Grand,  encore 
diminuées.  Il  est  question  de  leur  enlever  les  causes  de  divorce 
pour  ne  réserver  à  l'évêque  que  la  confirmation  de  la  sentence  ren- 
due par  les  tribunaux  ordinaires.  C'est  là  une  des  nombreuses  me- 
sures accessoires  qui  doivent  compléter  les  graades  réformes  du 
règne  actacA* 


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2i  EEYUB  DBS  DBUX  IfeNDES. 

Près  de  chaque  consistoire  est  placé  on  secrétaire  laïque  dont  les 
foactioDS  dans  le  conseil  diocésain  rappellent  celles  du  haut-procu- 
reur près  du  saint-synode.  Ce  secrétaire  est  à  la  tête  de  la  chan- 
cellerie éparchiale,  chargée  de  la  rédaction  et  de  la  correspondance. 
Nommé  par  le  synode  sur  la  présentation  du  haut- procureur  »  il 
reste  sous  la  juridiction  imàiédiate  de  ce  dernier.  C'est  au  procu- 
reur que  le  secrétaire  adresse  ses  rapports,  tandis  que  l'évéque  et  le 
consistoire  envoient  les  leurs  au  synode.  Ce  fonctionnaire  laïque, 
conune  la  plupart  des  employés  des  chancelleries  ecclésiastiques,  est 
d'ordinaire  sorti  d'une  famille  cléricale,  car  dans  toute  cette  vaste 
administration  le  haut-procureur  et  ses  principaux  assistans  sont  à 
peu  près  les  seuls  qui  par  la  naissance  ne  tiennent  pas  au  clergé. 
L'influence  du  secrétaire  et  des  chancelleries  éparchiales  sur  la  pré- 
sentation des  affaires,  la  nomination  aux  places,  la  décision  des  pro- 
cès, a  parfois,  comme  celle  des  ehancelleries  synodales,  donné  lieu 
à  de  regrettables  abus  et  ouvert  la  porte  à  une  corruption  adminis- 
trative dont  la  victime  était  le  clergé.  A  ces  défauts,  on  a,  dans  ces 
derniers  temps,  cherché  divers  remèdes;  on  a  tenu  les  secrétaires 
sous  une  surveillance  plus  exacte,  on  a  parfois  augmenté  leur  trai- 
tement, on  a  entrepris  la  réforme  de  la  justice  ecclésiastique.  Toutes 
ces  mesures  ne  touchent  point  aux  bases  de  l'administration  de 
l'église;  dans  chaque  diocèse  comme  dans  le  synode,  on  conserve 
l'espèce  de  dualité  qui  près  des  autorités  ecclésiastiques  place  un 
fonctionnaire  laïque,  organisation  qui  par  certains  côtés  rappelle 
notre  système  judiciaire  avec  sa  double  et  parallèle  hiérarchie  de 
juges  et  de  procureurs.  On  modifie  peu  la  centralisation,  qui  est  dans 
les  habitudes  du  gouvernement.  Le  saint-synode  intervient  dans  l'ad- 
ministration du  diocèse  àpeu  près  de  la  môme  manière  qu'un  ministre 
de  l'intérieur  dans  celle  d'une  préfecture.  L'évéque  et  son  consis- 
toire doivent  sans  cesse  en  référer  au  synode  :  pour  toute  chose  de 
quelque  importance,  pour  l'érection  ou  la  suppression  d'une  église, 
pour  l'emploi  des  fonds  ou  des  aumônes,  pour  la  déposition  d'un 
prêtre  ou  le  relèvement  de  ses  vœux,  il  faut  une  autorisation  syno- 
dale. Pour  s'absenter  plus  de  huit  jours  de  son  diocèse,  l'évéque, 
astreint  à  la  plus  sévère  résidence,  a  besoin  d'un  congé  du  synode. 
Chaque  année,  il  est  tenu  de  présenter  un  rapport  sur  l'état  de  son 
éparchie,  sur  les  écoles,  sur  la  réception  des  sacremens,  sur  les  con- 
versions faites  parmi  les  cultes  étrangers  à  l'orthodoxie,  en  parti- 
culier parmi  les  sectaires  russes,  les  raskqlniks. 

Cette  tutelle  administrative  et  la  bureaucratie  qui  en  résulte  s'ex- 
pliquent surtout  par  les  conditions  particulières  à  la  Russie  et  à  l'é- 
glise russe.  L'immensité  des  distances  a  longtemps  opposé  de  telles 
difficultés  à  tout  recours  contre  les  abus  de  l'autorité  locale,  que  le 
gouvernement  a,  dans  toutes  les  branches  de  l'administration,  été 

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lA  BU56IE  ET  LES  RUSSES.  25 

conduit  à  un  système  de  centralisation  et  de  tutelle.  La  division  du 
clergé  russe  en  deux,  classes  animées  d'une  sourde  rivalité  rendait 
plus  nécessaire  le  contrôle  du  pouvoir  central.  Plus  Tévèque  et  le 
haut  clergé  célibataire  étaient,  par  le  genre  de  vie  ou  les  intérêts, 
séparés  du  clergé  marié,  plus  se  faisait  sentir  dans  Téglise  le  besoin 
d'un  pouvoir  modérateur  et  impartial.  On  ne  Ta  point  remarqué, 
c'est  là  une  des  principales  causes  de  J'influence  du  pouvoir  civil 
chez  l'église  russe.  Dans  l'église  latine,  où  le  clergé  n'est  point  de 
la  même  façon  divisé  en  deux  classes,  le  prêtre  s'est  encore  trouvé 
trop  exposé  à  l'omnipotence  de  l'évêque  pour  ne  pas  chercher  un 
abri  contre  elle.  Cette  protection,  que  depuis  la  révolution  il  ne 
pouvait  réclamer  de  l'état,  il  l'a  demandée  à  Rome.  Là,  on  le  sait,  a 
été,  en  France  surtout,  une  des  causes  de  l'ultramontanisme  parmi 
le  clergé  catholique.  N'ayant  ni  chef  national  ni  souverain  pon- 
tife étranger,  le  clergé  russe  n'a  eu  contre  le  despotisme  épiscopal 
d'autre  refuge  que  la  protection  du  gouvernement  civil;  les  ga- 
ranties que  le  prêtre  catholique  a  cherchées  auprès  du  pape  dans 
l'ultramontanisme,  le  pope  orthodoxe  les  a  trouvées  auprès  du  tsar 
dans  l'intervention  de  l'état.  Il  y  a  ainsi  non-seulement  exagération, 
il  y  a  confusion  lorsque  nous  parlons  de  l'oppression  de  l'église 
russe  par  le  pouvoir  impérial.  Si  l'autorité  de  l'état  pèse  jusqu'à  un 
certain  point  sur  le  haut  clergé,  elle  abrite  le  clergé  iàférieur;  au 
lieu  d'un  signe  d'asservissement,  la  constitution  actuelle  de  cette 
église  est  pour  la  masse  de  ses  prêtres  un  gage  de  liberté. 

On  a  souvent,  en  Russie  même,  montré  tout  ce  qu'il  y  aurait  à 
faire  pour  rendi*e  à  l'église  plus  de  vie  et  d'indépendance.  On  a  vu 
la  Gazette  de  Moscou  parler  de  resserrer  les  liens  des  diverses 
églises  orthodoxes  et  de  renouveler  dans  l'empire  les  conciles  pro- 
vinciaux; on  a  vu  le  gouvernement  inviter  le  saint-synode  à  l'é- 
tude de  cette  dernière  question.  Tout  cela  pourrait  se  faire,  et  bien 
plus  encore,  si  les  mœurs  publiques  étaient  mûres  pour  de  telles 
réformes.  On  pourrait  rétablir  les  élections  ecclésiastiques,  qui  dans 
certaines  provinces  ont  longtemps  persisté;  on  pourrait  en  toutes 
choses  revenir  à  l'antique  disdpline.  Un  tel  retour  serait  moins  ma- 
laisé dans  l'église  gréco-russe  que  dans  l'église  catholique  romaine; 
dans  l'une,  la  centralisation  dérive  d'un  principe  théologique,  et 
vient  de  l'intérieur,  du  cœur  même  de  l'église;  dans  l'autre,  elle 
n'a  qu'un  principe  politique,  et  vient  du  dehors,  du  pouvoir  civil.  On 
pourrait  faire  bien  des  choses  dans  l'orthodoxie  russe,  si  les  mœurs 
s'y  prêtaient;  mais  elles  en  sont  encore  loin,  et,  en  Russie  comme 
en  Occident,  nous  ne  savons  jusqu'à  quel  point  l'esprit  moderne 
déliera  tous  les  liens  qui  rattachent  l'église  à  l'état.  En  tout  cas,  en 
Russie  moins  qu'ailleurs,  la  société  religieuse  ne  se  peut  assez  isoler 
de  la  société  civile  pour  avoir  un  mode  d'existence  hors  de  tout  rap- 


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26  BflYUB  DES   DEUX  iUONDfiS. 

port  avec  lie  sien.  iLes  mœurs  religtaises  ne.  s'y  pourront  .transfor- 
mer qu'ayec  les  mœurs  politiques. 

Ce  qui  est  désirable,  ce  qui.est.réalJBable  dans  te  gouvemeimnt 
de  réglisO' de  Russie,  ce  n'est  pas  l'abrogationidesiinstitutions  exis- 
tantes, c'en  est  Télargifisement  progressif  de  manière  qu'elles  ires- 
tent  en  harmonie  avec  les  besoins  spirituels  laussi  bien  qu'>ayec  les 
institutions  civiles.  En  gardant  la  surveillance  de  l'administration 
de  l'église,  l'état  se  devrait  également  interdire  d'user  du  pouvoir 
séculier  dans  un  intérêt  ecclésiastique  et  d'employer  le  clergé  dans 
un  intérêt  temporel.  iBelon  l'expression  d'un  des  esprits  les  plus  dis- 
tingués de  l'orthodoxie  russe,  «  la  foi  ne  doit  pas  être  subordonnée 
au  but  extérieur  et  étranger  d'un  étroit  cœiservatisme  (^ciel.  Il 
n'est  pas  bon  que  l'église  soit  chargée' de  bénir  et  de  consacrer  tout 
ce  qui  dans  l'ordre  politique  existe  à  un  moment  «donné  (1).  )>  L'in- 
térêt de  la  religion  demande  que  l'intervention  de  l'état  dans  les 
affaires  ecclésiastiques  soit  réglée  et  contenue;  l'intérêt  de  l'église 
et  celui  du  pays  s'opposent  à  ce  que  dans  lia  situation  présente  l'état 
abdique  toute  influence  dans  l'église.  L'abfimdon  prématuré  de  l'é- 
glise russe  à  elle-même  la  livrerait  à  l'ignorance  et  à  la  routine.  Ici 
encore  se  rencontrent  des  préjugés  qui  ne  s'expliquent  que  pçr  le 
manque  de  connaissance  des  foits.  Bans  l'opinion  vulgaire,  la  prin- 
cipale cause  de  ^engourdissement  supposé  de  l'église  russe  est  sa 
dépendance  du  pouvoir  civil  :  c'est  là  ce  qui  la  glace  et  la  pétrifie. 
L'observateur  attentif  aboutit  à  de  tout  autres  xK)nclusions;  pour  lui, 
la  plupart  des  progrès,  la  plupart  des  réformes  de  l'église  de  Russie, 
ont  été  dus  à  l'initiative  de  l'état.  <  Ce  n'est  point  que  l'égKse  ortho- 
doxe soit  un  corps  inerte  privé  de  tout  principe  de  vie,  c'est  que  sa 
vie  est  enfermée  dans  la  religion  et  la  piété,  c'est  que  l'esprit  ecclé- 
siastique est  généralemrat  conservateur,  stationnaire,  et  que,  pour 
l'amener  à  des  réformes  aux  heures  même  où  comme  dans  la  Rus- 
sie actuelle  les  réformes  sont  le  iplus  ui^entes,  il  faut  le  plus  sou- 
vent des  influences  extérieures,  laïques.  Chez  les  Russes,  l'initiative 
est  pour  une  double  raison  presque  toujoiu«  partie  d'en  haut,  du 
trône;  l'une  est  que  Thistoire  a  mis  tous  les  pouvoirs  dans  les  mains 
du  gouvernement,  l'autre,  que,  grâce  au  contact  avec  l'Occident,  il 
s'est  trouvé  depuis  deux  ou  trois  siècles  phis  éclairé  que  la  nation. 
Cette  loi  historique,  que  peut  seul  abroger  le  dévekq>pem€nt  interne 
de  la  civilisation,  s'est  imposée  à  Féglisecomme  au  peuple.  Sepu» 
l'abolition  du  servage,  la  iréformeecclésiastique  est  devenue  l^un  des 
principaux  soucis  du*  gouvernement.  L'égliseet  le  d'^éontileur place 
naturelle  dans  la  grande  ceuvre  du  TenouvellemeflOt  populvre;  l'in- 
térêt de  il'état  est  de  les  mettrejauplus  vite  en  mesure  de  l'oGCupîer. 

'(1)  9am«rrae,  Intr^dnétkn'Wtx  mumr^s  de  ^hamiaW' 

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UL  m$mE  m  lbs^  EUSSESk  27 

Quelque  chose  dans:  ce  acaia  a  déjà  été  accompli;  >'il  ne^'estpAS  fait 
davantage,  si^bien  deanprojeftft  sont  restés  ;sténles,J)ien  deâ^.mesiiresÉ 
mal  exéctttées^.lat faute  n'en  ei^  pafi  uniqu^nentàTeicte  du  pouvoic 
de  l^état,  elle  est  parfois  aux  sourdesTésistances  ou  aux  répug^ûices: 
de  r^ise..  Cette  église ,  eni  apparence  si<  dépendante^ .  si  cbdle^.  a 
vifl-àrvis  du  pouvoir  plusde  moyens  de  défense  qu'il  ne  lesemble;, 
quand  elle  n'en  a  point  d'autce^  il  lui  neste  la^  force  d'inertie«  Dana 
la  société  ecclésiastique  plus  qu'ailleurs,  la  routine,  le»  traditions 
et  Tesprit  de  corps  fbnt  obstacle  aux  innovations;  en  Russie,  le  mal 
se  complique  parfois  des  intérêts  d'une  bureaucratie  dans  laquelle 
on  a  cherohé  le  remède.  Le  pouvoir  ne  peut  guère  en  effet  agir  sun 
Vég^ise  que  par  elle-mèsie,  par  saibiérarohie.  Au  lieui  d'être  entra- 
vées par  son  immixtion  dans  le  domaine  ecclésiastique,. les  râformes^ 
peuvent  aussi,  l'être  par  la  timidité  QUtrinsuffi8anoe>des  moyens  d'ac- 
tion du  pouvoir..  Le  gouvernement  n'aime  point  à:  provoquer  le  dé- 
plaisir du  saint-synode  ou  le  mécontentements  de  l'un  ou  l'autre 
clergé;  il  redoute  surtout  de  blesser  l'ignorante  piété  du  peuple. 
C'est  ainsi  qu'ont  été  bngtemps  ajournées  plusieurs  des  réformes 
les  plus  désirables,  comme  l'émancipation  àtBraskolnikSy  la  sécula- 
risation de  la  justice. ou  des  registre»  de  l'état  civil,  l'adoption  du 
calendrier  grégorien.  L'autocratie,,  avons-nous  dit  ici  même  (l),  est 
la  base  historique  de  là  Russie;  elle  en  est  enccŒe  l'institution  fon^ 
damentale,  et  toutes  les  autres  s'y  doivent  oonformen  Elle  n'est  pas 
pour  cela  toujours  omnipotente^  elle  a  ai  face  d'elle  les  moeurs,  les 
habitudes,  le»  préjugés  du  peuple  ruase,.auxquels  elle  est  elle-même 
contrainte  de  s'adapter.  Il  en  est  ainsi:  en  particuli^.de  la  rel^on  : 
si  puissante  que  soit  l'autocratie  vis-nà-vis  de  l'église,  le  culte  natio- 
nal est  à  certains  égards  plus  fort  qu'elle.  L'empereur  en  a  la  pro- 
tection, le  gouvememOTt,  si  l'on  veut;  il  ne  peut  l'exercer  qu'en 
en.  respectant  les  traditions,  les  pôncqxea  fomlamentaux  ^  piufoia 
aussi  les  préventijona 


III. 

Aux  relations  de  l'état  avec  l'église,  orthodoxe;,  il.  est.  curiiaux  de 
comparer  ses  mlations  avec  les  autres  cultes  de  L'empire.  Bi«i  ne 
montre  mieux  que  ce  rapprochement  ce. qui,  dans  l'organisation  de 
l'église  dominante,  est  le  fait  de  la  i^Ugion  et  ce  qui  est  le  fait  de  la 
politique.  Lai  situation  des  cultes  dissidensdoit  m  Russie  être  exar 
minée  sons  un  double  aspect,  au  point4e;vue  nationali  et  au  point 
de  vue  poUtique^viflh-à^^-vis  dupeuple:ni8SBietiâsT^      de  songoAH 

(1)  Vbjroi  lavir*t»iff  dailSiJttiiièE  1871. 

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28  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

yernement.  Au  premier  égard,  la  position  des  autres  confessions  est 
fort  différente  de  celle  de  l'église  orthodoxe;  au  second,  elle  est  fort 
semblable.  Un  pouvoir  extérieur  identique  leur  impose  une  consti- 
tution analogue.  Gomme  l'orthodoxie,  le  catholicisme  et  le  protes- 
tantisme sont  soumis  au  principe  qui  régit  tout  en  Russie ,  l'auto- 
cratie. Aucune  forme  religieuse  ne  peut  se  soustraire  à  la  loi 
commune,  et  les  clergés  la  subissent  comme  les  autres  classes.  Le 
souverain  ne  s'arroge  guère  moins  de  droits  vis-à-vis  des  confes- 
sions auxquelles  il  est  étranger  que  vis-à-vis  de  l'église  à  laquelle 
il  appartient.  La  grande  différence  est  que  par  son  génie  même 
l'orthodoxie  s'accommode  mieux  que  certaines  de  ses  rivales  de 
cette  nécessité,  et  qu'étant  la  religion  nationale,  la  tutelle  de  l'état 
est  toujours  pour  elle  une  protection. 

C'est  la  diversité  de  leurs  institutions  politiques  qui  fait  qu*en 
possédant  toutes  deux  une  église  nationale  l'Angleterre  et  la  Russie 
ont  en  face  des  autres  confessions  une  attitude  si  diverse.  En  Angle- 
terre, un  seul  culte  a  une  position  officielle,  un  seul  des  relations 
légales  avec  l'état  ;  les  autres  sont  ignorés  du  pouvoir,  qui  les  to- 
lère. En  Russie,  tous  les  cultes  tolérés  ont  une  situation  légale,  tous 
sont  officiellement  reconnus  par  l'état ,  qui  n'ignore  rien  de  ce 
qui  se  passe  chez  lui  et  fait  partout  sentir  sa  main.  En  cela,  la 
Russie  est  plus  équitable,  plus  autoritaire,  l'Angleterre  moins  juste 
et  plus  libérale.  Le  système  russe  se  rapprqche  davantage  du  sys- 
tème français,  avec  cette  double  et  grande  différence  qu'en  France 
il  n'y  a  ni  religion  d'état  ni  autocratie.  Le  gouvernement  de  Pé- 
tersbourg  est  prêt  à  tolérer,  à  garantir,  à  subventionner  même  au 
besoin  tous  les  cultes,  à  la  condition  que  tous  se  plieront  au  régime 
autocratique.  Aucun  état  ne  reconnaît  autant  de  religions  ;  toutes 
les  grandes  doctrines  du  globe  sont  venues  se  rencontrer  sur  son 
territoire,  dans  l'intérieur  même  de  ses  limites  européennes.  La  loi 
proclame  la  liberté  de  toutes ,  de  l'islamisme  et  du  bouddhisme 
comme  du  judaïsme  et  des  diverses  confessions  chrétiennes.  Elle  ne 
leur  accorde  pas  seulement,  comme  naguère  Rome  et  l'Espagne,  la 
liberté  de  conscience  individuelle,  mais  aussi  celle  du  culte  exté- 
rieur. Dans  la  perspective  Nevski  à  Pétersbourg,  en  face  de  la  ca- 
thédrale grecque  de  Notre-Dame  de  Kazan ,  s'élèvent  une  église  lu- 
thérienne, une  église  catholique,  une  église  arménienne,  en  sorte 
qu'à  la  principale  rue  de  la  capitale  on  a  pu  donner  le  surnom  de 
Bue  de  la  Tolérance.  Les  synagogues  dans  l'ouest  de  la  Russie,  les 
mosquées  dans  l'est,  rivalisent  de  nombre  et  de  grandeur  avec  les 
églises  orthodoxes.  Sur  le  champ  de  foire  de  Nijni,  la  mosquée  et 
l'église  se  font  pour  ainsi  dire  pendant.  Le  peuple  russe  est,  comme 
l'état,  naturellepient  tolérant;  s'il  y  a  dans  l'empire  des  restrictions 
à  la  liberté  des  cultes,  la  raison  en  est  à  la  politique,  non  à  la  reK* 


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LA  RUSSIE  ET  LES  BUSSES.  29 

^oû  ;  elle  est  dans  la  forme  du  gouvernement  ou  dans  les  défiances 
nationales. 

Le  gouvernement  tend  à  donner  à  tous  les  cultes  de  Tempire  une 
organisation  analogue  à  celle  de  l'église  orthodoxe.  La  position  des 
différentes  religions  dépend  beaucoup  de  leur  bonne  volonté  ou  de 
leur  aptitude  à  se  conformer  à  cette  politique.  Il  y  a  là  en  effet  moins 
un  goût  d'uniformité  administrative  qu'un  besoin,  une  exigence  du 
principe  qui  régit  la  Russie,  Avec  les  cultes  dissidens  comme  avec 
l'orthodoxie,  le  but  du  pouvoir  est  double  :  c'est  d'abord  de  leur 
donner  un  gouvernement  intérieur,  national,  indépendant  de  l'é- 
tranger; c'est  ensuite  d'en  centraliser  les  affaires  pour  les  tenir 
sous  ime  surveillance  plus  directe.  Par  là,  il  tend  à  transporter 
chez  les  autres  cultes  les  formes  administratives  et  bureaucratiques 
introduites  dans  l'église  nationale.  Cela  est  surtout  sensible  pour 
les  confessions  chrétiennes.  Chez  les  catholiques  comme  chez  les 
arméniens,  chez  les  luthériens  comme  chez  les  calvinistes,  se  re- 
trouve, sous  des  désignations  diverses  et  au-dessus  de  la  hiérarchie 
propre  à  chaque  église,  une  organisation  extérieure  plus  ou  moins 
semblable  à  celle  du  culte  dominant.  Chacune  de  ces  confessions  a 
son  autorité  centrale ,  chacune  a  près  d'elle  des  représentans  laï- 
ques du  pouvoir  civil,  procureurs  ou  secrétaires;  chacune  a  ses  con- 
sistoires, pourvus  pour  ses  fidèles  de  fonctions  analogues  à  celles 
des  consistoires  orthodoxes  pour  les  Russes  du  rite  grec.  Les  dif- 
férens  clergés  y  avaient  jusqu'à  ces  derniers  temps  conservé  la  te- 
nue des  registres  de  l'état  civil  et  le  pouvoir  judiciaire  pour  les 
causes  matrimoniales,  en  sorte  que  des  églises  peu  populaires  en 
Russie  y  possédaient  encore  des  privilèges  dont  les  avaient  souvent 
dépouillées  les  pays  où  elles  étaient  le  plus  en  faveur.  A  travers 
l'unité  des  vues,  le  pouvoir  civil  a  dû  chercher  à  s'adapter  à  la 
constitution  de  chaque  église  en  même  temps  qu'il  l'adï^tait  à  la 
sienne.  De  là  des  différences  de  formes  qui  n'empêchent  point  la 
similitude  du  fond.  Les  arméniens  ont  en  passant  sous  la  domi- 
nation russe  conservé  leur  patriarche,  qui  porte  le  titre  de  catho- 
lico$.  A  côté  de  ce  chef  religieux,  élu  par  les  évêques  de  sa  confes- 
sion, est  placé  un  synode  dont  il  est  le  président  et  qui,  comme 
lui,  siège  sur  le  territoire  russe,  au  célèbre  monastère  d'Etschmiad- 
zine,  au  pied  du  mont  Ararat.  Les  luthériens  ont  des  consistoires 
provinciaux,  et  à  Pétersbourg  un  consistoire  général  assisté  d'un 
procureur  impérial.  L'organisation  dés  calvinistes,  qui  sont  beaucoup 
moins  nombreux  et  représentent  plutôt  là  forme  polonaise  du  pro- 
testantisme, est  à  peu  près  semblable.  Les  catholiques  ont,  conune 
les  autres  confessions,  une  autorité  administrative  centrale;  elle 
port^  le  nom  de  collège  catholique  romain  et  siège  à  Pétersbourg 
sous  lu  présidence  de  l'archevêque  de  Hobilef,  primat  des  catholi- 

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SO  REVUE  DES  DEUX  UOUDES.. 

ques  de  Russie.  Ce  collège  ecclésiastique^  ÎDdépendint  du  Vatican, 
a  pour  les  affaires  catholiques  un  rôle  plus  ou  moins  semblable  à 
celui  du  saint-synode  pour  les  afiEûres  orthodoxes.  Sn  oulre  cha- 
cun des  diocèses  catholiques  de  Russie  a  son  consistoire»  dont  les 
membres,  nommés  par  TéTèque»  ne  peuvent  siéger  qu'aivec  la  con- 
firmation du  gouvernement. 

De  toutes  les  confessions  chrétiennes»  Téglise  romaine  est  par  son 
principe  celle  qui  s'accommode  le  moins  bien  de  ces  formes  admi- 
nistratives; c'est  elle  qui  a  le  plus  de  répugnance  à  se  mode^j»  sur 
les  limites  des  états  et  sur  leurs  constitutions  politiques»  elle  qui 
est  le  plus  hostile  à  Tinterveotion  du  pouvoir  civil.  Pour  ces  deux 
raisons»  sa  situation  en  Russie  a  toujom'S  été  plus  ou  moins  précaire 
et  mal  d^nie.  En  dépit  de  longues  négociations  et  de  maintes  con- 
venticms»  Borne  et  la  Russie  n'ont»  depuis  qu'elles  aoDt  en  contact» 
pu  trouver  nne  base  d'entente.  Dès  le  premier  partage  de  la  Po- 
logne» Catherine  U  tentait  avec  l'archevêque  Sestrintsevitcfa  de  faire 
pour  les  catholiques  annexés  à  l'empire  ce  que  Pierre  le  Grand  avait» 
avec  Procc^ovitch»  fait  pour  les  orthodoxes  de  la  Moacovie.  Elle 
cherchait  à  enfermer  les  catholiques  de  Russie  àms  les  frontières 
russes,  à  rdâdtor  les  diaînes  qui  les  rattachaient  à  Rome,  pour  ne 
laisser  guère  subsister  entre  &ax  et  la.  cour  papale  que  le  lion  de  la 
communion  an  lieu  ^  celui  de  la  juridiction.  Les  successeurs  de 
Catherine  ont  souvent  suivi  la  même  politique»  et  le  plus  souvent  y 
ont  été  encouragés  par  les  hommes  les  phis  distingués  des  différens 
partis  (i).  De  cette  façon^  tantôt  par  calcul»  tantôt  sans  bien  s'en 
rendre  compte»  le  gouvernaient  russe  a  ^s  ou  moins  tendu  à  ré- 
duire ie  cathoUcîsme  à  l'état  de  simple  rite»  ne  différant  de  l'ortho- 
doxie que  par  la  langue  et  les  formes.  L'église  romaine  se  devait 
difficilement  plier  à  des  exigences  en  contradiction  avec  sm  esprit 
cosmopolite  et  hiérarchique.  Aussi  la  cour  de  Rome  n'a-t-elle  jamûs 
caché  sa  répulsion  pour  le  systfeme  d'adbmniatiration  ecclésiastique 
russe*  Dans  leurs  Bégociatiois  avec  la  Bnssie^  les  papes  Grégmre  XVI 
et  Pie  UL  se  plaignaient  qu'en  l'assujettissant  aux  consistoires  dio- 
césains et  au  coUége  eeclésiastique  de  P6tersbcmrg  on  e6t  enlevfi 
à  l'évèque  le  gouvernement  de  son  église*  Us  réclamaient  contre  la 
présence  dans  les  eonsîstoîfes  cajthdiques  de  secrétaires  laSques  ou 
de  procureurs  impériaux  à  la  nomination  du  ministitee  (2).  Les  difiB- 
cultes  qai  dans  tant  de  pays  s'élèvent  entre  la  cinrie  romaine  et  le 
pouvoir  dvil»  entre  la  conception  catholique  de  l'église  et  la  con- 
ception modeiîne  de  l'état»  sont  pins  graves  el  plus  difficiles  à  ré- 

(1)  6a  peat  consulter  à  c»  sujet  les  ourrag^  de  m  Tolfltoj  et  dû  M.  Samirine  sur 
le  catholicisme  et  les  Jésuites  eu  Russie. 

(2)  Esponiioner  âoewnentata  suite  eostanti  cmre  M  5*  P.  M  IX  ttriparo  dei  maU 
éhêsofTfê  lu  ClUêm-oaikUea^fmdonmUMBuuiaêdiP^ohnia^M^ 


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Ul  «II8SIE  ET  LBfl  RnSfififi.  21 

soudre  en  Bufifiie  «que  p^t^ot  aÂlleiirB.  Les  concessions  mutuielles 
et  la  bonne  volonté  récii»'oqae  y  peuvent  à  peine  remédier.  Entre 
raii^ocr»tie  rosse  et  la  papauté  romakie,  entre  ce  que  les  catboli- 
qoes  on^  ap^lé  le  •oésan^^apisme  des  tsars  et  «e  que  les  Busses 
nomment  rautocratle  cosmopoilite  des  papes,  il  7  a  une  antipathie 
naturelle,  une  sorte  d'kicompatibilité  fondamentale.  Chacun  4es 
deux  pouvoirs  étend  ixap  loin  ses  droits  pour  ne  pas  seaibler  em-* 
piéter  sur  ceux  tle  l'autre.  De  là  des  reveiidîcations  inconciliabies, 
de  là  la  difficulté  de  trouver  ub  modus  vivendi  entre  la  coin:  de 
Péterri)0urg  et  la  curie  romaine.  Aprèa  bien  des  négociations  re- 
prises et  abandonnées,  il  y  a  fallu  renoncer.  L'élise  catholique  est 
aujoufd'bui  en  Russie  sans  concordat,  sans  o(»i8trtution  officielle- 
ment acceptée  des  deux  parties,  ayant  à  sa  tête  le  ooUége  ecclésias- 
tique de  Pétendkourg,  que  la  oour  romaine  tieBt  en  suspicion  et 
qu'elle  a  la  sagesse  de  supp<Mrter.  Après  plusieurs  années,  on  a  ré- 
cemment pu  s'entendre  pour  remplir  les  vides  de  la  hiérarchie.  En 
jum  1872,  nous  avons  w  sacr^  à  Pétersbourg  un  archevêque  de 
MoMlef,  primat  cadiolique  de  Russie.  L'église  romaîne  a  dans  l'em- 
pire une  situation  précaire,  mais  peulr^tre  aussi  régulière  que  le 
comporte  le  régime  «^tocratique,  —  situation  anormale  dans  le 
monde  catholique,  mais  en  rapport  avec  celle  des  autres  églises  en 
Russie  et  avec  les  institutions  russes,  qui  ne  font  que  kd  appliquier 
la  loi  conmiune. 

Partout  où  ils  smt  «n  •quelque  nombre,  les  cathdiques  de  Russie 
ont  des  églises;  ils  en  (mt  de  grandes  et  de  petiites,  de  riches  et  de 
pauvres.  Pamû  ces  dernières,  il  en  est  une  qui  nous  a  laissé  un  sou- 
venar  particulier.  C'était  à  la  fin  de  l'hiver,  un  dimanche  de  carême, 
dans  la  vieille  Biovgorod,  où,  comme  dans  toute  la  Grande-Russie,  il 
n'y  a  point  de  cadMâiques  indigènes.  On  nous  indiqua  cependant 
une  diapelle  catholique  romaine  dans  un  ibuliourg  écarté  aurdelà 
du  Volkof,  derrière  le  Kremlin.  C'était  au  premier  étage  d'une  sorte 
de  grange  basse  et  sombre.  Comme  toutes  les  chapelles  catholiques 
de  rintérîeur  de  l'empire,  la  saUe  était  remplie  de  soldats  de  Li- 
thfuanie  et  de  Pologne,  auxquels  se  mêlaient  quelques  Polonais  in- 
ternés dans  la  ville.  Il  y  avait  bien  dans  cet  étroit  espace  une  cen- 
taine  d'hommes  et  à  peine  trois  ou  quatre  femmes.  L'autel,  couvert 
d'une  nappe  Manche  «t  surmonté  de  deux  cierges  allumés,  sem- 
blait préj^toé  pour  h  messe.  Au  bout  d'un  certain  temps,  comme 
nous  nous  étonnions  4e  ne  pas  voir  paraître  le  prêtre,  on  nous  dit 
qu'il  était  aJasent,  et  tpi'il  n'y  en  aurait  point  pour  la  messe.  Il  y 
avait  bien  à  Novgorod  un  évêque  polonais  interné  depuis  l'insurrec- 
tion de  1M3;  nais  il  n'avait  pas  la  permission  d'officier  en  dehors 
de  dbez  lui.  Les  fidèlea,  pnesçube  tous  Bouniâ  de  lîvzes,  se  mirent  à 
dianter  l'office,  mêlant  dm  caatiqves  aux  prières  de  la  messe  et  se 

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32  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

levant  et  s'agenouillant  tour  à  iour  devant  l'autel  muet.  Le  soir  du 
même  dimanche,  j'appris  que  la  masuYe  qui  servait  de  chapelle 
menaçait  ruine,  et  que,  de  crainte  d'un  accident,  le  commandant 
militaire  avait  résolu  de  n'y  plus  laisser  aller  ses  soldats.  Cette 
chapelle  sur  le  point  de  crouler  et  cette  messe  sans  prêtre  me  paru- 
rent alors  un  symbole  de  la  situation  de  l'église  catholique  en  Rus- 
sie en  même  temps  que  de  la  foi  de  ses  enfans.  Cette  impression 
était  exagérée,  la  semaine  sainte  à  Moscou  vint  heureusement  bien- 
tôt la  corriger.  Pour  peu  qu'ils  soient  nombreux,  les  catholiques  ont 
dans  le  centre  môme  de  l'empire,  à  Moscou  par^xemple,  des  églises 
convenables  et  parfois  de  brillans  offices.  A  travers  la  tristesse 
qui  peut  venir  l'assaillir  en  Russie,  le  catholique  ne  doit  pas  ou- 
blier qu'en  des  pays  où  les  lois  et  les  mœurs  semblaient  lui  garan- 
tir plus  de  liberté,  l'église  en  a  dans  ces  derniers  temps  trouvé 
moins.  Au  milieu  de  la  crise  religieuse  actuelle  de  l'Europe,  le  ca- 
tholique comme  le  libéral  doit  savoir  gré  à  la  Russie  qu'avec  de  plus 
sérieux  motifs  de  défiance  et  un  pouvoir  plus  discrétionnaire  elle  n'a 
pas  dans  sa  conduite  vis-à-vis  du  clergé  catholique  poussé  l'usage 
de  la  force  aussi  loin  que  plusieurs  gouvememens  de  l'Occident. 
L'autocratie  s'est  montrée  moins  intolérante  que  certaines  démocra- 
ties. S'il  y  a  encore  chez  les  Russes  quelques  évoques  internés,  quel- 
ques diocèses  privés  de  leurs  pasteurs,  le  motif  en  est  plutôt  poli- 
tique que  religieux;  il  est  avant  tout  national. 

La  situation  des  diflFérens  cultes  en  Russie  ne  dépend  pas  unique- 
ment de  leur  attitude  vis-à-vis  de  l'autocratie;  elle  dépend  non 
moins  de  leur  relation  avec  la  nationalité  russe.  Si,  en  étant  moins 
nationaux,  les  cultes  dissidens  semblent  moins  exposés  que  le  culte 
dominant  aux  immixtions  ou  à  la  tutelle  du  pouvoir  civil,  ils  ne 
trouvent  point  dans  le  respect  du  peuple  ou  dans  les  traditions  du 
pays  la  même  protection.  L'église  russe  n'est  pas  seulement,  comme 
l'église  anglicane,  une  église  d'état,  c'est  une  religion  nationale 
tellement  liée  par  l'histoire  et  les  habitudes  à  l'existence  de  la  Rus- 
sie qu'en  dehors  d'elle  il  semble  qu'on  ne  puisse  être  Russe.  C'est 
là  une  des  difiicultés,  une  des  faiblesses  de  l'empire.  On  connaît  la 
devise  de  l'empereur  Nicolas  :  «  autocratie,  orthodoxie,  nationa- 
lité. »  Ces  trois  termes,  les  deux  derniers  surtout,  ont  en  effet  été 
étroitement  soudés,  et  à  bien  des  égards  résument  encore  la  politi- 
que de  Moscou,  si  ce  n'est  celle  de  Pétersbourg.  Le  gouvernement 
élève  aux  plus  hauts  emplois  des  hommes  de  toute  confession;  poiur 
lui,  comme  pour  le  peuple,  l'orthodoxie  n'en  est  pas  moins  le  plus 
sûr  garant  de  patriotisme  ou  de  loyalisme.  A  ce  point  de  vue,  la 
Russie  s'est,  sans  bien  s'en  rendre  compte,  laissé  entraîner  à  suivre 
l'exemple  de  Ryzance,  qui  de  la  foi  orthodoxe  avait  fait  le  principal 
lien  de  l'empire  grec.  Elle  se  trouve  encore  à  un  certain  degré  dans 

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JA  BUSSIE  ET  LES  BUSSES»  33 

la  situation  de  l'Orient,  de  la  Turquie  par  exemple,  où  jusqu'à  ces 
derniers  temps  la  religion  tenait  lieu  de  nationalité,  ou  mieux  en 
était  le  premier  signe.  Cette  tradition  orientale,  qui  dans  l'Europe 
moderne  semble  im  anachronisme,  a  malheureusement  dans  la 
sainte  Russie  des  fondemens  historiques  qui  la  font  encore  durer. 
C'est  l'orthodoxie  grecque  qui  a  fondu  dans  un  peuple  les  différons 
élémens  ethniques  d'où  est  sortie  la  nation  russe.  La  Moscovie  n'a 
rencontré  de  religions  différentes  que  parmi  ses  ennemis  d'Europe 
et  d'Asie.  Il  y  a  là  pour  la  cohésion  de  l'empire,  il  y  a  là  surtout  pour 
son  développement  libéral  un  sérieux  obstacle.  La  religion  prise 
comme  fondement  national  assure  mal  l'unité  du  pays  qu'on  fait  re- 
poser sur  elle;  employée  comme  instrument  de  nationalisation,  elle 
rend  plus  dif&cile  la  réconciliation  des  contrées  attachées  à  d'autres 
cultes.  En  la  devant  précéder,  l'assimilation  religieuse  risque  de 
retarder  l'assimilation  politique.  Aux  provinces  de  culte  dissident, 
la  russification  n'apparaît  qu'au  bout  de  l'apostasie;  aux  Russes  en- 
clins à  sortir  du  giron  orthodoxe,  la  patrie  semble  enjoindre  de  se 
dénationaliser. 

Les  désignations  officielles  accusent  nettement  cette  position  des 
cultes  hétérodoxes  vis-à-vis  du  culte  dominant.  Dans  la  langue  gou- 
vernementale, les  confessions  non  orthodoxes  sont  appelées  confes- 
sions étrangères  {inostrannyîa  ispovedaniia).  Une  telle  expression 
met  pour  ainsi  dire  en  suspicion  devant  le  patriotisme  russe  plus 
d'un  quart  des  sujets  russes.  L'empire  a  d'autant  plus  d'intérêt  à 
l'abandon  d'une  pareille  désignation  qu'historiquement  elle  est  plus 
fondée.  Les  cultes  sans  lien  avec  l'orthodoxie  ne  se  rencontrent  en 
effet  que  dans  les  provinces  d'origine  étrangère,  ou  demeurées  long- 
temps sous  la  domination  de  l'étranger.  Nous  ne  parlons  pas  ici  des 
sectaires  en  révolte  contre  l'église  nationale  et  légalement  encore 
comptés  comme  lui  appartenant.  Du  nord  au  sud,  les  cultes  dissi- 
dens  forment  aift  flancs  de  la  Russie  orthodoxe  deux  bandes  d'une 
largeur  variable,  le  plus  souvent  en  concordance  avec  les  limites 
ethnologiques.  De  l'ouest  du  golfe  de  Bothnie  à  la  frontière  autri- 
chienne, ce  sont  les  protestans,  les  catholiques  et  les  juifs  ;  à  l'est, 
le  long  de  l'Oural,  du  Volga  et  du  Caucase,  ce  sont  des  musulmans 
mêlés  de  quelques  païens.  En  dehors  même  de  la  Sibérie  et  du  Tur- 
kestan,  ces  cultes  dissidens  comptent  environ  20  millions  d'adhé- 
rens,  dont  la  moitié  dans  la  Russie  proprement  dite.  Chacune  de  ces 
religions  étrangères  a  des  régions  où  elle  domine  :  le  protestantisme 
en  Finlande  et  dans  les  trois  provinces  baltiques,  le  catholicisme 
dans  Je  royaume  de  Pologne  et  les  deux  provinces  lithuaniennes  de 
Kovno  et  de  Yilna,  les  arméniens  au  sud  de  la  Transcaucasie,  les 
mahométans  dans  plusieurs  districts  de  l'Oural  et  de  la  Crimée,  les 

Tom  m.  —  1874.  3 

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Si  BBTUB  DM  DSOS  liOfayKS. 

ixmdâhistes  enfia  dans  la  steppe  des  Kalmouks.  Il  n'est  pas  besoia 
de  faire  remarquer  ce  qu'a  d'embarrassant  pour  un  goaf  ernement 
cette  répartition  territoriale  qui  lie  chaque  culte  à  une  contrée,  à. 
une  race,  souvent  à  une  langue*  L'Irlande  et  l'Angleterre  ofirem  à 
cet  égard  un  contraste  moins  marqué  que  la  Russie  et  certaines  de 
ses  provinces.  Pour  les  Russes,  catholique  est  synonyme  de  Polo- 
nais, et  protestant  d'Allemand.  Gela  est  surtout  vrai  pour  le  catho* 
licisme,  qui,  devant  la  nationalité  comme  devant  l'autocratie,  se 
trouve  dans  une  position  plus  défavorable  que  les  autres  confes- 
sions. Lié  historiquement  à  la  Pologne  comme  l'orthodoxie  à  la 
Russie,  il  a  le  privilège  d'exciter  de  pwticulières  défiances.  On  le 
regarde  comme  un  symptôme  de  polonisme^  mot  qui  dans  la  bouche 
des  Russes  désigne  une  sorte  de  fenianisme  appuyé  sur  des  com- 
plots et  des  sociétés  secrètes.  Au  point  de  vue  même  de  la  civilisa- 
tion générale,  on  est  souvent  en  Russie  enclin  à  voir  dans  les  cultes 
étrangers,  dans  le  catholicisme  surtout,  dans  le  latinisme^  comme  on 
l'appelle,  une  influence  hostile  au  génie  et  à  l'indépendance  intellec- 
tuelle des  Slaves.  Ce  sont  ces  préventions  nationales  qui  détermi- 
nent l'attitude  de  la  Russie  devant  les  confessions  non  orthodoxes. 
Les  regardant  comme  le  véhicule  d'une  nationalité  étrangère,  elle 
redoute  de  leur  voir  dénationaliser  des  provinces  qu'historiquement 
elle  considère  comme  russes.  De  même  que  l'islamisme  dans  ses 
gouvememens  de  l'est  est  pour  elle  un  témoin  et  un  reste  de  la 
domination  tatare,  le  catholicisme  et  le  protestantisme  sur  ses  fron- 
tières occidentales,  dans  la  Russie-Blanche,  la  Lithusmie,  les  pro- 
vinces baltiques,  sont  à  ses  yeux  une  importation  polonaise  ou  ger- 
manique introduite  à  l'époque  de  l'abaissement  de  la  Russie.  Ne 
pouvant  les  faire  disparaître  des  contrées  (yù  ils  se  sont  enracinés, 
elle  tient  à  ne  point  laisser  ces  cultes  étrangers  s'implanter  dans 
les  régions  demeurées  à  l'abri  de  toute  influence  antinationale*' 
Ainsi  s'explique  la  législation  russe  en  matière  religieuse;  si  elle 
restreint  la  liberté  de  conscience,  la  faute  n'en  est  pas  à  l'op- 
pression de  l'église  dominante,  elle  est  aux  craintes  patriotiques  du 
gouvernement  et  de  la  nation.  Il  n'y  a  rien  en  Russie  de  l'esprit 
qui  amena  la  révocation  de  l'édit  de  Nantes. 

Dans  une  telle  situation,  le  plus  sûr  remède  fût  peut-être  sorti  de 
l'extension  du  mal.  Laissées  libres  de  se  répandre,  les  différentes 
religions,  en  se  pénétrant  et  se  débordant  les  imes  1^  autres,  eus- 
sent elles-mêmes  effacé  leurs  démarcations  géographiques  ou  ethno- 
logiques. Leur  diffusion  parmi  les  Russes  eût  fait  perdre  aux  cultes 
dissidens  leur  caractère  étranger  en  même  temps  qu'aux  provinces 
dissidentes  elle  eût  enlevé  un  grief.  Un  tel  moyen  était  à  la  fois  trop 
lent  et  trop  hardi  pour  un  peuple  habitué  à  chercher  l'unité  natio- 


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LA  BUâSIE  ET  LES  RUSSES.  3S 

nale  dans  l'unité  religieuse.  La  Russie  a  commencé  par  essayer  d'un 
système  opposé;  tout  autre  à  sa  place  eût  probablement  fait  de 
même.  Le  but  de  sa  législation  a  été  de  confiner  les  cultes  étran- 
gers dans  leurs  frontières  historiques,  de  les  enclore  dans  les  popu- 
lations  qui  les  professent.  Chacun  est  maître  de  demeurer  dans  la 
religion  de  ses  pères,  chaque  confession  est  libre  dans  l'enceinte  de 
ses  propres  limites;  il  lui  est  seulement  interdit  de  les  franchir.  A 
cet  égard,  on  peut  se  représenter  les  droits  des  cultes  non  ortho- 
doxes en  Russie  comme  une  sorte  de  charte  qui  leur  aurait  été  ac- 
cordée à  la  condition  de  ne  point  entamer  le  domaine  de  l'ortho- 
doxie. Le  gouyemement  s'est  regardé  comme  un  tuteur  qui,^ 
accordant  à  des  hôtes  étrangers  le  libre  exercice  de  leur  religion, 
leur  eût  interdit  d'y  séduire  ses  pupilles.  Les  conquêtes  spirituelles 
leur  sont  prohibées;  le  privilège  en  est  réservé  à  l'église  orthodoxe. 
Le  code  civil  russe  le  dit  expressément,  l'église  dominante  a  seule 
le  droit  de  faire  des  prosélytes.  Il  est  toujours  permis  d'y  entrer, 
j  amais  d'en  sortir.  L'orthodoxie  russe  est  un  édifice  dont  les  portes 
ne  s'ouvrent  que  dans  un  sens,  du  dehors  au  dedans,  et  se  refer- 
ment pour  jamais  sur  ceux  qui  les  ont  une  fois  franchies. 

Les  lois  confessionnelles  remplissent  plusieurs  chapitres  des 
tomes  X,  XrV  et  XV  du  volumineux  recueil  qui  tient  lieu  de  code 
(  Svod  zakonof).  Tout  enfant  issu  de  parens  orthodoxes  est  à  ja- 
mais enchaîné  à  l'orthodoxie;  il  en  est  de  même  de  ceux  quinaiç- 
sent  de  mariages  mixtes.  Le  mariage  en  pareil  cas  ne  s'obtient 
qu'avec  un  engagement  dans  ce  sens.  Si  certaines  églises  d'Occident 
n'accordent  la  bénédiction  nuptiale  qu'à  la  même  condition,  la  loi 
ne  donne  pas  à  ces  exigences  ecclésiastiques  une  sanction  civile,  la 
conscience  des  époux  reste  libre  de  s'y  soumettre  ou  de  s'y  refuser. 
Il  en  est  tout  autrement  dans  un  pays  où  le  mariage  religieux  est 
le  seul  légal,  et  où  l'inscription  sur  les  registres  de  l'église  décide 
à  jamais  du  culte.  Selon  les  adversaires  de  la  Russie,  ces  règlemens 
ont  parfois  donné  lieu  à  des  séquestrations  d'enfans  du  genre  de 
celle  du  juif  Mortara,  tant  reprochée  naguère  au  gouvernement  pa- 
pal. Indépendamment  de  la  violence  faite  à  la  conscience,  ces  dis- 
positions ont  l'inconvénient  d'entraver  les  unions  entre  les  diflérens 
cultes,  et  par  suite  entre  les  différentes  populations  de  l'empire.  Ce 
n'est  point  du  reste  un  privilège  auquel  l'église  orthodoxe  ne  puisse 
renoncer;  elle  a  souvent  boni  le  mariage  de  princesses  russes  avec 
des  princes  protestans  ou  anglicans  sans  leur  imposer  de  tels  enga- 
gemens.  L'abrogation  des  lois  qui  restreignent  la  liberté  du  prosé- 
l3rtisme  serait  plus  facile  encore ,  puisqu'elle  ne  dépend  que  de  l'é- 
tat. Un  article  du  code  interdit  aux  orthodoxes  de  changer  de 
religion,  un  autre  stipule  les  pénalités  réservées  à  ce  genre  de  dé- 
lit, La  procédure  est  à  peu  près  celle  suivie  jadis  en  pareille  ma- 


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K6  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

tière  en  Occident^  sauf  que  les  châtimens  sont  moins  rigoureux.  Le 
fidèle  enclin  à  sortir  de  l'orthodoxie  est  d'abord  livré  à  l'exhorta- 
tion paternelle  du  clergé  paroissial,  puis  déféré  au  consistoire,  de 
là  au  synode,  et  condamné  à  la  pénitence  ecclésiastique  dans  un 
couvent.  La  persistance  clans  l'apostasie  peut  entraîner  la  perte  des 
droits  civils  et  la  déportation  en  Sibérie.  Le  prosélytisme  est  le  pri- 
vilège légal  de  l'église  officielle,  et  il  est  interdit  de  s'opposer  à 
l'exercice  du  droit  que  lui  confère  la  loi.  C'est  un  délit  d'engager  à 
quitter  la  foi  orthodoxe,  c'en  est  un  de  détourner  de  l'embrasser.  Un 
article  du  code  exige  en  pareil  cas  la  dénonciation  des  parens  les 
plus  proches;  un  autre  prescrit  aux  autorités  civiles  et  militaires  de 
veiller  à  Texécution  de  ces  lois. 

Ce  n'est  point  assez  pour  l'intérêt  national  de  retenir  dans  l'en- 
ceinte de  l'orthodoxie  les  sujets  russes  qui  y  sont  nés,  il  importe  de 
ne  pas  laisser  grossir  par  des  conversions  les  cultes  dissidens,  et 
par  suite  les  nationalités  qui  inspirent  le  plus  de  défiance  au  patrio- 
tisme moscovite.  De  là  une  autre  mesure  générale.  Les  dissidens  ne 
peuvent  faire  de  prosélytes  les  uns  chez  les  autres.  Le  monopole 
de  l'église  orthodoxe  en  fait  de  propagande  n'admet  pas  de  con- 
currence. L'empire  est  im  champ  dont  la  culture  religieuse  lui  est 
réservée;  elle  seule  a  le  droit  d'y  semer  l'Évangile.  Juifs,  mahomé- 
tans  ou  païens  ne  peuvent  entrer  dans  le  christianisme  que  par  la 
porte  orthodoxe  officielle.  On  compte  ainsi  en  faire  des  Russes  en 
même  temps  que  des  chrétiens.  Le  juif  de  Pologne,  qui  vit  au  mi- 
lieu de  catholiques,  ne  peut  embrasser  leur  foi;  le  musulman  qui, 
dans  la  Transcaucasie,  vit  à  côté  de  l'arménien,  ne  peut  recevoir  de 
lui  le  baptême  sans  une  instance  auprès  du  ministre  de  l'intérieur, 
qui,  dans  sa  décision,  ne  consulte  que  le  bien  de  l'empire.  Pour  in- 
struire un  infidèle  dans  leurs  croyances,  il  faut  au  catholique  ou  au 
protestant  une  permission  impériale  spéciale  pour  chaque  cas.  Cette 
législation  aboutit  parfois  à  des  prescriptions  bizarres.  Dans  le  Trans- 
caucase  par  exemple,  les  arméniens  sont  autorisés  à  baptiser  les 
musulmans  assez  malades  pour  que  la  mort  semble  certaine,  la  con- 
version restant  soumise  à  la  confirmation  du  lieutenant  de  l'em- 
pereur. 

A  la  propagande  orthodoxe  au  contraire,  aucun  encouragement 
n'est  refusé .  Pour  lui  venir  en  aide ,  il  y  a  des  sociétés  patronnées 
par  les  membres  de  la  famille  impériale.  Les  missions  russes ,  sur- 
tout vis-à-vis  des  populations  non  chrétiennes,  sont  ime  entreprise 
politique  et  nationale  autant  que  religieuse.  Hormis  la  contrainte,  le 
gouvernement  met  à  leur  service  tous  les  stimulans  dont  il  peut  dis- 
poser. «  Dn  des  moyens  des  missions,  disait  dans  son  rapport  sur 
l'année  1872  le  procureur-général  du  saint-synode,  c'est  d'amélio- 
rer la  situation  matérielle  des  couvens.  »  Pour  cela,  en  Sibérie  par 


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IJL   RUSSIE   ET   LES   RUSSES.  37 

exemple,  on  leur  distribue  des  terres,  faisant  ainsi  des  missions  un 
instrument  de  colonisation.  On  ne  saurait  entièrement  blâmer  ces 
procédés,  qui,  par  la  diffusion  du  christianisme,  ouvrent  la  voie  à  la 
civilisation  :  la  moitié  de  l'Europe  chrétienne  n'a  guère  été  conver- 
tie d'une  autre  façon.  En  Asie  comme  en  Europe,  une  telle  propa- 
gande n'en  a  pas  moins  un  grave  défaut  :  elle  est  le  principe  de 
conversions  simulées,  extérieures,  et,  jointe  aux  règlemens  qui  re- 
tiennent dans  son  sein  ceux  qui  ont  une  fois  mis  le  pied  dans  l'or- 
thodoxie, elle  est  en  matière  religieuse  une  des  causes  du  règne 
des  apparences  qui  a  longtemps  dominé  en  Russie,  et  qui  partout 
a  été  l'un  des  grands  obstacles  à  son  progrès  réel.  Parmi  les  fidèles 
inscrits  sur  les  registres  de  l'église  nationale,  beaucoup  ne  sont 
orthodoxes,  beaucoup  même  ne  sont  chrétiens  que  de  nom.  Parmi 
les  convertis  dénombrés  depuis  un  siècle  dans  les  rapports  offi- 
ciels, il  en  est  beaucoup  dont,  après  deux  ou  trois  générations,  les 
descendans  retourneraient  encore  volontiers  au  culte  primitif.  De 
l'aveu  des  sociétés  d'encouragement  pour  les  missions ,  les  prosé- 
tytes  sont  souvent  plus  difficiles  à  retenir  dans  l'église  qu'à  y  faire 
entrer.  Parmi  les  conquêtes  du  culte  officiel  sur  le  protestantisme 
ou  le  catholicisme,  comme  parmi  celles  sur  l'islam,  l'abandon  se- 
cret ou  public  de  l'orthodoxie  est  fréquent.  L'apostasie  est  surtout 
commune  chez  les  populations  musulmanes,  chez  les  tribus  tatares 
du  Volga,  de  l'Oural  ou  du  Caucase,  qui  s'étaient  laissé  administrer 
le  baptême.  En  Russie  comme  dans  l'Inde  et  l'Afrique,  l'islam  a  re- 
pris une  vigueur  nouvelle,  de  la  défensive  il  tend  à  passer  vis-à-vis 
du  christianisme  à  l'offensive.  La  foi  du  prophète  revient  aisément 
en  faveur  parmi  des  populations  dont  les  idées  et  les  mœurs  sont 
restées  musulmanes.  On*a  vu  sous  Nicolas  des  Tatars  chrétiens  pé- 
titionner pour  être  autorisés  à  retourner  à  la  religion  de  leurs  an- 
cêtres. Sortis  de  l'islam  ou  des  confessions  chrétiennes  de  l'Occident, 
ces  nouveau-venus  à  l'orthodoxie  se  trouvent  dans  une  position 
analogue  à  celle  des  sectaires,  des  raskolniks^  que  la  loi  seule  en- 
ferme dans  l'église  dominante.  De  là  de  faux  orthodoxes,  de  faux 
chrétiens  et  de  mauvais  Russes;  de  là  pour  le  culte  national  une 
source  nouvelle  de  corruption,  de  formalisme,  de  matérialisme  exté- 
rieur. Les  résultats  politiques  ne  sont  pas  toujours  meilleurs  que  les 
résultats  religieux.  Le  bénéfice  de  quelques  conversions  suspectes 
est  pour  la  Russie  compensé  par  le  tort  que  lui  fait  la  propagande 
orthodoxe  parmi  ses  sujets  dissidens  et  leurs  coreligionnaires  étran- 
gers. Dans  la  Lithuanie,  la  Russie-Blanche  ou  les  provinces  bal  ti- 
ques, les  séductions  religieuses  sont  hautement  dénoncées,  souvent 
exagérées  par  les  feuilles  catholiques  ou  protestantes  de  l'Occident. 
Sur  les  confins  de  l'Asie,  le  prosélytisme  officiel  parmi  les  musul- 
mans apporte  un  obstacle  de  plus  à  l'établissement  de  la  puissance 


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38  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

russe  au  centre  du  continent,  et  au  rayonnement  de  son  influence 
vis-à-vis  de  l'influence  anglaise. 

Nous  avons  montré  les  bases  politiques  de  la  législation  religieuse 
de  Tempire;  il  ne  faut  pas  croire  que  toutes  les  clauses  de  cette  lé- 
gislation, dont  nous  avons  voulu  citer  les  plus  choquantes,  aient 
dans  la  pratique  une  valeur  égale.  Pour  être  inscrites  dans  le  re- 
cueil des  lois,  ces  prescriptions  ne  sont  point  exécutées  à  la  lettre. 
Le  progrès  de  la  civilisation  en  rend  heureusement  Tapplication 
difficile,  parfois  impossible;  sur  ce  point,  les  moeurs  des  Russes  va- 
lent souvent  mieux  que  leurs  lois.  En  Russie  plus  que  partout  ail- 
leurs, il  est  bon  de  se  défier  des  règlemens  écrits  et  de  ne  pas  CToire 
tout  décidé  par  un  texte  législatif.  En  mal  comme  en  bien,  il  faut 
savoir  distinguer  entre  les  prescriptions  légales  et  Tapplication.  Si 
certaines  réformes  ne  sont  encore  inscrites  que  sur  le  papier,  il 
est  d'anciens  abus  qui  n'existent  plus  guère  que  dans  le  code.  Les 
Russes  disent  à  qui  veut  l'entendre  que  cette  législation  religieuse 
n*est  qu'une  lettre  morte.  Il  est  certain  qu'elle  n'est  point  rigou- 
reusement exécutée;  l'empereur,  dans  les  provinces  baltiques  par 
exemple,  a  lui-même  protégé  contre  elle  la  conscience  de  certains 
de  ses  sujets  protestans.  Pour  n'être  pas  toujours  exécutée,  ce  n'en 
est  pas  moins  la  loi.  Les  feuilles  catholiques  et  protestantes  entre- 
tiennent parfois  l'Occident  de  la  contrainte  imposée  à  tels  ou  tels 
de  leurs  coreligionnaires  de  Russie;  il  est  fâcheux  que  ces  récits 
soient  autorisés  par  le  code  de  l'empire.  La  loi  n'a  pas  besoin  de 
stimuler  le  zèle  national  et  religieux  du  clergé  ou  de  l'administra- 
tion. Prêtres  et  employés  sont  jaloux  de  se  distinguer  par  des  con- 
versions qui,  pour  leurs  promoteurs,  sont  des  titres  de  faveur,  et 
que  chaque  année  le  saint-synode  enregistre  dans  un  tableau  offi- 
ciel comme  des  conquêtes  pour  l'état  en  même  temps  que  pour 
l'église.  On  peut  en  Angleterre  laisser  dormir  les  lois  sans  les  abro- 
ger :  la  liberté  générale  garantit  contre  tout  abus  d'autorité.  Il  en 
est  autrement  en  Russie.  Là,  ce  qui  prend  la  place  de  la  loi  quand 
elle  n'est  point  appliquée,  c'est  l'arbitraire,  et  avec  lui  l'incohérence 
et  la  corruption.  La  liberté  de  conscience  est  alors  heureuse  de  trou- 
ver un  refuge  dans  la  vénalité.  Par  les  nouveaux  orthodoxes  comme 
par  les  raskolniks^  les  documens  officiels  le  reconnaissent,  le  si- 
lence des  popes  ou  de  la  police  est  acheté  à  prix  d'argent.  La  loi  qui 
donne  à  l'église  le  privilège  du  prosélytisme  aboutit  ainsi  à  la  dé- 
moralisation de  l'église  et  du  peuple. 

La  Russie  ne  pourra  de  longtemps  renoncer  à  une  église  d'état  : 
ses  traditions  et  son  mode  de  gouvernement  ne  le  lui  permettent 
point.  L'exemple  de  l'Angleterre  montre  du  reste  qu'une  église  na- 
tionale n'est  pas  incompatible  avec  l'entière  liberté  religieuse.  L'é- 
preuve serait  moins  dangereuse  pour  l'église  russe  que  pour  Téglise 


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UL  BU8SIE  ET  LES  BUS9ES.  39 

anglicane.  En  Russie^  il  y  a  beameoup  d'bommes  épris  de  Tnnité  re- 
ligiease,  ou  mieiix  de  Funîté  de  la  forme  et  du  caHe  religieux  comme 
de  Fuoité  poUtique.  H  leur  eu  coûte  d'aolant  plus  de  renoncer  à 
leur  idéal  qu'en  toutes  choses  le  génie  russe,  le  génie  grand-russien, 
a  jusqu'ici  tendu  vers  la  centralisation,  l'absorption,  l'unification. 
Ailleurs  aussi  l'unité  spirituelle  a  été  le  rêve  de  plus  d'un  grand 
esprit,  de  plus  d'un  grand  peuple;  il  est  douteux  qu'elle  ait  jamais 
beaucoup  profité  aux  nations  qui  l'ont  conquise  ou  gardée.  L'unité 
dégénère  souyent  en  uniformité,  et  le  calme  qui  succède  au  flot  des 
opinioi»  aboutit  aisément  à  la  stagnation.  Le  pays  de  l'Europe  qui 
s'est  montré  le  plus  fidèle  à  ce  culte  de  l'unité  absolue,  l'Espagne,, 
n'a  pas  à  seféliciter  des  sacrifices  qu'il  lui  a  coûtés.  Si,  comme  on 
le  dit  souvent  aujourd'hui,  les  peuples  protestans  ont  sur  les  autres 
un  avantage,  c'est  en  grande  partie  que  chez  eux  la  variété  rem- 
porte sur  l'unité,  et  que  par  la  diversité  des  croyances  et  la  multi- 
plicité des  points  de  vue  l'esprit  est  mieux  préparé  à  la  liberté  poli- 
tique ou  à  l'indépendance  intellectuelle.  En  Rassie  môme,  cette  unité 
religieuse  dont  les  Grands-Russes  ont  si  longtemps  joui  a  peut-être 
été  pour  quelque  chose  dans  le  manque  de  personnalité  ou  d'origi- 
nalité, dans  le  manque  de  fécondité  qui  leur  a  été  si  souvent  repro- 
ché. Si  l'unité  religieuse  a  du  prix,  c'est  au  moins  quand  elle  est 
réelle;  or  depuis  sa  grande  expansion  territoriale  et  depuis  le  schisme 
intérieur  de  soa  église,  cette  unité  n'est  plus  en  Rassie  qu'une  ap- 
parence ou  une  fiction  légale.  La  Russie  actuelle  est  trop  vaste,  elle 
touche  à  trop  de  climats  et  s'étend  sur  trop  de  races  pour  ne  conte- 
nir qu'une  religion.  La  multiplicité  s'est  introduite  chez  elle,  le  plus 
sage  serait  de  reconnaître  le  fait,  et,  ayant  perdu  le  bénéfke  de 
l'unité,  de  recueillir  pour  l'intelligence  et  la  moralité,  pour  l'état  et 
la  religion  elle-même,  le  profit  de  la  variété.  Il  ne  s'agit  que  de 
mettre  fin  dans  le  domaine  religieux  au  règne  des  apparences,  au 
système  d'illusion  et  au  culte  des  dehors,  qui  ne  trompent  plus  que 
les  plus  intéressés  à  tout  savoir.  L'église  nationale  y  gagnerait  en 
profondeur  plus  qu'dle  n'y  perdrait  en  superficie;  le  principal 
avantage  serait  probablement  pour  elle.  Au  prix  de  quelques  défec- 
tions dont  la  plupart  ne  lui  enlèveraient  que  des  âmes  qui  ne  lui  ap- 
partiennent réellement  point,  l'orthodoxie  oflîcielle  trouverait  dans 
l'émulation  et  la  lutte  un  stimulant  qui  ne  peut  lui  venir  d'ailleurs. 
Notre  histoire  religieuse  oQre  à  cet  égard  im  enseignement.  C'est  au 
temps  où  le  protestantisme  a  été  chez  nous  le  plus  libre  et  le  plus 
florissant^  au  xvn*  siècle,  que  l'église  catholique  de  France  a  jeté  le 
plus  vif  et  le  plus  pur  éclat;  c'est  après  la  révocation  de  l'édit  de 
Nantes,  lorsqu'elle  s'était  débarrassée  des  réformés  et  de  Port-Royal, 
qu'a  commencé  sa  décadence  morale  et  intellectuelle  du  xvin*  siècle. 
Pour  une  église  plus  encore  que  pour  un  parti  politique,  c'est  une 

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AO  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

mauvaise  école  que  de  n'avoir  point  de  rivaux.  Ce  fut  là  certaine- 
ment une  des  causes  de  l'ignorance  et  de  l'infériorité  de  l'église 
russe  au  temps  où,  retranchée  dans  son  isolement  et  derrière  ses 
privilèges  légaux,  elle  était  à  l'abri  de  tous  les  coups.  En  religion 
comme  en  industrie,  l'excès  de  protection  devient  une  raison  d'infé- 
riorité :  rien  ne  peut  remplacer  la  librp  concurrence.  Dn  clergé  qui 
garde  ses  ouailles  emprisonnées  dans  les  murailles  de  la  loi  a,  pour 
les  retenir  au  bercail,  moins  besoin  de  science  ou  de  vertu. 

L'abolition  de  toute  entrave  à  la  liberté  religieuse  est  une  des 
plus  importantes  réfoi-mes  qui  restent  à  faire  à  la  Russie;  c'est 
probablement  une  des  dernières  qu'elle  exécutera.  Trop  de  tradi- 
tions, de  préventions,  d'intérêts,  s'y  opposent.  Il  y  aurait  dans  le 
résultat  une  trop  grande  part  d'inconnu,  de  trop  grandes  chances 
d'agitation.  Cette  ém^cipation  des  croyances  ne  serait  peut-être 
pas  moins  féconde  que  l'émancipation  des  paysans;  elle  serait  aussi 
grave.  Dans  l'état  actuel  des  institutions  et  des  mœurs,  un  brusque 
et  complet  affranchissement  de  tous  les  cultes  serait  une  sorte  de 
révolution.  Devant  les  obstacles  que  rencontre  encore  la  liberté 
religieuse  dans  certains  pays  en  possession  de  beaucoup  d'autres 
libertés,  on  comprend  qu'elle  ne  puisse  être  débarrassée  de  tout 
lien  dans  un  état  encore  dénué  de  droits  politiques.  Pour  certains 
cultes,  pour  le  catholicisme  romain  en  particulier,  il  n'y  a  pas  d'il- 
lusion à  se  faire.  En  Russie  comme  en  Occident ,  l'ardente  intem- 
pérance du  parti  qui  prétend  seul  représenter  l'église  et  sa  haine 
des  institutions  modernes,  tout,  jusqu'à  la  proclamation  d'un  dogme 
rendu  suspect  par  la  passion  ou  les  doctrines  de  ses  promoteurs  et 
mal  compris  ou  défiguré  par  ses  adversaires,  d'un  dogme  pour  le- 
quel la  langue  russe  n'a  pas  de  nom  qui  ne  prête  à  l'équivoque  (1), 
tout  contribue  à  rendre  plus  précaire  la  situation  d'une  église  qui 
déjà  avait  contre*soi  les  défiances  de  la  nationalité  et  de  l'autocra- 
tie. Il  peut  sembler  que  les  imprudentes  violences  d'un  état  voisin 
devraient  encourager  le  gouvernement  russe  à  gagner  par  une  at- 
titude opposée  ses  sujets  catholiques.  Une  telle  politique  pourrait 
être  habile;  mais  ce  serait  être  exigeant  pour  un  pays  ou  pour  un 
gouvernement  que  de  toujours  lui  demander  ce  qui  paratt  dans  son 
intérêt  le  mieux  entendu. 

C'est  par  ses  sectes  intérieures,  par  les  plus  tranquilles  et  les  plus 
inoifensifs  de  ses  raskolniksy  qu'elle  a  si  longtemps  refusé  de  recon- 
naître, que  la  Russie  doit  inaugurer  l'émancipation  religieuse.  Des 
•deux  causes  qui  limitent  chez  elle  la  liberté  de  conscience,  de  l'au- 
tocratie et  de  la  nationalité,  l'une  au  moins  n'a  rien  à  perdre  et 
beaucoup  à  gagner  àT affranchissement  des  sectes  nationales.  C'est 

(1)  Le  mot  népogréchifnoit,  le  plus  souTent  employé  pour  désigner  llblaillibilité,  a 
plutôt  p  \T  rétymologie  le  sens  d^impeccabilité. 

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LA  RUSSIE  ET  LES   RUSSES.  Al 

en  retirant  aux  clergés  une  de  leurs  prérogatives  que  l'état  assu- 
rerait le  mieux  leur  liberté  réciproque,  c'est  par  la  sécularisation 
des  registres  de  l'état  civil  et  l'introduction  du  mariage  civil.  Cette 
double  invention  de  la  révolution  française,  ailleurs  tant  attaquée 
par  les  conservateurs  catholiques  et  protestâns,  serait  en  Russie 
pour  eux  comme  pout*  tous  l'une  des  meilleures  garanties.  Là,  comme 
partout,  cette  réforme  rencontre  des  obdèicles  dans  les  prévemions 
religieuses  de  ceux  même  qui  seraient  le  plus  intéressés  à  la  voir 
adoptée.  Le  gouvernement  va  en  faire  l'essai  pour  les  raskolniksj 
qui  n'ont  point  de  ministres  reconnus.  La  sécularisation  de  l'état 
civil  sera  bientôt  appliquée  aux  confessions  étrangères,  comme  elle 
l'est  déjà  aux  cultes  non  chrétiens.  L'état  des  mœurs  et  de  l'instruc- 
tion, la  piété  et  les  préjugés  du  peuple,  ne  permettront  pas  de  long- 
temps d'introduire  la  même  mesure  dans  le  culte  où  elle  serait  le 
plus  efficace,  dans  l'orthodoxie  officielle.  Tout  ce  qu'on  peut  deman- 
der, c'est  qu'aucune  église  ne  soit  plus  admise  à  exercer  des  répé- 
titions d'âmes  à  l'aide  de  l'inscription  sur  ses  registres.  D'autres 
réformes  devront  accompagner  ou  précéder  celle  de  l'état  civil: 
c'est  d'abord  l'abrogation  de  toute  loi  qui  des  pratiques  religieuses 
semble  faire  une  obligation  légale;  c'est  l'abolition  des  listes  de  con- 
fession et  de  communion,  et  surtout  des  tableaux  officiels  des  con- 
versions orthodoxes.  La  législation  religieuse  est  peut-être  le  do- 
maine par  où  l'esprit  moderne  a  le  moins  pénétré  en  Russie,  c'est 
toujours  celui  où  il  a  été  apporté  le  moins  de  changement.  Le  but 
du  gouvernement  et  des  patriotes  doit  être  de  mettre  l'église  natio- 
nale en  état  de  supporter  la  double  concurrence  des  sectes  inté- 
rieures et  des  cultes  étrangers.  L'intérêt  de  l'orthodoxie  et  celui  des 
confessions  dissidentes  sont  moins  en  opposition  qu'ils  ne  le  sem- 
blent :  l'indépendance  de  l'une  ne  peut  croître  qu'avec  l'émancipa- 
tion des  autres.  Pour  les  droits  de  la  conscience,  les  diffërens  cultes 
sont  malgré  eux  plus  ou  moins  solidaires,  comme  les  libertés  reli- 
gieuses le  sont  des  libertés  politiques.  Là  est  le  point  qu'il  ne  faut 
pas  perdre  de  vue.  Les  relations  de  l'église  et  de  l'état  ne  peuvent 
se  soustraire  séparément  à  la  loi  qui  régit  la  constitution  russe; 
appuyées  sur  l'autocratie  et  la  nationalité,  elles  ne  se  doivent  modi- 
fier qu'avec  l'ordre  de  choses  d'où  elles  proviennent.  C'est  du  pro- 
grès de  l'esprit  public  que  les  cultes  dissidens,  comme  l'église  na- 
tionale, doivent  attendre  le  développement  de  leurs  garanties.  En 
Russie  comme  partout,  il  est  chimérique  de  rêver  ime  liberté  reli- 
gieuse isolée  des  libertés  civiles,  et  dans  un  pays  où  l'esprit  natio- 
nal est  en  étroite  liaison  avec  un  culte  et  «n  défiance  avec  d'autres, 
la  première  soit  plutôt  qu'elle  ne  précède* 

ANATOLE  LeROY-BeAULIEV. 

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LES  ALBIGEOIS 


OBIGIIES,    DiTBLOPPEHEST    ET    DISPAEITIOlf    DU    CATHARISHB 
DÀHS   LA   FRANGE   HÉRIDIOIf ALE,   D'APRÈS    DE   ROmTELLES  HECHEKCHBS. 


MUêÊire  det  AlbSgtoii,  —  U»  AlkiteoU  H  i'InqnitiÊitm,  pas  Napn^éoo  Pejnit  Bui*  IfllE. 


L'histoire  de  France  est  depuis  laogtenips  la  plus  étudiée  et  la 
mieux  ornnue  des  histoires;  cela  n'empédie  pas  que  bien  des  points 
ont  encore  besoin  d'être  éclairés.  Notre  formation  nationale  se  dis- 
tingue par  un  caractère  de  continuité,  de  progrès  régulier,  retardé 
parfois  par  de  grands  désastres,  mais  reprenant  toujours  après 
Torage  sa  direction  constante.  Gela  suppose  évidenmient  l'homo- 
généité foncière  des  parties  intégrantes  de  l'unité  française,  sans 
qu'on  doive  nier  pour  cela  les  variétés  qui  en  diversifient  la  sur- 
face. Ce  progrès  ne  s'accomplit  pas  sans  absoii)er  chemin  faisant 
des  élémens  étranges,  disparates,  réfractaûres  même,  qui  ressem- 
blent à  des  blocs  erratiques  lentement  recouverts  par  les  alluvions 
d'un  grand  fleuve,  et  dont  il  est  dilQcile  ensuite  de  définir  la  na- 
ture et  la  provenance.  Pourtant  ils  sont  là ,  mole  ma  étantes  y  on 
ne  peut  les  éliminer,  et  même  ils  servent,  sinon  de  cause,  au 
moins  d'occasion ,  aux  événemens  les  plus  décisifs  qui  ai^it  con- 
couru à  faire  la  France.  La  croisade  albigeoise  du  xin*  siècle,  le  cu- 
rieux essai  de  réforme  qui  la  jffoyoqudL,  la  persistance  prolongée  de 
ce  mouvement  en  dépit  des  circonstances  les  plus  décourageantes, 
^ifin  l'extinction  totale,  absolue  du  catharisme  en  des  temps  où 
d'autres  fermons  religieux  pourchassés  avec  non  ornas  d'acharne- 
ment s'aiBrment  avec  une  intensité  croissante  et  tendent  déjà  la 

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LES  ALBIGEOIS.  ki 

main  à  la  réforme  du  xyi«  siècle,  tout  ce  groupe  de  faits  bizarres  ai- 
guillonne au  plus  haut  degré  la  curiosité.  Il  y  a  là  comme  un  pa- 
radoxe historique,  comme  un  cas  de  tératologie  nationale.  N'ou- 
blions pas  que  la  guerre  albigeoise  fut  non  la  cause,  mais  le  moyen 
de  la  fusion  du  nord  et  du  midi  de  la  France.  Cette  fusion  fut  d'a- 
bord, il  est  vrai,  l'écrasement  brutal  de  l'une  des  deux  régions  par 
l'autre;  mais  toutes  deux  étaient  trop  visiblement  destinées  à  se 
compléter  et  à  s'unir  pour  qu'à  la  longue  les  principes  de  cohésion 
et  d'harmonie  ne  reprissent  pas  le  dessifô.  Nos  historiens  ont  raconté 
en  détail  la  grande  croisade  dirigée  par  Simon  de  Hontfort  au 
temps  d'Innocent  III  et  de  Philippe-Auguste.  On  se  rappelle  les  fines 
et  savantes  recherches  de  M.  Fauriel,  qui  se  préoccupa  de  cette  lu- 
gubre période  au  point  de  vue  surtout  de  l'histoire  de  la  littérature 
et  de  la  civilisation  méridionales  (1).  Toutefois  il  faut  reconnaître 
que,  peu  familiers  avec  les  questions  théologiques,  nos  historiens 
n'ont  encore  su  nous  donner  qu'une  idée  assez  vague  du  catha^ 
risme,  c'est-àrdire  de  la  doctrine  dite  albigeoise,  et,  quand  le  ré- 
sultat politique  de  l'expédition  n'est  plus  douteux,  quand  il  est 
certain  que  désormais  l'Aquitaine,  le  comté  de  Toulouse  et  la  Pro- 
vence sont  ou  seront  incorporés  au  royaume  de  France,  ils  ne  nous 
disent  plus  rien  ou  presque  rien  de  ces  mystérieux  sectaires  qui 
furent  si  longtemps  l'âme  de  la  résistance;  ils  se  bornent  à  nous 
i^prendre  que  l'inquisition  les  acheva. 

Il  eùste  pourtant  un  ouvrage  que  l'on  peut  ccmsidérer  comme 
classique  pour  tout  ce  qui  concerne  les  croyances  albigeoises,  c'est 
YHiUoire  et  doctrine  de  la  secte  des  Cathares  de  M.  G.  Schmidt, 
professeur  de  théologie  à  Strasbourg*  Quant  à  l'extinction  finale  de 
l'église  albigeoise,  nous  possédons  depuis  1872  l'œuvre  en  trois  vo- 
lumes de  M.  N.  Peyrat,  originaire  du  pays  même  où  elle  jeta  ses 
plus  prcrfondes  racines  et  descendant  de  ses  martyrs.  Quelques  er- 
reurs de  point  de  vue,  de  graves  défauts  de  composition  et  de 
style,  ne  sauraient  ôter  à  cet  ouvrage  le  mérite  de  nous  instruire  sur 
les  derniers  tressaillen^ns  du  catharisme  agonisant.  C'est  à  l'aide 
principalement  de  ces  deux  livres  et  de  dcmnées  éparses  dans  plu- 
sieurs travaux  allemands  que  nous  venons  proposer  une  appréciation 
raisonnée  de  cette  pauvre  secte  noyée  dans  le  sang  de  ses  enfans, 
et  dont  l'extirpation  radicale,  impitoyablement  poursuivie,  a  droit  à 
autre  chose  qu'à  un  enregistrement  banal  dans  les  tables  chronolo- 
giques de  rhistoire  de  France. 

(1)  Voyex  la  Revue  da  15  novembre  1832,  et  tossi  €roi$ade  centre  Us  Aibigeais, 
Pans  183S. 


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hh  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 


I. 


Ce  qui  a  contribué  à  épaissir  les  ténèbres  autour  de  la  question 
albigeoise*  c'est  qu'au  temps  des  grandes  controverses  entre  les  ca- 
tholiques et  les  protestans  la  passion  théologique  s'en  mêla.  Les 
réformés,  qui  pouvaient  se  rattacher  facilement  aux  vaudois  ou 
pauvres  de  Lyon^  cherchèrent  à  ranger  aussi  les  albigeois  parmi 
leurs  ancêtres  spirituels,  et  se  laissèrent  trop  souvent  entraîner  à 
effacer  ou  du  moins  à  émousser  ce  qu'il  y  avait  de  plus  saillait,  de 
plus  original  dans  la  secte  disparue.  De  leur  côté,  les  docteurs  ca- 
tholiques, mus  par  le  désir  d'atténuer  l'horreur  du  traitement  in- 
fligé par  leur  église  à  ces  malheureux,  inclinèrent  à  exagérer  les 
côtés  odieux  du  système  religieux  des  cathares,  et  tandis  que,  d'a- 
près les  premiers,  les  albigeois  auraient  presque  pu  passer  pour  des 
calvinistes  aBticipés,  d'après  les  autres  ils  n'auraient  été  qu'un  dé- 
bris répugnant  du  vieux  manichéisme,  une  société  des  plus  dange- 
reuses, des  plus  corrompues,  dont  la  destruction  à  outrance  aurait 
été  une  grande  mesure  de  salut  public.  Les  uns  et  les  autres  se 
trompaient,  comme  on  va  le  voir,  et  cependant,  l'exagération  des 
deux  parts  mise  de  côté,  il  y  avait  du  vrai  dans  les  deux  appré- 
ciations. 

Une  autre  circonstance  fâcheuse,  c'est  qu'à  l'exception  d'un  court 
rituel  roman  édité  en  1852  par  M.  le  professeur  Cunitz  de  Stras- 
bourg nous  ne  pouvons  consulter  aucun  ouvrage  écrit  par  un  doc- 
teur albigeois  de  quelque  autorité  pour  nous  renseigner  directement 
sur  les  croyances  réelles  de  ses  coreligionnaires.  Nous  sommes  ré- 
duits aux  descriptions  des  adversaires,  de  quelques  apostats,  et  aux 
dépositions  recueillies  par  les  tribunaux  de  l'inquisition.  Les  unes 
sont  dénigrantes,  les  autres  suspectes.  Ce  qu'il  faut  surtout  craindre, 
quand  on  les  consulte,  c'est  la  tendance  de  ces  juges  ou  de  ces  his- 
toriens, également  passionnés,  à  présenter  comme  des  dogmes  im- 
médiats, coDMne  des  croyances  positivement  professées  par  les  ca- 
thares, beaucoup  d'excentricités  ridicules  ou  repoussantes  qui  ne 
sont  que  des  conséquences  réelles  ou  prétendues  des  principes 
admis  par  eux.  Rien  de  plus  trompeur  qu'une  pareille  méthode.  Par 
exemple,  du  fait  que  l'état  de  maiiage  leur  parait  inconciliable 
avec  la  perfection  morale,  leurs  adversaires  concluront  que  le  ca- 
tharisme  autorise  l'adultère  et  même  innocente  les  dépravations  les 
plus  cyniques.  Ce  que  les  historiens  orthodoxes  imaginent  sur  ce 
thème,  les  juges-inquisiteurs  sauront  bien,  moyennant  la  torture,  le 
faire  avouer  à  leurs  victimes.  Le  grand  mérite  de  M.  Schmidt  est 
d'avoir,  à  force  de  comparaisons  minutieuses  et  de  tact  critique, 
réussi  à  démêler  le  vrai  du  faux  dans  ces  épineuses  procédures.  p.^î^ 


LES  ALBIGEOIS.  £5 

Enfin  il  faut  bien  reconnaître  que  le  jour  n'est  pas  encore  fait 
complètement  sur  les  origines  de  cette  secte,  que  l'on  voit  surgir 
tout  à  coup  au  xn*  siècle,  armée  de  toutes  pièces,  se  propageant 
avec  une  rapidité  merveilleuse  dans  la  France  du  midi  et  l'Italie  du 
nord,  assez  forte  pour  alarmer  la  papauté,  donnant  la  main  à  des 
sectes  orientales  plus  anciennes,  mais  sans  qu'on  puisse  établir  un 
rapport  de  filiation  directe,  —  tandis  que,  tout  à  côté,  dans  les 
mêmes  régions  très  souvent,  on  assiste  à  des  essais  de  réforme  reli- 
gieuse partant  de  principes  très  différens,  dont  pourtant  les  parti- 
sans sont  à  chaque  instant  mêlés  au  catbarisme  au  point  d'être 
mainte  fois  rangés  sous  sa  bannière.  Il  y  a  au  premier  abord  quel- 
que chose  d'inextricable  dans  cette  confusion  d'hommes  et  d'idées. 
Pour  nous  orienter,  commençons  par  rappeler  l'état  de  l'église  latine 
dans  les  deux  siècles  qui  précèdent  la  grande  expansion  du  catba- 
risme. 

L'orthodoxie  romaine  avait  triomphé  dans  tout  l'Occident,  et 
triomphé  d'une  manière  absolue.  Les  Mérovingiens  dans  le  midi 
des  Gaules,  les  musulmans  en  Afrique  et  en  Espagne,  les  Carlovin- 
giens  en  Italie,  avaient  complètement  anéanti  cette  hérésie  arienne 
que  les  Goths,  les  Lombards  et  les  Burgundes  avaient  apportée  de 
la  Germanie,  et  qui,  vaincue  à  l'intérieur  de  l'empire  depuis  Théo- 
dose,  avait  dû  à  ce  puissant  renfort  une  sorte  de  floraison  nouvelle, 
du  reste  très  inféconde.  L'orthodoxie  avait  pour  elle  les  populations 
soumises,  plus  nombreuses  que  leurs  conquérans,  le  prestige  de  la 
vieille  civilisation,  auquel  les^oths  surtout  cédaient  aisément,  et 
qu'est-ce  que  ces  braves  Burgundes,  Ostrogoths,yandales  et  Yisigoths 
pouvaient  comprendre  aux  subtilités  métaphysiques  qui  faisaient  le 
fond  de  la  dispute  entre  Athanase  et  Arius?  Au  suiplus  la  lourde  èpée 
franque  ne  tarda  pas  à  joindre  ses  argumens  à  ceux  de  l'épiscopat 
catholique,  et  l'arianisme  s'évanouit.  La  querelle  suscitée  entre  Pé-^ 
lage  et  Augustin  relativement  à  la  grâce  et  au  mérite  des  œuvres  était 
oubliée,  d'autant  plus  que  le  siège  romain,  tout  en  condamnant  Pe- 
lage, ne  forçait  personne  à  professer  l'augustinisme  pur,  et  qu'en 
pratique,  sinon  en  théorie,  un  magnifique  pélagianisme  s'étalait 
dans  l'église.  —  Une  autre  hérésie,  d'un  genre  bien  différent,  celle 
qui  avait  séduit  la  jeunesse  d'Augustin,  et  qui  avait  quelque  temps 
poussé  d'effrayantes  ramifications  dans  la  chrétienté  d'Occident,  le 
manichéisme,  avec  son  dualisme  persan,  sa  saveur  franchement 
païenne  et  l'espèce  d'ivresse  religieuse  qu'il  communiquait  à  ses 
adhérens,  était  mort  depuis  la  fin  du  vi«  siècle,  écrasé  à  la  fois  par 
la  persécution  orthodoxe  et  par  les  invasions  (1).  Vadoptianismey 

(1)  Il  sera  plus  d*une  fois  question  du  manichéisme  dans  cette  étude.  Rappelons 
brièvement  qa*il  doit  son  nom  au  mage  Mani,  qui  opéra,  au  m*  siècle,  une  sorte  de 
fusion  du  parsismo  et  du  christianisme.  Comme  le  parsisme,  il,H9fe  gn  j^nci^  If^ 


M  REVUE  .m»  DEUX  IIONDES. 

autre  béréne  relative  à  laposonne  du  Gbmt,  un  kistant  préconisé 
en  Espagne  au  vin*  siècle  par  Élipand  de  Tolède  et  Félix  d'Drgel» 
n'avait  pas  survéoa  à  ses  auteurs  En  un  mot,  du  x*  au  xn*  siècle 
l'orthodoxie  romaine  règne  sans  aucun  partage  dans  tout  l'Occi- 
dent, et  ce  qui  la  fortifie  encore,  c'est  que  les  grandes  conquêtes 
fait^  par  le  christianisme  au  nord  de  l'Europe  sont  dirigées  par  des 
missionnaires  partis  de  Rome,  tout  au  moins  très  attachés  au  siège 
pontifical,  portant  avec  eux  le  dogme^  le  culte  et  la  discipline,  de 
Rome« 

Cependant  et  malgré  toot  il  se  détache  sur  ce  fond  uniforme 
quelques  faits  isolés  qui,  bien  que  fort  rares,  donnent  lieu  de  croire 
qu'il  circulait  encore  dans  les  coudies  obscures  des  populations 
quelques  ruisselets  d'hétérodoxie*  En  1022,  on  est  tout  étonné  d'ap- 
prendre qu'un  grand  procès  pour  crime  d'hérésie  s'instruit  à  Or- 
léans.  Deux  prêtres  et  onze  de  leurs  partisans  sont  condamnés  au 
supplice  du  feu.  Et  de  quel  genre  d'erreurs  sont-ils  accusés  7  De 
manichéisme  I  II  y  en  avait  donc  encore  au  xi*  siècle  l  A  présent  on 
peut  se  demander  jusqu'à  quel  point  les  juges  qui  les  condamnèrent 
savaient  très  pertinemment  ce  que  c'était  que  le  manichéisme. 
D'autre  part,  pourquoi^  parmi  tant  d'hérésies,  avoir  été  choisir  pré- 
cisément celle-là?  Le  plus  probable  reste  tjujours  qu'il  y  avait  au 
moins  quelques  analogies  se  prêtant  à  cette  identification.  Ce  qu'il 
faut  noter,  c'est  que  l'un  des  deux  prêtres  condamnés  avait  été 
confesseur  de  la  reine  Constance,  femme  de  Robert  de  France  et  fille 

ddâliâme  abaola  de  1*  luniiére  et  des  ténèbres,  de  Diea  et  de  S&l&n.  Varmie  des  nut^ 
vais  génies  attaqua  rarmée  dirine*  Le  premier-né  de  IMea  on  lliomme-type,  diam- 
pion  du  royaume  tumineux,  fat  vaincu,  puis  sauvé;  mais  une  partie  de  sa  lumière 
resta  captive  des  ténèbres.  C*est  pour  la  recouvrer  que  Dieu  fit  apparaître  deux  puis- 
sances célestes,  Christus  et  le  Saint-Esprit,  le  premier  comme  soleil  et  lune,  le  second 
comme  lanrière  éthérée,  et  leur  fonction  fat  d*attirer  les  parcelles  lumineuses  £s- 
séminées  sur  la  terre.  Afin  de  les  mieux  retenir,  le  démon  forma  rhomme,  qui  unit 
ainsi  dans  sa  nature  la  plus  pure  lumière  terrestre  et  les  ténèbres  démoniaques.  Ces 
ténèbres  obscurcissaient  victorieusement  dans  le  judaïsme  et  le  paganisme  cette  lumière 
captive.  Alors  Christus  lui-môme  descendit  sur  la  terre  sous  une  forme  corporelle  ap- 
parente, et  par  son  enseignement,  par  sa  vertu  attractive,  il  commença  la  délivrance; 
miis  déjà  tes  ap6tres  défiguraient  sa  doctrine.  C*est  BCani  qui  devait  venir  comme  une 
incarnation  définitive  du  Saint-Esprit  pour  révéler  le  mystère  du  monde  et  la  voie  sûre 
de'^la  rédemption.  Il  y  avait  plusieurs  degrés  d*affiliation  à  la  secte.  Les  élus  seuls 
possédaient  la  connaissance  complète  du  grand  mystère  et  ne  le  révélaient  que  sous  la 
forme  de  Tallégorie  aux  simples  audUêurt,  Ceux-ci  devaient  à  intercession  des  élus 
et  à  certains  rites  prescrits  psr  eux  de  participer  sans  perdre  leur  âme  aux  plaisirs  et 
aux  affaires  de  ce  monde.  Les  élus  au  contraire  menaient  la  vie  la  plus  austère  et 
ne  se  nourrissaient  guère  que  d*olives.  On  reconnaîtra  dans  cette  très  rapide  esquisse 
le  caractère  essentiel  de  cette  doctrine,  qui  joignait  Tidéalisme  mystique  le  plus  exalté 
à  un  naturalisme  encore  tout  païen.  C'est  ce  qui  explique  son  prestige  et  sa  propaga- 
tion rapide  à  Tépoque  où  Tancioa  monde  flottait  encore  indécis  «ntre  le  christianisme 
et  le  paganisme^ 

LJiyiLi/ieu  uy   ■ 


ogle 


LES  AUHGEOIS,  kl 

du  comte  de  Toulouse^  Guillaume  Ttillefer  III.  A  fat  suite  de  la  jeune  / 
reme,  nombre  de  deroe  et  de  kJqoefi  Aquitains  étaient  venus  dans 
le  nord.  Faut41  déjà  remonter  la  Garonne  pour  reûcontrer  un  foyer 
d'béi^ie?  Ajoutons  seulement  ce  trait  qui  peint  Fépoque.  Gonstaoee 
vmilut  assister  au  supplice  des  condamnés,  et  au  moment  où  son 
ancien  confiesseur  passait  devant  elle,  les  mains  liées,  prêt  à  mont^ 
smr  le  bûdier,  Constance  crut  faire  cravre  pie  en  enfonçant  une  ba*- 
guette  de  fer  dans  Tœil  du  malheureux. 

Quelques  faits  analogues,  d'une  importance  moindre  encore,  ne 
pouvai^it  sérieusement  compromettre  Tunité  cadiolique.  Vers  la  fin 
du  xT  nède,  les  lutles  de  Fempire  et  cUi  sacerdoce,  le  pontificat 
de  Grégoire  VU,  puis  le  grand  mouvement  des  croisades,  absorbé^ 
rent  les  esprits  ;  mais  un  autre  adversaire  de  Téglise  allait  lever  la 
tète,  et  celui<-]à  ne  devait  pas  être  facile  à  vaincre.  U  ne  s'agissait  pas 
de  dogmes  métaphysiques  hors  de  la  portée  du  vulgaire,  c'est  la 
conscience  naorale  qui  s'insurgeait.  La  corruption  profcmde  du  clergé 
avait  fini  par  soulever  l'opinion.  L'église,  par  ses  doctrines  et  ses  pré<- 
tenticms,  maintenait  un  idéal  de  sainteté  très  éle^  dans  la  pratique, 
elle  senû)lait  prendre  à  tâche  de  le  démentir.  Nous  ne  referons  pas, 
après  tant  d'historiens,  le  tableau  très  peu  édifiant  des  vices  de  tout 
genre  dcmt  la  biérardiie  ecclésiastique  donnait  du  haut  en  bas  le 
scandaleux  ^cemple.  Il  est  vrai  de  dire  que  cette  corruption  cléricale 
ne  se  distinguait  en  rien  de  celle  qui  régnait  dans  tous  les  rangs  de 
la  société  féodale  et  que  favorisait  l'extrême  grossièreté  des  moeurs; 
mais  les  laïques  les  plus  vicieux  eux-mêmes  sentaient  la  contradio* 
ti(m  qui  existait  œtre  la  morale  officiellement  enseignée  et  la  vie 
réelle  de  ceux  qui  l'enseignaient.  Des  ponttfes  de  mœurs  austères, 
comme  Grégoire  VU,  n'avaient  pu  élever  que  des  digues  insufl^ 
santés  contre  ce  débordement  d'immoralité.  Le  célibat  imposé  aux 
clercs  p^  ce  ps^e  dans  des  vues  politiques  aussi  bien  que  discipli* 
naires  semblait  n'avoh:  abouti  qu'à  des  abus  nouveaux  et  plus 
crians  enc(»'e.  Du  mépris  du  clergé  au  doute  siu*  la  légitimité  de  9j^ 
pouvoirs  religieux,  de  là  à  l'ébranlement  de  la  fd  dans  la  doctiîne 
qu'il  enseignait,  il  n'y  avait  qu'une  transition  insensible.  Depuis  le 
xn'  siècle  et  par  des  organes  d'une  autorité  incontestable,  tels  que 
saint  Bernard,  l'idée  de  la  nécessité  d'une  réforme  se  répand  et 
devient  populaire. 

Cependant  il  y  avait  pinceurs  manières  deecmcevcnr  cette  ré- 
forme. Comme  le  célèbre  moine  de  Clairvaux,  on  pouvait  la  désnrer 
sous  une  forme  pour  ainsi  dire  constitutionnelle,  c'est-à-dire  que, 
sans  toudier  au  dogme  ni  à  Torganisme  traditionnel  de  l'église,  en 
se  servant  de  l'autorité  des  conciles  et  des  papes  dignes  de  leur 
haute  position ,  par  de  vigoureux  appels  à  la  ecmscience  de  tous  et 
«u  moyen  d'iteeingiquea  mesures  dîscipfiaaires,  on  procéderait  rég«« 

LJiyiUiieu  uy   -^^ — ■  v^  ^^^  -]t  i. V, 


AS  R£YnB  DES  DEUX  MONDES. 

Hërement  à  la  guérison  du  grand  corps  malade;  mais  tous  ne  parta- 
geaient pas  la  foi  robuste  de  isaint  Bernard  dans  TeiBcacité  de  cette 
méthode,  ni  même  dans  le  droit  divin  du  clergé.  Déjà  Ton  rencon- 
trait des  esprits  plus  hardis  qui  ne  reculaient  pas  devant  une  rup- 
ture avec  Tordre  établi.  A  son  tour,  ce  point  de  vue  révolutionnaire 
se  prêtait  à  deux  conceptions  très  différentes.  Ou  bien  Ton  procé- 
derait populairement,  on  laisserait  de  côté  les  dogmes  et  les  mystères 
pour  ne  s'appuyer  que  sur  la  conscience  des  simples,  on  remonte- 
rait par-dessus  le  clergé  aux  sources  mêmes  de  l'enseignement 
évangélique,  on  ramènerait  l'enseignement  chrétien  à  la  simplicité 
des  premiers  jours,  à  la  morale  prêchée  par  le  Christ  lui-même,  — 
ou  bien  l'un  ou  l'autre  des  anciens  principes  condamnés  par  l'église 
reprendrait  vie  et  force  contre  une  hiérarchie  qui  s'était  arrogé  des 
prérogatives  démenties  par  les  faits.  Le  propre,  l'originalité  du  ca- 
tharisme,  c'est  qu'il  appartient  à  cette  dernière  catégoriB.  Bien  loin 
d'être  la  première  des  hérésies  modernes,  il  est  la  dernière  des  an- 
ciennes. C'est  ce  que  nous  allons  tâcher  de  démontrer. 

Au  xn*  siècle  en  eflfet,  on  voit  surgir  à  côté  de  lui  des  essais  de 
réforme  d'esprit  tout  démocratique.  Tanquelin  dans  les  Pays-Bas 
(1115-1124),  Eudo  de  Stella  en  Bretagne  (mort  en  1148),  soulèvent 
les  multitudes  au  souffle  de  leur  parole  ardente,  et  mêlent  à  leur 
opposition  furibonde  à  l'église  des  idées  d'une  bizarrerie  qui  confine 
à  la  démence.  Ce  n'étaient  encore  là  que  des  ouragans  qui  passent 
sans  laisser  de  traces  durables.  Un  mouvement  plus  sérieux  fut  celui 
que  suscita  le  prêtre  Pierre  de  Bruis  (1104-1124),  bientôt  suivi  par 
son  disciple  Henri,  ancien  moine  de  Clairvaux  (1116-1148).  C'étaient 
des  préàcateurs  itinérans,  de  mœurs  austères,  animés  d'une  cer- 
taine fureur  iconoclaste.  Ils  en  voulaient  au  baptême  des  enfans,  aux 
^autels,  qu'ils  faisaient  enfouir,  aux  croix,  qu'ils  faisaient  brûler,  à 
la  présence  réelle  du  corps  de  Jésus  dans  l'eucharistie,  au  sacrifice 
de  la  messe,  à  l'efficacité  des  prières  pour  les  âmes  du  purga- 
toire, et  ils  ramenaient  la  vie  chrétienne  à  l'observation  conscien- 
cieuse des  préceptes  évangéliques  ;  c'était  du  radicalisme  ecclésias- 
tique. Henri  paraît  avoir  exercé  un  grand  prestige  sur  les  masses. 
Son  action  se  fit  sentir  du  Mans  jusqu'à  Lausanne,  en  passant  par 
le  midi  de  la  France.  Saint  Bernard  reçut  du  pape  Eugène  HI  l'ordre 
d'aller  le  combattre,  et,  malgré  la  protection  dont  le  couvrait  Hde* 
fonse,  comte  de  Saint-Gilles,  saint  Bernard  réussit  à  le  faire  jeter 
dans  les  cachots  de  l'évêque  de  ToulousOi  où  il  ne  tarda  pas  à  mou^ 
rir.  Pierre  de  Bruis  doit  avoir  été  brûlé  vif  par  une  popfilatkm  fu- 
rieuse. C'est  aux  semences  de  réforme  répandues  par  ces  hardis 
prêcheurs  qu'il  faut,  selon  tQute  vraisemblance  »  attribuer  l'essor 
que  prend  dans  la  seconde  moitié  du  xu*  siècle  la  tendance  dite  des 
vaudçis  ou  pauvres  de  Lyon  y  qui  a  son  foyer  principal  daai^Ies 

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ISB  ALBi6£0XS.  A^ 

Alpes  et  h  Lyon,  Piwre  Valdo  pour  prédicateur  éponyme,  et  la  Nobla 
Leyczon  pour  lii/xe-manifeste  (1).  Cette  association  religieuse,  es- 
sentiellement populaire,  d'allures  toutes  pacifiques,  défia  toutes  les 
persécutions  et  subsista  jusqu'à  la  réfoitne  du  xn^  siècle,  dans  la- 
quelle, comme  nojis  rayons  vu,  elle  se  fo.ndit.  Quelques  différences 
que  Ton  puisse*  signaler  entre  ceâ  diverses  tentatives  de  réforme, 
elles  ont  pour  caractère  commun  de  procéder  par  la  suppression  de 
ce  qu'elles  regardent  comme  des  erreurs  ou  des  superfétations  ajou- 
tées par  l'église  romaine  au  christianisme  évangélique;  elles  aspi- 
rent à  élaguer  les  branches  malades  ou  parasites,  mais  non  pas  à 
déraciner  l'arbre  tout  entier  pour  le  remplacer  par  un  autre. 

Le  catbarisme  ou  la  religion  albigeoise  procède  d'un  tout  autre 
principe.  Il  ne  vise  pas  précisément  à  rabaisser  le  dogme  et  le  culte 
orthodoxes  afin  de  mettre  au  premier  rang  des  conditions  du  salut 
la  piété  intérieure  et  la  charité.  Il  part  d'une  notion  métaphysique 
de  l'Être  divin,  laquelle  nie  radicalement  la  notion  orthodoxe;  il 
oppose  sa  tradition,  son  clergé,  son  rituel,  à  la  tradition,  au  clergé, 
au  rituel  de  Rome,  et  il  est  facile  de  voir  que,  sans  se  confondre 
avec  le  vieux  manichéisme,  il  se  rencontre  avec  lui  sur  plus  d'un 
point  essentiel* 

D'abord  il  pose  en  principe  un  dualisme  métaphysique  qui  serre 
de  bien  près  le  dualisme  manichéen.  D'après  l'enseignement  primi- 
tif de  la  secte,  le  principe  du  mal  existait  de  toute  éternité  en  face 
du  principe  du  bien;  mais  on  peut  distinguer  deux  théories  qui  se 
combattirent  quelquefois  au  sein  du  catharisme  lui-même,  sans 
aller  jusqu'à  la  rupture  ouverte.  Il  y  eut  en  effet,  comme  on  va  le 
voir,  un  adoucissement  apporté  au  dualisme  absolu. 

D'après  la  théorie  dualiste  absolue,  le  Dieu  bon  n'aurait  créé  que 
des  êtres  spirituels,  invisibles  et  purs  ;  c'est  le  mauvais  qui  aurait 
créé  la  matière  et  le  monde  visible,  foyer  de  tout  mal  physique  et 
nu)ral.  Il  y  a  pourtant  des  esprits  ou  des  âmes  sur  la  terre.  Gela 
vient  de  ce  que  le  dieu  méchant,  s'étant  introduit  dans  le  monde 
céleste,  a  séduit  ces  âmes  et  les  a  entraînées  à  descendre  avec  lui 
sur  la  terre.  Pour  les  y  retenir,  il  les  a  renfermées  dans  des  corps 
et  enchaînées  par  la  sensualité.  Le  Dieu  bon  consentit  du  reste  à 
cette  incarcération  pour  que  les  âmes  coupables  fussent  punies  de 
leur  faute.  La  terre  est  donc  un  lieu  de  pénitence.  Les  âmes,  en 
vertu  de  leur  nature  originelle,  que  rien  ne  peut  anéantir,  doivent 
infailliblement  retourner  au  ciel  ;  mais  elles  s'attardent  dans  leurs 
péthés.et  par  conséquent  dans  la  période  d'épuration  qu'elles  doi- 

(1)  Voyez,  poar  ee  qui  concerne  les  Taudois,  les  études  intitulées  VlsraMl  dêfAipetg 
paMt.  Hud^-Menos,  dans  la  iittme-da  15  notembre  1897,  du  i«'  ayril  et  da  i*'  août 
im,  et  du  ««'  JaiiTier  iS60. 

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50  REYUB  B^  «5CX  MONDES. 

vent  subir*  C'est  pour  abréger  cette  période»  qni  zoenaçait  de  se 
prokmger  indéfitnmeBt,  que  le  IKeu  bon  envoya  sur  la  terre  son 
file  Jésus ,  sa  j^us  parfaite  créature.  La  forme  corporelle  sons  lar 
quelle  il  apparut  aux  liommes  n'était  pas  réelle,  car  il  ne  voulait 
avoir  rien  de  connnun  avec  r<EUvre  du  mauvais  principe.  Aussi  ses 
actes  visibles  ne  sont--ils  euxHOfiêmes  que  des  apparences,  n'ayant 
d'autre  réalité  interne  que  les  vérités  dont  ils  sont  la  représenta» 
tion  sjrmbolique.  Jésus  révéla  aux  hommes  leur  vraie  nature  et  te 
moyen  de  retourner  au  ciel.  Pour  d>tenir  la  délivrance,  il  est  indid<- 
pensable  de  s'affilier  à  Tégiise  des  caûiAres,  c'est«4-dire  des  pun  ou 
des  purificateurs.  Gomme  pourtant  cette  église  était  peu  nombreuse 
et  n'avait  pas  toujours  exi^é,  on  admettait  une  longue  série  de  mé- 
tempsycoses en  vertu  desquelles  les  fttaes  son  purifiées  avant  la  mort 
rentraient  dans  d'autres  corps,  et  continuaient  ces  nugrations  pro* 
longées  jusqu'à  ce  qu'enfin  elles  pussent  et  voulussent  entrer  dans 
la  commtmion  des  purs.  Un  docteur  cofaare  italien  du  xnr*  siëde, 
Jean  de  Lugio,  introduisit  une  modification  dans  le  système  en  en* 
seignant  que  la  guerre  en^e  le  monde  matériel  et  le  monde  spiri- 
tud  était  incessante,  et  qu'il  y  avait  continuellement  des  âmes 
attirées  sur  la  terre  par  le  pouvoir  démoniaque.  La  chute  des  âmeS| 
cause  de  l'existence  d'une  humanité  terrestre,  n'était  donc  plus  un 
fait  primordial,  c(msommé  une  fois  pour  toutes;  c'était  un  fait  per* 
manent,  répété  par  chaque  enfant  venant  au  m<xide. 

Le  dualisme  mitigé,  qui  ramenait  la  totalité  des  êtres  à  un  seul 
Dieu,  leur  auteur  unique,  expliquait  d'une  manière  plus  mytholo- 
gique encore  la  coexistence  du  bien  et  du  mal.  D'après  ce  système 
adouci.  Dieu  avait  originellement  deux  fils,  Satanael  et  Jésus.  Le 
premier,  qui  était  aussi  l'aîné,  avait  été  investi  du  gouvernement 
du  ciel  et  du  pouvoir  créateur.  L'orgueil  le  perdit,  il  aspirait  à  dé- 
trôner son  père,  et  il  associa  d'autres  esprits  à  sa  révolte.  Jusque-là, 
sauf  ce  qui  regarde  Jésus,  nous  retrouvons  la  vieille  légende  rab- 
binique  transfigurée  par  Mil  ton.  Satanael  est  chassé  du  ciel,  il  crée 
l'homme  et  la  femme,  séduit  celle-ci  et  devient  père  de  Caïn.  Dieu, 
qui  par  pitié  avait  donné  une  âme  à  la  créature  humaine,  ne  per- 
mit pas  que  le  pouvoir  de  Satanael  restât  illimité.  Il  lui  ôta  la  fa- 
culté créatrice,  mais  lui  laissa  le  gouvernement  de  la  terre  dans 
l'espoir  que  les  hommes,  grâce  au  principe  divin  constitutif  de  leur 
âme,  finiraient  par  échapper  au  pouvoir  satanique.  C'est  parce  que 
cela  tardait  trop  qu'il  envoya  son  second  fils  Jésus  sous  l'i^parence 
d'un  corps  humain.  C'est  sous  cette  forme  qu'il  ressortit  immédia- 
tement de  la  personne  de  Marie,  après  avoir  pénétré  dans  son  oreille 
sous  forme  d'un  rayon  de  lumière  (1)«  U  accomplit  son  œuvre  ré* 

(1)  Ce  trait  corieux  n'est  pas  précisément  hérétique;  il  est  aa«eoii«raire,  si«m  ap- 

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t£6  ALfitGEOIfi.  5i 

demptrice  en  éiamphftnt  de  Satanae^K  Gelui-ci  perdit  le  gûoreme- 
tnent  du  monde,  mais  conserva  le  pouvoir  de  nuire.  La  rédemption 
des  ftmes  s'opère  selon  ce  système  aux  mômes  conditions  que  dans 
le  premier;  mais,  moins  lié  par  la  rigueur  de  son  dualisme,  admet- 
tant même  qu'il  y  a  toujours  quelques  relations  entre  Satanael  et 
Dieu,  ce  point  de  vue  mitigé  s'ouvre  à  l'espérance  du  retour  de  tous 
les  êtres  spirituels,  de  Satanael  lui-même,  dans  le  vaste  sein  du 
père  de  tous. 

Les  deux  systèmes  se  rejoignaient  dans  leur  manière  de  considé- 
rer les  livres  saints  et  dans  les  formes  essentielles  de  la  piété.  Ils 
rejetaient  l'Âncien-Testament,  qu'ils  considéraient  comme  dicté  par 
le  génie  du  mal,  voulant  tromper  par  un  faux-semblant  de  religion 
pure  l'aspiration  natuf  elle  de  l'âme  vers  le  Dieu  saint.  Jéhovab  n'é- 
tait qu'un  déguisement  de  ce  mauvais  esprit,  et  la  loi  juive  le  moyen 
fallacieux  d'éterniser  son  pouvoir.  Toutefois  ils  croyaient  trouver 
dans  les  prophètes  et  dans  les  psaumes  des  inspirations  du  Dieu  de 
bonté  qui  voulait  préparer  la  rédemption.  Us  reconnaissaient  en 
revanche  l'autorité  du  Nouveau-Testament  (1),  mais  leur  livre  favori 
était  le  quatrième  Évangile,  dont  ils  forçaient  évidemment  le  sens 
réel,  sans  qu'on  puisse  leur  contester  entièrement  le  mérite  d'avoir 
devancé  la  critique  moderne  en  relevant  plus  d'un  passage  à  ten- 
dance dualiste  ou  favorisant  l'idée  que  le  corps  de  Jésus  n'était  pas 
tout  à  fait  semblable  au  nôtre.  Ils  tei^aient  aussi  en  grand  hon- 
neur un  évangile  apocryphe  également  attribué  à  l'apôtre  Jean,  et 
qui  doit  leur  être  venu  d'Orient,  ainsi  qu'une  apocalypse,  orientale 
aussi,  intitulée  Vision  d'Ésate. 

Des  principes  communs  aux  deux  systèmes  résultait  également 
que  le  péché  consistait  avant  tout  dans  l'amour  des  créatures  ma- 
térielles; la  création  visible  était  aux  deux  points  de  vue  l'oeuvre 
du  mauvais  principe.  Donc  toute  inclination  sensuelle,  toute  appé- 
tence des  biens  matériels  était  coupable  j!i^  se.  La  possession  de  la 
richesse,  le  commerce  avec  les  personnes  mondaines,  le  mensonge 
intéressé,  —  à  moins  qu'il  ne  s'agît  d'échapper  à  la  persécution  en 
trompant  le  grand  trompeur  infernal,  —  la  guerre,  le  meurtre  des 
animaux,  les  reptiles  exceptés,  l'usage  du  lait  et  de  la  viande,  étaient 
interdits.  Ces  deux  derniers  préceptes  se  rattachaient  à  l'idée  que 

prouTé,  du  moins  toléré  par  la  tradition  catholique  et  très  fréquent  dans  les  anciens 
tableaux  et  les  enluminures  représentant  la  conception. 

(i)  M.  le  professeur  Reuss,  de  Strasbourg,  a  étudié  de  près  la  yersion  cathare  du 
Nouveau-Testament  diaprés  un  manuscrit  de  Lyon.  V Apocalypse  vient  tout  de  suite 
après  les  ÈvangUês  et  les  ÂcUs;  les  épttres  dites  catholiques  suivent,  et  enfin  les 
épitres  de  Paul,  augmentées  d'une  épitre  omx  Laodicéens,  tenue  longtemps  pour  au- 
thentique. Le  savant  professeur  a  été  frappé  de  l'exactitude  relative  de  cette  version 
cathare.  Le  dialecte  est  un  roman  se  rapprochant  de  l'espagnol.  Ce  sont  les  noms 
propres  qui  paraissent  avoir  le  plus  souffert.  ^  ^.^.^^^  ^^  GoOqIc 


52  BEirUB  DES   DEUX  MONDES. 

les  animaux  étaient  ou  pouvaient  être  des  personnes  jadis  humaines 
qui  n'avaient  pas  achevé  la  série  de  leurs  métempsycoses;  mais  par 
une  singulière  contradiction  il  était  licite  de  se  nourrir  de  poisson» 
Cette  distinction  venait  de  ce  qu'on  ignorait  le  mode  de  propagation 
des  animaux  aquatiques;  on  ne  savait  pas  qu'ils  proviennent,  aussi 
bien  que  les  animaux  terrestres,  d'une  fécondation  sexuelle,  sou- 
mise seulement  à  d'autres  conditions.  En  revanche,  tous  les  êtres 
évidemment  nés  d'une  copulation  charnelle  avaient,  en  vertu  des 
prémisses  connues,  une  origine  impure.  Par  la  môme  raison,  le  ma- 
riage lui-même  était  considéré  comme  illicite.  Ne  servait-il  pas  à 
augmenter  le  nombre  des  esclaves  de  Satanael?  C'est  pourquoi  la 
sainteté  cathare  n'était  compatible  qu'avec  le  célibat,  et  Ton  voyait 
des  époux  se  séparer  d'un  commun  accord  pour  se  vouer  entière- 
ment à  la  purification  de  leurs  âmes. 

Des  principes  d'une  pareille  austérité  eussent  naturellement  em- 
pêché la  société  cathare  de  s'étendre  et  même  de  subsister;  mais  il 
y  avait,  comme  dans  le  vieux  manichéisme,  deux  degrés  de  pureté. 
Les  parfaits  ou  les  bons  hommes,  c'est-à-dire  ceux  qui  s'astrei- 
gnaient à  toutes  les  rigueurs  du  code  cathare,  formaient  une  aris- 
tocratie spirituelle,  distincte  des  simples  croyons j  lesquels  pou- 
vaient vivre  de  la  vie  ordinaire,  tout  en  faisant  de  leur  mieux  pour 
se  rapprocher  de  la  sainteté  suprême,  mais  à  la  condition  de  rester 
en  communion  permanente  avec  les  parfaits.  Ceux-ci  leur  commu- 
niquaient la  pureté  au  moyen  du  baptême  d'esprit  appelé  consola- 
mentum,  et  l'administraient  par  l'imposition  des  mains  sur  la  tête 
de  leurs  pénitens.  C'est  là  le  grand  rite  cathare,  caractéristique  de  la 
secte,  le  sacrement  qui  la  rendit  populaire ,  et  dont  le  prestige  sur- 
vécut longtemps  à  sa  courte  floraison.  C'est  par  le  consolamentum  que 
le  croyant  recevait  Vesprity  c'est-à-dire  cette  force  divine  dont  l'âme 
était  séparée  par  le  fait  de  sa  chute,  et  qui  devait  lui  servir  de  vé- 
hicule pour  remonter  aux  sphères  éthérées.  Quand  le  moment  de 
l'administrer  était  venu,  un  parfait,  après  une  ablution  manuelle  et 
une  prière  dans  laquelle  il  était  dit  :  Aias  merce  de  Vesperit  pausat 
en  carcer,  «  aie  compassion  de  l'esprit  mis  en  prison  (1),  »  prenait 
le  livre  des  Évangiles,  exhortait  le  pénitent  à  mettre  tout  son  espoir 
dans  ce  consolamentum,  puis  il  posait  le  livre  sur  sa  tête  et  pronon- 
çait sept  fois  l'oraison  dominicale.  Suivait  une  lecture  du  commen- 
cement de  l'Évangile  de  Jean,  et  la  cérémonie  se  terminait  par  une 
bénédiction  et  le  a  baiser  de  paix.  »  Le  consolé  se  relevait  en  com- 
munion avec  le  ciel,  quelquefois  il  se  vouait  lui-même  à  la  vie  des 
parfaits;  le  plus  souvent  il  reprenait  son  train  de  vie  ordinaire,  mais 
dans  l'espoir  de  réitérer  cette  cérémonie  salutaire,  car  l'essentiel 

(!)  Rituel  cathare  de  hyoi,  ^  r^  î 

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LES  ALBIGEOIS*  63 

était  de  mourir  avec  le  comolamentum  encore  pourvu  de  toute  son 
énergie.  Aussi  voyait-on  des  naalades  qui  l'avaient  reçu  refuser  en- 
suite tout  remède  et  tout  secoprs  pour  être  certains  de  s'endormir 
dans  la  pleine  possession  de  TEsprit-Saint.  Autant  on  était  assuré 
d'obtenir  à  cette  condition  la  céleste  béatitude,  autant  les  âmes  qui 
prétendaient  s'en  dispenser  étaient  infailliblement  réprouvées,  lors 
même  qu'elles  auraient  passé  leur  vie  dans  les  austérités  et  scrupu- 
leusement observé  toutes  les  ordonnances  de  l'église  romaine.  Celle- 
ci,  pour  les  cathares,  n'était  qu'une  institution  démoniaque,  idolâ- 
trique,  plus  juive  et  païenne  que  chrétienne,  et  devait  sa  fondation 
aux  ruses  du  mauvais  esprit,  toujours  habile  dans  l'art  de  retenir 
les  hommes  sous  son  joug  en  donnant  le  change  à  leurs  meilleures 
aspfrations.  Par  conséquent  ils  rejetaient  tous  les  moyens  de  salut 
que  cette  église  offrait  aux  hommes,  tels  que  la  participation  au 
corps  réel  de  Jésus-Christ  dans  l'eucharistie,  l'absolution  du  prêtre, 
les  indulgences,  l'intercession  de  Marie  et  des  saints,  le  culte  des 
images  et  des  reliques ,  et  c'est  par  là  qu'après  avoir  rappelé  sur 
tant  de  points  les  vieux  manichéens  les  cathares  s'unissaient  dans 
la  pratique  aux  disciples  de  Pierre  de  Bruis,  de  Henri,  de  Yaldo, 
et  devançaient  les  réformés  du  xvi«  siècle. 

D'autre  part,  ils  opposaient  à  la  hiérarchie  catholique  un  épisco- 
pat  spécial.  Les  évêques  et  les  diacres  étaient  choisis  parmi  les/?tfr- 
faitsi.  Ils  étaient  ordinairement  itinérans  dans  les  limites  de  leur 
diocèse,  enseignant  et  administrant  le  comolamentum.  Ils  y  joi- 
gnaient aussi  des  conseils  médicaux  pour  le  soulagement  des  ma- 
lades. L'évêque  marchait  le  plus  souvent  accompagné  de  deux  dia- 
cres, qu'U  appelait  ses  deux  fils.  Vaine  et  le  puiné^  évidemment  par 
imitation  de  la  hiérarchie  céleste.  Les  plus  pieux  s'agenouillaient 
devant  eux  comme  devant  des  réceptacles  de  l'esprit  divin.  C'est  ce 
qu'on  appelait  V adoration^  acte  symbolique  de  l'affiliation  à  la  secte 
et  très  curieusement  recherché  par  les  inquisiteurs. 

On  peut  voir  par  cette  esquisse  comment  plus  tard  il  put  se  faire 
que  les  controversistes  catholiques  et  protestans  se  méprirent,  sans 
se  tromper  tout  à  fait,  sur  le  vrai  caractère  de  la  société  cathare. 
Les  catholiques  étaient  certainement  fondés  à  prétendre  qu'il  y 
avait  dans  tout  cela  de  forts  élémens  de  manichéisme.  Nous  y  re- 
trouvons en  effet  ce  point  de  vue  dualiste,  cette  captivité  des  âmes 
dans  le  monde  visible,  ces  efforts  du  mauvais  principe  pour  les 
retenir,  ce  corps  fictif  du  Christ,  cette  double  morale,  d'un  côté 
très  austère,  à  l'usage  des  élus  ou  des  parfaits^  de  l'autre  plus 
accommodante  pour  les  simples  fidèles,  cette  communication  du  sa- 
lut octroyée  par  les  premiers,  toutes  choses  qui  distinguent  aussi 
la  religion  de  Mani.  D'autre  part,  il  serait  injuste  de  méconnaître 
les  différences  très  sensibles  qui  défendent  de  confondre  les  deux 

LJiuiUiieu  uy   -v — *  •\^  <J 


gle 


iH  SETUE.  DBS  DEUX  MONDES. 

systèmes.  Sans  parlar  de  radoucissement  apporté  au  dualisme  alv* 
solu  par  un  grand  nombre  de  cathares,  nous  ne  trouvons  pas 
chez  eux  ce  mélange  de  naturalisme  païen ,  cette  personnalité  di- 
vine du  soleil,  de  la  lune,  de  la  lumière  étbérée,  qui  jourat  un 
si  grand  rôle  dans  la  doctrine  du  mage  persan.  Le  catharisme  es4 
incomparablement  plus  spiritualiste  et  moins  polythéiste.  Rien  sur- 
tout ne  ressemble  chez  lui  à  ce  culte  personnel  de  Hani ,  qui  te- 
nait une  si  grande  place  dans  le  rituel  manichéen  et  qui  avait  fini 
par  se  substituer  à  celui  de  Jésus.  On  ne  voit  pas  même  de  trace 
chez  nos  cathares  d'un  souvenir  quelconque  de  l'hérésiarque  orien- 
tal, à  moins  qu'à  leur  insu  la  fôte  qu'ils  appelaient  Manisola^  et 
qu'ils  célébraient  en  automne  (1),  ne  dût  son  nom  à  quelque  tradi- 
tion lointaine  et  fruste  remontant  réellement  jusqu'au  temps  du 
culte  de  Hani.  On  ne  sait  pas  ce  que  signifie  ce  nom  mystérieux. 
L'explication  qu'en  donne  H.  Peyrat  n'en  est  pas  une;  il  est  permis 
seulement  de  penser  que  cette  fête  était  en  rapport  avec  leur  idée 
favorite  de  la  réintégration  des  âmes  dans  l'unité  divine.  Enfin  nous 
devons  relever  ce  trait  essentiel  du  catharisme,  qui  c<nisiste  dans 
une  diminution  très  notable  de  l'importance  assignée  à  la  personne 
de  Jésus-Christ  par  la  donnée  chrétienne  traditionnelle.  Son  œuvre 
se  serait  bornée  à  anncHicer  la  vérité  aux  hommes,  et  en  réalité  lui 
aurait  très  peu  coûté,  car  ses  souffrances,  comme  son  corps,  n'au- 
raient été  qu'apparentes»  Le  véritable  et  permanent  agent  du  salut 
des  âmes,  c'est  Vesprit  qui  parvient  au  commun  des  hommes  par  le 
canal  des  parfaits.  C'est  à  sa  possession  immédiate  que  l'homme 
doit  aspirer,  c'est  à  elle  qu'il  devra  liberté,  vérité  et  charité.  C'est 
par  ce  côté  surtout  que  le  catharisme  se  dégageait  des  erreurs  et 
des  puérilités  de  sa  Ûiéologie,  c'est  par  là  qu'il  devait  se  survivre 
sous  d'autres  formes,  c'est  par  là,  pour  tout  dire  en  un  mot,  qu'il 
cesse  d'être  une  ancienne  hérésie  et  qu'il  tend  à  devenir  moderne. 

II. 

Tâchons  maintenant  d'esquisser  rapidement  les  origines  histori- 
ques de  ce  curieux  mouvement  albigeois. 

Gomme  nous  l'avons  dit,  c'est  au  xn*  siècle,  sous  Louis  le  Gros, 
Louis  VII  et  Philippe-Auguste,  qu'il  se  révèle  à  l'état  épanoui,  pres- 
que dominant  au  midi  de  la  France  et  au  nord  de  l'Italie.  Ce  qui  est 
singulier,  c'est  qu'il  en  soit  si  peu  question  auparavant.  Quelques 
symptômes  précurseurs,  que  l'on  peut  glaner  çà  et  là  dans  le  cours 
du  XI*  siècle,  permettent  à  peine  de  soupçonner  qu'il  existe  et  qu'il 

(1)  Hs  célébraient  aussi,  en  môme  temps  que  Péglise  catholique,  les  grandes  fôtes 
de  Noei,  Pâques  et  Pentecôte,  en  les  interprétant  conformément  au  principe  allégo- 
rique appliqué  par  eox  aux  faits  yiaibles  de  TbistiÂre  évangélique.     r^^^^^l 

L^iyiu^ed  by  VjOOQ  l^^ 


I£6  ALSiGSOIS.  55 

genna.  &  les  prélendus  manichéens  coodamoés  à  Orléafis  ta  1022 
n'étaient  pas  précisément  des  cathares,  il  est  probable  pourtam  que 
leurs  doctriaes  avaient  plus  d'un  ripport  avec  le  catbarisme  ulté- 
rieur«  En  10S&,  on  découvrait  un  c(mventicule  cathare  au  diâteau 
de  Monteforte,  près  de  Turin.  En  1058,  le  quartier  de  la  Paiaria, 
c'est-à-dire  des  chiffonniers,  à  Milan,  était  noté  comme  un  foyer 
d'hérésie,  et  de  là  vint  le  nom  de  poUains,  qui  servit  en  Italie 
et  ailleurs  à  désigner  les  sectaires.  Les  Italiens  les  appelaient  aussi 
g4unri  d'après  une  prononciation  locale  du  nom  cathare,  et  de  ce 
nom,  qui  passa  sous  cette  forme  exi  Allemagne,  dérive  sans  doute  le 
mot  allemand  ketzer^  qui  veut  dire  héréiique;  mais  avec  le  xn*  siè* 
cle  les  traces  d'une  rapide  exten»on  se  multiplient.  Dès  1115,  on 
signale  des  cathares  à  Soissons,  à  Trêves»  dans  les  Flandres  et 
en  Champagne.  En  1119,  un  concile  de  Toulouse  les  condamne  for* 
mollement  et  enjoint  aux  seigneurs  temporels  de  les  poursuivre. 
Cette  condamnation  a  peu  d'effiet.  De  lliO  à  1116,  on  voit  le  catha- 
lisme  pénétrer  à  la  fois  à  Périgueux,  à  Liège  et  à  Cologne.  Dans  cette 
dernière  ville,  le  peuple  traîna  sur  le  bûcher  deux  missionnaires  de 
la  doctrine  suspecte;  mais  c'est  surtout  au  midi  de  la  France  qu'elle 
s'implante  solidement,  au  point  que,  d'accord  avec  le  pape  fii* 
gène  m,  saint  Bernard  dut  parcourir  le  pays  albigeois  pour  tâcher 
de  ramener  les  errans.  Sa  prédication  itinérante  fut  froidement  ac- 
cueillie. L'enthousiasme,  qui  partout  ailleurs  naissait  sur  ses  pas» 
lui  fit  là  complètement  défaut,  et  il  revint  txiste  et  piqué,  attribuant 
surtout  les  progrès  de  l'hérésie  à  l'incurie  et  aux  mauvaises  HKBurs 
du  clergé  local.  En  1163,  le  concile  de  Tours,  présidé  par  le  pape, 
réitère  les  anathëmes  du  concile  de  Toulouse,  mais  sans  effet  no- 
table. La  preuve  en  est  que  l'^scopat  méridional,  voyant  les  sei- 
gneurs laïques  refuser  leur  concours  à  la  persécution,  t&cba  de 
ramena  les  chefs  de  l'hérésie  par  la  persuasion  et  conféra  avec  eux 
au  château  de  Lombers,  près  d'AIby.  Naturellement  on  se  sépara 
sans  s'être  entendu,  et  quatre  ans  après,  en  1167,  les  cathares,  dé- 
sormais connus  en  France  sous  le  nom  d'albigeois,  tinrent  une  sorte 
de  concile  à  Saintr-Félix  de  Caraman,  où  ils  achevèrent  de  fixer  leur 
discipline,  leur  culte  et  leur  organisation.  Un  évéque  hérétique  de 
Gonstantiiu^Ie,  Nicétas,  qui  représentait  un  groupe  imposant  de 
communautés  orientales  imbues  des  mêmes  principes,  y  vint  tout 
exprès  pour  établir  des  relations  régulières  entre  les  cathares  de 
l'Oocident  et  ceux  de  l'Orient.  Cette  venue  d'un  évéque  d'un  genre 
nouveau  frappa  beaucoup  les  imaginations  du  moyen  âge;  on  estro- 
;»a  son  nom,  et  il  fut  grandement  question  du  pape  Niquinta^  venu 
des  pays  lointains  pour  tout  changer.  Un  instant  on  put  se  deman* 
der  si  les  deux  églises  rivales  de  Rome  et  de  Constantinople  n'al- 
laient pas  être  ^rieusement  menacées  par  une  catholicité  nou^ello 


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6é  RETD£  DBS   DEUX  MONDES. 

^î  s'étendait  déjà  des  deux  versans  des  Pyrénées  jusqu'aux  rives 
du  Bosphore. 

Ici  se  pose  la  question,  moins  simple  qu'on  ne  le  croirait  au  pre- 
mier abord,  des  relations  des  cathares  occidentaux  avec  ceux  de 
l'Orient. 

L'Arménie  au  vn«  siècle  avait  été  le  théâtre  d'un  essai  de  retour 
au  christianisme  apostolique,  du  moins  au  christianisme  de  saint 
Paul,  dont  le  promoteur  fut  un  certain  Constantin  de  Samosate.  La 
prétention  de  mettre  toujours  la  personne  et  les  écrits  de  l'apôtre 
Paul  au  premier  rang  fit  que  l'on  appela  ses  adhérens  les  paulU 
cietis,  A  leur  antipathie  contre  la  loi  juive  et  même  contre  tout  l' An- 
cien-Testament, ils  joignaient  des  principes  très  dualistes  et  une 
morale  très  sévère.  Le  manichéisme  comptait  encore  des  partisans 
dans  ces  régions  écartées;  ses  débris  passèrent  dans  l'église  pauli- 
cienne.  Il  est  à  noter  qu'en  dépit  et  peut-être  en  raison  même  de 
l'austérité  qu'ils  affichaient,  leurs  ennemis  les  accusent  déjà  de 
mœurs  honteUses,  et  prétendent  que  leur  secte  n'est  qu'une  école 
de  dépravation  monstrueuse  dirigée  par  un  président  qu'ils  appel- 
lent le  ryparosy  c'est-à-dire  Vordurien  II  est  inutile  de  rappeler  ici 
que  toutes  les  sociétés  religieuses  à  leur  tour,  celles  surtout  qui 
s'enveloppent  d'un  certain  mystère,  sont  l'objet  de  ces  odieux  soup- 
çons. Ce  qui  pouvait  toutefois  alimenter  ces  calomnies,  c'était  la  dé- 
préciation du  mariage  et  de  la  génération.  Malgré  des  persécutions 
fréquentes ,  les  pauliciens  augmentèrent  en  nombre  dans  les  pro- 
vinces frontières  de  l'empire  grec,  au  point  qu'au  ix®  siècle  l'impé- 
ratrice Théodora  leur  déclara  une  guerre  à  outrance.  Les  pauliciens 
se  défendirent  vigoureusement,  et,  peu  rassuré  par  les  succès  des 
armées  impériales,  l'empereur  Basile,  qui  redoutait  surtout  de  les 
voir  s'allier  aux  Arabes,  leur  offrit  dé  les  transporter  en  Thrace,  où 
déjà  plusieurs  d'entre  eux  avaient  émigré.  Us  acceptèrent,  et  menè- 
rent dans  leur  nouvelle  patrie  une  existence  assez  prospère,  con- 
centrée principalement  à  Philippopolis  et  aux  environs,  jusqu'à  ce 
que  l'empereur  Alexis  Comnène,  qui  leur  avait  enlevé  leurs  fran- 
chises en  1085,  s'avisa  en  1115  de  les  ramener  à  l'orthodoxie  grec- 
que. Il  réussit  auprès  d'un  certain  nombre,  mais  Thérésie  s'était  déjà 
propagée  au  sein  des  populations  slaves ,  surtout  en  Bulgarie.  On 
sait  combien  le  vieux  polythéisme  slave  était  dualiste,  et  le  penchant 
au  dualisme  était  resté  prédominant  dans  toute  cette  région  (1).  £n 
même  temps,  l'ancienne  rigueur  paulicienne  s'adoucit,^ et,  sous  le 

(1)  n  se  pourrait  même  qu'ono  tendance  analogue  à  ceUe  des  pauliciens  se  fût  déjà 
fait  raloir  parmi  les  moines  sIstos  en  dehors  de  toute  influence  asiatique.  Cest  du 
moins  Topinion  de  M.  Schaffarik,  qui  fait  autorité  en  matière  d'antiquités  slares,  et 
qui  a  déterré  un  pope  bulgare  du  mûieu  du  x*  siècle  portant  le  nom  de. /ki^omif,  de 
1^/  Dieu ,  —  mU,  afoir  compassion.  Cest  précisément  le  nom  des  cathares  sUfes, 


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LE6  ALBIGEOIS.  &7 

nom  de  hogomiles^  il  se  forma  une  société  cathare  dont  les  doctrines 
présentent  une  étroite  analogie  avec  celles  du  catbarisme  mitigé 
d'Occident.  La  Dalmatie,  l'Albanie,  la  Bosnie ,  comptèrent  de  nom- 
breux adhérens  de  cette  secte.  Toutes  ces  coïncidences,  auxquelles 
se  joignent  plusieurs  traces  d'influence  et  de  tradition  orientales 
dans  les  coutumes  et  les  idées  du  catbarisme  d'Occident,  ne  permet- 
tent pas  de  contester  un  certain  rapport  de  filiation  entre  celui-ci 
et  les  sectes  analogues  originaires  de  l'Orient.  On  peut  admettre 
qu'à  partir  du  xi*  siècle  les  croyances  pauliciennes  et  bogomiles  dé- 
barquèrent plus  d'une  fois  en  Italie  par  suite  des  relations  com- 
merciales établies  entre  les  deux  côtes  de  l'Adriatique. 

Cependant  il  ne  faudrait  pas  concevoir  cette  filiation  d'une  ma- 
nière trop  absolue.  On  sait  combien  depuis  Charlemagne  jusqu'aux 
croisades  l'Orient  et  l'Occident  demeurèrent  étrangers  l'un  à  l'autre. 
On  ne  comprend  pas  du  tout  comment  des  missionnaires  bulgares 
ou  dalmates,  dont  au  surplus  il  n'existe  aucune  trace  historique, 
auraient  pu  déterminer  un  grand  mouvement  religieux  au  sein  de 
populations  comme  celles  de  la  Gascogne  et  de  la  Provence.  Enfin 
la  transplantation  des  pauliciens  d'Àsie-Mineure  en  Thrace  est  de  la 
fin  du  x^  siècle,  et  dès  le  commencement  du  xi*  on  surprend  jusque 
dans  le  nord  de  la  France  des  remous  d'hérésie  qui  présentent  au 
moins  de  l'analogie  avec  le  catbarisme. 

Voici  l'explication  qui  nous  paraît  plausible.  Ce  qui  détermine  les 
révoltes  religieuses  des  xi«  et  xn*  siècles  contre  Téglise  catholique, 
c'est,  nous  l'avons  dit,  l'indignation  des  consciences  laïques  soule- 
vées par  la  corruption  du  clei^;  par  conséquent  on  peut  prévoir 
que  les  seules  hérésies  populaires  seront  celles  qui  donneront  une 
expression  vigoureuse  à  l'insurrection  des  consciences.  Naturelle- 
ment elles  trouveront  leur  terrain  le  mieux  préparé  là  où  il  existe 
une  déférence  moins  enracinée  qu'ailleurs  aux  prétentions  romaines. 
Sans  doute  l'arianisme  était  profondément  oublié;  il  n'en  est  pas 
moins  remarquable  qu'en  fait  le  catbarisme  n'a  jeté  en  Occident  de 
profondes  racines  que  dans  des  contrées  jadis  arienne??^  que  la  con- 
quête franque  avait  ramenées  de  force  dans  l'unité  catholique,  sa- 
voir TEspagne  du  nord,  la  France  du  midi  et  l'Italie  septentrio- 
nale. Il  est  donc  hautement  probable  que,  tout  en  disparaissant 
comme  doctrine  professée,  l'arianisme  dans  ces  régions  avait  laissé 
certames  traditions  de  défiance,  de  scepticisme,  vis-à-vis  du  clergé 
orthodoxe.  De  même  le  manichéisme  avait  dû  déposer  çà  et  là 
quelques  sédimens  dualistes  alimentés  par  l'importance  croissante 
que  la  foi  du  moyen  ftge  attribuait  à  Satan.  II  y  a  de  ces  germes 
longtemps  enfouis  dans  le  sol  et  qui  n'attendent  qu'un  jour  propice 
pour  édore  à  sa  surface.  L'antipathie  provoquée  par  les  scandales 
eeclésiastiques  une  fois  arrivée  à  ce  point  que  l'on  regardait  tcHit 


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5S  BEVUE  DES  M17X  MONDES. 

Fédificede  TégKse  comme  une  oerrrre  âiabolî({ipe,  il  n'en  M\m  p«s 
davantage  pour  que  les  e^ts  imbus  de  cette  hostilité  pasaonoée^ 
trouvassent  tout  naturel  un  système  qui  ramenait  en  quelque  sorte 
cette  gigantesque  tromperie  à  la  manifestation  cantemporaine  d'une 
loi  permanente  et  fondamentale  de  l'univers.  On  sait  ce  qui  arrive 
quand  un  sentiment  politique  ou  religieux  d'une  certaine  violence 
pénètre  dans  les  masses.  Elles  ne  regardent  guère  aux  détails  de  la 
forme  qu'on  leur  propose  pour  lui  donner  un  corps,  à  la  seule  con- 
dition que  cette  forme  soit  vivement  accusée.  Et  c'est  là,  ce  nous 
semble,  qu'il  faut  faire  place  à  TinOuence  du  catbarisme  oriental 
sur  notre  Occident.  Par  des  canaux  obscurs  dont  il  serait  vain  de 
rechercher  la  trace,  il  fournit  au  ferment  anticatholîque  de  l'Occi- 
dent méridional  des  traditions,  des  dogmes,  des  cérémonies,  qu'il 
n'eût  pas  tirés  de  lui-même.  Il  est  extrêmement  probable  que,  sans 
aucun  rapport  avec  l'Orient,  le  midi  de  la  France  eût  vu  se  former 
quelque  hérésie  plus  ou  moins  dualiste,  il  ne  Test  pas  qu'il  eût  pn>* 
duit  spontanément  une  théologie  et  une  organisation  e^ésiastique 
si  ressemblantes  l'une  et  l'autre  à  ce  que  le  catharisme  oriental 
avait  constitué.  Voilà,  selon  nous,  la  seule  manière  de  se  rendre  rai- 
son de  ce  mouvement  albigeois,  si  peu  conforme,  quand  on  exa^- 
mine  de  près  ses  principes  dogmatiques,  au  génie  de  nos  popula- 
tions méridionales.  II  est  à  noter  que,  par  une  exception  très  rare 
dans  l'histoire  des  hérésies,  ni  les  amis  ni  les  adversaires  du  catha- 
risme albigeois  n'ont  conservé  le  souvenir  d'un  hérésiarque,  auteur 
premier,  docteur  éponyme,  et  faisant  autorité  comme  Arius  chez  les 
ariens,  Pelage  chez  les  pélagiens,  etc.  Le  plus  souvent,  il  est  vrai, 
le  rôle  de  l'hérésiarque  est  beaucoup  plus  restreint  qu'il  ne  semble; 
son  œuvre  personnelle  se  réduirait  à  bien  peu  de  chose,  et  même  à 
rien,  s'il  ne  trouvait  pas  autour  de  lui  des  esprits  ne  demandant  pas 
mieux  que  de  partager  ses  vues;  mais  le  fait  que  nous  signalons 
n'en  est  que  plus  instructif.  Chez  les  albigeois,  la  tendance  anti- 
romaine  fut  seule  tout  à  fait  indigène,  le  dualisme  peut  se  rattacher 
à  quelques  détritus  de  vieille  hérésie;  le  système  théoiogique  est 
venu  d'ailleurs. 

Cette  explication  rend  beaucoup  mieux  compte  de  cette  étrange 
histoire  que  les  raisons  alléguées  ordinairement  par  nos  historiens, 
telles  que  la  haine  de  ht  maison  capétienne  alliée  de  Rome,  la  verve 
railleuse  des  troubadours ,  l'essor  des  esprits  dans  ces  provinces 
moins  saturées  que  les  autres  de  baribarie  germaine,  plus  avancées 
en  civilisation  que  celles  du  reste  de  la  France.  Toutes  ces  coasi- 
dérations  peuvent  servir  à  expliquer  pourquoi  l'hostilité  contre  le 
cath(rticisme  fut  plus  générale  et  plus  prof(mde  qu'ailleurs,  mais 
elles  n'expliquent  pas  du  tout  le  prestige  exercé  sur  une  telle  popur 
lation  par  une  théologie  aussi  caractérisée,  aussi  exceptionnelle  que 

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LES  ALBIGEOIS.  50 

celle  du  catbarisme.  Quel  rapport  y  a-t-il  entre  les  troubadours,  la 
conservation  relative  de  l'ancienne  civilisation,  les  franchises  com- 
munales et  cette  métaphysique  dualiste  qui  fournissait  au  catha^ 
rîsme  ce  qu'on  peut  appeler  son  d<^me  nourricier?  Nous  ne  voyons 
qu'un  élément  du  problème  que  notre  théorie  laisserait  sans  expli- 
cation. Pourquoi  donc,  dira-t-on,  les  insurgés  religieux  du  midi,  au 
lieu  de  revêtir  ce  manteau  oriental,  n'abondërent-ils  pas  tout  sim~- 
plement  dans  le  sens  purement  réductif  de  la  tradition  catholique 
préconisé  par  Pierre  de  Bruis,  Henri,  les  vaudois,  et  qui  aurait  tout 
aussi  bien  satisfait  leurs  antipathies  et  leur  besoin  de  piété  plus 
austère?  J'avoue  m' être  souvent  posé  cette  questi(m  sans  pouvoir  la 
résoudre;  mais  nous  devons  à  M,  Peyrat  une  observation  très  fondée 
et  très  instructive.  Il  nous  montre  que  le  catbarisme  était  sympa- 
thique surtout  à  la  noblesse.  Il  y  avait  dans  les  tendances  henri* 
dermes  et  vaudoises  quelque  chose  de  niveleur,  de  démocratique, 
qui  devait  exciter  le  dédain  ou  la  défiance  de  l'aristocratie  mé- 
ridionale. Au  contraire  le  catbarisme ,  avec  son  duidisme  raffiné , 
^n  organisation  épiscopale ,  ses  prétentions  à  l'aristocratisme  reli- 
gieux, était  bien  plus  en  harmonie  avec  l'esprit  d'une  société  féo- 
dale. C'est  pour  cela  qu'il  trouva  son  principal  point  d'appui  dans  la 
brillante  noblesse  méridionale  du  xu*  siècle.  Tant  que  celle-ci  le 
protège,  il  est  fort  et  résiste  aux  plus  formidables  assauts.  Quand 
enfin  cette  noblesse  vaincue,  découragée,  plus  que  décimée  par  la 
guerre,  les  confiscations ,  les  supplices,  ne  peut  plus  ou  ne  veut 
plus  le  soutenir,  il  s'affaisse  et  meurt  lentement,  obscurément,  sans 
se  retremper  comme  d'autres  sectes  dans  le  martyre  de  ses  confes- 
seurs. 

L'histoire  de  la  lugubre  croisade  albigeoi  se  n'est  plus  à  faire.On 
sidt  qu'après  un  premier  essai  de  guerre  sainte  tenté  par  le  cardi- 
nal Henri  en  1180,  et  qui  ne  réussit  guère ,  Innocent  III  crut  né- 
cessaire de  frapper  les  grands  coups.  Le  voyage  des  légats  Raoul 
et  Pierre  de  Castelnau  dans  les  provinces  méridionales  eut  sans 
doute  pour  but  officiel  de  combattre  l'hérésie  par  la  controverse , 
mais  aussi  et  surtout  de  lui  enlever  l'appui  de  la  haute  noblesse. 
C'est  la  puissante  maison  de  Toulouse  qu'il  s'agissait  principale- 
ment de  détacher.  Raymond  VI  sympathisait  visiblement  avec  les 
sectaires,  sans  rompre  formellement  avec  l'orthodoxie  catholique. 
Il  résista  de  son  mieux  aux  objurgations  des  légats,  refusa  de  per- 
sécuter ses  sujets  hérétiques,  fut  censuré,  excommunié,  prit  peur 
et  finit  par  se  soumettre  à  ce  qu'on  exigeait  de  lui;  mais  Pierre 
de  Castelnau  l'avait  à  peine  quitté  qu'il  fut  assassiné.  Raymond  eut 
beau  protester  de  son  innocence,  Innocent  III  ne  voulut  pas  y  croire, 
et  saisit  avidement  ce  prétexte  pour  kmcer  la  bulle  de  croisade 
contre  les  albigeois.  Philippe-Auguste,  que  d'autres  questions  ab- 


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60  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

sorbaient,  ne  fit  rien  pour  s'y  opposer,  mais  il  refusa  de  se  croiser 
lui-même.  En  revanche ,  l'appel  pontifical  fut  entendu  par  la  no- 
blesse remuante  et  pauvre  du  nord.  Un  tas  d'aventuriers  se  joignit 
à  elle,  et  trois  armées  réunies  au  Puy,  à  Lyon  et  à  Bordeaux,  me- 
nacèrent le  midi  d'une  nouvelle  invasion  de  barbares.  Il  ne  pouvait 
se  défendre  avec  quelque  chance  de  succès  qu'à  la  condition  de  res- 
ter uni  ;  mais  Raymond  compromit  tout  par  ses  négociations.  Les 
instructions  d'Innocent  aux  légats  leur  prescrivaient  de  tout  faire 
pour  diviser  les  chefs  hérétiques  ou  fauteurs  d'hérésie,  particulière- 
ment de  tromper  Raymond  arte  prudentis  dissimulationis  (1),  afin 
de  les  abattre  plus  facilement  les  uns  après  les  autres.  Raymond 
donna  dans  le  piège.  Le  chevaleresque  Raymond-Roger,  vicomte 
de  Béziers,  qui  refusa  d'accepter  des  conditions  honteuses,  dut  sup- 
porter seul  l'attaque  des  croisés  (1209).  Le  sac  de  Béziers,  sous  la 
direction  du  légat  Arnaud  et  de  Simon  de  Moatfort,  fut  quelque 
chose  d'épouvantable.  On  voudrait,  pour  l'honneur  de  l'humanité, 
reléguer  dans  le  royaume  des  légendes  la  sinistre  parole  attribuée 
au  légat  :  a  tuez- les  tous,  le  Seigneur  connaît  les  siens.  »  Elle  est 
yj  malheureusement  attestée  par  César  de  Heisterbach,  un  contempo- 
rain ,  et  moralement  confirmée  par  l'odieux  message  qu'Arnaud  en- 
voya au  pape,  comme  un  bulletin  de  victoire.  «  Les  nôtres,  dit-il, 
n'épargnant  ni  le  rang,  ni  le  sexe ,  ni  l'âge,  ont  fait  périr  par  le 
glaive  environ  20,000  personnes,  et  après  un  énorme  massacre  des 
ennemis  toute  la  cité  a  été  pillée  et  bi*ûlée.  La  vengeance  divine  a 
fait  merveille  (2)  !  » 

Le  vicomte  Roger  tenait  encore  dans  Carcassonne.  Le  légat  con- 
sentit à  le  laisser  sortir,  lui  dbuzième ,  mais  tous  les  habitans  de  la 
ville  devaient  rester  à  sa  merci.  «  Je  me  laisserais  plutôt  écorcher 
vif,  répondit-il,  c'est  pour  moi  qu'ils  sont  tous  au  danger.  »  Alors 
le  légat  l'attira  dans  le  camp  des  croisés  sous  prétexte  de  négocier, 
et  le  fit  arrêter  traîtreusement.  La  ville  effrayée  ouvrit  ses  portes.  Il 
fut  permis  au  gros  des  habitans  de  s'en  aller,  vêtus  seulement  de 
leurs  chemises;  mais  on  en  retint  450,  hérétiques  vrais  où  suppo- 
sés, qui  furent  brûlés  sans  miséricorde.  Gomme  Béziers,  Carcassonne 
fut  pillée  de  fond  en  comble. 

La  croisade  était  victorieuse.  Ceux  qui  l'avaient  provoquée  oflBri- 
rent  les  domaines  hérétiques  à  des  seigneurs  du  nord  qui  refusè- 
rent tous,  à  l'exception  de  Simon  de  Montfort.  Roger  de  Béziers 
mourut  bientôt,  et  Simon  n'eut  plus  guère  de  compétiteur  que  Ray- 
mond dt  Toulouse.  Celui-ci ,  voyant  trop  tard  qu'il  avait  suivi  une 
fausse  voie ,  s'évertuait  encore  à  obtenir  l'appui  de  la  cour  pontifi- 

(i)  Bêcueil  des  Lettres  d'Innocent  III^  lib.  XI,  ep.  232. 

(2)  UUione  divina  mrabilUer  sœviente,  dans  le  Recueil  des  Lettres  ^Innocent  lU, 
Ub.  XII,  ep*  108. 


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LES  ALBIGEOIS.  61 

cale.  Innocent  eût  peut-être  cédé,  son  entourage  s'y  opposa,  et  mal- 
gré rhumilité  des  offres  que  fit  Raymond  aux  conciles  de  Saint- 
Gilles  et  d'Arles,  on  lui  fit  des  conditions  si  dures  qu'il  se  retira  la 
rage  dans  le  cœur.  La  guerre  recommença.  Raymond  cette  fois  avait 
des  alliés;  mais  de  nouveaux  croisés  arrivèrent  à  Montfort  des  Flan- 
dres, de  la  Lorraine,  des  bords  du  Rhin,  du  duché  d'Autriche,  et  il 
remporta  près  de  Castelnaudary  une  victoire  signalée  sur  les  comtes 
de  Toulouse,  de  Béam  et  de  Foix.  Pourtant  un  puissant  allié  s'était 
déjà  mis  en  route  pour  les  soutenir.  Le  nord  de  l'Espagne  était  alors, 
lui  aussi,  un  pays  d'hérésie  ;  son  principal  souverain ,  Pierre  d'Ara- 
gon, le  brillant  vainqueur  des  Maures  à  Las  Navas  de  Tolosa,  rêvait 
peut-être  la  fondation  d'un  empire  à  cheval  sur  les  Pyrénées.  Il  fit 
faire  des  remontrances  au  pape,  et,  comme  elles  n'aboutirent  à  rien, 
il  passa  en  France  avec  une  armée;  mais  Simon  et  ses  croisés  le 
surprirent  près  de  Muret,  et  il  mourut  en  combattant.  Simon  se  vit 
donc  maître  incontesté  de  la  belle  région  qui  va  du  Rhône  aux  Py- 
rénées. Les  légats  le  proclamèrent  souverain  légitime,  et  il  entra 
dans  Toulouse  ayant  à  ses  côtés  Louis,  fils  de  Philippe-Auguste, 
jeune  dévot  qui  aurait  voulu  brûler  la  ville  hérétique  tout  entière. 
Simon  se  contenta  d'en  raser  quelques  quartiers.  Et  quand  le  prince 
Louis  vint,  tout  glorieux,  raconter  au  roi  Philippe  ses  combats ,  ses 
prouesses  et  les  résultats  bénis  de  la  croisade,  son  père  ne  lui  ré- 
pondit que  par  un  morne  silence.  Le  roi  de  France  n'ignorait  pas  au 
prix  de  quel  sang  innocent  ces  résultats  avaient  été  obtenus,  et  il 
paraît  certain  que  Philippe-Auguste,  esprit  supérieur  à  son  temps 
et  l'un  des  rois  vraiment  grands  de  notre  histoire,  recula  devant 
l'occasion  qui  s'offrait  à  lui  d'agrandir  instantanément  son  royaume 
sans  coup  férir.  Il  ne  fit  pas  même  valoir  ses  droits  de  suzerain  sur 
le  comté  de  Toulouse.  La  belle  France  du  midi  était  ravagée ,  ses 
principales  villes  mises  à  sac,  ses  enfans  massacrés  par  dizaines  de 
milliers,  et  déjà  le  troubadour  Sicard  de  Marvejols  pouvait  entonner 
sa  complainte  : 

An  Tolosa  0  Proyensa,  Hélas!  Toulouse  et  Provence, 

£  la  terra  d'Âgensa,  Et  toi,  terre  d^Agenois, 

Bezers  e  Carcassey,  Béders  et  Carcassonne, 

Quo  vos  vil  que  vos  vey!  Quels  je  vous  vis!  quels  Je  vous  vois! 

in. 

Cependant,  et  bien  que  le  concile  de  Latran  de  1215  eût  sano* 
tienne  tous  les  résultats  de  la  croisade,  l'écrasement  du  midi  n'était 
pas  encore  complet.  A  peine  Simon  de  Montfort  Teut-il  quitté  pour 
aller  s'entendre  avec  la  cour  de  France,  que  ses  nouveaux  sujets 
s'insurgèrent.  Le  comte  de  Toulouse  fut  rappelé.  Simon,  furieux» 


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62  RBYUE  DES  DEUX  HONBES« 

dut  revenir  en  hâte,  et  trouva  les  portes  de  la  ville  fermées.  Les 
bourgeois  pourtant  prirent  peur  et  voulurent  négocier.  A  mesure 
que  leurs  députés  arrivaient  près  de  Simon,  celui-ci  les  faisait  ar- 
rêter, et,  profitant  de  cette  heure  de  trêve,  ses  hommes  d'ai-mes  pé- 
nétraient dans  la  ville.  Les  Toulousains  désespérés  élevèrent  en  hâte 
des  barricades  et  livrèrent  trois  batailles  de  rues,  «  non  comme 
gens  raisonnables,  mais  comme  fous  enragés.  »  Enfin,  comme  deux 
quartiers  étaient  déjà  consumés  par  les  flanunes,  ils  se  rendirent  à 
condition  qu'on  épargnerait  leur  vie  et  leurs  biens.  Montfort  promit 
tout  et  ne  tint  rien.  Il  fit  emprisonner  tous  les  notables  et  en  fit  pé- 
rir un  grand  nombre,  puis  il  marcha  contre  le  comte  de  Foix;  mais, 
le  lendemain  même  de  son  départ,  Toulouse  s'insurgea  de  nouveau, 
le  vieux  Raymond  rentra  dans  sa  capitale  aux  acclamations  des 
habitans,  et  l'insurrection,  un  moment  découragée,  se  propagea 
dans  toute  la  contrée.  Simon  recommença  le  siège  de  Toulouse,  s'a- 
charna pendant  neuf  mois  devant  ses  murs,  et  finit  par  mourir  d'un 
coup  de  pierre  que  lui  lança  une  femme  (1217). 

Le  ciel  semblait  de  nouveau  favorable  à  la  cause  albigeoise. 
Amaury  de  Montfort,  digne  fils  de  son  père,  héritier  de  son  titre  et 
de  ses  prétentions,  général  presque  sans  armée  et  comte  sans  terre, 
ne  parvenait  pas  même  à  décider  le  roi  de  France  à  se  déclarer  son 
suzerain.  La  mort  d'Innocent  III,  le  peu  de  sympathie  que  ren- 
contra la  nouvelle  croisade  promulguée  par  Honorius  III,  le  retour 
dans  leurs  domaines  des  princes  dépossédés,  tout  encourageait  l'hé- 
résie à  relever  la  tête.  Elle  refleurissait  plus  toufiue,  plus  foison- 
nante que  jamais.  On  vit  de  nouveau  les  évêques  cathares,  assistés 
de  leurs  diacres,  parcourir  les  villes  et  les  campagnes,  présider  des 
assemblées  nombreuses,  administrer  le  consolamentum  aux  malades 
et  aux  pénitens.  La  secte  que  l'on  croyait  avoir  anéantie  défiait  de 
nouveau  ses  adversaires  et  se  fortifiait  de  la  haine  patriotique  allu- 
mée contre  les  barbares  du  nord,  contre  les  Romieusy  qui,  la  croix 
à  la  main,  avaient  porté  partout  la  ruine  et  le  carnage. 

Sur  ces  entrefaites,  le  vieux  Raymond,  le  comte  de  Foix  et  Phi- 
lippe-Auguste moururent  à  peu  d'intervalle  l'un  de  l'autre  (1222- 
1223),  et  une  nouvelle  génération  de  princes  vint  présider  aux  des- 
tinées de  l'Occident  chrétien.  Ce  furent,  pour  ce  qui  touche  à  notre 
histoire,  le  roi  Louis  VIII  à  Paris,  Raymond  VII  à  Toulouse,  Roger- 
Bernard  à  Foix,  Raymond  Trancabel,  le  jeune  fils  de  l'héroïque  dé- 
fenseur de  Béziers,  ramené  dans  le  château  de  ses  pères.  C'est  à  ce 
moment  de  réaction  albigeoise  que  commence  le  récit  de  M.  Peyrat. 

Nous  avons  quelques  reproches  à  lui  adresser.  Que,  descendant 
lui-même  des  vieux  albigeois,  il  ne  se  soit  pas  borné  à  recueillir 
avec  un  soin  pieux  les  vénérables  reliques  de  ses  ancêtres  martyrs» 
q^  plus  d'une  fois  l'indignation  contre  leurs  bourreaux  ait  ùmn^ 


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LES  â£BIGE<»S«  6S 

à  son  histoire  l'accent  de  la  paaston,  ce  n'est  pas  là  ce  qui  noos 
étonne.  Ce  qn'il  faut  regretter,  c'est  le  ton  coustamokent  enflé,  c'est 
ta  lourdenr  et  la  prolixité  de  sa  narration.  Ce  n'est  pas  ain&i  qu'on 
écrit  riiistoire.  Nona  exigeons  aujourd'hui  des  historiens  plus  de  so-- 
briété  dans  la  forme,  des  faits^  des  citations  nombreuses,  des  com- 
paraisons de  textes  et  des  preuves.  On  doit  se  garder  de  se  donner 
l'apparence  de  l'érudition  quand  on  manque  du  matériel  nécessaire 
ponr  la  soutenir,  et  ne  pas  se  laisser  aller  à  la  manie  de  l'étymologie, 
quand  on  néglige  les  règles  au  moyen  desquelles  la  science  moderne 
est  parvenue  à  consulter  sans  danger  a  la  perfide  sirène,  »  comme 
l'appelle  quelque  part  M.  Max  Mûller  (i).  Il  est  permis  d'aimé  beau- 
coup son  pays,  seulement  il  ne  faut  pas  que  cet  amour  dégénère  en 
une  vanterie  perpétuelle  de  tout  ce  qui  en  provient;  on  pense  alors 
malgré  s(h  à  la  renommée  très  spéciale  qu'on  a  faite  aux  habitans 
du  bassin  de  la  Garonne.  L'historien,  là  où,  les  documens  circonstan- 
ciés lui  manquent,  a  le  droit  de  conjecturer,  mais  non  pas  celui  de 
décrire  à  satiété  des  scènes  qui  n'ont  pour  garantie  que  son  imagi- 
nation, sauf  à  les  coudre  moyennant  des  «  sans  doute  »  ou  des  a  cer- 
tainement. »  En  un  mot,  la  forme  du  récit  est  défectueuse,  et  le 
fond  prête  trop  souvent  à  l'objection. 

Qn^que  laborieuse  pourtant  que  soit  la  lecture  de  ces  trois  vo- 
lumes, on  y  glane  plus  d'une  donnée  nouvelle  et  intéressante  sur 
la  seconde  période  de  l'histoire  albigeoise,  bien  moins  connue  que 
la  première.  La  connaissance  exacte  des  lieux  et  des  traditions  lo* 
cales  a  mainte  fois  s^rvi  très  heureusement  l'auteur.  Son  apprécia- 
tion du  catharisme  est  trop  élogieuse,  surtout  trop  ambitieuse.  S'il 
fallait  l'en  croire,  c'est  au  cath»risme  que  se  rattacheraient  presque 
toutes  le»  grandeurs  qui  Yoùi  suivi,  depuis  Dante  jusqu'à  Lamartine, 
depuis  l'auteur  de  Ylmiiation  jusqu'à  Jean-Jacques  Rousseau  et 
Mirabeau.  On  doit  toutefois  reconnaître  qu'il  a  relevé  avec  une 
grande  justesse  l'élément  véritablement  fort  et  vivace  de  la  doc- 
trine albigeoise,  celui  qui,  dégagé  d'un  alliage  compromettant,  de- 
vait, sous  d'autres  formes,  se  perpétua:  jusqu'à  nos  jours  et  même 
se  retrouver  dans  les  plus  récentes  transformations  du  christianisme. 
Achevons  notre  étude  en  signalant  les  points  saillans  de  l'agonie 
prolongée  qui  suivit  si  promptement  la  renaissance  momentanée  de 
1217*1225;  mais  auparavant  résumons  rapidement  les  principaux 
faits  qui  les  expliquent. 

Louis  YlIIy  on  le  sait,  ne  partageait  pas  les  scrupules  de  son  père 

(i)  Pour  doBner  ua  échastilUii  des  illusions  éiymologiqaea  aaxqaeUas  s'abandonne 
trop  aisément. 11.  Peyrat,  nous  dirons  que,  d'après  lui,  le  mot  romanesque  sigoifte 
latin^hère,  c'est-à-dire  roman,  latin,  «sqfiie,  basque,  aquitain  ou  ibère.  A  ce  compte 
pittoresque  signifierait  picU-ibère,  et  tons  les  adjectifs  en  esque  auraient  de  lliière 
éuM  levr  eoiBpofliUoiU' 


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6i  REVUE  DES  DEtIX  MONDES. 

Philippe-Auguste*  Il  se  fit  adjuger  par  le  pape  la  possession  des 
provinces  conquises  par  Simon,  et,  malgré  les  oiires  de  soumission 
des  princes  méridionaux,  il  partit  à  la  tête  d'une  aimée  pour  leur 
imposer  sa  domination  directe.  En  passant,  il  prit  Avignon,  après 
un  siège  pénible,  puis  il  traversa  le  pays  sans  rencontrer  de  résis- 
tance; mais  il  n'obtint  pas  non  plus  de  soumission  réelle,  et,  quand 
il  mourut  en  Auvergne  (1226)  de  la  maladie  qui  le  minait  depuis 
quelque  temps.  On  eût  dit  qu'il  n'avait  guère  fait  autre  chose  qu'une 
promenade  militaire  inutile.  Ce  fut  en  réalité  Blanche  de  Gastille, 
mère  de  saint  Louis  et  tutrice  du  jeune  roi,  qui,  de  concert  avec  le 
cardinal  Saint-Ange,  son  très  intime  conseiller,  fit  la  conquête  dé* 
finitive  du  midi.  Espagnole  et  ambitieuse,  elle  fut  heureuse  de  pen- 
ser que  du  même  coup  elle  écrasait  l'hydre  hérétique  et  reculait 
jusqu'à  la  Méditerranée  les.  limites  du  royaume.  Malgré  les  embar- 
ras de  sa  lutte  avec  les  grands  vassaux,  elle  envoya  des  renforts 
à  Humbert  de  Beaujeu,  qui  commandait  l'armée  royale  presque 
emprisonnée  dans  Garcassonne.  Toulouse  fut  bloquée,  le  midi  fut 
encore  une  fois  dévasté.  Les  seigneurs  méridionaux  n'osèrent  pas 
prolonger  la  résistance.  Raymond  VII  et  le  comte  de  Foix  durent  se 
rendre  à  Meaux  et  passer  par  toutes  les  conditions  qu'on  leur  im- 
posa. Raymond  vit  ses  domaines  réduits  au  seul  diocèse  de  Tou- 
louse, avec  quelques  appendices  dans  le  Quercy  et  l'Agenois;  de 
plus  il  lui  fallut  s'engager  à  donner  sa  fille  unique  en  mariage  à 
l'un  des  fils  de  Blanche.  Le  démantèlement  de  certaines  villes,  des 
garnisons  royales  dans  d'autres,  devaient  servir  de  garantie.  Enfin 
il  dut  promettre  de  poursuivre  les  hérétiques  sans  miséricorde  et 
de  subir  la  flagellation  ecclésiastique,  qui  lui  fut  administrée  à  Pa- 
ris, le  12  avril  1229,  devant  le  grand  autel  de  Notre-Dame. 

Les  cathares  n'osaient  plus  se  montrer  à  découvert,  mais  ils  étaient 
toujours  nombreux  et  ardens.  Raymond,  qui  les  considérait  avec 
raison  comme  ses  partisans  les  plus  fidèles,  ne  les  poursuivait  que 
mollement.  La  plupart  des  grandes  familles,  après  avoir  plié  sous 
l'ouragan  de  la  croisade^  étaient  restées  afiiliées  ou  du  moins  favo- 
rables à  la  secte  persécutée.  Le  comte  de  Foix  lui-même  était  ca- 
thare décidé,  et  son  château  servait  de  refuge  aux  bom  hommes  et 
aux  diacres  ou  diaconesses  traqués  par  les  gens  de  l'évéque  de  Tou- 
louse. Comme  les  anciennes  sectes  gnostiques,  comme  le  mani- 
chéisme, la  tendance  cathare  excellait  dans  l'art  de  se  cacher  sous 
des  dehors  orthodoxes.  Sans  en  avoir  jamais  fait  un  dogme,  il 
semble  qu'elle  s'accommodait  assez  bien  d'une  conformité  extérieure 
avec  le  rituel  catholique,  quitte  à  se  dédommager  en  secret  des 
hommages  involontaires  qu'elle  se  croyait  forcée  de  rendre  au  génie 
du  mal.  Voilà  la  véritable  origine  de  l'inquisition  comme  institution 
sui  generis.  Jusqu'alors  la  recherche  des  hérétiques  avait  été  d'une 

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LES   ALBIGEOIS.  65 

manière  générale  un  des  offices  de  Tévêque.  Les  instructions  pon- 
tificales avaient  enjoint  aux  évêques  français  du  midi  de  redoubler 
de  zèle  dans  l'accomplissement  de  cette  partie  de  leurs  fonctions; 
mais  on  s'aperçut  à  Rome  que,  soit  défaut  de  lumières,  soit  in- 
fluences de  personnes  ou  d'intérêts,  soit  enfin  tiédeur  plus  ou  moins 
calculée,  les  évêques  ne  s'y  prenaient  pas  comme  il  aurait  fallu.  Ils 
manquaient  de  flair  pour  dépister  l'hérésie,  d'habileté  pour  en 
éventer  les  secrets,  d'énergie  pour  disperser  les  conciliabules,  pour 
arracher  aux  accusés  l'aveu  de  leurs  erreurs  et  les  livrer  sans  mi- 
séricorde au  bras  séculier.  Il  fallait  une  police  secrète  et  un  tribu- 
nal spécial.  En  1232-1233  furent  rendus  les  décrets  pontificaux 
qui  enlevaient  l'office  de  l'inquisition  aux  évêques  pour  en  charger 
les  dominicains,  comme  du  saini-^ffice  par  excellence.  On  sait  ce 
que  c'était  que  les  procédures  inquisitoriales.  Si  jamais  les  cathares 
eurent  besoin  d'un  argument  nouveau  pour  être  confirmés  dans 
leur  croyance*  que  l'église  romaine  était  l'œuvre  du  diable,  ils  le 
trouvèrent  certainement  dans  le  mode  de  [procédure  qui  leur  fut 
appliqué  au  nom  du  saint-père.  Dénonciateurs  payés,  accusateurs 
anonymes,  criminels  civils  admis  à  témoigner,  questions  à  dessein 
rendues  captieuses,  aveux  extorqués  par  la  torture,  il  n'est  pas  pos- 
sible de  concevoir  un  renversement  plus  complet  des  règles  élé- 
mentaires de  la  justice,  et  il  he  faut  pas  mettre  tout  cela  sur  le 
compte  de  la  grossièreté  du  temps.  La  justice  ordinaire,  tant  reli- 
gieuse que  civile,  respectait  déjà  certaines  formes  tutélaires  des  acr 
cusés,  et  les  consuls  de  Narbonne,  en  1234,  surent  très  bien  se 
plaindre  de  ce  que  les  inquisiteurs  n'observaient  ni  l'ordre  juri- 
dique, ni  les  préceptes  du  droit  canonique.  Toulouse,  Carcassonne, 
Alby,  Béziers,  à  peine  relevée  de  ses  ruines,  toutes  les  villes  et  bour- 
gades de  la  région  albigeoise  virent  se  multiplier  les  proscriptions, 
les  incarcérations,  les  bûchers  des  vivans  et  des  morts.  Il  y  eut  en 
eflet  de  fréquens  procès  posthumes.  On  voyait  souvent  les  bourreaux 
traîner  le  long  des  rues  des  claies  chargées  d'ossemens  calcinés, 
tandis  que  le  héraut  de  l'inquisition  sonnait  de  la  trompe  aux  carre- 
foui-s  et  criait  à  la  foule  :  Quiuiital  (ainsi)  faray  aital  périrai  Les 
inquisiteurs  envoyaient  des  commissaires  jusque  dans  les  moindres 
villages  et  sommaient  d'abord  le  curé,  puis  les  habitans,  de  leur  dé- 
noncer tous  les  suspects.  On  ramenait  à  la  ville  des  bandes  de  mal- 
heureux enchaînés.  Bien  peu  revenaient  acquittés.  La  plupart  étaient 
ou  condamnés  à  mort  ou  immurés  pour  le  reste  de  leurs  jours  dans 
de  sombres  cachots.  Il  fallut  décupler  le  nombre  des  prisons,  et, 
selon  la  navrante  hyperbole  d'un  contemporain,  les  carrières  des 
Pyrénées  elles-mêmes  n'eurent  plus  assez  de  pierres  pour  construire 
toutes  celles  qu'on  projeta.  Alors  conuneîiça  pour  les  cathares  la  vie 

lOMB  m.  —  1874.  5 


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60  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

vagabonde  et  farouche  des  faidits  ou  proscrits.  Les  bois  et  les'  mon- 
tagnes leur  servirent  de  refuge.  Ils  utilisèrent  les  grottes  nom- 
breuses et  profondes  des  contre-forts  pyrénéens,  où  bien  souvent, 
sans  le  savoir,  ils  foulèrent  les  cendres  des  aborigènes  qui  les  avaieiit 
peuplées  aux  temps  préhistoriques  (1),  Il  se  forma  sur  les  points 
les  plus  inaccessibles  de  la  r^ion  trois  centres  principaux  de  catha- 
risme  :  à  Penne  d'Albigeois,  qui  doniine  une  courbe  de  TAveyron, 
vers  le  nord  du  diocèse  d'Alby,  —  à  la  Montagne-Noire,  non  loin 
de  Mazamet,  près  des  sources  de  TAmette,  —  enfin,  plus  au  sud,  à 
Montségur  sur  le  Thabor.  Ce  dernier  lieu  de  refuge  devint  bientôt  le 
plus  important.  C'est  là  que  se  reconstitua  le  sacerdoce  cathare,  dont 
tant  de  naembres  avaient  subi  le  martyre.  Guilhabert  de  Castres  fut 
le  patriarche  désigné  peu  de  temps  après  le  traité  de  Paris. 

Le  fanatisme  engendre  le  fanatisme.  La  piété  cathare,  en  vertu 
de  ses  principes,  étiut  plutôt  humaine,  adoucissante,  que  violente; 
mais  il  vint  un  moment  où  l'indignation  l'emporta.  En  1241  une 
véritable  hécatombe  d'albigeois  avait  été  Consommée  à  Lavaur.  En 
1242,  un  jeune  noble  retiré  à  Montségur,  d'origine  toulousaine, 
mais  d'une  famille  venue  d'Aragon,  Raymond  d'Alfar,  naguère  gou- 
verneur pour  le  comte  de  Toulouse  du  château  d'Avignonet,  ayant 
appris  qu'en  tournée  dans  le  Lauraguais  les  inquisiteurs  devaient 
tenir  leurs  assises  dans  la  ville  qu'il  avait  dû  quitter,  résolut  de 
faire  un  exemple  dans  l'espoir  d'intimider  les  bourreaux  de  son 
pays.  Il  trouva  facilement  des  complices.  La  plupart  avaient  à  ven- 
ger le  supplice  de  quelque  parent  ou  enfant.  Avignonet  est  con- 
struite près  d'une  source  qui  lui  a  donné  son  nom  celtique,  et  ses 
habitans  passaient  pour  très  sympathiques  au  catharisme.  Elle 
comptait  parmi  les  villes  démantelées  en  vertu  du  traité  de  Paris, 
mais  la  destruction  de  ses  murs  n'était  que  commencée,  c'était  en- 
core en  réalité  une  ville  fermée.  Un  gardien  livra  une  des  portes 
aux  complices  de  d'Alfar,  et  à  la  faveur  des  ténèbres  ils  purent  en- 
core s'adjoindre  une  trentaine  d'habitans  qui  se  sentaient  menacés. 
Les  treize  inquisiteurs,  logés  au  château,  venaient  de  se  mettre  au 
lit.  Un  tumulte  indescriptible  éclate  dans  les  salles  et  les  corridors. 
Ce  sont  leurs  serviteurs  surpris  qu'on  égorge.  Bientôt  les  portes  de 
leurs  chambres  volent  en  éclats,  d'Alfar  et  les  siens  font  irruption 
armés  de  gourdins;  peu  d'înstans  après,  les  treize  inquisiteurs  gi- 
saient assommés.  Tandis  que  le  gros  des  conjurés  regagnait  la  mon- 
tagne et  que  les  inquisiteurs  de  Carcassonne  accouraient  avec 
leurs  gens  d'armes  pour  instruire  cette  sombre  affaire,  d'Alfar  eut 
l'audace  de  rester  dans  la  ville  et  d'assister  à  son  procès  par  contu- 

(1)  M.  Peyrat  prétend  même  quo  plus  d'une  fois  les  antiquaires  ont  pris  pour  des 
ossemens  humains  fossiles  les  restes  des  albigeois  enseyelis  ou  morts  sans  sépulture 
dans  ces  cavernes  si  fouillées  aujourd'hui. 


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LES  ALlIGfiOIS.  67 

mace.  Les  cadavres  des  inquisiteurs  assommés  fureat  rapportés.en 
grande  pompe  à  Toulouse,  où  on  leur  fit  de  ^endides  funérailles. 
La  dévotion  toulousaûae  les  invoque  encore  aujourd'hui  comme  des 
saints  patrons^  Sur  leurs  tombeaux^  qui  n'existent  plus,  on  lisait  cet 
euphémisme  :  Albiffensium  gladiîs  pro  Christo  occisi^  u  tués  pour 
le  Christ  par  Tépée  des  albigeois.  »  La  nouvelle  de  oe  meurtre  au- 
dacieux  monta  les  tètes.  Les  populations  méridionales  s'agitèrent. 
Raymond  de  Toulouse,  qui,  tout  en  feignant  d'obéir  au  pape  et  au 
roi  de  France,  n'avait  cessé  de  tramer  dans  l'ombre  des  négocia- 
tions avec  les  ennemis  de  la  maisoâQ  capétienne,  crut  que  le  moment 
était  venu  de  lever  le  masque.  Les  rcris  d'Aragon  et  de  Castille  lui 
avaient  promis  leur  concours.  Une  année  anglaise  débarquait  à  Bor- 
deaux. Toutes  les  conquêtes  de  Philippe-Auguste  étaient  compro- 
mises. Le  roi  Louis  IX  fut  à  la  hauteur  de  la  situation.  Il  prévint 
par  une  marche  rapide  l'arrivée  des  alliés  attendus  par  les  Anglais 
et  infligea  à  ceux-ci  deux  défaites  signalées  à  Taillebourg  et  à 
Saintes.  Les  velléités  de  révolte  des  seigneurs  du  midi  ne  tinrent 
pas  devant  ces  éclatans  succès  de  la  maison  de  France,  et  Ray- 
mond VU  dul  humblement  demander  une  paix  qu'il  n'obtint  qu'œ 
consentant  à  de  nouvelles  aggravations  du  traité  de  Paris.  Ce  fut 
encore  Blanche  de  Castille  qui  présida  aux  négociations.  £lle  exigea 
le  supplice  des  conjurés  d'Avignonet,  et  de  plus  que  «  l'on  cou- 
pât la  tète  du  dragon,  »  c'est-à-^ire  que  l'on  détruisit  Montségur,  ce 
boulevard  suprême  du  catharisme.  On  fit  périr  quelques  obscurs 
craiplices  du  drante  d'Avignaoet  ;  les  plus  coupables  s'étaient  mis 
hors  d'aueinte.  Quant  à  Montségur^  il  était  plus  facile  d'en  ordon- 
ner la  destruction  que  d'en  venir  à  bout. 

Il  faut  savoir  que  déjà  le  comte  de  Toulouse,  déférant  aux  vo- 
lontés de  la  cour  de  France,  avait  promis  de  s'emparer  de  ce  nid 
d'aigle  et  d'enlevé  ainsi  sa  citadelle  au  catharisme  condamné.  U 
avait  envoyé  des  troupes,  et,  prétextant  les  difficultés,  d'ailleurs  très 
réelles,  d'une  attaque  de  vive  force,  il  s'était  borné  à  organiser  un 
blocus  qui  ne  fut  pris  au  sérieux  ni  par  les  assiégeans,  ni  par  les 
assiégés.  Aussi  Blanche  voulut-elle  que  ce  fût  désarmais  l'armée 
royale,  sous  les  ordres  immédiats  d'un  sénéchal  désigné  par  elle, 
qui  fût  chargée  du  aége.  Raymond,  déçu  et  honteux,  se  rendit  en 
Italie  pour  faire  sa  paix,  disait-on,  avec  le  pape,  peut-être  en  réalité 
pour  ne  pas  assister  k  la  ruine  totale  de  ses  meilleurs  partisans. 

Il  est  peu  de  sites  en  France  qui  parlent  plus  à  l'imagination  que 
celui  de  Montségur.  C'était  un  domaine  de  l'antique  maîBcm  de  Be- 
lissen-Mirepoix,  dont  le  nom  celtique  fait  penser  au  temps  où  Bel- 
lisana,  Belena  ou  Mélissende  était  adorée  oonune  déesse  lunaire  et 
guérissante.  Cette  race  vaillante  et  poéti(|ue  avait  produit  des  guer- 


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68  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

rièrs,  des  troubadours,  et  à  une  époque  plus  récente  des  docteurs 
du  çatharisme.  Il  faut  ranger  parmi  ces  derniers  toute  une  série  de 
femmes  distinguées,  dont  la  plus  brillante  fut  la  vicomtesse  Esqlar- 
monde,  célèbre  par  sa  piété,  scm  savoir  et  son  inépuisable  charité. 
Le  pog  ou  puy  de  Montségur  est  une  montagne  en  forme  de  pyra- 
mide tronquée  d'environ  2  kilomètres  de  long  sur  un  demi-kilomètre 
de  large,  détachée  de  la  masse  montagneuse  voisine  par  le  cours 
encaissé  de  l'Ers.  Les  pentes  environnantes  sont  presque  partout 
verticales;  à  l'ouest,  le  talus  qui  domine  le  val  de  Montségur  est  un 
peu  plus  abordable,  mais  très  abrupt  encore.  Une  rampe,  menée 
à  force  de  travail  le  long  de  l'escarpement  du  nord-ouest,  conduit 
seule  au  plateau,  qui  lui-même,  s'abaissant  vers  le  milieu,  se  par- 
tage en  deux  plates-formes  distinctes.  L'horizon,  fermé  au  sud,  à 
l'ouest  et  à  l'est  par  un  gigantesque  cirque  de  montagnes  boisées, 
s'ouvre  vers  le  nord  dans  la  direction  des  châteaux  de  Mirepoix  et 
de  Pamîers.  Des  travaux  considérables  avaient  été  ajoutés  aux 
vieilles  défenses  du  château  en  prévision  du  siège  qu'il  devait  sou- 
tenir. Déjà  les  anciens  possesseurs  avaient  fouillé  comme  des  ter- 
mites les  entrailles  de  la  montagne,  et  un  mystérieux  réseau  de 
souterrains  avait  été  percé  dans  la  roche  vive,  faisant  ainsi  de 
Montségur  un  véritable  château  des  Pyrénées,  réalisant  tous  les 
rêves  de  l'école  effrayante  d'il  y  a  cinquante  ans. 

Hugues  des  Arcis,  sénéchal  de  Carcassonne,  commença  par  dé- 
truire le  camp  de  Nore  sur  la  Montagne-Noire.  La  vallée  des  Cla- 
moursy  théâtre  d'un  combat  acharné,  semble  nous  apporter  dans 
son  nom  sinistre  l'écho  des  cris  de  guerre  et  de  rage  qui  la  rem- 
plirent ce  jour-là.  Puis  il  reçut  l'ordre  de  se  concentrer  sur  Mont- 
ségur. L'élite  des  chevaliers  dépossédés  par  la  croisade,  une  masse 
de  faidttSy  le  patriarche  cathare  Bertran  d'En  Marti,  successeur  de 
Guilhabert  de  Castres,  un  grand  nombre  de  diacres  et  de  diaco- 
nesses, étaient  venus  se  renfermer  dans  le  vieux  château  pour  y  li- 
vrer le  suprême  combat  de  leur  foi.  Des  vivres,  de  l'argent,  des 
armes,  avaient  étè^  réunis  en  quantité  immense  dans  les  souter- 
rains. Le  chef  des  assiégés  fut  Pierre  Roger  de  Belissen,  qui  depuis 
longtemps  s'était  préparé  à  la  défense  du  castel  héréditaire  de  sa 
famille.  Le  connétable  occupa  d'abord  les  villages  d'en  bas,  et  gra- 
vit lentement  le  chemin  qui  monte  de  Lavelanet  à  Montségur.  Après 
des  efforts  titanesques,  il  parvint  à  s'établir  sur  l'extrémité  du  pla- 
teau opposée  au  château;  mais  les  murs  de  la  forteresse  étaient  très 
hauts,  d'une  épaisseur  à  défier  les  moyens  ordinaires  de  faire 
brèche.  Il  résolut  alors  de  construire  ce  qu'on  appelait  une  chatte^ 
c'est-à-dire  une  tour  roulante,  semblable  à  celle  que  les  croisés 
de  Godefroy  de  Bouillon  avaient  employée  lors  du  siège  de  Jérusa- 


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LES   ALBIGEOIS.  69 

lemASi  Ton  parvenait  à  la  rapprocher  des  tours  assiégées,  de  mon- 
strueuses griffes  ou  crampons  de  fer  s'abaissaient  sur  les  créneaux, 
on  jetait  dessus  un  pont  volant,  et  on  donnait  l'assaut. 

Dne  dépression  de  terrain  séparait  le  campement  des  royaux  de 
l'emplacement  proprement  dit  du  château,  et  pendant  le  mois  qu'il 
fallut  passer  à  construire  le  massif  engin,  des  combats  vraiment 
épiques  furent  livrés  par  les  deux  partis.  Les  cathares  obtinrent  du 
patriarche  la  convinenzay  c'est-à-dire  la  faculté  de  recevoir,  lors 
même  qu'ils  ne  pourraient  plus  parler,  le  comolamentum  et  le  bai- 
ser de  paix  qui,  d'après  le  rituel,  ne  s'accordaient  qu'à  la  demande 
du  mourant.  Malgré  les  attaques  furieuses  des  assiégés,  la  tour  mo- 
bile fut  achevée  et  posée  sur  un  énorme  camion  fourni  par  l'évèque 
d'Alby.  La  difliculté  était  surtout  de  la  faire  monter  sur  la  pente 
opposée  du  val.  Elle  n'avançait  que  pas  à  pas  sur  un  talus  assez 
raide.  Elle  mit  cinq  mois  à  gravir  une  rampe  de  500  mètres.  Quand 
elle  fut  tout  près  du  sommet,  il  lui  restait  encore  à  franchir  un  re^ 
bord  de  rocher  par  un  défilé  étroit  et  tortueux.  L'hiver  était  venu.  Il 
est  ordinairement  rigoureux  sur  ces  hauteurs,  et  les  assiégés  comp- 
taient sur  la  gelée  et  la  neige  pour  immobiliser  la  sinistre  machine. 
L'hiver,  par  exception,  fut  relativement  doux,  se  fit  longtemps  at- 
tendre et  ne  retarda  que  très  peu  la  marche  en  avant  du  monstre  de 
bois.  Par  des  sentiers  secrets,  aboutissant  à  des  souterrains  plus 
ignorés  encore,* quelques  frères  du  dehors  avaient  pu  pénétrer  dans 
le  donjon,  entre  autres  un  délégué  des  églises  cathares  de  Lombar- 
die.  On  affirmait  que  le  comte  de  Toulouse,  que  l'empereur  Frédé- 
ric II,  allaient  intervenir.  Vaine  espérance!  le  comte  et  l'empereur 
chassaient  ensemble  en  Galabre  et  ne  songeaient  guère  à  Montségur. 
Le  mois  de  février  vit  la  tour  mobile  reprendre  sa  lente  ascension. 
Enfin  elle  approcha,  sombre  et  menaçante,  de  sa  rivale,  la  vieille 
tour  de  pierre.  On  eût  dit  le  combat  fantastique  die  deux  géans.  Le 
duel  recommença  à  leurs  pieds  avec  un  acharnement  sans  pareil.  Les 
femmes  cathares  elles-mêmes  s'en  mêlèrent,  et  on  les  vit,  écheve- 
lée^,  courir  sur  les  remparts,  encourager  de  leurs  cris  leurs  défen- 
seurs, lancer  l'huile  et  la  poix  ardentes,  tandis  qu'au  haut  du  don- 
jon les  prêtres  cathares  opposaient  leurs  prières  désespérées  aux 
anathèmes  que  fulminait  l'évèque  d'Âlby  du  haut  de  sa  tour  mobile. 

Pierre  Roger  de  Belissen ,  qui  jusqu'alors  avait  soutenu  par  sa 
confiance  le  courage  de  ses  compagnons,  redouta  une  issue  fatale. 
Le  trésor  de  l'église  cathare  était  caché  dans  le  château.  Grâce  aux 
souterrains  dont  jamais  les  assiégeans  ne  connurent  tous  les  débou- 
chés, il  en  fit  transporter  la  plus  grande  partie  par  des  sectaires  dé- 
voués dans  la  grotte  d'Omolac,  aujourd'hui  de  Lombrives,  non  loin  de 
Tarascon-sur-l'Ariége.  Le  reste  fut  enfoui  quelque  part  dans  la  fo- 
rêt de  Serrelongue.  Une  trahison  précipita  le  dénoûment.  L'un  des 


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76  REVUE  DES  BEITX  KONDES. 

sentiers  secrets  qui  aboatissaient  au  pied  des  murs  fut  indiqué  par 
des  montagnards  aux  gens  du  sénéchal.  Un  détachement  de  Tarmée 
royale  s'engagea  pendant  la  nuit  sur  cette  échelle  vertigineuse  et 
surprit  les  gardes,  qui  ne  s'attendaient  pas  à  être  attaqués  de  ce  côté. 
Au  bruit  de  la  lutte,  le  sénéchal  fait  sortir  une  autre  colonne  de  la 
tour  de  bois,  la  lance  contre  la  poterne  orientale,  fait  pleuvoir  les 
pierres  et  les  flèdies  du  haut  de  sa  gigantesque  chaUe^  et  bientôt 
Pierre  Roger  se  vit  forcé  de  se  rendre.  Les  conditions  furent  que  les 
hommes  d'armes  seraient  livrés  au  sénéchal,  les  prêtres  à  l'arche- 
vêque de  Narbonne,  et  que  Pierre  Roger  pourrait  se  retireravec  son 
ingénieur,  son  diirurgien  et  toutes  les  valeurs  qu'il  pourrait  encore . 
emporter  de  Montségur.  Au  lever  du  soleil,  les  troupes  royales  pri- 
rent possession  du  château.  Quelques-uns  des  plus  hardis  parmi  les 
vaincus  s'étaient  laissés  glisser  le  long  d'un  câble  jusque  sur  les 
pointes  de  rocher  du  tahis  inf&ieur,  et  s'étaient  dérobés  dans  les 
ténèbres.  La  plupart  n'osèrent  ou  ne  voulurent  pas  profiter  de  ce 
moyen  d'évasion.  L'évêque  cathare  de  Toulouse  donna  la  bénédiction 
suprême  à  l'assemblée  des  croyans,  et  bientôt  on  vit  défiler  la  lu- 
gubre procession  des  évoques,  diacres  et  parfaits,  le  patriarche  Ber- 
tran  d'En  Marti  en  tête  (1),  que  l'on  conduisait  au  bûcher.  Un  assez 
grand  nombre  de  femmes ,  dont  plusieurs  appartenaient  à  la  plus 
haute  noblesse,  faisaient  partie  du  funèbre  cortège.  On  les  mena  sur 
un  monticule  voisin  terminé  par  une  esplanade  qu'entouraient  des 
rochers  et  des  bois.  Pendant  qu'on  élevait  un  bûcher  colossal,  l'ar- 
chevêque de  Narbonne  et  l'évoque  d'Alby  tâchèrent  de  les  convertir, 
et,  quand  tout  fut  prêt,  les  sommèrent  de  reconnaître  l'autorité  du 
pape.  Pour  toute  réponse,  les  cathares  s'élancèrent  en  chantant  un 
cantique  sur  le  bûcher,  qui  brûlait  déjà.  Les  catholiques  entonnè- 
rent le  Vent  spiritus^  sans  se  douter  certainement  qu'ils  ne  pou- 
vaient choisir  d'hymne  mieux  approprié  aux  sentimens  des  suppli- 
ciés. Ceux-ci  étaient  205.  Encore  aujourd'hui,  quand  on  remue  le 
sol  de  l'esplanade,  on  i^met  au  jour  des  os  calcinés  mêlés  à  une 
poussière  humaine. 

Ceux  des  prisonniers  qui  appartenaient  au  sénéchal  furent  dirigés 
sur  Carcassonne,  où  la  prison  perpétuelle  les  attendait.  C'est  pen- 
dant la  semaine  sainte  de  l'an  12M  qu'ils  descendirent  vivans  dans 
leurs  tombes.  La  persécution  contre  la  secte,  désormais  réduite  à 
l'impuissance,  redoubla  de  violence.  On  fit  la  chasse  aux  faidits 
avec  de»  chiens;  on  appliqua  sévèrement  jme  mesure  de  la  police 
inquisitoriale  qui  voulait  que  quiconque  passait  pour  avoir  trempé 

(1)  Uno  scnlpture  conserrée  au  nrasée  de  Foix  montre,  en  avant  d'une  forteresse 
que  Ton  commence  à  démolir,  an  personnage  en  costume  d*évôqae,  la  corde  au  cou, 
entre  deux  soldats  qui  le  mènent  au  supplice.  On  croit  qu'elle  représente  Tôvôque 
CÊAxn  après  la  prise  de  Montsésur. 


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LES   ALBIGEOIS.  71 

dans  rhérésie  ne  parftt  en  public  que  marqué  d*\me  croix  de  drap 
jaune  :  ce  signe  permettait  de  reconnaître  les  suspects  et  d'exercer 
sur  eux  une  continudie  surveillance.  Ce  furent  les  crouzets.  Ray- 
mond de  Toulouse  ne  revint  de  Rome  qu'après  la  prise  de  Mont- 
ségur.  Ce  prince,  véritable  Hamlet  méridional,  comme  le  définit  très 
bien  M.  Peyrat,  forma  toujours  de  vastes  projets  sans  jamais  prendre 
une  décision,  si  ce  n'est  à  la  maie  heure  et  quand  ce  qu'il  allah 
faire  ne  pouvait  qu'empirer  la  situation  qu'il  voulait  sauver.  Il  sur- 
vécut cinq  ans  à  la  ruine  de  sa  dernière  espérance,  et  Blanche  de 
Castille,  reine  de  fait  pendant  l'absence  de  son  fils,  parti  poar  l'O- 
rient, eut  avant  sa  mort,  qui  arriva  en  1252,  la  satisfaction  de  voir 
enfin  se  réaliser  l'espoir  qu'elle  avait  si  longtemps  caressé.  A  la 
mort  de  Raymond,  le  comté  da  Toulouse  passa  à  la  maison  de  France 
en  la  personne  de  son  gendre  Alphonse,  frère  de  saint  Louis  et  mari 
de  Joana,  sa  fille  unique. 

A  partir  de  la  chute  de  Montségur,  l'histoire  des  albigeois  n'est 
plus  qu'un  martyrologe.  Saint  Louis,  revenu  de  la  croisade,  imposa 
des  restitutions  aux  évoques  et  aux  couvons  scandaleusement  enri- 
chis par  les  confiscations,,  mais  il  était  trop  dévot  catholique  pour 
modérer  la  persécution  proprement  dite.  La  secte  prolongea  comme 
elle  put  sa  tragique  esxistence*  On  signale  encore  un  synode  cathare 
tenu  à  Saint-Saturnin  vers  1254,  où  un  patriarche, Vivian,  fut  encore 
nommé;  mais  il  alla  se  fixer  en  Lombardie,  où  beaucoup  de  faidits 
s'étaient  réfugiés.  Là,  profitant  de  la  lutte  continuelle  de  l'empire  et 
du  saint-siége,  l'église  cathare,  bien  que  proscrite  officiellement, 
devait  une  tranquillité  relative  à^  la  prépondérance  du  parti  impé- 
rial. Des  vengeances  privées,  sans  intérêt  historique,  forment  seules 
dans  notre  midi  la  contre-partie  du  traitement  infligé  par  l'église 
triomphante  aux  délwris  de  sa  rivale  abattue.  En  1270,  on  surprenait 
encore  des  cathares  venus  pour  prier  et  pleurer  sur  les  ruines  de 
Montségur.  Le  règne  de  Philippe  le  Bel,  tout  despotique  qu'il  fût, 
valut  mieux  pour  les  populations  méridionales  que  celui  de  saint 
Louis.  Il  fit  payer  très  cher  ses  bonnes  grâces,  selon  son  habitude, 
mais  il  refréna  l'inq^iisition,  poursuivit  des  évoques  trop  tyranni- 
ques,  et  chercha  à  substituer  autant  que  possible  la  justice  laïque 
aux  tribunaux  dommicains.  Clément  V,  son  pape  d* Avignon,  favo- 
risa lui-même  cette  tendance.  Toutefois  Philippe  ne  voulut  pas  sup- 
primer la  terrible  organisation  de  Grégoire  IX.  Il  avait  besoin  pour 
la  réalisation  de  ses  desseins  de  ne  pas  laisser  mettre  en  doute  son 
orthodoxie.  Plus  d'une  fois  encore  les  sanglans  arrêts  de  l'inquisi- 
tion soulevèrent  les  populations  indignées.  Deux  inquisiteurs  furent 
encore  massacrés  dans  le  diocèse  de  Valence  en  1321;  mais  on  ne 
cite  ptus  de  grandes  maisons  fournissant  encore  des  martyrs  au  ca- 
tfaarisme;  ses  adhérens  ne  se  recrutent  plus  que  dans  les  classes 

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72  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

populaires.  M.  Peyrat  signale  avec  raison  l'espèce  de  dérivatif  que 
le  mysticisme  de  Jean  d'Oliva,  de  Joachim  de  Flore,  et  d'une  partie 
ardente  de  Tordre  des  franciscains,  les  fratncellesy  ouvrit  à  ce  qy'il 
y  avait  de  plus  vivace,  de  plus  moderne,  dans  la  tendance  cathare. 
Le  «  règne  de  l'Esprit,  »  annoncé  par  Y  Évangile  étemely  comme  de- 
vant mettre  un  terme  à  celui  du  Fils  et  de  l'église  papale,  ressem- 
blait beaucoup  à  l'idéal  que  les  docteurs  du  catharisme  présentaient 
comme  la  félicité  suprême  réservée  à  l'humanité  purifiée.  L'anti- 
pathie albigeoisecontre  la  hiérarchie  romaine  y  trouvait  aussi  son 
compte.  Au  milieu  de  ces  sombres  annales,  on  distingue  une  figure 
intéressante  et  peu  connue,  celle  du  moine  franciscain  Delicios,  à 
qui  peu  de  chose  manqua  pour  être  le  Savonarole  de  Toulouse,  et 
qui  travailla  de  son  mieux  à  pacifier  les  esprits,  à  répandre  les  idées 
de  tolérance  et  à  sauver  les  franchises  méridionales  de  la  double 
étreinte  de  la  royauté  et  du  saint-siége.  Après  quelques  succès  rela- 
tifs, il  échoua,  et  dans  sa  vieillesse  il  paya  de  sa  liberté  ses  géné- 
reux efforts.  Du  reste  il  ne  vécut  que  peu  de  mois  dans  son  cachot. 

Le  catharisme  se  traîna  donc  de  bûcher  en  bûcher  jusque  vers  le 
milieu  du  xiv*  siècle.  Depuis  lors  ce  sont  plutôt  des  vaudois  et  des 
sorciers  que  l'inquisition  incarcère  ou  fait  brûler,  et  il  est  difficile 
de  démêler  les  lambeaux  de. tradition  albigeoise  qui  s'attachent  par- 
fois aux  hallucinations  des  malheureux  condamnés  pour  avoir  rendu 
un  culte  au  diable.  U  est  toutefois  encore  un  sombre  drame  dont  la 
grotte  d'Ornolac  ou  de  Lombrivcs  fut  le  théâtre;  il  doit  clore  cette 
funèbre  histoire. 

On  se  rappelle  que  dans  cette  grotte  avait  été  en  grande  partie 
déposé  le  trésor  de  Montségur.  Ce  fut  une  des  principales  ressources 
qui  permirent  à  la  société  cathare  de  prolonger  son  existence.  Peu 
à  peu  cette  caverne,  aux  dimensions  fantastiques,  était  devenue  un 
refuge  de  faidits.  Un  évoque  cathare  habitait  dans  les  profondeurs 
de  la  grotte,  et  cinq  ou  six  cents  montagnards  s'étaient  établis  aux 
alentours.  Vers  1328,  l'inquisition  voulut  détruire  ce  repaire  d'hé- 
rétiques; dont  l'importance  lui  avait  été  signalée  par  de  récens  pro- 
cès. La  caverne,  qui  doit  avoir  servi  de  lit  à  un  torrent  souterrain, 
a  plus  d'une  lieue  de  profondeur,  et  elle  est  double,  c'est-à-dire 
qu'après  avoir  parcouru  un  corridor  d'un  quart  de  lieue  on  se  trouve 
au  pied  d'une  galerie  supérieure  trois  fois  plus  profonde  et  plus 
vaste.  On  parvient  à  ce  second  étage  en  gravissant  un  escarpement 
de  80  pieds  coupé  de  fissures  que  l'on-franchit  au  moyen  d'échelles. 
CeUx  qui,  réfugiés  dans  la  grotte  d'en  haut,  retirent  après  eux  les 
échelles  peuvent  se  croire  inexpugnables.  Les  soldats  envoyés  pour 
surprendre  les  faidits  commencèrent  par  faire  évacuer  quelques  au- 
tres cavernes  moins  importantes  qui  formaient  comme  des  succur- 
sales de  celle  d'Ornolac,  et  ils  manœuvrèrent  de  façon  à  forcer  les 

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LES   ALBIGEOIS.  73 

habitans  à  se  réfugier  dans  la  cathédrale  souterraine,  espérant  ainsi 
acculer  dans  une  impasse  tout  ce  qui  restait  de  l'église  hérétique. 
Cette  opération  accomplie,  ils  pénétrèrent  dans  la  grotte:  Lorsqu'ils 
arrivèrent  au  pied  du  grand  talus  intérieur,  ils  se  virent  accueillis 
par  une  grêle  de  flèches  et  de  pierres,  et  par  des  cris  sauvages  qui 
les  glacèrent  de  terreur.  Leur  chef  ordonna  la  retraite,  mais  il  fit 
murer  l'étroit  boyau  qui  fait  communiquer  l'étage  inférieur  avec  le 
dehors.  Lui  et  ses  hommes  montèrent  la  garde  durant  plusieurs  jours 
à  l'entrée  de  la  grotte.  Que  se  passa-t-il  dans  les  entrailles  de  la 
montagne?  On  Tignqre.  Le  plus  probable  est  que  ces  immurés  d'un 
nouveau  genre  se  résignèrent  à  mourir  tous  ensemble  plutôt  que  de 
tomber  vivans  entre  les  mains  de  l'inquisition.  La  grotte  resta  long- 
temps scellée,  objet  de  l'eflroi  superstitieux  des  populations.  On  a 
trouvé  des  pots  d'argile  et  des  débris  de  légumes  qui  font  croire 
qu'ils  avaient  quelques  provisions,  un  petit  étang  souterrain  leur 
fournit  de  l'eau  pure;  mais  ces  ressources  ne  purent  longtemps  du- 
rer. Les  restes  humains  abondent  dans  l'étage  supérieur.  Les  suin- 
temens  de  la  voûte  en  tombant  goutte  à  goutte  les  ont  ensevelis 
dans  une  couche  épaisse  de  stalagmites,  comme  si  la  montagne  eût 
tissé  de  ses  larmes  à  ses  enfans  martyrs  un  grand  linceul  de  marbre. 
Ce  sont  les  fouilles  entreprises  dans  l'intérêt  de  la  géologie  qui  ont 
révélé  l'existence  du  grand  ossuaire^(l).  Cette  nécropole  d'Omolac 
fait  pendant  à  l'autre  ossuaire  cathare  que  l'on  a  découvert  au  fond 
des  tours  du  château  de  Foix,  où  siégea  longtemps  l'inquisition.  Il 
y  avait  là  des  oubliettes  et  des  in  pace  jonèhés  d'ossemens  humains, 
et,  entre  autres  effroyables  choses,  on  trouva  un  grand  squelette 
attaché  par  le  cou,  les  bras  et  les  pieds  à  des  anneaux  scellés  dans 
la  muraille. 

Le  dirai-je?  ce  squelette  d'un  mort  qui  expira  dans  ses  fers  et  qui 
y  resta  me  semble  le  lamentable  symbole  du  catharisme  dans  son 
héroïsme  à  la  fois  et  dans  son  impuissance  finale.  L'église  albigeoise 
a  droit  au  respect  dû  à  toutes  les  sincérités,  à  toutes  Les  grandes 
infortunes,  à  toutes  les  protestations  courageuses  contre  la  tyrannie 
temporelle  ou  spirituelle.  La  papauté,  qui  triompha  d'elle,  sortit 
affaiblie  et  déconsidérée  par  sa  victoire  même.  En  même  temps  que 
le  catharisme  s'éteint,  la  formidable  théocratie  de  Grégoire  VII  et 
d'Innocent  III  tombe  pour  ne  plus  se  relever.  Philippe  le  Bel  peut, 
sans  craindre  le  sort  de  ses  prédécesseurs,  la  défier,  l'insulter,  la 
réduire  à  la  condition  d'instrument  de  sa  politique.  Les  jours  du 

(1)  M.  Peyrat  fait  observer  à  jnste  titre  que,  si  cet  amas  d'ossemens  était  fossile, 
comme  l'ont  cru  des  antiquaires  qui  ne  savaient  pas  que  la  grotte  de  Lombrives  avait 
servi  de  refuge  aux  cathares  proscrits ,  on  devrait  en  trouver  également  et  même  en 
plus  grande  quantité  dans  la  galerie  inférieure,  où  les  eaux  les  auraient  évidemment 
entraînés. 


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7A  REVUE  DES  D£nX  IIONDES. 

scbisme  arrivent  à  grands  pas,  et  depuis  lors  la  papauté  resta  sans 
doute  une  insiitution  puissante  avec  laquelle  les  honunes  d'état  du* 
rent  toujours  compter,  mais  une  institution  irrévocablement  abais- 
sée quand  on  la  compare  à  ce  qu'elle  était  au  temps  où  la  chrétienté 
occidentale  tout  entière  s'inclinait  bumb]eDf)ent  devant  des  arrêts 
qui  lui  semblaient  dictés  par  le  del  même.  On  ne  peut  contester  que 
le  traitement  barbare  qu'elle  infligea  d'abord  au  catharisme,  puis 
à  tous  les  mouvemens  d'indépendance  religieuse,  acheva  dans 
une  foule  d'esprits  la  désillusion  que  les  mœurs  dissolues  d'un  trop 
grand  nombre  de  prêtres  avaient  commencée* 

A  ce  point  de  vue,  le  catharisme,  quoique  vaincu,  tient  une  place 
importante  parmi  les  facteurs  du  monde  moderne;  mais  n'exagé- 
rons rien,  et  reconnaissons  qu'il  était  incapable  de  servir  de  ber- 
ceau k  la  société  nouvelle  qu'enfantait  le  moyen  âge.  Pas  une  seule 
grande  œuvre  de  pensée,  pas  un  de  ces  monumens  imposans  qui 
affrontent  le  vandalisme  des  persécuteurs  et  lui  survivent  n'est  sorti 
de  là.  Si  nous  oublions  un  instant  ce  qu'il  y  eut  de  tragique  dans 
ses  destinées,  que  trouvons-nous  dans  le  catharisme?  Une  méta- 
physique puérile,  irrationnelle,  une  mytholc^e  plutôt  qu'une  doc- 
trine, plus  de  vieilleries  que  de  nouveautés.  Le  dualisme  dont,  sous 
toutes  ses  formes,  il  est  pénétré  correspond  à  un  point  de  vue  in- 
férieur de  l'esprit,  et  ses  ^conséquences  «ont  toujours  ftmestes:  il 
mène  infailliblement  à  l'ascétisme  considéré  c(Mnme  la  perfection 
de  l'être  humain.  En  effet,  il  s'agit  toujours,  en  conformité  d'un  tel 
principe,  de  tuer  la  vie  physique,  mauvaise,  criminelle  en  elle- 
même,  élément,  non  pas  seulement  inférieur,  mais  satanique,  es- 
sentiellement damnable,  ^e  la  nature  humaine.  Le  mariage,  par 
conséquent  la  vie  de  famille,  se  voient  compris  parmi  les  diverses 
formes  de  la  servitude  infernale,  et  le  devoir  est  d'en  sortir,  dès  et 
autant  qu'on  le  pourra.  Le  jeûne  poussé  jusqu'à  l'extravagance,  un 
tas  de  ridicules  abstinences,  s'élèvent  à  la  hauteur  d'actes  sacrés. 
Gon:ment  le  monde  moderne,  dont  la  grande  loi  est  le  travail,  pour- 
rait-il s'accommoder  d'un  pareil  idéal?  Il  est  vrai  que  le  catharisme 
admet  deux  morales,  l'une  pour  les  parfaits,  l'autre  pour  les  sim- 
ples croyons.  C'est  encore  du  dualisme,  et  du  pire.  Il  n'y  a  qu'une 
morale,  dont  tous  sont  tenus  de  réaliser  de  leur  mieux  les  exigences, 
et  rîeri  au  fond  n'est  plus  démoralisant  que  de  présenter  conune 
moral  et  satisfaisant  un  état  de  choses  où  la  grande  majorité  croit 
rester  dans  la  règle  en  restant  dans  sa  corruption.  Supposons  un 
instant  que,  par  impossible,  le  catharisme  fût  devenu  la  religion 
dominante  en  Europe.  Que  serait-il  arrivé?  U  n'était  pas  moins  sa- 
cerdotal que  le  catholicisme,  c'est-à-dire  que;  comme  l'église  catho- 
lique, il  faisait  dépendre  l'union  avec  Dieu  de  l'union  avec  le  prêtre, 
et  que,  comme  elle,  il  niait  qu'il  pût  y  avoir  un  autre  intermédiaise 

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LES   ALBIGEOIS  •  75 

légitime  entre  l'bomme  et  l'influ^ce  divine.  Ce  principe  peut  assu- 
rénient  être  contesté;  niais»  une  fois  admis»  il  faut  reconnaître  la 
prudence  supérieure  du  dogme  catholique ,  qui  fait  dépendre  la 
légitimité  sacerdotale  du  caractère  indélébile  conféré  au  prêtre. par 
son  ordination  régulière  plutôt  que  du  degré  de  sainteté  auquel  il 
petit  être  parvenu.  Gommât  en  efiet  s'assurer  dans  tous  les  cas  et 
dans  tous  les  instans  de  la  réalité  de  cette  sainteté  personnelle?  S'il 
est  toujours  désirable  que  le  bon  exemple  donné  par  le  clergé  con- 
firme indirectement  ses  prétentions  au  gouvernement  des  âmes,  s'il 
est  évident  que  le  contraire  aura,  toujours  les  plus  fâcheux  résultats, 
il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  l'essentiel  est  de  savoir  quelle  est 
l'origine  proprement  dite  du  pouvoir  sacerdoital,  et,  encore  une  fois, 
l'église  romaine  a  eu  l'habileté  de  la  fonder  sur  la  seule  base  qui 
convienne  à  un  sacerdoce  voulant  durer.  On  doit  penser  qu'en  thèse 
générale  le  clergé  cathare  justifia  la  haute  opinion  que  ses  adhérens 
avaient  de  ses  vertus.  Saint  Bernard  lui-même  témoigne  en  sa  fa- 
veur, et  le  succès  de  sa  propagande  ne  s'expliquerait  pas  autrement. 
Quand  l'heure  de  la  persécution  fut  venue,  ce  clergé,  sauf  quelques 
exceptions,  fut  courageux,  désintéressé,  héroïque;  mais  calomme- 
rons-nous  la  nature  humaine  en  disant  que ,  si  la  persécution  ne 
s'était  pas  élevée»  si  le  nombre  des  parfaits  ^  évalué  par  un  con- 
temporain à  A, 000,  avait  toujours  été  en  augmentant,  on  aurait  vu 
plus  d'un  faux  frère  se  glisser  dans  la  sainte  phalange?  Quelques 
défections  éclatantes  dont  le  souvenir  s'est  conservé,  celle  entre 
autres  d'un  certain  Yvon ,  qui  pendant  des  années  se  faufila  dans 
les  églises  cathares  dont  il  devait  plus  tard  être  le  dénonciateur» 
celle  encore  du  frère  Ratherius,  qui  fut  dix-sept  ans  cathare  et 
par  fait  y  et  qui  finit  par  se  faire  dominicain ,  prouvent  que  ce  n'est 
pas  là  ime  pure  supposition.  C'est  la  destinée  de  toutes  les  sociétés 
ascétiques,  qu'elles  soient  brahmanes,  bouddhistes»  musulmanes  ou 
chrétiennes.  Le  premier  mouvement  de  ferveur  passé»  l'orgueil, 
nmérêt»  l'ambition,  la  sensualité,  rentrent  peu  à  peu  par  mille  ca- 
naux subtils  dans  le  domaine  qu'on  avait  cru  leur  fermer  à  jamais» 
et  il  n'est  pas  facile  de  les  en  éliminer.  Les  sacerdoces,  une  fois 
constitués  et  en  possession  du  pouvoir,  n'abdiquent  pas  volontiers. 
Ils  se  retranchent  derrière  les  habitudes  prises,  les  formes  rituelles, 
le  prestige  des  traditions,  la  régularité  de  la  succession.  Tôt  ou  tard 
on  aurait  donc  vu  le  sacerdoce  cathare  tomber  dans  les  mêmes  dé- 
fauts que  ceux  qu'il  reprochait  si  amèrement  à  la  hiérarchie  romaine» 
avec  cette  différence  à  son  désavantage,  qu'il  aurait  été  plus  infidèle 
encore  que  celle-ci  à  son  principe  vital,  à  la  seule  chose  qui  fit  sa 
raison  d'être. 
Nous  n'avons  rien  dit  d'un  élément  qui  joua  un  grand  rôle  dans 


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76  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

la  question  albigeoise  et  dont  M.  Peyrat  s'est  beaucoup  occupé,  ce- 
lui de  la  nationalité  méridionale  écrasée  pour  toujours  par  le  succès 
de  la  croisade.  Il  est  en  réalité  bien  difficile  de  décider  si  le  catha* 
risme  put  se  féliciter  d'être  intéressé  au  maintien  de  la  séparation 
entre  le  nord  et  le  midi  de  la  France,  ou  bien  si  l'indépendance  du 
midi  n'eut  pas  beaucoup  à  souffrir  de  sa  connexion  avec  les  desti- 
nées d'une  hérésie  détestée.  D'un  côté,  la  maison  de  France  se  voyait 
amenée,  par  l'intérêt  de  l'unité  nationale  qu'elle  voulait  réaliser,  à 
combattre  une  tendance  religieuse  qui,  dans  un  tel  temps,  ne  pou- 
vait que  contrarier  l'objet  de  sa  glorieuse  et  constante  ambition;  de 
l'autre,  l'autonomie  du  midi  devait  soulever  contre  elle  des  passions 
religieuses  d'une  force  à  la  longue  irrésistible ,  du  moment  qu'on  la 
croyait  solidaire  du  catbarisme.  En  fait,  si  les  deux  élémens  poli- 
tique et  religieux  se  prêtèrent  quelque  temps  un  mutuel  appui,  ils 
contribuèrent  par  leur  alliance  à  leur  chute  simultanée.  On  peut 
regretter  à  plus  d'un  point  de  vue  que  la  fondation  de  notre  unité 
française  ait  coûté  tant  de  larmes  et  de  sang  dans  la  région  méri- 
dionale, mais  on  peut  le  dire  sans  réticence  :  Hoc  erat  in  fcuis.  Le 
nord  et  le  midi  de  la  France  sont  absolument  nécessaires  l'un  à 
l'autre;  leur  séparation  les  condamnerait  à  l'annulation  désespérée. 
Ils  se  complètent  par  leurs  qualités  et  se  font  équilibre  par  leurs 
défauts.  Ce  n'est  pas  dans  des  jours  où  nous  sentons  si  douloureu- 
sement la  blessure  faite  à  notre  vie  nationale  par  une  mutilation 
récente  que  nous  pouvons  hésiter  dans  notre  jugement  définitif  sur 
la  marche  des  événemens  qui  nous  ont  faits  ce  que  nous  sommes.  Le 
catharisme  a  péri,  surtout  parce  que,  ni  politiquement,  ni  religieu- 
sement, il  n'était  né  viable.  Le  grand  honneur  qui  lui  reste,  c'est' 
d'avoir,  en  dépit  de  son  principe  sacerdotal,  contribué  à  relever  la 
grande  idée  de  la  filiation  divine  de  l'âme  humaine.  C'est  là  son 
œuvre  féconde,  car  ce  principe,  si  peu  sacerdotal  en  lui-même, 
n'est  autre  chose  que  celui  de  la  véritable  indépendance  religieuse. 
Il  aboutit  à  fonder  l'autonomie  de  la  conscience.  Le  catharisme  albi- 
geois est  au  moyen  âge  le  premier  grand  martyr  de  cette  autonomie 
qui  constitue  aujourd'hui  notre  plus  précieux  trésor.  Le  moyen  âge 
repose  tout  entier  sur  le  droit  prétendu  d'opprimer  la  conscience, 
soit  individuelle,  soit  collective,  soit  par  la  conquête,  soit  par  l'a- 
nathème.  C'est  le  jour  où  tous  comprendront  que  ni  la  conquête  ni 
l'anathème  ne  créent  une  légitimité  quelconque,  c'est  ce  jour-là 
seulement  qu'on  pourra  dire  le  moyen  âge  vraiment  fini. 

Albert  Réville. 


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L'IDÉE   DE    FORCE 


BT 


LA  PHILOSOPHIE  DYNAMISTE 


L  P.  Magy»  de  la  Science  H  de  la  Nature,  1864.  —  II.  Ch.  LéTèqae,  la  Science  de  l'inviMble, 
1M5.  —  m.  6.  Vacherot,  la  Science  et  la  Omtcience,  1869.  —  IV.  F.  PapiUon,  la  Naturg 
et  la  Vie,  I8rï3.  —  V.  P.  Bomllier,  U  Principe  vital  et  l'dme  pentante  («•  édiUon),  1874. 


Dans  un  travail  précédent,  nous  avons  étudié  un  groupe  de  pen- 
seurs chez  lesquels  l'idée  spiritualiste  raffinée,  subtilisée,  vaporisée, 
au  point  d'être  quelquefois  à  peine  l'ombre  d'elle-même,  ne  paraît 
subsister  qu'à  titre  de  tendance  morale  et  religieuse  (1).  Nous  vou- 
drions étudier  aujourd'hui  un  autre  groupe  d'écrivains,  plus  réglés, 
plus  soucieux  de  la  clarté  et  de  la  précision,  plus  fidèles  à  la  tradition , 
et  qui  toutefois  ont  cherché  aussi  à  rajeunir  et  à  élargir  la  doctrine 
spiritualiste,  à  en  tirer  non-seulement  une  philosophie  de  l'es- 
prit, mais  encore  une  philosophie  de  la  nature.  Ceux-ci  relèvent  de 
Leibniz,  et  leur  principe  est  l'idée  de  force,  que  ce  grand  philosophe 
a  introduite  dans  la  philosophie  et  dans  la  science.  Tout  être  est  ac- 
tif par  essence.  Ce  qui  n'agit  pas  n'existe  pas,  quod  non  agit^  non 
eanstit.  Or  tout  ce  qui  agit  est  force  :  tout  est  donc  force  ou  com- 

(1)  Voyez  notre  travail  intitulé  wm  Phase  nouvelle  de  la  philosophie  spiritualiste 
dans  la  Revue  du  15  novembre'1873. — 'N'oublions  pas  toutefois  que  ces  classifications 
sont  toujours  un  peu  arbitraires,  et  ne  doiyent  pas  être  prises  en  toute  rigueur.  Cest 
ainsi  que  H.  A.  Fouillée,  que  nous  arons  rangé  dans  le  premier  groupe  à  cause  des 
formes  subtiles  de  sa  pensée,  appartiendrait  plutôt  au  second  par  le  fond  réel  de  ses 
idées. 


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78  KETUE  DES  DEUX  MOfI DB6. 

posé  de  forces,  et  cela  est  vrai  des  corps  comme  des  esprits.  L'es- 
sence de  la  matière  n'est  pas  l'étendue  inerte,  comme  le  croyait 
Descartes,  c'est  l'action,  l'effort,  l'énergie.  De  plus  le  corps  est 
composé,  et  le  composé  suppose  le  simple.  Les  forces  qui  composent 
le  corps  sont  donc  des  élémens  simples,  inétendus,  des  atomes  in- 
corporels. Ainsi  l'univers  est  un  yaste  dynamisme,  un  savant  système 
de  forces  individuelles,  harmoniquement  liées  sous  le  gouverne- 
ment d'une  force  primordiale,  dont  l'activité  absolue  laisse  subsister 
en  dehors  d'elle  l'activité  propre  des  créatures  et  les  dirige  sans  les 
absorber. 

C'est  ce  spiritualisme  leibnîzien,  fondé  sur  la  notion  de  force  et 
de  force  individuelle,  qui  a  de  plus  en  plus  prédominé  dans  nos 
écoles  pendant  les  vingt  ou  trente  dernières  années,  qui  a  produit 
de  son  côté  et  produit  encore,  en  face  d'un  jeune  idéalisme  plus 
hardi  et  plus  nuageux,  des  œuvres  à  la  fois  fortes  et  sages,  libérales 
et  circonspectes,  s'inspirant  de  l'esprit  du  temps  sans  s'y  asservir, 
préparant  le  retour  des  esprits  aux  idées  saines  sans  les  violenter. 
C'est  ce  courant  d'opinions,  d'enseignemens,  d'écrits,  qui  lutte  de- 
puis vingt  ans  contre  les  idées  positivistes  et  sceptiques  sans  jamais 
lâcher  pied ,  et  qui  a  réussi ,  comme  nous  l'écrivait  récemment  un 
des  hommes  les  plus  éminens  du  parti  adverse,  à  conserver  au  spi- 
ritualisme ses  positions  premières  et  à  se  maintenir  «  sinon  victo- 
rieux, du  moins  invaincu.  » 

Parmi  les  ouvrages  inspirés  par  la  philosophie  dynamiste,  celui 
qui  nous  en  présente  sous  une  forme  savante  et  nouvelle  l'exposi- 
tion la  plus  systéinatique  est  le  livre  de  M.  Magy,  la  Science  et  la 
Nature^  l'un  des  meilleurs  écrits  philosophiques  publiés  en  France 
depuis  dix  ans.  M.  Magy  appartient  à  cette  belle  école  française 
pour  laquelle  la  clarté  est  non  pas  seulement  un  ornement,  mais  un 
devoir.  Sa  pensée,  large  et  nourrie,  se  développe  avec  une  suite  et 
une  ampleur  qui  rendent  la  lecture  de  son  livre  aussi  facile  qu'in- 
téressante, et  elle  se  traduit  dans  un  style  noble  et  grave,  auquel 
on  ne  peut  reprocher  qu'un  peu  trop  de  solennité  et  de  ce  que  les 
anciens  appelaient  sermo  rotimdiu.  Au  lieu  de  ce  byzaptinisme  obs- 
cur et  subtil  où  se  complaisent  quelques-uns  de  nos  jeunes  nova- 
teurs dans  leur  mystico-nihilisnae,  vous  avez  affaire  ici  à  une  ma- 
nière mâle,  ferme,  vraiment  classique,  dans  laquelle  la  tradition 
sévère  du  xvii*  siècle  s'unit  au  souvenir  du  noble  style  de  M.  Cousin. 

Dans  le  même  temps  que  M.  Magy,  un  autre  philosophe  distin- 
gué, déjà  placé  au  premier  rang  par  ses  études  sur  l'esthétique, 
M.  Charles  Lévéque,  entrait  résolument  dans  la  même  voie.  Il  fai- 
sait du  dynamisme  la  base  de  son  enseignenœnt  au  Collège  de 
France,  en  commentant  la  philosophie  de  la  nature  des  anciens  à 


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LA  PHaOSOPHIE   DTNAMISTE.  79 

l'aide  de  la  science  contemporaine.  Il  soutenait  la  même  doctrine 
dans  plusieurs  travaux  publiés  par  la  Bevue^  où  il  exposait  la  thèse 
de  l'idéalité  ou  plutôt  de  la  spiritualité  de  la  matière  (1),  car  la  pré- 
ciiion  des  termes  veut  que  l'on  réserve  le  nom  d'idéalistes  à  ceux 
qui  nient  la  réalité  des  choses  extérieures,  et  non  à  ceux  qui  transfor- 
ment les  atomes  en  forces  et  les  corps  en  esprits.  Enfm,  par  l'action 
de  son  enseignement  et  de  ses  écrits,  M.  Ch.  Lévêque  conquérait 
à  la  philosophie  spiritualiste,  grâce  à  la  séduction  de  l'idée  leibni- 
âenne,  un  écrivain  plein  de  talent  et  d'une  belle  espérance,  qui  avait 
débuté  dans  des  principes  contraires,  et  qui,  revenu  des  sciences 
à  la  métaphysique,  de  la  contemplation  des  corps  à  celle  des  esprits, 
promettait  à  la  philosophie  un  laborieux  et  brillant  défenseur,  lors- 
qu'il a  été  récemment  enlevé  à  la  science  par  une  mort  prématurée, 
le  jeune  et  intéressant  Fernand  Papillon.  Les  lecteurs  de  la  Bévue 
avaient  pu  apprà^ier  ce  talent  facile  et  fougueux  que  le  temps  devait 
mûrir.  Récemment  il  publiait  sous  ce  titre  :  la  Nature  et  la  Vie^ 
une  série  d'études  qui  avaient  paru  ici  même  sur  les  grands  pro- 
blèmes de  la  science  considérés  au  point  de  vue  philosophique,  et 
dans  lesquelles  dominait  d'un  bout  à  l'autre  l'idée  de  force  comme 
élément  constitutif  de  la  matière.  Enfin  il  avait  achevé  et  il  était 
sur  le  point  de  publier  une  histoire  des  sciences  au  xvni*  siècle 
dans  son  rapport  avec  la  philosophie,  et  l'idée  centrale  de  cette  his- 
toire, dont  il  a  lu  à  l'Institut  de  nombreux  fragmens,  était  l'influence 
de  la  philosophie  de  Leibniz  sur  le  développement  des  sciences  mo- 
dernes. 

Je  ne  crois  pas  forcer  les  choses  en  rattachant  M.  Vacherot  à  l'é- 
cole et  à  l'opinion  du  spiritualisme  dynamiste  (2).  Ceux-là  seuls  qui 
ne  connaissent  pas  ses  idées  pourront  s'en  étonner.  Il  y  a  en  effet 
dans  sa  philosophie  deux  philosophies  distinctes  et  en  quelque  sorte 
superposées  :  l'une  qui  se  rapporte  à  la  psychologie  et  la  cosmolo- 
gie, l'autre  à  la  métaphysique  et  à  la  théologie.  Or  en  métaphysique 
M.  Vacherot  est  sans  doute  très  loin  du  théisme;  mais  en  psycholo- 
gie et  en  cosmologie  il  reste  fidèle  aux  opinions  de  l'école  spiritua- 
liste. Sa  cosmologie  est  celle  de  Leibniz,  sa  psychologie  est  celle  de 
Maine  de  Biran.  Comme  M.  Magy,  comme  M.  Lévêque,  il  construit 

(1)  La  Nature  et  la  philosophie  idéalisU,  15  Janirier  1867;  —  l'Atome  et  l'EsprU, 
i^  juin  1869, 

(2)  On  defrait  même,  b!  Ton  tient  compte  de  Tordre  du  temps,  citer  le  nom  de 
M.  Vacherot  avant  les  autres,  car  son  lifre  de  la  Métaphysique  et  de  la  Science^  qui 
est  de  1859,  contient  déjà  une  forte  exposition  du  dynamisme  avec  un  sentiment  juste 
des  limites  de  cette  doctrine.  —  Noos  ne  devons  pas  non  plus  négliger  de  rappeler  id 
ce  que  noos  avons  dit  déjà  dans  un  travail  antérieur,  c'est  qu*Émile  Saisset,  par  son 
enseignemeot  de  TÉcole  normale,  est  on  4e  ceux  qui  ont  le  plus  oontiibué  à  répandre 
les  idées  du  dynamisme  leU^niden. 


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80  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

la  matière  avec  des  forces;  l'âme  aussi  est  pour  lui  une  force,  mais 
ime  force  radicalement  distincte  des  autres  et  d'un  ordre  supérieur. 
C'est  au  même  système  d'idées  que  l'on  doit  rattacher  la  doctrine 
de  l'animisme  réveillée  et  rajeunie  par  M.  Fr.  Bouillier  dans  son 
livre  du  Principe  vital^  qui  fit,  il  y  a  quelques  années,  un  grand 
bruit  dans  le  monde  médical,  et  que  l'auteur  vient  de  publier  de 
nouveau  avec  de  notables  développemens  et  éclaircissemens.  Le 
môme  point  de  vue  règne  encore  dans  le  vigoureux  écrit  de  M.  Garo 
sur  le  Matérialisme  et  la  science^  quoique  l'auteur  soit  conduit  par 
son  sujet  plutôt  à  rechercher  la  cause  extrinsèque  du  mouvement 
premier  de  la  matière  que  la  cause  immanente  de  ses  mouvemens 
actuels  :  c'était  en  effet  sa  dépendance  plus  que  sa  spontanéité  qu'il 
s'agissait  d'établir.  Je  ne  doute  pas  non  plus  que  M.  E.  Bersot  ne 
fût  prêt  à  se  rallier  à  ce  point  de  vue,  s'il  prenait  parti  pour  un 
'  système  de  philosophie  naturelle,  au  lieu  de  professer  à  cet  égard, 
comme  il  le  fait  dans  sa  Libre  Philosophie^  un  esprit  de  doute  et 
de  circonspection,  à  coup  sûr  très  légitime,  mais  peut-être  un  peu 
excessif.  Enfin,  parmi  les  travaux  qui  ont  contribué  à  cette  renais- 
sance du  leibnizianisme  en  France,  il  est  impossible  d'oublier  les  sa- 
vantes œuvres  de  M.  Nourrisson,  de  M.  Foucher  de  Careil  sur  la  phi- 
losophie de  Leibniz,  suscitées  et  couronnées  l'une  et  l'autre  par 
l'Académie  des  Sciences  morales  (1).  Sans  insister  plus  longtemps 
d'ailleurs  sur  un  historique  que  l'on  pourrait  facilement  développer, . 
essayons  de  faire  connaître  les  idées  qui  forment  le  fond  de  la  phi- 
losophie dynamiste,  en  nous  appuyant  principalement  sur  le  livre  de 
M.  Magy  et  en  y  ajoutant  nos  propres  réflexions. 

I. 

L'objet  de  M.  Magy,  dans  son  livre  de  la  Science  et  de  la  Nature^ 
n'est  rien  moins  que  de  constituer  la  philosophie  première ,  c'est- 
à-dire  de  déterminer  les  idées  fondamentales  qui  sont  à  la  fois  et 
les  principes  de  la  connaissance  et  les  principes  de  la  nature.  Or 
ces  idées  se  ramènent,  suivant  lui,  à  deux  essentielles ,  dont  toutes 
les  autres  ne  sont  que  des  applications  médiates  ou  immédiates.* 
Ces  deux  idées  sont  l'étendue  et  la  force.  Toutes  les  sciences  hu- 
maines, de  près  ou  de  loin,  ont  pour  objet  et  n'ont  pour  objet  que 
ces  deux  seules  idées.  Il  y  a  six  classes  de  sciences  :  ce  sont  les 
sciences  mathématiques,  les  sciences  physico-chimiques,  les  sciences 

(1)  Nous  sera-t-il  permis,  pour  ne  rien  omettre  dans  cette  revue  sommaire,  de  nous 
citer  nous-môme,  et  de  rappeler  que,  dans  notre  1ntroducti(m  aux  OEuvres  de  Leibmx 
(Paris  1806),  nous  avons  aussi  défendu  le  principe  dynamiste  contre  le  mécanisme  car- 
tésien? 


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LA  PHILOSOPHIE   DTNAMISTE.  81 

morphologiques  (minéralogie,  botanique,  zoologie),  les  sciences  an- 
thropologiques et  les  sciences  philologiques.  Le  problème  est  d'éta- 
blir que,  dans  ces  six  classes  de  sciences,  les  d^ux  seuls  objets  pos- 
sibles de  la  démonstration  scientifique  sont  l'étendue  et  la  force. 

Soient  par  exèn^le  les  sciences  mathématiques;  ces  sciences  on^ 
pour  objet  la  quantité,  c'est-à-dire  tout  ce  qui  est  mesurable;  or  il 
n'y  a  que  qua^e  sortes  de  quantités  :  ce  sont  d'abord  précisément 
les  deux  idées  en  question,  la  force,  objet  de  la  mécanique ,  et  l'é- 
tendue ,  objet  de  la  géométrie  :  ce  sont  en  outre  le  temps  et  le 
nombre.  Il  s'agit  de  prouver  que  ces  deux  dernières  quantités  se  ra- 
mènent aux  deux  premières.  Pour  ce  qui  est  du  temps  par  exemple, 
il  n'est  mesurable,  c'est-à-dire  il  n'est  une  quantité  mathématique 
qu'en  tant  qu'on  le  ramène  à  l'étendue  et  à  la  force.  En  effet,  com- 
ment mesure-t-on  le  temps  dans  les  pendules,  les  horloges,  les  chro- 
nomètres? En  le  ramenant  à  l'espace  parcouru  par  un  mobile  qui  se 
meut  par  l'action  plus  ou  moins  directe  de  la  pesanteur,  c'est-à-dire 
de  la  force  (1).  Quant  au  nombre,  c'est  le  rapport  d'une  quantité  ma- 
,  thématique  à  son  imité;  mais,  copime  il  n'y  a  pas  d'autres  grandeurs 
mathématiques  que  l'étendue,  la  force  et  le  temps,  réductible  lui- 
même  à  l'étendue  et  à  la  force,  on  voit  par  là  qu'il  en  est  de  même 
du  nombre.  On  peut  dijre  sans  doute  que  je  me  forme  le  concept  du 
nombre  sans  avoir  besoin  de  la  force  et  de  l'étendue,  et  en  voyant 
plusieurs  objets  différens,  mais  de  même  espèce,  comme  plusieurs 
arbres,  plusieurs  hommes,  etc.  Ce  serait  confondre  l'idée  du  nombre 
et  l'idée  de  multitude;  or  la  multitude  n'est  pas  une  notion  mathé- 
matique. Pour  constituer  un  nombre,  il  faut  que  les  unités  qui  le 
composent  soient  rigoureusement  homogènes,  ce  qui  n'est  vrai  que 
des  quantités  mathématiques ,  et  encore  une  fois  de  l'étendue ,  de 
la  force  et  du  temps.  Voilà  pour  les  sciences  mathématiques.  Est-il 
nécessaire  de  démontrer  que  la  physique  et  la  chimie  ne  s'exercent 
que  sur  les  notions  d'étendue  et  de  force?  Que  sont  la  pesanteur, 
la  lumière,  la  chaleur,  l'électricité,  sinon  autant  de  forces,  et  qu'ex- 
priment les  lois  physiques,  si  ce  n'est  des  relations  dans  l'espace? 
Quant  à  la  chimie,  qui  étudie  les  actions  moléculaires,  elle  les  con- 
sidère comme  essentiellement  dynamiques.  La  formation  de  l'eau 
par  la  combinaison  de  l'hydrogène  et  de  l'oxygène  est-elle  autre 
chose  que  le  résultat  de  leur  action  réciproque  en  vertu  de  leur 
force  respective  d'affinité?  Qu'est-ce  que  la  Joi  des  équivalons,  sinon 
une  formule  par  laquelle  on  exprime  les  conditions  générales  d'une 

(1)  Noos  avons  quelques  doutes  sur  la  valeur  de  cette  démonstratioD.  De  ce  que  le 

temps  ne  peut  se  mesurer  que  par  le  moyen  de  Tcspace,  8*ensuit-il  quMl  ne  soit  pas 

une  notion  première  et  irréductible?  SMl  en  était  ainsi,  la  force  elle-même  ne  serait 

pas  une  noUon  premi^,  car  elle  no  se  mesure  aussi  que  par  Tespace  et  par  le  temps. 

TOMB  III.  —  1874.  6 


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82  BETUE  BBS  DEUX  MONDES. 

certaine  espèce  d'équilibre  qui  constitue  proprement  U  combinaiscm 
chimique,  et  dans  laqueHe  tous  les  élémens  agissent  comme  autant 
de  forces  qui  sei  neutralisent  réciproquement?  Considérons  mainte- 
nant les  sciences  que  M*  Magy  appelle  morphcriogiques ,  et  parmi 
lesquelles  il  range  la  minéralogie ,  la  botanique  et  la  soologie.  La 
minéralogie  n'est  devenue  une  véritable  science  que  par  le  moyen 
de  la  cristallographie,  c'est-ànlire  lorsqu'elle  a  pu  définir  chaque 
espèce  minérale  par  sa  forme  cristalline ,  en  d'autres  termes  géo- 
métrique, c'est-à-dire  par  la  notion  d'étendue,  et  la  forme  cristal- 
line elle-même  est  le  résultat  de  certaines  forces  chimiques  qui, 
disposant  les  molécules  suivant  un  plan,  et  conune  d'après  im 
rhythme  déterminé  sdon  chaque  espèce,  constituent  ainsi  les  fa- 
milles chimiques  analogues  aux  espèces  de  la  botanique  et  de  la 
zoologie.  Quant  à  ces  deux  scienceis,  on  sait  qu'elles  étudient  d'une 
part  la  structure  des  organes  par  l'anatomie,  et  de  l'autre  les  fonc- 
tions de  ces  organes  par  la  physiologie.  Or  la  structure  est  une  dé- 
termination de  l'étendue,  et  la  fonction  est  une  détermination  de  la 
force.  De  plus ,  indépendamment  de  la  force  ou  des  forces  agissant 
dans  chaque  organe,  la  forme  générale  des  corps  vivans  suppose 
une  force  générale  qui  la  détermine,  et  de  plus  encore  une  force 
qui,  transmettant  cette  forme  d'individu  en  individu,  sert  à  la  con- 
servation de  l'espèce;  enfin,  remontant  jusqu'à  l'origine  de  l'être 
vivant,  la  physiologie  a  encore  besoin  de  l'idée  de  force  pour  com- 
prendre l'apparition  de  la  vitalité. 

Dans  les  sciences  anthropologiques,  la  notion  d'étendue  dispa- 
raît, et  laisse  subsister  seule  la  notion  de  force.  L'âme  est-elle  une 
force?  et  est-elle  distincte  des  autres  forces  qui  lui  sont  associées, 
par  exemple  du  dynamisme  cérébral ,  sans  lequel  elle  ne  peut  s'exer- 
cer? Peut-être  cette  seconde  question  n'était-elle  pas  nécessaire  à 
traiter  en  ce  lieu  :  que  l'âme  soit  une  force  simple  ou  composée, 
cela  est  indiflerent,  il  semble,  à  la  proposition  fradamentale  de  l'au- 
teur; mais,  nécessaire  ou  non ,  cette  discussion  n'en  est  pas  moins 
l'occasion  d'une  belle  et  savante  démonstration  de  la  spiritualité 
de  l'âme  (1).  Pour  établir  d'abord  que  l'âme  est  une  force,  M.  Magy 
se  sert  du  fait  de  l'activité  scientifique;  il  montre  tous  les  obstacles 
qui  s'opposent  à  cette  activité  :  les  exigences  de  la  vie  sociale,  les 
besoins  du  corps,  les  passions  égoïstes,  le  défaut  d'aptitude,  les  dif- 
ficultés propres  de  la  science,  chacun  de  ces  obstacles  exigeant  un 
rffort  particulier  pour  le  vaincre;  ce  ne  sont  là  que  des  efibrts  préli- 
minaires, mais  dans  le  travail  lui-même  que  d'efibrts  nouveaux  I 

(i)  M.  Magy  lit  en  ce  motnent  même  à  PAcadémie  des  Sciences  morales  tm  mémoiro 
sur  VAme,  où  il  reprend,  en  la  dé?ek>ppant,  la  démonatration  de  mm  livre. 


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L4   PHILOSOPHn   DYNÂMISTI.  83 

Autant  d'actes  d'attentkm  que  de  proposttioas  à  comprendre;  auttfit 
d*«fforis  d'invention  que  de  solmions  à  découTrîr,  sans  parler  des 
efforts  consécutifs  nécessaires  pour  conserver  la  sciefice  acquise  et 
ne  rien  perdre  de  ce  que  l'on  a  appris  ou  trouvé.  L'auteur  arrive  en- 
core aux  menées  conséquences  en  analysant  la  méthode  scientifique 
et  en  montrant  que  cette  métbode  n'est  encore  que  l'action  d'une 
force,  bien  plus,  d'une  force  une,  simple,  irréductible,  et  non  d'une 
résultante,  comme  l'enseignent  les  matérialistes.  Nous  ne  pouvons 
suivre  M.  Magy  dans  les  riches  et  savans  développemens  qu'il  donne 
ici  à  cette  preuve.  Contentons-nous  de  le  résumer  en  disant  que,  pour 
lui,  la  pensée,  sous  quelque  forme  qu'elle  s'exerce,  est  toujours  une 
synthèse,  comme  l'a  dit  Kant,  que  toute  métbode  est  ou  une  ana- 
lyse synthétique  ou  une  synthèse  analytique,  et  qu'elle  consiste 
toujours  à  aller  de  la  pluralité  à  l'unité,  ou  de  l'unité  à  la  pluralité. 
Comment  une  telle  opération  serait-elle  possible,  si  l'âme  n'était  pas 
elle-même  une  force,  et  si  elle  n'était  qu'une  résultante?  Quant  à 
l'union  du  dynamisme  cérébral  avec  l'âme  pensante,  elle  n'a  rien  de 
particulièrement  extraordinaire,  car  elle  signifie  tout  simplement 
que  l'âme  n'est  pas  une  substance  séparée,  absolument  indépen- 
dan  te,  qu'elle  est  en  rapport  avec  le  tout,  et  plus  particulièrem«it 
avec  le  système  de  forces  auquel  elle  est  naturellement  unie;  mais 
il  n'est  pas  plus  raisonnable  d'identifier  l'âme  à  son  organe  que 
l'oxygène  à  rhycbogène,  sous  prétexte  que  ces  deux  gaz  réunis  per- 
dent les  propriétés  qu'ils  manifestent  chacun  à  part.  M.  Magy  se  croit 
obligé  de  poursuivre  encore  la  notion  de  force  dans  toutes  les  autres 
sciences  antlu*opologtques ,  la  logique,  l'esthétique,  la  morale,  la 
politique  :  travail  peu  nécessaire ,  à  ce  qu'il  semble ,  toutes  ces 
sciences  n'étant  que  des  dérivations  et  des  applications  de  la  science 
de  l'âme,  mais  qui  fournit  à  l'auteur  l'occasion  de  répandre  beau- 
coup de  vues  intéressantes  sur  divers  objets. 

'Cette  grande  enquête  sur  les  sciences  humaines  une  fois  achevée, 
H.  Magy  en  cherdfô  la  contlre-épreuve  en  comparant  sa  propre  théo- 
rie avec  celles  des  plus  célèbres  philosophes  sur  les  idées  fonda- 
mentales, notamment  avec  celles  d'Aristote  et  de  Kant,  et  il  s'efforce 
d'établir  que  les  dix  catégories  du  premier  et  les  douze  catégories 
du  second  se  réduisent  toutes  à  la  notion  d'étendue  et  à  la  notion 
de  force. 

Ainsi  la  première  partie  du  problème  est  résolue;  nous  savons 
quels  sont  les  deux  principes  de  la  connaissance;  il  reste  à  chercher 
quels  sont  les  principes  de  l'existence.  Ici ,  on  serait  tenté  de  croire 
que  ce  sont  les  mêmes  de  part  et  d'autre;  mais  ce  serait,  suivant 
l'auteur,  la  plus  grave  méprise.  Les  deux  idées  fondamentales  en 
effet,  bien  loin  de  pouvoir  coexister  objectivement  dans  la  réalité, 


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8i  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

sont  dans  un  antagonisme  radical  et  s^excluent  l'une  l'autre,  de  telle 
sorte  que  l'une  des  deux  au  moins  est  subjective;  il  ne  s'agit  que  de 
savoir  laquelle  des  deux.  Quant  à  supposer  qu'elles  le  sont  toutes 
deux,  nous  verrons  bientôt  que  cela  est  impossible. 

Le  caractère  propre  de  l'étendue  est  de  tomber  sous  l'imagina- 
tion. La  force  au  contraire,  comme  l'a  dit  Leibniz,  se  conçoit,  mais 
ne  s'imagine  pas.  L'étendue  a  trois  dimensions,  la  force  n'en  a 
aucune;  il  est  vrai  qu'elle  agit  suivant  une  direction  que  l'on  peut 
représenter  par  une  ligne,  mais  les  dimensions  de  l'étendue  font 
partie  intrinsèque  de  l'étendue  elle-même,  tandis  que  la  direction 
de  la  force  est  étrangère  à  sa  notion.  En  outre  l'étendue  est  indéfini- 
ment divisible;  la  force  est  essentiellement  indivisible.  L'étendue  est 
inerte;  la  force  est  active.  Les  deux  propriétés,  étant  ainsi  opposées, 
ne  peuvent  être  attribuées  au  même  titre  au  même  objet.  Com- 
ment pourraient-elles  s'associer  ensemble?  La  force  sera-t-elle  ré- 
pandue sur  toute  la  surface  de  l'étendue,  ou  concentrée  en  un  poin,t? 
N'ayant  pas  de  dimensions,  comment  se  comportera-t-elle  par  rap- 
port à  la  dimension?  Comment  la  force  active  agira-t-elle  sur  l'é- 
tendue inerte,  et  quel  mode  d'action  peut-on  concevoir  de  l'étendue 
inerte  sur  la  force  active?  Il  y  aurait  donc  action  sans  réaction.  Me 
serait-ce  pas  revenir  aux  vieilles  cosmogonies  des  anciens,  qui  com- 
posaient la  nature  d'un  principe  mâle  et  d'un  principe  femelle, 
d'un  élément  actif  et  d'un  élément  neutre?  Toutes  ces  oppositions 
prouvent  manifestement  que  ces  deux  notions  ne  peuvent  pas  être 
réelles  à  la  fois,  et  que,  si  l'une  est  objective,  l'autre  ne  l'est  pas. 
Lequel  des  deux  termes  doit  être  tenu  pour  certain  d'une  certitude 
absolue? 

Ici  nous  croyons  pouvoir  dire  que  la  discussion  faiblit  un  peu,  et 
que  l'argumentation  n'est  plus  assez  serrée.  Au  lieu  d'une  discussion 
véritablement  approfondie  de  l'opinion  très  accréditée  aujourd'hui 
qui  nie  la  réalité  de  la  force  et  n'y  voit  qu'une  pure  dénomina- 
tion représentant  la  cause  inconnue  des  phénomènes  ou  même  une 
simple  relation  entre  les  phénomènes,  M.  Magy  se  contente  de  con- 
sidérations un  peu  trop  générales  à  notre  gré,  et  il  ne  fait  guère 
que  reprendre  les  argumens  dont  il  s'est  déjà  servi  pour  établir 
l'idée  de  force  comme  conception  de  l'esprit.  Cependant  ici  il  s'agit 
d'autre  chose  :  il  s'agit  de  la  réalité  essentielle  et  objective  Se  la 
force;  une  nouvelle  discussion,  et  plus  profonde  encore  que  la  pre- 
mière, eût  été  nécessaire,  car  c'est  là  qu'est  le  nœud  du  système. 
Quoi  qu'il  en  soit,  l'auteur  prouve  la  réalité  intérieure  de  la  force 
dans  l'âme  par  l'activité  de  la  pensée,  par  les  impulsions  de  la  pas^ 
sion  et  de  l'instinct,  par  la  lutte  contre  ces  instincts,  par  l'habitude, 
par  la  faculté  locomotrice,  par  la  force  morale.  Ce  sont  bien  là  sans 


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LA   PHILOSOPHIE   DYNAMISTE.  86 

doute  les  faits  que  l'on  devait  invoquer;  mais  il  fallait  les  soumettre 
à  une  analyse  plus  précise  et  plus  approfondie.  Voilà  pour  la  force 
au  dedans  de  nous-mêmes;  il  s'agit  de  savoir  si  elle  existe  aussi  en 
dehors  de  nous  :  le  dynamisme  psychologique  est-il  une  exception, 
une  contradiction  dans  l'univers?  ou  plutôt  n'est-il  pas  un  cas  par- 
ticulier du  dynamisme  universel?  Ici  l'auteur  invoque,  pour  prouver 
le  dynamisme  de  la  matière,  les  fttits  suivans,  déjà  njentionnés  :  l'ac- 
tion exercée  par  le  monde  extérieur  sur  notre  âme,  l'impossibilité 
de  concevoir  un  corps  sans  lui  prêter  au  moins  l'attribut  de  l'impé- 
nétrabilité, le  fait  de  la  pesanteur  qui  m'impose  un  effort  propor- 
tionné à  la  tension  du  poids,  toutes  les  actions  physiques  et  chi- 
miques, qui  toutes  paraissent  homogènes  avec  la  pesanteur,  puisque 
cette  action  est  toujours  comparable  à  celle  d'un  poids,  puisque  la 
chaleur,  la  lumière,  l'électricité,  sont  des  agens  mécaniques,  c'est- 
à-dire  des  causes  de  mouvemens  ou  d'équilibre,  et  par  conséquent 
des  forces.  Tous  ces  faits  nous  prouvent  que  le  monde  est  un  vaste 
dynamisme,  un  système  de  forces,  et  que  sa  réalité  n'est  que  son 
activité. 

Ainsi  la  force  est  un  élément  substantiel  et  réel,  soit  au  dedans, 
soit  en  dehors  de  nous;  il  s'ensuit,  d'après  ce  qui  a  été  dit  plus 
haut,  que  l'étendue  est  ime  notion  subjective  dont  il  ne  s'agit  plus 
que  d'expliquer  l'origine.  L'étendue  est  perçue  par  deux  de  nos  sens, 
par  la  vue  et  par  le  toucher.  Il  y  a  donc  deux  étendues,  une  étendue 
tactile  et  une  étendue  visible;  l'une  et  l'autre,  pour  être  perçues, 
supposent  trois  condittons,  une  cause  physique,  une  cause  physio- 
logique, une  cause  psychologique  :  d'abord  le  contact  d'un  corps  ex- 
térieur, puis  la  transmission  d'une  certaine  impression  au  cerveau 
par  le  moyen  des  nerfs,  enfin  la  perception  de  cette  impression  par 
l'âme.  Or  nul  contact  sans  une  certaine  action  du  corps  extérieur  sur 
nos  organes,  nulle  impression  physiologique  sans  une  certaine  action 
et  énergie  propre  des  nerfs,  nulle  sensation  sans  un  certain  degré 
d'attention.  La  perception  de  l'étendue  n'est  donc  que  la  résultante 
d'un  certain  conflit  de  forces.  Dès  lors  pourquoi  n'admettrait-on  pas 
que  l'étendue  n'est  autre  chose  que  le  produit  de  la  réaction  de  l'âme 
contre  l'action  des  forces  extérieures,  en  un  mot  qu'elle  n'est  qu'une 
intuition  psychologique?  C'est  là  une  vérité  aujourd'hui  démontrée 
pour  chacune  de  nos  sensations.  Jl  est  établi  que  la  saveur,  la  cou- 
leur, l'odeur,  ne  sont  que  les  réactions  de  chaque  système  de  nerfs 
(optique,  gustatif,  olfactif),  et  il  ne  s'agit  que  d'assimiler  l'étendue 
aux  autres  sensations.  Ajoutez  à  cela  que,  la  lumière  étant  reconnue 
d'un  commun  accord  comme  phénomène  subjectif,  comment  n'en 
seràit-il  pas  de  même  de  l'étendue,  qui  l'accompagne  nécessaire- 
ment et  qui  en  est  en  quelque  sorte  le  support?  L'expérience, 


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86  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

dit-on,  atteste  la  réalité  de  Tétcodue;  mm,  elbe  n'en  atteste  qne  la 
perception.  De  même  que  nous  localisons  dans  nos  organes  des  sen- 
sations qui  n'ont  pu  ôtre  perçues  que  dans  le  cerveau,  de  même  now» 
localisons  en  dehors  de  nous  l*ét«ndue  perçtpe  en  d«dans.  Or  les^  faits 
s^expliquent  tout  aussi  bien  dans  cette  bypocbèse  que  dans  celte  de 
la  réalité  de  l'étendue. 

Si  retendue  n'est  qu'une  intuition  subjective,  ime  manifestatioii 
de  la  force,  il  s'ensuit  que  les  corps,  qui  sont  des  composés,  ne  peu- 
vent être  composés  que  de  forces  et  non  d'atomes;  car  ou  ces  atome» 
sont  purement  étendus  et  sans  force,  ce  qui  est  contraire  à  la  notion 
même  de  la  matière,  qui  est  active,  puisqu'elle  exerce  une  action, 
ou  ils  sont  à  la  fois  étendus  et  doués  de  force,  ce  qui  est  contra- 
dictoire, comme  on  l'a  vu.  L'auteur  rencontre  kî  l'hypothèse  de  l'ato- 
misme  chimique,  qui  seul,  dit-on,  peut  expliquer  les  deux  lois  fond»- 
mentales  de  la  chimie,  la  loi  des  proportions  multiples  et  celle  des 
proportions  définies;  mais  ces  lois  n'expriment  .en  définitive  que  des 
rapports  pondéraux,  et  signifient  sewlement  que  tel  poids  déterminé 
d'un  corps  s'unit  à  tel  poids  déterminé  d'un  autre  corps,  que  de 
plus  les  poids  divers  d'un  même  corps  qui  s'associent  à  un  poids 
constant  d'un  autre  corps  sont  entre  eux  dans  des  rapports  simples 
et  constans.  Or  ces  loi»  subsistent  tout  aussi  bien  dans  l'hypothèse 
des  forces  que  dans  celle  des  atomes. 

Après  avoir  expliqué  la  notion  d^étendue  corporelle  par  l'action 
des  forces  extérieures  sur  l'âme  et  la  réaction  de  celle-ci,  M.  Magy 
explique  très  ingénieusement  l'idée  d'espace  ou  d'étendue  incorpo- 
relle par  l'action  directe  des  forces  organiques  sur  l'âme  et  la  réac- 
tion de  l'âme  sur  ces  forces  mêmes.  L'âme  est  en  effet  associée  d'une 
manière  continue  à  un  système  particulier  de  forces  qui  est  son 
corps,  et  elle  est  dans  un  rapport  d'action  et  de  réaction  incessant 
avec  ce  système.  Si  la  représentation  de  l'étendue  naît  du  conflit 
des  forces  en  général,  il  doit  y  avoir  une  représentation  de  l'étendue 
indépendante  de  l'action  des  forces  externes ,  et  qui  vient  du  com- 
merce constant  entre  l'âme  et  le  corps.  L'espace  sera  donc  immanent 
à  l'âme,  inséparable  de  l'âme,  inné,  comme  on  dit,  tout  aussi  bien 
que  l'union  de  l'âme  et  du  corps  est  en  quelque  sorte  innée,  puisque 
nous  n'avons,  jamais  fait  l'expérience  d'un  autre  état.  M.  Magy 
montre  avec  finesse  et  habileté  comment  son  hypothèse  répond  aux 
caractères  propres  à  la  notion  d'espace,  et  il  réfiite  fortement  l'hy- 
pothèse de  Leibniï  et  celle  de  Kant.  Cette  partie  du  Hvre,  que  nous 
ne  pouvons  qu'indiquer,  est,  à  notre  avis,  celle  où  l'auteur  a  mcMi- 
tré  le  plus  de  pénétration  et  d'originalité  philosophique. 

Si  l'étendue,  l'espace  et  toutes  les  qualités  des  corps,  c'est-à-dire 
toutes  les  images  que  nous  nous  faisons  des  choses ,  sont  les  actes 


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LA  PHILOSOPHIE  DYKAMI8TE.  87 

de  notre  esprit,  l'auteur  pourrait  tout  aussi  bien  dire  que  Scho- 
penhauer  :  «  Le  monde  est  ma  représentation,  »  et,  en  forçant  le 
sens  des  mots,  en  appelant  volonté,  avec  le  philosophe  allemand,  c 
que  tout  le  monde  appelle  force,  c'est-à-dire  l'activité  inhérente  aux 
choses,  il  dirait  encore  avec  le  même  auteur  :  n  Le  monde  est  vo- 
lonté; »  si  l'on  réunit  enfin  les  deux  idées,  le  mcmde  sera  la  volonté 
objective  devenue  objet  de  représentation,  die  Welt  ah  WiUe  und 
Variiellung.  Dn  tel  système  pourra  être  caractérisé  comme  Test  en 
Allemagne  le  système  de  Schopenhauer,  à  savoir  comme  un  réa- 
lisme idéaliste.  Deux  différences  profondes  séparent  cependant  le 
dynamisme  de  M.  Magy  et  celui  du  philosophe  de  Francfort. 

La  première,  c'est  que  pour  Schopenhauer  il  n'y  a  qu'une  seule 
force;  la  volonté  est  une,  et  les  individus  ne  sont  que  des  momens, 
des  accidens,  des  apparitions  successives  de  cette  volonté.  Pour 
M.  Magy  au  contraire ,  plus  fidèle  au  point  de  vue  leibnizien ,  les 
forces  sont  des  élémens  individuels,  des  simples,  dont  la  réunion 
forme  des  composés;  l'âme  est  un  de  ces  élémens  simples,  et  elle  se 
distingue  du  corps  non-seulement  par  la  supériorité  de  ses  attri- 
buts, mais  comme  le  simple  se  distingue  da  composé.  En  outre, 
pour  Schopenhauer,  la  force  est  antérieure  à  l'intelligence,  la  faculté 
représentative  n'est  qu'un  accident  de  la  volonté;  par  conséquent 
la  volonté  prise  en  elle-même  n'est  pas  une  intelligence,  elle  est  ab- 
solument irrationnelle  et  inconsciente.  Pour  le  philosophe  français 
au  contraire,  l'intçlligence  est  la  plus  haute  expression  de  la  force. 
La  force  en  soi  doit  donc  être  aussi  intelligence  en  soi.  Ainsi  le  dy-^ 
namisme  de  Schopenhauer  est  un  dynamisme  panthéiste  ou  même 
athée,  tandis  que  le  dynamisme  de  M.  Magy  est  spiritualiste  et 
théiste.  ((  Eh  quoil  s'écrie  l'auteur  dans  une  page  vraiment  élo- 
quente, n'existe-t-il  aucune  intelligence  qui  soit  non-seulement  rai- 
sonnable, mais  la  raison  même?,  La  pure  essence  dei^  choses,  qui 
déjà  dans  le  champ  de  l'étendue  se  traduit  par  tant  de  merveilles  à 
la  lumière  de  ce  soleil  visible,  est-elle  inaccessible  à  tous  regards, 
plongée  de  toute  éternité  dans  des  ténèbres  sacrilèges?  Cette  na- 
ture qui  s'ignore,  qui  ne  sait  pas  qu'elle  est  digne  du  regard  d'un 
dieu,  retient-elle  en  soi,  comme  dans  un  abîme,  le  principe  interne 
de  sa  beauté  sans  aucun  témoin  qui  le  voie  de  la  claire  vue,  qui  le 
contemple  à  découvert  et  sans  voiles?  Pour  moi,  cette  pure  intelli- 
gence, à  qui  est  présent  tout  intelligible,  qu'elle  embrasse  et  pé- 
nètre sans  effort  par  une  intuition  toute-puissante,  j'essaie  en  vain 
de  supposer  sa  non-existence,  contraint  de  reconnaître  par  une  évi- 
dence irrésistible  que  de  la  part  d'un  être  pensant  le  comble  d%  la 
déraison  est  de  supposer  que  la  raison  n'est  pas,  » 


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88  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

IL 

Si  nous  cherchons  à  caractériser  les  traits  essentiels  de  ce  que 
nous  appelons  Técole  dynamiste,  nous  pouvons  dire  qu'ils  se  ramè- 
nent à  trois  points  principaux.  Cette  école  fait  prévaloir  l'idée  de 
force  sur  l'idée  de  substance,  et  même,  avec  Leibniz,  elle  ramène 
en  général  la  substance  à  la  force.  En  second  lieu,  elle  ne  voit  dans 
l'étendue  que  le  mode  d'apparition  de  la  force,  et  elle  compose  les 
corps  d'élémens  simples  et  inétendus  plus  ou  moins  analogues,  sauf 
le  degré,  à  ce  qu'on  appelle  l'âme;  enfin  elle  voit  dans  les  forces 
non  pas  seulement,  comme  les  savans,  des  agens  généraux,  ou  les 
modes  d'action  d'un  agent  universel,  mais  des  principes  individuels, 
à  la  fois  substances  et  causes,  qui  sont  inséparables  de  la  matière, 
qui  constituent  la  matière  même.  Le  dynamisme  ainsi  entendu  n'est 
que  le  spiritualisme  universel. 

On  voit  que  la  doctrine  repose  tout  entière  sur  la  notion  métaphy- 
sique de  la  force,  entendue  comme  une  entité  effective,  substan- 
tielle, individuelle,  fort  différente  par  conséquent  de  ce  que  les 
savans  appellent  des  forces,  c'est-à-dire  des  causes  indéterminées, 
absolument  inconnues  dans  leur  essence,  qui  ne  se  manifestent  que 
par  leurs  effets,  et  qui  ne  sont  guère  que  les  formules  abrégées  de 
chaque  classe  irréductible  de  phénomènes.  Telle  est  du  moins  la 
tendance  qui  parait  dominer  de  plus  en  plus  dans  l'esprit  des  sa- 
vans, au  point  même  que  quelques-uns  d'entre  eux  ont  été  jusqu'à 
croire  que  ce  résidu  métaphysique,  si  peu  qu'il  en  reste  encore, 
peut  et  doit  être  lui-même  absolument  éliminé  et  remplacé  par  des 
signes  mathématiques.  En  même  temps  que  cette  disposition  se 
manifestait  chez  les  savans,  le  même  mouvement  se  produisait  en 
métaphysique,  et  le  positivisme  français,  de  même  que  l'eippirisme 
anglais,  renouvelant  ou  continuant  la  vieille  philosophie  de  Gon- 
dillac  et  de  Hume,  s'efforçait  de  ramener  la  notion  de  force  ou  celle 
de  cause  à  un  simple  litre  nominal ,  utile*  sans  doute  pour  les  no- 
menclatures des  philosophes  et  des  savans,  mais  n'ayant  pas  plus 
de  valeur  intrinsèque  que  la  vertu  dormitive  qui  fait  dormir,  ou  la 
vertu  pulsifique  qui  fait  battre  le  pouls.  Il  sera  donc  intéressant  et 
il  sera  nécessaire  d'étudier  ce  double  point  de  vue,  si  l'on  veut  se 
rendre  compte  de  la  signification  et  de  la  valeur  du  dynamisme  en 
philosophie. 

Il  faut  remonter  plus  haut,  et  nous  replacer  par  la  pensée  à  ce 
moment  décisif  de  la  pensée  moderne  où  Descartes,  rompant  défmi- 
tivement  avec  la  physique  péripatéticienne,  déclarait  que  tous  les, 
phénomènes  de  l'univers  corporel  pouvaient  s'expliquer  par  la  ma- 


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LA   PHILOSOPHIE   DYNAMISTE.  89 

tière  et  le  mouvement.  C'était  dire,  la  matière  elle-même  n'étant 
que  la  substance  étendue,  que  tous  les  phénomènes  sont  géométri- 
ques et  mécaniques,  et  que  tout  ce  qui  n'est  pas  géométrique  ou 
mécanique  est  pure  fiction  de  l'entendement,  superstition  scolas- 
tique,  jargon  et  non-sens.  La  physique,  jusque-là  sous  la  domination 
d'Aristote,  s'était  surtout  occupée  des  qualités.  Avec  Descartes  et 
Galilée  (1),  la  physique  se  préoccupa  surtout  de  la  quantité;  elle 
devint  de  plus  en  plus  la  mesure  des  phénomènes.  A  la  voix  de  Des- 
cartes, les  vieilles  qualités  occultes  du  moyen  âge  s'enfuirent  comme 
des  ombres  qui  craignent  le  jour.  Les  formes  substantielles^  les  ac- 
cidens  réels  y  les  antipathies  et  les  sympathies  ^  je  ne  sais  quels 
monstres  scolastiques  qui  formaient  un  monde  dans  le  monde,  et 
dont  se  repaissait  l'imagination  alourdie  des  vieux  docteurs  en 
même  temps  que  l'imagination  aventureuse  des  illuminés  et  des 
charlatans,  de  telle  sorte  qu'aucune  limite  précise  n'avait  pu  être 
fixée  entre  la  physique  et  la  magie,  —  tous  ces  agens  mystérieux, 
équivoques,  produits  bâtards  de  l'abstraction  et  du  rêve,  furent 
exorcisés ,  et  la  science  dans  sa  vraie  idée  s'empara  pour  la  pre- 
mière fois  des  esprits.    . 

Cependant,  si  la  physique  de  Descartes  était  dans  la  vraie  voie  en 
substituant  des  notions  claires  à  de  pures  abstractions,  elle  s'en 
éloignait  d'autre  part  et  restait  dans  les  voies  de  la  science  d'ima- 
gination par  le  peu  d'attention  qu'il  donnait  aux  phénomènes  parti- 
culiers. Il  avait  raison  de  croire  que  la  physique  devait  devenir  géo- 
métrique et  mécanique;  mais  son  erreur  était  de  commencer  par 
là.  Avant  de  réduire  les  phénomènes  à  la  quantité,  il  faut  les  con- 
naître tels  qu'ils  sont,  et  la  simplicité  des  ressorts  se  cache  pour  nos 
sens  sous  la  complexité  infinie  des  effets.  Ce  sont  ces  effets  que 
Descartes  n'avait  pas  eu  le  tempfe  d'étudier,  construisant  tout  a 
priori  à  la  manière  des  anciens  sages.  De  là  la  fragilité  de  sa  con- 
struction ;  de  là  la  chute  de  cet  édifice  magnifique,  dont  il  ne  sub- 
siste aujourd'hui  que  quelques  débris  admirables  qui  défient  l'ou- 
trage du  temps. 

li'erreur  de  Descartes  avait  été  le  dédain  de  l'expérience,  et  par 
suite  la  simplification  prématurée  des  causes.  Le  progrès  de  la 
science  se  fit  donc  nécessairement  en  sens  inverse  :  la  méthode 
expérimentale,  plus  précise,  mettant  en  relief  la  différence  des  phé- 
nomènes, dut  nécessairement  ramener  la  diversité  des  causes,  et, 
comme  il  était  trop  tôt  pour  avoir  recours  à  des  explications  mé- 
caniques, très  discréditées  d'ailleurs  par  l'abus  des  cartésiens,  ces 
causes  durent  être  considérées  comme  autant  de  qualités  de  la  ma- 

(i)  Noos  ne  noas  engageons  pas  dans  la  question  historiqoe  de  saroir  dans  qneUe 
mesnre  ces  deux  grands  génies  ont  contribué  à  cette  rérolation.  Voyez  sur  ce  point 
le  sayant  travail 'de  M.  Ch.  Thorot  sur  VRutoire  du  principe  d'ArcMmède, 


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00  KETUE   DES   DEUX  MtlIVDES. 

tiëre.  Ce  fut  en  quelque  sorte  un  retour  aux  qualités  occultes,  et 
c^était  encor»  à  Taide  de  ce  vieil  épouvantail  que  les  cartésieus  sv- 
rannés  du  xtiii^  siècle  s'opposaiait  aux  progrès  les  plus  évidens  et 
les  mieux  démontrés.  C'est  ainsi  par  exemple  que,  ne  démêlant  pas 
bien  dans  la  théorie  newtonienne  de  l'attraction  uni\^rselle  la  par- 
tie certaine,  fondée  sur  Texpérience  et  le  calcul,  de  la  partie  hypo- 
thétique et  conjecturale,  ils  rejetèrent  la  théorie  tout  entière  comme 
suspecte  de  retour  aux  qualités  occultes,  et  ce  préjugé  était  si  fort 
que  Leibniz  lui-même,  que  sa  théorie  dynamique  devait  rendre 
plus  accessible,  refusa  toujours  d'admettre  a  les  attractions  de 
loin ,  »  comme  incompatibles  avec  l'idée  que  nous  devons  nous 
faire  de  la  matière.  Enfin,  lors  même  que  l'évidence  mathématique 
eut  forcé  les  deux  partis  à  tomber  d'acoord  des  faits  et  des  lois,  le 
débat  continua  pendant  tout  le  siècle  entre  les  impidsionistes  et 
les  attractionistes;  les  premiers  voulaient  tout  ramener  au  phéno- 
mène du  choc;  les  seconds,  et  parmi  eux  les  plus  grands,  d'Alem- 
bert  par  exemple,  se  refusaient  à  admettre  que  l'attraction  put  s'ex- 
pliquer par  les  lois  du  mouvement,  et  aflSrmaient  qu'elle  est  une 
qualité  primordiale  immédiatement  déposée  dans  la  matière  par  le 
créateur;  d'autres  enfin,  coQime  Euler,  déclaraient  que  le  débat  ne 
signifiait  rien  :  «  qu'un  chariot  fiit  tiré  par  devant,  ou  poussé  par 
derrière,  c'était,  disait-il,  exactement  la  même  chose  (1).  » 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  incontestable  que  le  triomphe  de  l'attrac- 
tion, c'est-à-dire  d'une  qualité,  en  apparence  au  moins,  irréductible 
à  la  mécanique,  fut  une  sorte  de  revanche  des  qualités  occultes 
contre  le  mécanisme  cartésien.  Sans  doute  il  y  avait  une  grande 
différence  entre  l'attraction  et  les  entités  scolastiques ,  car  elle  r^ 
présentait  des  effets  réels -et  des  lois  incontestables;  sans  doute, 
l'attraction  une  fois  supposée,  tout  s'expliquait  mécaniquement  et 
mathématiquement,  mais  la  cause  elle-même  semblait  échapper  au 
mécanisme  et,  si  elle  était  réelle,  supposait  dans  la  matière  une 
sorte  de  spontanéité  vitale  absolument  irréductible  à  l'étendue  et 
au  mouvement. 

Ce  fut  bien  autre  chose  lorsque  les  grands  travaux  de  Lavoisier 
et  de  Berthollet  eurent  révélé,  dans  les  faits  les  mieux  observés  et 
les  plus  rigoureusement  pesés,  une  attraction  d'un  autre  ordre  ap- 
pelée affinitéy  qui  nous  révèle  des  phénomènes  bien  plus  extraordi- 
naires et  une  sorte  de  psychologie  minérale,  les  corps  étant  doués 
d'une  sorte  de  faculté  de  choisir,  se  mariant  aux  uns,  repoussant 

(1)  n  est  à  remirqiitt  qa%  Ntwtoa  lai-m^oie  ^ait  pkitôt  inpolsioniste  qu*attractk>> 
ai»U  :  Quamvis  forta$tê,  dit-il,  ti  physici  loquamur,  vêritàs  dicantur  impdlsus;  et  il 
intlinaità  ozpliqatr  rattvactîoii  comme  an  moQ\'emeitt  de  Téther  cootie  les  ptonôtes; 
«iik  les  iiewtoniens  rejetèrent  absolument  cette  hypothèse  que  Lesage  de  Génère  fit 
rerivre  à  la  fin  du  xvni*  aiècle. 


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U  PHILOSOPHIE  DYNAMISTE.  91 

les  autres,  ayintcies  amours,  des  répulsions,  dts  indifférences^  pas*- 
sani  du  mariage  au  ctivorce^  du  divorce  à  de  nouveaux  mariages, 
nous  donnant  en  un  mot  le  spectacle  de  choix  aveugles,  mais  pré- 
cis et  infaillibles,  qui  rappellent  la  mécanique  des  paMions,  lor^|[ue 
la  volonté  n'intervient  pas  pour  en  gouverner  le  jeu,  au  point  qu'un 
grand  poète  n'a  eu  pour  ainsi  dire  qu^à  retourner  la  métaf^ore  et 
opplicper  à  la  psychologie  la  langue  <:hiinique  tirée  de  la  psycho- 
logie môme  pour  nous  peiadre,  dans  ses  Affinités  électives^  le  ta- 
bleau subtil  et  médiocrement  intéreœant,  mais  savamment  étudié, 
de  cette  chimie  des  âmes,  où  les  combinaisons  s'appellent  amours, 
•et  les  dissociations  rupture  et  oubli. 

Ce  que  Newton  avait  fait  pour  la  mécanique  céleste,  Berthollet 
pour  la  chimie,  Haller  fe  iit  pour  la  physiologie,  et  Firritabilité  pa- 
rut une  propriété  de  la  matière  vivante,  aussi  irréductible  que  l'at- 
tracdon  universelle  ou  l'affinité  chimique.  JBnân,  sans  insister  sur 
un  point  que  ThistoiFe  des  sciences  dénxmtrerait  solidement,  on 
peut  dire  que  tout  le  travail  du  xvni*  siècle  a  été  de  multiplier  les 
forces,  comme  celui  du  xvii«  siècle  avaif  été  de  les  réduire,  EÎq  même 
temps  qu'on  multipliait  les  forces,  on  multipliait  aussi  les  agens,  et 
les  substances  occultes  appelées  fiuides  croissaient  dans  la  mtoie 
proportion  que  les  causes  occultes.  Sans  doute  les  vrais  savans  ne 
s'y  trompaient  pas;  mais  il  est  impossible  à  l'esprit  humain  d'^n- 
ployer  des  mots  dans  y  attacher  des  idées,  et  sans  iinîr  par  en  sub- 
stantialiser  l'objet.  Aussi,  quoique  la  science  dans  sa  partie  expéri- 
mentale et  phénoménale  fût  de  plus  en  plus  exacte  et  rigoureuse, 
elle  tendait  à  retourner  dans  sa  partie  théorique  et  hypothétique  à 
l'ontologie  abstraite  des  scolastiqiies.  Le  nombre  des  forces  allait 
toujours  croissant,  et  c'était  à  qui  en  découvrirait  une  nouvelle  (!)• 

Tel  était  l'état  de  la  science  dans  la  première  partie  de  notre  siècle; 
bientôt  un  mouvement  en  sens  inverse  allait  commencer,  longtemps 
ignoré  et  mal  compris  de  ceux-là  mêmes  qui  en  étaient  les  promo- 
teurs, mais  qui  est  devenu  aujourd'hui  manifeste  aux  yeux  de  tous, 
au  point  que  Timagination  impatiente  anticipe  bien  au-delà  de  ce 
que  l'expérience  a  révélé,  tel  cependant  qu'il  ne  peut  être  contesté 
par  personne.  Cette  tendsmce,  c'est  la  réduction,  la  simplification 

(1)  Voyez  la  Physique  de  Biot  (Paris  1816)  et  môme,  beaucoop  pluB  récemment,  k 
Chimie  de  Pelouze  (1850).  —  Voici  par  exemple,  suiTant  ce  dernier,  les  forces  qui  se 
manifestent  dans  les  actions  chimiques,  n  y  en  a  de  trois  sortes  :  les  forces  chimiqttês, 
les  forces  physiqtées  et  les  forces  mécaniques.  Les  forces  chimiques  sont  la  cohésion  et 
Vafftnùé.  L'affinité  est  de  dçax  sortes  :  l'affinité  êimpk  et  Taffinîté  û'antaçoniswie.  — 
Gelle-d  «e  divise  en  loroe  comburcmU  et  force  combustible,  force  tidde  «t  force  aiœh 
linê.  Les  forces  physiques  sont  :  la  force  expfimstve  de  la  chaleur,  la  force  électrO' 
positive  et  électro-négative,  la  lumière,  une  force  inconnue  agissant  au  contact.  Les 
forces  mécaniques  sont  :  la  force  de  diviston,  la  foKO  de  compression  et  la  force  de 
pesanteur. 


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92  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

des  causes,  en  un  mot  le  retour  au  principe  cartésien  avec  cette 
différence,  que  ce  qui  n'était  chez  Descartes  qu'hypothèse  et  con- 
struction a  priori^  divination  du  génie,  s'appuie  aujourd'hui  sur 
l'expérience  et  le  calcul,  sur  les  méthodes  les  plus  fines  et  les  plus 
profondes. 

On  a  cent  fois  décrit  depuis  quelques  années  ce  grand  mouvement 
de  la  science  moderne,  qui  depuis  Ampère  jusqu'à  nous  a  emporté 
les  esprits  dans  la  voie  de  l'unité,  comme  nos  pères  l'avaient  été  dans 
la  voie  de  la  diversité  :  Ampère  et  Faraday  ramenant  l'électricité  et 
le  magnétisme  à  un  même  agent,  à  des  lois  identiques,  et  les  trans- 
formant l'un  dans  l'autre;  Yung  et  Fresnel  donnant  définitivement 
l'avantage  à  l'hypothèse  de  Descartes  et  de  Huyghens  sur  celle  de 
Newton,  et  réduisant  la  lumière  à  un  mouvement  ondula toh-e  de  ce 
que  Descartes  appelait  la  matière  subtile,  et  que  nous  appelons 
éther;  Melloni  et  ses  successeurs  reproduisant  sur  la  chaleur  toutes 
les  expériences  faites  sur  la  lumière,  et  trouvant  partout  des  résul- 
tats identiques;  enfin  Joule,  Mayer,  Glausius,  déterminant  avec  une 
précision  mathématique  le  parallélisme  de  la  chaleur  et  du  mouve- 
ment, et  leur  équivalent  par  une  quantité  constante.  A  mesure  que 
ces  rapports  merveilleux  se  faisaient  découvrir,  l'esprit  des  savans 
s'éloignait  de  plus  en  plus  du  polythéisme  scientifique  de  l'âge  pré- 
cédent. Ce  ne  fut  pas  du  premier  coup  que  cette  révolution  philo- 
sophique s'accomplit;  il  fallut  que  l'esprit  s'y  habituât  peu  à  peu. 
D'abord  on  parla  de  corrélation  des  forces,  puis  de  transformation 
des  forces;  on  arriva  enfin  à  prononcer  le  mot  d'identité.  Une  fois 
dans  cette  voie,  l'imagination  ne  devait  plus  reconnaître  aucun  frein, 
et,  de  réduction  en  réduction,  il  fallut  que  tout  fût  identique,  uni- 
forme, tant  il  est  facile  et  séduisant  de  ramener  tout  à  tout,  tant 
cette  formule  est  commode  pour  tout  savoir  sans  avoir  appris  !  Une 
fois  lancée  dans  l'opinion'publique,  une  telle  hypothèse  offrait  trop 
d'avantages  à  la  demi-science  pour  qu'elle  ne  devint  pas  populaire. 
Les  vrais  savans  s'en  tenaient  à  ce  qui  était  démontré,  et  évitaient 
d'aller  au-delà;  mais  les  savans  qui  se  piquaient  de  philosophie 
et  les  philosophes  qui  se  piquaient  de  science  allaient  jusqu'au 
bout,  et  ne  voyaient  plus  dans  l'univers  tout  entier,  y  compris  le 
monde  de  la  vie,  de  la  liberté  et  de  la  pensée,  qu'un  grand  phéno- 
mène de  mouvement. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  exagérations,  qui  n'appartiennent  qu'in- 
dh-ectement  à  notre  sujet,  ce  qui  était  rigoureusement  démontré  suf- 
fisait pour  établir  que  des  causes  longtemps  présumées  différentes 
étaient  essentiellement  identiques,  d'où  l'on  pouvait  au  moins  con- 
jecturer sans  contradiction  que  les  autres  causes,  jusque-là  ré- 
fractaires  à  toute  identification ,  pourraient  se  réduire  et  se  con- 
fondre ultérieurement.  Ce  qu'on  appelle  causes  ou  forces  dans  les 


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LA  PHIL080PHIB   DTNAMI8TE.  93 

sciences  physiques  n'était  donc  que  des  hypothèses  provisoires, 
destinées  à  représenter  certains  groupes  de  phénomènes  provisohre- 
ment  irréductibles,  mais  destinées  aussi  à  s'effacer  progressivement 
et  à  disparaître  les  unes  dans  les  autres,  n'étant  par  conséquent 
que  des  étiquettes,  des  signes  de  nomenclature,  des  expressions 
conventionnelles  sans  valeur  objective.  Or,  s'il  en  était  ainsi  des  di- 
verses forces  reconnues  jusqu'ici,  pourquoi  n'en  serait-il  pas  ainsi  de 
la  force  elle-même,  et  la  science  a-t-elle  besoin  de  cette  dernière 
entité  plus  que  de  toutes  les  autres?  L'idée  de  force  ne  serait-elle 
donc  autre  chose,  malgré  la  haute  autorité  de  Leibniz,  qu'une  pure 
abstraction,  un  signe,  une  inconnue,  ou  encore,  si  l'on  veut,  une 
notion  métaphysique  qu'il  faut  laisser  aux  philosophes,  habitués  à 
se  nourrir  de  ces  viandes  creuses,  mais  dont  la  science  proprement 
dite  n'a  que  faire,  et  qui  même  contredit  la  notion  de  la  matière  en 
lui  prêtant  une  sorte  de  faculté  que  l'on  ne  rencontre  que  dans 
l'ftme,  et  qui  ne  se  révèle  qu'à  la  conscience?  Ce  point  de\ue  ne 
serait  pas,  comme  on  le  voit,  la  négation  absoli^  de  l'idée  de  force 
prise  en  soi,  il  se  contenterait  de  l'éliminer  de  la  science  positive, 
comme  la  dernière  des  qualités  occultes  et  la  source  même  de  toutes 
les  qualités  occultes. 

C'est  ce  dernier  point  de  vue  qu'un  illustre  savant,  M.  H.  Sainte- 
Claire  Deville,  a  développé  récemment  dans  son  enseignement  de  la 
Sorbonne  (1).  Suivant  lui,  la  notion  de  force  est  inutile;  on  peut 
s'en  passer,  du  moins  en  chimie,  et  la  remplacer  par  une  expression 
mathématique,  la  quantité  de  mouvement.  Partout  où  l'on  parle  de 
force,  on  dira  quantité  de  mouvement,  et  le  résultat  sera  le  même. 
Or  il  y  a  tout  profit  à  remplacer  une  notion  obscure  et  vague,  plus 
métaphysique  que  physique,  par  une  notion  mathématique  d'une 
signification  déterminée.  M.  Sainte-Claire  Deville  croit  en  outre  que 
l'affinité  chimique,  aussi  bien  que  toute  autre  qualité  occulte,  doit  se 
ramener  à  un  mode  du  mouvement,  et  il  croit  avoir  fait  un  pas  im- 
portant dans  cette  voie.  Enfin  sa  principale  raison  est  que  la  notion 
de  force  est  empruntée  à  là  psychologie  et  implique  la  notion  d'une 
volonté.  C'est  donc  un  véritable  anthropomorphisme  que  d'attribuer 
la  force  à  la  matière.  Il  est  facile  de  reconnaître  dans  cette  habile 
discussion  deux  courans  d'idées  qui  ne  sont  pas  de  la  même  source 
et  qui  aboutissent  cependant  au  même  but,  d'une  part  le  courant  po- 
sitiviste et  nominaliste,  qui  réduit  la  force  à  n'être  qu'une  expres- 
sion verbale,  et  de  l'autre  le  courant  du  spiritualisme  cartésien  qui, 
n'admettant  rien  de  conunun  entre  la  matière  et  l'esprit,  ne  permet 
pas  de  transporter  à  Tune  les  attributs  de  l'autre.  C'est  avec  ces 
deux  tendances  que  le  dynamisme  leibnizien  est  tenu  de  s'expliquer. 

(1)  Revue  iei  cour$  Mcientifiq^ies,  11  jAnrier  1868. 

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9&  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

Pour  ce  qui  est  d'abord  de  la  théorie  de  Tunité  des  forces,  <|ui 
conduit  les  uns,  comme  qu  Ta  vu,  à  uoe  sorte  de  panthéiama  ^y- 
sique,  et  les  autres  à  l'élimiiiation  rnênie  de  l'idée  de  feroe,  il  s'en 
faut  que  cette  théorie  soit  aussi  éviileoie  qu'elle  le  paratit  à  ses  par- 
tisans passionnés.  Sans  parler  des  démentis  qu'elle  reçoit  encore  de 
rexpérience,  et  qui  peuvent  n'être  que  provisoires^  mais  qui  suffi- 
sent cependant  jusqu'à  iKwtvel  ordre  pour  tenir  1a  théorie  en  échec, 
je  dis  même  que  théoriquement  et  a  priori  le  principe  de  l'identité 
absolue  soulève  de  grandes  diflicultés,  car,  après  avoir  montré  que 
tout  est  identique,  il  restera  toujours^  expliquer  cianment  il  peut  y 
avoir  quelque  chose  de  différent,  et  n'oublions  pas  que  sans  diffé- 
rences il  n'y  a  rien.  L'antiquité,  dès  les  premiers  temps  de  la  spé- 
culation philosophique,  ^  eu  la  tentation  de  l'unité  absolue;  mais 
cette  conception  a  échoué  devant  l'impossibilité  d'expliquer  le  nom- 
bre, la  multitude,  la  diversité.  Tandis  que  les  uss  disaient  que  tout 
est  un  (d'une  unité  absolue  et  sans  différence),  que  les  autres  di- 
saient que  tout  est  multiple,  d'une  multitude  infinie  et  sans  fond, 
la  grande  philosophie  de  Platon  et  d'Aristote  a  compris  la  nécessité 
de  placer  à  l'origine  des  d^ses  le  rq}port  primitif  et  indissoluble 
de  l'un  et  du  plusieurs  (to  ?v  xal  toc  xoXXa).  Il  y  aura  toujours  une 
diversité  primitive  coexistant  avec  l'unité  absolue,  et  l'unité  de 
principe  impliquera  toujours  la  pltiraliié  des  manifestations.  Qui 
sait  n^me  si,  au-delà  de  ces  identités  apparentes  dont  la  science 
est  enivrée  à  l'heure  qu'il  est,  cette  même  science,  en  -creusant  plus 
avant,  ne  verra  pas  reparaître  un  monde  d'oppositioiis  et.de  diffé- 
rences qui  nous  échappent?  Sans  doute,  c'est  l'unité  qui  aura  tou- 
jours raison  en  dernier  résscn-t,  et  qui  en  a  janmis  douté?  mais  il 
faut  bien  en  définitive  que  la  différence  conmienoe  quelque  part,  et 
là  où  elle  a  sa  source,  l'hypothèse  de  l'unité  absolue  des  forces  est 
en^défaut. 

Il  faut  d'ailleurs  bien  distinguer  iés  forces  et  la  force.  De  ce  qu'il 
serait  étabU  par  l'expérience  que  tous  les  phénomènes  peuvent  se 
ramener  les  uns  aux  autres  par  des  transformations  insensibles,  on 
peut  bien  en  conclure  qu'il  n'y  a  qu'une  force,  mais  non  pas  qu'il 
n'y  en  a  pas  du  tout.  On  peut  se  tromper  sur  le  nombre  et  la  na- 
ture des  causes;  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il  n'y  ait  pas  de  cause.  Tout 
peut  s'expliquer  mécaniquenfient,  disait  Leibniz,  excepté  le  méca- 
nisme lui-même,  dont  les  principes  doivent  être  cherchés  dans  la 
métaphysique  :  c'était  dire  que  tous  les  phénomènes  peuvent  se 
ramener  au  mouvement,  mais  que  le  mouvement  suppose  la  force; 
c'était  dire  aussi  que  Ton  ne  doit  pais  lûre  intervemr  une  force 
spéciale  pour  chaque  classe  de  phénomènes,  mais  qu'il  en  faut  au 
moins  une  pour  les  expliquer  tous.  Or  il  nous  semble  que  M.  Sainte- 
Glaire  Deville  a  confondu  ces  deux  points  de  vue,  celui  des  forces 

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Lk  PHIL060PSIE  DYNAMISTE.  05 

et  celui  de  la  force;  Les  chimistes  seuls  scmt  compétens  pour  savoir 
jusqu'à  qoel  point  il  est  utile  ou  nécessaire  de  supposer  en  chipie 
des  forces  particulières.  C'est  un  débat  intérieur  entre  chimistes  où 
nous  n'avons  pas  à  intervenir.  Le  savant  professeur  a-t-il  réussi  à 
réduire  l'affinité  chimique  au  mouvement,  conune  on  l'a  fait  pour  la 
chaleur,  la  lumière,  l'électricité?  Encore  une  fois  ce  sont  les  chi- 
mistes seuls  qui  peuvent  en  décider;  mais,  pour  avoir  supprimé  la 
force  en  chimie,  l'a-t-il  écartée  dans  la  mécanique?  Il  revient  à  Des- 
cartes et  se  trouve  en  face  du  problème  posé  par  Leibniz,  et  il  est 
engagé  à  résoudre  les  objections  que  celui-ci  avait  dirigées  contre 
le  mécanisme*  cartésien.  Gomment  appellera-t-on  ce  qui  àms  un 
corps  résiste  au  mouvement,  ou  ce  qui  retarde  le  mouvement?  Ce 
n'est  pas  là  une  propriété  de  l'étendue;  la  géwnétriene  connaît 
rien  de  pareil.  Suivant  Leibniz,  s'il  n'y  a  rien  dans  les  corps  que 
l'étendue,  un  corps  en  mouvement  qui  en  rencontre  un  autre  doit 
l'entraîner  avec  lui,  et  ils  doivent  continuer  à  marcher  de  concert 
avec  la  même  vitesse  qu'avait  le  premier.  C'est  ce  qui  est  contnôre 
à  l'expérience.  Or  cette  puissance  retardatrice  du  mouvement  est  si 
peu  réductible  à  l'étendue,  qu'elle  n'est  pas  même  proportionnelle 
au  volume,  puisqu'il  peut  se  faire  que  ce  soit  le  plus  petit  corps  qui 
entraîne  le  plus  grand  ou  qui  lui  résiste.  Il  y  a  donc  un  élément 
propre  dans  les  corps  qui  n'est  pas  exclusivement  géométrique,  et 
c'est  ce  qu'on  appelle  la  force.  De  phis,  si  l'on  retranche  l'idée  de 
force  de  la  mécanique,  comment  en  distinguera-t-on  les  deux  par- 
ties, l'une  appelée  cinémaliquey  dans  laquelle  on  étudie  le  mouve- 
ment purement  et  simplement  sans  aucune  mention  de  la  force,  la 
seconde  appelée  dynamique^  où  l'on  étudie  le  mouvement  dans  son 
rapport  avec  la  force?  Comment  efhcer  cette  distinction  et  réduire 
la  seconde  science  à  la  première?  Pour  prendre  le  théorème  le  plus 
élémentaire  de  la  dynamique,  comment  exprimer,  comment  môme 
comprendre,  sans  la  notion  de  force,  le  théorème  du  parallèle* 
gramme  des  forces?  Comment  comprendre  le  principe  de  l'action 
et  de  la  réaction,  là  où  par  hypothèse  il  n'y  a  ni  action  ni  réaction? 
Enfin  n'est-ce  pas  ime  sorte  de  cercle  vicieux  que  de  nous  dire 
qu'cm  remplacera  la  force  par  la  quantité  de  mouvement?  car»  si 
nous  demandons  à  la  mécanique  ce  qu'il  fieiut  entendre  par  quan- 
tité de  mouvement ,  elle  nous  apprend  que  c'est  le  produit  de  la 
masse  par  la  vitesse  :  or  4a  masse  elle-même  ne  se  définit  que  par 
*  le  poids,  et  le  poids  à  son  tour  est  inintelligible  sans  k  force  (1). 

(i)  Voki,  par  exemple,  l'idée  que  nom  derons  noue  faire  de  la  masse,  suivant  Pois- 
son :  «  lorsqu*on  essaie  de  mouvoir  différens  corps  sur  un  plan  horizontal,  la  gran- 
deur dea  efforts  qM  1*ob  est  obligé  de  fiôre  pour  leur  imprimer  le  même  mouremeai 
peut  donner  une  idée  de  leurs  masses  respectives,  et,  quand  on  trouve  que  deux  corps 
de  m4me  Tolume  exigent  des  eflèrts  diff^ens,  on  doit  les  regarder  comme  contenant 


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96  REVUE   DES   DEUX  MONDES.' 

Si  l'on  écarte  l'hypothèse  idéaliste  qui  nie  toute  réalité  des  corps, 
et  qui  n'est  pas  ici  en  discussion,  il  semble  bien  que  le  dernier  résidu 
de  l'analyse,  lorsqu'on  décompose  les  qualités  de  la  matière,  soit  l'i- 
dée de  force.  Les  unes,  appelées  qualités  secondes,  ne  sont  que  nos 
sensations  mêmes;  les  autres,  appelées  qualités  premières,  ne  sem- 
blent être  que  les  conditions  abstraite^  de  la  manifestation  des  sen- 
sations. La  seule  réalité  effective,  c'est  «l'énergie  exercée  par  la 
nature,  et  sans  laquelle  nous  ne  connaîtrions  pas  son  existence. 

Cependant,  nous  dit-on,  la  force  est  une  idée  psychologique; 
peut-on  sans  anthropomorphisme  la  transporter  dans  la  matière 
même?  L'idée  de  force  se  tire  de  la  volonté;  supposer  la  force 
comme  inhérente  à  la  matière,  c'est  lui  prêter  en  quelque  sorte  une 
volonté.  Cette  objection  n'est  pas  psychologiquement  exacte.  La 
volonté,  en  tant  que  volonté,  n'est  pas  susceptible  d'être  représentée 
par  des  poids  :  elle  n'est  donc  pas  une  force.  L'idée  de  force  se  tire 
de  l'idée  d'effort  musculaire,  c'est-à-dire  de  l'énergie  que  le  moi 
sent  en  lui-même  quand  il  lutte  contre  un  obstacle  physique.  Des- 
cartes a  bien  vu  cette  origine  de  l'idée  de  force,  et  il  n'a  pas  été 
aussi  étranger  qu'on  le  croit  à  cette  notion.  Il  dit  lui-même  que,  si 
nous  supposons  dans  les  corps  la  pesanteur,  la  force  et  autres 
vertus  ou  qualités,  c'est  par  analogie  avec  l'action  exercée  par  l'âme 
sur  le  corps  (1).  On  nous  dit  qu'on  ne  peut  concevoir  une  force  sans 
une  pensée,  sans  un  moi;  nous  disons  au  contraire  que  nous  ne 
pouvons  concevoir  une  force  sans  une  résistance  physique.  De  là 
vient  qu'on  ne  peut  pas  dire  que  Dieu  est  une  force;  autrement  il 
faudrait  se  le  représenter  comme  luttant  contre  la  matière.  La  force 
est  en  quelque  sorte  le  moyen  terme  entre  l'àme  et  le  corps,  et 
comme  le  médiateur  plastique  de  quelques  philosophes. 

Quant  à  l'induction  qui  nous  fait  attribuer  la  force  aux  corps  étran- 
gers, elle  n'a  rien  que  de  naturel.  Il  suffit  de  remplacer  un  obstacle 
vivant  par  un  obstacle  inerte,  ou  réciproquement,  par  exemple  un 
homme  par  une  machine,  ou  une  machine  par  un  homme;  si  l'un 
et  l'autre  exigent  le  même  effort  de  notre  part  pour  leur  résis- 
ter ou  les  faire  mouvoir,  ils  auront  quelque  chose  de  commun,  et 
c*est  ce  que  j'appellerai  la  force.  Je  définirai  donc  la  force,  dans  les 
corps  bruts,  ce  qui,  substitué  à  un  agent  vivant,  produira  sur  un 
autre  agent  vivant  (par  exemple  moi)  les  mêmes  effets  que  le  pre- 
mier sur  le  second;  je  la  définirai,  dans  les  corps  vivans,  ce  qui 
s'oppose  en  eux  à  la  force  que  je  déploie  moi-même  quand  je  veux 
les  déplacer  dans  l'espace;  enfin,  en  moi-même,  j'appellerai  force 
l'effort  que  je  me  sens  obligé  de  faire  pour  déplacer  un  corps  :  or 

soas  ce  volume  des  qoantitôs  différentes  de  matières  inertes.  »  {Traité  de  mécanique, 
U  II,  1.  m,  S  i.) 
(1)  Descartes,  Correspimdance  (éd.  V.  Cousin,  t.  IX,  p.  127). 


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LA  PHILOSOPUIS   DYNAMISTE.  97 

ces  trois  choses  sont  homogènes,  puisque  je  puis  remplacer  mon 
propre  effort  par  celui  d'un  autre  homme  ou  d'un  animal,  et  celui-ci 
par  une  machine*  Il  y  a  donc  quelque  chose  d'idenlique  entre  le 
moi  et  la  matière,  puisque  l'un  peut  remplacer  l'autre,  et  c'est  ce 
qui  résulte  du  reste  manifestement  du  fait  seul  de  leur  union  et  de 
leur  action  réciproque. 

Cependant,  quelles  que  puissent  être  en  définitive  les  conclusions 
de  la  science  relativement  à  l'idée  de  force,  elles  n'engageraient  pas 
la  métaphysique,  de  même  que  les  exigences  de  la  métaphysique 
n'ont  rien  de  strictement  obligatoire  pour  les  savans.  La  science  en 
effet  est  autorisée  à  écarter  toutes  les  notions  dont  elle  n'a  pas  be- 
soin, et  qui  ne  servent  qu'à  embarrasser  sa  marche.  De  même  que 
le  géomètre  ne  se  préoccupe  pas  de  la  nature  de  l'espace,  de  même 
que  l'astronome  ne  parle  pas  du  premier  moteur,  de  même  le  phy- 
sicien et  le  mécanicien  pourraient  trouver  quelque  avantage  à  se 
d^ager  de  la  notion  de  force,  pour  se  borner  à  en  étudier  les 
effets.  Encore  une  fois,  c'est  aux  savans  de  voir  si  cette  exclusion  est 
utile,  si  elle  est  possible,  si  elle  est  féconde  en  résultats;  mais,  ainsi 
que  l'exclusion  hypothétique  des  causes  finales  dans  les  sciences  de 
la  nature  ne  prouve  rien  contre  l'existence  de  telles  causes,  de 
même  l'élimination  conventionnelle  de  la  force  n'en  serait  nulle- 
ment la  suppression,  et,  quoi  qu'en  pussent  dure  les  savans,  la  mé- 
taphysique serait  toujours  autorisée  à  conserver  une  notion  dont  elle 
démontrerait  la  nécessité  et  la  réalité. 

C'est  ici  que  de  nouveaux  adversaires  et  de  nouvelles  diflScultés 
nous  attendent;  c'est  maintenant  sur  le  terrain  même  de  la  méta- 
-  physique  que  la  discussion  est  transportée.  L'école  anglaise  et'  le 
positivisme  français,  d'accord  pour  retrancher  de  l'esprit  humain 
toute  notion  métaphysique,  nous  contestent  l'idée  de  force  et  au 
dedans  et  au  dehors  de  nous.  En  dehors,  c'est  une  induction  ill^- 
time;  au  dedans,  c'est  une  piu^  abstraction.  II  n'y  a  que  des  phé- 
nomènes ou  des  groupes  de  phénomènes.  Le  pouvoir,  la  cause,  la 
force,  aussi  bien  que  la  substance,  sont  des  êtres  de  raison,  des 
fictions  d'école,  et,  comme  on  le  disait  au  moyen  âge,  de  pures  émis- 
sions de  voix,  flatus  vocis. 

Nous  n'insisterons  pas  sur  le  premier  point,  que  nous  avons  lon- 
guement traité  ailleurs  (1).  On  objecte  que  la  force  en  dehors  de 
nous*  ne  nous  est  révélée  que  par  la  sensation  de  résistance  :  or  cette 
sensation,  dit-on,  n'a  rien  de  différent  des  autres;  comme  celles-là, 
elle  n'est  qu'un  mode  particulier  de  notre  faculté  de  sentir;  elle  ne 
nous  révèle  rien  au-delà  d'elle-*même,  elle  est  toute  subjective.  Dans 

(I)  V«yez  notre  étade  sur  MUl  et  BamiUon  dans  U  Revue  du  15  octobre  1809. 
m.  —  1874.  7 


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98  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

le  û-avail  en  question,  nous  avons  déjà  essayé  4e  répondre  à  cette 
objection;  nous  avons  montré  par  quelle  skie  d'inductioiis  nous 
passons  de  la  force  qui  est  en  nota  à  la  force  qui  est  hors  de  iknis« 
n  suffira  de  rappeler  ici  que  ce  n'est  pas  la  sensation  de  résistance 
qui  nous  fait  conclure  à  l'objectivité  de  la  force;  c'est  le  fait  bien 
constaté  de  l'arrêt  du  mouvement.  Gomment  le  nioi>  qui  a  t^onscience 
de  produire  un  mouvement^  celui  de  notre  corps  par  eseaple»  de 
swt^il  tout  à  coup  arrêté  dans  ce  mouvement,  comme  lorsque  noua 
rencontrons  un  mur  dans  l'obscurité?  Est-ce  le  moi  qui  s's^ête  lui- 
même,  comme  le  dit  Fichte  dans  sa  langue  Ic^omachique,  qui  rap- 
pelle le  monologue  de  Sosie?  Si  le  mouvement  a  une  cause  interne 
qui  est  moi,  l'arrêt  de  mouvanent  doit  avoir  une  cause  externe  que 
j'appellerai  non-moi,  puisque  je  n'en  ai  pas  conscience,  et  que  je 
n'appelle  moi  par  déibition  que  ce  qui  a  conscience  de  soi, 

La  vraie  difficulté  n'est  donc  pas  d'induire  la  force  en  debors  de 
nous  :  c'est  de  la  trouver  en  nous-mêmes*  Id  le  débat  est  entre 
l'école  de  David  Hume  et  celle  de  Maine  de  Biran,  Aucun  pbilosoi^e 
n'a  fait  plus  d'efforts  que  le  premier  pour  éliminer  la  notion  de  force 
de  l'esprit  humain;  aucun  n'en  a  fait  plus  que  le  second  pour  la 
saisir  à  sa  source  et  dans  son  type  essentiel^  l'effort  musculaire.  Le 
problème  en  est  encore  là,  et  toute  la  métaphysique,  que  dis -je? 
toute  la  science  humaine  est  suspendue  à  ce  débat. 

Que  disent  les  partisans  de  David  Hume?  C'est  qu'il  n'y  a  pas 
plus  de  force  intérieurement  qu'extérieurement;  il  n'y  a  que  suc-- 
cession  de  phénomènes.  Ce  qu'on  appelle  la  volonté  n'est  qu'une 
abstraction.  Il  n'y  a  de  réel  que  la  volition*  L'action  motrice  volon- 
taire, où  Ton  croit  surprendre  un  pouvoir  en  acte,  une  vraie  cause, 
n'est  qu'un  phénomène  comidexe ,  corfposé  de  plusieurs  momens 
successifs  :  la  volition,  le  mouvement  avec  tout  son  mécanisme 
nervo^moteur,  et  enfin  la  sensation  musculaire.  La  volition  n'est 
donc  pas  un  pouvoir  (firect,  immédiatement  perçu;  ce  n'est  qu'un 
antécédent  psychologique.  La  sensation  musculaire,  bien  loin  d'être 
la  manifestation  d'une  ft»rce,  n'est  autre  chose  qu'un  dernier  eâet. 
Ces  phénomènes  se  succèdent  en  nous  comme  les  mouvemens  en 
dehors  de  nous;  pas  plus  de  force  d'un  côté  que  de  l'autre. Non-seu- 
lement la.  volition  n'est  qu'un  antécédent,  ce  n'est  pas  même  un  an- 
técéd^t  absolu  et  premier,  et,  à  d'autres  points  de  vue,  c'est  un 
conséquent.  La  volition  n'est  qu'une  résultante  de  désirs,  c'est  le 
désir  le  plus  fort  formé  d'un  nombre'  infini  de  petits  désirs  accu- 
mulés ou  velléités  ;  le  désh*  lui-même  est  déterminé  par  la  sensa- 
tion, la  sensation  par  le  mouvement  organique,  et  «nfin  celui-ci  par 
le  mouvement  extérieur  de  l'objet.  Il  y  a  donc  un  cercle;  on  part 
du  mouvement  pour  aboutir  au  mouvement.  Seulement  il  y  a  un 
passage  inexplicable,  à  savoir  du  mouvement  à  la  sensation,  et  ré- 

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LA  PHILOSOPHIE  DTNAIOfôTE.  09 

ciproqaement;  mais,  de  même  qu'en  dehors  tout  est  mouvement 
transformé',  au  dedans  tout  est  sensation  traBsformée.  Telle  est 
Tanalyse  de  Dayid  Hume ,  reprise  de  nos  jours  avear  un  surcroît  de 
précision  et  de  force  par  Stuart  Mill. 

Suivant  l'école  de  Maine  de  Biran,  cette  analyse  n'est  pas  com- 
plète. Entre  la  volitkm  et  le  mouvement,  il  y  a  quelque  chose  :  c'est 
¥  effort.  Il  ne  suflSt  pas  &x  effet  que  je  veuille  mouvoir  le  bras  pour 
^'il  se  meuve  tout  seul  ;  il  faut  que  je  iwennc  la  peine  de  le  mou- 
voir moi^nème.  Ma  volonté  ne  commande  pas  à  mes  organes 
comme  un  capitaine  à  ses  sddats,  ou  un  mahre  à  son  domestique. 
Il  serait  trop  commode  que  je  n'eusse  qu'à  vouloir;  la  vertu  serait 
trop  facile.  Entre  la  volonté  et  l'aetioD,  il  faut  un  moyen  terme,  qui 
soit  le  passage  de  l'une  à  l'autre  ei  le  sentiment  de  ce  passage.  Dans 
l'hypothèse  de  David  Himie,  une  fois  l'ordre  donné  par  la  volonté, 
peu  importerait  qvte  le  bras  (ti  mû  par  un  autre  ou  par  moi-même; 
mais  il  y  a  une  grande  différence  entre  le  bras  mû  extérieurement 
et  le  bras  mû  intérieurement.  Lors  même  que  mon  bras  obéirait 
constamment  à  ma  volonté  par  uni  mécanisme  tout  préparé,  je  serais 
bien  averti  par  ma  conscience  que  ee  n'est  pas  moi  qui  le  meus»  ta 
dit  que  la  sensation  musculaire  ur'est  que  l'effet  qui  suit  le  mouve- 
ment, et  non  la  conscience  de  la  cause  qui  le  produit.  C'est  confondre 
deux  faits  bien  distincts.  La  sensation  musculaire  n'est  pas  la  même 
diose  que  la  sensation  dWort,  car  elle  subsiste  lorsque  VefSon  a 
disparu,  et  elle  peut  avoir  lieu  sans  qu'il  y  ait  effort;  par  exemple, 
si  l'on  nous  fait  porter  un  poids  trop  lourd  en  nous  soutenant  le 
bras,  ce  ne  sera  pas  nous  qui  ferons  effort ,  ce  sera  celui  qui  nous 
soutiendra  le  Inras,  et  cependant  nous  aurons  la  sensation  de  lour- 
deur et  de  fatigue  musculaire,  de  même  que  celui  qui  a  reçu  des 
coups  de  bâton  en  conserve  la  sensation,  sans  avoir  fait  aucun  effort 
pour  les  recevoir.  Tout  autre  est  le  sentiment  qui  se  produit  quand 
de  nousHnémes  nous  faisons  effort  pour  soutenir  un  poids;  sans  cette 
saisatîon  particulière,  noifô  pourrions  dire  de  telle  action  qu'elle  est 
agréable  ou  douloureuse,  mais  non  qu'elle  est  facile  ou  difficile.  Sans 
doute,  arrivée  là,  l'analyse  est  au  bout  de  toute  démonstration  :  elle 
ne  peut  définir  ce  qui  ne  peut  que  se  sentir.  Je  ne  puis  pas  plus 
définir  l'^Bbrt  que  la  lumière;  mais  il  n'est  pas  douteux  que,  dans 
le  fait  de  l'effim,  je  sens  quelque  chose  qui  part  de  mot  et  qui  s'ap- 
plique à  un  terme  résistant  appelé  non-moi,  que  je  fais  reculer  ou 
qui  me  rq[»usse  jusqu'à  ce  qu'U  y  ait  équilibre  entre  l'un  et  l'autre; 
ce  quelque  chose,  je  l'appelle  pouvoir,  força  et  cause,  je  le  dis- 
tingue de  la  représentation  antécédente  de  l'action  et  de  sa  réidî- 
sation  consécutive;  mais  je  le  sens  au  contraire  comme  le  passage 
4e  l'un  à  l'autre,  moyen  tenue,  dit  Leibniz,  entre  la  puissance  et 
l'acte. 

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100  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Il  semble  qu'il  y  ait  des  cas  anormaux  où  le  sentiment  de  ce 
pouToir  intermédiaire  a  disparu,  et  avec  lui  le  sentiment  propre  du 
moi.  Le  médium  par  exemple,  qui  croit  écrire  sous  la  dictée  des 
esprits,  se  nàet  à  sa  table  parce  qu'il  veut  écrire,  et  il  écrit  en 
réalité.  Dans  ce  cas,  le  phénomène  se  passe  exactement  comme 
le  voulait  David  Hume.  Le  sujet  veut  mouvoir,  et  il  meut;  les 
deux  phénomènes  se  suivent  dans  l'ordre  indiqué;  pourquoi  le 
médium  ne  s'attribue- 1- il  pas  l'action  à  lui-même?  Ici  les  deux 
phénomènes  de  la  volition  et  du  mouvement  se  rencontrent  comme 
dwis  l'état  normal;  pourquoi  la  conclusion  n'est-elle  pas  la  même? 
Il  faut  qu'il  y  ait  un  intermédiaire  qui  fait  défaut.  Je  puis  même 
aller  jusqu'à  supposer  un  cas  où,  sans  état  maladif  et  en  conser- 
vant la  parfaite  conscience  de  notre  état  physiologique,  on  pour- 
rait réussir  à  provoquer  spontanément  en  soi-mêihe  des  actions 
réflexes;  ces  actions  ne  deviendraient  pas  pour  cela  des  actions  vo- 
lontaires, le  sentiment  du  pouvoir  moteur  faisant  défaut.  Au  reste 
le  cas  du  médium  précédemment  cité,  et  qui  mériterait  d'être  étu- 
dié de  près,  réfute  victorieusement  l'opinion  de  Spinoza  et  de  Bayle 
sur  l'origine  qu'ils  donnent  l'un  et  l'autre  à  ce  qu'ils  appellent  l'il- 
lusion de  la  liberté  :  cette  illusion  vient,  disent-ils,  de  l'ignorance 
où  nous  sommes  des  vraies  causes  qui  nous  font  agir;  or  il  se 
trouve  ici  que  c'est  précisément  parce  que  le  sentiment  de  la  vraie 
cause,  c'est-à-dire  de  la  cause  moi,  fait  défaut  que  le  malade  objecr- 
tive  cette  cause,  et  attribue  ses  propres  phénomènes  à  une  cause 
surnaturelle. 

Maintenant  ce  pouvoir  moteur  dont  nous  sentons  la  réalité  dans 
la  conscience  de  l'effort  est-il  un  pouvoir  premier,  absolu,  sans 
antécédent,  une  sorte  de  création  ex  nihilo?  Cela  n'est  nullement 
nécessaire.  Outre  que  la  question  de  la  force  est  distincte  de  celle 
de  la  liberté,  la  liberté  elle-même  n'est  pas  la  toute- puissance,  l'in- 
dépendance absolue,  laquelle  n'appartient  qu'au  créateur.  Il  faut 
distinguer  avec  Leibniz  la  causalité  ou  pouvoir  d'agir  de  la  raison 
suffisante  ou  déterminante  qui  aide  à  agir.  Que  la  volonté  soit  solli- 
citée, inclinée  ou  même  déterminée  à  agir  (le  degré  ne  fait  rien  ici) 
par  tel  ou  tel  phénomène  antécédent,  il  ne  s'ensuit  pas  que  le  pou- 
voir d'agir  soit  lui-même  un  phénomène;  aucun  pouvoir  ne  nous 
est  donné  dans  l'expérience  comme  absolu,  et  nous  ne  pouvons 
nous  expliquer  comment  un  pouvoir  peut  la  première  fois  commen- 
cer une  série  de  mouvemens  :  c'est  pourquoi  l'action  de  la  cause 
première  nous  est  et  nous  sera  toujours  incompréhensible.  Ainsi 
tout  pouvoir  est  toujours  précédé  dans  son  action  de  quelques  cir- 
constances; mais  la  nécessité  de  ces  circonstances  antécédentes  ne 
lui  ôte  pas  le  privilège  d'être  une  véritable  cause. 


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LÀ   PHILOSOPHIE   DTNAMISTE.  101 


III. 


On  a  VU  par  tout  ce  qui  précède  que  nous  n'hésitons  pas  à  prendre 
parti  pour  la  philosophie  dynamiste  contre  ses  adversaires,  et  de 
toutes  les  écoles  contemporaines  nous  croyons  encore  que  c'est  celle 
qui  a  pénétré  le  plus  profondément  dans  l'intelligence  de  la  nature. 
Est-ce  à  dire  cependant  que  tout  soit  fmi  par  là,  que  tous  les  pro- 
blèmes soient  résolus,  que  l'idée  de  force  suffise  à  tout,  qu'elle 
puisse  tenir  lieu  de  toutes  les  autres  notions  métaphysiques,  comme 
semblent  le  croire  nos  néo-leibniziens,  et  comme  M.  Magy  l'enseigne 
expressément  dans  son  livre?  Je  crois  bien  avec  lui  que  toutes  les 
qualités  de  la  matière,  y  compris  l'étendue,  se  résolvent  dans  la 
force,  soit,  mais  la  force  elle-même  est-elle  le  dernier  mot  de  l'ana- 
lyse et  n'y  a-t-il  rien  au-delà?  Les  corps  sont  des  forces;  mais  ne 
sont-ils  que  des  forces?  L'âme  est  une  force,  mais  n'est-elle  qu'une 
force,  et  même  est-ce  son  essence  d'être  une  force?  Enfin  Dieu  est- 
il  une  force?  Voilà  des  questions  qui  restent  en  suspens  pour  nous, 
et,  à  vrai  dire,  sur  lesquelles  les  affirmations  de  nos  dynamistes 
nous  paraissent  singulièrement  exagérées. 

Si  nous  considérons  d'abord  les  corps,  nous  remarquerons  que  le 
terme  de  force  est  employé  par  l'école  dynamiste  dans  deux  sens 
difTérens.  Au  début,  on  part  de  l'idée  de  force  telle  que  l'entendent 
les  savans.  Or  qu'est-ce  que  la  force  pour  les  savans?  C'est  une 
cause  de  mouvement  ou,  si  l'on  veut,  une  cause  de  repos,  car  tan- 
tôt la  force  cause  le  mouvement,  tantôt  elle  l'arrête  ou  elle  le  mo- 
difie. La  matière  suivant  la  mécanique  est  inerte,  c'est-à-dire  qu'elle 
ne  paraît  pas  douée  du  pouvoir  de  commencer,  arrêter  ou  modifier 
son  mouvement  :  une  fois  en  mouvement  ou  en  repos,  elle  y  restera 
pendant  l'éternité,  et  elle  conservera  indéfiniment  la  même  vitesse 
et  la  même  direction;  or,  comme  nous  voyons  dans  la  nature  que  le 
mouvement  commence,  s'arrête,  recommence,  change  de  vitesse  et 
de  direction,  toutes  ces  modifications  supposent  des  causes,  et  ces 
causes  sont  ce  qu'on  appelle  des  forces.  Telle  est  l'idée  scientifique 
de  la  force  ;  il  n'y  en  a  pas  d'autre,  et  c'est  bien  de  là  que  part  la 
philosophie  dynamique.  Où  arrive-t-elle  maintenant  avec  Leibniz? 
Elle  arrive  à  conclure  que  les  corps  sont  non-seulement  sollicités 
par  des  forces,  déterminés,  poussés,  arrêtés,  modifiés  par  des  forces, 
mais  encore  qu'ils  sont  composés  de  forces,  qu'ils  sont  eux-mêmes 
des  forces.  La  force  n'est  plus  seulement  une  cause,  elle  devient  une 
substance.  Elle  n'est  plus  un  principe  d'action;  elle  est  un  principe 
actif,  un  élément,  une  chose,  un  atome  spirituel.  Le  dynamisme 
leibnizien,  c'est  l'atomisme  idéalisé,  subtilisé.  Or  qui  ne  voit  la  diffé- 
rence qui  existe  entre  ime  force,  cause  du  mouvement,  et  un  atome 

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lOS  REYUB  DBS  DEUX  H(»fDES. 

même  spirituel  1  Dans  le  premier  sens ,  la  force  est  ce  qui  meut^ 
dans  le  second  elle  est  ce  qui  est  mû;  de  moteur,  elle  devient  mo- 
bile. Autre  chose  est  donc  la  force  suivant  la  mécanique  et  la  force 
suivant  nos  naétaphysicievis;  Sans  douta  Tatomisme  mocteme,  en 
concevant  les  particules  de  l»  matière  (»»nme  étant  de  plus  en  plus 
petites,  ou  même  en  ne  tenant  auemi  compte  dans  le  calcul  de  Té- 
tendue  de  Tatome  pour  n'en  considérer  que  le  poids,  a  pu  ouvrir 
la  voie  au  dynmnisme,  qui  remplace  les  at(»nes  par  des  monades; 
toujours  est^il  que  la  monade  elle^oéme,  avant  tf  être  une  force, 
doit  ôti*e  d'abord  une  substance. 

Sans  doute  les  définitions  soiït  lit^res,  suivant  Taxiome  de  l'écolet 
on  pourra  donc  convenir  d'appeler  forées  des  substances  simples, 
essentiellement  actives;  maïs  on  n'aura  pas  pour  cela  fait  disparaître 
la  notion  de  substance.  Dans  une  langue  rigoureusement  scientifi- 
que, je  pe  crois  pas  qu'on  puisse  dire  que  les  forces  se  promènent 
dans  l'espace,  qu'elles  v(Hit  phis  ou  moins  vite,  qu'elles  courent  les 
unes  après  les  autres,  comme  on  le  dit  des  corps,  et,  quoique  ce  ne 
soient  là  que  des  représentations  idéales,  puisque  le  mouvanent 
aussi  bien  que  l'étendue  n'est  qu'une  intuition  subjective»  cependant, 
même  idéalement,  le  moteur  devra  toujours  se  distinguer  du  mo«- 
bile,  et  la  mécanique  distinguera  toujour»  le  point  qui  se  meut  des 
forces  qui  le  meuvent.  Sans  doute,  comme  on  Ta  dit,  on  ne  doit  pas 
se  représenter  les  forces  attelées  à  la  matière  comme  les  chevaux  à 
un  carrosse.  La  substance  et  la  force  scmt  indissolublement  unies 
pour  composer  ce  que  nous  appelons  un  être  :  ce  qui  reste  vm  du 
monadisme,  c'est  que  le  dernier  fond  des  choses  coiporelles  ne  peut 
pas  être  la  substance  étendue;  naais,  quoi  qu'on  fasse,  il  restera  tou- 
jours un  résidu  irréductible  à  l'idée  de  force  et  que  l'on  absorbe  à 
tort  dans  cette  idée.  On  demandera  ce  qu'est  la  substance  en  elle- 
même,  abstraction  de  la  force.  Je  répondrai  t  elle  n'est  rien;  de 
même  que,  m  on  me  demandait  ce  que  c'est  que  le  concave  sans  le 
convexe,  je  dirais  aussi  que  ce  n'est  rien;  je  ne  conclurai  cependant 
pas  de  là  que  le  convexe  et  le  concave  soient  la  même  chose. 

C'est  cette  double  signification  de  l'idée  de  force  qui  cause  tant 
de  malentendus  entre  les  philosophes  et  les  savans  :  ils  croient 
parler  de  la  même  chose  et  entendent  en  réalité  des  choses  très  dif- 
férentes. Pour  les  savans,  les  forces  sont  des  causes  inconnues  d'ac- 
tion; pour  les  philosophes  dynamistes  dont  je  parle,  ee  sont  des 
êtres  individuels  et  substmtiels^  Quelques  philosophe»  par  exemple 
ont  voulu  appliquer  à  l'immortalité  de  Tâme  le  principe  de  la  mé^ 
canique  noodeme,  que  la  force  est  indestructible,  qu'elle  se  déplace 
ou  se  (transforme,  mais  qu'elle  ne  .périt  pas.  C'était  une  évidente 
confusion  d'idées,  car  ce  principe  ne  prouve  qu'une  chose,  c'est  cpie, 
dans  tous  les  changemens  de  l'univers,  une  môme  quantité  de  force 

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U  PffltOSOPHIE  0TOÀMISTE.  lOS 

persiste  eo  général,  et  qa'orx  h  retrouvm^  sous  une  autre  forme 
dAQS  quelque  autre  partie  de  l'uniTers.  Il  n'y  a  rien  à  conclure  de 
là  en  faveur  de  la  persistance  des  éléoiens  individuels  appelés  forées 
par  métonymie,  mais  qui  n'ont  aucun  rapport  avec  ce  que  la  méca* 
nique  appelle  de  ce  nonu  C'est  aioai  qu'on  ptout  supposert  comme 
l'a  fait  Bulfim,  qu'il  y  a  toujours  dans  rtimvers  une  môme  quantité 
de  vie,  sans  qu'il  m  résulte  le  moins  du  monde  que  ce  sont  tou-<* 
jours  les  mftmes  êtres  vivans  qui  subsistât*  De  même  encore  la 
question  de  l'unité  de  force  a  une  autre  signification,  suivant  que 
Von  considère  l'un  ou  l'autre  de  ces  deux  sens.  Pour  les  savans  par 
exemple,  elle  signifiera  que  les  causes  des  pbâaoméne^  qui  parais-» 
sent  différentes  en  apparence  se  ramèn«Qt  à  une  seule  en  réalité;  pour 
nos  dynamistes  au  contraire,  l'unité  de  force  serait  la  négation  de 
l'individualité  des  êtres  et  leur  absorptira  dans  un  seul.  On  peut 
très  bien  admettre  l'unité  de  force  dans  le  premier  sens  sans  l'ad- 
mettre dans  le  second;  mais,  si  l'on  ne  s'explique  pas  sur  ce  que 
l'on  veut  dire,  on  voit  combien  d'obscurités  peuvent  résulter  de  cette 
confusion  des  mots. 

On  dira  peut-è^e  que,  si  la  {diysîque  et  la  mécanique  ne  nous  au^ 
torisent  pas  rigoureusement  à  c<Mif<mdre  la  substance  avec  la  force, 
il  n'en  est  pas  de  même  de  la  chimie.  Que  veulent  dire  en  effet  les 
diimistes  lorsqu'ils  nous  enseignent  que,  dans  tous  \e$  cbangemens 
des  corps,  la  quantité  de  œaiîèi^e  est  toujouyrs  la  même?  Us  enten^ 
dent  par  là  que,  si  on  pèse  rigoureusement  les  élémeas  avant  et 
après  la  combinaison  ou  la  décomposition  des  substances,  on  trouve 
toujours  le  même  poids.  C'est  donc  la  quantité  de  poids  qui  reste  la 
même,  et  il  n'y  a  pas  d'autre  mesure  de  la  matière  que  te  poids  s 
mais,  de  ce  que  les  chimistes  ne  peuvent  mesurer  la  matière  que  ptar 
le  poids  (et  quelle  autr^  mesure  serait  possible,  l'étendue  étant 
écaxiée?)^  s'aB»uii-il  <(pi'ils  confondent  la  matière  avea  le  poids?  Le 
poids  est-il  autre  chose  qu'un  rapport,  et  un  corps,  si  on  en  admet 
la  réalité  externe,  peut-il  être  composé  de  rapports?  Aussi  ne  ¥oit*<m 
pas  que  jusqu'ici  la  chimie  ait  pu  échappera  l'hypothèse  des  atomes. 
Or,  que  la  métaphysique,  en  subtilisant  l'atome,  le  transforme  en 
nKmade,  j'y  consens  et  même  j'y  adhère;  m^s  qu'on  ne  croie  pa$ 
pour  cela  avoir  changé  de  catégorie.  La  monade  est  une  sub^anoe 
a«ssi  bien  que  l'atome;  elle  n'est  pas  une  force  pure. 

Le  dynamnme  ii)solu,  en  supposant  •qu'il  ait  réellement  essSsté 
datts  rUstoire  de  la  philosophie,  serait  plutôt  la  doctrine  de  Kant 
que  celle  de  Leibniz*  Leibodz  en  eflfot  compose  les  corps  avec  des 
substaoees  tout  aussi  bien  que  les  épiouriens.  H  ooDBerve  la  notion 
de  substance  comme  les  cartésiens.  Il  ne  l'a  jamais  niée,  écartée, 
dissimulée.  Sa  réforme  a  été  de  considérer  la  substance  comme  es- 
sentiellement active,  et  à  ce  titre  de  l'appeler  force^^t  non  de  la  aup- 

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J0&  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

primer.  Herbart,  qui  a  renouvelé  en  Allemagne  de  nos  jours  la  phi-* 
losopbie  de  Leibniz,  a  insisté  avec  raison  sur  ce  côté  réaliste  de  sa 
doctrine.  Xant  au  contraire,  dans  ses  Fondemens  métaphysiques  de 
la  physique^  semble  avoir  voulu  construire  la  nature  avec  la  notion 
pure  de  force.  Il  imagine  deux  forces  élémentaires,  l'attraction  et  la 
répulsion, qui  remplissent  Tunivers  (il  ne  s^agit  pas  de  monades);  un 
certain  composé  de  forces  attractives  et  répulsives,  voilà  un  corps;  la 
réunion  de  toutes  les  forces  attractives  et  répulsives,voilàla  matière. 
H.  de  Rémusat,  dans  un  profond  écrit  sur  la  nature  de  la  matière, 
déjà  ancien  (1),  mais  encore  neuf  aujourd'hui,  semble  se  rattacher  à 
ce  point  de  vue.  C'est  aussi  celui  qui  domine  dans  la  philosophie  de 
Schelling.  C'est  là  ce  que  j'appelle  le  vrai  dynamisme  où  la  notion 
de  substance  disparaît  tout  à  fait,  s'évanouit  dans  celle  de  force, 
et  n'en  est  plus  que  la  résultante.  Ici,  le  système  est  complet;  mais 
est-il  intelligible?  Qu'est-ce  que  des  attractions  et  des  répulsions 
qui  ne  sont  pas  les  attractions  ou  répulsions  de  quelque  chose? 
Peut-on  même  les  comprendre  sans  les  substantialiser  involontaire- 
ment? Certains  philosophes  de  nos  jours  croient  comprendre  des 
mouvemens  sans  Mobiles  et  sans  moteurs,  des  mouvemens  qui  se 
promènent  dans  l'espace  sans  être  les  mouvemens  de  quelque  chose, 
des  mouvemens  existant  de  toute  éternité  avant  même  qu'il  y  eût 
des  esprits  pour  se  les  représenter.  Conceptions  chimériques  I  disent 
nos  dynamistes.  Soit;  mais  des  forces  sans  substratum  sont  à  peu 
près  aussi  inintelligibles. 

Si  donc  on  considère  les  corps,  il  semble  que  la  notion  de  force 
n'en  épuise  pas  l'idée,  et  que,  suivant  la  vieille  métaphysique  de 
l'école,  il  faille  maintenir  au-dessous  de  la  force,  mais  indissoluble- 
ment liée  à  elle  et  se  définissant  par  elle,  enfin  comme  dernier  ré- 
sidu de  f  analyse,  la  notion  de  substance. 

Si  maintenant  nous  considérons  l'âme,  le  dynamisme  rencontre 
des  difiicultés  analogues  et  plus  profondes  encore.  Nous  accordons 
sans  peine  qu'il  y  a  de  la  force  dans  l'âme;  nous  accordons  qu'en 
tant  qu'elle  agit  sur  le  corps  et  qu'elle  produit  des  effets  mesurables 
et  pondérables,  elle  peut  être  appelée  force  au  même  titre  que  les 
agens  physiques  eux-mêmes,  car  ce  qui  produit  un  même  effet  peut 
être  appelé  du  même  nom.  Si  je  soulève  un  poids,  je  suis  une  force 
au  même  titre  que  le  cheval  qui  fait  tourner  une  roue  ou  que  le 
levier  qui  soulève  un  fardeau.  Enfin,  par  cela  seul  qu'elle  est  en 
commerce  avec  le  corps,  il  faut  avouer  que  l'âme  a  quelque  analogie 
avec  le  corps,  qu'elle  est  «  quelque  chose  du  corps,  »  comme  dit 
Aristote.  Ainsi  l'âme  est  force  à  un  certain  point  de  vue;  mais  l'est- 
elleen  elle-même?  Est-ce  là  son  essence,  sa  définition?  Nos  spiri- 

{\)  Bnais  de  phUotophiê,  18IS,  t.  X,  estai  ix. 

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LK  PHILOSOPHIE   DTNÂMISTE.  105 

tualistes  ont-ils  bien  pensé  à  une  telle  doctrine,  en  ont-ils  pesé 
toutes  les  conséquences?  Si  Ton  prend  le  terme  de  force  dans  le 
sens  précis  et  rigoureux  de  la  science,  elle  est  une  cause  de  mou- 
vement, elle  se  mesure  par  le  poids  qu'elle  est  capable  de  soulever 
à  une  certaine  hauteur  dans  l'unité  de  temps.  Toute  force  est  donc 
évaluable  en  poids,  en  kilogrammes.  L'eiTort  musculaire  est  pro- 
prement appelé  une  force,  puisqu'il  peut  en  effet  se  mesurer  sur  Je 
dynamomètre  par  le  déplacement  de  l'aiguille  qui  représente  une 
certaine  quantité  de  kilogranmies.  L'âme,  en.  tant  qu'elle  agit  par 
le  corps  et  sur  le  corps,  est  donc  dépositaire  d'une  certaine  force 
évaluable  en  nombres  et  en  poids;  mais  en  est-il  ainsi  de  l'âme  en 
elle-même,  dans  son  activité  propre  et  intérieure,  dans  ce  qui  con- 
stitue son  essence  même,  la  volonté  ?  La  volonté  est-elle  une  force 
dans  le  sens  précis  du  mot?  Une  volonté  forte  se  distingue-t-elle 
d'une  volonté  faible  par  le  nombre  de  kilogrammes  qu'elle  pçut 
soulever?  La  force  morale  est-elle  du  même  ordre  que  la  force  phy- 
sique? Dira-t-on  de  la  vertu  d'une  femme  qui  résiste  à  une  passion 
coupable  qu'elle  a  une  vertu  de  quarante  chevaux?  Cette  expres- 
sion ridicule  ne  serait  cependant  que  rigoureusement  exacte,  si  la 
volonté  était  une  force  dans  le  sens  rigoureux;  car  on  sait  que  dans 
la  mécanique,  le  cheval  est  devenu  le  symbole  conventionnel  de  la 
force.  On  a  souvent  employé,  pour  décrire  l'état  de  l'âme  partagée 
entre  les  motifs  et  se  décidant  pour  l'un  d'eux,  la  comparaison  d'une 
balance  où  le  poids  le  plus  fort  entraîne  le  plus  faible  et  fait  pencher 
l'un  des  plateaux.  Cette  métaphore  si  décriée  ne  serait  plus  une  mé- 
taphore, ce  serait  la  réalité  elle-même.  Comment  une  force  pour- 
rait-elle être  plus  ou  moins  grande  sans  se  manifester  par  ses  effets, 
c'est-à-dire  par  le  mouvement?  Dans  cette  hypothèse,  si  vous  met- 
tez dans  une  balance  un  caractère  fort  et  un  caractère  faible,  toutes 
choses  égales  d'ailleurs,  la  volonté  forte  devra  entraîner  la  volonté 
faible,  c'est-à-dire  peser  davantage.  Sans  doute  l'âme  est  une  acti- 
vité, et  l'on  peut  convenir  d'appeler  force  toute  espèce  d'activité; 
mais  reconnaissons  qu'elle  n'est  pas  du  même  ordre  ni  de  la  même 
mesure  que  la  force  physique  et  mécanique.  Reconnaissons  qu'il  y 
a  là  deux  notions  et  non  pas  une  seule;  or  employer  une  seule 
expression  pour  signifler  des  choses  si  différentes,  entendre  la 
force  tantôt  dans  le  sens  physique,  tantôt  dans  le  sens  métaphysi- 
que, et  croire  que  l'on  a  parlé  du  même  objet,  c'est  une  confusion 
d'idées  et  de  termes  qui  n'est  pas  scientifique,  qui  ne  recommande 
pas  une  théorie.  Si  au  contraire  on  maintient  rigoureusement  l'iden- 
tité des  deux  idées ,  et  si  l'on  persiste  à  dire  que  l'âme  est  une 
force  dans  le  même  sens  que  le  corps,  il  faut  admettre  avec  Her- 
bart  que  la  psychologie  est  une  partie  de  la  mécanique,  et  que 
les  lois  du  nombre  et  du  poids  s'appliquent  à  l'esprit  aussi  bien 

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106  RCTtJB  D£6  DEUX  MONDES. 

qu'à  lii  matière.  Il  faudra  par  exemple  dire  que  les  âmes  s'attiretti 
Tune  l'autre  en  raison  inverse  du  carré  des  distances^  car,  si  l'âme 
est  une  monade  dynamique  comme  le  corps ,^  comment  pourrait^ 
elle  être  dispensée  de  ses  lois?  Il  faudra  dire  que  deux  âmes,  en  se 
rencontrant  dans  l'espace,  se  cboqueront  et  rebondiront  en  ar^ 
riëre.  Il  faudra  dire  que,  si  on  réunit  un  grand  nombre  d'âmes  ea^ 
semble,  bien  serrées,  on  pourra  en  former  un  bâton  pour  en  frap^ 
per  d'autres  âmes,  ou,  disposées  d'une  autre  façon,  en  former  une 
épée  qui  les  transpercerait;  il  faut  admettre  que,  réunies  et  pressées 
Tune  contre  l'autre  dans  un  étroit  espace,  elles  formeraient  un 
paquet  où  l'on  ne  pourrait  en  ajouter  une  nouvelle^  et  que,  si  l'on 
en  6talt  quelques- unes,  il  y  aurait  un  trou  dans  le  paquet.  On 
se  demande  si  de  pareilles  conceptions,  (pioiqoe  autorisées  par  le 
grand  nom  de  Leibniz,  sont  très  supérieures  à  celles  du  matéria-' 
lisme  (1).  On  n'y  échapperait  pas  d'ailleurs  en  disant  que,  l'étendue 
n'étant  qu'une  notion  subjective,  toutes  ces  conséquence»  n'ont  rien 
de  réel;  car  il  suffit  que  l'étendue  soit  le  mode  d'apparition  de  la 
force,  pour  qu'elles  soient  rigoiu^eusement  justifiées. 

Nous  croyons  donc  que  le  spiritualisme  ne  peut  se  réduire  au  pur 
dynamisme  sans  abdiquer.  Il  y  a  dans  l'âme  un  élément  autre  que 
la  force,  supérieur  à  la  force,  d'une  autre  (pialité,  d'une  autre  es- 
sence. Elle  n'est  pas  seulement  force,  elle  est  esprit.  Elle  n'est  pas 
seulement,  selon  l'expression  profonde  des  stokiens,  a  quelque  chose 
qui  est  tendu  dans  le  corps,  qui  peine  dans  le  corps  (t^voç,  wovoç);  » 
elle  est  un. acte  dans  le  sens  d'Aristote,  une  idée  dans  le  sens  de 
Platon  :  en  réunissant  les  deux  termes,  on  peut  dire  qu'elle  est  une 
ctivité  idéale,  intérieure,  agissant  en  soi  et  sur  soi,  une  raison  pratique 
(>.oyo;  irpootTixoç).  La  force  adhère  à  l'âme;  elle  en  émane,  elle  en 
dépend;  elle  en  est  en  quelque  sorte  une  hypostase;  elle  n'est  pas 
l'âme.  Le  problème  métaphysique  n'est  pas  de  savoir  comment 
l'âme  s'unit  au  corps,  mais  comment  dans  l'âme  elle-même  le  djrna- 

isme  s'unit  à  'hyperdynamique,  comment  l'esprit  devient  force, 
ou,  si  l'on  veut,  comment  la  force  devient  esprit  :  la  force,  c'est  l'in- 
carnation de  l'esprit.  Il  n'est  nullement  extraordinaire  qu'il  y  ait  dans 
notre  âme  un  fond  incompréhensible,  que  nous  ne  pouvons  expri- 

(1)  Kant,  qui  a  connu  aussi  bien  que  personne  le  point  de  yua  monadotogiqae* 
puisqu*il  y  a  été  élevé,  et  quil  a  même  professé  cette  doctrine  pendant  la  moitié  de  sa 
carrière,  a  signalé  ces  conséquences  dans  Tun  de  ses  ouvrages  les  plus  curieux,  lei 
Bévts  étun  visionnaire,  ■  311  en  était  ainsi,  dit-il,  un  pied  cubique  d'espace  pourrait 
être  rempli  d'esprits  dont  la  masse  réeisterait  aussi  bien  par  impénétrabilité  que  ail 
était  plein  de  matière,  et  qui  devrait  être  soumise  aux  lots  du  choc  t  U  ajoute  :  «  Vous 
ne  pouvez  retenir  la  notion  d^esprits  que  si  vous  concevei  des  6tres  qui  n'aient  pas  la 
propriété  de  Timpénétrabilité  et  qui  malgré  leur  nombre  ne  feraient  jamais  un  tout 
solide  ;  mais  des  substances  simples  dont  la  composition  donne  un  tout  impénétrable 
et^étendtt  sont  des  unités  matérielles,  t  r^  i 

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mer  que  par  des  locutions  imparfaites,  puisqu'il  est  de  la  nature  de 
notre  intelligence  de  ne  comprendre  rigoureusement  que  ce  qui  est 
réductible  au  nombre  et  à  l'étendue.  Ce  qui  échappe  à  la  mesure 
mathématique  se  sent,  mais  ne  se  comprend  pas.  C'est  pourquoi  le 
mystique  Malebranche  di^it  profondément  que  l'idée  d'âme  est 
plus  obscure  que  celle  de  corps.  Qui  oserait  cependant  soutenir  a 
priori  que,  par  cela  seul  que  notre  intelligence  ne  peut  comprendre 
que  le  iioi£d>re  €ft  la  mesure,  tout  ce  qui  n'est  pas  mesurable  n'eadste 
pasf  Ldbtiie  a  ou  raison  de  dire  qu%  la  source  de  la  mécaniqae  et  des 
mathématiques  doit  être  cherchée  dans  la  métaphysique;  mais  il  a 
eu  tort  de  s'arrêter  à  la  notion  de  force,  qui  est  encore  une  notion 
mécanique  et  mathématique,  et  de  ne  pas  être  remonté  jusqu'à 
l'acte  d'Âristote,  qui  est  la  source  de  la  force,  mais  qui  ne  s'y 
épuise  pas. 

Si  nous  nous  refusons  à  dire  que  l'âme  est  une  force,  à  plus  forte 
raison  ne  le  dirons-nous  pas  de  Dieu.  La  force  est  une  idée  de  rap- 
port qui  suppose  Teffort  et  l'obstacle.  Dire  que  Dieu  est  une  force 
infinie,  ce  serait  dire  qu'il  est  capable  de  soulever  un  poids  infini; 
mais  ce  serait  toujours  se  le  représenter  comme  soulevant  un  poids. 
Le  fiai  divin  ne  peut  se  mesurer  en  kilogrammes,  le  nombre  en 
fût-il  infini*  Là  où  il  n'y  a  plus  de  résistance^  la  force  a  disparu, 
et  il  ne  reste  plus  que  l'acte  pur,  ainsi  que  l'a  dit  si  profondément 
Aristote.  Encore  une  fois,  il  ne  faut  pas  confondre  l'activité  et  la 
force,  ^activité  est  l'essence  de  l'être ,  et  nous  admettons  avec 
Leibnix  que  ce  qui  n'agit  pas  n'est  pas^  qtiod  non  agii^  non  ewistit; 
mais  la  force  n'est  qu'une  activité  inf^eure  ;  c'est  l'activité  tom- 
bant sous  les  lois  de  l'espace  et  du  temps,  tandis  que  l'âme  ne  con- 
naît que  les  lois  du  temps,  et  que  Dieu  est  au-dessus  des  unes  et  des 
autres. 

On  voit  quelle  position  nous  prenons  dans  ce  débat  :  nous  ad- 
mettons les  résultats  de  la  philosophie  des  forces;  mais  nous  croyons 
qu'il  faut  aller  au-delà.  Nous  sommes  non  pas  aûti-dynamistes,  mais 
hyperdynamistes.  L'idée  de  force  nous  paraît  insuffisante  pour  édi- 
fier le  spiritualisme,  et  môme  elle  poumit  donn^.  lieu  à  des  retours 
fâcheux  de  la  part  d'adversaires  qui  sauraient  raisonner  avec  ri- 
gueur, ce  qui  heureusement  n'est  pas  commun.  Le  dynamisme  n'en 
est  pas  moins  un  vigoureux  efifort  poiu-  lier  la  métaphysique  à  la 
science,  et  une  base  d'opération  très  solide  contre  les  matérialistes 
grossiers,  les  empiristes  étroits  et  les  idéalistes  raffinés. 

PAUt  h^Et, 


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LA 


GUERRE  DE  FRANCE 


—  1870-1871  — 


1. 

l'bmpi&b  et  l'invasion  (4). 

.  La  (hum  frwMiHUlemanie  di  187(H871,  rapport  de  l'étât-mi^or  proiaieiL  —  II.  Baqnétat 
parlementaire*.  —  III.  OpiratUmi  des  armées  allemandes,  par  le  colonel  Borbst»dt,  1  toL 
•  IV.  Un  Minislire  de  la  guerre  de  vingt'-çuatre  jowt,  par  le  général  Cousin  de  Montan- 
ban,  comte  de  Palikao.  ^  Y,  La  Journée  de  Sedan,  par  le  général  Ducrot  ^  YI.  Belfart, 
Reims,  Sedan,  le  7*  corps  de  l'armée  du  RMn,  par  le  prince  Oeorge  Bibesco.  —  VII.  Hisloire 
de  l'armée  de  Chdlons.  —  Campagne  de  Sedan,  par  on  Tolontaire  de  l'armée  da  Rhin.  — 
VIIL  L'armée  de  Mae^Mahon  et  la  bataille  de  BeaMmont,  par  M.  Defoornj,  curé  de  Beau- 
mentreo-Argonne.  —  Docamens  inédits,  etc. 


IV. 

L*A&|IBB    DE    CHALONS   ET   LA   BATAILLE    DE    SEDAN. 

C'est  le  destin  d'une  guerre  mal  engagée,  les  revers  engendrent 
les  revers,  on  n'échappe  à  un  désastre  que  pour  courir  à  un  dé- 
sastre plus  terrible  encore,  pour  retomber  sous  le  poids  des  mal- 
heurs qui  s'enchaînent  et  s'aggravent.  C'est  surtout  la  vérité  en 
1870,  à  cette  heure  unique  et  décisive  du  mois  d'août  où  Bazaine, 
après  trois  batailles  sanglantes,  reste  fixé  sous  Metz,  et  où  entre  en 
scène  à  Châlons  une  autre  armée  improvisée  dans  la  confusion  avec 
des  débris  et  des  conscrits,  poussée  à  l'aventure  par  une  sorte  de 
fatalité  mystérieuse  vers  le  gouffre  invisible  qui  l'attend.  Ici  tout 
conspire  à  préparer  l'effroyable  dénoûment  que  nul  certes  ne  peut 

[i)  Voyei  la  Revue  du  l*'  Janvier,  du  1*'  février  et  du  15  mars. 

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l'armée   de   CHALONS   et   SEDAN.  109 

entrevoir  et  où  Ton  court  tête  baissée,  les  yeux  fermés.  Obsessions 
politiques,  incohérence  des  mouvemens  militaires,  conflits  de  direc- 
tion, malentendus,  contre-temps,  tout  se  réunit  pour  faire  de  cette 
armée  nouvelle,  la  dernière  qui  reste  pour  l'instant  à  la  France,  la 
victime  expiatoire  d'une  situation  déjà  plus  qu'à  demi  perdue,  pour 
précipiter  une  catastrophe  qui  d'un  seul  coup  dépasse  toutes  les 
catastrophes  connues,  Âzincourt  et  Waterloo;  oui,  plus  que  Waterloo 
et.^Azincourt,  —  Sedan,  pour  tout  dire,  Sedan,  la  tragédie  militaire 
qui  est  tout  à  la  fois  le  dernier  mot  de  cette  phase  de  là  guerre  par 
l'empire  et  le  prélude  d'une  révolution  politique,  de  la  chute  de 
Metz,  du  siège  de  Paris,  de  l'invasion  répandue  jusqu'à  la  Loire, 
jusqu'au  cœur  de  la  France.  Comment  cette  tragédie  s'accomplit- 
elle  après  vingt-cinq  jours  de  campagne,  moins  de  quinze  jours 
après  Rezonville  et  Saint-Privat? 

1. 

Au  moment  où  sur  les  hauteurs  de  Metz  expiraient  les  derniers 
feux  de  la  bataille  de  Rezonville,  le  soir  du  16  août,  'l'empereur, 
parti  le  matin  de  Gravelotte,  débarquait  à  Ghâlons,  après  avoir  tra- 
versé Verdun  en  fugitif,  avec  le  prince  impérial,  le  prince  Napoléon 
^t  quelques-uns  de  ses  officiers,  sans  soupçonner  encore  assurément 
que  derrière  lui  toutes  les  communications  allaient  se  fermer.  Au 
même  instant  arrivait  de  son  côté  le  général  Trochu»  qui,  après  bien 
des  incertitudes  et  des  changemens  de  destination,  venait  prendre  le 
commandement  du  12"^  corps  en  formation  au  camp  et  s'était  fait  pré- 
céder dans  la  journée  de  son  chef  d'état-major,  le  général  Schmitz. 
Pendant  la  nuit  du  16  au  17  survenait  à  son  tour  le  maréchal  de  Mac- 
Mahon,  achevant  la  pénible  retraite  qu'il  poursuivait  depuis  Froesch- 
viller,  qui  l'avait  un  moment  rejeté  jusque  vers  Chaumont.  Les  uns 
et  les  autres  arrivaient  soucieux,  préoccupés  d'une  situation  qu'ils 
voyaient  hérissée  de  difficultés  et  de  périls,  même  avant  de  la  con- 
naître tout  entièi*e.  Ce  qu'ils  avaient  sous  les  yeux  n'était  guère  de 
nature  à  les  rassurer.  Ce  camp  où  ils  se  rencontraient  à  l'improviste, 
où  ^naguère  encore  les  parades  officielles  se  déployaient  dans  toute 
leur  régularité,  ce  camp  n'était  plus  pour  l'instant,  selon  le  mot  d'un 
chef  militaire,  qu'une  sorte  de  plage  où  l'on  venait  échouer,  où  se 
confondaient  au  hasard  des  troupes  venant  de  tous  côtés  :  soldats  de 
Frœschviller  et  de  Wissembourg,  plus  délabrés,  plus  défaits,  que 
s'ils  avaient  supporté  six  mois  de  guerre,  —  isolés  et  débandés,  cou- 
rant par  milliers,  se  livrant  au  désordre  et  à  la  licence,  gardes  mo- 
biles parisiens,  au  nombre  de  18,000  hommes,  agitant  le  camp  de 
leur  remuante  indiscipljne.  La  veille,  avant  de  quitter  Paris,  le  gé- 
néral Trochu  écrivait  :  a  Je  me  rends  au  camp  de  Ghàlons,  où  il  est 


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110  REVUE  DE8  D6UX  H0NBES. 

vraisemblable  que  va  se  passer  itn  singnlier  drame«.«  »  C'était  en 
dfet  le  commencement  d'un  véritable  drame  qui  allait  se  passer, 
non  plus  entre  Metz  et  Paris,  mais  en^e  Paris  et  Cbâlons,  avant  de 
se  dérouler  entre  Ghâlons  et  la  Meuse,  —  qui  se  nouait  dès  le  ma- 
tin du  17  au  camp,  dans  un  conseil  de  guerre  où  assistaient  Teio- 
pereur,  le  prince  Napoléon,  le  maréchal  de  Ma&-Mahon,  le  gènècsl 
Trochu,  le  général  Schmitz,  le  général  Berthaut,  commandant  des 
mobiles  parisiens. 

Que  voulait-on  et  que  pouvait-on  fure?  S'arrêter  un  moment  au 
camp  de  Ghâlons  pour  se  donner  le  temps  de  respirer,  de  rallier 
des  forces  et  de  prendre  un  parti ,  cela  se  pouvait  encore*  S'attar- 
der sur  cette  plaine  rase  de  Champagne,  que  le  général  Trochu  ap- 
pelait pittoresquement  im  «  tï^is  de  billard,  •  qui  n'avait  aucune 
défense,  il  n'y  avait  pas  à  y  songer;  une  attaque  scmdaine  pouvait 
tout  culbuter  dans  le  désordre  qui  régnait,  et  ce  danger,  sans  être 
aussi  absolument  pressant  que  le  croyaient  certains  généraux,  n'a- 
vait cependant  rien  de  chimérique,  puisque  l'ennemi  commençait  à 
être  signalé,  puisque  le  maréchal  de  Mao-Mahon,  venant  de  Ghau- 
mont,  avait  pu  croire  un  moment  sa  retraite  menacée  au  point  d'in- 
tersection du  chemin  de  fer,  à  Blesme.  La  question  militaire  se  com- 
pliquait encore  d'une  question  politique  qui  contenait  déjà  le  destin 
de  l'empire.  La  vérité  est  que  la  situation  même  de  l'empereur,  telle  » 
que  la  faisaient  les  événemens,  devenait  une  des  difficultés  les  plus 
graves.  Dépouillé  du  commandement  de  l'armée,  qu'il  venait  de  cé- 
der au  maréchal  Bazaine  à  Metz,  n'exerçant  pas  le  gouvernement, 
qu'il  avait  laissé  à  la  régence  à  Paris,  jeté  comme  une  épave  sur 
cette  plage  de  Ghâlons,  l'empereur  n'était  plus  qu'un  souverain  à 
demi  déposé.  C'est  ce  que  le  général  Schmitz  caractérisait  en  deux 
mots  :  «  L'empereur  ne  commande  plus  l'armée,  et  il  n'est  pas  sur 
son  trône.  —  Oui,  c'est  vrai,  répondait  assez  mélancoliquement  Na- 
poléon m,  j'ai  l'air  d'avoir  abdiqué.  »  11  fallait  sortir  de  là.  Reprendre 
la  direction  de  la  campagne,  l'empereur  ne  le  pouvait  plus,  il  le 
sentait  lui-même.  Bester  au  quartier-général  de  l'armée,  c'était  pOT- 
pétuer  une  équivoque  qui  ne  ferait  que  troubler  l'opinion  et  aggra- 
ver les  embarras  des  chefs  militaires.  Il  n'y  avait  plus  pour  l'empe- 
reur qu'un  moyen,  dur  à  son  orgueil,  il  est  vrai,  périlleux  encore 
peut-être,  mais  imposé  par  la  nécessité  :  c'était  de  rentrer  sans  plus 
de  retard  à  Paris  pour  «  remonter  sur  son  trône,  »  comme  on  le  di- 
sait, pour  ressaisir  le  gouvernement  en  se  servant  du  général  Tro- 
chu, dont  la  popularité  pouvait  sauver  la  crise.  Les  résolutions  du 
conseil  de  guerre  étaient  là  tout  entières ,  elles  se  résumaient  dans 
ces  trois  faits  (1)  :  l'empereur  reviendrait  aux  Tuileries,  le  général 

(i)  Je  ne  parle  pas  de  ce  renToi  à  Paris  de  \t^  garde  mobile,  qui  fût  déddô  en  eflét 

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l'âhméb  de  gralons  et  SBDâN.  111 

Trocbu  le  précéderait  su]vle-<:bamp  comme  gônyemeur  de  I^ris;  le 
maréchal  de  Mac^Mahon  prendrait  le  commandement  en  chef  de 
l'armée  de  CbàloBs,  qu'il  aJlait  se  bâter  de  réorganiser  autant  que 
possible,  et  il  suitrait  à  son  tour  le  mouvement  sur  Paris  en  ma- 
nœuvrant selon  les  circonstances,  selon  ce  qui  se  pass^^it  du  cAté 
du  maréchal  Baudne,  sous  les  ordres  duquel,  par  une  combhiaison 
bizarre  de  plus,  il  restait  placé. 

Si  peu  régulière  quefût  une  décision  si  grave  adoptée  par  un  conseil 
improvisé,  entre  chefs  militaires  réunis  par  le  hasard,  elle  était  cer- 
tainement la  plus  {MTudente,  elle  s'inspirait  des  circonstances,  d'une 
vive  et  forte  impression^des  choses;  mais  on  n'avait  pas  compté  avec 
Paris,  où  les  résolutions  arrêtées  le  17  au  matin  à  Ghâlons,  portées 
^ès  le  soir  par  le  général  Trocbu  lui-même,  produisaient  Teffet  d'un 
coup  de  théâtre  ou  d'un  coup  de  foudre.  Ni  le  retour  de  l'empe- 
reur, ni  la  nomination  du  général  Trocbu  au  poste  de  gouverneur 
de  Paris,  ni  le  rappel  de  l'armée,  n'entrùent  évidemment  dans  les 
vues  de  la  régence  et  du  ministère.  Depuis  quelques  jours,  la  ré- 
gente agissait  avec  la  plus  persévérante  vivacité  pour  détourner 
l'empereur  de  revenir;  a  aves-vous  réfléchi,  lui  disait-elle,  à  toutes 
les  conséquences  qu'amènerait  votre  rentrée  à  Paris  sous  le  coup 
de  deux  revers?  »  Le  ministre  de. la  guerre,  de  son  c6té,  se  hâtait 
d'écrire  à  l'empereur  pour  le  «  supplier  de  renoncer  à  une  idée  qui 
paraîtrait  l'abandon  de  l'armée  de  Metz;  »  il  s'eflbrçait  de  dé- 
montrer que  a  l'armée  de  Châlons  serait  avant  trois  jours  de 

dans  le  consdl  de  guerre  de  Chàlons  snr  l'avis  du  général  Trochu,  du  général  SchmlU 
et  du  général  Berthaut,  commandant  des  mobiles  parisiens.  Ce  n'étidt  qu*un  Ineideat 
peu  important  de  la  délibération  ;  la  passion  de  puti  l*a  grosd  démesurément  depuis 
pour  en  iaire  ua  texte  de  récriminations  Tiolentes  contrt  le  général  Trochu,  qu'on  a 
em  Térité  accusé  d*ayoir  youlu  s'assurer  une  garde  prétorienne  en  rentrant  à  Patin. 
Tout  cela  est  assez  ridicule.  Ces  Jeunes  gens  n'étaient  pas  môme  entièrement  armai, 
ils  manquaient  totalement  d'instruction,  ils  n'avaient  encore  aucune  habitude  mili- 
taire, et  on  ne  pouvait  songer  à  les  conduire  tel«  qu'ils  étaient  à  l'ennemi  en  rase 
campagne.  Bs  pouvaient  aa  contraire  bien  servir  et  devenir  de  bons  soldats  avec  us 
peu  de  temps,  en  se  battant  d'abord  dans  des  positionA  défensives.  C'était  Vavls  du 
général  Berthaut,  qui  avait  une  grande  conflaoce  en  eux.  Les  ramener  à  Paris,  où  l'on 
commençait  à  prévoir  une  attaque  de  l'ennemi,  semblait  une  chose  asses  simple.  On 
aurait  pu  envoya  la  partie  la  plus  indiscipUnée,  réputée  la  plus  dangereuse,  dans  les 
places  fortes  du  nord;  il  en  fut  question.  Et  après?  A  quoi  cela  eût-il  conduit!  C'eût 
été  certainement  d'un  déplorable  effet  d'envoyer  quelques-uns  des  bataillons  dans  les 
places  du  nord,  tandis  que  les  autres  seraient  revenus  à  Paris.  L'empereur  lui-même 
le  reconnaissait,  et,  s'il  semblait  éprouver  d'abord  quelque  héeitation,  il  se  rangeftit 
très  promptement  h  l'avis  du  conseil.  En  fin  de  compte,  après  tout  le  bruit  qu'on  a 
fait,  je  sali  à  chercher  de  quel  poids  a  pesé  dans  les  événemens  cette  rentrée  de  la 
garde  ssobile  à  Paris.  Elle  n'a  eu  en  réalité  aucune  influence,  il  n'y  avait  eu  aucun 
calcul  à  ChâloDS,  et  ce  n'était  qu'un  détail  dans  la  délibération  du  17,  dont  le  poiat 
essentiel  dans  la  p'ensée  du  général  Trochu,  —  le  retour  de  l'armée  tout  entière  soes 
Paris,  —  excluait  certainement  toute  préméditetion  fondée  sur  le  concours  d'uae 
troupe  révohitioBttftire. 


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112  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

8S,000  hommes  sans  compter  le  corps  de  Douay,  »  qu'avec  cela  on 
pourrait  <c  faire  une  puissante  diversion  sur  les  corps  prussiens,  déjà 
épuisés  par  plusieurs  combats.  »  C'était  en  un  mot  dès  cette  heure 
de  la  nuit  du  17  au  18  août  et  pour  quelques  jours  une  lutte  di- 
recte, passionnée,  obscure,  entre  deux  systèmes,  —  l'un  tendant  à 
ramener  l'armée  sous  Paris ,  dans  des  conditions  où,  «  reposée  et 
reconstituée,  selon  l'expression  du  maréchal  de  Mac-Mahon ,  elle 
pourrait  offrir  une  résistance  sérieuse,  »  l'autre  rejetant  cette  armée 
à  peine  agglomérée  vers  le  maréchal  Bazaine,  la  poussant  à  la  ren- 
contre de  l'ennemi  en  rase  campagne.  Je  voudrais  préciser  cette 
situation  où,  pendant  cinq  longs  jours,  du  17  au  22,  s'agite  à  tâ- 
tons, dans  l'ombre,  au  milieu  de  toutes  les  contradictions,  la  grande 
et  émouvante  question  :  cette  armée  de  Châlons,  la  dernière  armée 
qui  reste  à  la  France,  sera-t-elle  ramenée  sur  Paris  pour  devenir  le 
noyau  d'une  défense  réorganisée ,  ou  bien  sera-t-elle  envoyée  à 
l'aventure,  sacrifiée  pour  tenter  de  relever  par  un  dernier  effort  la 
fortune  militaire  et  politique  de  l'empire?  Ici  tout  se  hâte,  tout  a 
son  importance,  chacun  prend  son  rôle  et  sa  responsabilité  dans  ce 
drame  que  le  général  Trochu  avait  bien  raison  d'appeler  a  singu- 
lier, »  où  une  fois  de  plus  les  affaires  de  la  France  semblent  livrées 
à  l'inconnu. 

Et  d'abord  la  régente,  le  mmistre  de  la  guerre,  de  qui  venaient 
surtout  l'opposition  au  plan  de  Châlons,  l'excitation  ardente  à  l'ac- 
tion, obéissaient-ils  uniquement,  comme  on  l'a  dit,  à  une  préoccu- 
pation de  salut  dynastique?  Us  avaient  évidemment  cette  pensée 
des  périls  croissans  de  la  dynastie,  ils  avaient  cette  pensée  à  leur 
manière,  en  esprits  troublés,  peu  prévoyans,  se  laissant  entraîner  à 
tout  risquer  sur  un  coup  de  dé,  et  refusant  presque  avec  un  dédain 
inité  la  seule  combinaison  qui  pût  peut-être  pour  le  moment  dé- 
tourner une  explosion  révolutionnaire,  —  le  retour  de  l'armée  sous 
Paris.  Chose  étrange!  la  guerre  durait  depuis  quelques  jours  à  peine, 
et  déjà  le  malheur  avait  produit  le  phénomène  le  plus  curieux  d'hal- 
lucination et  de  confusion.  Les  personnages  du  gouvernement,  et 
ils  n'étaient  pas  les  seuls,  j'en  conviens,  semblaient  vivre  dans  une 
atmoi^hère  factice  et  enflammée  où  ils  perdaient  le  discernement 
de  la  réalité,  des  choses  possibles,  de  cette  situation  qui  d'heure  en 
heure  se  déroulait  et  s'aggravait  au  loin. 

L'impératrice  mettait  dans  ces  tristes  affaires  un  sentiment^.à  la 
fois  féminin  et  chevaleresque.  Qu'elle  eût  des  inquiétudes  pour  la 
sûreté  personnelle  de  l'empereur,  s'il  revenait,  cela  n'est  point  dou- 
teux; elle  disait  qu'il  «  ne  renU'erait  pas  vivant  aux  Tuileries,  »  — 
car  on  en  était  là  I  L'anxiété  de  la  femme  perçait  dans  ces  mots.  Il 
y  avait  aussi  chez  la  régente  un  instinct  de  fierté  qui  se  révoltait. 
Elle  ne  pouvait  se  résigner  à  voir  le  souverain  rentrer  aux  Tuileries 

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l'aBMÉE   de  CHALOffS   ET  SEDAN.  113 

nuitamment,  en  se  cachant  comme  un  vaincu  et  un  fugitif.  Un  tel 
retour  lui  semblait  un  attentat  à  «  Thonneur  de  l'empereur,  »  à  sa 
n  gloire.  )>  On  avait  encore  l'illusion  de  la  gloire  !  La  chevalerie  de 
l'impératrice  fixait  l'empereur  au  citmp  et  l'envoyait  se  relever  à  la 
première  bataille  qui  se  livrerait.  Le  ministre  de  la  guerre,  vieux  et 
vaillant  soldat  dépaysé  dans  les  affaires  publiques,  homme  d'im^- 
nation  et  d'expédiens  encore  plus  qu'organisateur,  avait,  lui  aussi, 
sa  pensée  ou,  si  l'on  veut,  sa  fascination.  Il  n'avait  pas  eu  de  peine  à 
voir  que  l'éparpillement  de  nos  forces  avait  contribué  à  nos  désastres, 
et  il  voulait,  comme  il  le  dit  assez  naïvement,  a  changer  les  rôles, 
opposer  aux  masses  prussiennes  des  masses  françaises.  »  Il  avait 
été  de  plus  frappé  de  ce  fait  que  notre  armée,  d'haibitude  $i  hardie, 
s'était  vue  dès  le  premier  moment  réduite  à  une  défensive  décou- 
sue, déconcertée,  et  il  voulait  lui  rendre  la  confiance  en  la  ramenant 
tambour  battant  à  l'ennemi.  Le  général  de  Palikao  improvisait  de 
nouveaux  corps,  il  s'enivrait  un  peu  des  plans  de  campagne  qu'il 
imaginait,  et  c'est  ainsi  que  par  des  raisons  militaires  qui  n'ex- 
cluaient pas  la  préoccupation  dynastique,  qui  la  voilaient  ou  la 
palliaient* tout  au  plus,  le  ministre  de  la  guerre  se  trouvait  d'accord 
avec  la  régente  pour  s'opposer  à  toute  pensée  de  retraite  sur  Paris. 
Aller  en  avant,  aller  au  secours  de  Metz,  c'était  bientôt  le  mot  d'ordre 
habilement  propagé  de  façon  à  intéresser  le  patriotisme;  mais  il  ne 
suffisait  pas  de  vouloir.  Tout  dépendait  d'un  certain  nombre  d'élé- 
mens  inconnus  ou  incertains  :  l'état  de  l'armée  qu*on  voulait  en- 
voyer au  combat,  la  position  et  les  ressources  du  maréchal  Bazaine, 
qu'on  se  proposait  de  rejoindre,  la  marche  et  les  progrès  de  l'en- 
nemi dans  les  provinces  françaises,  la  nature  du  terrain  où  l'on 
pouvait  engager  une  campagne  nouvelle.  Qu'en  était-il  de  tout  cela 
réellement? 

L'armée  de  Ghâlons,  cette  armée  que  le  ministre  de  la  guerre 
destinait  à  rétablir  nos  affaires,  allait  être  en  quelques  jours,  il  est 
vrai,  d'un  peu  plus  de  100,000  hommes  avec  une  artillerie  de  plus 
de  AOO  bouches  à  feu;  mais  comment  se  composait-elle?  Elle  res- 
semblait déjà,  même  après  s'être  débrouillée  de  la  confusion  du 
premier  moment,  à  une  de  ces  armées  qui  sont  le  suprême  effort 
d'un  pays.  Le  l**"  corps,  jeté  avant  les  autres  sur  cette  «  plage  »  de 
Ghâlons  et  placé  maintenant  sous  les  ordres  du  général  Ducrot, 
avait  cruellement  souffert  du  feu  de  Frœschviller,  du  trouble  tfune 
longue  retraite.  Ducrot  s'employait  énergiquement  à  le  refaire. 
Il  fallait  suivre  en  courant  ce  travail  de  réorganisation,  rétablir 
la  discipline ,  jeter  dans  des  cadres  à  demi  détruits  des  renforts  de 
réserve  qui  ne  suffisaient  pas  à  remplir  les  vides.  Je  ne  veux  ci- 
ter qu'un  exemple;  même  avec  un  contingent  assez  copieux,  qu'il 

TOMi  in.  —  1874.  s 

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in  BJETUE  DES  DEUX  IfONKS. 

recevait  de  son  dépôt  d'Airiqae,  le  i"  régiment  de  zouaves  ne  re- 
montait pas  à  plus  de  1,200  bommes.  —  Le  5'  corps  n'avait  pas  dé^ 
barque  complètement  à  Ghâlons  avant  le  20  août.  Il  n'avait  pas 
perdu  de  monde  au  feu,  il  avait  laissé  une  de  ses  brigades  à  Sarre- 
guemines,  une  partie  de  ses  bagages  à  Bitcbe,  son  moral  un  peu  sur 
les  cbemins,  et,  sans  avoir  combattu,  il  était  plus  désorganisé  que 
ceux  qui  avaient  vu  Tennemi*  —  Le  12^  corps,  de  nouvelle  forma- 
tion, destiné  d'abord  à  Trochu,  puis  confié  au  général  Lebrun,  aide- 
de-camp  de  l'empereur,  avait  im  noyau  sérieux  et  solide,  la  division 
d'infanterie  de  marine^  qui  allait  bientôt  montrer  sa  valeur*  Il  avait 
de  plus  trouvé  fort  à  propos  trois  régimens  du  6*  corps  qui  n'avaient 
pu  passer  pour  atteindre  Metz  avec  Ganrobert.  Le  reste  se  compo- 
sait de  bataillons  de  marcbe  sans  instruction  et  sans  esprit  mili- 
taire. —  Le  y*"  corps  enfin,  sauf  la  division  Conseil-Dumesnil,  qui 
avait  suivi  Mac-Mahon  depuis  Frœschviller,  était  encore  à  Belfort 
le  17  et  le  18.  On  bésitait  à  le  diriger  sur  Cbâlons  par  la  ligne  de 
Chaumont,  qui  pouvait  n'être  plus  sûre;  il  fallait  le  faire  passer 
par  Paris,  et  il  ne  rejoignait  l'armée  que  le  21,  peutr-ètre  même  le 
22,  après  un  voyage  en  chemin  de  fer  long  et  entrecoupé,  funeste 
pour  la  discipline,  fatigant  pour  les  hommes  et  pour  les  chevaux, 
qui  arrivaient  exténués. 

Tout  était  ainsi,  de  s(ute  que  cette  armée,  dont  le  ministre  de  la 
guerre  parlait  comme  d'une  force  avec  laquelle  on  pouvait  tout  en- 
treprendre, n'existait  pas  le  18;  elle  se  formait  dans  la  confusion, 
elle  arrivait  à  peine,  avec  les  plus  énergiques  efforts,  à  être  à  peu 
près  agglomérée,  à  demi  réorganisée  vers  le  22.  Elle  comptait  certes 
assez  de  braves  gens  pour  aller  courageusement  au  combat,  s'il  le 
fallait;  telle  qu'elle  était,  avec  ses  incohérences  et  ses  lacunes,  avec 
ses  corps  rassemblés  en  toute  hâte,  avec  ses  soldats  de  toute  prove- 
nance, en  partie  atteinte  déjà  d'un  certain  ei^rit  de  défiance  et  de 
désordre,  pouvait^Ue  passer  dès  ce  moment  pour  une  véritable  ar- 
mée de  campagne,  d'opérations  devant  l'ennemi?  Redoutable  ques- 
tion qui  restait  en  suspens  à  ChâlonsI 

Un  autre  élément  de  la  situation,  et  non  le  moins  grave  pour  la 
décision  à  prendre,  était  ce  qui  se  passait  à  Metz.  L'obscurité  com- 
mençait à  envelopper  l'armée  du  Rhin.  L'empereur  avait  à  peine 
atteint  Ghâlons  qu'un  voile  semblait  s'étendre  sur  les  événemens  de 
la  Moselle.  Bazaine  se  disait  victorieux  le  16  au  soir,  et  même  l'im- 
pératrice se  servait  de  l'heureuse  nouvelle  pour  convaincre  le  géné- 
ral Trochu  de  l'inopportunité  de  la  retraite  sur  Paris.  Trochu,  un 
instant  ébranlé,  démêlait  néanmoins  la  vérité;  «  oui,  disait-il  à  l'a- 
miral Jurien  de  La  Graviëre  en  quittant  l'impératrice,  Bazaine  est 
victorieux,  et  pourtant  il  est  arrêté.. «  »  Le  commandant  de  l'armée 
du  Rhin  était  en  effet  arrêté  le  16,  il  était  encore  plus  arrêté  et  en 

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l'aRMKE  BE  CHAiONS  et  SEDAN.  115 

outre  con^étement  cerné  à  partir  du  18  an  soir^  après  la  bataille  de 
Saint-Privat.  Dès  lots  on  ne  sayaU  plus  rien  ou  presque  rien.  Les 
communicatioQS,  interceptées  par  tes  Yoies  régulières,  devenaient 
rares  et  incertaines.  Aux  pressantes  interrogations  que  le  maréchal 
de  Ma&-Mahon  adressait  à  Paris,  le  ministre  de  la  guerre  rendait 
le  20  par  le  renseignement  le  plus  vague  sur  la  position  de  Bazaine 
le  soir  du  18, —  ce  qui  n'empècbait  pas  cependant  le  général  de 
Palikao  de  raconter  ce  jour-là  m^e  au  corps  législa^  l'histoire 
fabuleuse  de  a  trois  corps  d'armée  prussiens  ptécifités  dans  les  car- 
rières de  JaumontI  •  Non-seulement  le  maréchal  Bazaine  se  mon- 
trait peu  communicatif,  mais  les  rares  et  sommaires  informations 
qu'il  trananettait  étaient  de  nature  à  donner  l'idée  la  plus  inexacte 
de  sa  situation  et  i  égarer  c^ix  qui,  placés  loin  de  lui,  avaient  à 
prendre  une  résolution.  Ainsi,  sans  parler  des  inquiétudes  peu  fon-  ' 
dées  qu'il  exprimait  sur  ses  approvisionnemens  de  munitions,  Ba- 
zaine déguisait  évidemment  une  partie  de  la  vérité  lorsqu'il  écrivait 
le  soir  de  Saint-Privat  :  «  £n  ce  moment,  sept  heures,  le  feu  cesse, 
nos  troupes  sont  constamment  restées  sur  leurs  positions...  »  Il 
n'était  pas  plus  précis  dans  un  rapport  du  lendemain  où  il  décrivait 
les  principaux  résultats  de  la  terrible  a&ire  de  la  veille,  et  qui 
n'arrivait  du  reste  que  plusieurs  jours  après.  Certainement  rien 
dans  ces  dépêches  ne  pouvait  donner  l'idée  d'une  bataille  qui  avait 
fait  plus  de  30,000  victimes.  Une  seule  chose  apparaissait  nui- 
nifestement  :  Bazaine  était  cerné,  il  avait  dans  tous  les  cas ,  selon 
son  propre  aveu,  besoin  de  quelques  jours  pour  se  refaire  sous  Metz, 
au  risque  de  laisser  le  blocus  se  resserrer,  les  issues  se  fermer  au- 
tour de  lui,  —  et  qu'on  remarque  bien  dès  ce  moment  ce  qu'il  y 
avait  d'étrange,  de  peu  réfléchi,  à  mettre  ou  à  maintenir  le  maré- 
chal de  Mac-Mahon  sous  les  ordres  d'un  chef  investi  I  II  en  résul- 
tait que  tout  ce  qu'on  faisait,  tout  ce  qu'on  pouvait  tenter  à  Ghâlons, 
restait  à  la  merci  de  nouvelles  incertaines  ou  tardives  ou  même 
détournées  en  chemin  de  leur  destination.  Entre  Ghâlons  et  Metz, 
tout  est  donc  de  plus  en  plus  vague  et  obscur  lorsque  tout  devrait 
être  concerté  et  précis. 

II. 

Que  se  passe-t-il  pendant  ce  temps  au  camp  ^memi?  L'état-major 
prussien  n'avait  eu  d'abord  qu'une  pensée  :  se  porter  à  grandes 
marches  sur  la  Moselle  pour  gagner  la  route  de  Verdun  et  atteindre 
au  passage  l'armée  française  de  Metz,  qu'il  supposait  disposée  à  la 
retraite.  C'est  à  quoi  il  employait  les  forces  considérables  de  Frédé- 
ric-Charles et  de  Steinmetz,  i'""  et  n''  armées.  Pour  le  moment,  après 
avdr  franchi  les  Vosges  à  la  suite  des  divisions  de  Mac-Mahon,  le 

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116  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

prince  royal  de  Prusse  devait  s'aiTêter  avec  la  in«  armée  sur  la 
route  de  Nancy,  en  attendant  l'eflet  des  grands  coups  qui  se  prépa- 
raient, en  se  tenant  prêt  à  seconder,  s'il  le  fallait,  ces  combinai- 
sons. La  question  ime  fois  vidée  devant  Metz  par  les  batailles  du  16 
et  du  18,  tout  changeait  de  face.  Les  chefs  militaires  allemands, 
sachant  ce  qui  en  était  beaucoup  mieux  qu'on  ne  le  savait  à  Châlons 
ou  à  Paris,  se  sentaient  plus  libres.  Le  prince  royal  pouvait  désor- 
mais reprendre  sa  marche,  dépasser  Nancy  et  s'avancer  en  côtoyant 
le  chemin  de  fer  de  l'Est  dans  la  direction  de  la  Marne  et  de  Paris. 
Ce  n'est  pas  tout.  La  bataille  de  Saint-Privat  était  à  peine  finie  de- 
puis quelques  heures,  l'état-major  allemand  croyait  déjà  possible  de 
former  une  armée  nouvelle  qu'il  appelait  a  l'armée  de  la  Meuse  » 
et  qu'il  plaçait  sous  les  ordres  du  prince  royal  de  Saxe.  Il  allait  res- 
ter, pour  bloquer  Metz  et  contenir  Bazaine,  les  trois  corps  de  la 
!«••  armée,  quatre  corps  du  prince  Frédéric-Charles,  deux  divisions 
et  demie  de  cavalerie  et  lOi  batteries  d'artillerie.  L'armée  du  prince 
de  Saxe,  composée  de  la  garde  prussienne,  du  iv^  corps,  du  xii^  corps 
saxon  et  de  deux  divisions  de  cavalerie, — à  peu  près  80,000  hommes, 
— devait  enlever  Verdun,  si  elle  pouvait,  passer  dans  tous  les  cas  la 
Meuse  à  cette  hauteur  et  s'avancer  par  la  route  de  Sainte-Menehould 
sur  Châlons  en  se  reliant  au  prince  royal  de  Prusse,  en  concourant 
au  grand  mouvement  sur  Paris.  C'était  sur  un  vaste*  front  une 
masse  de  2A0,000  hommes,  divisée  en  deux  armées  qui  devaient 
sans  cesse  combiner  leurs  marches  et  leurs  opérations.  —  Dès  le 
20  août,  ce  mouvement  était  commencé  et  allait  commuer  les  jours 
suivans,  éclairé  et  couvert  à  distance  par  des  nuées  d'audacieux  ca- 
valiers battant  le  pays,  devançant  le  gros  des  forces  prussiennes. 

Ainsi  entre  le  18  et  le  23  août  la  question  en  est  là.  L'armée  de 
Chftlons  se  forme  en  toute  hâte,  confusément.  Bazaine  est  enfermé 
sous  Metz,  plus  ou  moins  occupé  à  se  refaire,  donnant  sur  ce  qu'il 
peut  o«  sur  ce  qu'il  veut  des  nouvelles  plus  ou  moins  exactes.  D'un 
autre  côté,  le  prince  royal  de  Prusse  est  en  marche,  s'avançant  vers 
la  Marne,  poussant  bientôt  des  partis  jusque  vers  l'Aube.  Le  prince 
de  Saxe,  qui  a  déjà  un  de  ses  corps,  le  iv%  à  Commercy,  se  liant  à 
la  m'  armée,  commence  à  franchir  la  Meuse  avec  la  garde  prus- 
sienne et  le  xir  corps  en  contournant  Verdun,  où  il  va  se  heurter 
inutilement,  qu'il  ne  peut  enlever  de  vive  force,  mais  qui  n'arrête 
pas  sa  marche.  Cette  distribution  même  des  rôles  et  des  situations 
définit  et  limite  en  quelque  sorte  d'avance  le  terrain  où  allait  s'en- 
gager la  campagne,  si  l'on  voulait  essayer  de  rejoindre  l'armée  de 
Metz  pour  combattre  avec  elle  ou  pour  la  dégager  en  appuyant  sa 
retraite  :  c'est  cette  région  montueuse  et  boisée  qui  se  déroule  de- 
puis Toul,  particulièrement  depuis  Bar-le-Duc  jusqu'aux  Aidennes, 
qu'il  faut  franchir  pour  se  porter  des  plaines  de  la  Champagne  dans 

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l'aBMÉE   de   CHALONS  BT   SEDAN.  117 

l'ancien  pays  des  trois  évèchés.  C'est  l'Argonne,  vaste  complication 
de  plateaux,  de  gorges,  d'étangs  et  de  forêts.  Du  côté  de  la  Cham- 
pagne, en  avant  de  l'Argonne,  l'Aisne  est  une  première  ligne  d'o* 
pérations.  Du  côté  du  nord,  les  versans  du  massif  s'abaissent  vers 
la  Meuse,  qui,  descendant  des  régions  de  Langres,  court  par  Com- 
mercy,  Saint-Hihiel,  Verdun,  Stenay,  Houzon,  Sedan,  Mézières.  Au- 
delà  de  la  Meuse,  sur  la  rive  droite,  des  hauteurs  parallèles  entre- 
co&pées  de  vallées,  le  chemin  de  fer  de  Mézières  à  Metz  par  Carignan 
et  Montmëdy,  puis  la  frontière  belge.  Des  routes  nombreuses  sillon- 
nent depuis  longtemps  le  pays,  devenu  facile  même  pour  des  ar- 
mées. Quatre  principaux  passages  s'ouvrent  toujours  à  travers  l'Ar- 
gonne. L'un,  le  plus  direct,  le  défilé  des  Islettes,  est  celui  que  suit  la 
grande  route  de  Paris  à  Metz  par  Sainte-Menehould  et  Verdun.  C'est 
là  que  Dumouriez,  campé  autour  de  Sedan,  venait  en  1792  prendre 
à  revers  et  briser  par  la  canonnade  de  Valmy  l'invasion  prussienne 
qui  était  déjà  en  Champagne.  Plus  à  l'ouest  se  succèdent  les  pas- 
sages de  Grand-Pré,  —  de  la  Croix-au-Bois,  où  l'on*  arrive  par  Vou- 
ziers,  —  du  Chéne-Populeux.  Toutes  ces  issues  servent  à  déboucher 
sur  la  Meuse  entre  Verdun  et  Sedan.  Qu'on  observe  bien  qu'à  partir 
du  21  et  du  22  août  l'année  du  prince  de  Saxe  avaiftprécisément  sa 
direction  par  Verdun  sur  la  route  de  Sainte-Menehould  en  se  liant 
au  prince  royal  de  Prusse. 

C'est  dans  ces  conditions  et  sur  ce  terrain,  c'est  en  présence  des 
dispositions  stratégiques  d'un  ennemi  aussi  vigilant  qu'audacieux 
et  avec  des  forces  à  peine  rassemblées  à  Châlons  que  le  général  de 
Palikao  parlait  de  revenir  aussitôt  à  l'action.  Il  avait  deux  ou  trois 
plans  de  campagne  en  quelques  jours.  Il  voulait  ou  qu'on  allât  droit 
sur  Verdun  pour  culbuter  le  prince  de  Saxe  et  donner  la  main  à 
l'armée  de  Metz,  —  ou  qu'on  marchât  par  Stenay  sur  Montmédy,  si 
Bazaine  ne  pouvait  plus  percer  que  de  ce  côté,  —  ou  bien  enJSn 
qu'on  se  jetât  sur  le  prince  royal  de  Prusse  en  marche  sur  Paris 
par  la  ligne  de  l'Est.  Il  n'y  avait  que  le  choix  des  combinaisons 
tour  à  tour  proposées  et  agitées,  malheureusement  fondées  les  une# 
et  les  autres  sur  une  appréciation  bien  peu  juste  de  nos  forces,  et 
sur  une  ignorance  des  mouvemens  de  l'ennemi  qui  ne  fut  peut-être 
jamais  égalée,  qui  reste  im  des  phénomènes  les  plus  étranges  de 
cette  étrange  et  triste  guerre. 

Aller  à  Verdun,  —  premier  projet  de  prédilection  du  général  de 
Palikao,  —  oui,  assurément,  rien  de  mieux,  si  c'était  possible,  si  on 
avait  une  armée  manœuvrière  en  état  de  renouveler  sous  un  Napo- 
léon les  miracles  de  la  campagne  de  1814,  si  on  pouvait  gagner  de 
vitesse  le  prince  de  Saxe  sur  la  Meuse,  si  le  prince  de  Prusse,  qui 
allait  être  sur  notre  flanc,  avait  les  yeux  fermés  et  ne  faisait  rien 
pour  nous  troubler.  Un  désastre  devenait  inévitable,  si  une  de  ces 


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lis  SETUE  DBS  DEUX  ICONDSS. 

conditions  manquait^  et  elles  pouvaient  manquer^  elles  manquaient 
toutes.  Je  ne  veux  d'autre  preuve  que  ce  fait  :  le  général  de  Palikao 
suppose,  pour  le  succès  de  son  plan,  que  l'armée  de  €hAloos  aurait 
dû  partir  le  21  août,  et  ce  joup-14  le  6%  le  T  corps  débarquaient  & 
peine,  ils  arrivaient  exténués,  certainement  hors  d'état  de  se  mettre 
en  route  sur-le^amp.  Avant  le  départ,  les  contre-temps  commen- 
çaient. Au  moment  où  l'on  serait  arrivé,  vers  le  26  ou  le  26,  on  se- 
rait infailliblement  tombé  sur  le  prince  de  Saxe,  qui  était  déjà  en 
avant  de  la  Meuse,  ayant  ses  forces  C(Hioentrées  dans  un  rayon  peu 
étendu,  pouvant  de  plus  compter  tout  au  moins  sur  l'appui  des  deux 
corps  bavarois  de  l'armée  du  prince  de  Prusse,  que  leur  ligne  de 
marche  tenait  assez  rapprochés.  — Se  porter  sur  Hontmédy  par  Ste-* 
nay,  c'était  encore  fort  bien,  à  la  condition  de  réussir  à  tromper  la 
surveillance  de  la  cavalerie  allemande,  qui  battait  déjà  l'Argonne. 
Si  on  ne  réussissait  pas,  l'armée  française  avait  la  chance  de  se 
trouver  d'un  instant  à  l'autre  dans  un  étroit  espace  entre  la  Meuse 
et  la  frontière  belge,  serrée  de  près  par  les  forces  allemandes, 
qui  se  détourneraient  momentanément  de  Paris  pour  se  replier  sur 
elle.  —  Se  jeter  sur  le  prince  royal  de  Prusse  pour  tenter  dt  le 
surprendre  isdfcment,  c'était  bientôt  dit.  Lam^  armée  allemande 
ne  comptait  pas  moins  de  150,000  hommes.  II  fallait  donc  aborder 
cette  masse  en  s'exposant  du  même  coup  à  être  assailli  par  l'ar-* 
mée  du  prince  de  Saxe,  accourant  de  son  côté  sur  nous  avec  ses 
80,000  hommes.  Voilà  la  vérité  des  choses,  que  le  général  de  Pâli*- 
kao  méconnaissait  ou  ignorait  lorsqu'avec  ses  imaginations  et  ses 
hardiesses  à  la  Dumouriez  il  proposait  de  si  singulières  et  si  terri- 
bles parties. 

Ni  l'empereur,  il'faut  le  dire,  ni  surtout  le  maréchal  de  Mac-Ma- 
bon,  ne  partageaient  les  illusions  du  ministre  de  la  guerre,  quoi- 
qu'ils se  crussent  obligés  d'en  tenir  compte.  L'empereur,  réduit  à 
un  rôle  tout  passif  d'ostentation  suprême  et  d'embarrassante  inertie, 
restant  au  camp  comme  si  c'était  désormais  le  seul  lieu  où  il  pût 
tester,  l'empereur  flottait  entre  l'opinion  du  général  Trochu ,  qu'il 
avait  paru  sanctionner  le  17,  qui  répondait  à  sa  propre  pensée,  et 
l'opinion  du  général  de  Palikao,  à  laquelle  il  avait  l'air  de  se 
rendre  le  18.  Le  maréchal  de  Mao-Mahon  résistait  de  toute  la  force 
de  son  bon  sens  aux  combinaisons  qu'on  voulait  lui  faire  exécuter, 
et  si  dans  un  premier  moment,  pressé  de  sollicitations,  il  écrivait  à 
Paris  que  le  gouvernement  pouvait  compter  sur  lui,  qu'il  «  ferait 
tout  pour  rejoindre  Bazaine,  »  cela  voulait  dire  simplement  qu'il 
ferait  ce  qu'il  pourrait,  qu'il  attendrait  les  événemens.  11  attendait 
en  effet,  plein  de  perplexité ,  impatient  de  voir  clair  et  de  se  fixer. 
H  s'adressait  à  Paris,  au  ministre  de  la  guerre ,  qui  lui  envoyait 
plus  d'excitations  et  de  plans  de  campagne  que  d'infornMi.tions»  Il 

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l'aBMÉE  de  CHAL0N8  ET  SEDAN.  119 

s'adressait  même,  lorsqu'il  le  pouyait  eDcore,  au  maréchal  Bazaine, 
qui  ne  hii  disait  rien  ou  qui  loi  répondait  qu'il  était  o  trop  éloigné 
du  centre  de  ses  opérations  pour  régler  ses  mouremens,  »  qu'il  le 
laissait  a  libre  d'agir  comme  il  l'entendrait,  n  Dès  lors  Mac-Mahon 
n'hésitait  plus,  et  le  21  août,  quittant  le  camp  de  Ghftlons,  qu'une 
précipitation  malheureuse  livrait  aux  flammes  derrière  lui,  il  por- 
tait son  armée  ou  ce  qui  pouvait  s'appeler  son  armée,  non  plus  sur 
Verdun,  mais  sur  Bèims.  Là  il  pouvait  encore,  ou  revmiir  vers  le 
nord,  s'il  le  Mait,  ou  se  replier  décidément  sur  Paris,  ou  même  at- 
tendire  l'ennemi  sur  les  fortes  positions  de  la  montagne  et  de  la  fo- 
rêt de  Bdms.  Au  fond,  il  avait  fait  son  choix  ;  Reims  n'élMt  pour 
lui  à  ce  moment  que  la  première  étape  de  la  retraite  définitive  sur 
Paris. 

Une  scène  caractéristique  qui  se  passait  ce  jour-là  môme  ne  fai- 
sait que  confirmer  et  accentuer  la  pensée  du  maréchal.  M.  Rouher 
venait  d'arriver  en  plein  mouvement  de  l'armée.  Ancien  ministre  de 
confiance  de  l'empereur,  président  du  sénat,  assistant  au  conseil 
depuis  les  premiers  désastres  de  la  guerre,  M.  Rouher  n'était-il  con- 
duit à  Gh&lons  que  par  une  inspiration  toute  i^ntanée  de  sympa- 
thie pour  son  souverain?  S'il  n'avait  aucune  mission,  s'il  n'était 
qu'un  voyageur  de  sentiment,  et  il  l'assure,  il  pouvait  passer  du 
moins  pour  un  plénipotentiaire  sufiisanunent  autorisé  des  vœux, 
des  désirs,  des  impressions  qui  régnaient  autour  de  la  régente, 
dans  les  conseils  du  gouvernement  de  Paris.  Toujours  est-il  qu'ar- 
rivé le  matin  du  21  au  camp  de  Châlons,  le  soir  à  Reims,  il  se  ren- 
contrait au  quartier -général  de  Courcelles  avec  l'empereur,  le 
maréchal  de  Mac-Mahon,  le  chef  d'état-major  de  l'armée,  et  dans 
cette  entrevue,  transformée  en  une  sorte  de  conseil  de  guerre  assez 
étrange,  il  livrait  un  dernier  combat  pour  les  idées  d'offensive  du 
général  de  Palikao.  Bien  qu'il  n'eût  aucune  illusion  et  qu'il  crût 
déjà  i(  tout  perdu,  »  -^  c'était  le  mot  dont  il  se  servait  en  abordant 
l'empereur,  —  M.  Rouher  n'insistait  pas  moins  pour  la  grande 
combinaison.  Il  faisait  de  la  stratégie  à  sa  manière,  il  proposait  au 
maréchal  de  Mac-Mahon  d'aller  a  foire  sa  jonction  avec  Bazaine,  » 
de  battre  sans  doute  les  Allemands,  puis  «  de  revenir  sur  le  prince 
royal  »  pour  «  protéger  Paris  dans  des  conditions  de  victoire  et 
sauvegarder  tous  nos  intérêts.  »  C'était  ce  qui  s'appelait  conduire 
rondement  les  choses.  Le  maréchal  avait  ime  idée  bien  autrement 
sérieuse  de  la  situation,  et  refusait  absohiment  de  se  laisser  entraî- 
ner dans  cette  aventure,  a  Cest  impossible  I  »  s*écriait-iU  et  il  dé- 
clarait du  ton  le  plus  résolu  que  le  lendemain,  à  moins  de  quelque 
nouvelle  décisive  ou  d'un  ordre  de  Bazaine,  il  se  dirigerait  positive- 
ment sur  Paris.  L'empereur  écoutait  et  ne  disait  rien,  il  en  revenait 
à  son  mot  :  ce  alors  que  faut- il  faire?  »  M.  Rouher  n'avait  pas 


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120  BEYCE  DES   DEUX  MONDES. 

réussi;  il  était  réduit  à  repartir  immédiatement  pour  Paris  sans 
avoir  rien  obtenu,  emportant,  avec  des  proclamations  et  des  décrets, 
la  certitude  de  cette  résolution  de  retraite  qui  allait  jeter  la  régente, 
le  conseil,  le  ministre  de  la  guerre,  dans  des  transes  nouvelles  et 
provoquer  de  leur  part  un  suprême  effort  d'opposition. 

La  question  en  était  là  lorsque  tout  changeait  de  face  par  une  de 
ces  péripéties  qui  sont  comme  les  auxiliaires  de  la  fatalité.  Dans  la 
matinée  du  22  août,  au  moment  où  les  ordres  pour  la  marche  sur 
Parijs  étaient  déjà  prêts,  arrivait  à  Reims  une  dépêche  du  maréchal 
Bazaine  datée  du  19,  et  disant  :  «  Je  compte  toujours  prendre  la 
direction  du  nord  et  me  rabattre  ensuite  par  Monlmâdy  sur  la  route 
de  Sainte-Menehould  et  Châlons,  si  elle  n'est  pas  fortement  occupée; 
dans  le  cas  contraire,  je  continuerai  sur  Sedan  et  mime  Mézières 
pour  regagne}'  Châlons...  »  D'un  autre  côté,  à  peu  d'intervalle,  ar- 
rivait de  Paris  un  télégramme  plein  d'émotion  et  d'impatience,  ex- 
pédié sous  l'impression  du  rapport  de  M.  Rouher.  «  Le  sentiment 
unanime  du  conseil  en  présence  des  nouvelles  du.  maréchal  Bazaine 
est  plus  énergique  que  jamais,  disait-on.  Les  résolutions  prises  hier 
soir  devraient  être  abandonnées;...  ne  pas  secourir  Bazaine  aurait 
à  Paris  les  plus  déplorables  conséquences.  En  présence  de  ce  dé- 
sastre,  il  faudrait  craindre  que  la  capitale  ne  se  défendit  pas...  » 
C'est  sous  le  coUp  de  ces  communications  que  le  maréchal  de  Mac- 
Mahon  se  décidait,  entre  dix  heures  du  matin  et  une  heure  de  l'a- 
près-midi ,  à  suspendre  son  mouvement  sur  Paris,  à  reprendre  la 
route  du  nord.  Que  cette  décision  fût  prise  tout  d'abord  sur  la  dé- 
pêche de  Bazaine,  avant  l'arrivée  de  la  dépêche  du  ministre  de  la 
guerre,  qui  se  serait  croisée,  dit-on,  sur  le  fil  du  télégraphe  avec 
l'avis  de  la  détermination  nouvelle  adoptée  à  Reims,  soit;  la  ques- 
tion de  responsabilité  morale  ne  change  guère.  Le  télégramme  mi- 
nistériel n'était  pas  moins  parti  de  Paris  avant  qu'on  connût  aux 
Tuileries  ce  qui  se  passait  à  Reims  depuis  le  matin  ;  il  avait  pour 
objet  d'aiguillonner  le  maréchal  ou,  pour  mieux  dire,  de  lui  fermer 
la  route  de  Paris.  C'était  la  manifestation  redoublée,  aggravée,  de  la 
pression  sous  laquelle  se  débattait  depuis  quatre  jours  le  comman- 
dant en  chef  de  l'armée  de  Châlons,  et  qui  pesait  certainement  sur 
lui  à  cette  dernière  heure;  mais  ce  n'est  pas  tout,  ce  n'est  même  pas 
le  point  le  plus  grave. 

Cette  délibération  contradictoire,  agitée,  se  complique  d'une  cir- 
constance plus  délicate.  Il  y  avait  une  autre  dépêcbTe  de  Bazaine 
expédiée  de  Metz  à  la  suite  de  la  première  le  19  au  soir  ou  le  20  au 
matin  par  une  voie  différente,  arrivée  aussi  le  22  à  Reims,  adressée 
spécialement  au  maréchal  de  Mac-Mahon  et  disant  :  a  J'ai  dû  prendre 
position  près  de  Metz  pour  donner  du  repos  aux  soldats  et  les  ravitail- 
ler... L'ennemi  grossit  toujours  autour  de  moi;  je  smyrài  probable- 


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l'armée  de   CHALONS  ex   SEDAN.  121 

menti^viv  tous  joindre  la  ligne  du  nord  et  vous  préviendrai  si  la 
marche  peut  être  entreprise  sans  compromettre^  l'armée...  »  Dans 
cette  dépêche,  Bazaine  se  montrait  évidemment  bien  moins  aflirmatif 
que  dans  celle  où  il  traçait  son  prochain  itinéraire  par  Montmédy. 
Tout  était  incertain,  douteux,  suspensif,  tout  se  résumait  dans  ce 
mot  :  a  je  vous  préviendrai  I  »  Or  cette  dépêche,  Hac-Mahon  ne  la 
recevait  pas,  il  n'en  avait  aucune  connaissance.  Qu'était-elle  deve- 
nue? Dans  quelle  intention,  ou  par  quelle  fatalité,  ou  par  quelle  né- 
gligence se  trouvait-elle  interceptée  ou  retenue  et  dans  tous  les  cas 
détournée  de  sa  destination?  C'est  là  un  mystère  qui  même  encore 
aujourd'hui  n'est  point  éclairci  (1).  Une  chose  bien  certaine,  la  dé- 
pêche était  arrivée,  le  ministre  de  la  guerre  du  22  août  1870  l'avait 
reçue  de  son  côté,  il  ne  jugeait  nécessaire  ni  de  la  transmettre  à 
Hac-Mahon,  ni  de  lui  demander  s'il  la  connaissait,  et,  lorsqu'il  a  été 
interrogé,  il  a  répondu  :  «  Je  ne  pouvais  pas  prévoir  que  le  maréchal 
de  Hac-Mahon  n'aurait  pas  connaissance  d'une  dépêche  qui  avait 
été  adressée  en  triple  expédition  et  dont  l'une  m'était  parvenue.  J'ai 
pensé  que  le  maréchal  l'avait  reçue.  ••  »  De  trois  expéditions,  une 
seule,  la  plus  importante,  n'était  donc  point  arrivée  :  voilà  le  faitl 
Si  le  maréchal  de  Mac-Hahon  avait  reçu  cette  dépêche,  s'il  avait 
connu  les  restrictions  du  général  en  chef  de  l'armée  du  Rhin,  s'il 
avait  su  que  Bazaine  se  réservait  encore  de  le  prévenu*,  aurait-il  pris 
sans  plus  de  réflexion  le  parti  auquel  il  s'arrêtait  le  22  août?  C'est 
au  moins  douteux,  à  en  juger  par  ce  mot  poignant  qu'il  aurait  dit  à 
un  de  se^  lieutenans  en  sortant  du  conseil  où  venait  d'être  décidée 
la  marche  'sur  le  nord  :  n  f  aurais  mieux  aimé  me  voir  couper  le 
bras  droit  que  d'être  forcé  de  signer  un  ordre  pareil,  qui  est  la  perte 
de  notre  dernière  armée  I  » 

C'était  l'acte  d'obéissance  d'un  soldat  se  préparant  à  une  entre- 
prise que  son  instinct  et  son  jugement  désavouaient,  se  rendant 
à  des  nécessités  qu'il  ne  pouvait  ni  éluder  ni  dominer,  et  ici  je 
voudrais  montrer  cette  situation  d'un  chef  militaire  ayant  à  se  dé- 
battre au  milieu  de  toutes  les  impossibilités  et  de  toutes  les  inco- 
hérences. Le  maréchal  de  Hac-Hahon  avait  affaire  au  ministre  de 
la  guerre,  qui  ne  cessait  de  «  peser  sur  lui,  »  —  c'est  le  mot  du 
général  de  Palikao,  —  pour  le  pousser  en  avant,  pour  lui  imposer 
des  plans  de  campagne.  U  étair  censé  en  même  temps  placé  sous 
les  ordres  de  Bazaine,  dont  il  ne  recevait  que  peu  de  nouvelles,  dont 

(1)  Une  instrnctioii  Judiciaire  a  été  commencée  sur  cette  affaire  à  la  Buite  du  procès 
du  maréchal  Bazaine,  qui  a  mis  en  lumière  cet  incident,  asses  peu  connu  pour  que 
bien  des  récits  aient  fait  une  confusion  entre  les  dépèches  arrivées  au  maréchal  de 
Mac-Mahon.  On  a  supposé  tout  simplement  que  la  dépêche  n*avait  pas  pu  être  ignorée 
du  maréchal,  puisqu'elle  était  parvenue  au  quartier-général  de  Tempereur  et  an  mi- 
nistre de  la  guerre.  Il  ne  s*agit  nullement  id,  bioi  entendu,  de  chercher  qui  a  été 
coupable.  I  y  a  eu  ou  négligence  ou  suppression  de  dépèche,  voilà  le  fait. 


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123  BETUE  DES  DEUX  1C0NDE8. 

ii  I»  connaissait  ni  la  position^  ni  les  ressources,  ni  les  intentions. 
U  portait  dans  son  camp  un  empereur  qui  ne  commandait  plus,  c'est 
vrai,  qui  ne  restait  pas  moins  un  embarras.  On  prétendait  lui  don* 
ner  à  exécuter  ime  opération  qu'il  croyait  compromettante,  impos^ 
sible,  avec  une  armée  dont  il  n'ignorait  pas  les  faiblesses,  en  pré- 
sence d'un  ennemi  dont  il  venait  d'éprouver  la  puissance.  Son 
sentiment  militaire,  sa  raison,  le  ramenaient  vers  Paris,  et,  puisqu'il 
pensait  ainsi,  il  aurait  dû,  dit-on,  résister  à  toutes  les  obsessions, 
refuser  de  se  prêter  à  des  combinaisons  dont  il  voyait  le  péril.  Cest 
possible;  mais,  d'un  autre  côté,  on  ne  cessait  de  faire  peser  sur  lui 
les  responsabilités  les  plus  redoutables,  la  perte  de  Metz  et  de  l'ar- 
mée du  Rhin,  les  événemens  qui  pouvuent  éclater  à  Paris.  Lui- 
même,  dans  ses  délibérations  intimes,  il  n'était  pas  insensible  à  la 
gravité  des  choses»  a  Abandonner  Bazaine,  a-t-il  dit,  me  causait  un 
véritable  déchirement.  »  Au  dernier  moment  enfin,  lorsqu'il  aurait 
eu  l'intérêt  le  plus  pressant  à  ne  rien  ignorer,  un  élément  essentiel 
de  décision  lui  manquait;  la  dépêche  qui  aurait  pu  le  mieux  l'éclai- 
rer lui  restait  inconnue. 

Tout  est  lutte  et  contradiction,  et  c'est  de  cet  ensemble  de  circon- 
stances obscures,  tourmentées,  que  sort  la  résolution  suprême  qui, 
pour  sauver  l'armée  de  Metz,  va  perdre  l'armée  de  Ghâlons,  —  que 
Mac-Mahon  résume,  non  sans  laisser  entrevoir  comme  une  dernière 
réserve,  dans  une  dépêche  expédiée  à  tout  hasard  au  maréchal 
Bazaine  :  «  Je  marche  dans  la  direction  de  Montmédy.  Je  serai 
aiM-ès-demain  sur  l'Aisne,  d'où  /opérerai  suivani  les  circonstances 
pour  venir  à  votre  secours.  ••  d 

III. 

C'en  est  donc  fait,  tout  est  décidé  le  22,  et  le  23  au  matin  l'armée 
entière  s'ébranle,  un  peu  en  désordre  d'abord,  mais  avec  l'élan  et 
la  bonne  volonté  que  des  soldats  retrouvent  bientôt  quand  ils  vont 
en  avant.  Elle  doit  se  porter  le  premier  jour  sur  la  Suippe,  entre 
Saint-Masmes  et  Saint-Martin-L'Heureux,  en  pleine  Champagne, 
puis  sur  l'Aisne.  Le  5«  et  le  12'  corps  tiennent  la  gauche  de  l'armée, 
le  l^  corps  est  au  centre,  le  ?•  corps  forme  l'aile  droite,  protégée 
par  les  cuirassiers  de  Bonnemains.  La  cavalerie  de  Margueritte,  qui 
a  escorté  l'empereur  le  16,  au  sortir  des  lignes  françûses  de  Metz 
et  qui  n'a  pu  rejoindre  l'armée  du  Rhin,  est  en  avant  vers  Monthois, 
(^servant  l'Argonnedu  côté  de  Grand-Pré.  C'est  là  le  point  de  dé- 
part. La  direction  générale  est  ie  passage  de  l'Argrane  par  le 
Chêne-Populeux,  Vouziers,  Grand-Pré,  pour  tomber  sur  la  Meuse 
vers  Stenay,  où  Ton  touche  à  Montmédy. 

Assurément»  puisqu'on  tentait  l'aventure,  il  n'y  avait  plus  qu'un 

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l'aBUÉE  de  CHAL0N8  ET  SEDAN.  12S 

moyen  de  se  tirer  d'afiaire,  c'était  d'atténuer  les  périls  de  l'^tre*^ 
prise  par  la  rigueur  foudroyaute  de  retécution,  par  la  précision  et 
la  rapidité  des  monyeinens^  de  se  mettre  en  mesure  d'arriyer  sur  La 
Meuse  au  plus  rite,  de  façon  à  devancer  l'ennemi»  sans  lui  laisser  le 
temps  d'amener  ses  masses  k  notre  rencontre  ou  à  notre  suite»  Ce 
n'était  point  impossible^  La  marche  par  l'ouest  de  l'Argonne,  en 
s'accomplissant  plus  loin  des  Allemands,  avait  la  chance  de  leur 
échapper  tout  d? abord  et  peut^tre  de  les  embarrasser.  Il  n'y  avait 
guère  que  80  kilomètres  à  parcourir  poor  atteindre  Stenay,  trois  ou 
quatre  jours  devaient  suffire  amplement.  Vers  le  26  ou  le  27  au  plus 
tard,  le  6*  et  le  12*  corps,  débouchant  par  le  Chêne,  par  le  défilé 
de  Quatre-CUiamps,  le  l*'  et  le  7«  corps  s'avançant  par  Vouaiers,  la 
Croix-au-Bois,  Grand-Pré,  pouvaient  se  trouver  assez  concentrés 
sur  la  ligne  de  Buzancy,  Nouart,  à  portée  de  ta  Meuse.  Le  succès 
définitif  restait  certes  bien  problématique  encore.  La  jonction  n'é- 
tait pas  faite,  elle  dépendait  de  Bazaine,  qui  aurait  à  livrer  une  nou- 
velle bataille  et  à  la  gagner.  L'armée  de  Ghâlons  pouvait  courir 
avant  peu  d'étranges  risques;  mais  enfin,  si  elle  arrivait  le  27  sur 
la  Meuse,  elle  avait  la  chance  de  n'avoir  aibire  qu'au  prince  de  Saxe« 
Tout  tenait  à  la  célérité.  Malheureusement  les  difi&cultés  commen*- 
çaient  presque  au  départ  de  Reims,  et  l'armée  en  était  à  peine  à  sa 
seconde  marche  que  déjà  le  5*  et  le  12*  corps,  brusquement  dé- 
tournés de  leur  direction,  se  voyaient  ramenés  à- l'ouest  sur  Re- 
thel  pour  ne  repartir  que  le  26  après  une  journée  perdue.  Pour- 
quoi ce  détour  sur  Rethelf  C'était  en  partie  la  suite  d'une  nécessité 
de  ravitaillement,  peut-être  aussi  en  partie  TeiTet  d'un  excès  de 
prudence  et  dans  tous  les  cas  la  conséquence  de  l'organisation  hâ- 
tive, incomplète  de  l'armée.  Dès  le  premier  jour,  deux  des  chefs  de 
corps  avaient  prévenu  le  maréchal  que  leurs  troupe»  allaient  man- 
quer de  vivres  le  lendemain.  Inquiet  pour  ses  approvisionnemens, 
bien  plus  préoccupé  encore  de  sa  ligne  de  communication  avec  Pa^ 
ris,  qu'il  laissait  découverte  en  s'avançant  et  qut  pouvait  être  coupée 
tf  un  instant  à  l'autre,  soucieux  des  témérités  périlleuses  auxquelles 
on  le  poussait,  Mac-Mahon  se  sentait  disposé  à  redoubler  de  pré- 
cautions bien  plus  qu'à  payer  d'audace,  et  il  ne  croyait  pouvoir 
mieux  faire  que  de  s'appuyer  à  Rethel,  au  diemin  de  fer  de  Reims 
à  Mézières  :  première  et  irrép«:able  perte  de  temps,  premier  signe 
d'indécimon  dans  une  marche  où  chaque  heure  est  précieuse,  où  le 
doute  peut  tout  compromettre. 

Qtt'arrive-^il  en  efiet?  Le  monvaneni  prend  aussitôt  une  sorte 
d'allure  flottante  et  décousue.  Tandis  qu'une  partie  de  l'armée  passe 
la  journée  du  26-autour  de  Rethel,  le  reste  ralentit  nécessairement 
sa  marche;  le  1^  corps  fait  au  plus  16  kilomètres  pour  gagner 
Adôgny,  le  7^  corps  atteint  Youziers  après  une  étape  plus  courte 

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124  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

encore.  Le  26,  Ducrot  et  Douay  sont  comme  la  veille  obligés  de  se 
borner  à  une  étape  de  quelques  kilomètres,  ou  même  de  s'arrêter 
pour  laisser  à  l'aile  gauche,  partie  le  matin  de  Rethel,  le  temps  de 
rentrer  en  ligne  par  le  Chêne  et  Tourteron,  où  le  12«  corps  arrive 
le  soir  avec  le  quartier  impérial.  Le  1"^  corps  va  camper  sur  le  pla- 
teau de  Voncq,  à  8  kilomètres  d'Attigny;  le  7«  corps,  quant  à  lui, 
tourne  autour  de  Vouziers,  passant  d'une  rive  de  l'Aisne  sur  l'autre 
rive,  piétinant  sur  place,  dans  la  boue,  sous  des  pliries  torrentielles. 
Hésitations  du  commandement,  oscillations  des  marches,  désordres 
dans  le  service  des  vivres,  encombremens  des  équipages,  tout  com- 
mence à  réagir  sur  le  moral  de  cette  armée  prompte  à  s'énerver  et  à 
se  décourager.  Par  une  combinaison  étrange  de  plus,  par  un  ordre 
que  rien  n'explique,  la  cavalerie  de  Margueritte,  qui  pendant  les 
premiers  jours  a  éclairé  l'aile  droite,  est  ramenée,  à  dater  du  25,  de 
même  que  la  cavalerie  Bonnemains,  au  centre  et  à  la  gauche,  où  elle 
n'a  rien  à  faire,  tandis  que  notre  flanc  le  plus  menacé  n'est  gardé 
que  par  la  cavalerie  peu  nombreuse  de  Douay.  C'est  dans  cette  situa- 
tion que  se  révèle  tout  à  coup  la  présence  des  Prussiens,  contre  les- 
quels va  se  heurter  une  partie  de  la  division  Dumontj  du  ?•  corps, 
la  brigade  Bordas,  que  le  général  Douay  a  envoyée  pour  garder  le 
défilé  de  Grand-Pré,  et  qui  se  croit  déjà  en  face  de  «  forces  supé- 
rieures. »  Douay,  bientôt  informé  de  ce  qui  se  passe  à  Grand-Pré, 
n'a  plus  qu'un  souci  :  charger  le  général  Dumont  d'aller  dégager 
sa  brigade,  qu'il  croit  en  péril,  se  mettre  lui-même  sous  les  armes 
en  avant  de  Vouziers  pour  attendre  l'ennemi,  et  prévenir  le  com- 
mandant en  chef,  dont  le  quartier-général  est  malheureusement 
assez  éloigné.  Voilà  où  en  sont  les  choses  le  soir  du  26  après  quatre 
jours  de  marche  :  on  a  gagné  50  kilomètres  depuis  le  départ  de 
Reims,  et  l'armée,  occupée  d'un  côté  à  reprendre  son  équilibre, 
rompu  par  le  détour  sur  Rethel,  sent  d'un  autre  côté  l'ennemi  sur 
elle.  L'alerte  a  été  sans  doute  un  peu  prompte  et  un  peu  vive  :  ce 
n'est  point  encore  le  gros  de  l'armée  prussienne;  tout  se  borne  pour 
le  moment  à  des  escarmouches  d'avant-garde.  L'échauffourée  de 
Grand-Pré  prouve  du  moins  que  l'ennemi  est  sur  nos  traces,  qu'il 
accourt,  et  cette  nouvelle,  arrivant  d'heure  en  heure  de  toutes  parts, 
vient  raviver  les  anxiétés  du  maréchal  de  Mac-Mahon  en  lui  révé- 
lant l'imminence  et  la  gravité  de  la  crise  qui  s'approche. 

L'armée  allemande  effectivement  n'était  plus  bien  loin,  et  ce  qu'on 
commençait  à  distinguer  ne  devait  être  que  le  prélude  des  opéra- 
tions par  lesquelles  l'ennemi  se  disposait  à  déjouer  les  entreprises 
de  l'armée  de  Châlons.  Au  premier  moment,  il  est  vrai,  les  chefs 
de  l'état-major  prussien  n'avaient  d'autre  pensée  que  de  poursuivre 
le  grand  mouvement  d'invasion  qu'ils  dirigeaient  sur  Châlons  et 
sur  Paris.  Tandis  que  le  prince  de  Saxe,  après  une  tentative  inutile 

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L'ARM££  de   CHâLONS   ET   SEDAN.  125 

sur  Verdun,  franchissait  la  Meuse,  poussant  sa  cavalerie  sur  la  route 
de  Sainte-Menehould  à  travers  l'Argonne,  le  prince  royal  de  Prusse 
s'était  avancé  de  son  côté  vers  la  Marne,  envoyant  des  partis  jusqu'à 
Vitry-le-Français.  Ce  qu'ils  pouvaient  rencontrer  de  résistance  à 
Châlons  ou  sur  un  autre  point,  ce  que  nos  généraux  se  proposaient 
de  faire,  les  Allemands  ne  le  savaient  pas  encore.  La  retraite  sur 
Reims  avait  réussi  à  les  tromper  ou  du  moins  à  prolonger  leur  incer- 
titude sur  nos  desseins.  Le  fait  est  que  pendant  deux  jours  la  marche 
de  Mac-Mahon  vers  le  nord  leur  avait  complètement  échappé.  Ce 
n'est  que  le  25  qu'ils  conmiençaient  à  démêler  la  vérité.  Ils  l'appre- 
naient par  les  cavaliers  du  prince  Albert  qui  dépassaient  le  camp 
de  Cbâions  évacué  et  incendié,  par  les  éclaireurs  du  prince  de  Saxe 
qui  battaient  l'Argonne,  surtout  peut-être  par  des  journaux  de  Pa- 
ris, dont  les  légères  et  coupables  indiscrétions  les  mettaient  sur  la 
voie.  Aussitôt  l'état-major-général  du  roi,  qui  était  à  Bar-le-Duc  le 
25,  prenait  son  parti,  et,  avant  que  le  soir  fût  passé,  il  avait  arrêté 
ses  résolutions  :  il  suspendait  le  mouvement  sur  Paris  pour  rejeter 
par  une  grande  conversion  l'armée  du  prince  royal  et  l'armée  du 
prince  de  Saxe  sur  Mac-Mahon.  A  ce  moment,  la  m*  armée  était 
entre  Bar-le-Duc  et  Châlons,  à  plus  de  80  kilomètres  de  la  ligne 
de  marche  des  corps  français;  l'armée  de  la  Meuse,  bien  que  plus 
rapprochée  de  nous,  était  encore,  au  moins  en  partie,  à  plus  de 
50  kilomètres  :  il  suffit  de  rapprocher  les  dates  et  les  positions  pour 
voir  ce  que  pouvaient  nous  coûter  des  lenteurs  inévitables  peut- 
être,  dans  tous  les  cas  désastreuses. 

Rien  n'était  certes  plus  audacieux  que  le  'mouvement  résolu  le 
soir  du  25  ao&tpar  les  Allemands;  mais  ils  avaient  l'orgueil  du  suc- 
cès, une  confiance  doublée  par  la  désorganisation  croissante  dont 
ils  étaient  les  témoins.  De  plus,  pour  accabler  cette  armée  de  Mac- 
Mahon  dont  la  marche ,  en  les  étonnant  d'abord ,  les  comblait  de 
joie,  ils  avaient  les  huit  corps  du  prince  de  Prusse  et  du  prince  de 
Saxe,  représentant  une  force  de  230,000  hommes  au  moins,  et, 
comme  si  ce  n'était  pas  assez,  ils  allaient  détacher  de  l'armée  d'in- 
vestissement de  Metz  deux  corps,  le  ii*  et  le  m%  qui  se  portaient  un 
moment  dans  la  direction  de  Stenay,  pour  rentrer,  à  la  vérité , 
presque  aussitôt  dans  leurs  lignes.  Les  Allemands  avaient  à  l'appui 
de  leur  hardiesse  l'avantage  du  nombre ,  c'est  bien  certain ,  ils 
étaient  servis  par  nos  hésitations ,  rien  n'est  plus  clair.  Tendre  ce 
vaste  filet 'destiné  à  se  resserrer  sur  nous,  faire  arriver,  à  point 
nommé,  presque  à  heure  fixe ,  par  des  chemins  différens ,  sans  in- 
terruption et  sans  trouble,  des  forces  si  considérables  concourant  à 
une  même  action ,  tout  cela  n'était  pas  moins  une  opération  de  pre- 
mier ordre,  rappelant  les  plus  puissantes  combinaisons  de  Napoléon. 
Il  faut  savoir  se  dire  que,  si  l'on  a  été  vaincu,  on  l'a  été  par  un  en- 

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126  BEVUE  DES  DEUX  MOIfDES. 

Demi  qui  avait  tout  fait  pour  vaincre^  et  qui  savait  la  guerre^  que  nous 
avions  un  peu  oubliée.  Dans  le  plan  de  M.  de  Mohke,  l'armée  du 
prince  de  Saxe,  à  laquelle  (m  ac^igndt  momentanément  les  deux 
corps  bavwois,  avait  mission  de  descendre  la  Meuse  jusqu'à  Stenay, 
de  se  jeter  sur  notre  flanc  à  travers  l'Argonne,  de  nous  harcela*,  de 
nous  retarder  de  façon  à  laisser  à  la  m*  armée  le  temps  d'arriver. 
Gelle-d  de  son  c6té  devait  se  porter  sur  notre  ligne  de  marche, 
prendre  l'Argoone  à  revers  par  Grand -Pré,  Youziers,  Attigny,  le 
Chéne,^  en  sorte  que  cette  grande  conversion,  aj^yée  d*ime  part  à 
la  Meuse,  décrivant  au  sud  un  cercle  qui  pouvait  s'étendre  ou  se 
resserrer  selon  les  circonstances,  tendait  sans  cesse  i  envelopper 
Mac-MalKm  pour  l'étreindre  sur  un  pœnt  que  les  hasards  de  la 
guerre  fixeraient. 

Le  signal  partait  de  Bar-le-Duc  dans  la  nuit  du  26  au  26.  Toute 
la  cavalerie  allemande  se  jetait  aussitôt  en  avant  à  travers  l'Argonne, 
paraissant  partout,  se  montrant  dès  Te  26  à  Grand-Pré,  où  elle  com- 
mœçait  à  nous  joindre,  et  c'est  à  l'abri  de  ces  mobiles  rideaux  de 
cavaliers  que  s'accomplissaient  à  marches  rapides  ces  mouvemens 
conçus  avec  une  hardiesse  mêlée  de  prévoyance,  exécutés  avec  un 
ensemble  et  une  sûreté  redoutables.  Notre  quartier-général  n'était 
pas  encore  au  Chêne  que  le  quartier -général  du  roi  de  Prusse, 
quittant  Bar-le-Duc,  était  à  Glermont  en  Argonne ,  au  centre  des 
opérations.  Le  27,  le  xii*  corps  saxon  se  trouvait  &  Stenay,  tenant 
les  deux  rives  de  la  Meuse;  il  était  suivi  du  iv*  corps,  de  la  garde 
des  Bavarois ,  qui  avant  deux  jours  allaient  être  sur  nous.  Le  27 
aussi,  le  V,  le  XI*  corps,  les  Wurtembergeois  du  prince  royal,  avaient 
des  avant-gardes  à  Sainte-Menehould,  de  sorte  que,  si  l'on  n'était 
pas  encore  tout  à  fait  en  présence,  on  se  rapprochait  d'heure  en  heure. 

Le  maréchal  de  Mac-Mahon,  sans  connaître  la  vérité  tout  entière, 
en  voyait  assez  dans  la  journée  du  27  pour  juger  la  situation  avec 
l'esprit  militaire  le  plus  sûr.  Il  démêlait  clairement,  —  on  le  lui 
annonçait  d'ailleurs  de  toutes  parts,  ^*  que  deux  fortes  colonnes, 
deux  armées  distinctes,  marchaient  sur  lui  par  le  nord  et  par  le  sud 
de  l'Argonne.  D'un  autre  côté,  il  n'avait  reçu  aucune  nouvelle  de 
Metz  depuis  son  départ  de  Rehns,  il  était  informé  d'une  manière 
sûre,  quoique  indirecte,  que  deux  jours  auparavant  Bazaine  n'avait 
encore  rien  tenté.  Que  pouvait-il  faire  dans  ces  conditions  7  Devait-il 
poursuivre  sa  marche  ou  s'arrêter  7  Question  terrible  qu'il  se  posait 
à  lui-même  à  son  quartier-général  du  Chêne  I  C'est  alors  que  le 
27  août,  à  huit  heures  du  soir,  il  adressait  à  Paris  cette  dépêche,  où 
tout  était  vrai,  sauf  l'évaluaticm  des  forces  de  l'ennemi,  qui  restait 
bien  au-dessous  de  la  réalité  : 

«  Les  1^  et  n*  années,  plqs  de  2M,000  hommes,  bloquent  Metz.  Une 

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t'AtaSÉB  DE  CHAEONS  ET  SEDAN.  127 

force  évaluée  à  50,000  hommes  serait  établie  sar  la  rive  droite  de  la 
Meuse  pour  gêner  ma  marche  sur  Metz.  Des  reûseigoemeos  annonoent 
que  Tanaée  du  prince  royal  de  Prusse  se  dirige  aujourd'hui  sur  tes  Ar- 
dennes  avec  50,000  hommes...  Je  suis  au  CbOne  avec  uo  peu  plus  de 
lis, 000  hommes,  le  n^ai  aucune  nouvelle  de  Basaine;  si  je  me  porte  à 
sa  rencontre;  je  s^^  attaqué  de  front  par  une  partiedes  i^  et  n*  armées, 
qui  à  la  faveur  des  bois  peuvent  dérober  une  force  supérieure  à  la 
mienne ,  en  même  temps  attaqué  par  Tarmée  du  prince  royal  de  Prusse 
me  coupant  toute  ligne  de  retraite.  Je  îm  rapproche  demain  de  Mèsières, 
d^oik  je  eonUMerai  ma  retraiu,  selon  les  événemens,  vers  Touest.  » 

Que  répondait-on  de  Paris?  La  dépêche  de  Hac-Mahon  était  visi- 
blement un  nouveau  coup  de  foudre  pour  le  gouvernement.  Aux 
appréciations  si  nettes  du  maréchal,  le  ministre  de  la  guerre  oppo- 
sait des  alarmes  politiques,  des  informations  de  fantaisie  puisées  on 
ne  sait  où.  «  Si  vous  abandonnez  Bazainey  âisait41 ,  la  révolution 
e$t  dam  Parié  y  et  vous  wez  attaqué  vous-même  par  toutes  les  forces 
de  F  ennemi...  Ce  n'est  pas  le  prince  royal  de  Prusse  qui  est  à  Char- 
Ions,  mais  un  des  princes,  frère  du  roi,  avec  une  avant-^arde  et 
des  forces  de  cavalerie...  »  Le  général  de  Palikao  assurait  qu'on  se 
trompait,  qu'on  avait  «  trentë-six  heures,  peut-être  quarante-huit 
heures  d'avance  »  sur  le  prince  royal.  «  Vous  n'avez  devant  vous, 
ajoutait-il,  qu'une  partie  des  forces  qui  bloquent  Metz,  et  qui,  vous 
voyant  vous  retirer  de  Gii&lons  à  Reims ,  s'étaient  étendues  vers 
l'Argonne.  »  Évidemment  le  général  de  Palikao  ne  voyait  rien,  il 
n'avait  aucune  idée  ni  de  la  position  du  maréchal,  ni  des  inten- 
tions et  des  mouvemens  de  l'enn^ni,  ni  de  la  vérité  des  choses;  il 
fermait  les  yeut  à  la  lumière  qu'on  lui  montrait,  et  tout  ratier  à  sa 
pensée,  à  i'entratnement  de  sa  confiance,  comme  s'il  eût  craint  de 
n'avoir  pas  dit  assez  dans  sa  première  dépêche  de  la  nuit,  il  adres- 
sait le  28  au  matin  à  Mac-Mahon  une  véritable  sommation  :  a  Au 
nom  du  conseil  des  ministres  et  du  conseil  privé,  je  vous  denumâe 
de  porter  secours  à  Bazaine  en  profitant  des  trente  heures  d'avance 
que  vous  avez  sur  le  prince  royal  de  Prusse.  Je  fais  porter  le  corps 
de  Vinoy  sur  Reims...  »  C'était  le  renouvellement  des  pénibles 
luttes  de  Ghâlons  et  de  Reims,  mais  cette  fois  dans  des  condittons 
bien  plus  extrêmes,  bien  plus  décisives.  Il  s'agissait  sinon  de  tout 
sauver,  —  c'était  difficile  désormais,  —  du  moins  d'éviter  de  tout 
perdre,  ût  s'arrêter  au  bord  de  Tabîme,  et  ce  jour-là  certes  le  gé- 
néral de  Palikao  se  chargeait  d'une  terrible  responsabilité.  Livré  à 
'  lui«-même,  Mac4Iahon  n'eût  point  hésité  ;  il  n'avait  point  écrit  à 
Paris  pour  provoquer  des  ordres  qu'on  pouvait  se  diiq>raser  de  lui 
donner;  il  notifiait  simplement  une  résolution  prise.  Que  ne  le  lais- 
saiMm  flaire?  que  ne  résistait-il  de  son  c6té  et  ne  suivait-ii  jusqu'au 


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128  REYUE  DES  DEDX  MONDES. 

bout  sa  propre  inspiration?  Chose  curieuse  qui  peint  le  chaos  du 
moment,  Tempexeur  lui-même,  qu'on  a  toujours  cru  favorable  aux 
idées  venant  de  Paris,  pressait  au  contraire  le  maréchal  de  persister 
dans  ses  intentions  de  retraite.  Devant  les^épècbes  si  impératives 
qu'il  recevait  coup  sur  coup,  Mac-Mahon  croyait  devoir  s'arrêter. 
C'était  la  fatalité  qui  triomphait  encore  une  fois  dans  ce  drame  in- 
time du  Chêne-Populeux,  ayant  pour  messagère  un  télégramme  du 
général  de  Palikao  I 

Le  désastre,  j'ose  le  dire,  ne  pouvait  plus  être  loin.  Cette  péripé- 
tie nouvelle  avait  d'autant  plus  de  gravité  que  par  le  fait,  au  mo- 
ment où  arrivaient  les  injonctions  aussi  impérieuses  qu'irréQéchies 
du  ministre  de  la  guerre ,  la  retraite  sur  Mézières  était  déjà  com- 
mencée. Dès  le  27  au  soir,  les  premiers  ordres  avaient  été  donnés, 
et  aux  premières  heures  de  la  nuit  les  quatre  corps  s'étaient  hâtés 
de^préparer  leur  marche  vers  l'ouest  par  Vendresse,  Poix,  Mazemy, 
en  se  faisant  précéder  des  parcs  et  des  bagages.  Il  fallait  donc  tout 
changer  maintenant,  revenir  sur  ses  pas,  ramener  dans  la  direction 
qu'on  venait  d'abandonner  ces  masses  de  quatre  corps  d'armée  qui, 
en  s' accumulant  sur  quelques  routes  autour  du  Chêne,  en  se  cou- 
pant pour  reprendre  leur  ligne,  finissaient  par  produire  des  «  en- 
combremens  inextricables  d'hommes,  de  voitures  et  de  chevaux.  » 
Le  temps  était  affreux,  les  soldats,  excédés  de  fatigues  inutiles,  man- 
quant souvent  de  vivres,  s'abandonnaient  à  l'indiscipline;  l'inquié- 
tude et  la  défiance  entraient  dans  les  esprits  au  spectacle  de  ces 
mouvemens  contradictoires  qu'on  ne  s'expliquait  pas,  dont  le  com- 
mandement souffrait  dans  i^n  prestige.  C'est  à  peine  si,  s^rès  plus 
de  douze  heures  passées  à  se  débattre  dans  une  confusion  démora- 
lisatrice, on  avait  regagné  quelques  kilomètres  le  28  au  soir,  et  ce 
n'est  guère  que  le  29  que  l'armée  française,  pouvait  reprendre  sa 
marche  sur  une  ligne  assez  incohérente,  où  le  12'  corps  occupait  la 
gauche,  où  le  5'  corps,  par  une  évolution  singulière,  avait  passé  à 
l'extrême  droite.  Malheureusement  ce  temps  que  nous  perdions 
tournait  au  profit  de  l'ennemi,  qui  s'avançait  rapidement,  qui  se 
montrait  à  Grand-Pré,  à  Buzancy,  sur  notre  front,  même  à  Vouziers 
sur  nos  derrières,  tourbillonnant  de  toutes  parts,  prenant  nos  posi- 
tions à  mesure  que  nous  les  quittions,  grossissant  à  vue  d'oeil,  si 
bien  que  ce  qui  eût  été  encore  possible  le  27  devenait  à  chaque  in- 
stant plus  difficile. 

Que  se  proposait  de  faire  le  maréchal  de  Mac-Hahon,  exécuteur 
obéissant  des  ordres  de  Paris?  Il  voulait  toujours  sans  doute  fran- 
chir la  Meuse,  dont  il  n'était  plus  éloigné,  pour  se  diriger  sur  Mont- 
médy;  il  voulait  même  la  franchir  a  coûte  que  coûte,  »  au  plus 
vite.  C'était  l'instruction  incessante  qu'il  adressait  à  tous  ses  lieu- 
tenans;  seulement,  rien  n'est  plus  clair,  à  mesure  qu'on  avançait, 

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l'armée   de   CHALONS   et   SEDAN.  129 

le  désarroi  augmentait.  Tandis  que  Lebrun  passait  librement  la 
Meuse  dès  le  29  à  Mouzon  et  que  Ducrot  allait  à  son  tour  la  passer 
sans  trouble  le  lendemain  un  peu  plus  bas,  à  Remilly,  Douay  et  de 
Fàilly  restaient  pendant  ces  deux  jours  aux  prises  avec  les  difficultés 
les  plus  sérieuses.  Si  Tétat-major  prussien  avait  voulu  attendre  le 
moment  décisif,  il  n'aurait  pu  mieux  calculer,  et  il  ne  pouvait  aussi 
être  mieux  servi  :  il  allait  trouver  le  30  août  deux  de  nos  corps  sur  la 
rive  droite  de  la  Meuse,  deux  autres  corps  sur  la  rive  gauche,  celui 
de  Douay  s'avançant  péniblement  à  travers  le  défilé  de  Stonne, 
celui  du  général  de  Failly  s'attardant  à  Beaumont,  comme  pour  pré- 
parer au  prince  de  Saxe  une  facile  victoire,  premier*prix  des  habiles 
manœuvres  de  M.  de  Moltke. 

IV. 

II. y  a  des  heures  où  tout  est  contre- temps.  Ce  premier  contre- 
temps de  Beaumont,  où  venait  aboutir  cette  étrange  campagne,  fut 
une  désastreuse  surprise,  prologue  de  la  grande  et  irréparable  ca- 
tastrophe qui  se  préparait.  La  veille,  le  général  de  Failly  avait  passé 
une  partie  de  la  journée  à  se  battre  avec  les  Saxons  vers  Nouart  et 
Bois-des-Dames ,  sur  la  route  de  Stenay  qu'il  avait  mission  de 
suivre.  Un  officier  lui  avait  été  envoyé  le  matin  pour  modifier  sa  di- 
rection et  le  détourner  d'un  combat  trop  obstiné;  cet  officier,  M.  de 
Grouchy,  avait  été  pris  par  l'ennemi.  Le  général  de  Failly  n'avait 
donc  appris  qu'assez  tard,  par  un  second  officier,  qu'il  devait  se  ra- 
battre sur  Mouzon  par  Beaumont,  où  son  corps  refluait  effective- 
ment pendant  toute  la  soirée,'  où  il  n'arrivait  lui-même  qu'assez 
avant  dans  la  nuit. 

Cette  petite  ville  de  Beaumont,  où  le  général  de  Failly  se  trou- 
vait conduit  par  un  hasard  de  la  guerre,  est  sur  les  derniers  ver- 
sans  de  l'Argonne,  dans  une  sorte  d'hémicycle  fermé  au  sud  par  la 
vaste  forêt  de  Dieulet,  couvert  au  nord  par  une. série  de  collines, 
les  Gloriettes,  couronnées  de  bois  qu'il  faut  franchir  pour  arriver 
à  Mouzon.  Par  l'est,  elle  touche  presqu'à  un  repli  de  la  Meuse,  cou- 
lant à  peu  de  distance;  par  l'ouest,  elle  communique  avec  l'inté- 
rieur de  l'Argonne,  avec  les  défilés  où  Douay  se  trouvait  en  ce  mo- 
ment même  engagé.  Ce  n'était  pas  une  ville  à  défendre,  c'était  un 
camp  de  passage  où  pouvait  s'abriter  un  moment  une  petite  armée 
marchant  avec  vigilance.  La  vérité  est  que  le  malheureux  5^  corps, 
arrivant  pendant  toute  la  nuit  pêle-mêle,  exténué  de  fatigue  et  af- 
famé, s'était  installé  comme  il  avait  pu  autour  de  Beaumont  :  au 
sud  de  la  ville,  au  bas  des  pentes  boisées  de  Dieulet,  la  division  Goze 
avec  quelques  régimens  de  la  division  Guyot  de  Lespart,  au  nord  le 

TOBB  IH.  —  i874.  9 


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ISO  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

reste  de  la  division  de  Lespart,  la  brigade  qui  restait  au  général 
Labadie,  la  cavalerie,  le  génie.  Cne  simple  vue  du  pays  aurait  dû 
suffire  pour  montrer  la  nécessité  d'occuper  les  collines  du  nord 
qui  dominent  la  vallée,  de  surveiller  au  sud  ce  mystérieux  amphi- 
théâtre de  forêts  d'où  pouvait  descendre  un  ennemi  invisible,  —  on 
n'en  faisait  rien.  Des  camps  mal  posés,  l'artillerie  laissée  dans  un 
pli  de  terrain,  les  principales  positions  négligées,  peu  de  grand'- 
gardes,  pas  de  reconnaissances,  on  en  était  là  le  30  au  matin,  — 
«  et,  selon  le  mot  expressif  d'un  des  témoins,  l'ennemi  laissé  la 
veille  après  le  combat  à  5  kilomètres!  »  Chose  étrange,  le  général 
de  Failly  négligeait  toutes  les  précautions  au  moment  même  où  il 
avouait  qu'il  lui  était  «  impossible  de  dire  s'il  avait  devant  lui  une 
division  ou  plusieurs  corps  d'armée.  »  Il  ne  savait  pas  que  le  prince 
de  Saxe  était  déjà  tout  près  de  lui  avec  le  iv*,  le  xii®  corps  et  la 
garde,  que  les  Bavarois  touchaient  à  Buzancy  et  suivaient  Douay, 
que  le  v*,  le  xi*  corps,  les  Wurtembergeois  du  prince  royal,  arri- 
vaient de  leur  côté,  que  le  quartier-général  du  roi  était  à  Grand- 
Pré,  et  allait  être  dans  quelques  heures  silr  les  hauteurs  voisines 
de  Sommauthe. 

Cette  journée  du  80,  la  dernière  laissée  à  notre  pauvre  fortune 
pour  passer  la  Meuse  et  qui  allait  être  marquée  par  la  jonction  dé- 
finitive des  armées  prussiennes,  cette  journée  inquiétait  gravement 
le  maréchal  de  Mac^Mahon,  qui  dès  le  matin,  à  l'aube,  arrivait  à 
Beaumont,  témoignant  le  plus  sérieux  souci  pour  cette  aile  droite 
de  son  armée.  Il  aurait  voulu  que  le  5*  corps  ne  perdît  pas  un  mo- 
ment et  se  hâtât  de  partir  pour  Mouzon,  qui  n'était  plus  qu'à  deux 
lieues;  il  allait  d'un  autre  côté  presser  la  marche  de  Douay.  Il  sen- 
tait que  là  était  le  danger,  qu'on  pouvait  tout  craindre  tant  que 
l'armée  entière  n'avait  pas  franchi  la  Meuse.  Le  général  de  Failly 
cependant  montrait  la  plus  bizarre  sécurité,  et  se  laissait  retarder 
sous  prétexte  de  donner  à  ses  soldats  le  temps  de  se  remettre  un 
peu  et  de  fourbir  leurs  armes.  Vainement,  à  mesure  que  s'écoulaient 
les  heures  de  la  matinée,  les  avis  alarmans  se  multipliaient,  vaine- 
ment des  habitans  fugitifs  venant  du  côté  des  bois  assuraient  que 
l'ennemi  se  rapprochait,  ces  propos  n'excitaient  que  des  railleries. 
On  était  au  camp  comme  en  pleine  paix,  les  hommes  à  la  corvée  ou 
à  la  maraude,  l'artillerie  dételée,  à  l'aventure,  les  chevaux  à  l'a- 
breuvoir, lorsque,  entre  onze  heures  et  midi,  les  officiers ,  répan- 
dus dans  Beaumont,  et  le  commandant  en  chef  lui-même,  qui  se 
trouvait  à  déjeuner  chez  le  maire,  entendaient  ce  cri  sinistre  :  «  les 
Prussiens  sont  sur  vous  !  »  Peu  après,  vers  midi,  un  premier  coup 
de  canon  retentissait.  Presque  aussitôt  des  colonnes  d'infanterie  dé- 
bouchaient des  bois  par  quatre  ou  dnq  chemins  forestiers.  L'armée 
du  prince  de  Saxe  se  déployait,  portant  son  centre  sur  nos  campe- 

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l'âRHÉE  de  CHALONS   et  SEDAN.  ISl 

mens  du  sud  de  Beaumont,  s'étendant  par  son  aile  droite  vers  la 
Meuse  et  Letanne,  gagnast  par  son  aile  gauche  la  Thibaudine  sur  la 
route  dç  Stonne;  elle  tendait  à  nous  envelopper.  Avant  qu'on  eût  le 
temps  de  se  reconnaître,  le  centre  de  l'ennemi  tenait  notre  camp 
sous  son  feu,  à  400  mètres  de  distance  ! 

La  surprise  ne  pouvait  être  plus  complète  et  plus  terrible.  Cet 
orage  inattendu  tombant  sur  nos  bivouacs  en  désarroi  produisait  tout 
d'abord  un  affreux  désordre,  une  confusion  indescriptible  d*hommes, 
de  chevaux  effarés  se  précipitant  de  toutes  parts  sous  les  obus.  Pas 
une  pièce  d'artillerie  n'était  en  position ,  pas  un  bataillon  n'était 
formé.  Bientôt  cependant  ces  soldats,  un  instant  déconcertés,  se  je- 
taient sur  leurs  armes  et  se  mettaient  en  devoir  de  soutenir  le  choc. 
La  panique  éclaircissait  les  rangs;  en  défmitive  la  division  Goze,  avec 
les  deux  brigades  Nicolas  et  Saurin ,  et  les  quelques  autres  troupes 
qui  se  trouvaient  là»  formaient  un  noyau  de  7,000  ou  8,000  hommes 
qui,  vigoureusement  ralliés  par  leurs  chefs,  ne  laissaient  pas  d'ar- 
rêter l'ennemi.  Au  premier  moment  s'ouvrait  un  combat  décousu, 
meurtrier,  où  en  moins  d'une  heure  tombaient  à  la  tête  de  leurs  sol- 
dats le  colonel  de  Behagle  du  !!•  de  ligne,  frappé  à  mort,  le  vail- 
lant colonel  Berthe  du  86®  de  ligne,  grièvement  blessé  et  depuis 
général,  le  colonel  du  68*  de  ligne  et  ses  trois  chefs  de  bataillon,  le 
commandant  de  Lacvivier  du  A6®  de  ligne,  et  bien  d'autres.  Les 
Allemands  souffraient  aussi  du  feu  de  notre  mousqueterie  et  du  feu 
de  l'artillerie,  qui  pendant  ce  temps  avait  pu  aller  prendre  position^ 
au-delà  de  Beaumont.  La  lutte  était  cependant  trop  disproportion- 
née, elle  avait  été  surtout  engagée  dans  de  trop  mauvaises  condi- 
tions pour  pouvoir  se  prolonger.  Ces  troupes  engagées  au  sud  de 
Beaumont  ne  tardaient  pas  à  se  voir  obligées  d'abandonner  leur 
camp,  laissant  leur  matériel  et  des  prisonniers  à  l'ennemi,  se  re- 
pliant le  mieux  possible  vers  les  collines  du  nord  de  la  ville,  dans 
la  direction  de  Mouzon.  Ce  n'était  pas  la  fin  du  combat.  Lés  Alle- 
mands marchaient  sur  nos  traces,  contournant  Beaumont,  abordant 
ces  hauteurs,  où  le  général  de  Failly  avait  maintenant  toutes  ses 
forces,  singulièrement  réduites  et  encore  plus  ébranlées.  Si  atteint 
qu'il  fût,  le  5*  corps  ne  résistait  pas  moins.  Pendant  deux  heures 
encore,  il  disputait  la  position  de  La  Harnoterie,  que  tenait  énergi- 
quement  le  général  de  Fontanges,  il  ne  cédait  le  terrain  que  pas  à 
pas;  mais  déjà  il  se  voyait  menacé  d'être  tourné  de  toutes  parts, 
d'un  côté  par  les  Saxons,  qui  en  longeant  la  Meuse  manoeuvraient 
pour  lui  couper  le  chemin  de  Mouzon,  d'un  autre  côté  par  les  Prus- 
siens et  les  Bavarois,  qui  l'attaquaient  et  le  débordaient  sur  la  droite. 
Le  général  de  Failly  s'était  bâté  de  faire  conoaitre  sa  situation  à 
Uouzon,  où  l'on  entendait  d'ailleurs  depuis  midi  le  bruit  des  enga- 
gemens  de  Beaumont.  Lebrun  avait  envoyé  successivement  une  bri- 


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1S2 


REYUE   DES   DEUX  MONDES. 


gade,  puis  deux  autres  brigades  et  de  la  cavalerie  pour  recevoir  ou 
dégager  le  5*  corps,  et,  lorsque  le  général  de  Failly  se  rapprochait  le 
soir  de  Mouzon,  ce  secours  lui  devenait  certes  des  plus  utiles.  C'est 
une  brigade  du  12*  corps  qui  avait  à  soutenir  le  dernier  choc.  C'est 
le  b''  régiment  de  cuirassiers  qui,  par  une  charge  hardie  où  périssait 
le  colonel  de  Contenson,  achevait  de  couvrir  la  retraite  plus  que 
précipitée  du  général  de  Failly,  heureux  d'arriver  enfin  à  Mouzon 
après  une  affaire  où  il  avait  infligé  à  Tennemi  une  perte  de  plus  de 
3,000  hommes  en  perdant  lui-même  1,800  hommes,  atteints  par  le 
feu,  plus  de  3,000  prisonniers  et  une  partie  de  son  artillerie. 

Que  devenait  de  son  côté  pendant  ces  cruelles  heures  le  général 
Douay,  engagé  vers  la  Meuse  sur  une  ligne  assez  rapprochée  du 
5»  corps?  Il  était  lui-même  fort  en  péril,  harcelé  par  Tennemi,  qui 
l'aiguillonnait  depuis  le  matin  en  le  menaçant  toujours  de  se  jeter 
sur  lui.  Arrivé  à  la  hauteur  de  Stonne  vers  midi,  il  avait  entendu 
distinctement  le  canon  de  Beaumont,  et,  s'il  n'eût  écouté  que  son  in- 
spiration de  soldat,  il  se  serait  dirigé  aussitôt  sur  de  Failly,  mais  il 
avait  pour  première  instruction  de  gagner  la  Meuse  à  tout  prix  avant 
le  soir.  Il  ne  le  pouvait  qu'en  s' efforçant  d'échapper  à  l'ennemi,  et 
il  n'y  réussissait  pas  même  entièrement.  Une  de  ses  colonnes,  la 
division  Conseil-Dumesnil,  égarée  à  la  recherche  de  son  chemin, 
était  allée  se  heurter  contre  les  Bavarois,  qui  manœuvraient  pour 
se  jeter  entre  le  5*  et  le  ?•  corps  français.  Dne  violente  échauf- 
fourée  s'ensuivait;  les  deux  généraux  de  brigade  Morand  et  de  Bret- 
teville  étaient  mis  hors  de  combat,  et  une  partie  de  la  division,  prise 
de  panique,  se  rejetait  en  désordre  sur  le  gros  du  ?•  corps.  Douay 
devait  donc  se  hâter,  s'il  voulait  éviter  de  se  laisser  surprendre  dans 
ces  défilés  qu'il  avait  encore  à  traverser.  Il  se  hâtait  sur  Raucourt, 
vers  Remilly,  et  cette  marche  était  dure,  elle  s'accomplissait  pénin 
blement  au  milieu  de  toute  sorte  d'anxiétés.  A  chaque  instant,  il 
fallait  s'arrêter,  les  obus  ennemis  ne  cessaient  de  tomber  sur  l'ar- 
rière-garde. 

Lorsqu'enfin  vers  le  soir  le  ?•  corps  commence  à  déboucher  sur  Re- 
milly, nouveau  contre-temps  :  on  tombe  sur  la  cavalerie  Bonnemains, 
arrêtée  elle-même  par  les  dernières  colonnes  du  1""  corps,  qui  en 
sont  à  passer  la  Meuse,  franchie  depuis  midi  par  Ducrot.  Que  faire? 
Ces  soldats  de  Douay  exténués  tombent  sur  la  route  et  s'endorment; 
leur  chef  seul  veille  dévoré  d'inquiétude  en  songeant  qu'il  peut  être 
attaqué  d'un  instant  à  l'autre,  que  pour  sûr  au  jour  il  risque  d'être 
précipité  dans  la  Meuse,  s'il  ne  s'est  pas  mis  à  l'abri  d'ici  là.  A  dix 
heures  du  soir,  la  cavalerie  Bonnemains  passe  encore  la  rivière  sur 
un  pont  flottant.  Ces  cuirassiers  aux  longs  manteaux  blancs  et  aux 
casques  scintillant  dans  la  nuit,  ayant  de  la  peine  à  contenir  leurs 
chevaux  effarés,  ressemblent  à  une  apparition  fantastique  sur  les 


l'armée  de  CHALONS  et  SEDAN.  133 

eaux  à  la  lueur  blafarde  des  feux  allumés  sur  les  deux  rives.  A  deux 
heures  du  matin,  il  n'y  avait  encore  que  deux  régimens  et  trois  bat- 
teries du  7*  corps  de  l'autre  côté  de  la  Meuse.  Alors  Douay,  préve- 
nant ses  lieutenans,  laissant  devant  Remilly  le  général  du  génie 
Doutrelaine  et  prenant  avec  lui  une  de  ses  divisions,  sa  réserve 
d'artillerie,  se  jette,  par  la  rive  gauche  de  la  Meuse,  dans  la  direc- 
tion de  Sedan,  où  il  arrive  vers  cinq  heures  du  matin,  à  bout  de 
forces.  Douay  n'avait  du  reste  pris  ce  parti  qu'après  avoir  reçu  l'avis 
que  l'armée  tout  entière  se  portait  sur  Sedan.  C'était  la  suite  de 
ces  malheureuses  affaires  du  jour  qui  n'étaient  point  sans  doute  un 
désastre  complet,  mais  qui  étaient  à  coup  sûr  le  commencement  et 
la  préparation  du  désastre. 

Cette  triste  journée  du  30  avait  en  effet  une  gravité  décisive 
qu'on  n'apercevait  pas  peut-être  tout  d'abord  pendant  le  combat. 
Lorsque  le  général  Ducrot,  déjà  sur  la  rive  droite  de  la  Meuse  avec 
ses  premières  divisions  et  inquiet  au  bruit  du  canon,  avait  fait  de- 
mander des  instructions,  l'officier  qu'il  avait  envoyé  revenait  avec 
cette  singulière  réponse,  que  «  tout  allait  bien.  »  A  six  heures  du 
soir,  l'empereur  adressait  de  Carignan  à  Paris  cette  dépêche  bien 
plus  étrange  encore  :  a  il  y  a  eu  un  engagement  aujourd'hui  sans 
grande  importance.  Je  suis  resté  à  cheval  assez  longtemps.  »  L'en- 
gagement ((  sans  importance,  »  c'était  Beaumont.  Que  pouvait  Cabre 
désormais  le  maréchal  de  Mac^Mahon?  Il  ne  pouvait  plus  songer  à 
revenir  sur  Montmédy  par  Carignan  après  avoir  été  obligé  d'aban- 
donner la  route  directe  par  Stenay,  et,  s'il  eût  persisté  dans  cette 
pensée ,  il  aurait  couru  au-devant  d'un  danger  bien  plus  sérieux 
encore  qu'il  ne  le  supposait,  puisque  le  lendemain  même,  le  31, 
Bazaine,  qui  jusque-là  était  resté  immobile,  échouait  dans  une  ten- 
tative pour  sortir  de  Metz.  L'armée  de  Châlons  se  serait  donc  trou- 
vée seule  au  milieu  de  toutes  les  armées  allemandes  accourant  sur 
elle.  Mac-Mahon  pouvait-il  attendre  l'ennemi  en  arrière  de  Mouzon, 
sur  les  hauteurs  de  la  rive  droite  de  la  Meuse?  Il  était  exposé  à 
se  voir  tourné ,  d'un  côté  par  Stenay,  dont  les  Prussiens  restaient 
maîtres,  d'un  autre  côté  peut-être  entre  Mouzon  et  Sedan;  dès 
lors  il  perdait  toute  ligne  de  retraite  s'il  était  battu ,  il  n'avait  plus 
d'autre  ressource  que  de  se  réfugier  en  Belgique.  Voyant  cette  si- 
tuation, le  maréchal  se  décidait  immédiatement  à  se  replier  vers 
Sedan,  gardant  ainsi  tout  au  moins  une  possibilité  de  retraite  par 
l'ouest.  Malgré  la  longanimité  qu'il  montrait  à  l'égard  de  ceux  qui 
lui  imposaient  leurs  plans,  il  devait,  j'imagine,  ressentir  quelque 
impatience  en  adressant  à  Paris  pendant  la  nuit  cette  sèche  et  la- 
conique dépêche,  qui  ressemble  à  un  reproche  :  a  Mac-Mahon  fait 
savoir  au  ministre  de  la  guerre  qu'il  est  forcé  de  se  porter  sur  Se- 
dan, n  Comme  s'il  avait  voulu  pousser  à  bout  l'honnête  soldat,  le 

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tià  USTUB  DES  DEIDL  MONDES. 

général  de  Palikao  avait  le  triste  courage  de  lui  répondre  dans  de 
pareils  momens  :  «  Je  suis  surpris  du  peu  de  renseignemens  que 
M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon  donne  au  ministre  de  la  guerre;.. « 
votre  dépêche  ne  m'explique  pas  la  cause  de  votre  marche  en  ar- 

|:*"  rière;  vous  avez  donc  éprouvé  un  revers?  » 

ti  Ce  n'était  point  effeaivement  une  victoire  qui  avait  été  rempor- 

tée à  Beaumont,  et  qu'on  remarque  bien  ce  fait  saisissant  :  depuis 
qu'il  a  quitté  Reims,  Mac-Mahon  ne  cesse  d'être  partagé  entre  toutes 
les  obsessions  et  ses  propres  instincts;  il  flotte  entre  deux  directions. 
On  le  pousse  vers  Montmédy  et  Metz,  il  veut  revenir  sur  Mézières, 
il  tombe  sur  Sedan!  Sedan  n'est  plus  ainsi  un  hasard,  c'est  la  résul- 
tante de  tout  ce  qui  s'accomplit  depuis  huit  jours.  On  dirait  qu'un 
destin  implacable  a  désigné  d'avance  la  malheureuse  ville  comme 
le  point  mystérieux  où  doit  expirer  le  dernier  effort  d'une  armée 
française,  où  va  s'achever  la  grande  manœuvre  de  l'ennemi,  impa* 
tient  de  saisir  et  d'étreindre  sa  proie. 

V. 

Quel  est  donc  ce  champ  de  bataille  où  vont  se  rencontrer  comme 
au  fatal  rendez-vous  de  si  grandes  masses  humaines,  où  va  s'ac- 
complir une  des  plus  tragiques  péripéties  de  la  guerre?  Sedan,  la 
ville  même  de  Sedan  n'est  qu'un  réduit,  un  dernier  refuge,  avec 
son  vieux  château  qui  la  surmonte  et  ses  vieux  remparts  qui  ne  lui 
font  plus  qu'une  impuissante  cuirasse  contre  l'artillerie  moderne. 
Le  vrai  champ  de  bataille  est  tout  autour,  irr^gulier,  tourmenté, 
marqué  néanmoins  dans  son  ensemble  d'une  certaine  unité  frap- 
pante ,  formant  un  vaste  cercle  que  coupe  la  Meuse  de  son  cours 
sinueux.  A  partir  de  la  ville,  au-dessus  du  château  et  d'un  vieux 
camp  qui  existe  encore,  se  déploie  une  sorte  de  massif  central  mon- 
tueux,  mouvementé,  isolé  pour  ainsi  dire  dans  sa  configuration  sur 
la  rive  droite  de  la  Meuse.  Par  le  sud  et  par  l'ouest,  il  s'abaisse  vers 
la  Meuse,  qui,  en  arrivant  sur  Sedan,  passe  à  Bazeilles,  au  fauboui^ 
de  Balan,  contourne  la  ville,  va  former  par  une  boucle  vigoureuse- 
ment dessinée  la  presqu'île  d'iges,  puis  se  rediesse  sur  la  petite 
ville  de  Donchery  pour  s'en  aller  vers  Mézières.  A  l'est,  les  pentes 
assez  escarpées  sur  certains  points  tombent  sur  la  vallée  industrieuse 
et  charmante  de  la  Givonne,  qui,  venant  du  nord,  trouve  sur  son 
chemin  tous  ces  villages  de  Givonne,  Haybes,  Daigny,  La  Moncelle, 
et  va  déboucher  sur  la  Meuse,  à  Bazeilles.  Au  nord,  le  groupe  mon- 
tagneux est  également  circonscrit,  à  partir  de  Givonne,  par  une  dé- 
pression de  terrain  où  coule  le  ruisseau  d'Illy  et  de  Floing,  qui  va 
rejoindre  la  Meuse  au-dessous  de  Sedan,  à  la  presqu'île  d'iges. 
C'est  tout  un  ensemble  de  positions  décrivant  ainsi  un  cercle  de 


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JL'ABICEB  HE  CHALONS   ET   SEDAN.  135 

Bazeilles  à  Floing,  dominant  la  vallée  de  la  Givonne  par  les  bauteors 
de  La  Moncelle,  de  Daigny,  faisant  face  au  nord  par  le  calvaire 
d'illy,  point  culminant  de  ce  plateau  où  s'étend,  comme  pour  ser* 
vir  d'abri  et  de  défense,  le  bois  de  la  Garenne. 

Étendez  votre  regard  tout  autour  du  haut  du  plateau  d'IIly,  un 
autre  spectacle  saisissant  se  déroule  aussitôt  :  de  toutes  parts,  à  peu 
de  distance,  apparaissent  des  positions  dominantes  et  plus  fortes 
encore.  Ainsi,  devant  Bazeilles  et  Sedan,  sur  la  rive  gauche  de  la 
Meuse,  se  déploie  tout  un  amphithéâtre  de  hauteurs,  les  Noyers,  le 
Liry,  les  bois  de  la  Marfée,  où  le  prince  Frédéric-Maurice  livrait 
autrefois  bataille  au  maréchal  de  Châtillon,  envoyé  par  Richelieu,  le 
Frenois,  la  Croix-Piot,  qui  domine  le  pays,  qui  surplombe  Donchery 
et  le  cours  de  la  Meuse  au-dessous  de  Sedan.  En  face  des  hauteurs 
de  La  Moncelle,  de  Daigny,  de  l'autre  côté  de  la  vallée  de  la  Givonne 
se  déroulent  les  positions  du  bois  Chevalier,  les  coteaux  qui  depuis 
Carignan  bordent  la  vallée  du  Chiers.  Au  nord,  au-delà  de  la  dé- 
pression d'IlIy,  le  terrain  se  relève  vers  Fleigneux;  on  a  devant  soi 
les  vastes  et  épaisses  forêts  qui  touchent  à  la  Belgique,  à  travers 
lesquelles  se  dessine  la  route  qui  conduit  de  Sedan  à  Bouillon.  Plus 
loin,  au-delà  de  Floing  et  faisant  suite  aux  pentes  de  Fleigneux,  ce 
sont  les  coteaux  de  Saint-Menges,  le  Hattoy,  les  bois  de  La  Fali- 
zette,  le  pic  de  Sugnon,  Vrigne-aux-Bois,  se  reliant  avec  Donchery. 
C'est  une  série  presque  ininterrompue  de  bois,  de  hauteurs  s'élevant 
par  degrés,  de  sorte  qu'on  a  sous  les  yeux  un  amphithéâtre  immense 
aux  étages  superposés,  comme  un  vaste  cirque  formé  par  la  nature, 
avec  un  cercle  intérieur  resserré  sur  Sedan  et  un  cercle  extérieur 
dominant  tout,  le  cours  de  la  Meuse,  la  ville,  le  plateau  de  Sedan, 
fermant  toutes  les  issues  et  tous  les  passages,  par  Mouzon  comme 
par  Mézières,  par  la  Belgique  comme  par  le  sud.  C'est  là  le  champ 
de  bataille  où  couraient  deux  armées,  l'une  cherchant  à  s'échapper 
après  l'affaire  de  Beaumont,  qui  lui  fermait  la  route  de  Montmédy, 
l'autre  s' efforçant  d'atteindre  l'armée  fugitive  pour  la  contraindre  à 
combattre  ou  l'envelopper  de  ses  replis,  —  et  maintenant  tout  allait 
se  précipiter. 

Dès  la  nuit  du  30  au  81,  le  mouvement  français  avait  commencé. 
Le  maréchal  de  Mac-Mahon  lui-même,  précédé  dans  la  soirée  par 
l'empereur,  arrivait  à  Sedan  vers  minuit.  Ses  troupes  le  suivaient 
ou  allaient  se  mettre  en  route  au  matin  pour  se  concentrer  dans  la 
journée  autour  de  Sedan.  Elles  devaient  prendre  précisément  ces 
positions  qui  couronnent  la  ville,  le  12«  corps  de  Lebrun  sur  les  hau- 
teurs de  La  Moncelle  et  à  Bazeilles,  faisant  face  à  la  Meuse,  le  1*^  corps 
se  repliant  à  la  gauche  de  Lebrun  sur  les  crêtes  qui  dominent  la  val- 
lée de  la  Givonne,  Daigny,  —  le  ?•  corps,  en  arrière  de  Floing,  se 
reliant  à  Ducrot  par  le  plateau  d'IIly.  Quant  au  6**  corps,  dont  le  com- 


136 


BETOE   DES   DEGX  UONDES. 


m^ 


mandement  passait  ce  jour-là  même  du  général  de  Failly  au  général 
de  Wimpfen, arrivant  tout  droit  d'Afrique,  il  restait  tellement  éprouvé 
et  désorganisé  par  Taffaire  de  Beaumont  qu'il  ne  pouvait  plus  servir 
que  comme  réserve;  il  allait  bivouaquer  sous  le  vieux  camp,  au  ravin 
du  fond  de  Givonne,  qui  communique  avec  toutes  les  positions.  La 
cavalerie  Bonnemains,  Margueritte,  Fénelon,  devait  camper  sur  le 
plateau  en  arrière  de  Douay  et  de  Ducrot.  Tout  cela  s'exécutait  le  31; 
mais  déjà  il  n'y  avait  plus  à  s'y  tromper.  La  retraite  elle-même  de- 
venait difficile.  Le  !•'  corps,  venant  de  Carignan,  qu'il  airait  atteint 
la  veille  lorsqu'on  songeait  encore  à  se  diriger  sur  Montmédy,  le 
1*'  corps,  bien  que  cheminant  assez  loin,  par  les  coteaux  du  Cbiers, 
par  Francheval  ^  Villers-Cemay,  avait  été  obligé  de  s'arrêter  plu- 
sieurs fois  dans  la  journée,  se  croyant  près  d'être  attaqué.  Le 
12«  corps,  plus  rapproché  de  la  Meuse,  avait  eu  des  engagemens. 

C'est  qu'en  effet  nous  ne  pouvions  plus  faire  un  pas  sans  être  sui- 
vis. A  chacun  de  nos  mouvemens  répondait  un  mouvement  de  l'en- 
nemi. La  garde  prussienne  marchait  sur  les  traces  de  Ducrot  par 
Francheval  et  le  haut  de  la  vallée  de  la  Givonne  comme  pour  nous  fer- 
mer la  route  de  la  Belgique  et  doubler  la  pointe  d'Illy.  Le  xii*  corps 
saxon  se  dirigeait  sur  Daigny  et  La  Moncelle,  suivi  par  le  iv«  corps. 
Les  Bavarois  de  Von  der  Tann  se  trouvaient  dès  le  soir  du  31  de- 
vant Lebrun.  Ils  s'emparaient  du  pont  du  chemin  de  fer,  passaient 
audacieusement  la  Meuse  et  tentaient  d'enlever  Bazeilles,  qu'ils  cou- 
vraient de  feu,  dont  ils  commençaient  l'incendie.  L'infanterie  de 
marine  du  général  de  Vassoigne  les  repoussait  avec  le  plus  vigou- 
reux entrain  et  les  rejetait  au-delà  de  la  Meuse  ;  mais  les  Bavarois 
restaient  maîtres  du  pont,  et  les  troupes  de  Lebrun  campaient  à  la 
lueur  des  incendies  mal  éteints  de  Bazeilles.  A  l'autre  extrémité  de 
la  ligne  ennemie,  le  xi*  et  le  v*  corps  arrivaient  déjà  sur  Donchery, 
ayant  à  leur  gauche  les  Wurtembergeois.  Les  têtes  de  colonne  du 
XI*  corps  allaient  là  aussi  s'emparer  du  pont  de  Donchery,  passer  la 
Meuse  et  doubler  la  presqu'île  d'Iges  et  nous  fermer  la  route  de 
Mézières  par  Vrigne-aux-Bois.  Les  Allemands,  dans  la  dévorante 
activité  de  leurs  mouvemens,  n'avaient  qu'une  crainte,  celle  de  voir 
l'armée  française  leur  échapper.  Toute  la  question  était  là  pour  eux, 
et  pour  nous  aussi  elle  était  là  :  il  s'agissait  de  se  hâter  sur  Mézières 
ou  de  livrer  bataille  sous  Sedan,  où  l'on  arrivait  à  peine.  Je  ne 
parle  pas  d'une  évasion  en  Belgique,  que  personne  n'eût  osé  pro- 
poser avant  le  combat  à  des  hommes  résolus  à  faire  leur  devoir 
jusqu'au  bout. 

Le  maréchal  de  Mac-Mahon  soupçonnait-il  la  gravité  de  sa  situa- 
tion? Qu'en  pensait-il?  L'idée  de  la  retraite  sur  Mézières  flottait  dans 
son  esprit,  ce  n'est  pas  douteux.  C'était  surtout  la  préoccupation  du 
général  Ducrot,  qui,  sans  avoir  une  initiative  de  commandement,  ne 

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l'armée   de   CHALONS   et   SEDAN.  137 

voyait  pas  d'autre  issue;  mais  le  temps  pressait  déjà,  les  troupes  n'ar- 
rivaient que  lentement,  quelques-unes  n'atteignaient  leur  camp  que 
le  soir.  —  Attendre  l'ennemi  devant  Sedan ,  c'était  une  résolution 
étrangement  grave.  Rien  n'était  plus  périlleux  que  de  s'appuyer  sur 
une  place  sans  canons,  sans  vivres,  qui,  dans  un  moment  d'émotion 
et  de  panique,  pouvait  exercer  une  attraction  terrible  sur  des  soldats 
ébranlés  ou  peu  aguerris.  Le  plus  sage  eût  été  sans  doute  de  ne 
point  rester  sur  ce  que  j'appelais  le  cercle  intérieur  autour  de  Se- 
dan, de  se  placer  sur  le  cercle  extérieur  vers  Saint -Menges  et 
Yrigne-aux-Bois,  de  façon  à  se  réserver  une  issue.  Le  maréchal  se 
perdait  évidemment  un  peu  dans  ce  tourbillon,  il  ne  se  rendait  pas 
compte  de  ce  qu'il  faisait  lui-même,  et  il  croyait  avoir  plus  de  li- 
berté qu'il  n'en  avait  lorsque  dans  la  journée  il  disait  au  général 
Douay,  qui  ne  lui  cachait  pas  ses  inquiétudes  :  «  Je  ne  veux  pas 
m'enfermer  dans  des  lignes,  je  veux  être  libre  de  manœuvrer.  — 
Monsieur  le  maréchal,  répondait  avec  tristesse  le  commandant  du 
7^  corps,  demain  l'ennemi  ne  vous  en  laissera  pas  le  temps.  »  En 
réalité,  le  maréchal  délibérait  avec  lui-môme,  sans  avoir  encore  un 
projet  bien  arrêté;  mais  de  toute  façon,  qu'on  voulût  se  frayer  un 
chemin  vers  Mézières,  qu'on  voulût  attendre  la  bataille  sous  Sedan, 
c'était  une  précaution  élémentaire  de  se  mettre  à  l'abri  le  plus  pos- 
sible en  coupant  les  ponts  de  la  Meuse.  On  ne  l'avait  pas  fait  à  Ba- 
zeilles,  on  ne  le  faisait  pas  à  Doncbery.  Une  compagnie  du  génie 
•  était  envoyée  à  Doncbery,  à  son  arrivée  elle  n'avait  plus  ni  poudre 
ni  instrumens  nécessaires.  Lorsque  tout  était  de  nouveau  expédié, 
l'ennemi  avait  déjà  le  pont  et  le  gardait.  Autre  contre-temps  :  il  y 
avait  dans  la  gare  de  Sedan  un  convoi  de  1  million  de  rations  de 
vivres  envoyé  pour  l'armée.  Quelques  obus  tombent  sur  la  gare, 
aussitôt  le  convoi,  sans  être  déchargé,  repart  pour  Mézières  I 

Le  31  au  soir,  les  esprits  étaient  soucieux  dans  les  camps.  «  Je 
pense  que  nous  sommes  perdus,  disait  le  général  Doutrelaine  à 
Douay  dans  son  bivouac  de  Floing.  —  C'est  aussi  mon  opinion,  ajou- 
tait Douay,  il  ne  nous  reste  donc  plus  qu'à  faire  de  notre  mieux 
avant  de  succomber.  »  De  son  côté,  Ducrot,  dévoré  d'anxiété  et 
d'impatience,  s'étendait  sur  la  terre  nue  près  d'un  camp  de  zouaves 
pour  attendre  le  jour.  Lebrun  était  tenu  en  alerte  par  l'échauffourée 
de  Bazeilles.  La  nuit  pesait  sur  tout  le  monde,  lorsqu'à  quatre 
heures  et  demie  du  matin  le  feu  éclatait  tout  à  coup,  d'abord  devant 
Lebrun,  puis  devant  Ducrot,  au  milieu  d'une  brume  épaisse  qui 
couvrait  la  vallée  de  la  Meuse  et  la  vallée  de  la  Givonne.  C'était 
la  bataille  de  Sedan  qui  commençait! 

Engagée  successivement  sur  toutes  les  parties  des  lignes,  fran- 
çaises à  mesure  que  l'ennemi  étend  ses  mouvemens,  prolongée  pen- 
dant neuf  heures,  cette  triste  et  sanglante  bataille  peut  se  résumer 


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±t8  BBYUE   DES   DEUX  MONDES. 

ea  trois  phases  distinctes  marquées  par  trois  command^nens  diffé- 
'  rens,  de  même  qu'elle  se  concentre  en  trois  actions  principales  :  les 
combats  devant  Bazeilles  et  La  Moncelle,  les  combats  devant  Daigny 
et  Givonne,  les  mêlées  confuses  et  terribles  du  plateau  d'IIly,  qui 
gont  le  signal  du  désastre.  Au  premier  moment,  ce  sont  les  Bavarois 
de  Von  der  Tann  qui,  après  avoir  passé  la  nuit  à  disposer  dix-*uit 
batteries  sur  les  pentes  de  la  rive  gauche  qu'ils  occupent,  franchis- 
sent la  Meuse  à  la  faveur  de  l'obscurité,  et  se  portent  brusquement 
sur  Bazeilles.  Us  trouvent  devant  eux  la  brigade  de  marine  de  Mar- 
tin des  Pallières,  qui  les  reçoit  avec  la  plus  inébranlable  feroieté. 
Plusieurs  fois  ils  renouvdlent  leurs  tentatives  avec  des  forces  croîs^ 
santés,  ils  sont  toujours  repoussés,  et  la  lutte  ne  tarde  pas  i  devenir 
meurtrière.  Ce  n'est  encore  que  le  début.  Bientôt  les  Bavarois  sont 
soutenus  par  une  attaque  dirigée  sur  La  Moncelle,  à  k  gauche  de 
Lebrun.  Ici  les  Saxons,  accourus  au  secours  des  Bavarois,  vont  se 
heurter  contre  la  division  Grandchamp  et  la  division  Lacretelle.  Plus 
haut,  vers  Daigny  et  Givonne,  Ducrot  s'est  engagé  à  son  tour,  jetant 
au-delà  de  la  vallée  la  division  de  Lartigue,  chargée  d'aller  prendre 
les  positions  du  bois  Chevalier;  mais  le  g^éral  de  Lartigue  trouve  le 
bois  déjà  occupé  par  des  troupes  du  xir  corps  saxcxi,  avec  lesquelles 
il  ouvre  un  c(»nbat  des  plus  vifs  sans  pouvoir  avancer.  Ce  n'est 
qu'un  peu  plus  tard  que  Douay  va  être  attaqué  de  son  côté.  Ainsi 
l'action  ne  se  dessine  pas  encore  vers  Floing,  elle  commence  assez 
vivement  devait  Daigny,  elle  est  dans  toute  son  intensité,  et  en  dé- 
finitive avantageuse  pour  nos  marins  à  Bazeilles.  Bien  de  précis  en- 
core, lorsqu'un  accident  imprévu,  quoique  bien  simple  à  la  guerre, 
vient  compliquer  la  situation.  Le  maréchal  de  Mac-Mahon,  au  pro- 
nùer  avis  dcmné  par  le  général  Lebrun,  est  accouru  sur  le  champ 
de  bataille,  s'avançant  sous  le  feu  ennemi  auprès  de  La  Moncdle,  et 
là,  sur  un  point  où  s'élève  aujourd'hui  une  croix  commémorative,  il 
est  atteint  d'un  éclat  d'obus.  Le  maréchal,  ramené  à  Sedan,  ren-' 
contre  sur  son  chemin  l'enopereur,  qui  vient  se  montrer  sur  ce  champ 
de  bataille  où  ri  erre  comme  un  fantôme.  A  six  heures  du  matin, 
l'armée  a^  perdu  son  chef,  douloureusement  frappé,  et  sauvé  du 
moins  par  cette  blessure  presque  heureuse  d'une  dfiroyable  épreuve. 
Première  crise  dans  la  direction  des  affaires  de  la  journée. 

Si  Mac-Mabon  avait  un  plan,  il  l'emportait  avec  lui.  Au  fond,  il 
n'en  avait  aucun  sans  doute,  il  recevait  l'attaque  sur  les  portions 
qu'il  avait  prises  :  c'est  préciséiaent  pour  se  décider  qu'il  venait  sur 
le  terrain*  Ducrot,  à  qui  le  maréduil  faisait  remettre  le  comoMto- 
dement,  avait  quant  à  lui  ses  idées  arrêtées.  11  avak  le  pressenti- 
mem  des  desseins  de  l'ennemi,  qa'il  soupçranaitde  vouloir  recom- 
mencer «  son  étemel  mourement  de  (tapricome,  »  et  il  ne  voyait 
Kfamtre  moyta  d'àtfaapper  à  un  désastre  (jue  de  temer  de  se  frayer 


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l'aRMIB  de   CBàLOfHS  ET   SEDAN.  139 

BU  chemin  vers  Héziëres,  en  commençant  par  ramener  l'armée  sur 
le  plateau  d'IUy.  Aussi,  dès  qu'il  recevait  le  commandement,  pre- 
nait-il son  parti  sans  hésiter.  II  envoyait  partout  l'ordre  de  se  port^ 
sur  Illy  et  il  se  rendait  lui-même  auprès  du  général  Lebrun,  plus 
engagé  que  les  autres.  Vainement  Lebrun  objectaivil  la  difficulté 
et  le  danger  de  retirer  du  combat  des  troupes  qui  tenaient  vigou- 
reusement l'ennemi  en  échec.  Aux  yeux  du  nouveau  général  en  chef, 
l'afiaire  de  Bazeilles  n'avait  qu'une  importance  secondaire,  l'essen- 
tiel, le  plus  pressé  était  de  déjouer  la  combinaison  par  laquelle  les 
Prussiens  tendaient  à  nous  cerner.  Ducrot  voyait  évidemment  juste. 
Si  avant  onze  heures,  —  il  n'était  pas  encore  huit  heures  du  matin, 
—  on  pouvait  arriver  par  lUy  et  Floing  vers  Saint-Menges  et  Vrigne- 
aux-Bois,  nen  de  mieux;  on  avait  la  chance  de  ne  trouver  encore 
que  les  têtes  de  colonne  de  l'ennemi.  Était-ce  possible?  Le  désordre 
ne  se  mettrait-il  pas  dans  les  rangs  de  cette  armée  en  retraite?  N'ar- 
riverait-on pas  trop  tard?  Une  chose  bien  certaine,  c'est  qu'il  n'y 
avait  pas  d'autre  moyen,  et  que  dans' tous  les  cas  il  ne  pouvait  ar- 
river rien  de  plus  désastreux  que  la  catastrophe  à  laquelle  on  cou- 
rait. Ducrot  insistait  donc  auprès  du  général  Lebrun,  en  même 
temps  qu'il  faisait  remonter  sur  le  plateau  les  deux  divisions  Pelle 
et  Lheriller  du  1*  corps,  laissant  pour  le  moment  la  division  de  Lar- 
tigue  aux  prises  avec  l'ennemi  au-delà  de  la  Givonne. 

A  peine  le  mouvement  commençait-4I  cependant,  qu'une  péripé- 
tie iMmvelle  venait  encore  une  fois  tout  changer.  Le  général  de 
Wimpfen  réclamait  tout  à  coup  le  commandement  en  chef,  que  lui 
remettait  une  lettre  du  ministre  de  la  guerre  au  cas  où  il  arriverait 
malheur  au  maréchal  de  Mac-Mahon,  et  son  premier  acte  était  de 
rétracter  les  ordres  donnés  par  le  général  Ducrot.  A  quel  mobile 
obéissait  le  général  de  Wimpfen?  Il  était  arrivé  la  veille  du  fond  de 
l'Afrique;  il  n'avait  pas  eu  le  temps  de  se  mettre  au  courant  de  la 
situation,  il  ne  connaissait  pas  cette  armée  qu'il  avait  à  conduire.  Il 
avait  attendu  deux  heures,  il  revendic[uait  le  commandement  lors- 
qu'il voyait  peut-être  dans  la  vigoureuse  attitude  du  oorps  de  Lebrun 
un  présage  de  succès.  Et  tout  cela  se  passait  en  plein  combat!  Il 
était  neuf  heures  du  matin,  il  y  avait  eu  trois  chefe,  trois  directions 
différ^:ites.  Quelle  armée  engagée  avec  Tennemi  résisterait  à  tant  de 
mobilités  et  à  tant  de  contradictions?  Par  un  jeu  éU-ange  des  dboses, 
le  général  de  Palikao,  après  avoir  pesé  de  toute  façon  sur  cette 
campagne  par  ses  exciUitions,  se  tt*ouvait  intervenir  encore  jusque 
sur  le  champ  de  bataille  par  cette  lettre  de  commandement  qu'il 
aurait  dûi  tout  au  moins  ne  pas  laisser  ignorer  du  maréchal  de 
Mac-Mahon.  Il  avait  préparé  sans  le  savoir  une  péripétie  de  plus! 

Le  aiouvemeat  mtr^ris  par  le  général  Ducrot  iàuil  d'un  succès 
douteux,  il  n'y  avait  que  du  danger  à  Tifirterrompre,  «une  fois  qu'il 

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REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


était  commencé,  pour  se  porter  en  avant  au  sud  en  fermant  les  yeux 
sur  le  nord.  Le  général  de  Wimpfen,  peu  après  avoir  pris  le  com- 
mandement, rencontrait  l'empereur,  et  à  ce  souverain,  témoin 
passif  et  inerte  de  toutes  ces  contradictions,  il  disait  :  «  Que  votre 
majesté  ne  s'ioquiëte  pas,  nous  allons  jeter  les  Bavarois  à  la  Meuse, 
puis  nous  nous  tournerons  avec  toutes  nos  forces  contre  notre  nou- 
vel ennemi.  »  C'était  une  bien  présomptueuse  confiance.  Wimpfen 
croyait  qu'il  n'y  avait  qu'à  suspendre  un  mouvement,  à  ramener  en 
avant  les  divisions  de  Lebrun,  à  poursuivre  un  avantage  à  Bazeilles. 
Sans  doute  le  combat  n'avait  pas  cessé  depuis  le  matin  à  Ba- 
zeilles et  s'étendait  au  parc  de  Monvillé  à  l'entrée  de  la  vallée  de 
la  Givonne;  il  était  encore  dans  toute  sa  violence.  Les  Bavarois  se 
voyaient  obligés  d'appeler  successivement  toutes  leurs  forces  du 
i**^  corps,  puis  une  division  du  n*  corps,  ils  rencontraient  une  résis- 
tance opiniâtre  qui  les  exaspérait.  Notre  infanterie  de  marine  soute- 
nait la  lutte  intrépidement  au  prix  de  son  sang,  mais  en  infligeant 
aussi  à  l'ennemi  les  pertes  les  plus  graves.  Chaque  issue  avait  été 
barricadée  pendant  la  nuit,  chaque  position  était  disputée.  On  se 
battait  au  milieu  des  flammes  et  des  décombres.  Ce  malheureux  vil- 
lage de  Bazeilles  restait  pendant  quelques  heures  livré  à  toutes  les 
fureurs  de  la  guerre,  au  point  qu'il  allait  bientôt  n'être  plus  qu'un 
amas  de  ruines  fumantes  (1).  Le  combat  était  si  violent  que  ni  nos 
soldats  restés  au  feu,  ni  les  Bavarois  n'avaient  pu  s'avercevoir  qu'il 
y  eût  un  commencement  de  retraite.  On  se  battait  toujours  avec  obs- 
tination. Seulement  il  est  bien  clair  que  la  résistance  devait  fai- 
blir, elle  cédait  le  terrain  pas  à  pas,  allant  se  réfugier  dans  quelques 
maisons.  La  défense  devenait  de  plus  en  plus  pénible,  et  des  re- 
tours offensifs,  même  conduits  avec  intrépidité,  ne  pouvaient  qu'être 
plus  difficiles.  C'était  l'effet  inévitable  des  oscillations  de  comman- 
dement. Le  résultat  était  plus  sensible  encore  vers  le  haut  de  la 
vallée  de  la  Givonne,  devant  Daigny.Xes  divisions  Pelle  et  Lheriller, 
rappelées  près  du  bois  de  la  Garenne,  en  arrière  d'illy,  par  le  gé- 
néral Ducrot,  avaient  dû,  d'après  les  intentions  nouvelles  de  Wimp- 
fen, redescendre  vers  la  Givonne;  mais,  lorsqu'elles  revenaient,  la 
division  de  Lartigue,  engagée  depuis  le  matin  au-delà  de  la  vallée, 
était  déjà  en  retraite.  Elle  disputait  encore  un  moment  Daigny,  puis 
elle  se  repliait.  Le  général  de  Lartigue  était  blessé,  le  général  de 


(1)  Le  leDdemain  et  les  Jours  suiyftns,  par  une  représaille  soldatesque,  sons  prétexte 
que  les  habitans  s'étaient  m^és  au  combat,  les  Bavarois  exercèrent  d'impitoyables 
violences  :  près  de  40  personnes,  et  parmi  elles  des  femmes,  des  vieillards,  des  eofans, 
périrent  tuées  pendant  le  combat,  asphyxiées  ou  fusillées.  Ce  n*est  pas  tout.  Le  pétrole 
vint  activer  rincendie  commencé  le  31  août  et  continué  le  i*'  septembre  :  363  mal- 
sons furent  livrées  aux  flammes;  il  y  en  a  anjourd'hui  265  reconstruites,  dont  34  par 
le  comité  du  tou  dts  chautnièr$s. 


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l'armée   D£   CHALONS   et   SEDAN.  lAl 

brigade  Fraboulet  de  Kerléadec  blessé  aussi;  le  chef  d'état-major, 
le  colonel  d'Andigné,  restait  sur  le  terrain  criblé  de  blessures.  Les 
Saxons  étaient  à  Daigny  et  abordaient  les  pentes  occupées  par  nous. 
Plus  haut  la  garde  prussienne  menaçait  le  village  même  de  Givonne. 
Après  dix  heures,  le  mouvement  ennemi  se  dessinait  sur  toute  cette 
ligne  jusqu'à  Bazeilles,  où  les  Bavarois  décimés,  mais  obstinés,  ga- 
gnaient du  terrain  sur  Lebrun. 

On  n'avait  rien  fait,  on  avait  épuisé  ses  forces  dans  des  retours 
décousus  et  impuissans,  on  n'avait  nullement  l'air  de  «  jeter  les  Ba- 
varois dans  la  Meuse,  »  et  pendant  ce  temps,  à  l'autre  extrémité, 
au  nord,  la  lutte  s'animait  par  degrés  à  partir  de  onze  heures.  Le 
XI*  corps  pnissien,  venant  de  Donchery,  s'avançait  en  force  devant 
Douay,  précédant  le  v«  corps  et  gagnant  les  pentes  de  Saint-Menges, 
de  Fleigneux.  Le  xi*  et  le  v«  corps  venant  de  Donchery,  la  garde  ve- 
nant de  l'autre  côté  par  le  haut  de  la  vallée  de  la  Givonne,  —  encore 
un  instant,  le  cercle  allait  se  fermer  sur  nous  à  Illy  !  Là  était  la  clé 
de  la  position,  là  était  maintenant  le  péril  signalé  par  le  formidable 
feu  d'artillerie  qui  s'ouvrait  sur  nous.  Wimpfen,  courant  sur  ce 
champ  de  bataille  de  Lebrun  à  Douay,  rencontre  Ducrot,  qui  est 
attiré  lui-même  sur  le  plateau  par  le  bruit  de  ce  qui  se  passe,  et  qui 
lui  dit  :  «  Vous  le  voyez,  Jes  événemens  se  produisent  plus  tôt  que 
je  ne  le  pensais.  L'ennemi  attaque  le  calvaire  d'Illy.  Douay  est 
ébranlé.  Les  instans  sont  précieux.  Hâtez-vous  d'envoyer  des  ren- 
forts, si  vous  voulez  conserver  cette  position.  — Eh  bieni  répond 
Wimpfen,  chargez-vous  de  cela,  réunissez  tout  ce  que  vous  trouve- 
rez de  troupes  et  maintenez-vous  bon  par  là  pendant  que  moi  je 
m'occuperai  du  12*  corps.  » 

C'était  plus  facile  à  dire  qu'à  faire.  Ducrot  néanmoins  s'élance, 
donnant  l'ordre  au  général  Forgeot  d'amener  sur  le  plateau  tout  ce 
qu'il  a  d'artillerie,  rappelant  encore  une  fois  les  divisions  Pelle  et 
Lheriller,  déjà  diminuées,  ralliant  autant  que  possible  quelques 
troupes  du  5*  corps  qui  se  trouvent  au  bois  de  la  Garenne.  Ducrot 
voit  grossir  l'orage  qui  le  menace,  et  alors,  appelant  la  division 
Hargueritte,  d'autres  fractions  des  divisions  Bonnemains  et  de  Fé- 
nelon,il  prépare  une  charge  de  cavalerie  qui,  débouchant  par  une  dé- 
pression de  terrain  entre  le  bois  de  la  Garenne  et  Floing,  devra  ba- 
layer tout  ce  qu'elle  trouvera  devant  elle  pour  se  rabattre  ensuite  à 
droite  sur  le  flanc  des  lignes  ennemies  en  marche  sur  Illy.  Margue- 
ritte,  un  des  plus  intrépides  et  des  plus  intelligens  ofliciers  de  l'ar- 
mée, s'avance  pour  reconnaître  le  terrain ,  il  est  blessé  mortelle- 
ment. Aussitôt  un  des  chefs  de  brigade,  le  général  de  Gallifet,  prend 
le  commandement  et  se  précipite  à  la  tête  de  ses  cavaliers.  11  brise 
la  première  ligne  ennemie  et  va  échouer  sur  la  seconde.  Les  esca- 
drons se  replient  et  vont  se  reformer  en  arrière  pour  s'élancer  de 

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1A2  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

nouveau.  Trois  fois  ils  recommencent,  semant  la  terre  de  leurs  morts, 
laissant  dans  la  mêlée  le  général  Tillard,  le  colonel  Cliquot,  du 
!•*  de  chasseurs  d'Afrique,  les  lieutenans-colonel*  de  Gantés  et  de 
Linières,  tués,  le  lieutenant-colonel  Ramond,  grièvement  blessé, 
2Î  officiers  du  !•'  de  hussards,  tués  ou  blessés  :  ils  ne  peuvent  ar- 
river à  rompre  la  ligne  de  fer  qu'on  leur  oppose.  Charges  héroïques, 
mais  impuissantes,  qui  vont  arracher  au  roi  Guillaume  lui-même, 
placé  sur  les  hauteurs  de  Frenois  et  contemplant  le  sanglant  spec- 
tacle, ce  cri  significatif  :  «  Oh  f  les  braves  gens  !  »  En  même  temps 
que  ces  cavaliers  se  dévouent,  l'artillerie  du  général  Forgeot  s'a- 
vapce  à  son  tour  sur  le  plateau,  ouvrant  intrépidement  son  feu; 
mais  en  peu  d'instans  les  affûts  sont  brisés,  les  caissons  sautent, 
deux  batteries  sont  pulvérisées  par  le  feu  convergent  de  cinquante 
pièces  ennemies.  Ducrot  enfin,  ralliant  les  bataillons  ou  fractions  de 
bataillons  qu'il  peut  trouver,  s'efforce  d'enlever  ses  soldats  par  son 
impétueuse  énergie.  Les  soldats  le  suivent  d'abord,  puis  reculent 
accablés,  et  bientôt  infanterie,  cavalerie,  artillerie,  tout  se  mêle  et 
se  confond  dans  un  désordre  qui  ne  peimet  plus  de  rien  entre- 
prendre, qui  est  le  signal  de  la  débandade  et  de  la  fuite  vers  Sedan. 
Douay,  de  son  côté,  ne  reste  pas  inactif.  Aux  prises  avec  l'ennemi 
depuis  le  matin,  mais  surtout  depuis  onze  heures,  il  tient  tête  de 
son  mieux,  bien  qu'avec  des  forces  diminuées  de  deux  brigades, 
que  Wimpfen,  par  une  singulière  inspiration ,  lui  a  demandées  pour 
secourir  le  général  Lebrun,  et  qui  dès  ce  moment  se  trouvent  per- 
dues pour  Douay  sans  pouvoir  arriver  à  Lebrun.  Pour  le  ?•  corps, 
l'occupation  d'IUy  est  une  condition  de  sûreté  et  de  salut.  Aussi, 
dès  qu'il  voit  la  position  menacée  et  abandonnée,  Douay,  sans  hé- 
siter, se  hâte  de  former  une  colonne  pour  essayer  de  la  reprendre. 
Une  première  fois  il  croit  avoir  touché  le  but  lorsque  son  infanterie, 
saisie  de  panique,  se  replie  précipitamment.  Une  seconde  fois  il 
revient  à  la  charge,  secondé  par  tous  ceux  qui  l'entourent,  se  mul- 
tipliant pour  raffermir  ses  hommes.  II  a  presque  réussi  un  instant, 
les  troupes  ramenées  sur  le  plateau  ne  se  laissent  pas  ébranler  d'a- 
bord, l'artillerie  arrive  et  se  met  courageusement  en  batterie;  mais 
bientôt  rien  ne  peut  plus  résister,  tout  plie;  c'en  est  fait,  la  position 
est  définitivement  perdue.  Il  est  deux  heures  ;  avant  qu'une  heure 
soit  écoulée,  la  garde  prussienne  arrivera  sur  Illy,  rejoignant  le 
xr,  le  v«  corps,  et  le  cercle  sera  fermé!  A  ce  moment,  quelle  est  la 
situation?  Le  !•'  et  le  ?•  corps  français  n'existent  plus,  on  peut  le 
dire;  ce  ne  sont  que  des  masses  éperdues,  décomposées,  n'écoutant 
plus  leurs  chefs ,  se  dérobant  sous  les  obus  qui  sillonnent  le  pla- 
teau de  toutes  parts,  et  se  Jetant  comme  un  torrent  vers  la  place,  où 
s'accumulent  depuis  le  matin  les  fuyards,  les  déserteurs  dii  champ 
de  batiâUe.  Le  12*  cOTps,  après  sa  vigoureuse  résistance  à  Bazeilles 

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l'armée  de  CHALONS  et  SEDAN.  1A3 

et  à  Monvillé,  a  été  obligé  de  se  replier,  partie  vers  le  vieux  camp, 
partie  vers  le  faubourg  de  Balan,  aux  portes  de  la  ville.  Les  événe- 
mens  se  pressent.  Alors  deux  scènes  bien  différentes  se  passent  au 
quartier-général  de  Wimpfen  et  à  Sedan  môme. 

Le  général  de  Wimpfen  avait-il  le  sentiment  de  la  gravité  crois- 
sante des  choses,  de  la  réalité  de  sa  situation?  Toujours  est-il  qu'au 
moment  où  il  n'y  avait  plus  d'espoir,  où  une  partie  de  l'armée  s'ef- 
fondrait sur  le  plateau  d'Illy,  entre  une  heure  et  deux  heures,  il 
concevait  l'idée  la  plus  étrange;  il  voulait,  disait-il,  «  forcer  la  ligne 
qui  se  trouve  devant  le  général  Lebrun  et  le  général  Ducrot,  »  pour 
se  porter  sur  Carignan,  et  il  écrivait  à  l'empereur  :  «  Que  votre  ma- 
jesté vienne  se  mettre  au  milieu  de  ses  troupes,  elles  tiendront  à 
honneur  de  lui  ouvrir  un  passage.  »  En  même  temps  ordre  était  en- 
voyé à  Ducrot  et  à  Douay  d'arriver  et  de  couvrir  la  marche.  Ainsi  le 
matin  Wimpfen  arrêtait  le  mouvement  vers  Mézières,  et  maintenant, 
après  sept  heures  de  combat  sanglant ,  en  présence  de  forces  qui 
semblaient  grossir  à  chaque  instant,  il  parlait  de  percer  par  Cari- 
gnan, d'où  l'on  était  arrivé  la  veille ,  pour  échapper  à  l'ennemi  ! 
S'il  avait  la  puissance  de  s'ouvrir  un  passage,  pourquoi  rétrogra- 
dait-il depuis  le  matin?  Avec  quoi  voulait-il  tenter  son  aventure 
désespérée?  Ducrot  ne  connaissait,  je  crois,  cet  ordi*e  qu'en  entrant 
à  Sedan,  et  Douay  le  recevait  sur  le  plateau,  lorsqu'il  venait  d'é- 
chouer dans  sa  dernière  tentative  pour  reprendre  Illy.  Wimpfen  at- 
tendait toujours  cependîuit  l'arrivée  de  l'empereur;  il  s'agitait,  met- 
tant sa  dernière  espérance  dans  une  entreprise  chimérique.  Wimpfen 
semblait  ignorer  ce  qui  se  passait  autour  de  lui,  à  quelques  pas  de 
lui,  dans  cette  malheureuse  ville  dont  il  n'était  séparé  que  par  des 
murs. 

Ce  qui  se  passait  à  Sedan,  c'était  le  drame  de  la  déroute  dans  sa 
sinistre  réalité,  A  mesure  que  lès  minutes  s'écoulaient,  les  troupes 
débandées  affluaient  et  se  répandaient  partout.  Les  obus,  venant  de 
tous  les  côtés,  tombaient  sur  les  remparts,  dans  les  rues ,  sur  les 
places,  et  faisaient  des  trouées  dans  les  foules  surexcitées  ou  hébé- 
tées de  terreur.  Ducrot,  Douay,  Lebrun,  arrivaient  successivement 
avec  le  désespoir  de  la  défaite,  craignant  de  pressentir  le  dénoû- 
ment  de  tout  cela.  Placé  au  milieu  de  ces  désastres,  entendant  l'ef- 
froyable canonnade  qui  sévissait,  voyant  les  victimes  se  multiplier, 
l'empereur  ne  songeait  guère  à  répondre  aux  propositions  héroï- 
ques de  Wimpfen;  déjà  résigné  à  tout  avec  le  fatalisme  passif  de 
son  caractère,  il  n'avait  pour  le  moment  d'autre  idée  que  d'arrêter 
l'effusion  du  sang ,  et  il  faisait  hisser  le  drapeau  blanc  parlemen- 
taire entre  trois  et  quatre  heures.  Ce  n'était  point  évidemment  son 
droit,  puisqu'il  ne  commandait  pas^  ei  le  chef  d'éUt-major»  le  gé- 

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'1" 


"^X^i 


ii 


144  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

néral  Faure,  faisait  aussitôt  abattre  le  drapeau.  On  envoyait  un  of- 
ficier au  général  de  Wimpfen ,  qui  repoussait  avec  emportement  la 
pensée  de  capituler;  son  âme  de  soldat  se  révoltait,  et  c'était  bien 
naturel.  Peu  après,  vers  quatre  heures  et  demie,  le  général  Lebrun, 
envoyé  par  l'empereur,  arrivait  à  Balan  auprès  de  Wimpfen,  qui 
l'accueillait  avec  sa  proposition  de  tenter  la  percée,  a  Soit,  répli- 
quait froidement  Lebrun,  nous  sacrifierons  2  ou  3,000  hommes  de 
plus  sans  résultat  utile  ;  mais,  si  vous  le  voulez,  marchons  I  »  Et  les 
deux  chefs,  ramassant  un  millier  d'hommes,  marchaient  en  effet  à 
la  rencontre  de  l'ennemi;  seulement,  au  bout  de  200  mètres,  ils 
s'apercevaient  qu'ils  n'étaient  plus  suivis. 

Tout  s'effondrait,  il  n'y  avait  plus  rien  à  espérer.  Wimpfen,  ren- 
trant à  Sedan,  essayait  encore  de  se  dérober  à  la  fatalité  qui  l'étrei- 
gnait  en  envoyant  sa  démission  à  l'empereur;  mais  quoi?  aucun  des 
généraux  n'aurait  voulu  accepter  la  responsabilité  du  dénoûment 
qui  se  préparait.  C'était  cruel  sans  doute  d'être  arrivé  la  veille 
d'Afrique,  d'avoir  pris  le  commandement  à  neuf  heures  du  matin 
pour  signer  une  capitulation  le  soir.  Puisque  le  général  de  Wimpfen 
avait  si  vivement  revendiqué  les  périlleux  devoirs  du  commande- 
ment, puisqu'il  restait  seul  le  chef  de  l'armée,  seul  il  pouvait  trai- 
ter en  son  nom,  et  il  finissait  par  se  résigner.  Pendant  que  ces 
dernières  scènes  se  passaient,  l'empereur  avait  reçu  un  officier 
parlementaire  envoyé  par  le  roi  de  Prusse,  qui,  chose  curieuse, 
ignorait  la  présence  de  Napoléon  III  à  Sedan ,  et  avec  cet  officier 
était  parti  le  général  Reille ,  chargé  de  cette  lettre  tristement  fa- 
meuse :  «  n'ayant  pu  mourir  à  la  tête  de  mes  troupes,  je  remets 
mon  épée  à  votre  majesté  !  »  Tout  était  là  :  reddition  personnelle  de 
l'empereur  à  discrétion,  nécessité  de  traiter  pour  l'armée. 

Un  jour  de  vivres  dans  la  place,  les  Prussiens  déjà  maîtres  des 
portes  de  Sedan,  tout  autour  500  bouches  à  feu  encore  chaudes  c!e 
la  lutte  et  pointées  sur  le  dernier  refuge  d'une  armée  en  détresse, 
240,000  hommes  disposés  de  façon  à  fermer  tous  les  passages, 
toutes  les  fissures,  —  c'est  dans  ces  conditions  que  le  général  de 
Wimpfen,  accompagné  du  général  Faure,  du  général  Castelnau, 
aide-de-camp  de  l'empereur,  et  de  quelques  officiers,  se  rendait  le 
soir  du  !•'  septembre  à  Donchery  pour  négocier  avec  M.  de  Mollke, 
M.  de  Bismarck  et  le  général  de  Blumenthal  !  Dès  le  premier  mo- 
ment d'ailleurs  il  n'y  avait  aucune  illusion  à  se  faire.  M.  de  Moltke 
se  montrait  le  ministre  froid  et  implacable  de  la  force  victorieuse 
dictant  ses  volontés.  Les  conditions  étaient  dures  :  l'armée  prison- 
nière de  guerre  avec  armes  et  bagages^  les  oflBlciers  gardant  leurs 
armes,  et  prisonniers  comme  la  troupe.  Vainement  Wimpfen  cherchait 
à  se  débattre,  invoquant  le  courage  de  son  armée,  les  ressources 


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l'armée   de  GHALONS  et  SEDAN.  1A5 

qui  lui  restaient,  les  considérations  politiques.  M.  de  Moltke  demeu- 
rait parfaitement  insensible  et  se  bornait  à  remettre  sous  les  yeux 
du  général  français  l'extrémité  de  sa  situation  en  même  temps  que 
la  force  des  positions  prussiennes.  Un  instant,  le  général  Castelnau, 
envoyé  par  Napoléon  III,  intervenait,  déclarant  que  l'empereur,  en 
remettant  son  épée  sans  conditions  au  roi,  avait  espéré  que  cette 
démarche  vaudrait  à  l'armée  une  capitulation  plus  honorable.  «  Quelle 
est  l'épée  qu'a  rendue  l'empereur  Napoléon  III?  dit  M.  de  Bismarck. 
Est-ce  Vépée  de  la  France  ou  son  épée  à  lui?  Si  c'est  celle  de  la 
France,  les  conditions  peuvent  être  singulièrement  modifiées...  — 
C'est  seulement  Vépée  de  Vempereury  »  reprit  le  général  Castelnau. 
Dès  lors  les  conditions  restaient  les  mêmes,  et,  comme  Wimpfen 
parlait  de  recommencer  la  bataille  le  lendemain,  puis  paraissait  ac- 
cepter la  proposition  qui  lui  avait  été  faite  au  commencement  de  la 
conférence  d'envoyer  un  officier  pour  vérifier  les  positions  de  l'ar- 
mée allemande,  M.  de  Moltke  finissait  par  ajouter  sèchement  :  «  Vous 
n'enverrez  personne,  c'est  inutile,  et  d'ailleurs  vous  n'avez  pas  long- 
temps à  réQéchir,  car  il  est  minuit;  c'est  à  quatre  heures  du  matin 
qu*expire  la  trêve,  et  je  ne  vous  accorderai  pas  un  instant  de  sur- 
sis... »  Pourtant,  sur  l'observation  que  Wimpfen  ne  pouvait  prendre 
une  telle  décision  sans  avoir  consulté  les  autres  généraux,  et  aussi 
sur  quelques  mots  de  M.  de  Bismarck,  M.  de  Moltke  accordait  jus- 
qu'à neuf  heures.  A  six  heures  du  matin,  dans  un  conseil  de  guerre, 
les  généraux,  la  mort  dans  l'âme,  se  résignaient  à  subir  une  capi- 
tulation à  laquelle  ils  ne  voyaient  aucun  moyen  humain  de  se  sous- 
traire. Deux  seulement,  le  général  Pelle  et  le  général  de  Bellemare, 
protestèrent,  sans  indiquer  comment  on  pouvait  échapper  à  la  ter- 
•  rible  extrémité.  Tout  était  fini  pour  cette  armée  qui  depuis  dix  jours 
portait  le  nom  d'armée  de  Châlons. 

Au  moment  où  l'on  délibérait  encore  pour  la  forme,  à  six  heures 
du  matin,  le  2  septembre,  l'empereur  de  son  côté  sortait  de  Sedan, 
se  dirigeant  sur  Donchery,  où  il  croyait  trouver  le  roi.  Il  ne  rencon- 
trait que  M.  de  Bismarck,  avec  qui  il  s'entretenait  pendant  une  heure 
dans  une  petite  maison  d'ouvrier  qui  est  sur  la  route  de  Donchery. 
L'empereur  pensait  voir  le  roi  avant  la  signature  de  la  capitulation, 
et  le  roi  ne  voulait  pas  voir  l'empereur  avant  que  la  capitulation  ne 
fût  signée.  Gela  fait,  une  entrevue  était  arrangée  dans  un  petit  châ- 
teau qui  domine  la  vallée  de  la  Meuse,  et  où  le  vaincu  allait  attendre 
son  vainqueur.  A  une  heure,  Guillaume  arrivait.  Napoléon  III  ré- 
péta ce  qu'il  venait  de  dire  peu  d'instans  auparavant  à  M.  de  Bis- 
marck, a  qu'il  n'avait  pas  voulu  la  guerre,  que  l'opinion  publique 
de  la  France  l'y  avait  forcé.  »  Il  se  lavait  les  mains  des  désastres  de 
la  France  en  disant  :  Ge  tt'est  pas  moi  I  S'il  n'avait  pas  voulu  la  guerre, 

TOMR  III.  —  187I.  10 

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1A6  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  avait  fait  du  moins  tout  ce  qu'il  fallait  pour  la  rendre  inévitable 
et  désastreuse*  L'entrevue  au  surplus  dura  peu.  a  Nous  étions  tous 
les  deux  très  émus  de  nous  rencontrer  en  pareille  circonstance, 
écrivait  le  roi  Guillaume  à  la  reine  de  Prusse.  Je  ne  puis  exprimer 
tout  ce  que  j'éprouvais  lorsque  je  pensais  que  trois  ans  auparavant 
j'avais  vu  l'empereur,  qui  était  alors  au  faite  de  sa  puissance.  »  L'em- 
pereur partait  pour  Wilhelmsbœhe,  tandis  que  l'armée  française, 
avant  d'être  traînée  captive  en  Allemagne,  allait  subir  pendant  dix 
jours,  dans  la  presqu'île  d'Iges  transformée  en  prison,  toutes  les 
misères  et  toutes  les  humiliations. 

Non ,  ce  ne  fut  pas  une  bonté,  comme  on  l'a  dit  souvent  sans 
y  réfléchir,  ou  du  moins  la  bonté  n'est  que  pour  les  défaillances 
individuelles  et  les  coupables  calculs  mêlés  à  ce  lugubre  drame 
de  la  guerre.  Telle  qu'elle  était,  cette  bataille  de  Sedan  avait 
mis  10,000  Allemands  bors  de  combat;  elle  nous  coûtait  à  nous 
11,000  hommes,  20  généraux,  des  ofDciers  sans  nombre,  tués  ou 
blessés.  Cette  malheureuse  armée  qui  succombait,  qu'on  traitait  si 
peu  généreusement,  n'avait  point  certes  rendu  les  armes  sans  com- 
bat, sans  avoir  sauvé  l'honneur,  et  si  elle  se  trouvait  conduite  à  ce 
point  où,  serrée  dans  un  formidable  étau,  elle  ne  pouvait  plus  échap- 
per à  une  capitulation  assurément  désastreuse,  ce  n'était  point  en- 
core une  honte  pour  elle.  Elle  payait  la  rançon  de  l'imprévoyance, 
de  l'irréflexion,  des  contradictions,  qui  avaient  présidé  à  la  cam- 
pagne. Elle  expiait  toute  une  politique  dont  l'empereur,  par  un  oubli 
de  dignité  dans  l'infortune,  pouvait  décliner  la  responsabilité  devant 
le  vainqueur,  mais  qui  n'avait  pas  moins  livré  notre  pays  désarmé 
aux  fatalités  de  la  guerre.  Sedan  était  pour  l'armée  un  deuil,  pour 
la  France  la  révélation  de  ce  qui  la  menaçait,  et  lorsqu'on  prétend  ♦ 
encore  innocenter  l'empire  par  la  supposition  des  avantages  qu'il 
aurait  pu  obtenir,  s'il  fût  resté  debout,  c'est  qu'on  ignore  ou  l'on 
veut  ignorer  ce  que  M.  de  Bismarck,  dans  la  hautaine  confiance  de 
la  victoire,  disait  dès  la  nuit  du  1**^  au  2  septembre  1870  :  «  II  faut 
que  nous  ayons  entre  la  France  et  nous  un  glacis.  Il  faut  un  terri- 
toire, des  forteresses  et  des  frontières  qui  nous  mettent  pour  tou- 
jours à  l'abri  de  toute  attaque.  »  M.  de  Bismarck  voyait  juste  ce- 
pendant lorsqu'il  croyait  à  ce  moment  que  tout  n'était  pas  fini,  qu'il 
y  aurait  encore  bien  des  combats  à  livrer,  des  torrens  de  sang  à 
verser,  pour  arriver  à  des  conquêtes  qui  au  bout  du  compte  pèsent 
souvent  sur  les  vainqueurs  comme  sur  les  vaincus. 

Ch.  de  Mazadë. 


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LE   TONKIN 


KT 


LES   RELATIONS  COMMERCIALES 


L'attention  de  la  France  vient  d'être  soudainement  appelée  sur 
sa  colonie  de  Cochînchine  au  moment  où,  liviée  au  travail  de  sa 
réorganisation,  se  fi^nt  à  la  sagesse,  au  calme  habituel  de  ses  pos- 
sessions d' outre-mer,  elle  suivait  d'un  regard  à  peu  près  désinté- 
ressé la  marche  des  Anglais  sur  Coumassie  et  l'entrée  des  Hollan- 
dais dans  le  Kraton  des  Atchinois.  La  nouvelle  inattendue  de  l'assaut 
donné  par  une  troupe  française  à  la  citadelle  d'Hannoï  ou  Kécho, — 
la  capitale  du  Tonkin  prend  indistinctement  ces  deux  noms,  —  était- 
elle  le  prélude  d'une  continuation  de  conquête  dans  la  péninsule 
indo-chinoise,  ou  bien  une  préparation  à  l'exercice  d'un  protectorat 
semblable  à  celui  que  nous  accordons  depuis  1865  à  Norodon  I"", 
roi  du  Cambodge?  Certains  journaux  de  Saîgon  et  de  Hongkong 
avaient  déjà  présenté  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux  hypothèses  comme 
un  fait  accompli.  Il  n^y  a  d'exact  heureusement,  dans  toutes  ces  ver- 
sions, qu'un  traité  de  commerce  qui  vient  d'être  signé  le  15  mars 
avec  sa  majesté  Tu-Duc,  l'empereur  d'Annam.  Si  nous  nous  en  féli- 
citons, c'est  que  nous  avons  la  douleur  de  croire  que  notre  pays  n'a 
jamais  été  moins  en  mesure  d'étendre  par  les  armes  les  frontières 
de  ses  colonies,  et  plus  sévèrement  contraint  de  se  montrer  avare 
de  ses  trésors  et  du  sang  de  ses  fils. 

Ce  n'était  donc  pas  dans  un  dessein  avoué  d'agrandissement  ex- 
térieur que  le  18  octobre  dernier  l'aviso  le  d^EstréeSy  remorquant  la 
canonnière  VArCy  quittait  le  mouillage  de  Saîgon  pour  celui  d'Han- 
noï. Cette  expédition,  sollicitée  par  le  gouvernement  annamite  lui- 
même,  avait  pour  objet  de  mettre  fin  aux  complications  qui  résul- 
taient de  la  présence  trop  prolongée  dans  ces  parages  d'urf  de  nos 
honorables  compatriotes  »  M.  Dupuis,  et  d'établir  simplement  les 
bases  d'un  traité  de  commerce  motivé  par  la  découverte  de  nou- 
velles voies  navigables.  D'après  les  rapports  publiés  par  H.  Dupuis, 


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1A8  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

on  venait  en  effet  d'acquérir  la  certitude  que  par  le  Song-koî  ou 
Fleuve-Rouge  existait  une  route  relativement  facile  pour  se  rendre 
par  eau  du  golfe  de  Tonkin  à  la  province  chinoise  du  Yunnan.  M.  le 
contre-amiral  Dupré,  gouverneur  de  la  Cochinchine  française,  pensa 
dès  lors  qu'une  voie  de  communication  aussi  importante  ne  devait 
pas  rester  fermée  au  commerce.  L'infortuné  lieutenant  de  vaisseau 
Francis  Garnier,  qui  commandait  l'expédition  composée  du  d'£«- 
trées  et  de  VArCj  devait  donc,  non-seulement  protéger  M.  Dupuis 
contre  les  tracasseries  des  mandarins,  mais  obtenir  encore  l'ouver- 
ture du  fleuve  Song-koï  dans  des  conditions  exceptionnellement 
avantageuses  pour  la  France,  et  sans  porter  nullement  atteinte  aux 
droits  de  propriété  du  souverain  d'Annam. 

Dès  son  mouillage  à  Hannoî,  la  petite  force  française  rencontrait 
malheureusement  de  la  part  d'un  Chinois  au  service  de  l'empereur 
Tu-Duc,  le  «  grand-maréchal  »  Uguyen-Tri-Phnang,  les  dispositions 
les  plus  hostiles,  et  il  est  à  regretter  qu'à  Saigon  on  n'ait  pas  pris 
le  soin,  avant  le  départ  de  la  mission,  de  s'enquérir  de  l'accueil 
qui  lui  serait  fait  à  son  arrivée.  Elle  constata  bientôt  en  effet  que 
Uguyen,  notre  ennemi  implacable  depuis  longtemps,  croyant,  non 
sans  raison,  son  influence  compromise  par  la  présence  des  représen- 
tans  d'une  puissance  étrangère,  se  préparait  à  une  attaque.  M.  Gar- 
nier ne  crut  pas  devoir  attendre  une  agression  dont  les  apprêts  se 
poursuivaient  presque  sous  nos  yeux;  s'élançant  avec  sa  hardiesse 
habituelle  sur  la  citadelle  d'Hannoï  à  la  tète  d'une  poignée  d'hommes, 
il  s'en  empara  sans  perdre  un  soldat.-  M.  Dupuis  avait  de  son  côté 
appuyé  le  mouvement  d'occupation  en  lançant  de  ses  canonnières 
des  bombes  sur  la  forteresse.  Quelques  jours  après  ce  coup  heu- 
reux, M.  Garnier  apprit  que  des  pirates,  des  rebelles,  faisaient 
des  préparatifs  contre  lui  dans  l'intérieur;  il  se  rendit  dans  les  pro- 
vinces de  Nam-dinh  et  de  Ninh-binh,  y  nomma  des  gouverneurs, 
destitua  des  mandarins  et  envoya  de  faibles  détacbemens  sur  les 
points  menacés.  Pendant  son  absence  de  la  capitale,  des  bandes 
indisciplinées  de  transfuges  chinois,  arborant  un  drapeau  noir,  ten- 
tèrent plusieurs  fois  de  reprendre  la  citadelle,  dégarnie  de  la  plus 
grande  partie  de  ceux  qui  l'avaient  prise.  Les  attaques  n'en  furent 
pas  moins  énergiquement  repoussées  par  le  petit  nombre  d'hommes 
qui  y  restaient.  C'est  en  poursuivant  les  assaillans  repoussés  avec 
trente  soldats  d'infanterie  de  marine  seulement  que  M.  Garnier,  re- 
venu en  toute  hâte  à  Kécho,  fut  tué;  M.  Balny,  enseigne  de  vais- 
seau, disparut,  et  deux  sergens  et  trois  soldats  de  son  détachement 
tombèient  aussi  frappés  mortellement.  Dès  que  ces  tristes  nouvelles 
parvinrent  à  Saigon,  le  gouverneur  envoya  aussitôt  la  Sarthe  por- 
ter secours  aux  faibles  détacbemens  que  nous  avions  à  Kécho.  Ce 
navire  y  conduisit  200  hommes  d'infanterie  de  marine  commandés 

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LE  TONKIN.  149 

par  un  chef  de  bataillon.  M.  Philastre,  administrateur  en  Cochin- 
chine,  désigné  pour  remplacer  M.  Garnîer,  les  accompagnait,  et  dès 
son  arrivée  cet  agent  suivit  une  politique  peut-être  trop  ouverte- 
ment opposée  à  celle  de  son  infortuné  prédécesseur.  M.  Philastre  a 
été  rappelé  et  remplacé  par  un  capitaine  d'infanterie  de  marine, 
M.  Rheinard,  dont  tout  le  monde  en  Cochinchine  a  pu  apprécier  l'é- 
nergie et  l'intelligence.  C'est,  comme  disent  les  Anglais ,  the  right 
man  in  the  right  place.  Aujourd'hui  nous  n'avons  plus  à  Kécho  que 
notre  agent,  installé  avec  AO  hommes  dans  un  blockhaus  construit 
en  dehors  de  la  citadelle,  et  200  hommes  établis  à  Haî-pbang,  à 
l'embouchure  du  Song-koï. 

La  fin  tragique  de  M.  Francis  Garnier  a  donné  le  coup  de  grâce 
à  cette  conquête  improvisée  du  Tonkin,  mais  que  l'on  eût  certaine- 
ment acceptée  sans  ce  dénoûment  fatal  et  imprévu.  Quoi  qu'il  en 
soit,  ces  complications,  à  tant  de  points  de  vue  regrettables,  ne 
nous  ont  point  aliéné  le  souverain  de  l'Annam.  Le  «  grand-maré- 
chal, »  mort  depuis,  tué  par  un  éclat  d'obus  français,  n'aurait  pas 
tenu  compte  dès  le  principe,  paralt-il,  des  ordres  pacifiques  qu'il 
aurait  reçus  de  Hué.  Tu-Duc,  n'exerçant  qu'un  pouvoir  à  peu  près 
nonoinal  sur  ses  lieutenans  du  Tonkin,  ayant  ses  côtes  infestées  de 
pirates  chinois,  nous  aurait  même  priés  de  rester  dans  le  pays  en 
attendant,  le  paiement  d'une  indemnité  d'un  million  et  la  conclusion 
du  traité  de  commerce  qui  vient  enfin  d'être  signé. 

Il  est  des  pertes  qu'aucun  argent  ne  rachète,  c'est  celle  d'un  offi- 
cier de  marine  et  d'un  voyageur  aussi  instruit  que  l'était  Francis 
Garnier;  il  est  aussi  des  vengeances  qu'aucune  pendaison  au  plus 
haut  des  vergues  de  nos  bâtimens  ne  peut  compenser  :  ce  sont  celles 
exercées  par  nos  ennemis  sur  80  villages  et  600  Annamites,  les 
uns  incendiés  pour  avoir  laissé  arborer  chez  eux  le  drapeau  trico- 
lore, les  autres  égorgés  en  raison  de  leur  sympathie  pour  la  France. 
Le  gouvernement  annamite  assure  qu'il  lui  a  été  impossible  d'em- 
pêcher ces  déplorables  exécutions;  force  nous  est  bien  de  le  croire 
jusqu'au  jour  où  l'occasion  se  présentera  de  tirer  parti  de  cette  im- 
puissance. 

Après  avoir  refait  en  compagnie  de  M.  Dupuis  le  trajet  de  Hong- 
kong à  la  province  chinoise  du  Yunnan  par  le  Fleuve-Rouge  et  ses 
affluens,  nous  donnerons  quelques  détails  sur  le  Tonkin  et  sur  les 
ressources  qu'il  oUre.  Ce  riche  fleuron  de  la  couronne  d'Annam  doit 
s'en  détacher  un  jour  comme  un  fruit  trop  mûr  et  tomber  entre  les 
mains  de  la  France.  Si  nous  avions  l'imprudence  de  vouloir  préci- 
piter aujourd'hui  ce  résultat,  il  faudrait  jeter  dans  ces  contrées  un 
argent  devenu  difficile  à  trouver  pour  des  nécessités  douloureuses  et 
urgentes;  nous  y  verrions  périr,  soit  par  les  insolations,  les  fièvres,  la 
dyssenterie,  soit  par  les  embûches,  ce  que  nous  avons  de  plus  pré- 

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160  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

cienx  à  garder,  c'est-à-dire  nos  marins  et  nos  soldats.  Le  traité  que 
nons  venons  d'obtenir  de  l'empereur  Tu-Duc  est  déjà  un  fait  consi- 
dérable dont  il  faut  savoir  apprécier  la  valeur  :  M.  L,  de  Carné,  cette 
première  victime  de  Tlndo-Chine,  ne  réclamait  point  autre  chose 
lorsqu'à  la  fin  de  1867  il  arrivait  avec  la  mission  de  M.  Lagrée^  dans 
le  Yunnan,  en  vue  du  Fleuve -Rouge, 

1. 

C'est  le  25  octobre  1872  que  deux  bateaux  à  vapeur  français,  le 
Louakai  et  le  Hoong-kiang^  remorquant  une  petite  chaloupe  à  va- 
peur, quittèrent  la  rade  de  Hongkong  pour  le  Tonkin.  L'expédition 
était  commandée  par  M.  Dupuis,  résidant  habituellement  à  Hankow; 
pour  second,  notre  compatriote  avait  choisi  un  autre  Français^ 
M.  Millot,  négociant  à  ShanghaL  Le  chargement  se  composait  de 
munitions  de  guerre,  de  canons,  de  boulets,  de  poudres,  de  fusils 
Chassepot  et  de  revolvers  ;  le  tout  devait  être  remis  au  «  maréchal  » 
Mah,  commandant  en  chef  Farmée  chinoise  qui  combattait  alors 
l'insurrection  musulmane  dans  la  province  de  Yunnan.  Atteindrait- 
on  le  but  indiqué  en  traversant  par  des  voies  fluviales  tout  le  Ton- 
kin? Personne  n'osait  l'affirmer  à  Hongkong;  les  Anglais  ne  le 
croyaient  pas.  On  n'en  partit  pas  moins  comme  s'il  s'agissait  de  par- 
courir une  route  longtemps  fréquentée. 

Le  9  novembre,  les  deux  bâtimens  arrivaient  sur  les  côtes  du  Ton- 
kin, à  l'embouchure  du  Cuacum,  nom  d'un  fleuve  qui  devait,  d'après 
les  informations  obtenues  des  indigènes,  communiquer  dans  la  di- 
rection d'Hannoï  avec  le  Song-icoï.  M.  Dupuis  avait  à  peine  jeté 
l'ancre  qu'on  vint  lui  annoncer  la  visite  d'un  commissaire  royal,  le 
fameux  Li,  ministre  des  affaires  étrangères  à  Hué  et  ancien  ambas- 
sadeur de  cette  cour  à  Pékin.  Li  s'opposa  naturellement  à  l'entrée 
des  bateaux  dans  le  fleuve,  mais,  sur  les  protestations  énergiques 
de  M.  Dupuis,  le  haut  dignitaire  annamite  promit  d'en  écrire  à  Hué 
et  d'apporter  une  réponse  dans  un  délai  de  quinze  jours.  Pour  ne 
pas  se  créer  de  sérieux  ennuis  dès  le  début  du  voyage,  l'expédition 
dut  consentir  pendant  tout  ce  temps  à  ne  pas  changer  de  place. 

L'embouchure  du  Cuacum  est  défendue  par  quelques  forts  qui 
purent  autrefois  être  redoutables,  mais  dont  on  ne  peut  aujourd'hui 
que  constater  les  ruines  et  l'impuissance.  Avant  1866,  il  s'y  faisait 
un  grand  commerce  de  denrées  et  d'armes;  comme  c'était  sur  ce 
point  de  la  côte  que  les  rebelles  annamites  s'approvisionnaient  de 
mousquets  et  de  poudre  pour  combattre  leur  souverain,  Tu-Duc  prit 
le  sage  parti  d'en  fermer  le  port.  Les  négoces  se  sont  depuis  portés 
sur  Trali,  où  Ton  rencontre  maintenant  les  neuf  dixièmes  des  jon- 
ques qui  trafiquent  entre  Canton,  Macao,  Hongkong  et  les  autres 

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LE  TONKJN.  151 

ports  du  ToDkin.  C'est  aussi  par  le  Cuacam  que  les  pirates  chinois 
remontent  jusqu'à  la  ville  de  Haï-dzung.  Faisant  des  razzias  des 
jeunes  filles  annamites  surprises  la  nuit  dans  les  villages  riverains, 
les  pirates  vont  ensuite  les  vendre  dans  quelque  crique  cachée  de 
la  province  de  Kuang-tong,  où  les  femmes  s'achètent,  selon  leur 
jeunesse  et  leur  beauté,  dans  des  prix  variant  de  200  à  500  francs. 

Le  délai  consenti  par  M.  Dupuis  étant  expiré,  Li  revint  à  bord 
sans  apporter  l'autorisation  de  continuer  un  voyage  très  dangereux, 
disait-il,  et,  la  cour  de  Hué  exigeant  de  nouveau  trois  mois  de  ré- 
flexion pour  se  décider,  M.  Dupuis  ne  se  fit  aucune  illusion  :  c'était 
un  refus  déguisé.  <c  Je  consens  à  tout,  et  pendant  quatre  mois,  s'il  le 
faut,  j'attendrai  le  bon  plaisir  de  votre  excellence,  répondit-il; 
mais  l'embouchure  du  Cuacum  est  malsaine,  l'eau  que  j'y  prends 
pour  faire  boire  mes  hommes  est  détestable.  Laissez-moi  remonter 
un  peu  plus  haut  en  rivière,  et,  dans  de  meilleuj*es  conditions  d'an- 
crage, je  pourrai  attendre  indéfmiment  votre  auguste  décision.  » 
L'excellence,  émerveillée  de  tant  de  douceur,  se  retira  satisfaite, 
mais,  une  fois  sous  vapeur,  M.  Dupuis  ne  s'arrêta  plus.  Après  avoir 
navigué  pendant  un  certain  temps,  l'expédition  constata  que  le 
fleuve  se  divisait  tout  à  coup  en  quatre  bras,  dont  l'un  heureuse- 
ment se  trouvait  être  navigable.  Le  18  décembre,  la  flottille  en- 
trait dans  le  Song-koï,  qu'elle  remontait  pendant  quatre  jours  pour 
arriver  sans  encombre  devant  Hannoï,  où  il  lui  fallut  jeter  l'ancre 
fœcèment.  Ici  se  présentèrent  de  grandes  diflîcuhés.  On  était  dans 
une  épocpie  de  sécheresse  qui  ne  permettait  plus  aux  bateaux  à  va- 
peur de  remonter  plus  loin;  cette  insuffisance  d'eau  dans  le  Fleuve- 
Rouge  est  annuelle  et  dure  quatre  mois.  On  fut  donc  contraint  de 
louer  des  embarcations  légères  aux  Tonkinois,  de  transborder  les 
munitions,  et,  comme  les  mandarins  ne  manquèrent  pas  de  susciter 
des  difficultés  à  nos  impatiens  voyageurs,  ce  ne  fut  que  le  18  jan^ 
vier  que  l'expédition  put  (continuer  son  voyage. 

Pendant  que  ceci  se  passait,  deux  rébellions  avaient  éclaté  au 
Tonkin,  dont  l'une  s'étendait  jusqu'à  Laoukai,  une  des  dernières 
villes  de  l'empire  au  nord.  Conune  tous  ces  insurgés  étaient  campés 
sur  les  bords  du  Fleuve^-Rooge,  M.  Dupuis  fut  obligé  de  passer  avec 
ses  munitions  de  guerre ,  non  seulement  devant  l'armée  régulière 
de  l'empereur,  mais  encore  au  milieu  des  deux  armées  rebelles. 
Chose  étrange,  les  chefs  de  ces  dernières  se  montrèrent  très  cour- 
tois vis-à-vis  des  Français;  l'un  d'eux  réclama  même  de  M.  Dupuis 
le  service  de  parler  en  sa  faveur  au  maréchal  Mah  :  natif  de  Yunnan, 
son  plus  vif  désir  était  d'y  rentrer,  mais,  commandant  des  rebelles 
dans  un  pays  ami  de  la  Chine,  il  craignait,  non  sans  raison,  d'avoir 
la  tête  tranchée  à  son  retour.  M.  DupUis  lui  promit  d'intervenir,  et 
obtint  atsémem  par  la  suite  le  pardon  demafidé. 


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152  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

Le  20  février,  rexpédition  arrivait  à  Laoakai;  le  4  mars,  elle 
touchait  enfin  à  Mong-kow,  point  dans  le  Yunnan  où  la  navigation 
du  Fleuve-Rouge  cesse  entièrement.  A  partir  de  là ,  le  Song-koï 
n'est  qu'un  faible  ruisseau  dbnt  la  source  est  située  à  l'ouest,  tout 
proche  de  la  ville  longtemps  musulmane  de  Talifou,  et  non  loin 
d'un  contre-fort  des  hautes  montagnes  de  l'Himalaya. 

Le  maréchal  Mah  reçut  M.  Dupuis  d'une  façon  très  amicale,  et 
le  félicita  d'avoir  le  premier  accompli  un  si  hasardeux  voyage.  A 
cette  époque,  les  rebelles  mahométans,  combattus  par  le  maréchal 
chinois ,  n'avaient  plus  dans  la  direction  de  la  Birmanie  que  trois 
villes  en  leur  pouvoir.  Secondés  par  quelques  canonniers  européens, 
les  impériaux  ont  pris  ces  derniers  retranchemens  de  la  formi- 
dable insurrection.  Pourtant  la  paix  sera-t-elle  de  longue  durée? 
Nous  ne  le  croyons  pas.  Les  musulmans  ne  seront  défmitivement 
tranquilles  que  lorsqu'ils  seront  anéantis  ou  maîtres  du  pays,  une 
longue  suite  de  rébellions  l'a  prouvé.  De  leur  côté,  les  soldats  chi- 
nois ont  commis  dans  le  Yunnan  de  telles  atrocités  qu'il  est  impos- 
sible que  tant  de  sang  versé  n'engendre  pas  d'horribles  revanches. 
Pendant  près  de  vingt  ans,  celte  malheureuse  province  n'a  été 
qu'un  vaste  champ  de  carnage.  Les  généraux  de  l'Empire-Géleste, 
pour  qui  la  guerre  est  toujours  une  excellente  affaire  d'argent  et 
de  plus  un  motif  légal  de  rapine,  brûlaient  les  villes  après  les  avoir 
pillées,  laissaient  les  champs  sans  semence  après  en  avoir  recueilli 
les  récoltes.  Il  n'y  eut  d'ailleurs  ni  batailles  rangées,  ni  villes  prises 
d'assaut  :  la  trahison  livrait  la  clé  des  portes,  et  l'argent  achetait  l'é- 
pée  des  chefs  rebelles.  Si  l'un  des  généraux  chinois,  Ma-yon-long,  se 
contentait  en  entrant  dans  une  ville  insurgée  de  décapiter  trois  ou 
quatre  notables,  Tien-yon-yuy,  un  autre  général,  tuait  tous  les 
hommes  qui  tombaient  entre  ses  mains,  civils  ou  militaires,  armés 
ou  non  armés.  Convaincus  quQ  les  musulmans  ne  céderaient  qu'à  la 
force  et  recommenceraient  dès  qu'ils  se 'sentiraient  en  mesure  de 
reprendre  la  lutte,  les  soldats  chinois  ne  faisaient  plus  aucun  quar- 
tier. Aussi  le  féroce  Tien-yon-yuy  était-il  leur  commandant  préféré; 
approuvant  hautement  sa  cruauté,  ils  accusaient  Ma-yon-long  de  tra- 
hison. Peut-être  ce  dernier  eût-il  payé  de  sa  vie  son  habituelle  clé- 
mence sans  une  singulière  aventure  qui  le  mit  dans  l'obligation  de 
faire  trancher  la  tête  à  la  fllle  d'un  des  plus  puissans  chefs  des  révol- 
tés. Cette  jeune  femme,  très  belle,  aimant  à  monter  les  chevaux  les 
plus  fougueux,  précédant  presque  toujours  à  la  guerre  les  soldats  de 
son  père,  distribuait  des  récompenses  aux  braves  ou  punissait  les 
lâches;  elle  avait  fini  par  exercer  un  tel  ascendant  sur  Tesprit  de 
ses  hommes,  qu'avec  elle  ils  se  croyaient  invincibles.  Un  jour,  la 
jeune  guerrière,  s'étant  procuré  un  sauf-conduit  pour  le  camp  en- 
nemi, y  pénètre  et  compte  sur  son  éclatante  beauté  pour  arriver 


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LE  TONKIN.  15S 

jusqu'à  la  couche  du  général  Ma-yon-long,  et  l'assassiner;  mais 
l'astucieux  Chinois,  soupçonnant  quelque  trahison,  ordonne  d'arrê- 
ter la  nouvelle  Judith.  Après  quelques  mois  de  prison,  elle  veut  fuir; 
reconnue  seulement  alors,  l'ordre  est  donné  de  la  décapiter  avec 
les  amis  qui  s'étaient  dévoués  pour  lui  rendre  la  liberté. 

Indépendamment  de  la  rébellion  mahométane,  le  Yunnan  est  en- 
core souvent  exposé  dans  l'ouest  aux  passages  de  bandes  errantes 
de  pillaids,  aux  invasions  des  Miaotse,  montagnards  féroces  qui 
descendent  dans  la  plaine,  tuent  ceux  qui  résistent,  font  des  captifs, 
ravagent  les  cultures,  prennent  ce  qui  peut  être  emporté  et  brûlent 
ce  qui  reste.  Les  armes  impériales  viennent,  il  est  vrai,  d'en  faire 
un  grand  carnage,  mais  beaucoup  de  ces  sauvages  indigènes  se  sont 
réfugiés  sur  les  hauteurs,  d'où  ils  redescendront  certainement  un 
jour.  On  le  voit,  avant  que  cette  malheureuse  province  puisse  être 
parcourue  dans  toute  son  étendue  par  les  Européens,  pour  que  ses 
soies,  ses  riches  et  abondans  minerais  puissent  circuler  sans  craindre 
le  pillage  et  descendre  par  le  Fleuve-Rouge  jusqu'aux  embouchures 
du  Cuacum,  le  Céleste-Empire  a  besoin  de  garder  ses  frontières  du 
côté  du  Thibet,  de  relever  bien  des  ruines,  de  donner  la  vie  à  des 
solitudes  autrefois  fertiles,  mais  couvertes  aujourd'hui  d'ossemens 
humains,  enfin  de  s'attacher  une  population  encore  frémissante  du 
joug  qui  lui  est  imposé.  Pourquoi  le  dissimuler?  les  sympathies  des 
voyageurs  européens  dans  ces  régions  sont  pour  les  fils  du  prophète. 
En  ce  qui  me  concerne,  je  préfère  leur  fanatisme  belliqueux  à  l'in- 
différence chinoise,  leur  orgueilleuse  ignorance  à  la  prétendue 
science  momifiée  du  Céleste^  leur  croyance  en  une  vie  future,  dût- 
elle  se  perpétuer  dans  le  paradis  de  Mahomet,  au  néant  où  doivent 
disparaître  les  disciples  de  Bouddha. 

Les  Anglais  ont  fait  et  font  encore  journellement  de  grands  efforts 
pour  ouvrir  une  route  commerciale  de  leurs  provinces  du  nord-est 
de  l'Inde  à  celles  du  sud -ouest  de  la  Chine;  mais  un  simple  coup 
d'œil  sur  une  carte  du  plateau  central  de  l'Asie  fait  comprendre  que 
les  montagnes  arides  qui  se  dressent  dans  cette  région  seront  tou- 
jours un  obstacle  insurmontable  à  des  voies  de  commerce  faciles. 
Depuis  que  le  littoral  des  Birmans  leur  est  ouvert,  les  Anglais, 
ont  porté  leurs  efforts  vers  le  sud  et  ont  tenté  de  parvenir  au 
Yunnan  à  travers  la  Birmanie,  en  remontant  l'Irawady  à  partir  de 
Rangoun;  pour  faciliter  l'entreprise,  ils  n'auraient  point  hésité  à 
soutenir  les  rebelles  musulmans  du  Yunnan,  si  Talifou  n'était  pas 
tombé  aux  mains  des  impériaux.  Le  succès  du  voyage  de  M.  Dupuis 
a  de  nouveau  réveillé  leur  jalouse  ardeur.  Leurs  agens  ont  recom- 
mencé à  étudier  la  route  navigable  qui  doit  conduire  de  Rangoun 
aux  frontières  de  la  Chine  par  Bhamo,  l'ancien  entrepôt  des  cara- 
vanes. Parmi  les  projets  mis^  en  avant,  le  meilleur  parait  être  celui 


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lb&  REVUE   DE8   DEUX  MONDES. 

du  capitaine  Sprye.  Ce  dernier  cite  à  l'appui  de  son  tracé  le  voyage 
accompli  récemment  par  une  caravane  composée  de  marchands 
chinois  et  birmans,  qui,  profitant  de  la  tranquillité  qui  règne  dans 
les  montagnes  depuis  l'^rgement  des  Miaotse,  a  suivi  l'antique 
route  de  la  Chine  aux  Indes,  et  est  arrivée  sans  encombre  à  Bbamo 
avec  de  l'orpiment  et  quatre  cents  balles  de  soie  de  la  province  de 
Szechuen.  Ces  marchands  annoncent  que  d'autres  caravanes  les  sui- 
vent. Quelle  que  soit  l'importance  de  ces  faits ,  les  Anglais  eux- 
mêmes  sont  contraints  d'avouer  que,  si  le  Song-koï  est  ouvert  au 
commerce  européen,  aucune  voie  ne  pourra  entrer  en  compétition 
avec  celle-là.  Le  triomphe  de  cette  route  serait  en  effet  complet,  si 
dès  aujourd'hui  quelques  maisons  françaises  honorables,  riches  et 
entreprenantes  allaient  s'établir  à  Hannoï  ou  aux  embouchures  du 
Song-koï.  Nous  en  connaissons  beaucoup  réunissant  ces  conditions, 
mais  quelle  est  celle  qui  donnera  le  patriotique  exemple?  Les  An- 
glais assurent  que  nous  ne  saurons  jamais  tirer  parti  d'une  pareille 
situation;  ne  trouverons -nous  pas  moyen  de  leur  donner  un  dé- 
menti? Ce  qui  préoccupe  aussi  beaucoup  nos  voisins,  c'est  la  crainte 
de  voir,  si  nous  nous  emparons  du  Tonkin,  un  trop  grand  rappro- 
chement s'opérer  entre  la  France  et  la  Birmanie  indépendante.  Ils 
ont  beaucoup  remarqué  déjà  qu'en  octobre  dernier  le  comte  Mares- 
calchi,  capitaine  de  zouaves,  neveu  du  maréchal  Mac-Mahon  et  son 
aide-de-camp  à  Châlons,  avait  apporté  au  petit  roi  de  Birmanie  la 
ratification  d'un  traité  de  commerce  entre  son  royaume  et  la  France. 
n  est  certain  que  le  choix  de  cet  envoyé  a  dû  fournir  un  sujet  d'in- 
quiétude et  de  réflexion  aux  Anglais,  qui  peuvent  devenir  un  jour 
nos  voisins  en  Cochinchine.  Aussitôt  après  la  prise  de  possession  de 
la  Nouvelle-Calédonie  par  la  France,  un  éleveur  d'Australie  ne  m'a- 
t-il  pas  avoué  à  Ceylan  que  ses  compatriotes  venaient  de  se  consti- 
tuer en  miliciens  à  Sydney  dans  la  crainte  d'une  invasion  française! 
Revenons  à  M.  Dupuis.  Aussitôt  sa  mission  terminée  auprès  du 
maréchal  Mah,  ce  dernier  lui  donna  en  toute  propriété  une  escorte 
de  cent  cinquante  de  ses  braves  ou  soldats  chinois  pour  assurer  son 
retour  dans  le  Tonkin.  Le  voyageur  retrouva  sur  sa  route  les  deux 
armées  rebelles  qui  lui  avaient  fait  un  si  bon  accueil  à  son  premier 
passage,  et  qui  continuèrent  à  lui  prêter  un  utile  appui.  Les  man- 
darins annamites  de  l'armée  impériale  se  bornèrent  à  le  traiter  avec 
une  parfaite  indifférence.  Le  second  de  M.  Dupuis,  M.  Millot,  arriva 
seul  à  Hongkong  après  huit  mois  d'absence:  il  n'avait  avec  lui  qu'un 
seul  bateau,  le  Louakai;  malgré  le  dépit  qu'elle  ressentait  de  son 
heureux  voyage,  la  colonie  anglaise  lui  fit  un  brillant  accueil. 
M.  Dupuis,  avec  le  Hoong-kiang^  son  canot  à  vapeur  et  son  escorte, 
restait  à  Hannoï  afin  d'y  ouvrir  un  comptoir  et  de  poser  les  premières 
bases  du  traité  de  navigation  doQt  nous  avons  déjà  parlé.  En  février 


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LE  TOlfKJN.  155 

i87&,  M.  Seoez,  commandant  le  navire  de  guerre  français  le  Bou- 
rayney  rencontrait  encore  notre  compatriote,  toujours  préoccupé  de 
son  installation,  près  des  embouchures  du  Cuacum. 

,  Les  services  rendus  au  gouvernement  annamite  par  la  chasse  ter- 
rible que  M.  Senez  fit  à  cette  époque  aux  pirates  sont  trop  considé* 
râbles  poui;  être  passés  sous  sUence.  Tu-Duc  doit  au  commandant 
français  de  l'avoir  délivré  d'un  millier  de  bandits  qui  bloquaient  ses 
ports  depuis  quatre  mois,  et  nous  lui  devons  de  nous  avoir  fait  con- 
naître tout  le  littoral  de  la  province  du  Tonkin.  Parti  le  5  octobre 
1873  de  Saigon,  le  BouraynCy  après  avoir  doublé  le  cap  Padaran, 
se  dirigea  vers  Vung-gang,  situé  à  quatre  milles  au  sud.  Les  res- 
sources de  cette  petite  ville  sont  à  peu  près  nulles;  la  pèche  est  la 
seule  industrie  des  babitans,  tourmentés  par  les  tigres  qui  rôdent  à 
deux  pas  de  leurs  maisons,  coomae  le  sont  les  autres  indigènes  dans  la 
plupart  des  ports  de  la  côte.  On  y  rencontre  aussi  beaucoup  de  bœufs 
sauvages  et  d'éléphans.  L'habitant  n'a  d'autre  moyen  de  les  éviter 
que  de  se  barricader  la  nuit  chez  lui  et  de  n'en  plus  sortir  qu'au 
lever  du  soleil.  L'empereur  d'Annam  préfère  voir  dévorer  un  à  un 
ses  sujets  par  les  bêtes  féroces  et  laisser  détruire  leurs  récoltes  que 
d'autoriser  les  Annamites  à  posséder  des  armes,  qu'ils  pourraient 
tourner  contre  lui  une  fois  les  fauves  détruits.  De  Vung-gang,  le  bâ- 
timent français  alla  reconnaître  le  mouillage  d'Hannoï,  et  vint  jeter 
l'ancre  devant  le  village  de  Mush-huan.  Là,  les  indigènes  vinrent 
offrir  de  petits  chevaux  en  grand  nombre  à  nos  marins,  qui  n'en  sa- 
vaient que  faire;  le  prix  de  ces  chevaux  varie  de  30  à  120  francs.  Il 
s'y  trouve  des  bœufe  qui  donnent  de  115  à  120  kilogrammes  de 
viande  abattue  pour  la  modique  somme  de  20  francs.  Le  reste  est 
à  l'avenant.  Plus  haut,  dans  la  baie  de  Hone-cohé,  les  cerfs  sont 
très  abondans;  singulièrement  curieux,  ils  accourent  comme  des 
animaux  apprivoisés.  Pays  de  cocagne  pour  le  chasseur,  si  les  ti- 
gres n'y  dévoraient  un  ou  deux  indigènes  par  semaine I  II  n'y  a 
qu'un  puits  d'eau  douce  à  Hone-cohé,  inépuisable,  il  est  vrai. 

De  Hone-cohé,  le  Bourayne  alla  se  présenter  devant  la  rade  de 
Hone-ko,  qu'il  contourna  sans  y  mouiller;  c'est  un  des  plus  beaux 
et  des  plus  sûrs  ancrages  de  cette  côte,  si  riche  en  ports  et  en 
baies.  La  capitale  de  la  province  de  Binh-dinh,  résidence  des  auto- 
rités provinciales,  n'est  éloignée  que  de  15  à  18  kilomètres  par  terre 
de  Kuinhone.  On  s'y  rend  en  palanquin  en  sept  heures.  Quoique  la 
population  lui  parût  peu  sympathique,  M.  Senez  se  fit  porter  en 
chaise  au  chrf-lieu,  où  il  trouva  dans  la  citadelle,  construite,  comme 
celle  de  la  capitale  du  Tonkin,  d'après  des  plans  français,  les  man- 
darins auxquels  il  voulait  rendre  visite.  C'est  un  vaste  quadrilatère 
de  1,000  à  1,200  mètres  de  côté,  ne  contenant  plus  que  quelques 
vieux  canons  renfermés  piteusement  dans  des  paillottes.  Bien  que 


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156  RETCE  DES  DEUX  MONDES* 

entourées  de  larges  fossés,  d'un  bras  de  rivière,  rien  de  plus  aisé  à 
enlever  que  ces  fortifications;  il  en  est  de  même  des  ouvrages  en 
terre  qui  défendent  l'entrée  du  port. 

A  Tourane,  où  tant  de  millions  ont  été  engloutis  sans  utilité  par 
l'amiral  Rigault  de  Genouilly,  en  face  d'une  plage  où  dorment  d'un 
sommeil  éternel  tant  de  nos  marins  terrassés  par  les  fièvres  et  la 
dyssenterie,  le  Bourayne  fut  étonné  de  voir  en  rade  un  affreux  petit 
bateau  à  vapeur  portant  les  couleurs  allemandes.  Un  négociant  de 
cette  nation,  habitant  Hongkong,  venait  de  le  vendre  sans  vergogne 
200,000  francs  au  gouvernement  annamite;  c'est  à  peine  si  cette 
carcasse,  chargée  de  couleurs  comme  une  vieille  coquette,  en  valait 
6,000.  Ce  marchand  eut  l'effronterie  de  venir  à  bord  demander  pas- 
sage pour  Yittoria  au  commandant  Senez;  on  le  lui  refusa.  Avec  ses 
200,000  francs,  et  peu  rassuré  probablement,  il  dut  se  résigner  à 
attendi'e  dans  son  bateau  la  fin  de  la  mousson  du  nord-est. 

C'est  le  21  octobre,  en  quittant  le  mouillage  de  Hué,  capitale  de 
l'Annam  et  résidence  de  l'empereur,  qu'on  aperçut  à  la  hauteur  de 
l'Ile  Hon-tsen  deux  grandes  jonques  aux  allures  suspectes.  Un  coup 
de  canon  à  boulet,  tiré  sans  préambule  par  l'une  d'elles  sur  le  Bou^ 
rayney  ne  donna  pas  longtemps  à  chercher  à  quelle  espèce  d'enne- 
mis on  allait  avoir  affaire.  Comme  à  l'endroit  où  se  trouvaient  les 
embarcations  chinoises  l'eau  avait  une  teinte  terreuse,  le  Bourayne 
dut  surveiller  sa  marche,  et  naviguer  avec  la  plus  grande  circon- 
spection dans  la  crainte  d'un  échouage.  Les  pirates,  croyant  à  de 
l'hésitation  de  notre  part,  se  mirent  avec  rage  à  faire  vibrer  leurs 
gongs  en  agitant  leurs  bannières  ornées  de  queues  de  vache,  et,  ce 
qui  était  plus  sérieux,  à  nous  canonner  vigoureusement  tout  en  ma- 
nœuvrant de  façon  à  rapprocher  les  distances.  Le  bâtiment  fran- 
çais, ayant  enfin  trouvé  un  fond  de  16  mètres,  ouvrit  à  son  tour  le 
feu  à  deux  encablures,  et  une  lutte  très  vive  s'engagea  des  deux 
côtés.  Bientôt  les  combattans  se  rapprochèrent  davantage,  et  les 
matelots  français  purent  faire  pleuvoir  sur  ces  misérables  une  grêle 
de  mousqueterie.  Les  défenseurs  d'une  des  jonques,  sentant  couler 
celle  qu'ils  montaient ,  l'abandonnèrent  pour  passer  sur  l'autre,  et 
continuèrent  à  combattre  avec  une  énergie  désespérée  et,  disons-le, 
admirable.  Percée  de  trois  obus,  on  ne  tarda  pas  à  voir  la  seconde 
jonque  s'enfoncer  lentement;  l'équipage  se  réfugia  sur  l'avant,  qui 
surnageait  encore,  et  fit  feu  de  la  seule  pièce  en  état  de  tirer.  C'est 
alors  que,  le  corps  à  moitié  dans  l'eau,  se  cramponnant  aux  mâts, 
aux  gréemens,  ces  malheureux  s'obstinèrent  à  brûler  contre  nous 
leurs  dernières  cartouches.  Il  n'y  eut  pour  eux  ni  pitié  ni  grâce. 
Deux  embarcations  pleines  de  fusiliers  furent  amenées,  et  allèrent 
achever  presque  à  bout  portant  l'œuvre  de  destruction.  Le  croirait- 
on?  les  pirates  ripostèrent  même  dans  cette  situation.  Touspérurent 

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LE  TONRIN,  157 

au  nombre  de  trois  cents.  Sans  parler  de  son  gréement  démoli,  de 
ses  haubans  coupés,  d'un  boulet  de  12  dans  la  coque  au  deux  tiers 
de  son  épaisseur,  le  bâtiment  français  compta  deux  hommes  bles- 
sés, dont  l'un,  M.  Couturier,  aspirant  de  première  classe,  était  at- 
teint d'une  balle  qui  lui  traversa  le  bras  sans  toucher  l'os.  Pendant 
cette  scène  de  carnage,  deux  ou  trois  mille  Annamites  armés  de 
lances  attendaient  du  haut  des  dunes  le  résultat  de  la  lutte.  Le  • 
combat  terminé,  ils  se  jetèrent  avec  de  grandes  démonstrations, 
comme  des  vautours  avides,  sur  ce  qu'il  y  avait  à  piller  dans  les 
débris  de  la  jonque  à  moitié  submergée. 

Le  29  octobre,  le  Bourayne  ayant  embarqué  un  évoque  français, 
M.  Gauthier,  dont  le  siège  apostolique  est  à  Hongneu,  appareilla  pour 
les  lies  Houmé,  où  deux  jonques  de  forbans  chinois,  sur  quatre  qui 
s'y  trouvaient  au  mouillage,  acceptèrent  vaillamment  un  combat, 
qui  se  termina  encore  par  une  destruction  complète  des  bandits.  Les 
deux  autres  jonques  avaient  fait  voile  pour  aller  s'échouer  à  la  côte,  à 
l'ouest  de  l'île;  le  Bourayne  les  y  suivit,  les  incendia,  et  les  pirates 
qui  les  montaient,  réfugiés  dans  un  Ilot  désert  et  inculte,  durent  y 
mourir  de  faim,  si,  selon  toute  probabilité,  personne  ne  vint  leur 
apporter  des  vivres.  Le  28,  nouvelle  bataille  navale;  120  de  ces 
énergiques  pirates  périrent  dans  ce  combat,  après  une  lutte  achar- 
née qui  ne  dura  qu'une  demi-heure;  le  Bourayne  eut  ce  jour-là  deux 
hommes  et  un  mousse  blessés,  sa  cheminée  crevée  par  un  biscaîen, 
sa  coque  traversée  à  bâbord  par  un  boulet  de  18,  et  son  tribord 
endommagé  par  un  boulet  rougi  de  24. 

Ces  canonnades  répétées,  qui  remplissaient  de  bruit  et  de  fumée 
les  baies  du  Tonkin  ordinairement  si  paisibles,  avaient  vivement 
ému  toute  la  population  du  littoral;  les  malheureux  Annamites,  blo- 
qués dans  leurs  ports  depuis  quatre  mois,  vinrent  en  foule  dans  les 
eaux  du  Bourayne  demander  des  nouvelles  et  s'informer  anxieu- 
sement s'ils  pouvaient  à  l'avenir  naviguer  sans  crainte  d'être  atta- 
qués. Sur  la  réponse  affirmative  du  commandant,  une  flottille  partit 
presque  aussitôt  pour  aller  porter  des  approvisionnemens  à  l'armée 
de  Tu-Duc.  Ce  monarque,  auquel  on  se  plaît  à  fah-e  une  renommée 
d'habileté  exagérée,  n'est  pourtant  pas  aussi  maître  chez  lui  qu'on 
le  suppose,  car  à  cette  époque  six  provinces  étaient  entre  les  mains 
des  deux  armées  rebelles  rencontrées  par  M.  Dupuis. 

Le  30,  M.  Senez  faisait  jeter  l'ancre  devant  Catba.  Ce  port 'était 
autrefois  un  vrai  nid  de  forbans;  il  est  maintenant,  paralt-il,  devenu 
plus  honnête.  Chacun  y  bâtissait  des  habitations  en  paillettes,  il  est 
vrai,  mais  qui  dans  un  avenir  prochain  promettaient  de  se  changer 
en  constructions  plus  sérieuses.  Catba,  placée  en  face  des  trois 
plus  grandes  rivières  du  Tonkin,  —  Cuacum,  Bac-dangian  et 
Lueth-huyen ,  —  ayant  un  mouillage  excellent  où  des  navires  d'un 

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158  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

fort  tonnage  pourront  toujours  s'abriter,  sera  donc  probablement  et 
dans  un  temps  prochain  la  ville  la  plus  florissante  de  toute  la  côte 
au  point  de  vue  commercial. 

Le  2  novembre,  M.  Senez,  laissant  son  bateau  à  Tancre,  prenant 
avec  lui  deux  baleinières,  une  jonque  chinoise  servant  de  magasin 
et  vingt  hommes  armés  de  fusils  Cbassepot,  remonta  les  bouches 
du  Cuacum  jusqu'à  Haï-dzung,  le  chef-lieu  de  la  province  de  ce 
nom.  Haï-dzung  est  une  grande  ville  avec  de  nombreuses  maisons 
en  briques  et  défendue  par  une  citadelle  qui  pourrait  offrir  une 
sérieuse  résistance,  si  elle  était  occupée  par  une  armée  en  rapport 
avec  son  étendue.  L'accueil  fait  par  le  gouverneur  à  nos  compa- 
triotes leur  parut  plein  de  cordialité.  Ils  en  profitèrent  pour  se  mettre 
en  route  dès  le  A,  résolus  de  pousser  jusqu'à  Hannoï,  la  vieille  ca- 
pitale. Â  peine  partis,  une  barque  montée  par  des  indigènes  catho- 
liques vint  à  leur  rencontre  et  les  pria  de  descendre  un  instant  dans 
un  village,  à  la  porte  duquel  un  provincial  de  l'ordre  des  domini- 
cains espagnols,  le  père  Masso,  les  attendait  pour  leur  faire  fête. 
Le  clergé  indigène  en  costume,  suivi  d'une  multitude  d'enfans  aux 
vêtemens  bariolés,  portant  des  bannières,  des  oriflammes,  avec  des 
gongs  et  des  tambours,  vint  les  recevoir  au  débarcadère  de  la  mis- 
sion. Nos  voyageurs  trouvèrent  là  M.  Colomer,  évêque  espagnol,  et 
de  plus  un  succulent  déjeuner  avec  des  vins  d'Espagne.  On  y  laissa 
l'évêque  français,  M.  Gauthier,  qui  depuis  son  départ  de  Hongneu 
n'avait  point  voulu  quitter  le  commandant  du  Bourayne^  et  auquel 
revenait  sans  doute  la  plus  grande  partie  de  toutes  ces  démonstra- 
tions. Chaque  soir,  il  fallait  s'arrêter  afin  de  laisser  reposer  les 
hommes,  que  le  travail  à  la  rame  fatiguait  un  peu;  on  choisissait 
pour  s'abriter  une  bonne  pagode,  dans  laquelle  chacun  s'installait 
le  plus  confortablement  possible.  Lorsqu'il  n'y  avait  pas  en  vue 
quelque  temple  hospitalier,  les  berges  servaient  de  lieu  de  campe- 
ment; les.habitans  des  villages  voisins  se  hâtaient  d'apporter  à  nos 
HMirins  de  la  paille,  de  l'eau,  tout  ce  dont  ils  avaient  besoin;  comme 
ces  petites  fournitures  étaient  payées  avec  une  grande  ponctualité, 
l'accord  régna  toujours  entre  l'équipage  et  les  paisibles  riverains. 
Le  6  novembre,  à  trois  heures,  l'expédition  quittait  le  canal  qu'elle 
avait  pris  au  sortir  de  Cuacum  pour  entrer  dans  le  Song-koï;  deux 
heures  après,  elle  était  devant  Hannoï. 

Le  Fleuve-Rouge,  d'après  l'intéressant  rapport  du  commandant 
du  Bourayney  est  large  de  iOO  à  500  mètres  à  l'endroit  où  aboutit 
le  canal,  et  d'une  profondeur  de  6  à  10.  Il  laisse  dans  son  parcours 
de  nombreux  bancs  de  sable  ferrugineux  à  découvert;  les  eaux  en 
soqt  épaisses,  d'une  couleur  hautement  carminée,  et  c'est  probable- 
ment à  cette  particularité  que  la  rivière  doit  le  nom  que  lui  donnent 
les  Tonkinois.  Devant  Hannoï,  le  Song-koï  est  large  de  1,000  à 

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LE  TONKIN.  159 

1,500  mètres;  mais  la  profondeur  n'est  roalbenreusement  que  de 
5  mètres,  ce  qui  est  dû  sans  doute  à  la  division  des  eaux  en  deux 
bras.  Quant  à  l'étendue  que  la  capitale  occupe  sur  la  rive,  elle  est 
de  A  à  5  kilomètres;  sur  la  rade  règne  cette  fiévreuse  activité,  ce 
mouvement  incessant  de  jonques  et  d'embarcations  que  Ton  re- 
marque dans  tous  les  ports  de  ^'extrême  Orient;  les  pétards,  les 
vibrations  du  gong,  y  déchirent  les  oreilles  des  Européens,  comme 
si  l'on  se  trouvait  en  rade  de  Canton  ou  de  SbanghaL 

Des  troupes  annamites  attendaient  à  leur  débarquement  nos  com- 
patriotes et  leur  firent  cortège  jusqu'au  Conq-Quamy  l'hôtellerie  des 
étrangers.  Pour  y  arriver,  il  leur  fallut  traverser  la  ville,  marcher 
pendant  quatre  kilomètres  au  milieu  d'une  population  avide  de  voir 
les  «  barbares  »  d'Occident.  C'est  à  coups  de  rotin,  hélas  !  que  nos 
matelots  réprimaient  cette  curiosité,  excessive  il  est  vrai,  mais  par- 
tout bien  naturelle  sans  doute  lorsqu'on  songe  à  la  fièvre  qui  pous- 
sait les  badauds  sous  les  pas  du  shah  de  Perse.  Je  sais  que  c'est  le 
bâton  qui  est  notre  habituel  argument  contre  l'importimité  des  Asia- 
tiques, mais  je  déplore  ces  violences,  et,  pour  ma  part,  je  ne  les  ai 
jamais  employées.  Dans  les  rues  de  Canton,  quelques  mois  après  la 
•prise  de  cette  ville,  sur  les  montagnes  du  Marivelès  aux  Philippines, 
je  me  suis  vu  entouré  par  beaucoup  de  Chinois,  de  Tagales  et  de 
Negritos,  et  c'est  par  la  douceur,  en  provoquant  une  gaîté  facile  à 
faire  naître,  que  j'ai  tenu  éloignés  mes  visiteurs  trop  impétueux.  Le 
missionnaire  n'emploie  jamais  le  bambou  pour  se  faire  accepter  des 
populations  chinoises  ou  annamites;  seul  et  sans  défense,  il  réside 
paisiblement  au  milieu  d'elles  quand  la  persécution  ordonnée  par 
les  mandarins  ne  sévit  pas  contre  lui. 

Nous  ne  suivrons  pas  le  commandant  du  Bourayne  et  ses  compa- 
gnons dans  la  visite  qu'ils  firent  au  gouverneur  de  Bac-ninh,  visite 
qui,  par  suite  de  la  grossièreté  de  quelques  soldats  chinois  au  ser- 
vice de  l'Annam,  faillit  dégénérer  en  drame  sanglant;  nous  dirons 
seulement  que  la  citadelle  qui  commande  la  ville,  composée  de  500  à 
600  maisons,  n'a  aucune  valeur,  qu'elle  est  dominée  par  des  collines 
hautes  de  800  à  1,500  mètres,  et  défendue  par  une  douzaine  de  ca- 
nons oxydés.  Le  gouverneur,  dont  l'accueil  fut  parfait,  quoique 
ayant  dans  la  contrée  la  réputation  d'un  homme  éclairé  et  intelli- 
gent, ne  savait  pourtant  rien,  dit  M.  Senez,  de  son  pays,  tant  au 
point  de  vue  politique  et  commercial  que  géographique.  Il  en  est 
ainsi  de  la  plupart  de  ces  hauts  fonctionnaires. 

De  retour  à  bord  le  15  novembre,  on  repartait  le  16  pour  aller  à 
Quan-yen  en  passant  de  Cuacum  au  Bac-dangian  par  un  arroyo 
vaste  et  profond.  La  rivière  de  Bac-dangian  est  une  grande  voie 
intérieure,  large  de  6  à  7  kilomètres,  avec  des  profondeurs  va- 
riables de  6  à  20  mètres.  A  Quan-yen,  les  explorateurs  furent  une 


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160  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fois  encore  bien  accueillis  par  le  mandarin  Le-Tuam ,  ancien  mi- 
nistre des  affaires  étrangères  à  Hué,  aujourd'hui  général  d'armée. 
La  ville  est  sans  importance,  la  citadelle  sans  solidité;  aussi  dès  le 
lendemain  nos  compatriotes  regagnaient  leur  bâtiment.  Le  2i ,  le 
Bourayne  passait  le  détroit  d'Hainan,  et  le  27  on  jetait  l'ancre  de- 
vant Hongkong,  ayant,  dans  un  voyage  qui  avait  duré  cinquante 
jours,  exploré  tout  le  littoral  du  Tonkin,  visité  ses  principales  villes, 
coulé  sept  jonques  portant  plus  de  cent  canons  et  donné  la  mort  à 
500  bandits.  Lorsqu'un  souverain  d'Asie  permet  ou  demande  qu'on 
fasse  une  pareille  police  dans  ses  états,  il  est  facile  de  prévoir  que 
ce  souverain  sera  prochainement  dépossédé  sans  qu'on  ait  besoin 
de  recourir  à  l'emploi  des  armes. 

II. 

ê 

L'empire  d'Annam,  situé  dans  la  presqu'île  de  l'Indo-Chine,  au- 
delà  du  Gange,  est  composé  d'une  partie  de  la  Cochinchine,  du  Ton- 
kin, du  Ciampa  et  de  quelques  lambeaux  de  la  province  du  Laos. 
Nous  n'avons  à  parler  aujourd'hui  que  du  Tonkin,  dont  les  frontières 
n'ont  jamais  été  bien  exactement  limitées;  sur  de  bonnes  cartes,  on 
les  trouvera  figurées  du  18*  jusqu'au  22®  degré  de  latitude  septen- 
trionale. Le  Tonkin  proprement  dit  est  donc  borné  au  nord  par  la 
Chine,  à  Test  par  la  mer,  au  sud  par  la  province  du  Ciampa,  à 
Touest  par  TAnnam.  La  capitale  est  Hannoï  ou  Kécho,  c'est-à-dire 
le  «  Grand-Marché;  »  dans  la  langue  oflicielle,  on  l'appelle  encore 
Than-long-Than ,  ce  qui  signifie  la  «  Cité  du  Dragon  rouge.  »  Édi- 
fiée au  vii«  siècle,  lorsque  la  contrée  dépendait  encore  de  la  Chine, 
cette  ville  fut  abandonnée  par  le  premier  roi  de  la  dynastie  Dinh, 
vers  l'an  900,  mais  pour  redevenir  capitale  jusqu'au  moment  où 
es  monarques  annamites  établirent  leur  résidence  dans  la  Haute- 
Cochinchine,  à  Hué.  Elle  compte  aujourd'hui  100,000  habitans. 

Le  Tonkin  doit  à  la  chaîne  de  montagnes  côtières  qui  l'enferment 
de  l'ouest  jusqu'au  littoral ,  sur  une  longueur  de  20  lieues,  ainsi 
qu'à  sa  frontière  montagneuse  du  nord ,  le  nombre  exceptionnel  de 
ses  songs  ou  fleuves.  Le  principal  de  ces  cours  d'eau  est  le  Song- 
koï  ou  Fleuve-Rouge,  qui  prend  sa  source  dans  les  contre-forts  de 
l'Himalaya,  parcourt  une  partie  du  Yunnan  sous  le  nom  de  Hoti- 
kiang,  descend  jusqu'à  Hannoï,  et  vient  se  jeter  à  la  mer^  divisé  en 
plusieurs  bras,  à  Cuacum,  presque  au  centre  du  golfe.  La  barre 
du  Song-koî,  comme  la  généralité  des  barres  des  grandes  rivières, 
est  formidable,  très  dangereuse  par  un  gros  temps,  et  la  canonnière 
française  VArc  s'y  est  récemment  échouée.  Les  plus  grandes  jon- 
ques de  Chine  peuvent  sans  diflîculté  remonter  jusqu'à  Hannoï;  il  y 
a  deux  cents  ans,  les  Hollandais,  avec  les  lourds  bâtimens  de  cette 


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LE  TONKm.  161 

époque,  purent  même  aller  jusqu'à  quelques  lieues  de  la  capitale, 
remorqués  à  la  cordelle  par  les  villageois  riverains. 

Dans  un  pays  comme  le  Tonkin,  où  la  culture  du  riz  est  en 
grande  faveur,  les  larges  voies  de  terre  n'existent  pour  ainsi  dire 
pas.  Les  routes  sont  plus  avantageusement  remplacées  par  des 
a  chemins  qui  marchent,  »  selon  l'expression  pittoresque  de  Pascal, 
c'est-à-dire  par  des  rivières,  des  canaux  ou  de  simples  arroyos.  En 
toute  saison,  l'indigène  voyage  aisément  pieds  nus  sur  les  berges 
glissantes;  mais  l'Européen,  avec  sa  forte  chaussure,  son  lourd  ac- 
coutrement, éprouve  une  difficulté  réelle  à  s'y  maintenir.  Nous  ne 
conseillerions  jamais  à  une  troupe  nombreuse  de  s'y  aventurer  : 
l'attaque,  la  défense  et  la  retraite  seront  toujours  impossibles  sur 
ces  étroits  sentiers,  autour  desquels  s'exhalent  des  vapeurs  mal- 
saines lorsque  le  riz  commence  à  lever,  c'est-à-dire  quand  le  soleil 
échauffe  les  eaux  croupissantes  qui  sont  nécessaires  à  la  germina- 
tion; mais  tout  n'est  pas  rizière  au  Tonkin,  et  les  plaines  les  plus 
fertiles  sont  entourées  d'escarpemens  élevés  et  de  montagnes  où 
règne  une  splendide  végétation  tropicale.  L'aréquier,  avec  son  joli 
panache  et  son  régime  doré,  sa  tige  droite  et  élancée,  coupe  partout 
gracieusement  la  ligne  monotone  des  rizières  vertes  ou  blondes  se- 
lon la  saison;  même  dans  les  plaines,  la  température  n'est  pas  ex- 
cessive pour  les  Européens.  Des  orangers  presque  toujours  en  fleurs, 
grands  comme  des  chênes  verts  d'Italie,  parfument  la  brise  qui 
chaque  nuit  souffle  de  terre;  dans  le  jour,  un  vent  léger  vient  de  la 
mer  et  rend  la  chaleur  fort  supportable.  On  peut  donc  voyager  dans 
cette  contrée,  en  somme  tempérée,  sans  crainte  d'insolation,  si  l'on 
ne  commet  pas  l'imprudence  d'exposer,  même  pendant  l'espace 
d'une  seconde,  sa  tête  nue  au  soleil.  C'est  là  le  grand  avantage  que 
le  Tonkin  offre  sur  la  Cochinchine ,  et  si  la  possession  de  la  pre- 
mière de  ces  provinces  est  désirable ,  c'est  afin  de  pouvoir  établir 
dans  la  montagne,  pour  nos  compatriotes  malades,  des  stations  aé- 
rées où  ils  pourront  retrouver  les  forces  perdues  à  la  suite  d'un  trop 
long  séjour  dans  notre  malsaine  possession  du  sud. 

Comme  dans  tous  les  pays  tropicaux ,  il  n'y  a  réellement  dans 
cette  partie  de  l'Indo- Chine  que  deux  saisons,  l'une  de  pluies,* 
l'autre  de  sécheresse;  la  première  commence  en  mai  et  finit  en 
août.  En  octobre  et  en  novembre,  les  ouragans  et  les  typhons  dé- 
solent tous  les  ans  les  malheureuses  côtes  de  ce  pays.  Aussitôt  que 
l'approche  du  fléau  est  signalée,  les  petites  embarcations,  comme  une 
volée  d'étoumeaux  surpris,  regagnent  en  toute  hâte  la  côte  et  vont 
s'abriter  dans  les  rivières,  le  plus  loin  possible  de  la  mer.  Dans 
les  maisons ,  de  fortes  poutres  sont  placées  debout,  derrière  les 
cloisons  qui  font  face  à  la  tourmente,  dans  la  crainte  que  le  vent 

TOMB  m.  —  1874.  il 

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162  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

ne  s'y  engouffre  et  ne  les  renverse  de  fond  en  conible.  Dès  que  le  ty- 
phon avec  ses  nuées  grises,  lacérées  d'éclairs,  disparaît,  le  peuple 
sort  en  foule  dans  les  rues,  en  poussant  de  grands  cris,  avide  de  con- 
templer les  dégâts;  puis  presque  aussitôt,  avec  le  calme  asiatique 
qui  le  caractérise,  il  se  remet  patiemment  à  relever  ses  réduits  en 
bambous,  qu'un  nouvel  ouragan  peut  demain  jeter  par  terre.  Les 
tremblemens  de  terre  se  font  à  peine  sentir  dans  cette  zone,  limitée 
pourtant  à  l'est  et  au  nord  par  de  grandes  montagnes.  On  se  sou- 
vient encore  cependant  qu'en  1800  la  mer  fit  soudainement  irrup- 
tion sur  le  littoral,  s' avançant  jusqu'à  une  distance  de  8  kilomètres 
dans  les  terres  ;  elle  ne  se  retira  qu'après  quinze  heures  d'un  épou- 
vantable séjour,  balayant  dans  sa  retraite  des  hommes  et  des  ani- 
maux, et  transformant  en  une  plaine  fangeuse  les  emplacemens  oc- 
cupés la  veille  par  de  populeux  villages. 

Si  dans  les  plaines  le  sol  est  gras,  limoneux,  et  doit  sa  fertilité 
aux  allu viens  que  de  nombreux  cours  d'eau  lui  apportent,  les  mon- 
tagnes sont  en  général  formées  d'entassemens  de  granit  et  de  syé- 
nite.  Les  contre-forts  donnent  du  quartz,  du  marbre  et  des  roches 
calcaires.  Les  mines  d'or  et  d'argent  sont  situées  à  l'ouest  du  Ton- 
kin;  oh  ignore  ce  que  donnent  les  premières,  exploitées  par  l'em- 
pereur; les  secondes  produisent  annuellement  6,000  kilogrammes 
d'argent  environ.  Il  y  a  des  cantons,  dit  M.  l'abbé  Richard,  où  l'or 
doit  être  fort  abondant,  puisque  l'on  y  nourrit  des  canards  pour 
le  seul  profit  de  l'or  que  l'on  retire  de  leurs  excrémens.  Qui  a  jamais 
vu  un  pareil  système  de  nettoyage  appliqué  aux  pépites  d'or?  Com- 
ment croire  aussi  le  père  Diego  Awarte,  débarqué  le  premier  en 
1596  sur  les  côtes  de  Gochinchine,  lorsqu'il  déclare  avoir  trouvé  une 
grande  croix  sur  le  rivage,  plantée  là  avant  l'arrivée  d'aucun  mis- 
sionnaire connu? 

L'étain,  le  zinc  et  le  cuivre  se  trouvent  au  nord,  dans  les  soulève- 
mens  qui  forment  la  frontière  du  Tonkin.  J'ai  eu  sous  les  yeux,  il  y 
a  peu  de  jours,  un  échantillon  de  minerai  de  cuivre  provenant  de 
ces  montagnes  si  grandement  fécondes  en  métaux  de  toute  sorte; 
envoyé  à  Londres  par  les  soins  de  M.  Rémi  de  Montigny,  ce  minerai 
a  donné  40  pour  100  de  cuivre  pur  (1).  Si  des  spéculateurs  hardis 
voulaient  entreprendre  là  des  travaux  de  mine,  nous  devons  les 
prévenir  que  les  Chinois  leur  fourniraient  les  bras  nécessaires  à  ces 
rudes  travaux;  mais  quels  sont  les  capitaux  français  qui  oseront  se 
risquer?  Quant  à  ceux  de  nos  compatriotes  sans  fortune  qui  vou- 

(i)  Des  échantillons  de  minerai  de  fer  de  la  prorince  de  Ynnnan,  remis  par  M.  de 
Hontif^y  à  notre  École  des  mines,  ont  donné  97  pour  100  de  peroxyde  de  fer,  —  des 
mattes  de  première  fusion  37  de  cuiyre,  15  de  plomb,  36  d*arsenic,  —  du  minerai 
d*étain  en  pondre  fine  Jusqu'à  70  d*éuin,  ^  de  la  galène  73  de  plomb  contenant 
5  millièmes  d*argent. 


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LE  TQNKIN.  ,        163 

draîent  s'aventurer  au  Tonkin,  nous  les  engageons  à  ne  point  partir 
dans  une  condition  trop  précaire.  On  se  figure  toujours  en  France 
que  rémigration  convient  aux  gens  pauvres,  d)mme  si  la  France 
avait,  à  l'exemple  de  l'Irlande  et  de  quelques  provinces  allemandes, 
une  pléthore  d'êtres  misérables,  n'ayant  rien  à  attendre  d'un  sol 
ingrat  ou  d'un  patrimoine  trop  divisé.  Cette  croyance  malheureuse 
est  l'origine  de  cruelles  déceptions,  elle  est  la  source  de  cette  niaise 
redite,  que  nous  ne  savons  pas  nous  enrichir  dans  les  pays  d'outre- 
mer comme  les  Anglais,  les  Américains,  les  Suisses,  les  Allemands, 
savent  le  faire.  Qui  ne  sait  que  les  plus  gros  marchands  de  Londres, 
les  armateurs  de  Liverpool,  de  La  Haye  et  de  Hambourg,  les  opu- 
lentes maisons  américaines  de  Boston  et  de  New-York*,  ont  depuis 
un  temps  immémorial  la  plus  grande  partie  de  leur  fortune  aux 
Indes  anglaises  ou  néerlandaises  et  en  Chine?  Que  nos  capitalistes 
envoient  d'intelligens  et  probes  représentans  dans  ces  riches  con- 
trées, et  les  capitaux  français  y  feront  une  aussi  grande  figure  que 
n'importe  quels  autres  capitaux  étrangers.  Dans  une  colonie  fran- 
çaise née  d'hier,  la  Nouvelle-Calédonie,  c'est  un  Anglais,  un  M.  Hig- 
ginson,  qui  tient  à  Nouméa  le  haut  du  pavé  commercial.  Sait-on 
comment  il  est  venu  là?  Avec  des  bateaux  à  vapeur  et  de  l'argent 
de  plusieurs  grandes  maisons  de  Sydney.  Nos  compatriotes  y  débar- 
quent en  général  avec  la  trousse  de  Figaro,  les  plus  riches  avec  une 
malle  qu'ils  portent  gaiment  eux-mêmes  sur  leurs  épaules. 

Indépendamment  du  riz,  dont  on  fait  deux  récoltes  par  an,  en 
juillet  et  novembre,  on  cultive  encore  au  Tonkin  le  maïs,  qui  vient 
fort  bien  dans  les  terrains  privés  d'eau;  on  y  trouve  l'igname,  la 
patate  et  la  pomme  de  terre.  Il  y  a  une  quantité  de  légumes  très 
différens  de  ceux  d'Europe.  M.  de  La  Bissachère,  un  missionnaire, 
assure  qu'il  croît  au  Tonkin,  sous  la  fiente  de  l'éléphant,  un  cham- 
pignon de  la  forme  et  de  la  couleur  d'une  noix  pleine  de  trous; 
croquant  sous  la  dent ,  d'une  saveur  exquise,  il  est  réservé  à  la 
table  de  l'empereur.  N'est-ce  pas  notre  morille  de  France,  le  dé- 
licat cryptogame  tant  vanté  par  Brillât-Savarin  ?  Le  blé  et  la  vigne 
n'ont  jamais  pu  réussir.  Le  bambou  pousse  partout  comme  en  Chine; 
on  en  fait  des  charrues,  des  herses,  des  pioches,  des  engins  de 
pèche,  des  lances,  des  briquets,  des  instrumens  de  musique,  des 
sièges,  du  papier,  des  maisons  entières.  Le  cocotier,  le  mûrier  blanc, 
l'arbre  à  thé,  le  tabac,  le  bétel,  le  bananier,  l'ananas,  s'y  trouvent 
abondamment  comme  dans  tous  les  pays  intertropiçaux.  La  flore 
d'Eurcçe  n'y  est  représentée  que  par  le  muguet  et  le  rosier.  Les 
hauteurs,  partout  boisées,  recèlent  des  essences  d'une  grande  ri- 
chesse, et  dont  quelques-unes  sont  peut-être  encore  ignorées  de  nos 
savans  malgré  les  ouvrages  de  Loureiro  et  de  Taberg,  puisque  jus- 
«qu'à  présent  pas  un  naturaliste  n'a  pu  séjourner  dans  les  hautes 

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161  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

régions  peuplées  de  tigres  pour  y  étudier  à  loisir.  Citons  pourtant» 
parmi  les  bois  les  plus  célèbres  dans  le  pays,  le  teck,  l'arbre  à  ver- 
nis, et  celui  qu'on  Ippelle  le  bois  cTaigle;  brûlé,  il  donne  un  parfum 
délicieux.  On  ne  s'en  sert  que  dans  les  palais  et  les  temples,  et 
l'empereur  se  l'est  réservé  pendant  de  longues  années  pour  son 
usage  et  celui  de  ses  dieux. 

S'il  est  une  contrée  où  le  fauve  dispute  à  l'homme  le  droit  de  sé- 
jour sur  la  terre  qui  ensemble  les  voit  naître,  c'est  bien  au  Tonkin. 
Nous  avons  déjà  dit  combien  les  tigres,  toujours  insatiables  de  chair 
humaine,  sont  nombreux  sur  le  littoral;  dans  les  montagnes,  aux  fo- 
rêts sombres,  dans  les  plaines,  partout  où  le  jungle  se  couvre  de 
sinistres  roseaux,  on  trouve  encore  ces  féroces  carnassiers  à  l'alRit  de 
l'homme  ou  du  cerf.  L'éléphant  sauvage,  le  buffle,  le  rhinocéros,  le 
sanglier,  des  singes  d'une  variété  infinie,  sont  aussi  des  ennemis  contre 
lesquels  l'indigène  soutient  une  lutte  sans  trêve.  En  une  seule  nuit, 
toute  une  récolte  de  riz,  de  canne  à  sucre  et  de  fruits  peut  dispa- 
raître à  la  suite  de  l'invasion  inattendue  de  ces  nocturnes  ravageurs. 
Les  plus  malfaisans  d'entre  eux  sont  toujours  les  singes.  Nous  en 
avons  vu  dans  un  champ  de  cannes  à  sucre  une  bande  nombreuse; 
rassassiés  outre  mesure,  leurs  petits  ventres  rebondis,  de  leurs  doigts 
infatigables  ils  cassaient  la  jeune  tige  des  succulentes  graminées 
sans  même  l'approcher  de  leurs  bouches  repues.  C'est  avec  de 
grands  cris,  les  vibrations  du  gong,  des  torches,  qu'on  met  tous  ces 
pillards  en  fuite;  mais,  en  attendant  que  les  récoltes  soient  rentrées, 
que  de  nuits  passées  sans  sommeil  par  les  pauvres  agriculteurs! 

Soumis  au  joug,  l'éléphant,  le  buffle,  le  bœuf  sauvage,  deviennent 
en  très  peu  de  temps  les  serviteurs  de  l'homme.  Il  paraît  que  c'est 
au  Laos  que  naissent  les  éléphans  les  plus  remarquables  par  leur 
intelligence.  Faut-il  en  grande  pompe  promener  un  souverain  assis 
sur  un  trône  d'or,  marcher  contre  les  ennemis  du  maître,  être  vé- 
néré à  l'égal  d'une  divinité  comme  à  Siam ,  écraser  sous  ses  pieds 
puissans  le  corps  d'un  misérable,  l'éléphant  deviendra  tour  à  tour 
porteur  solennel,  foudre  de  guerre,  dieu  ou  bourreau  cruel.  Il  y  aura 
ime  époque  critique  une  fois  tous  les  deux  ans,  où  le  noble  animal 
n'obéira  qu'à  regret  à  son  fidèle  cornac  :  c'est  lorsque  l'amour  vien- 
dra loger  dans  sa  grosse  tête.  Alors  il  se  fait  méchant,  indocile,  in- 
grat pour  son  éleveur;  mais,  cette  fièvre  passée,  l'éléphant  rede- 
vient le  plus  doux  et  le  plus  inoffensif  des  pachydermes. 

Le  cheval  est  de  petite  taille  comme  celui  de  Singapour  et  de  Ba- 
tavia. La  forme,  ordinairement  chétive,  reprend  toute  sa  grâce  dès 
que  l'animal  est  reposé  et  bien  nourri.  On  ne  s'en  sert  pas  pour  l'a- 
griculture ou  le  transport  des  denrées;  il  est  monté  par  les  manda- 
rins ou  les  riches  négocians  du  Tonkin.  On  trouve  dans  les  mon- 
tagnes de  l'ouest  un  ours  de  petite  taille,  l'axis  au  pelage  roux 

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LE  TONKIN.  165 

clair,  parsemé  d'étoiles  blanches,  la  gazelle  et  le  renard.  Dans  les 
plaines,  point  de  lièvres,  point  de  moutons;  mais  les  basses-cours 
y  sont  mieux  fournies  de  poules,  d'oies,  de  cocbons  et  de  canards 
que  la  plupart  de  nos  fermes  d'Europe.  Les  abeilles  déposent  au 
hasard,  soit  dans  les  creux  de  rochers,  soit  dans  les  cavités  d'un 
arbre  mort,  un  miel  blanc  et  parfumé;  on  n'en  connaît  pas  de  com- 
mun, c'est-à-dire  à  couleur  jaune.  Les  sauterelles,  aussi  malfai- 
santes qu'en  Algérie,  sont  mangées  frites  et  blanches  de  sel;  j'avoue 
y  avoir  goûté  aux  lies  Soulou  sans  être  écœuré. 

Dans  un  pays  traversé  par  tant  de  cours  d'eau,  baigné  en  grande 
partie  par  une  mer  aux  ondes  tiëdes,  les  poissons  abondent  et  four- 
nissent aux  habitans  leur  nourriture  principale.  On  trouve  des  pois- 
sons dans  l'eau  des  rivières  en  aussi  grand  nombre  que  dans  les 
fleuves,  et  l'art  de  la  poche  est  aussi  bien  entendu  au  Tonkin  qu'il 
peut  l'être  sur  le  littoral  chinois.  La  sardine  et  la  morue  sont  ex- 
cessivement abondantes.  Les  indigènes  prétendent  qu'un  poisson 
mangé  deux  fois  préserve  du  mal  de  mer.  Quelque  étrange  que  cela 
paraisse,  le  fait  est  affirmé  par  le  père  de  Rhodes  dans  ses  Voyages  et 
missions j  voici  en  quels  termes  :  a  Je  crois  qu'on  trouvera  bon  que 
je  mette  ici  un  beau  secret  que  les  chrétiens  de  la  Gochinchine  m'ont 
enseigné  pour  n'avoir  pas  cette  incommodité  d'estomac  qui  est  fort 
commune  à  ceux  qui  vont  sur  la  mer.  Il  faut  prendre  un  de  ces 
poissons  qui  ont  été  dévorés  et  que  l'on  trouve  dans  le  ventre 
des  autres  poissons,  le  bien  rôtir,  y  mettre  un  peu  de  poivre  et  le 
manger  en  entrant-dans  le  navire;  cela  donne  tant  de  vigueur  à  l'es- 
tomac qu'il  va  sur^mer  sans  être  ébranlé.  Je  trouvai  ce  secret  fort 
beau;  je  m'en  suis  servi  depuis,  et  je  n'ai  jamais  ressenti  aucune 
atteinte  de  ce  mal,  qui  jusque-là  m'avait  été  très  fâcheux.  »  Il  est 
probable  qu'après  avoir  beaucoup  navigué  M^^  de  Rhodes  s'était 
habitué  à  la  mer. 

Dans  les  montagnes,  on  rencontre  des  tortues  énormes  allant  ra- 
rement à  l'eau  et  se  nourrissant  d'herbes  communes;  d'autres,  éga- 
lement colossales,  se  tiennent  au  bord  des  rivières,  cachées  dans  les 
creux  des  berges,  où  elles  vivent  des  corps  en  décomposition  que  le 
courant  leur  apporte.  Parmi  les  oiseaux  que  nous  avons  en  Europe, 
on  retrouve  au  Tonkin  le  moineau,  la  caille,  la  bécassine  et  la  tour- 
terelle d'une  variété  admirable -de  plumage;  la  plus  belle  est  celle 
aux  éclatantes  couleurs  rouges  et  vertes  ;  la  cage  lui  est  mortelle. 
Il  en  est  de  môme  des  colibris,  qu'on  ne  peut  garder,  faute  de  pou- 
voir leur  donner  les  petites  chenilles  dont  ils  se  nourrissent  et  aux- 
quelles ils  font  habituellement  la  chasse  sur  les  arbrisseaux.  L'aigle 
est  petit;  le  vautour  par  contre  est  énorme,  comme  dans  tous  les 
pays  où  l'enfouissement  des  charognes  n'est  pas  jugé  nécessaire. 
Si  un  homme  malade  est  abandonné  couché  et  à  découvert  dans  un 


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166  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

champ  de  riz  ou  sur  une  plage  déserte,  une  yolée  de  vautours  ne 
tardera  pas  à  s'abattre  sur  lui  et  à  Tachever  à  coups  de  bec  ^ 
d'ongles.  Sur  tout  le  littoral,  au  bord  des  fleuves,  Tépcrvier  est 
dressé  fort  habilement  pour  la  pèche;  sur  les  falaises  les  plus  escar- 
pées, la  petite  hirondelle  de  mer  ou  salangane  bâtit  le  nid  dont  la 
succulente  néossine  fait  les  délices  des  fines  bouches  chinoises. 

Les  habitans  du  Tonkin  sont  remarquables  par  la  pureté  de  leur 
type  mongol.  Leurs  figures  sont  plus  larges  et  moins  longues  que 
celles  des  Européens;  les  joues  sont  proéminentes,  les  nei  courts, 
les  yeux  petits  et  enfoncés,  les  cheveux  longs,  mous,  ne  frisant 
jamais,  la  peau  pâle,  jaunâtre,  mais  en  réalité  moins  brune  que 
celle  des  Cochinchinois.  Du  reste,  dans  les  deux  pays,  les  hommes 
et  les  fçmmes  que  leurs  travaux  n'exposent  pas  au  soleil  ont  une 
peau  dont  la  blancheur  égale  presque  celle  des  Occidentaux.  Quoi- 
que d'origine  chinoise,  les  Tonkinois  ont  le  nez  plus  saillant  que 
celui  des  Célestes^  on  ne  nous  y  désigne  que  par  l'épithète  «  d'hommes 
à  long  nez.  d  Les  femmes  ne  manqueraient  pas  d'une  certaine 
beauté  dans  leur  jeunesse,  si,  comme  au  Japon,  elles  n'avaient  la 
funeste  habitude  de  se  noircir  les  dents,  de  se  rougir  les  lèvres, 
et  de  mâcher  le  bétel.  11  faut  un  certain  courage,  une  longue  habi- 
tude du  pays  pour  s'habituer  à  supporter  l'odeur  nauséabonde  de 
cette  mastication  d'un  usage  général  chez  les  deux  sexes.  Les  yeux 
des  Tonkinoises  sont  plus  obliquement  fendus  que  ceux  des  hommes; 
très  noirs,  ils  ont  une  expression  animée,  vive;  le  corps  des  femmes 
du  Tonkin  est  plus  blanc  que  celui  des  femmes  de  la  Gochindiine  : 
aussi  les  premières  sont  préférées  par  ceux  des  galans  annamites 
qui  ont  la  prétention  d'aimer  le  beau.  Nubiles  à  douze  ans,  elles 
sont  d'une  fécondité  extraordinaire,  très  naturelle  chez  un  peuple 
ichthyophage.  U  naît  plus  de  filles  que  de  garçons;  c'est  le  contraire 
dans  le  Laos  et  dans  le  nord.  Les  mères  sans  exception  nourrissent 
leurs  enfatfis;  si  l'une  d'elles  vient  à  mourir,  c'est  une  des  proches 
parentes  de  la  défunte  qui  allaite  l'orphelin. 

Les  maladies  les  plus  communes,  les  plus  à  redouter,  sont  la  dys- 
senterie  et  la  fièvre;  mais  elles  sont  moins  fréquentes  qu'à  Saigon. 
La  lèpre  y  compte  trente-deux  variétés.  Il  en  est  une  horrible  qui 
ronge  les  doigts  des  pieds  et  des  mains,  et  attaque  jusqu'aux  neiis, 
qui  se  retirent.  La  plus  singulière  des  infirmités,  mais  celle-là  inof- 
fensive, est  celle  qui  donne  aux  cheveux  de  quelques  jeunes  Tonki- 
nois une  blancheur  anticipée  et  à  leur  corps  la  couleur  d'un  linceul 
blanc.  Pour  ne  point  déparer  l'uniformité  des  couleurs  qui  dwt  ré- 
gner dans  une  belle  armée,  les  Annamites  voués  ainsi  au  blanc  par 
la  nature  sont  de  droit  exemptés  du  service  militaire. 

Dans  un  pays  où  l'on  raconte  que  les  grands  singes  ne  parlent 
pas  afin  de  ne  point  payer  d'impôt,  où  l'on  a  tout  intérêt  à  cacher 


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LE  TOICKIR.  167 

le  iMmbre  des  naissances,  il  est  bien  difficile  de  co^maltre  le  chiffire 
exact  de  la  population.  En  1812,  M.  de  La  Bissadiëre  évalnait  celle 
du  Tonkin  à  18  millions  d'habitans;  de  nos  jours,  on  l'évalue  à  25; 
un  évéqne  de  la  Gochinchine,  M.  Pellerin,  a  porté  à  30  millions  la 
population  totale  placée  sons  le  gouTemement  de  Tu-Duc;  enfin 
M.  Retord,  en  1851,  assurait  qne,  dans  la  juridiction  apostolique  de 
Tmie  des  provinces  tonkinoises ,  il  avait  compté  3,900  âmes  par 
lieue  carrée,  d'où  il  faudrait  conclure  que  la  France  est  proportion- 
nellement trois  fois  moins  peuplée.  Quant  à  la  cause  d'une  pareille 
densité  de  population,  il  faut  la  chercher  dans  ce  fait,  que  le  poisson 
est  la  nourriture  principale  des  Annamites,  et  peut-être  aussi  dans 
l'usage  de  la  polygamie,  pratiquée  comme  moyen  d'accroître  la  fa- 
mille. On  trouve  là,  m'a  dit  à  Manille  un  missionnaire  e^>agnol  qui 
avait  résidé  longtemps  dans  les  environs  de  Tourane,  des  hommes 
toujours  disposés  à  épouser  les  filles  enceintes  d'un  autre,  par  le 
seul  désir  de  laisser  une  postérité  plus  grande.  On  a  vu  des  vieil- 
lards, chefs  de  famille,  réunir  autour  d'eux  des  fils,  des  petits-fils 
et  des  arrière-petits-fils  au  nombre  de  quatre-vingts;  mais  est-il 
besoin  de  dire,  surtout  à  des  lecteurs  français,  qu'il  faut  être  riche 
pour  jouir  du  spectacle  d'une  pareille  lignée? 

Gomme  tous  les  Asiatiques,  l'Annamite  a  moins  d'imagination  que 
d'adresse;  ainsi  que  chez  le  Chinois,  l'imitation  l'emportera  sur  l'in- 
vention ;  donnez  à  l'un  et  à  l'autre  un  objet  à  copier,  ils  en  repro- 
duiront fidèlement  jusqu'aux  défauts  et  aux  taches.  Le  caractère  du 
peuple  est  doux,  porté  aux  plaisirs  et  à  la  bienfaisance.  Le  proverbe 
le  plus  usité  dans  les  familles  est  celui-ci  :  a  la  nature  est  géné- 
reuse, il  faut  l'imiter.  »  Les  fils  ont  pour  leurs  pères  âgés  des  at- 
tentions touchantes;  connue  cfiez  les  Chinois,  on  professe  pour  les 
ancêtres  une  espèce  de  culte,  et  nous  avons  vu  que  quelques  pa- 
triarches jouissaient  vivans  du  doux  privilège  de  recevoir  les  hom- 
mages de  deux  ou  trois  générations.  La  femme  n'est  point  tenue 
prisonnière  dans  un  harem  et  n'a  point  les  pieds  mutilés.  Elle  y  est 
très  recherchée,  lorsqu'elle  est  dans  une  condition  de  santé  promet- 
tant la  fécondité.  On  n'attache  guère  de  prix  à  la  virginité.  Une 
femme  peut  avoir  été  violée,  et  malgré  ce  fait,  considéré  comme  un 
simple  accident,  elle  n'en  est  pas  moins  recherchée  en  mariage,  s'il 
n'y  a  pas  eu  de  sa  faute,  ou  même  quand  il  y  en  aurait  eu  un  peu 
sans  scandale.  Tout  récemment,  dans  une  de  nos  sociétés  savantes, 
<m  accusait  les  populations  du  Tonkin  et  de  la  Chine  d'une  cruauté 
naturelle  qui  dépasserait  tout  ce  que  l'imagination  peut  rêver  de 
plus  atroce  en  tortures.  C'est  une  accusation  imméritée.  Il  y  a  certai- 
nement dans  l'extrême  Orient  des  hommes  dont  le  métier  est  de 
prolonger  /wir  ordre  les  souflrances  des  criminels,  de  désarticuler 
ou  de  dépecer  un  patient  avec  un  n^nement  cruel,  mais  faut-il  en 


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168  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

conclure  que  tous  les  Asiatiques  aiment  à  faire  souffrir?  Si  une  terre 
a  été  arrosée  du  sang  des  martyrs  chrétiens  «  c'est  bien  celle  dont 
nous  parlons;  qu'on  lise  les  récits  des  missionnaires  qui  ont  survécu 
à  de  si  nombreuses  persécutions,  et  on  verra  que  les  Annamites 
sont  dépeints  sous  les  traits  les  plus  doux.  A  la  suite  de  l'expédition 
de  M.  F.  Garnier,  on  se  rappelle  que  cent  villages  ont  été  brûlés 
et  que  cinq  cents  Tonkinois  ont  été  assassinés  ;  on  les  accusait  d'a- 
voir accueilli  favorablement  les  Français  et  d'aimer  les  chrétiens. 
Qui  a  ordonné  ces  incendies  et  ces  massacres?  Ce  sont  les  manda- 
rins, les  gouverneurs,  des  fonctionnaires  du  plus  haut  rang;  voilà 
les  vrais  coupables.  Ce  qu'il  faut  reprocher  en  réalité  aux  Asiatiques, 
c'est  une  douceur  passive  qui  leur  fait  tout  accepter,  altère  les  in- 
stincts nobles,  dégrade  leurs  facultés,  les  habitue  enfin  à  la  soumis- 
sion servile,  et  développe  en  eux  une  indifférence  complète  pour  tout 
ce  qui  est  liberté,  instruction,  initiative  individuelle  et  progrès.  Voilà 
dans  quel  abaissement  le  despotisme  d'un  seul  souverain  comme 
Tu-Duc  peut  jeter  une  nation  de  plusieurs  millions  d'hommes. 

Les  arts,  l'industrie,  sont  peu  développés  chez  un  peuple  à  ce 
point  effacé.  S'il  excelle  dans  les  constructions  navales,  grâce  aux 
magnifiques  bois  qu'il  trouve  partout,  les  voiles,  les  cordages,  sont 
faits  avec  des  feuilles  d'arbres  et  des  fibres  de  bambous  qui,  après 
quelques  heures  de  pluie,  se  décomposent  ou  se  rompent.  Le  pa- 
pier est  fabriqué  également  avec  des  écorces  d'arbrisseaux;  la  pâte, 
rouie,  couverte  de  chaux,  séchée,  jetée  dans  des  moules  formés  de 
fils  d'acier  très  fin ,  finit  par  donner  un  produit  sans  solidité  ni 
durée,  très  inférieur  à  celui  de  la  Chine.  L'encre,  composée  de  suie 
et  de  graisse,  manque  de  cohésion.  Le  cuir  est  mal  tanné.  Les 
étoffes,  dont  la  confection  est  principalement  réservée  aux  femmes, 
ne  manquent  pas  d'une  certaine  finesse.  Le  coton  n'est  filé  que  la 
nuit,  l'expérience  ayant  démontré  que,  pour  ce  travail ,  l'humidité 
est  préférable  à  la  sécheresse.  Malheureusement  on  ne  sait  pas 
donner  la  couleur  aux  tissus.  La  fabrication  des  soies  est  supérieure 
à  celle  de  la  Chine,  et  les  taffetas,  les  satins,  sont  remarqua})les  par 
leur  durée;  mais  pas  un  fabricant  ne  sait  comment  s'obtient  la 
moire,  ni  coniment  on  donne  une  nuance  aux  dessins.  La  fabrica- 
tion du  verre  y  est  inconnue  :  ignorance  singulière,  partagée  par 
tous  les  Célestes.  Point  d'horloges,  pas  de  sabliers,  on  mesure  le 
temps  au  moyen  de  petites  boules  creuses  en  cuivre  percées  d'un 
petit  trou.  On  les  jette  dans  un  vase  plein  d'eau,  et  lorsqu'elles 
sont  remplies  par  l'infiltration,  la  descente  de  la  boule  au  fond  du 
bassin  indique  qu'une  heure  annamite,  égale  en  durée  à  deux  de 
nos  quarts  d'heure,  vient  de  s'écouler. 

Chaque  village,  comme  chaque  rue  d'une  ville  chinoise,  a  sa  spé- 
cialité de  fabrication.  Il  y  en  a  qui  ne  sont  composés  que  de  vo- 


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LE  TONKIN,  169 

leurs  ou  de  pirates.  S'il  s'y  trouve  un  ouvrier  excellent,  l'empereur 
ou  même  un  gros  mandarin  le  fait  appeler  à  la  cour,  et  le  trop 
habile  artisan  est  contraint  pendant  un  certain  nombre  d'années  de 
travailler  gratuitement  pour  ses  seigneurs  et  maîtres.  Le  voyageur 
Crawfurd,  qui  en  1822  a  visité  la  Cochincbine  en  qualité  d'envoyé 
extraordinaire  du  gouvernement  des  Indes-Orientales,  prétend  que 
les  objets  laqués  fabriqués  au  Tonkin  sont  d'un  travail  très  achevé 
et  supérieur  à  tout  ce  qui  se  fait  en  ce  genre  au  Japon  ;  il  faut  qu'il 
ait  regardé  d'un  œil  bien  favorable  les  bottes  à  bétel  des  Tonkinois 
et  qu'il  n'ait  jamais  vu  celles  du  Japon.  M.  Laplace,  capitaine  de 
vaisseau,  commandant  la  Favorite  en  1831  et  depuis  amiral,  quoi- 
que ayant  visité  Tourane  plusieurs. fois,  n'a  jamais  parlé  de  ces 
laques  merveilleux.  La  supériorité  des  Japonais  dans  l'art  de  vernir 
les  bois  ne  saurait  être  contestée;  pour  nous,  il  est  évident  qu'ils 
l'emportent  même  sur  les  Chinois,  leurs  habiles  rivaux. 

Quelques  citadelles,  des  palais  en  ruines,  beaucoup  de  pagodes, 
sont  les  seuls  édifices  qui  dénotent  une  certaine  intelligence  de 
construction;  mais,  on  le  sait  déjà,  la  plus  grande  partie  des  places 
fortes  est  due  à  des  ingénieurs  français  venus  dans  cette  partie  de 
rindo-Chine  de  1790  à  1819,  sous  le  règne  mémorable  de  Gia- 
long.  Si  les  colonnes  de  plusieurs  palais  sont  en  beaux  marbres, 
elles  n'ont  ni  piédestal,  ni  chapiteau.  Les  pagodes  sont  misérables, 
les  idoles  d'une  uniformité  désespérante.  La  peinture  y  est  complè- 
tement arriérée;  elle  affiche  un  superbe  dédain  pour  la  perspective, 
les  proportions,  les  ombres  et  le  clair-obscur.  Au  lieu  de  reproduire 
les  hommes  et  les  animaux  sous  leur  forme  la  plus  noble,  le  peintre 
ne  se  plaît  qu'aux  transformations  hideuses  et  grotesques  de  tous 
les  êtres  ;  son  seul  mérite  est  de  ne  point  créer  des  images  licen- 
cieuses comme  en  inventent  à  profusion  les  dessinateurs  japonais  et 
chinois.  Si  quelques  portraits  décorent  l'habitation  d'un  riche  indi- 
gène, soyez  persuadé  que  ce  sont  les  images  d'ancêtres  grands  dans 
leur  pays  ou  utiles  à  leur  patrie. 

Les  babitans  du  Tonkin  ont  l'oreille  fort  juste;  ils  aiment  à 
chanter,  mais  ne  s'accompagnent  pas  de  la  mandoline  à  une  corde, 
que  les  artistes  lyriques  portent  habituellement  avec  eux.  On  n'en 
tire  des  vibrations  que  lorsque  le  chant  est  fini,  mais  les  voix  s'ac- 
cordent toujours  ayec  les  sons  de  l'instrument.  Le  violon  n'a  qu'une 
corde;  deux  morceaux  de  bois  ronds,  que  l'on  frappe  l'un  contre 
l'autre,  forment  les  cymbales.  On  connaît  au  Tonkin  le  fifre,  le 
hautbois  et  la  flûte;  inutile  d'ajouter  que  tous  les  instrumens  à  vent 
sont  façonnés  très  ingénieusement  à  l'aide  de  bambous  de  diflFé- 
rentes  grosseurs.  Plus  les  musiciens  soufflent  fort  et  font  du  bruit, 
plus  la  musique  paraît  excellente  aux  indigènes.  Quelle  différence 
avec  les  anciens  Hindous,  qui,  assure-t-on,  connaissaient  trente-six 

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170  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

genres  différens  de  mélodies^  dont  chacun  correspondait  à  une  sai- 
son de  l'année,  au  jour,  à  la  nuit,  aux  heures,  à  Tétat  de  Tatmi^* 
sphère,  à  toutes  les  situations  délicates  de  la  vie  ! 

Il  y  a  des  théâtres  dans  les  principales  villes,  mais  ea  général  on 
y  chante  ce  qui  doit  être  parlé,  et  vice  versiu  Les  pièces  sont  gri- 
voises. Dans  la  province  voisine  du  Laos,  les  marionnettes  sont  fort 
goûtées,  et  c'est  de  là  que  partent  tous  les  nomades  comédiens  qui 
parcourent  joyeusement  l'Indo-Chine.  Les  danses  diffèrent  complè- 
tement de  celles  d'Europe;  le  meilleur  danseur  est  celui  qui,  le 
corps  raide,  les  jambes  immobiles,  remue  les  bras  avec  une  grande 
vivacité  dans  toutes  les  directions.  Le  sublime  du  genre  est  de  con- 
server sur  la  tète,  sans  en  rien  répandre,  un  vase  plein  d'huile 
garnie  d'une  mèche  enflammée.  Ajoutons  qu'on  danse  au  Tonkin 
non  pas  pour  son  plaisir,  mais  en  vue  de  celui  des  autres,  et  qu'un 
danseur  ne  parait  jamais  que  sur  les  plandies  d'un  théâtre. 

Avec  un  gouvernement  despotique  conune  celui  de  Tu-Duc,  le 
commerce  intérieur  et  extérieur  est  de  bien  peu  d'importance.  Très 
longtemps  le  riz,  qui  est  la  principale  production  du  pays,  est  resté 
un  produit  prohibé  à  l'exportation;  autorisé  à  la  sortie  pendant  quel* 
ques  années,  l'empereur  Tu-Duc  vient  encore,  depuis  la  famine  qui 
sévit  aux  Indes  anglaises,  d'en  interdire  l'exportation.  Les  jonques 
chinoises  allant,  —  lorsque  les  pirates  le  permettent,  —  à  TraÛ,  à 
HaïHkung,  à  Kécho,  et  qui  sont  parties  de  Canton,  d'Hainam  ou 
d'autres  ports  du  Céleste-Empire,  apportent  au  Tonkin  du  thé  com- 
mun, du  sucre  candi,  un  peu  de  farine,  des  drogues  pharmaceu- 
tiques, des  étoffes  de  soie  ornées  de  dessins  ou  de  fleurs,  de  la  por- 
celaine, de  la  grosse  batterie  de  cuisine  et  un  peu  de  quincaillerie. 
Le  commerce  français  pourrait  dès  aujourd'hui  y  envoyer  des  armes 
blanches  et  des  armes  à  feu,  de  la  poudre,  du  drap  rouge,  des  mi- 
roirs, de  la  bimbeloterie;  point  d'objets  d'art,  mais  des  vases  en  pOT- 
celaine  garnis  de  fleurs  artificielles,  des  horioges  de  Franche-Comté 
et  des  montres  en  argent  à  très  bon  marché,  du  corail  en  chapelet, 
—  le  plus  rouge  sera  le  plus  estimé,  —  des  tabatières  à  musique, 
des  tambours  d'ancien  modèle,  des  grosses  caisses,  de  la  parfumerie 
commune,  enfin  des  caisses  en  fer  d'un  petit  volume  servant  i 
renfermer  des  bijoux,  de  l'or  ou  de  l'argent*  Il  est  plus  difficile 
d'indiquer  les  objets  qui  pourraient  dès  à  présent  donner  un  cbar^ 
gement  de  retour,  surtout  si  l'exploitation  du  riz  continue  à  être 
prohibée;  mais  Tu-Duc,  obligé  d'entrer  en  composition  avec  nous, 
sera  bientôt  contraint  d'adopter  des  idées  plus  larges  en  matière 
commerciale,  et  alors,  indépendamment  du  riz  qu'on  pourra  char- 
ger pour  le  nord  de  la  Chine,  Pulo-Penang,  Singapour,  Batavia,  les 
Philippines  ou  Calcutta,  on  trouvera  dans  les  ports  du  T(Hikin  des 
peaux  et  des  cornes  d'animaux,  de  l'huile  de  coco,  de  la  cire»  du 

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LE  TOflKm.  171 

vernis,  des  gommes,  du  coton,  de  la  soie,  de  la  cannelle,  des  pois- 
sons salés,  et  enfin^dans  un  temps  prochain,  nous  l'espérons  du 
moins,  les  riches  minerais,  les  soies,  les  thés,  qui,  provenant  du 
nord  de  la  Chine,  prendront  la  voie  du  Fleuve-Rouge  jusqu'à  son 
embouchure  dans  le  golfe  du  Tonkin, 

Le  débloquement  des  ports  de  l'Annam  par  le  Bourayney  le  par- 
cours de  la  mer  à  Yunnan  opéré  pour  la  première  fois  par  des 
Français,  MM.  Dupais  et  Millot,  sont  des  titres,  il  faut  le  répéter, 
qui  nous  assurent  sur  toutes  ces  contrées  uns  situation  exception- 
nellement favorable.  En  dehors  des  intérêts  particuliers  de  la  France, 
le  commerce  en  général  doit  tirer  un  grand  profit  de  la  voie  tracée 
par  nos  compatriotes.  La  chambre  de  commerce  de  Hongkong,  qui 
avait  envoyé  infructueusement  un  M.  Michell  Moss  à  la  découverte 
de  cette  même  route,  invite  déjà  les  Anglais  à  faire  leurs  prépara- 
tifs pour  l'exploiter.  Il  reste  à  savoir  si  la  cour  de  Pékin  autorisera 
cependant  les  bateaux  à  vapeur  étrangers  à  naviguer  au  nord  de  son 
empire,  dans  cette  partie  du  Yunnan  qu'arrosent  les  rivières  Kinsha 
et  Min  avant  de  se  confondre  dans  le  grand  fleuve  Yang-4se-kiang. 
De  cette  conces^on  dépend  tout  l'avenir  du  Song-koï,  et  nous  aflSr- 
moDS  qu'elle  n'a  point  été  eiK^ore  accordée.  Très  probablement  une 
demande  de  libre  navigation  sur  le  Yang-tse-kiang  et  ses  affluens 
aura  été  déjà  foroiulée  à  Pékin  par  notre  ministre,  H.  de  Geoffroy, 
et  il  est  hors  de  doute  qu'elle  ne  soit  appuyée  par  les  délégués  des 
autres  nations  intéressées  comme  nous  à  l'obtenir.  Si  rien  n'avait  été 
(ait  à  ce  sujet,  il  faudrait  se  hâter. 

Noos  croyons  avoir  démontré  que  les  produits  du  Tunnan  et  du 
Siechuen,  au  lien  de  s'écouler  à  l'ouest  vers  l'Europe  par  l'antique 
mute  de  la  Chine  aux  Indes,  modifiée  par  le  capitaine  S{nye,  a« 
lieu  de  suivre  à  Test  le  haut  Yang-tse-kiang  pour  redesœndre  en- 
suite jusqu'à  Shanghaï,  déboucheront,  pour  des  raisons  de  temps 
et  d'économie,  par  le  Flenve-Rouge  dans  le  golfe  dp  Tonkin.  Une 
Ibis  à  Cuacum,  Trali  ou  Gatba,  les  marchandises  auront  gagné,  in- 
dépendamment du  temps  employé  à  descendre  à  Shanghaï,  un  par- 
cours de  six  jours,  celui  de  ce  dernier  point  à  Hongkong,  et  de  onae, 
si  l'on  coopte  le  temps  nécessaire  pour  aller  en  bateau  à  vapeur  de 
Shanghai  à  Hon^ong.  Or  rapprocher  ainsi  de  vingt-cinq  jours  eor 
viroB  l'Europe  des  précieuses  productions  de  la  Chine  et  du  Tonkin 
est  une  tentative  d'une  importance  réeHe.  Nous  y  voyons  un  riche 
avenir  commercial  et  d'heureuses  spéculations,  si  nos  armateurs  veor- 
lent  en  tirer  parti  et  ne  pas  se  laisser  distancer,  comme  ea  Nouvelle* 
Calédonie,  par  d'actifs  et  intelligens  ccHnpétiteurs. 

EiKtfOND  PlAUCHUT. 

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LE 


MARIAGE  DE  GÉRARD 


I. 

Quelles  voix  berceuses  possèdent  ces  cloches  de  province  qui  son- 
nent encore  le  couvre-feu  dans  certaines  petites  villes  1  Cette  mu- 
sique familière  clôt  doucement  la  journée  de  travail,  et  endort  les 
enfans  dans  leur  lit  d'osier  mieux  qu'une  chanson  de  nourrice.  Il  y 
a  quelque  chose  d'intime  et  de  réconfortant  dans  ces  sons  pleins, 
larges  et  pacifiques...  Le  couvre-feu  de  Juvigny-en-Barrois  a  de  ces 
accens-là.  Sa  voix  chaude  s'envole  chaque  soir,  —  à  huit  heures  en 
hiver,  à  neuf  heures  en  été,  —  du  haut  de  la  massive  tour  de  l'hor- 
loge, seul  fleuron  laissé  à  la  couronne  murale  de  la  vieille  cité  pàr^ 
Louis  XIV,  ce  grand  démanteleur  de  nos  forteresses  lorraines.  Au 
moment  où  commence  cette  histoire,  uq  beau  dimanche  de  juillet 
186.,  les  dernières  vibrations  de  la  cloche  venaient  de  s'évanouir 
le  long  des  coteaux  de  vignes  où  les  maisons  de  Juvigny,  éparpil- 
lées dans  la  verdure,  dévalent  vers  la  rivière  d'Omain,  comme  un 
blanc  troupeau  indiscipliné  qui  descend  à  l'abreuvoir.  Dans  un  des 
jardins  qui  verdoient  derrière  les  vieux  logis  de  la  ville  haute,  un 
jeune  homme,  accoudé  au  mur  d'une  terrasse,  contemplait  les  pentes 
de  la  gorge  de  Polval,  resserrée  entre  deux  vignobles  et  déjà  en- 
vahie par  le  crépuscule.  Les  premières  étoiles  ouvraient  leurs  yeux 
de  diamant  au-dessus  des  lisières  boisées  qui  bordent  l'horizon, 
et  tout  au  loin,  vers  les  bois,  des  roulemens  de  chariots  réson- 
naient sur  la  route  pierreuse  et  s'en  allaient  diminuant  toujours. 
Au  milieu  du  silence  relatif  qui  avait  succédé  aux  tintemens  de  la 
cloche,  tout  à  coup  le  vent  d'est  apporta  par  bouffées  joyeuses  la 
musique  d'un  bal  champêtre  perdu  sous  les  feuillées  d'une  pro- 
menade voisine.  Le  jeune  homme  redressa  la  tête  et  aspira  longue- 
ment l'air  sonore,  comme  s'il  eût  voulu  s'abreuver  des  sons  mélo- 
dieux épars  dans  le  vent. 


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LE  MARIAGE   DE  GERARD.  173 

—  Monsieur  Gérard ,  cria  tout  à  coup  derrière  lui  la  voix  nasil- 
larde de  la  vieille  servante  du  logis,  M.  de  Seigneulles  est  déjà 
couché,  Baptiste  et  moi  nous  allons  en  faire  autant,  ne  comptez- 
vous  pas  rentrer  bientôt? 

—  Tout  à  rheure.  Manette. 

La  servante,  ayant  fermé  à  double  tour  la  porte  qui  donnait  sur 
les  vignes,  revint  vers  son  jeune  maître.  —  Bonsoir  donc!  dit-elle, 
quand  vous  remonterez,  n'oubliez  pas  de  verrouiller  le  vestibule. 
Vous  savez  que  votre  père  n'aime  pas  à  coucher  les  portes  ouvertes. 

—  Oui,  oui,  répondit-il  impatiemment,  bonsoir  I 

Gérard  de  Seigneulles  était  un  garçon  de  vingt-trois  ans,  à  la 
taille  un  peu  frêle,  mais  bien  prise.  Son  teint  mat  et  ses  yeux  d'un 
bleu  profond  contrastaient  avec  ses  cheveux  noirs  et  sa  barbe  bru- 
nissante. Sa  physionomie  était  mobile  et  nerveuse,  la  passion  s'y 
trouvait  comme  voilée  et  contenue  par  une  singulière  timidité,  et 
ce  mélange  donnait  à  toute  sa  personne  une  apparence  de  réserve 
qu'on  prenait  communément  pour  de  la  raideur.  Son  père,  cheva- 
lier de  Saintr-Louis  et  ancien  garde-du-corps  sous  la  restauration, 
s'était  marié  tard  et  avait  perdu  sa  femme  au  bout  de  quelques  an- 
nées. Gérard  était  l'unique  enfant  de  M.  de  Seigneulles;  qui  l'avait 
élevé  sévèrement  et  à  l'ancienne  mode.  Légitimiste  ardent  et  obs- 
tiné, intelligence  peu  cultivée,  mais  cœur  droit  et  d'une  loyauté 
proverbiale,  le  chevalier^  comme  on  l'appelait  à  Juvigny,  avait  pour 
principe  que  les  fils  doivent  obéir  passivement  jusqu'à  leur  majo- 
rité, et  pour  lui  la  majorité  était  restée,  comme  dans  l'ancien  droit, 
fixée  à  vingt-cinq  ans. 

A  douze  ans,  Gérard  avait  été  envoyé  au  collège  des  jésuites  de 
Metz.  Il  se  souvenait  encore  en  frissonnant  Hes  transes  qui  le  sai- 
sissaient quand  aux  vacances  il  rentrait  à  la  maison  avec  de  mau- 
vaises notes.  Il  lui  était  arrivé  souvent  de  faire  cinq  ou  six  fois  le 
tour  de  la  ville  haute  avant  d'oser  tirer  la  sonnette  paternelle  et 
affronter  les  bruyantes  colères  de  M.  de  Seigneulles.  Aussitôt  après 
son  baccalauréat,  il  avait  suivi  un  cours  de  droit  à  Nancy;  mais  là 
encore  l'austère  chevalier  s'était  bien  gardé  de  lui  laisser  la  bride 
sur  le  cou.  Il  avait  mis  son  fils  en  pension  chez  une  vieille  parente 
dévote  et  casanière.  Pour  gagner  sa  chambre ,  Gérard  devait  tra- 
verser celle  de  cette  respectable  douairière,  ce  qui  l'obligeait  à  ren- 
trer de  bonne  heure  et  rendait  impossible  toute  tentative  d'émanci- 
pation nocturne.  A  un  pareil  régime,  on  comprend  que  le  jeune 
homme  n'avait  pas  dû  traîner  son  droit  en  longueur.  Après  avoir 
dépêché  coup  sur  coup  ses  quatre  examens,  il  venait  de  passer  sa 
thèse,  et  il  était  rentré  à  Juvigny  depuis  quinze  jours  à  peine.  En 
dépit  de  cette  éducation  claustrale,  Gérard  était  mondain  jusqu'aux 
moelles,  et  sa  vertu  lui  pesait  lourdement.  On  ne  change  guère  plus 

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17i  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

ses  instincts  que  scHi  tempérament,  et  le  jeune  de  Seigneulles  se 
sentait  pris  d'un  goût  violât  pour  les  plaisirs  terrestres.  II  avait  le 
sang  chaud  et  l'esprit  curieux.  Comme  on  lui  avait  tenu  jusqu'alors 
la  dragée  haute,  il  se  promettait  de  la  croquer  à  belles  dents  le 
jour  où  il  parviendrait  à  la  happer.  Malheureusement,  dès  la  pre- 
mière semaine  de  son  retour,  il  lui  fallut  en  rabattre.  Outre  que  la 
petite  ville  n'abondait  pas  en  plaisirs,  la  vie  qu'on  menait  chez 
M.  de  Seigneulles  n'avait  rien  de  réjouissant  pour  un  garçon  que  ses 
vingt-trois  ans  démangeaient  fort  et  dru.  Le  chevalier  ne  voyait  que 
le  curé  de  sa  paroisse  et  deux  ou  trois  honnêtes  gentilshommes  du 
cru.  Tout  en  laissant  à  son  fils  un  peu  plus  de  liberté,  il  ne  lui  doù- 
nait  guère  les  moyens  d'en  profiter,  et  de  plus  au  milieu  des  jeunes 
gens  de  Juvigny,  dont  il  n'avait  ni  les  mœurs  ni  le  langage,  Gérard 
se  trouvait  gauche  et  dépaysé. 

Il  aurait  voulu  vivre  cependant  !  D'impatientes  aspirations  lui  gon- 
flaient le  cœur  et  lui  montaient  aux  lèvres.  Ardent,  la  tête  pleine 
de  désirs  et  le  corps  plein  de  sève,  il  se  disait  que  chaque  heure  de 
cette  existence  maussade  était  autant  de  pris  sur  sa  jeunesse,  et, 
tout  en  s'agitant  dans  sa  solitude  comme  un  écureuil  dans  sa  roue, 
il  bâillait  d'ennui  et  de  langueur.  La  veille  encore,  une  jeune  ou- 
vrière que  Manette  employait  à  la  journée  et  qu'on  nommait  Reine 
Lecomte  l'avait  surpris  dans  cette  situation  d'esprit.  Il  se  prome- 
nait dans  le  jardm  paternel  en  s'étirant  les  bras  et  en  se  déman- 
chant la  mâchoire.  La  jeune  fille,  coquette  et  délurée  comme  la  plu- 
part des  grisettes  de  Juvigny,  le  lorgnait  du  coin  de  l'œil,  tandis 
qu'elle  ramassait  du  linge  sur  la  pelouse.  —  M.  Gérard,  lui  dit-elle 
tout  à  coup,  vous  avez  l'air  de  joliment  vous  ennuyer! 

—  C'est  vrai,  répondit-il  en  rougissant,  je  trouve  les  journées 
longues. 

—  C'est  que  vous  ne  savez  pas  vous  «muser.  Pourquoi  n'allez- 
vous  pas  le  dimanche  au  bal  des  Saulesf 

—  Au  bal!  murmura  Gérard,  qui  tremblait  que  son  père  n'en- 
tendit. 

—  Oui,  comme  tous  ces  messieurs...  On  croirait  que  c'est  par 
fierté  et  que  vous  faites  fi  de  nos  bals  d'ouvrières. 

—  On  se  tromperait,  répliqua-t-il;  si  je  n'y  vais  pas,  c'est  que  je 
n'y  connais  personne. 

—  Bahl  vous  ne  manquerez  pas  de  danseuses;  si  vous  y  venez 
demain,  je  vous  promets  une  contredanse. 

Tout  en  jasant,  la  petite  Reine  pliait  son]Iinge;  le  grand  soleil 
éclairait  ses  yeux  rieurs,  son  nez  retroussé  et  ses  dents  étincelantes. 
Elle  3'éloigna'après  avoir  jeté  au  jeune  homme  un  sourire  qui  le 
rendit  rêveur. 

Depuis  le  matin,  il  ruminait  cette  idée  d'une  fugue  au  bal  des 

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LE  MABIAGB   DE  GERABD.  175 

Saules,  pesant  dans  la  balance  l'attrait  du  fruit  défendu  et  les  ris- 
ques du  courroux  paternel.  On  [s'explique  maintenant  pourquoi  les 
sons  joyeux  de  l'orchestre  lointain  lui  causaient  ce  soir-Ii  une  si 
singulière  émotion.  Un  Parisien  habitué  à  dépenser  librement  sa 
jeunesse  eût  souri  d'une  pareille  agitation  à  propos  d'un  bal  d'ou- 
vrières; mais  pour  Gérard,  élevé  comme  une  demoiselle  et  n'ayant 
donné  que  de  rares  coups  de  dents  à  la  grappe  du  plaisir,  ce  bal 
avait  la  séduction  mystérieuse  d'un  péché  commis  pour  la  première 
fois.  La  guinguette  des  Saules  lui  semblait  un  jardin  fermé,  plein 
de  senteurs  nouvelles  et  capiteuses.  One  soudaine  explosion  de  l'or- 
chestre triompha  de  ses  dernières  hésitations.  II  ne  fallait  pas  son- 
ger à  sortir  par  la  porte  des  vignes,  dont  Manette  avait  emporté  la 
clé.  Gérard  enjamba  le  mur  de  la  terrasse,  sauta  légèrement  sur  la 
terre  élastique  du  vignoble,  et  se  glissa  avec  précaution  à  travers 
les  pampres.  Un  quart  d'heure  après,  il  cheminait  sous  les  arbres 
de  la  promenade. 

La  longue  allée  de  platanes  qui  borde  un  bras  de  l'Omain  était 
plongée  dans  une  ombre  épaisse.  Tout  au  fond,  les  lanternes  de 
couleur  suspendues  à  l'entrée  du  bal  semblaient  des  vers  luisans 
épars  dans  la  feuillée.  Quand  la  musique  se  taisait,  on  n'entendait 
plus  que  le  clapotement  cristallin  de  Veau  entrç  les  racines  des 
arbres.  Arrivé  près  du  rustique  pont  de  bois  qui  conduisait  à  la 
guinguette,  Gérard,  essoufflé  et  palpitant,  sentit  son  audace  s'éva- 
nouir. Il  ne  savait  comment  se  présenter  dans  ce  bal  dont  il  igno- 
rait les  usages,  et  il  se  mit  à  errer»  indécis,  au  bord  de  la  rivière. 
L'orchestre  jouait  une  valse.  A  travers  les  charmilles,  on  distinguait 
les  guirlandes  de  verres  de  couleur,  et  on  entrevoyait  les  couples 
tournant  lentement  dans  un  cercle  plein  de  poùdroiemens  lumi- 
neux. Les  éclats  de  rire  se  mêlaient  aux  sons  câlins  des  (lûtes  et  au 
chant  plus  aigu  des  violons;  une  odeur  de  réséda  et  de  clématite, 
s'exhalant  des  parterres  voisins,  acheva  de  griser  Gérard.  Il  se  pré- 
cipita sur  le  pont,  paya  en  baissant  les  yeux  son  entrée  au  contrô- 
leur, tapi  dans  sa  logette  de  sapin,  et,  longeant  comme  un  pauvre 
honteux  les  plus  obscures  diarmilles,  il  se  glissa  derrière  les  rangs 
des  mères  endimanchées  et  des  bourgeoises  curieuses  qui  formaient 
la  galerie  de  ce  bal  en  plein  air. 

Il  étût  à  peine  remis  de  son  éblouissement,  lorsqu'il  distingua 
parmi  les  danseuses  le  minois  chiffonné  de  la  petite  Reine.  La  cou- 
turière était  toute  pimpante  dans  sa  robe  fond  blanc  et  sous  les  ru- 
bans roses  de  son  mignon  bonnet,  dont  les  brides  volaiaat  au  vent, 
Elle  dansait  avec  un  grand  et  robuste  garçon,  à  la  barbe  blonde 
touffue,  à  la  mine  épanouie  et  narquoise,  qui  valsait  à  merveille  et 
semblait  le  coq  du  bal.  Il  était  coiffé  d'un  feutre  mou  à  larges  bords 
et  vêtu  d'un  ample  veston  de  velours  noir  sur  les  revers  duquel 


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176  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

flottaient  les  bouts  d'une  cravate  ponceau;  un  pantalon  de  Casimir 
blanc  orné  d'une  bande  noire  complétait  cette  toilette  à  la  fois  né- 
gligée et  tapageuse,  qui  contrastait  avec  les  redingotes  correctes  et 
les  chapeaux  à  haute  forme  des  autres  jeunes  gens.  La  souplesse, 
l'entrain  et  l'aplomb  du  valseur  en  veston  de  velours  paraissaient 
faire  Tadmiriition  de  la  galerie.  —  Voyez-vous,  dit  une  commère, 
la  petite  Reine  aime  les  beaux  danseurs  ;  elle  ne  quitte  pas  M.  La- 
heyrard. 

—  Elle  se  venge  sur  le  frère  des  tours  que  lui  joue  la  sœur,  ré- 
pliqua une  fille  laide  qui  faisait  tapisserie.  M"'  Laheyrard  a  soufflé 
à  Reine  son  amoureux. 

—  Quoi  !  ce  petit  Finoél  se  serait  mis  en  tète  d'épouser  la  Pari- 
sienne? 

—  Il  est  toujours  accroché  à  ses  jupes,  et  elle  le  traîne  partout 
comme  son  ombre  I 

La  valse  venait  de  finir,  et  Gérard,  le  cœur  battant,  se  mit  à  la 
recherche  de  la  petite  Reine.  Ayant  remarqué  que  la  plupart  des 
jeunes  gens  se  gantaient  pour  danser,  il  fouilla  dans  ses  poches  et 
n'y  trouva  qu'une  paire  de  gants  noirs.  On  ne  se  mettait  pas  en 
frais  d'élégance  chez  M.  de  SeigneuUes,  et  le  noir  y  était  la  couleur 
à  la  mode.  Tandis  que  Gérard  regardait  piteusement  cette  livrée  de 
deuil  et  se  demandait  s'il  ne  valait  pas  mieux  danser  les  mains 
nues,  il  entendit*  le  signal  de  la  contredanse  et  se  trouva  tout  à  coup 
face  à  face  avec  Reine  Lecomte. 

—  A  la  bonne  heure  I  s'écria  galment  la  couturière,  vous  êtes  de 
parole;  donnez-moi  le  bras. 

Gérard  enfonça  précipitamment  ses  doigts  dans  ses  tristes  gants 
noirs,  et  Reine,  pendue  à  son  bras,  le  promena  triomphalement 
aux  endroits  les  mieux  éclairés  de  la  salle  de  bal.  Elle  n'était  pas 
fâchée  de  montrer  à  toute  la  galerie  qu'elle  avait  pour  cavalier  un 
joli  garçon  et  de  plus  l'héritier  d'une  des  meilleures  familles  de  Ju- 
vigny.  Le  jeune  de  SeigneuUes ,  devinant  que  tous  les  yeux  le  dé- 
visageaient, acheva  de  perdre  $on  aplomb.  Quelques  danseurs  qui 
le  connaissaient  et  ne  l'aimaient  pas  le  regardaient  de  travers  ou 
ricanaient  en  sourdine.  Gérard  se  sentait  mal  k  l'aise  et  commen- 
çait à  regretter  son  escapade  quand  l'orchestre  préluda.  Au  même 
moment,  le  joyeux  compagnon  à  la  veste  de  velours  aborda  la  pe- 
'tite  Reine  et  s'écria  sur  un  ton  demi-goguenard  et  demi-préten- 
tieux :  —  Eh  quoi  1  Reine  de  mon  cœur,  vous  m'avez  fait  faux  bond, 
vous  prodiguez  vos  grâces  à  un  étranger  1 

—  Oui,  répondit-elle  en  minaudant,  M.  de  SeigneuUes  vient  ici 
pour  la  première  fois,  et  il  faut  encourager  les  débutans. 

—  Je  sais  que  vous  aimez  à  faire  des  éducations,  —  répliqua  le 
jeune  homme  avec  un  large  éclat  de  rire,  et  soulevant  son  feutre  : 


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LE  MABUGE   DE   GÉRARD.  177 

— T  Mes  complimens,  monsieur  !  dit-il  à  Gérard,  qui  se  mordait  les 
lèvres  et  rougissait. 

—  Taisez-vous,  impertinent  I  —  s'écria  Reine  furieuse,  puis,  se 
tournant  vers  son  cavalier,  elle  lui  demanda  s'il  avait  un  vis-à-vis. 
Sur  sa  réponse  négative,  elle  interpella  de  nouveau  le  jeune  homme 
à  la  barbe  blonde. — Allons,  mauvais  sujet,  reprit-elle,  invitez  vite 
une  de  ces  demoiselles  et  faites-nous  vis-àr-vis. 

—  A  vos  ordres,  duchesse  I..  —  11  s'inclina  plaisamment,  pi- 
rouetta sur  ses  talons  et  revint  bientôt  avec  une  danseuse. 

Le  quadrille  conunença.  Gérard  ne  savait  que  dire  à  Reine  Le- 
comte,  il  ignorait  complètement  la  langue  qu'il  faut  parler  aux  gri- 
settes;  la  conversation  languissait,  et  le  jeune  de  Seigneulles  son- 
geait que  ce  bal  ét^it  loin  d'avoir  les  charmes  qu'il  avait  rêvés.  11 
tremblait  de  commettre  quelque  gaucherie  en  dansant  ;  heureuse- 
ment le  quadrille  s'exécutait  avec  un  sans-façon  qui  aurait  mis  à 
l'aise  un  enfant  :  à  chaque  figure,  les  danseurs  prenaient  leurs  dan- 
seuses par  la  taille  et  se  bornaient  à  pirouetter  avec  elles.  Le  cava- 
lier  seul  fut  l'unique  épreuve  réellement  pénible  pour  Gérard  :  il 
croyait  sentir  tous  les  yeux  fixés  sur  lui  et  il  s'avançait  timidement, 
osant  à  peine  lever  les  yeux  et  ne  sachant  que  faire  de  ses  bras.  Il 
comprit  surtput  son  infériorité  quand  il  vit  à  l'œuvre  son  vis-à-vis 
en  veston  de  velours.  Le  jeune  homme  débuta  par  une  série  d'entre- 
chats folâtres,  pendant  lesquels  il  battait  l'air  de  ses  bras  dressés 
au-dessus  de  sa  tête  comme  les  élytres  d'un  insecte  gigantesque  ; 
soudain  il  s'arrêta  court,  se  balança  lentement  et  gravement  en  face 
de  Gérard,  ébaucha  un  salut  grotesque  en  rejetant  vivement  son 
feutre  en  arrière,  envoya  du  bout  des  doigts  des  baisers  aux  deux 
danseuses,  puis  leur  tendit  les  mains,  et  termina  le  tout  par  une 
ronde  échevelée. 

Gérard  était  ébaubi.  —  Quel  est  ce  jeune  homme  ?  demanda-t-il 
à  Reine. 

—  Mais  c'est  votre  voisin,  le  fils  de  l'inspecteur  de  l'Académie... 
Ah!  ah!  je  gage  que  vous  connaissez  mieux  sa  sœur,  la  belle  Hé- 
lène Laheyrard. 

—  Non,  j'arrive  de  Nancy  et  je  ne  connais  plus  personne. 

—  Vous  la  connaîtrez  bientôt,  reprit  la  petite  Reine  avec  une  in- 
tention maligne,  elle  fait  assez  parler  d'elle  I  Dieu  I  si  nous  autres 
nous  osions  le  demi-quart  de  ce  que  se  permet  cette  Parisienne,  on 
n'aurait  pas  assez  de  pierres  pour  nous  lapider. 

—  Vraiment,  et  elle  est  jolie? 

—  Cela  dépend  des  goûts,  répondit  Reine  avec  dédain;  il  y  a  des 
gens  qui  en  raflfolent  parce  qu'elle  a  de  grands  yeux  qui  ont  l'air  de 
vouloir  tout  dévorer,  et  de  longs  cheveux  bouclés  qu'elle  laisse 

Tom  m.  —  1874.  12 


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178  RBTUE  DES  DEUX  UGRDE5. 

traîner  sur  son  dos.  Quant  à  moi,  je  ne  tournerais  pas  seulement  le 
menton  pour  la  voir  passer;  mais  les  hommes  sont  si  bétesl 

Le  galop  final  coupa  court  à  la  conversation;  Gérard,  qui  avait  re- 
pris un  peu  d'aplomb,  enlaça  étroitement  la  taille  de  sa  danseuse  et 
se  mit  à  tourbillonner  comme  les  autres  à  ti'avers  le  bal.  Il  goûtait 
fort  cette  façon  de  danser.  Tout  fier  de  s*en  être  si  bien  tiré,  il  ne 
songeait  plus  déjà  qu'à  recommencer,  lorsqu'une  exclamation  partie 
du  banc  où  il  avait  reconduit  Reine  Lecomte  le  fit  retourner  sur  ses 
pas.  Une  voisine  venait  de  foire  remarquer  à  la  couturière  les  cinq 
doigts  du  gant  de  Gérard  imprimés  en  ncnr  sur  son  corsage  blanc. 

—  Ah  I  monsieur  de  Seigneulles,  s'écria  la  grisette  courroucée, 
vous  êtes  gentil  1  Voyez  dans  quel  état  vous  avez  mis  ma  robe  I 

Le  pauvre  garçon,  stupéfait  et  penaud,  aurait  voulu  être  à  cent 
pieds  sous  terre.  On  faisait  cercle  autour  d'eux,  et  les  rieurs  mal- 
intentionnés ne  manquaient  pas.  Gérard  rougissait,  murmurait  des 
excuses  et  s'embrouillait  dans  ses  phrases. 

—  Ma  foi!  dit  derrière  lui  la  voix  goguenarde  d'un  gros  conunis 
de  magasin,  puisque  M.  de  Seigneulles  permettait  le  bal  à  son  fila^ 
il  aurait  bien  dû  lui  payer  une  paire  de  gants  jaunes. 

—  Bah  !  reprit  un  autre,  qui  voulait  faire  le  spirituel,  tous  ces 
nobles  de  la  ville  haute  sont  les  mêmes,  Us  portent  le  deuil  de  leur 
garde-robe  et  de  leurs  espérances. 

Gérard  n'était  point  patient;  il  se  retourna  vers  le  rieur,  le  saisit 
par  le  revers  de  sa  redingote,  et,  le  secouant  violemment  :  —  Mon- 
sieur, s'écria-t-îl,  je  crois  que  vous  vous  permettez  de  m'insultcr  I 

En  un  instant,  il  fut  entouré  par  une  bande  déjeunes  boutiquiers 
qui  ne  demandaient  qu'à  lui  faûre  un  méchant  parti.  —  A  la  porte  I 
criait-on  :  est-ce  que  ces  noblillons  s'imaginent  qu'ils  viendront 
faire  les  maîtres  dans  notre  bal?.. 

—  Tout  beau,  messieurs  1  cria  une  voix  retratissante»  estnie  ainsi 
qu'on  pratique  l'hospitalité  chez  vous?  —  De  deux  coups  de  ses  so- 
lides épaules,  M.  Laheyrard  se  fit  jour  à  travers  la  bande,  et  vint 
vivement  se  camper  à  cdté  de  Gérard.  Les  poings  carrément  appuyés 
sur  ses  hanches,  la  mine  narquoise,  et  le  chapeau  rejeté  en  arrièret 
le  jeune  homme  dévisagea  les  adversaires  de  M.  de  Seigneulles.  — 
Voilà  bien  du  bruit,  continua-t-il ,  pour  une  robe  fripée!  Monsieur 
se  fera  un  plaisir  d'en  offrir  une  neuve  à  M"*  Reine,  c'est  son  affaire. 
Est-ce  une  raison  pour  vous  conduire  comme  des  roquets  de  village 
qui  aboient  quand  un  étranger  passe  dans  leur  bourgade?  Je  vous 
trouve  absolument  grotesques,  et  je  vous  dis  ceci  :  le  premier  qui  fera 
un  pas  vers  mon  jeune  ami  entamera  d'abord  une  conversation  avec 
mes  deux  poings... 

Les  assaillans  se  regardèrent,  calculèrent  mentalement  la  pesan- 
teur des  bras  du  jeune  Laheyrard,  et  après  quelques  grognemens 


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LE  UABUGE   DE   GIBABD.  179 

sourds  s'éparpillèrent  aux  premières  mesures  de  l'orchestre,  qui 
annonçait  un  nouveau  quadrille. 

Gérard  remerciait  chaudement  son  défenseur;  celui-ci  haussa  les 
épaules,  et  poussant  le  jeune  de  SeigneuUes  vers  une  allée  soli- 
taire :  —  Vous  venez  sans  doute  au  bal  des  Saules  pour  la  première 
fois?  lui  demanda-t-il,  —  et  sur  sa  réponse  aflSrmative  :  —  On  le 
voit,  vous  n'avez  pas  encore  le  pied  marin;  mais  cela  vous  viendra 
avec  un  peu  de  pratique. 

Gérard  répliqua  que  cet  esclandre  l'avait  dégoûté  pour  long- 
temps des  bals  publics,  et  voulut  prendre  congé  de  son  nouvel  ami. 
—  Minute!  s'écria  celui-ci,  je  ne  vous  quitte  pas.  La  promenade  est 
obscure  et  déserte;  ces  gamemens  de  là-bas  pourraient  en  profiter 
pour  prendre  une  revanche. 

Ils  sortirent  ensemble  et  firent  quelques  pas  sous  les  platanes. 

—  Si  je  ne  me  trompe,  dit  Gérard,  nous  sommes  voisins.  Je  me 
nomme  Gérard  de  SeigneuUes,  et  je  crois  que  c'est  à  mcmsieur  La- 
heyrard  fils  que  j'ai  le  plaisir  de  parler. 

—  Oui,  répondit  son  compagnon  en  se  caressant  complaisamment 
la  barbe.  Marins  Laheyrard,  étudiant  de  la  Faculté  de  Paris  et  ré- 
dacteur de  V Aurore  boréale^  journal  de  la  nouvelle  école...  Vous 
avez  pu  y  lire  assez  souvent  des  vers  de  ma  façon. 

—  Pardon,  dit  poliment  Gérard,  je  vous  avoue  que  je  ne  connais- 
sais pas  ce  journal,  mais  je  me  le  procurerai... 

—  Je  signe  MariOj  poursuivit  M.  Laheyrard,  par  ^rd  pour  le 
bonhomme... 

—  Quel  bonhomme?  fit  Gérard,  qui  n'y  comprenait  rien. 

—  Le  père  Laheyrard...  mon  père,  ajouta  négligemment  le  poète, 
Il  a  horreur  des  vers,  et  il  voulait  m'empêcher  d'écrire  sous  prétexte 
que  mes  poèmes  orgiaques  compromettent  sa  dignité  universitaire; 
mais  je  lui  ai  rivé  son  clout 

—  Ah  I  murmura  le  jeune  de  SeigneuUes,  interloqué  du  sans-façon 
avec  lequel  ce  poète  traitait  l'autorité  paternelle...  Puis,  voulant 
être  aimable,  il  ajoata  :  —  J'aime  beaucoup  les  vers  moi-même; 
j'admire  surtout  Lamartine. 

—  Lamartine,  un  vieux  rossignol!  s'écria  irrévérendeusanent 
Marins. 

—  Mais,  objecta  Gérard,  pourtant...  Jocelyn... 

—  Jocelyuy  c'est  le  vieux  jeu  !  —  reprit  impitgyablement  M.  La- 
heyrard. Avec  beaucoup  de  verve,  il  se  mit  alors  à  exposer  à  son 
compagnon  toute  une  théorie  poétique  d'après  laquelle  une  savante 
ccMnbinaison  de  mots  curieusement  sonores  et  colorés  tenait  lieu 
d'émotion  et  de  pensée.  —Voyez-vous,  s'écria-t-îl  d'un  air  sup^be, 
l'inspiration  qui  fait  pousser  des  poèmes  en  une  nuit,  comme  des 
champignons,  il  n'en  faut  pltts««» 


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180  BETDE   DES   DEUX  MONDES. 

A  nous  qui  dselons  les  mots  comme  des  bronzes, 

il  faut  la  lueur  des  lampes,  Teffort  inoui  et  le  combat  non-pareil. 
Gérard  ouvrait  de  grands  yeux.  Pour  joindre  l'exemple  au  pré- 
cepte,. Marius,  à  travers  les  rues  endormies,  se  mit  à  réciter  des 
sonnets  où  on  ne  parlait  que  de  siècles  fauves^  d'obscures  épouvantes 
et  de  farouches  nostalgies  ;  le  soleil  couchant  y  était  comparé  à  un 
ivrogne  barbouillé  de  vin,  et  les  étoiles  à  des  poissons  rouges  na- 
geant dans  un  bocal  d'azur...  Après  avoir  déclamé  pendant  \xa  bon 
quart  d'heure,  le  poète  s'arrêta  pour  bourrer  sa  pipe  et  l'allumer. 
A  la  lueur  de  l'allumette ,  Gérard  contemplait  la  mine  sensuelle  et 
réjouie  de  Marius,  large  des  épaules,' râblé  et  maflu  comme  frère 
Jean  des  Entommeures,  et  il  s'étonnait  que  cette  poésie  funèbre  et 
macabre  pût  sortir  de  cette  tète  rabelaisienne. 

—  Je  suis  altéré  comme  le  sable  du  Sahara,  s'écria  M.  Laheyrard 
en  faisant  claquer  sa  langue,  et  il  est  déplorable  que  les  cafés  soient 
déjà  fermés...  —  Là-dessus,  changeant  de  thèse  et  sautant  en  pleine 
réalité,  il  vanta  les  vertus  de  la  bière  mousseuse,  et,  passant  de 
l'esthétique  à  la  gastronomie,  il  célébra  en  style  épique  les  dîners 
plantureux  qu'on  faisait  à  Juvigny.  Le  caractère  de  Marius  présen- 
tait un  tel  mélange  d'affectation  bizarre  et  de  gaminerie  enfantine, 
de  bonhomie  joviale  et  d'excentricité  voulue ,  que  le  jeune  de  Sei- 
gneulles  se  demandait  s'il  avait  affaire  à  un  fou  ou  à  un  mystifica- 
teur. Tout  en  devisant,  ils  avaient  atteint  la  rue  du  Tribel,  où  ils 
demeuraient  tous  deux.  Marius  tira  de  sa  poche  un  énorme  passe- 
partout.  —  Voici,  dit-il,  la  mignonne  clé  qui  ouvre  le  manoir  pa- 
ternel, mais  je  veux  d'abord  vous  reconduire  jusqu'à  votre  porte. 

—  C'est  que,  balbutia  Gérard  confus,  je  n'ai  pas  de  clé,  moi,  et 
puis  je  tiens  à  ne  pas  réveiller  mon  père.  —  Il  conta  la  façon  dont 
il  avait  sauté  par-dessus  le  mur  du  jardin. 

Marius  éclata  de  rire.  —  Ah  I  ah  I  dit-il  en  se  tenant  les  côtes,  les 
gants  noirs,  votre  danse  pudibonde  et  vos  cérémonies  avec  la  petite 
Reine,  tout  s'explique...  Allons,  vous  êtes  un  bon  jeune  homme,  et 
j'espère  que  nous  nous  reverrons.  Regagnez  votre  mur,  mon  ami, 
et  bonne  nuit! 

Il  rentra  chez  lui  en  sifflant.  Quant  à  iSérard,  il  tourna  le  coin  de 
la  rue,  enfila  le  chemin  du  Pàquis,  puis,  remontant  à  travers  les 
vignes,  se  mit  en  devoir  d'escalader  la  terrasse.  Grâce  à  de  vieux 
espaliers  moussus  qui  formaient  des  échelons  naturels ,  il  atteignit 
sain  et  sauf  la  crête  du  mur.  Il  y  était  encore  à  chevauchon  quand 
une  voix  gouailleuse  lui  cria  :  —  Bravo  I  —  et  en  relevant  la  tête, 
il  aperçut  le  poète,  qui  fumait,  perché  sur  un  arbre  du  jardin  voisin. 

Le  plus  fort  était  fait.  Avec  précaution,  Gérard  franchit  le  vesti- 
bule et  monta  l'escalier  sur  la  pointe  des  pieds.  Il  avait  atteint  le 


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LE  MARIAGE   DE   GÉRARD.  181 

palier  sur  lequel  se  trouvait  la  chambre  de  son  père,  et  il  se  croyait 
déjà  sauvé,  quand  par  malheur  il  heurta  un  meuble  dans  Tobscu- 
rité.  Au  même  instant,  la  porte  de  la  chambre  s'ouvrit,  et  le  cheva- 
lier de  Seigneulles,  drapé  dans  sa  robe  de  flanelle,  apparut,  un  bou- 
geoir à  la  main. 

—  Mule  du  pape!  monsieur,  s'écria-t-il,  prenez-vous  ma  maison 
pour  un  hôtel  garni?  Je  n'entends  pas  que  mes  portes  restent  ou- 
vertes passé  dix  heures.  Vous  devriez  le  savoir...  —  Et  comme  Gé- 
rard essayait  de  se  justifier  :  — Assez,  ajouta-t-il  sévèrement,  allez 
vous  coucher,  vous  me  présenterez  demain  vos  excuses. 

H- 

Le  lendemain,  jour  de  barbe,  le  chevalier  de  Seigneulles  était 
installé  dans  son  fauteuil  de  cuir,  au  beau  milieu  de  sa  cuisine, 
entre  sa  servante  Manette  et  son  barbier  Magdelinat.  Manette  avait 
allumé  une  flambée  pour  faire  dégourdir  l'eau  destinée  à  la  savon- 
nette, et  le  jet  de  la  flamme  promenait  de  clairs  reflets  sur  les  fer- 
rures du  toumebroche,  les  rangées  de  casseroles,  les  bassines  de 
cuivre  rouge,  et  le  haut  dressoir  chargé  de  vaisselle.  Un  rayon  de 
soleil  filtrant  à  travers  les  rideaux  de  cotonnade  rouge  colorait  d'un 
joli  ton  rose  les  cheveux  déjà  blancs  de  M.  de  Seigneulles  et  la  face 
glabre  et  futée  de  Magdeli^iat,  occupé  à  promener  son  rasoir  sur  la 
bande  de  cuir.  Le  barbier  était  un  beau  parleur,  obséquieux  et  in- 
sinuant, méchant  comme  une  guôpe  et  peureux  comme  un  lièvre. 
11  connaissait  le  premier  tous  les  petits  scandales  de  Juvigny  et 
avait  l'art  de  les  assaisonner  de  malins  commentaires,  afin  de  leur 
donner  une  saveur  plus  ou  moins  épicée  selon  le  goût  de  ses  cliens. 
M.  de  Seigneulles  était  le  seul  qui  accueillit  assez  mal  les  histoires 
du  barbier,  et  Magdelinat  lui  en  gardait  secrètement  rancune.  Il 
avait  appris  en  se  levant  l'aventure  du  bal  des  Saules,  et  il  aurait 
aimé  à  en  régaler  le  chevalier,  afin  de  rabattre  un  peu  ses  airs  hau- 
tains et  cassans.  La  langue  lui  démangeait  fort,  mais  d'un  autre 
côté  il  était  retenu  par  la  crainte  des  orageuses  colères  de  M.  de 
Seigneulles,  et  tout  en  aflilant  son  rasoir  il  cherchait  un  procédé 
ingénieux  pour  satisfaire  son  envie  sans  risquer  de  se  brouiller  avec 
son  client.  Ce  jour-là,  l'ancien  garde-du-corps  semblait  moins  dis- 
posé que  jamais  à  lier  conversation  avec  son  perruquier.  Il  s'était 
réveillé  de  fort  méchante  humeur;  sa  maigre  figure  était  rigide,  ses 
yeux  gris  restaient  fixés  droit  devant  eux,  ses  sourcils  avaient  l'air 
de  deux  accens  circonflexes,  et  son  nez  d'aigle  était  plus  pincé  que 
d'habitude.  Il  ne  desserrait  guère  les  dents  et  restait  insensible  aux 
ciUneries  de  ses  deux  chats  favoris,  qui  se  frôlaient  en  vain  contre 
ses  longues  jambes  en  poussant  de  petits  miaulemens  étranglés. 


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182  RETUE  DES   DEUX  MONDES, 

—  Où  est  mon  fils?  demanda-t-il  brusquement. 

Manette  répondit  que  M.  Gérard,  parti  dès  le  matin  pour  les  bois 
et  ne  sachant  s'il  rentrerait  à  midi ,  avait  recommandé  qu'on  dînât 
sans  l'attendre.  M.  de  Seigneulles  grogna  d'un  air  de  mécontente- 
ment. 

—  M.  Gérard,  dit  gracieusement  Magdelinat,  est  un  joli  garçon. 
Il  promet  de  devenir  un  bien  agréable  danseur. 

—  Qu'en  savez-vous?  fit  sèchement  M.  de  Seigneulles. 

—  Oh!  je  n'en  sais  rien  que  par  ouï-dire. 

—  Que  me  chantez-vous  là  avec  vos  ouï-dire?..  Mon  fils  n'a  ja- 
mais mis  les  pieds  dans  un  bal,  et  je  ne  sache  pas  qu'il  aille  battre 
des  entrechats  sur  la  place  publique. 

Magdelinat  toussa  discrètement,  et  s'occupa  de  faire  mousser  son 
savon  dans  le  plat  à  barbe  de  faïence.  —  Monsieur  le  chevalier 
connalt-il  le  jeune  Laheyrard? 

—  Ce  drôle  qui  sonne  du  cor  et  m'empêche  de  dormir  !..  Dieu 
noerci,  non  I  et  je  n'ai  nulle  envie  de  le  connaître. 

—  M.  Laheyrard  est  aussi  un  joli  danseur,  et  de  plus  un  gaillard 
qui  n'a  pas  froid  aux  yeux... 

M.  de  Seigneulles  fit  un  geste  d'impatience,  et  Magdelinat  se  hâta 
de  lui  promener  son  blaireau  sur  les  joues  et  le  menton;  mais  quand 
le  chevalier,  le  visage  enduit  d'une  onctueuse  couche  de  mousse, 
fut  mis  hors  d'état  de  parler,  à  ce  moment  critique  où  le  client  est 
entièrement  à  la  discrétion  du  barbier,  Magdelinat  reprit  perfide- 
ment :  — 11  n'est  bruit  dans  le  public  que  de  l'afiaire  de  M.  Lahey- 
rard au  bal  des  Saules.  Figurez-vous,  monsieur,  qu'hier  soir  il  a 
tenu  tête  à  cinq  on  six  méchans  drôles  qui  voulaient  molester  un 
jeune  homme  peu  au  courant  des  usages  et  venu  au  bal  pour  la 
première  fois!  Comprend-(»i  cela?  chercher  querelle  à  un  char- 
mant garçon,  sous  prétexte  qu'il  est  noble  et  que  son  père  r^rette 
Charles  X? 

Il  fut  violemment  interrompu  par  le  chevalier,  qui  lui  serrait  le 
bras  comme  dans  un  étau.  —  Son  nom  !  s'écriait  M.  de  Seigneulles 
à  travers  des  flots  de  mousse.  C'était  Gérard,  n'est-ce  pas?  Sangre- 
bleu,  faites-moi  grâce  de  tos  mystères,  et  dites-moi  tout  sans 
biaiser! 

—  Sapristi,  lâchez*moi  !  murmura  le  barbier  épouvanté,  je  n'étais 
pas  là...  On  m'a,  il  est  vrai,  parlé  vaguement  de  M.  Gérard,  mais  je 
n'affirme  rien...  Tenez-vous  en  repos,  monsieur  de  Seigneulles, 
sîncm  mon  rasoir  vous  fera  quelque  estafilade... 

—  Gonlez-moi  tout  !  répliqua  le  chevalier  d'un  air  sombre. 

Le  malicieux  coiffeur  ne  se  fit  pas  prier.  Sans  tenir  compte  des 
grimaces  de  Manette,  qui  lui  montrait  le  poing  derrière  le  fauteuil, 
il  dévida  son  écheveau  jusqu'au  dernier  fil,  détaillant  le  quadrille 


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L£  MAEUGE  DE  GERABD.  183 

dansé  par  Gérard,  Tadmiration  du  jeune  homme  pour  la  petite 
Reine,  la  scène  des  gants  noirs,  et  finalement  la  triomphante  inter- 
vention de  Marius  Laheyrard.  M.  de  Seigneulles  écoutait  tout  sans 
broncher;  les  muscles  dîe  sa  figure  s'étaient  détendus,  son  front  était 
morne,  et  ses  yeux  ne  jetaient  plus  qu'une  grise  lueuiu  II  semblait 
si  mortifié  que  Magdelinat  eut  peur  d'avoir  été  trop  loin,  et,  ch^- 
chant  à  raccommoder  les  choses,  il  ajouta  qu'après  tout  Reine  était 
une  jolie  fille,  et  que  plus  d'un  voudrait  être  à  la  place  de  M.  Gérard. 

—  Assez  1  grogna  l'austère  chevalier,  croyez-vous  mon  fils  ca- 
pable de  s'afficher  avec  cette  ouvrière  ? 

—  Et  quand  cela  serait,  répondit  le  barbier  en  riant,  pourvu 
qu'un  garçon  rapporte  au  logis  ses  deux  oreilles,  il  n'y  a  pas  à  s'in- 
quiéter du  reste. 

—  Mais  il  peut  compromettre  cette  petite  filial  s'écria  M.  de  Sei- 
gneulles scandalisé. 

—  Bah  I  Reine  est  une  fine  mouche.  ••  C'est  son  affaire  d'ailleurs, 
et  quand  elle  ferait  un  faux  pas  en  compagnie  de  M.  Gérard,  cela 
n'a  pas  de  conséquence  I 

—  Monsieur...  Magdelinat,  dit  le  chevalier  de  son  air  le  plus 
méprisant,  chez  vos  boutiquiers  de  la  ville  basse  cette  morale -Ui 
peut  passer;  mais  chez  moi,  quand  on  casse  ks  vitres,  on  a  pour 
principe  de  les  payer.  Les  de  Seigneulles  (mt  toujours  vécu  sans 
reproche,  et  mon  fils  respectera  cette  jeune  fille...  Je  ne  veux  pas 
qu'il  s'expose  à  quelque  compromis  scandaleux  ou  à  pis  encore.  — 
Manette,  ajouta-t-il  en  se  levant  fièrement  et  en  s'essuyant  le  men- 
ton, dis  à  Baptiste  de  seller  Bruno  I 

M.  de  Seigneulles  sortit  sans  daigner  jeter  un  regard  vers  Mag- 
delinat, qui  pliait  bagage,  poursuivi  des  reproches  de  Manette. 

Quand  Bruno  fut  sellé,  le  chevalier,  qui  avait  revêtu  sa  longue 
redingote  brune  et  coiffé  son  chapeau  aux  laiges  ailes,  descendit 
dans  la  cour,  enfourcha  son  vieux  cheval  et  partit  pour  sa  prome- 
nade quotidienne.  Tous  les  matms,  après  avoir  entendu  la  messe 
de  sept  heures  et  achevé  sa  toileUe,  il  faisait  dans  les  environs  une 
chevauchée  de  deux  heures.  Droit  sur  sa  selle  et  ne  perdant  pas  un 
pouce  de  sa  haute  taille,  il  suivait  au  pas  les  rues  de  Juvigny.  Quand 
il  passait  devant  une  de  ces  vierges  de  plâtre  qui  ornent  le  logis^  de 
nos  vignerons  et  qu'on  décore  d'un  raisin  noir  à  l'Assomption,  il 
ne  manquait  pas  d'ordinaire  d'arrêter  Bruno  et  de  soulever  son 
chapeau  dévotement.  Il  fallait  qu'il  fût  absorbé  par  àe  bien  sé- 
rieuses réflexions,  car  ce  jour-là  il  ne  prit  garde  ni  aux  façades 
tapissées  de  vigne,  ni  aux  vierges  de  plâtre.  Il  avait  la  tête  basse 
et  ruminait  péniblement  les  propos  de  Magdelinat.  —  Ainsi,  pen- 
sait-il, Gérard  n'a  pas  échappé  i  la  contagion  I  J'ai  eu  beau  veiller 
sur  lui,  l'élever  religieusement,  lui  dérober  le  spectacle  d'un  monde 

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18&  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

impie  et  libertin,  rien  n'y  a  fait...  Maudit  siècle!  continua-t-il  en 
allongeant  un  coup  de  cravache  à  Bruno,  qui  profitait  des  distrac- 
tions de  son  maître  pour  tondre  les  brindilles  d'une  haie,  époque 
sans  principes  et  sans  respect,  ta  lèpre  gagne  les  âmes  nourries  des 
doctrines  les  plus  saines  I  Aller  se  commettre  dans  un  bal  de  gri- 
settes!  Gérard  n*a-t-il  point  de  honte?..  C'est  une  chose  terrible  que 
d'avoir  des  fils.  Dès  qu'ils  sentent  leurs  vingt  ans,  ils  deviennent 
semblables  à  ces  vins  qui  se  mettent  à  bouillonner  aussitôt  que  la 
vigne  est  en  fleur,  et  cassent  les  bouteilles,  si  on  n'y  prend  garde... 
Sangrebleu,  tous  ces  cœurs  de  jeunes  gens  sont  donc  les  mêmes? 

Mon  Dieu,  oui,  tous  semblables!  Et  si  M.  de  Seigneulles,  qui  lon- 
geait une  lisière  bordée  de  gros  tilleuls,  eût  seulement  regardé  au- 
tour de  lui ,  il  aurait  pu  voir  que,  dans  la  création ,  les  moindres 
bestioles  étaient,  comme  les  garçons  de  vingt  ans,  en  proie  aux 
mêmes  troubles  et  aux  mêmes  tentations  ;  toute  la  nature  portait  la 
marque  de  la  tache  originelle.  Sous  la  feuillée  mielleuse  des  til- 
leuls, de  magnifiques  papillons  nacrés  se  poursuivaient  deux  à  deux; 
des  libellules  vertes  se  balançaient  par  couples  aux  tiges  des  joncs 
penchés  sur  les  fossés  humides,  et  de  l'autre  côté  de  la  haie  des 
moissonneurs  embrassaient  leurs  moissonneuses,  sans  vergogne,  en 
plein  soleil.  Je  ne  sais  si  le  chevalier  vit  ces  choses  et  si  elles  lui 
firent  impression,  mais  il  sangla  les  flancs  de  Bruno  d'un  vigoureux 
coup  de  cravache.  La  bête  prit  le  trot  et  ne  s'arrêta  pour  souffler 
que  sur  les  .friches  de  Savonniëres.  Le  soleil  déjà  haut  répandait 
ses  nappes  dorées  sur  un  paysage  agreste  et  accidenté.  Au-dessus 
des  fonds  ombreux  de  la  gorge  de  Savonnières,  une  légère  brume 
se  balançait  encore,  mais  sur  les  plateaux  et  les  versans  opposés 
tout  était  allégresse  et  lumière  aveuglante.  Entre  deux  bouquets 
de  bois,  on  apercevait  à  travers  un  clair  voile  de  fumée  les  mai- 
sons de  Juvigny  échelonnées  aux  flancs  de  la  colline.  Les  toits 
rouges  tranchaient  avec  vigueur  sur  la  verdure  foncée  des  jardins, 
les  vitres  scintillaient  à  donner  des  éblouissemens,  et  au-dessus 
des  fumées  fuyantes  la  flèche  de  Saint-Étienne  et  la  tour  de  l'Hor- 
loge se  dressaient  lumineuses  sur  un  ciel  d'un  bleu  immaculé.  Au- 
delà  de  la  ville,  des  vignes,  puis  des  vignes  encore,  toute  une 
perspective  de  collines  onduleuses  et  verdoyantes  se  prolongeant 
jusqu'aux  grands  bois  de  l'Argonne,  dont  la  ligne  bleuâtre  et  loin- 
taine marquait  l'extrême  limite  de  l'horizon.  A  travers  ce  joyeux 
soleil,  dans  l'air  limpide,  les  voix  sereines  des  cloches  de  Juvigny 
s'envolaient  en  grappes  sonores.  Le  chevalier  laissa  se  reposer 
Bruno  et  savoura  avec  une  certaine  volupté  cet  ensemble  de  choses 
harmonieuses.  Ce  pays  était  le  sien,  il  en  avait  dès  l'enfance  res- 
piré les  senteurs  robustes,  et  il  l'admirait  avec  un  orgueil  patrio- 
tique. Le  spectacle  des  bois  vaporeux  et*  des  vignobles  pleins  de 

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LE  MARIAGE   DE  GÉRABD.  186 

bruissemens  de  sauterelles,  la  vue  des  vieilles  maisons  de  la  ville 
haute  et  le  chant  des  mêmes  cloches  qui  avaient  sonné  à  son  bap- 
tême lui  rappelèrent  sans  doute  le  temps  où.  il  avait  été  jeune, 
où  il  avait  eu  aussi  un  coeur  tendre  et  prompt  à  la  tentation.  Il  se 
sentit  adouci  et  comme  imprégné  intérieurement  d'une  rafraîchis- 
sante rosée.  Un  moment,  le  rigide  gentilhomme  s'amollit,  et  revint 
à  des  sentimens  plus  humains.  —  Allons,  soupira-t-il  en  donnant 
de  l'éperon  à  Bruno,  il  faudra  marier  ce  garçon-là...  il  n'est  que 
temps! 

Marier  Gérard!  ce  fut  le  sujet  de  ses  méditations  pendant  le  repas 
de  midi.  Le  jeune  homme,  sous  le  coup  de  l'explosion  des  colères 
paternelles,  s'était  bien  gardé  de  rentrer.  M.  de  Seigneulles  dépêcha 
son  dîner,  et  descendit  à  la  ville  basse  chez  une  vieille  veuve  de  ses 
amies,  M*"'  de  Travanette.  Le  logis  de  la  veuve,  situé  dans  le  quar- 
tier de  Juvigny  qu'on  nomme  le  Bourg,  est  célèbre  dans  le  pays  par 
son  joli  perron  à  rampe  de  fer  forgé  et  sa  façade  du  xvi*  siècle  aux 
élégantes  gargouilles  de  pierre.  Ce  logis  était  alors  le  seul  point 
de  réunion  des  rares  débris  de  l'ancienne  noblesse  locale.  Chaque 
jour,  d'une  heure  à  quatre,  les  vieux  amis  de  la  maison  se  re- 
layaient pour  faire  la  partie  de  trictrac  de  la  veuve.  Quand  M.  de 
Seigneulles  pénétra  dans  l'antique  salon,  lambrissé  de  chêne  et 
tendu  de  verdures  de  Flandre,  il  aperçut  l'abbé  \olland,  déjà  assis 
près  de  la  bonne  dame.  Dans  le  demi-jour  bleuâtre  entretenu  par 
les  volets  à  demi  clos,  au  milieu  de  ce  grand  salon  aux  meubles 
fanés  et  aux  dorures  ternies,  ces  deux  personnages  faisaient  un  ai- 
mable et  piquant  tableau  d'intérieur.  A  l'un  des  coins  de  la  bergère , 
M"«  de  Travanette ,  vêtue  de  soie  puce ,  très  droite  encore  malgré 
ses  soixante-dix  ans,  ayant  une  figure  sèche  et  bilieuse  sous  un 
tour  de  faux  cheveux  noirs,  tricotait  attentivement  un  gros  bas  de 
laine.  Appuyé  sur  les  bras  de  son  fauteuil,  l'abbé  Volland,  curé  de 
Saint-Élienne,  clignait  doucement  les  yeux  en  écoutant  les  confi- 
dences, de  la  vieille  dame.  L'abbé  était  un  petit  homme  replet,  aux 
mains  courtes  et  potelées,  à  la  mise  soignée.  Il  frisait  la  soixantaine. 
Ses  lèvres  épaisses,  rouges  et  fendues  dans  le  milieu,  donnaient  à 
sa  bouche  l'air  d'une  cerise  double;  quand  il  riait,  on  voyait  sous 
ces  lèvres  gourmandes  deux  rangées  de  petites  dents  blanches  et 
carrées  du  bout.  Cette  bouche  vermeille,  le  nez  aux  ailes  grasses  et 
retroussées,  l'œil  fin  et  d'épais  cheveux  gris  tout  frisés  disaient 
clairement  que  le  curé  devait  être  un  charmant  convive,  à  l'humeur 
enjouée,  aux  manières  onctueuses  et  à  l'esprit  délié. 

A  l'arrivée  de  M.  de  Seigneulles,  l'abbé  Volland  se  leva  en  ébau- 
chant élégamment  un  de  ces  saints  ecclésiastiques  qui  ressemblent 
à  une  révérence.  On  causa  d'abord  de  choses  indifférentes,  puis  le 
nom  de  Gérard  ayant  été  prononcé  :  —  Comment  va-t-il ,  demanda 

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186  RETUE  I>ES   DEUX  MONDES. 

M"*  de  Travanette,  est^il  vrai  que  vous  vouliez  faire  de  lui  un  ma- 
gistrat? 

—  Non,  dit  le  chevalier,  tant  que  le  gouvernement  actuel  sera 
sur  pied,  Gérard  ne  prêtera  jamais  un  serment  qu'il  ne  pourrait  pas 
tenir.  Je  réserve  mon  fils  pour  le  jour  où  notre  vrai  roi  reviendra,  ce 
qui  ne  saurait  tarder... 

—  Amen!  soupira  M"*  de  Travanette,  et  que  le  bon  Dieu  vous  en- 
tende; mais  je  crains  bien  de  ne  pas  voir  ce  jour-là...  Les  rois  en 
exil  ont  tort;  ils  sont  à  l'égard  de  leurs  sujets  comme  d'anciens 
amis  qui  veulent  renouer  une  correspondance  interrompue  depuis 
de  longues  années;  quand  il  s'agit  de  reprendre  la  plume,  on  s'a- 
perçoit qu'on  n'a  plus  une  seule  idée  commune,  et  on  ne  trouve  rien 
à  se  dire... 

L'abbé,  qui  redoutait  la  politique,  prit  des  airs  distraits  et  gratta 
sur  la  manche  de  sa  soutane  d'imperceptibles  grains  de  poussière. 
—  En  attendant,  dit-il  à  M.  de  Seigneulles,  que  comptez-vous  faire 
de  Gérard? 

—  Je  veux  le  marier. 

—  Si  vite!.. 

—  Il  n'est  que  temps»  répliqua  le  chevalier.  —  Il  conta  l'escapade 
du  bal  des  Saules,  tandis  que  le  curé  souriait  de  l'air  de  quelqu'un 
déjà  au  courant  de  l'aventure.  Quand  M.  de  Seigneulles  prononça  le 
nom  de  Marins  Laheyrard ,  M"*  de  Travanette  joignit  les  mains  :  — 
Ah!  s'écria-t-elle,  ces  Laheyrard,  quelle  famille!  Il  paraît  qu'onn'a 
jamais  vu  d'intérieur  plus  désordonné.  Les  enfans  sortent  avec  des 
bas  troués,  et  jamais  dans  la  maison  on  ne  touche  à  une  aiguille.  Je 
ne  dis  rien  du  père,  c'est  un  pauvre  homme;  mais  la  mère,  quelle 
folle!..  Elle  ne  peut  pas  garder  une  bonne.  On  ne  comprend  pas 
vraiment  qu'elle  ait  eu  assez  peu  de  tact  pour  faire  nommer  son 
mari  dans  une  ville  où  elle  a  mené  une  jeunesse  orageuse.  Chacun 
saittpie,  lorsqu'elle  a  épousé  M.  Laheyrard,  il  y  avait  urgence...  Elle 
m'a  fait  une  visite  que  je  ne  lui  ai  pas  rendue,  et  j'espère  qu'elle 
s'en  tiendra  là. 

—  Sa  fille  aînée  a  du  talent,  objecta  l'abbé. 

—  Pauvre  enfant,  je  la  plains,  elle  est  si  mal  élevée!  Est-ce  vrai, 
l'abbé,  qu'elle  se  promène  seule  avec  un  petiï  employé  de  la  mairie, 
et  qu'elle  dessine  des  nudités? 

L'abbé  Volland  épousseta  de  nouveau  d'invisibles  soupçons  de 
duvet. 

—  Je  vous  assure,  madame,  qu'on  en  dit  plus  qu'il  n'y  en  a. 

—  Ohl  vous,  monsieur  Volland,  vous  les  défendez;  vous  avez  un 
faible  pour  les  brebis  galeuses. 

—  Bh!  madame,  riposta  douc^nent  l'abbé,  n'est-ce  pas  la  vraie 
diarité  évangélique?  D'ailleurs  M"*  Laheyrard  est  un  peu  ma  pa- 


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LE  MARUGE   I»   GERARD.  187 

rente;  Hélène  est  ma  filleule,  et  elle  d^aote  aux  orgues  avec  beau- 
coup de  zèle  et  de  ferveur. 

—  Enfin ,  continua  obstinément  M""*  de  Travanette,  personne  ne 
les  voit. 

—  Pardonnez-moi^  M"*  Grandfîef,  toute  rigide  qu'elle  est,  n'hé- 
site pas  à  recevoir  M"*  Laheyrard... 

—  Qui  donné  des  leçons  de  dessin  à  sa  fille  Georgette.  Âbl 
M*"'  Grandfief  est  une  fine  mouche  1 

—  Ne  parlez-vous  pas,  int^rompit  M.  de  SeigneuUes,  de  la  femme 
de  l'anden  maître  de  forges  de  Salvanches?  Elle  a  donc  une  fille? 

—  Oui,  reprit  M"*  de  Travanette,  et  puisque  vous  cherchez  une 
femme  pour  Gérard,  voilà  votre  affaire. 

Le  chevalier  dressa  l'oreille.  M""^  de  Travanette,  qui  avait  la  ma- 
nie des  mariages,  fit  aussitôt  un  merveilleux  éloge  de  Georgette 
Grandfief:  dix-huit  ans,  jolie,  supérieurement  élevée,  deux  cent 
mille  francs  de  dot,  —  en  un  mot,  un  excellent  parti.  M.  de  Sei- 
gneulles  eût  préféré  une  famille  moins  bourgeoise;  mais  la  vieille 
dame  lui  remontra  qu'à  Juvigny  les  filles  nobles  étaient  fort  pau- 
vres et  fort  montées  en  graine;  elle  termina  en  offrant  de  servir 
elle-même  d'intermédiaire.  Le  chevalier  restait  pensif.  Avant  de 
faire  une  démarche,  il  aurait  voulu  voir  la  mère  et  la  fille,  et  juger 
par  lui-même... 

—  Écoutez,  dit  tout  à  coup  l'abbé  en  se  levant  pour  partir,  ce 
que  je  vais  vous  proposer  n'est  peut-être  pas  très  canonique, 
mais  le  del  me  pardonnera  à  cause  de  la  pureté  de  l'intention... 
Demain,  M"**  Grandfief  et  sa  fille  passeront  au  presbytère  l'après- 
midi,  afin  de  confectionner  avec  les  demoiselles  du  rosaire  les  fleurs 
destinées  à  la  fête  de  l'Assomption.  Venez  me  faire  visite  vers  quatre 
heures  et  amenez  Gérard.  Vous  verrez  ces  dames,  et  le  jeune  homme 
nous  dira  son  goût. 

M.  de  Seigneulles  fit  un  signe  d'assentiment,  l'abbé  prit  congé,  et 
la  partie  de  trictrac  commença. 

Le  soir,  à  souper,  le  chevalier  accueillit  son  fils  d'un  air  de  bonne 
humeur  et  ne  soufila  mot  des  événemens  de  la  veille.  Avant  de  se 
coucher,  il  dit  à  Gérard  :  —  Demain,  vous  ne  vous  éloignerez  pas. 
Nous  irons  ensemble  visiter  l'abbé  Volland...  Et,  ajouta-t-il,  vous  me 
ferez  le  plaisir  d'acheter  des  gants  gris;  j'ai  assez  de  vos  gants  noirs! 

Ce  fut  la  seule  allusion  qu'il  se  permit  à  l'endroit  du  bal  des 
Saules. 

IIL 

Le  jardin  du  presbytère  était  bien  le  plus  étrange  jardin  de  curé 
qu'on  pût  rêver.  Disposé  en  terrasses  sur  l'emplacement  des  andens 


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188  BEVUE  DES   DEUX  MONDES, 

fossés  de  la  ville  haute  et  fort  négligé  par  l'abbé  Yolland,  qui  n'en- 
tendait rien  au  jardinage,  il  offrait  à  l'œil  un  échantillon  des  cul- 
tures les  plus  diverses.  Dans  ce  fouillis,  parfait  symbole  de  l'esprit 
d'égalité  chrétienne  qu'un  bon  pasteur  doit  maintenir  parmi  ses 
ouailles,  les  laitues  croissaient  fraternellement  à  côté  des  rosiers  à 
cent  feuilles,  les  lis  alternaient  avec  les  groseilliers,  et  de  grands 
pieds  d'angélique,  des.  touffes  de  fenouil,  de  grosses  boules  de  buis 
mêlaient  leurs  senteurs  aromatiques  au  parfum  des  clématites.  Au 
long  de  la  terrasse  inférieure  régnait  une  allée  de  charmilles  cente- 
naires, au  centre  de  laquelle  s'ouvrait  une  rotonde  ornée  d'une  table 
de  pierre  et  de  sièges  rustiques.  Là  s'étaient  réunies  les  jeunes 
filles  occupées  à  confectionner  des  fleurs  de  papier,  sous  la  direc- 
tion de  la  doyenne  des  congréganistes  et  d'un  jeune  prestolet  de 
vicaire  très  remuant  et  frisé  comme  un  mouton.  Quand  M.  de  Sei- 
gneuUes  et  Gérard  entrèrent  dans  le  corridor,  un  murmure  de  voix 
féminines,  s' élevant  de  cette  charmille  comme  d'une  ruche  bour- 
donnante, parvint  jusqu'à  eux. 

La  servante  les  introduisit  dans  le  salon,  où  l'abbé  Yolland  se 
trouvait  en  conférence  avec  M"*  Grandfief.  Grande,  avec  une  taille 
plate  et  de  gros  osr,  cette  dame  avait  des  manières  imposantes  et 
mesurées,  la  parole  impérieuse  et  emphatique.  Son  front  carré,  en- 
cadré de  maigres  cheveux  châtains,  son  nez  très  long,  sa  face  rec- 
tangulaire terminée  par  un  menton  massif,  rappelaient  vaguement 
le  type  de  la  race  chevaline.  L'abbé  lui  présenta  ses  visiteurs,  et 
M.  de  Seigneulles  entama  avec  elle  une  solennelle  conversation  rou- 
lant sur  des  relations  communes.  Cet  entretien  cérémonieux  amu- 
sait médiocrement  Gérard,  et  il  commençait  à  étouffer  des  bâille- 
mens  nerveux,  quand  le  curé  proposa  de  descendre  au  jardin.  Le 
jeune  homme  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois,  et  dès  qu'on  fut  dehors, 
abandonnant  l'abbé  et  ses  hôtes,  qui  marchaient  d'un  pas  de  pro- 
cession, il  se  dirigea  vers  la  charmille  dont  le  gai  bourdonne- 
ment l'attirait.  Quand  il  eut  atteint  l'une  des  ouvertures,  il  s'arrêta 
un  moment  sur  le  seuil  de  cette  obscure  et  verte  allée,  d'où  on 
apercevait,  comme  au  fond  d'un  panorama,  le  groupe  des  robes 
claires  au  milieu  desquelles  la  soutane  du  vicaire  faisait  une  tache 
noire.  Debout  au  centre  du  groupe,  une  jeune  fille,  très  blanche  de 
peau,  avec  d'épais  cheveux  blonds  ondoyant  librement  sur  ses 
épaules,  tenait  une  assiette  pleine  de  groseilles  rouges,  où  elle  pi- 
corait avec  de  jolies  mines  d'oiseau  friand. 

—  Vous  aimez  les  groseilles,  mademoiselle  Laheyrard?  dit  au 
même  instant  le  vicaire  avec  un  fort  accent  lorrain. 

—  Oui,  j'aime  surtout  à  les  cueillir,  et  vous,  monsieur  Tabbéî 

—  Moi  aussi,  mais  je  n'aime  pas  seulement  celles  que  je  cueille, 
répondit-il  d'un  air  de  convoitise. 


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LE   MARTAGE   DE   GERARD.  189 

—  Voulez-vous  des  miennes? 

L'abbé  fit  un  signe  affinnatif ,  et  en  un  clin  d'œil  la  charmante 
espiègle,  sans  s'inquiéter  des  figures  scandalisées  de  ses  voisines, 
saisit  du  bout  des  doigts  une  longue  grappe  appétissante  et  la  ba- 
lança devant  les  lèvres  du  vicaire. 

Le  malheureux  était  devenu  cramoisi.  11  regardait  avec  ahurisse- 
ment cette  grappe  tentatrice,  tremblotant  à  l'extrémité  d'une  main 
mignonne,  et  du  même  coup  il  entrevoyait  un  bras  blanc,  que  la 
manche  très  large  laissait  à  découvert.  Il  balbutia  quelques  syllabes 
confuses,  et,  tournant  les  talons,  battit  prudemment  en  retraite  vers 
l'autre  extrémité  de  la  charmille,  où  le  curé,  M.  de  SeigneuIIes  et 
M'"^  Grandfief  avaient  assisté  à  la  scène.  —  Quelle  inconvenance  ! 
murmura  cette  dernière  à  l'oreille  du  curé,  qui  faisait  la  moue. 

Cependant  la  jeune  fille  tenait  toujours  sa  grappe  au  bout  des 
doigts  :  —  Ce  sera  donc  moi  qui  la  mangerai!  dit-elle  avec  un  lim- 
pide éclat  de  rire,  et  elle  l'égrena  gentiment  dans  sa  bouche.  — 
Gérard  s'était  approché,  elle  l'aperçut,  fit  un  mouvement  de  sur- 
prise, et  ses  clairs  yeux  bruns  rencontrèrent  les  regards  émerveillés 
du  jeune  homme. 

—  Georgette,  dit  la  sévère  M°«  Grandfief  en  s'adressant  à  l'une 
des  travailleuses,  mets  ton  chapeau,  il  est  temps  de  nous  retirer. 

Une  seconde  jeune  fille,  brune  avec  des  joues  couleur  de  pêche 
mûre,  une  bouche  en  cœur,  de  gros  yeux  sournoisement  baissés,  et 
des  formes  grassouillettes,  se  détacha  du  groupe  qui  regardait 
M"«  Laheyrard  avec  horreur,  et  s'approcha  de  M"»*  Grandfief. 

—  Voici  ma  fille,  monsieur  de  SeigneuIIes,  dit  la  dame,  tandis 
que  M'*«  Georgette  faisait  une  révérence  cérémonieuse. 

—  Elle  est  charmante  1  murmura  galamment  le  chevalier. 

L'abbé  Volland,  essayant  de  donner  un  air  grondeur  à  sa  physio- 
nomie onctueuse,  avait  pris  à  part  la  blonde  espiègle  aux  groseilles. 
—  Hélène,  dit-il,  je  te  prie  à  l'avenir  de  respecter  mon  vicaire. 

—  Mais,  monsieur  le  curé,  répondit  la  jeune  fille  d'un  ton  mali- 
cieusement confus,  je  le  respecte  et  même  je  l'admire.  Si  vous  aviez 
vu  avec  quel  air  de  mouton  effarouché  il  a  résisté  à  la  tentation...  11 
m'a  rappelé  le  saint  Antoine  des  marionnettes. 

—  Enfant  terrible  I  grommela  le  curé  en  secouant  la  tête. 
Lorsque  le  chevalier  et  Gérard  sortirent  du  presbytère  :  —  Com- 
ment trouves-tu  cette  jeune  fille?  dit  M.  de  SeigneuIIes. 

—  Très  séduisante,  répondit  le  jeune  homme  encore  tout  rêveur, 
quel  joli  son  de  voix  et  quels  magnifiques  cheveux  blonds  I 

—  Blonds?  répéta  le  chevalier  en  s'arrêtant,  ai-je  la  berlue?  Il 
m'a  bien  semblé  qu'elle  était  brune. 

—  Blonde,  mon  père  I  avec  de  longues  boucles  soyeuses  qui  cou- 
vrent ses  épaules... 


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100  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

M.  de  Seigneulles  fronça  les  sourcils.  —  Sangrebleu  1  soyez  donc 
à  la  conversation  :  qui  vous  parle  de  cette  évalionnée  à  la  crinière 
flottante?  Il  s'agit  de  M"«  Grandfief. 

—  Ah  I  fit  Gérard,  je  l'ai  à  peine  remarquée. 

—  Eh  bien  !  quand  vous  aurez  l'honneur  de  vous  retrouver  avec 
elle,  ayez  la  bonté  de  la  regarder.  Je  l'ai  remarquée,  moi,  et  il  ne  me 
déplairait  pas  qu'elle  devint  ma  bru. 

Pendant  ce  temps,  la  jeune  fille  que  le  chevalier  traitait  à'éval- 
tonnée  quittait  à  son  tour  le  presbytère  et  regagnait  lentement  la 
rue  du  Tribel.  —  Quelles  prudes  que  ces  provinciales ,  songeait- 
elle,  et  quelle  idée  a  eue  papa  de  venu-  à  Juvignyl  —  Et,  tout  en 
maugréant,  elle  poussa  un  soupir;  les  causes  qui  avaient  amené  sa 
famille  en  province  lui  revenaient  tristement  à  l'esprit.  Son  père, 
ancien  professeur  de  physique  à  Saint-Louis,  avait  fait  de  nécessité 
vertu  eh  quittant  Paris,  où  la  vie  commençait  à  être  lourde  avec 
quatre  enfans  et  des  appointemens  modestes.  —  Et  songer,  pensait- 
elle,  qu'il  faudra  moisir  à  Juvigny,  et  devenir  peut-être  une  vieille 
fille  laide  et  parcheminée  comme  la  doyenne  des  congréganistes!.. 
Oh  I  non,  jamais  I  —  Au  même  instant,  Gérard,  qui  marchait  derrière 
son  père,  se  retourna,  reconnut  M"*  Leheyrard  et  la  salua  avant  de 
rentrer  à  la  maison.  —  Tiens!  se  dit  la  jeune  fille,  interrompant 
brusquement  ses  réflexions  mélancoliques,  notre  voisin  a  décidément 
bonne  mine...  Il  est  joli  garçon  et  n'a  pas  l'air  prétentieux  des  jeunes 
gens  de  la  ville.  Ma  conduite  avec  le  vicaire  a  dû  le  suffoquer.  — 
Elle  se  mit  à  rire  tout  haut  en  songeant  à  la  mine  effarée  de  l'abbé. 

Elle  franchit  le  seuil  de  la  maison  paternelle,  où  l'attendaient 
les  vulgaires  tracas  d'un  intérieur  peu  confortable  et  mal  ordonné. 
Outre  Hélène  et  Marins,  l'inspecteur  avait  deux  jeunes  enfans  :  une 
fillette  de  dix  ans  aux  cheveux  ébouriffés ,  aux  longues  jambes  mai- 
gres, que  le  poète  avait  plaisamment  surnommée  Tonton,  et  un 
garçon  d'une  douzaine  d'années.  Benjamin,  qui  passait  son  temps 
à  faire  l'école  buissonnière  et  ne  rentrait  au  logis  qu'avec  des  bosses 
au  front  et  des  vêtemens  en  lambeaux.  Tout  le  poids  de  la  surveil- 
lance et  de  l'entretien  de  ces  deux  bambins  indisciplinés  retombait 
sur  Hélène.  M"*  Laheyrard,  qui  avait  été  jolie  et  conservait  encore 
des  prétentions,  bien  qu'elle  frisât  la  cinquantaine,  était  sans  cesse 
affairée  et  remuante;  mais  son  activité  brouillonne  ne  profitait  guère 
au  bien-être  du  ménage.  Elle  perdait  toutes  ses  journées  à  discuter 
avec  les  fournisseurs,  à  se  quereller  avec  sa  servante,  à  gémir  sur  la 
cherté  des  vivres  et  le  peu  de  ressources  de  la  petite  ville.  Ce  soir-là, 
à  l'heure  du  repas,  ses  plaintes  étaient  encore  plus  verbeuses  et  plus 
amères  que  de  coutume  ;  elle  venait  de  renvoyer  sa  domestique,  et 
le  dîner  s'en  était  ressenti. 

—  Affreux  pays  I  s'écriait-elle  en  lançant  des  regards  courroucés 


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LE  MARIAGE  DE  61&RARD.  191 

vers  son  mari,  qui  mangeait  paisiblement  son  dessert,  on  nous  a 
bien  mal  traités  en  nous  envoyant  dans  cette  bourgade  ! 

—  Mais,  ma  bonne  amie,  répondit  M.  Laheyrard  en  secouant  les 
longs  cheveux  gris  qui  lui  retombaient  sur  le  cou,  rappelle  tes  sou- 
venirs; c'est  toi-même  qui  as  demandé  Juvigny  au  ministère. 

L'inspecteur  d'académie  parlait  lentement;  rien  qu'en  écoutant 
son  débit  scandé  et  légèrement  sentencieux,  on  devinait  le  vieux 
professeur  qui  a  trtoé  longtemps  dans  une  chaire  universitaire. 
Cette  parole  mesurée  avait  le  don  d'exaspérer  tout  particulièrement 
M"'  Laheyrard, 

—  Eh  oui  !  c'est  moi,  répliqua-t-elle  aigrement;  quand  tu  me  le 
répéteras  cinquante  fois!..  Je  me  suis  trompée  et  j'en  fais  pénitence. 
Le  pays  n'est  plus  reconnaissable;  la  ville  est  maussade,  et  quant 
aux  habitans,  parlons-en  !  Des  gens  vaniteux  et  mal  élevés.  Nous 
avons  fait  plus  de  quarante  visites,  et  c'est  à  peine  si  on  nous  en  a 
rendu  dix...  C'est  ta  faute  aussi,  monsieur  Laheyrard! 

—  Ma  faute  f  murmura  l'ancien  professeur,  puis-je  forcer  les  gens 
à  venir  chez  moi? 

—  Tu  n'as  pas  su  te  poser  à  Juvigny.  On  donne  des  dîners  par- 
tout; as-tu  seulement  tenté  une  démarche  pour  faire  inviter  ta 
femme  et  ta  fille  ? 

—  J'ai  pour  principe  de  ne  jamais  m'imposer,  répondit  le  brave 
homme,  c'est  de  la  cÛgnité. 

—  C'est  de  l'égoïsme  I  Dis-donc  que  tu  préfères  t'enfermer  avec 
tes  livres! 

M.  Laheyrard  releva  la  tète  et  fixa  un  instant  sur  sa  femme  ses 
yeux  intelligens  et  fatigués.  —  Mélanie,  dit-il  doucement,  tu  vas 
trop  loin.  Si  on  nous  néglige  à  Juvigny,  tu  devrais  te  rappeler  que 
c'est  peut-être  autant  ta  faute  que  la  mienne. 

M"*  Laheyrard  se  mordit  les  lèvres.  Cette  timide  allusion  à  l'his- 
toire de  sa  jeunesse  jeta  une  douche  froide  sur  son  excitation  ner- 
veuse. Marins  bourrai  sa  pipe  d'un  air  impatienté  et  alla  finir  sa 
soirée  dehors.  L'inspecteur,  pour  se  dérober  à  de  nouvelles  lamen- 
tations, se  réfugia  dans  le  jwxlîn.  Hélène  se  hâta  d'enlever  le  cou- 
vert et  courut  le  rejoindre  sous  les  arbres  du  verger. 

Seule  de  toute  la  famille,  elle  comprenait  M.  Laheyrard  et  l'ai- 
mait. Elle  le  voyair  tourmenté  par  les  folles  exigences  de  M"*  La- 
heyrard, tourné  en  ridicule  par  Marius,  à  peine  obéi  par  les  enfans, 
auxquels  on  n'avait  inculqué  ni  la  soumission  ni  le  respect.  Cepen- 
dant elle  le  sentait  bien  supérieur  comme  cœur  et  comme  esprit  au 
reste  de  la  famille,  et  elle  s'efforçait  de  lui  faire  oublier  toutes  ces 
petites  misères  domestiques  à  force  de  tendres  câlineries.  Elle  s'in- 
téressait à  ses  travaux;  lui ,  de  son  côté ,  l'encourageait  dans  ses 
études  de  peinture.  Quand  il  était  fatigué  de  ses  livres,  elle  l'égayait 


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102  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

de  ses  saillies  espiègles.  Pour  M.  Laheyrard,  au  milieu  de  ses  tra- 
cas administratifs,  la  galté  d'Hélène  était  comme  la  chanson  d'un 
rouge-gorge  pendant  une  maussade  journée  d'hiver.  Ce  soir-là,  ils 
se  promenèrent  longtemps,  bras  dessus  bras  dessous,  le  long  des 
allées  herbeuses  du  jardin;  puis  le  vieux  professeur  baisa  sa  fille  au 
front  et  regagna  son  cabinet  de  travail,  tandis  qu'Hélène  se  mettait 
à  la  recherche  des  enfans  afin  de  les  traîner  à  leur  dortoir. 

Quand  elle  redescendit,  lasse  des  criailleries  des  deux  marmots, 
M"*  Laheyrard,  qui  ne  pouvait  tenir  en  place,  était  sortie  pour  faire 
des  courses  en  ville.  Hélène  se  retira  dans  une  grande  pièce  con- 
tiguë  au  jardin,  dont  elle  avait  fait  son  atelier.  Des  études  étaient 
accrochées  au  mur;  dans  un  angle,  près  d'un  piano  chargé  de  mu- 
sique, se  dressait  un  chevalet;  sur  un  guéridon,  un  bouquet  de 
fleurs  des  champs  s'étalait  dans  un  pot  de  faïence.  La  première  chose 
qui  frappa  les  yeux  de  la  jeune  fille  fut  l'empreinte  des  cinq  petits 
doigts  de  Tonton  sur  la  toile  où  une  étude  était  fraîchement  ébau- 
chée. Hélène  frappa  du  pied  avec  colère.  —  Bicoque  de  maison  ! 
s'écria-t-elle, —  et,  en  proie  à  un  violent  accès  de  mauvaise  humeur, 
elle  alla  s'asseoir  sur  les  marches  de  pierre  qui  descendaient  vers  le 
jardin.  Là,  les  coudes  sur  les  genoux,  les  mains  enfoncées  dans  ses 
cheveux,  elle  promena  ses  regards  mélancoliques  sur  la  gorge  de 
Polval,  rougie  par  les  dernières  lueurs  du  crépuscule.  Juvigny  lui 
pesait.  Née  à  Paris  et  Parisienne  jusqu'au  fin  bout  de  ses  ongles 
roses,  elle  ne  pouvait  s'habituer  à  ce  calme  béat,  à  ces  horizons 
étroits,  à  ces  intérêts  mesquins  de  la  petite  ville.  La  vie  de  province 
lui  faisait  l'effet  d'une  visite  trop  prolongée  chez  des  gens  ennuyeux, 
dans  une  maison  sentant  le  moisi  et  le  renfermé.  Au  loin,  dans  le 
faubourg,  un  orgue  nasillard  jouait  un  air  qu'elle  se  souvint  d'avoir 
entendu  l'an  passé  dans  quelque  théâtre  du  boulevard.  Toutes  ses 
impressions  de  l'existence  parisienne  lui  revinrent  alors  à  la  file. 
Elle  se  rappela  son  balcon  au  quatrième  d'une  maison  de  la  rue 
d'Assas,  la  grille  du  Luxembourg,  le  jeu  de  paume  avec  ses  joueurs 
aux  casaques  blanches  et  rouges,  les  caisses  d'orangers  alignées  sur 
la  terrasse  où  les  bourgeois  du  quartier  et  les  étudians  se  prome- 
naient galment  à  l'heure  du  crépuscule.  Elle  gravit  en  imagination 
l'escalier  du  musée  et  revit  la  place  où  elle  s'installait  avec  son  che- 
valet et  son  carré  de  toile  cirée  pour  copier  le  Labourage  nivernais. 
Elle  avait  la  nostalgie  de  toutes,  ces  choses;  elle  aurait  donné  deux 
ans  de  sa  vie  pour  entendre  de  nouveau  la  clameur  des  gardiens 
criant  sous  les  grands  marronniers  :  «  On  va  fermer  I  »  Prise  d'un 
mouvement  d'irritation  et  de  révolte,  —  Oh  l  je  m'ennuie  trop  !  s'é- 
cria-t-elle avec  colère  en  étirant  ses  bras. 

—  Si  je  pouvais  du  moins  être  bon  à  vous  distraire  1  dit  derrière 
elle  une  voix  mordante  et  bien  timbrée. 


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LE  MARIAGE   DE   GERARD.  193 

Elle  tourna  languissamment  la  tête.  —  Ah  I  c'est  vous,  monsieur 
Finoêl,  bonsoir! 

—  J'avais  à  parler  service  avec  M.  Laheyrard,  il  m'a  dit  que  vous 
étiez  à  votre  atelier,  et  j'ai  pris  la  liberté  d'entrer...  Est-ce  que  je 
vous  dérange? 

—  Non  pas,  j'ai  mal  aux  nerfs,  voilà  tout...  Vous  êtes  le  bien- 
venu. 

Dans  la  pénombre  crépusculaire,  on  distinguait  confusément  la 
petite  taille  du  nouvel  arrivant  et  sa  tète  pâle  encadrée  de  longs  che- 
veux. Ses  grands  yeux  d'un  jaune  fauve,  ses  joues  maigres  et  ses 
lèvres  minces  avaient  cette  expression  à  la  fois  souffreteuse  et  spi- 
rituelle qui  est  l'indice  d'une  organisation  rachitique.  Francelin 
Finoêl  était  en  effet  affligé  d'une  déviation  de  l'épine  dorsale ,  et 
c'était  même  en  partie  à  cette  difformité  qu'il  devait  son  admission 
dans  l'intimité  de  la  famille  Laheyrard.  Son  emploi  de  secrétaire  de 
la  mairie  l'avait  mis  en  relation  avec  l'inspecteur  d'académie,  et, 
comme  il  était  obligeant,  agréable  causeur  et  bon  musicien,  M"**  La- 
heyrard, peu  gâtée  par  la  société  de  Juvigny,  avait  accueilli  fami- 
lièrement ce  visiteur  chétif  et  malingre,  qu'elle  regardait  comme  un 
garçon  sans  conséquence.  —  Comment  allez-vous  aujourd'hui  ?  re- 
prît Hélène  en  lui  tendant  une  main  qu'il  serra  avec  vivacité  dans 
ses  longs  doigts  amaigris.  —  Il  y  avait  dans  l'accent  et  le  geste  de  la 
jeune  fille  quelque  chose  d'amical  et  d'attendri.  Sa  bonté  native  la 
portait  à  se  montrer  affectueuse  pour  ce  petit  être  maladif  et  disgra- 
cié. Cette  familiarité  compatissante  surprenait  bien  des  gens,  et  ceux 
qui  connaissaient  mal  la  jeune  fille  étaient  portés  à  confondre  cette 
pitié  sympathique  avec  un  sentiment  plus  vif.  A  voir  les  yeux  subi- 
tement illuminés  de  Francelin  Finoêl,  on  eût  dit  qu'il  s'y  méprenait 
lui-même  et  s'abusait  sur  la  nature  des  démonstrations  cordiales  de 
M"*  Laheyrard. 

—  Je  vais  toujours  bien  dès  que  je  suis  ici,  répondit-il  d'une 
voix  caressante,  rien  que  le  contact  de  vos  mains  suffit  pour  me 
guérir. 

Elle  se  mit  à  rire  et  se  tourna  vers  lui  tout  en  allumant  les  bou- 
gies du  piano.  —  Voulez-vous,  dit-elle,  que  je  sois  complètement 
aimable,  permettez-moi  d'aller  me  rasseoir  sur  la  pierre  du  perron; 
le  frais  du  soir  me  détendra  les  nerfs. 

Sur  un  geste  du  jeune  homme,  elle  reprit  sans  façon  la  pose  dans 
laquelle  il  l'avait  trouvée  :  le  front  dans  les  mains  et  les  yeux  per- 
dus dans  le  vide.  Assis  sur  le  tabouret  du  piano,  Francelin  Finoêl 
la  dévorait  du  regard,  tandis  qu'elle  restait  silencieuse  et  comme 
enfoncée  dans  sa  rêverie, 

—  Mon  peu  de  cérémonie  ne  vous  choque  pas  trop?  reprit-elle; 

TOMB  m.  —  i874*  i3 


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19&  RETUE  DES  DEUX  MONDES, 

c'est  que,  voyez-vous,  j'ai  déjà  été  aujourd'hui  un  objet  de  scandale 
au  presbytère,  et  je  ne  voudrais  pas  recommencer  ce  soir.  A  pro- 
pos, il  y  avait  chez  l'abbé  VoUand  un  de  nos  jeunes  voisins,  M.  de 
Seigneulles;  le  connaissez-vous? 

—  Fort  peu,  mais  assez  pour  ne  pas  l'aimer. 

—  Pourquoi?  Il  a  une  figure  expressive,  le  regard  fier,  là  barbe 
noire,  et  avec  cela  il  rougit  comme  une  pensionnaire.  La  timidité 
sied  aux  bruns  comme  les  fleurs  aux  grands  arbres. 

—  Gérard  de  Seigneulles,  poursuivit  dédaigneusement  Finoël, 
est  un  de  ces  jolis  garçons  qui  sont  venus  au  monde  avec  des 
gants...  Cerveaux  bornés  et  vaniteux,  plantes  de  luxe  brillantes 
et  inutiles... 

Hélène  lui  coupa  la  parole.  —  J'aime  les  fleurs  qui  né  servent  à 
rien,  s'écria-t-elle  d*un  petit  ton  décidé,  j'aime  tout  ce  qui  est  co- 
loré et  lumineux  I 

La  soirée  était  chaude ,  et  des  papillons  venus  du  jardin  tour- 
noyaient autour  des  bougies.  —  Eux  aussi  I  répliqua  ironiquement 
le  petit  bossu  en  montrant  les  insectes  qui  se  grillaient  à  la  flamme. 

—  Vous  êtes  sentencieux  ce  soir,  M.  Finoël.  —  Hélène  se  leva, 
passa  devant  lui  et  se  mit  au  piano.  —  Chantez-moi  quelque  chose, 
cela  dissipera  nos  idées  noires. 

Elle  frappa  quelques  accords  et  indiqua  du  doigt  à  Finoél  la 
partition  de  Don  Juan  ouverte  à  l'endroit  de  la  Sérénade.  Francelin 
obéît  et  commença.  Il  avait  une  voix  merveilleusement  pure  et  vi- 
brante; les  sons,  en  s' échappant  de  ses  lèvres,  donnaient  la  sen- 
sation d'une  musique  trop  idéale  pour  être  humaine;  on  eût  dit 
une  âme  qui  chantait.  Tout  en  accompagnant,  Hélène  subissait  le 
charme  de  cette  voix  étrange  et  pénétrante.  Quand  l'air  fut  fini , 
elle  se  retourna  et  vit  le  regard  profond  du  bossu  fixé  sur  elle  avec 
une  intensité  embarrassante. 

—  Que  vous  avez  de  beaux  cheveux  1  murmura-t-il  sourdement. 

—  Vous  trouvez?  fit-elle  en  passant  ses  doigts  dans  les  boucles 
annelées  avec  un  geste  de  coquetterie  naïve,  bahl  à  quoi  cela  me 
sert-il?  Il  faudra  les  enfouir  un  de  ces  matins  dans  une  affreuse  ré- 
sille et  devenir  institutrice  au  fond  de  quelque  pensionnat  maus- 
sade. 

—  Quelle  plaisanterie  I  dit  Finoël  en  haussant  les  épaules. 

—  Je  ne  plaisante  pas;  nous  sommes  pauvres,  je  suis  une  fille 
sans  dot,  et  il  faudra  que  je  gagne  mon  pain.  Gouvernante  ou  sous- 
maltresse,  voilà  mon  lot;  cela  vaut  encore  mieux  que  de  sécher  sur 
pied  dans  ce  trou  de  Juvigny. 

—  Vous  n'êtes  pas  de  celles  qu'on  laisse  sécher!  réplîqua-t-il  en 
s'animant;  n'avez-vous  donc  paa  d'ambition?  Belle  et  richement 
douée  comme  vous  l'êtes,  n'avez-vous  jamais  rêvé  un  intérieur,  des 

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LE  MâRUGE  DB  GERARD.  165 

enfans,  un  mari  heureux  de  faire  de  vous  la  reine  de  cette  petite 
ville,  que  vous  méprisez  trop? 

Elle  secoua  la  tète,  —  Bourgeoise  en  province,  non,  je  n*ai  pas 
la  bosse...  t 

Elle  n'eut  pas  plus  tôt  lâché  ce  dernier  mot  qu'elle  remarqua  une 
amère  expression  sur  la  figure  de  Finoël,  et  s'aperçut  qu'elle  venait 
de  dire  une  sottise.  En  un  instant,  ses  clairs  yeux  bruns  devin- 
rent humides.  Vexée  de  son  étourderie,  désolée  d'avoir  pu  blesser 
le  jeune  homme,  Hélène  lui  tendit  la  main  avec  vivacité.  —  Je  vou- 
lais dire,  reprit-elle  confuse,  que  j'ai  trop  mauvais  caractère  pour 
faire  une  bonne  femme  d'intérieur. 

Les  pommettes  du  bossu  s'étaient  colorées  d'une  légère  rougeur. 
—  J'ai  compris,  —  fit-il  tristement;  puis,  retenant  la  main  d'Hé- 
lène dans  les  siennes  avec  une  insistance  passionnée  :  —  Vous  me 
croyez  votre  ami,  n'est-ce  pas?  s'écria-t-il;  eh  bien  1  promettez-moi 
de  ne  prendre  aucune  résolution  extrême  avant  de  m'en  parler... 
Jurez-le-moi  1 

Elle  le  regarda  avec  étonnement.  —  Je  vous  le  promets  1  dit-elle 
un  peu  effrayée;  la,  ètes-vous  content? 

—  Merci!  murmura-t-il  en  rendant  la  liberté  à  la  main  de  la 
jeune  fille. 

Sur  ces  entrefaites.  M"'  Laheyrard,  revenue  de  ses  courses  à  la 
ville  basse,  entra  dans  l'atelier.  Dix  heures  venaient  de  sonner. 
Finoël  prit  congé  de  ces  dames  et  regagna  son  logis. 

Il  habitait  une  maison  d'assez  pauvre  apparence,  située  à  mi- 
côte,  à  quelques  pas  du  vieux  collège.  On  tisserand  en  occupait  les 
caves  et  le  rez-de-chaussée;  les  pièces  du  premier  étage  étaient 
louées  en  garni  à  de  petits  employés  ou  à  des  ouvrières.  Francelin 
remonta  dans  sa  modeste  chambre  encombrée  de  paperasses,  et,  ne 
se  sentant  pas  en  humeur  de  dormir,  alla  s'accouder  à  la  fenêtre, 
ouverte  sur  les  jardins  et  le  petit  bois  du  collège. 

fVancelin  était  enfant  naturel  ;  sa  mère,  lessiveuse  et  journalière 
de  son  métier,  était  morte  à  la  peine  six  ans  auparavant.  Élevé 
.  en  qualité  de  boursier  dans  ce  même  collège  dont  les  arbres  ombra- 
geaient sa  croisée,  il  y  avait  fait  de  bonnes  études,  et  à  force  de  vo- 
lonté il  était  parvenu  à  sortir  du  milieu  misérable  dans  lequel  il  avait 
passé  son  enfance.  Degré  par  degré,  il  avait  grimpé  jusqu'à  mi- 
chemin  de  l'échelle  sociale  de  Juvigny.  Â  vingt-cinq  ans,  il  menait  la 
mairie  de  la  petite  ville  en  qualité  de  secrétaire;  c'était  un  résultat, 
mais  bien  mince  encore  aux  yeux  d'un  garçon  tenace  et  ambitieux 
comme  Finoël.  Le  fils  de  la  lessiveuse  rêvait  d'être  admis  sur  un 
pied  d'égalité  dans  les  salons  des  riches  fabricans  et  des  hauts  fonc^ 
tionnaures  de  Juvigny.  Son  talent  de  musicien  lui  avait  déjà  ouvert 
la  porte  de  quelques  familles;  mais  d'autres  maisons,  et  des  pluB 


LJiyiLi^eu  uy   ■ 


gle 


196  fiJiYUE  DES  DEUX  MONDES. 

aristocratiques,  lui  restaient  obstinément  fermées.  Depuis  l'arrivée 
des  Labeyrard,  son  ambition  avsit  reçu  un  coup  d'éperon  violent. 
Ébloui  par  la  beauté  d'Hélène,  grisé  par  sa  grâce  familière  et  ses 
façons  affectueuses,  il  marchait  depuis  lors  au  milieu  d'un  mirage 
et  ne  pensait  plus  qu'St  devenir  le  mari  de  M"'  Labeyrard. 

—  Pourquoi  pas?  se  disait-il  ce  soir-là  en  écoutant  le  lic-tac  des 
métiers  de  tisserand  épars  dans  le  faubourg,  Hélène  est  pauvre  et 
ne  trouvera  pas  facilement  à  se  marier;  moi,  comme  esprit  et  comme 
volonté,  je  suis  supérieur  à  tous  les  jeunes  gens  d'ici.  Avec  elle 
pour  femme,  je  me  sentirais  de  force  à  remuer  tout  le  petit  monde 
de  Juvigny  et  à  grimper  sur  le  dos  de  tous  ces  gens-là  pour  atteindre 
mon  but.  Je  pourrais  me  faire  nonmier  conseiller  municipal,  sup- 
planter le  maire  qui  est  une  nullité,  et,  qui  sait?  par  ce  temps  de 
suffrage  universel,  arriver  jusqu'à  la  députation... 

Un  bruit  frais  de  plantes  mouillées  et  le  glou-glou  d'une  carafe 
sur  le  rebord  de  la  fenêtre  voisine  le  rappelèrent  à  la  réalité  et  lui 
firent  faire  un  brusque  mouvement  de  retraite.  Au  même  instant, 
\me  voix  de  jeune  fille  se  mit  à  fredonner,  une  tète  se  pencha,  et, 
à  la  lueur  de  la  lune  naissante,  la  figure  rusée  de  la  petite  Reine  se 
montra  entre  deux  pots  de  balsamines.  —  Étes-vous  rentré,  Fran- 
celin?  demanda  la  couturière. 

Reine  Lecomte  était  la  nièce  du  tisserand  du  rez-de-chaussée; 
tout  enfant  elle  avait  joué  avec  Finoël,  et  ils  s'étaient  tutoyés  pen- 
dant longtemps.  Elle  aussi,  depuis  trois  ou  quatre  ans,  choyait  un 
rêve  :  c'était  de  devenir  une  dame  et  de  porter  chapeau.  Pour  en 
arriver  là,  il  suiBssdt  d'épouser  Francelin,  et  à  son  tour  l'ambitieuse 
grisette  se  disait  :  —  Pourquoi  pas? 

Comme  le  jeune  homme  se  tenait  coi,  elle  renouvela  sa  question. 

—  Oui,  répliqua  sèchement  Finoël,  mécontent  d'être  dérangé,  je 
rentre  à  l'instant,  et  je  vais  me  coucher. 

—  Vous  êtes  bien  fier  depuis  que  vous  fréquentez  vos  belles 
dames  de  la  ville  haute  I  Ces  Parisiennes  vous  feront  perdre  la  tète, 
mon  pauvre  Francelin. 

—  Vous  m'obligerez  en  laissant  ces  dames  en  paix,  dit  Finoël 
avec  humeur,  bonsoir  I 

—  Patience  1  murmura  la  petite  Reine ,  qui  voulait  avoir  le  der- 
nier mot,  «  qui  va  chercher  de  la  laine  revient  tondu,  »  et  vous  le 
serez  à  ras,  mon  bel  agneau  bêlant. 

Finoël  referma  violemment  sa  fenêtre  et  s'alla  coucher  furieux. 

IV. 

Satisfait  de  sa  première  entrevue  avec  M"*  Grandfief,  M.  de  Sei- 
gneulles  s'était  décidé  à  mener  rondement  cette  importante  affaire 

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LE  MARU6E  D£  Cl^RAKD.  197 

du  mariage  de  Gérard.  Sur  sa  demande,  l'abbé  Volland  et  H*"*  de 
Travanette  avaient  sondé  le  ménage  Grandfief ,  et,  leurs  démarches 
ayant  été  accueillies  favorablement,  le  chevalier  avait  chargé  son 
notaire  de  résoudre  les  questions  d'intérêt.  En  homme  sage,  il  esti- 
mait qu'il  ne  fallait  point  mêler  les  discussions  d'argent  aux  affaires 
de  sentiment.  Quand  les  apports  respectifs  furent  bien  établis,  H.  de 
Seîgneulles  se  mit  directement  en  relation  avec  M.  et  M"*  Grandfief, 
et  il  fut  convenu  que  Gérard  serait  autorisé  à  faire  sa  cour  à  la  jeune 
fille.  Le  vieux  gentilhomme  désirait  que  son  fils  fût  agréé  comme 
un  homme  aimable  avant  d'être  imposé  comme  un  mari.  Le  mariage 
ne  devait  être  divulgué  que  lorsque  les  deux  jeunes  gens  se  seraient 
mis  d'accord,  et  M"*  Grandfief,  sûre  de  l'obéissance  de  sa  fille,  con- 
vaincue d'ailleurs  de  l'attrait  irrésistible  de  la  beauté  de  Geor- 
gette,  accepta  cette  condition,  bien  qu'elle  lui  parût  ridiculement  ro- 
manesque. 

Donc  deux  fois  par  semaine  Gérard  alla  passer  l'après-midi  dans 
la  maison  de  Salvanches ,  située  à  l'extrémité  de  la  promenade  des 
Saules,  au  milieu  d'un  grand  parc  que  l'Omain  baigne  de  ses  eaux 
bruyantes  et  poissonneuses.  Le  jeune  homme  s'y  rendait,  tantôt 
accompagné  par  son  père,  tantôt  chaperonné  par  M">*  de  Travanette 
ou  l'abbé  Volland.  Ces  entrevues  cérémonieuses  se  passaient  d'une 
façon  fort  maussade.  Exécutant  strictement  le  programme  imposé 
par  sa  mère.  M"*  Georgette,  droite  sur  sa  chaise,  le  nez  en  l'air  et 
les  yeux  baissés,  ne  se  mêlait  à  la  conversation  qu'avec  une  sage 
retenue.  Si  Gérard  lui  adressait  la  parole,  elle  soulevait  lentement 
ses  paupières  frangées  de  longs  cils  et  regardait  d'abord  H"**  Grand- 
fief, comme  pour  chercher  une  réponse  dans  les  yeux  maternels* 
Quand  elle  se  décidait  à  parler,  elle  semblait  presque  réciter  une 
leçon.  Elle  était  jolie,  et  bien  que  ses  gros  yeux  noirs  eussent  plus 
d'éclat  que  de  profondeur,  son  nez  retroussé,  ses  joues  fraîches,  sa 
bouche  mignonne,  lui  donnaient  une  certaine  grâce  piquante  et  sen- 
suelle; mais  elle  avait  l'esprit  étroit  et  peu  cultivé,  dans  la  ville  ses 
naïvetés  étaient  devenues  proverbiales,  et  son  babillage  frivole, 
tout  rempli  de  détails  de  toilette,  n'était  pas  fait  pour  mettre  Gérard 
en  verve.  Le  jeune  homme  avait  une  de  ces  natures  réservées  qui 
ne  s'épanouissent  pleinement  que  dans  des  milieux  réchauffans  et 
sympathiques.  Aussi  demeuraitr41  froid  et  taciturne,  laissant  tout 
le  poids  de  la  conversation  à  l'abbé  ou  à  M"**  de  Travanette.  Ces  vi- 
sites périodiques  à  Salvanches  lui  paraissaient  de  lourdes  corvées; 
il  en  revenait  chaque  fois  somnolent,  las  et  mélancolique. 

Un  soir  d'août,  après  une  de  ces  stations  chez  les  Grandfief,  il 
rentrait  tout  morose  à  la  maison.  Ayant  pris  par  les  vignes,  il  gra- 
vissait le  sentier  mitoyen  entre  la  propriété  de  son  père  et  celle  du 

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198  RETHE  DES  PEUX  MONDES. 

voisin,  qamd  des  éclats  de  voix  et  des  cris  joyeux  lui  firent  relever 
la  tête.  II  aperçut  deux  enfans  qui  traînaient  une  échelle  et  qui  à  son 
approche  disparurent  derrière  les  massifs  de  la  terrasse.  —  Tonton  I 
Benjamin  I  voulez-vous  bien  rapporter  l'échelle?  cria  une  voix  argen- 
tine et  aérienne.  —  De  triomphans  éclats  de  rire  répondirent  seuls  à 
cette  sommation. —  Mécbans  gamins  I  continua  la  voix  mystérieuse. 

Dans  le  verger  voisin,  le  feuillage  d'un  vigoureux  prunier  s'agita 
tout  à  coup,  et  Gérard  y  découvrit,  assise  entre  deux  maîtresses 
branches,  tenant  d'une  main  un  gros  morceau  de  pain  et  de  l'autre 
cueillant  des  reines*-claudes,  M"''  Hélène  Laheyrard.  Elle  était  char- 
mante ainsi,  tôte  nue,  cheveux  au  vent,  avec  une  légère  teinte  roçe 
sur  ses  traits  animés  et  un  éclair  dans  ses  grands  yeux.  Les  rayons 
épars  dans  la  fouillée  promenaient  alternativement  sur  son  cou  et 
sur  sa  figure  de  rapides  touches  d'ombre  et  de  lumière;  un  léger 
vent  qui  agitait  l'ourlet  de  sa  robe  découvrait  deux  mignonnes  bot- 
tines et  môme  parfois  la  naissance  de  deux  jambes  aux  attaches 
menues.  A  la  vue  de  Gérard,  Hélène,  avec  un  joli  geste  à  la  fois 
chaste  et  coquet,  ramena  sur  ses  pieds  les  plis  flottans  de  sa  jupe 
de  toile;  puis,  ses  regards  rencontrant  ceux  du  jeune  de  SeigneuUes, 
elle  ne  put  s'empêcher  de  rire. 

•^  Mademoiselle,  dit  Gérard  en  la  saluant,  permettez-moi  d'aller 
chercher  une  échelle. 

•—  Ne  vous  donnez  pas  cette  peine,  monsieur,  répondit-elle;  les 
enfans  reviendront  d'eux-mêmes  dès  qu'ils  s'apercevront  que  leur 
niche  ne  m'a  pas  émue. 

Gérard  la  trouvait  merveilleusement  belle  dans  cet  encadrement 
de  feuilles  vertes.  Cette  rayonnante  manifestation  de  la  beauté  fé- 
minine eut  pour  premier  effet  de  vaincre  sa  réserve  et  sa  timidité. 
—  Laissez-moi  du  moins,  reprit*il,  vous  tenir  compagnie  jusqu'à  ce 
que  Tonton  ait  rapporté  l'échelle. 

Il  tremblait  que  sa  requête  ne  fût  mal  accueillie;  mais  Hélène  eut 
Fair  de  la  trouver  toute  naturelle.  —  Volontiers,  fit-elle.  D'ailleurs, 
puisque  nous  sommes  voisins,  je  tiens  à  me  réhabiliter  dans  votre 
esprit.  Voilà  la  seconde  fois  que  je  vous  scandalise,  et  c'était  déjà 
trop  de  la  grappe  de  groseille*. • 

Le  jeune  homme  voulut  protester.  —  Voyez-vous,  continua-t-elle 
en  l'interrompant  familièrement,  il  ne  faut  pas  méjuger  sur  mes 
étourderies,  et  si  mon  frère  Marins  était  ici,  il  vous  dirait  que  je 
suis  une  fille  sérieuse,  bien  qu'un  peu  toquée. 

A  ce  dernier  mot,  Gérard  ouvrit  de  grands  yeux.  —  Je  veux  dire 
un  peu  folle,  reprit-elle  en  riant.  Ah  1  je  ne  suis  pas  une  demoi- 
selle bien  élevée  et  bien  sage  comme  Georgette  Grandfiefl..  Vous 
la  connaissez,  je  crois?..  Si  sa  mère  la  surprenait,  perdiée  comme 

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LE  MARU6E  DE  GÉRARD.  109 

moi  sur  un  pruuier,  quelle  sermormadel  Je  l'entends  d'ici  dire  :  Fi 
donci  mademoiselle! 

Elle  roulait  de  gros  yeux,  pinçait  les  lèvres  et  mimait  le  ton  sen- 
tencieux de  la  dame  avec  une  drôlerie  si  comique  que  Gérard  ne  put 
retenir  un  éclat  de  rirot  —  Vous  avez,  s'écria-t-il,  un  joli  talent 
d'imitation. 

^  Je  possède  comme  cela  un  lot  de  jolis  talens  qui  me  font  passer 
pour  une  fille  mal  élevée.  ••  J'essaie  parfois  de  mettre  en  cage  mes 
espiègleries,  mais  j'oublie  de  fermer  la  porte,  et  prrroul.,  les  mau- 
dits oiseaux  reprennent  leur  volée.  Au  rebours  de  bien  des  gens, 
chez  moi  le  premier  mouvement  est  toujours  détestable,  mais  le  se-^ 
cond  est  très  bon,  je  vous  assure. 

—  J'en  suis  certain,  s'écria  Gérard,  charmé.  —  Appuyé  à  la  bar- 
rière du  verger,  il  admirait  Hélène  avec  un  réel  enthousiasme.  L'une 
des  mains  de  la  jeune  fille  allait  et  venait  dans  le  feuillage  en  quête 
des  reines^laudes  dont  l'épiderme  rosé,  déjà  fendu  par  la  matu» 
rite,  laissait  voir  les  chairs  juteuses  et  dorées.  Elle  les  croquait  avec 
des  mines  friandes  en  passant,  comme  une  chatte,  le  fin  bout  de 
sa  langue  sur  ses  lèvres  humides,  ou  bien  elle  mordait  sans  façon 
dans  son  croûton  de  pain.  Le  soleil  faisait  étinceler  l'émail  de  ses 
petites  dents,  et  parfois  aussi  les  frais  contours  de  ses  bras  blancs 
BOUS  l'ampleur  des  manches.  Gérard,  ébloui,  se  sentait  métamor<- 
phosé  et  découvrait  au  fond  de  lui  des  audaces  dont  il  ne  s'était  ja-» 
mais  douté.  Troublé  par  ces  émotions  subites,  qui  lui  montaient  à 
la  tète  comme  la  mousse  capiteuse  du  vin  nouveau,  il  était  tenté  de 
crier  à  la  jeune  fille  :  —  C'est  fait  de  moi  I  vous  êtes  trop  adorable- 
ment  belle I.»  —  Ses  yeux  du  moins  le  lui  disaient;  quant  à  ses 
lèvres,  elles  s'agitaient  pour  parler,  mais  ne  savaient  ou  n'osaient 
rien  exprimer.  A  la  fin,  elles  se  desserrèrent.  —  Oui,  répéta-t-il, 
je  suis  certain  que  vous  êtes  bonne  autant  que  belle,  bonne  comme 
tout  ce  qui  est  franc  et  spontané  :  les  fleurs  et  le  soleil  I 

-^  Pas  de  complimensl  répliqua  Hélène  d'un  ton  décidé;  d'abord 
votre  comparaison  ne  vaut  rien.  Le  soleil  n'est  pas  toujours  bon,  et 
celui  de  ce  soir  est  en  train  de  me  rôtir  si  bien  les  épaules  que  je 
n'oserai  plus  les  montrer  au  prochain  bal  de  H""*  Grandfief,...  car 
vous  savez  qu'on  danse  à  Salvanches...  Vous  aimez  la  danse,  je 
crois?  ajouta-t-elle  en  lui  lançant  un  regard  malicieux. 

A  cette  allusion  à  l'aventure  du  bal  des  Saules,  Gérard  rougit  et 
balbutia.  —  Moi,  continua  Hélène,  je  ferais  cinq  lieues  à  pied,  par 
la  pluie,  pour  danser  un  quadrille.  Aussi,  comme  j'ai  horreur  de 
rester  sur  ma  chaise,  j'ai  tenu  ce  soir  à  me  montrer  sous  mes  moins 
mauvais  côtés,  afin  que  vous  n'ayez. pas  honte  de  m'inviter  jeudi. 

Elle  fut  interrompue  par  une  voix  retentissante  qui  criait  :  —  Ne 
t'impatiente  pas,  Hélène,  je  t'apporte  TécheUe  de  la  délivrance! 


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200  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

Marius  Laheyrard  déboucha  d'un  massif  de  noisetiers  en  traînant 
l'échelle  volée  par  les  enfans;  au  même  moment,  il  aperçut  Gérard  : 

—  Par  Zeus!  s'écria-t-il,  c'est  mon  danseur  aux  gants  noirs...  Tu 
connais  donc  M.  de  Seigneulles,  sournoise? 

Gérard  expliqua  le  hasard  de  la  rencontre,  tandis  qu'Hélène  po- 
sait ses  pieds  sur  les  premiers  échelons.  Elle  rassembla  ses  jupes, 
sauta  sur  le  gazon,  et  alla  se  suspendre  au  bras  de  son  frère.  Le 
jeune  de  Seigneulles  saluait  déjà  pour  prendre  congé,  quand  Ma- 
rius le  retînt  par  le  bras.  —  Non  pas,  s*écria-t-il  impétueusement, 
vous  avez  mis  le  pied  sur  notre  domaine,  et  nous  vous  gardons... 
il  y  à  aujourd'hui  un  rôti  passable,  et  vous  allez  dîner  avec  nous. 

Gérard  voulait  refuser,  mais  Hélène  se  tourna  vers  lui  et  réitéra 
gaîment  l'invitation;  il  se  sentit  séduit,  et  se  laissa  entraîner  jus- 
qu'au logis  de  l'inspecteur,  où  Marius  le  présenta  à  sa  mère.  M»«  La- 
heyrard parut  très  fière  du  nouvel  ami  de  son  fils,  et  l'ancien  pro- 
fesseur fit  à  son  jeune  voisin  un  accueil  à  la  fois  grave  et  bienveillant 
qui  le  mit  tout  de  suite  à  l'aise.  Le  dîner  fut  cette  fois  présentable; 
les  enfans  étaient  sages,  la  nappe  était  blanche,  et  le  rôti  cuit  à 
point.  Mis  en  galté  par  là  bonne  chère  et  la  présence  d'un  étranger, 
Marius  en  profita  pour  exposer  ses  théories  les  plus  excentriques. 
Hélène  riait  aux  éclats,  et  parfois,  quand  les  charges  du  jeune  poète 
dépassaient  la  mesure,  le  silencieux  M.  Laheyrard  se  contentait  de 
hausser  les  épaules  et  de  s'écrier  avec  un  doux  accent  de  reproche  : 

—  Marius,  mon  ami,  tu  me  compromets  I  —  ce  qui  avait  inévita- 
blement pour  effet  de  déterminer  une  plus  formidable  explosion  de 
pétards  subversifs,  destinés  à  mystifier  le  bonhomme. 

Dans  cette  atmosphère  de  bonne  humeur,  ayant  devant  les  yeux 
le  sourire  étincelant  et  le  regard  rieur  d'Hélène,  Gérard  se  dégour- 
dissait peu  à  peu.  Il  se  faisait  à  lui-môme  l'effet  d'une  feuille  de 
thé  toute  recroquevillée  avant  de  tomber  dans  la  théière,  et  qui 
sous  l'influence  de  l'eau  chaude  se  détend,  se  déplie,  reprend  sa 
forme  naturelle  et  donne  tout  son  parfum.  Quand  on  servit  le  café, 
il  se  sentait  déjà  un  autre  homme.  Il  était  devenu  bavard  et  ex- 
pansif.  Il  conta  son  enfance  solitaire  dans  la  vieille  maison  de  la 
ville  haute,  soii  adolescence  cloîtrée  chez  les  jésuites  de  Metz,  ses 
études  de  droit  à  Nancy  avec  l'antique  douairière  pour  chaperon... 
Hélène  se  mit  à  rire. —  Mais  c'est  im  père  farouche  que  le  vôtre,  et 
j'ai  dû  le  choquer  terriblement  l'autre  jour  au  presbytère!..  Ah!  ce 
n'est  pas  notre  papa,  à  nous,  qui  aurait  de  ces  duretés-là,  s'écria- 
t-elle  en  câlinant  M.  Laheyrard. 

—  Oui,  murmura  le  vieux  professeur,  moi,  on  me  mène  par  le 
bout  du  nez! 

—  Si  bien,  continua  l'espiègle  jeune  fille  en  prenant  le  nez  de 
son  père  entre  ses  doigt?  efiilés,  si  bien  que  son  nez  s'en  est  al- 

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LE  MARU6E   DE   GÉRARD.  ^01 

longé;  mais  aussi  on  aime  bien  son  père  I  reprit-^Ue  en  frottant  sa 
joue  satinée  contre  la  barbe  déjà  longue  du  savant.  —  Elle  eut  un 
subit  élan  de  tendresse;  le  père  et  la  fille  s'embrassèrent  avec  efiii- 
sion,  tandis  que  Gérard  ému  admirait  le  groupe  charmant  formé 
par  le  vieillard  aux  longs  cheveux  gris  et  la  blonde  enfant.  Un  pied 
en  l'air  soulevant  Tourlet  de  la  robe,  Tautre  à  peine  posé  sur  la 
pointe,  Hélène  avait  passé  ses  bras  autour  du  cou  de  son  père  et  ne 
voulait  pas  le  désemprisonner. 

A  la  fin,  M.  Laheyrard  se  dégagea  et  rentra  dans  son  cabinet  de 
travail.  M"*  Laheyrard  était  allée  coucher  les  enfans,  Marius  fumait 
dans  le  jardin;  Hélène  et  Gérard  restèrent  seuls  près  du  perron,  au 
pied  d'un  grand  mûrier  noir,  qui  semait  sur  eux  des  baies  purpu- 
rines. Le  crépuscule  était  arrivé,  les  grillons  chantaient,  des  sphinx 
de  vigne  bourdonnaient  autour  des  phlox  en  fleurs.  Hélène  s'appro- 
cha des  touffes  lilas  et  parvint  à  enfermer  dans  ses  mains  un  des 
sphinx  qui  rôdaient  autour  des  thyrses  fleuris;  puis,  revenant  près  de 
Gérard,  elle  écarta  les  doigts  à  demi  pour  lui  montrer  l'insecte  qui 
faisait  faire  le  moulinet  à  ses  ailes  roses  et  grises.  —  N'est-ce  pas, 
dit-elle,  qu'il  est  étrange  avec  sa  tête  pointue  et  ses  gros  yeux  bril- 
lans  comme  des  diamans  noirs?.. 

Gérard,  afin  de  mieux  voir,  avait  pris  les  doigts  d'Hélène  entre 
les  siens  et  les  tenait  presque  au  niveau  de  ses  lèvres.  M"«  Lahey- 
rard sentait  sur  ses  mains  le  souffle  du  jeune  homme.  —  Quelle 
jolie  nuance  ont  ses  ailes  !  murmura-t-il. 

—  Je  voudrais  avoir  une  robe  de  ce  rose-là!  s'écria  Hélène,  j'ai 
envie  de  l'emprisonner  sous  un  verre  pour  le  peindre  demain. 

—  Non,  répondit  Gérard,  soyez  généreuse...  Il  a  si  longtemps 
vécu  cloîtré  dans  la  maussade  prison  de  sa  chrysalide  ! 

—  Comme  vous!  fit  étourdiment  la  jeune  fille. 

—  Oui,  comme  moi,  répliqua-t-il  gatment,  cette  nuit  est  peut- 
être  sa  seule  nuit  de  fête,  ne  la  lui  prenez  pas. 

— i  Bien  parlé,  dit  Hélène,  va  donc,  bohémien,  reprends  ta  liberté 
et  dépense-la  joyeusement. 

Elle  ouvrit  ses  mains,  et  le  sphinx  s'enfuit  en  bourdonnant.  Gé- 
rard demeurait  pensif.  Peut-être  songeait-il  qu'entre  lui  et  le  papil- 
lon l'analogie  s'arrêtait  là;  tandis  que  le  sphinx  reprenait  son  libre 
essor  vers  les  phlox  humides,  le  cœur  de  Gérard  restsdt  conune  otage 
dans  les  petites  mains  d'Hélène.  Quand  il  rentra  chez  son  père,  il 
lui  sembla  qu'une  métamorphose  s'était  opérée  dans  toute  sa  per- 
sonne; en  lui  blanchissait  une  aube  obscure,  pareille  à  cette  lueur 
diffiise  qui.se  répand  au-dessus  des  bois  au  moment  où  la  lune  va 
se  lever. 

A  partir  de  cette  jsoirée,  il  retourna  plus  d'une  fois  chez  Marius  La- 

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202  RETUB  DES  PJSCX  MONDES. 

beyrard.  A  Taide  d'une  subtile  capitulation  de  conscience,  il  regar- 
dait ces  visites,  ignorées  de  son  père,  comme  une  compensation  de 
l'ennui  qu'il  éprouvait  à  Salvanches.  Il  ne  se  considérait  pas  conune 
engagé  sérieusement  avec  M"*  Georgette;  il  allait  cbez  les  Grandûef 
pour  ne  pas  désobéir  à  M.  de  SeigneuUes,  mais  après  avoir  accompli 
ce  devoir  fastidieux  il  s'en  récompensait  par  une  fugue  cbez  les  La* 
beyrard,  où  on  l'accueillait  avec  cette  familiarité  naturelle  aux  Pari- 
siens, habitués  aux  relations  rapidement  nouées,  M""^  Labeyrard  lui 
reprochait  de  ne  pas  venir  plus  souvent,  et  Hélène  le  traitait  en  ami. 

Elle  se  sentait  curieusement  attirée  vers  ce  jeune  bomme  réservé 
et  cependant  expansif  à  ses  heures,  timide  et  enthousiaste,  à  Tes* 
prit  cultivé  et  pourtant  naïf,  auquel  l'éducation  provinciale  doimait 
le  charme  et  la  verdeur  d'un  fruit  sauvage.  Peu  à  peu  elle  l'intro- 
duisait dans  son  intimité,  lui  montrait  ses  dessins,  lui  faisait  de  la 
musique  et  lui  parlait  de  Paris,  qu'il  n'avait  jamais  vu*  La  conver- 
sation d'Hélène,  spirituelle  et  vagabonde,  tantôt  émue  et  tantôt 
railleuse,  émaillée  de  mots  étranges  empruntés  au  langage  des  ate- 
liers, découvrait  à  Gérard  des  horizons  inconnus  et  attirans.  Près 
d'elle,  il  se  trouvait  ignorant  comme  une  carpe,  et  cependant  il  se 
sentait  plus  à  l'aise  et  plus  éloquent  que  partout  ailleurs.  La  jeune 
fille  lui  donnait  un  aplomb  et  une  confiance  dont  il  ne  s'était  jamais 
cru  capable.  Entre  eux,  du  reste,  pas  un  seul  mot  d'amour,  pas 
même  un  grain  de  cette  menue  galant^ie  qui  est  devenue  presque 
une  monnaie  banale  dans  les  conversations  mondaines  ;  salement 
parfois  de  longs  silences  inquiétans,  un  contact  doucement  prolongé 
de  deux  mains  tournant  un  feuillet  de  musique,  une  fleur  cueillie  et 
donnée  au  moment  du  départ...  Ce  n'était  rien  et  c'était  exquis.  Le 
meilleur  de  ranu)ur  est  dans  ces  muets  commencemens,  et  Gérard 
savourait  délicieusement  cet  andante  de  la  symphonie  amoureuse. 

A  quelques  soirs  de  là,  le  jeune  de  SeigneuUes  venait  de  quitter 
Hélène,  lorsque  Francelin  Finoël  entra  dans  l'atelier^  La  jeune  fille, 
assise  au  piano,  répétait  encore  une  des  mélodies  préférées  de  son 
voisin.  On  eût  dit  que  dans  l'atmosphère  quelque  chose  trahissait 
le  passage  récent  de  Gérard ,  car  Francelin  amena  inunédiatement 
la  conversation  sur  M.  de  SeigneuUes. 

—  Il  sort  d'ici,  dit  Hélène. 

-^  Ah  I  murmura  Fmoèl,  vous  le  voyez  donc  maintenant?.*  Puis 
il  ajouta  avec  une  intention  maligne  :  —  On  parle  beaucoup  en  ville 
de  son  mariage  avec  M"*  Grandfief. 

Hélène  pâlit.  Cette  nouvelle  inattendue  lui  causa  une  impression 
pénible.  Elle  avait  beau  se  dire  qu'elle  n'avait  aucun  droit  sur  le 
cœur  de  Gérard,  elle  éprouva  une  souffrance  aiguë  et  sut  très  mau- 
vais gré  à  Finoél  de  cette  révélation  désagréable. 

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U  IIABUGB  DE  GÉRARD*  208 

—  Ahl  fit-elle  avec  une  indifférence  affectée,  rien  d'étonnant  à 
cela;  M.  de  Seigneulles  est  d'âge  à  se  marier,  et  Georgette  est  un 
hoa  parti.  A  propos  des  Grandfief,  vous  savez  qu'ils  donnent  un  bal? 

—  Quand?  demanda  anxieusement  Finoêl. 

—  Jeudi  prochain...  Les  invitations  sont  lancées;  mon  père  a 
reçu  la  nôtre  hîer,  et  vous  en  trouverez  une  sans  doute  en  ren- 
trant 

Francelin  parut  visiblement  inquiet.  Il  avait  toujours  ardemment 
désiré  d'être  invité  chez  M*"^  Grandfief,  dont  le  salon  était  le  plus 
aclusif  de  Juvigny.  Être  reçu  là  équivalait  pour  le  jeune  ambi- 
tieux à  une  lettre  de  naturalisation  dans  la  haute  société  de  la  pe- 
tite ville.  Son  agitation  devint  si  manifeste  que  Hélène  crut  devoir 
le  rassurer.  —  J'ai  parlé  de  vous  à  Georgette,  diMlle,  on  fera  de  la 
musique,  et  vous  êtes  trop  bon  musicien  pour  qu'on  vous  oublie. 

IVéanmoins  Francelin  ne  paraissait  que  médiocrement  tranquillisé. 
n  ne  tenait  plus  en  place,  et,  abrégeant  sa  visite,  il  descendit  en 
courant  jusqu'à  la  côte  dy  collège.  Ce  fut  avec  un  tremblement  qu'il 
introduisit  sa  clé  dans  la  serrure  et  qu'il  alluma  une  chandelle. 
Quand  la  vacillante  lueur  put  triompher  de  l'obscurité,  le  bossu 
parcourut  d'un  rapide  coup  d'œil  toute  l'étendue  de  sa  chambre.  U 
ne  vit  pas  l'invitation  si  ardemment  convoitée,  et  son  cœur  se  serra. 
Il  reconunença  ses  perquisitions  en  visitant  les  meubles  un  à  im. 
Bien.  Alors,  furieux,  il  bondit  dans  son  escalier  pour  interroger  la 
femme  du  tisserand,  et  rencontra  Reine  Lecomte,  qui  lui  apportait 
un  papier  plié.  U  le  lui  arracha  des  mains.  Hélas  I  ce  n'était  que  le 
journal  du  chef-lieu,  encore  vierge  sous  sa  bande  grise. 

—  Vous  êtes  sûre,  s'écria-t-il,  qu'on  ne  m'a  pas  apporté  d'invita- 
tion pour  le  bal  de  Salvanches? 

—  Ha  tante  n'a  rien  reçu,  répondit  la  petite  Reine,  tandis  qu'un 
éclair  malicieux  passait  dans  ses  yeux  gris. 

Les  lèvres  de  Francelin  devinrent  toutes  blanches*  —  C'est  un 
oubli,  murmura-t-il  d'une  voix  étranglée. 

—  Non,  ce  n'est  pas  un  oubli,  dit  nettement  la  couturière,  qui 
n'était  pas  fâchée  de  la  déconvenue  de  son  ancien  camarade. 

—  Qu'en  savez-vous?  grommela-t-il  en  lui  lançant  deux  regards 
aigres  et  envenimés* 

—  Je  le  sais,  répéta  Reine  impitoyablement,  parce  que  j'étais  à 
Salvanches  quand  M"*  Georgette  a  proposé  à  sa  mère  de  vous  invi- 
ter, à  quoi  M"*  Grandfief  a  répondu  sèchement  :  «  Non,  non,  je 
n'aime  pas  à  mêler  mon  monde. ••  »  Est-ce  assez  clair? 

Le  petit  bossu  restait  muet.  Une  colère  sourde  lui  mordait  le 
cœur,  et  des  larmes  de  rage  et  d'humiliation  roulèrent  dans  ses 
yeux  fauves.  Reine  aperçut  ces  deux  larmes  brûlantes;  se  repen- 


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20A  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

tant  sans  doute  d'avoir  asséné  le  coup  trop  brutalement,  elle  re- 
prit d'un  ton  affectueux  :  —  Je  vous  ai  fait  de  la  peine,  mon  pauvre 
Francelin;  mais,  quand  je  vois  des  gens  d'esprit  comme  vous  se  lais- 
ser berner  de  la  sorte,  ça  me  donne  sur  les  nerfs,  et  je  ne  puis  me 
retenir  de  leur  crier  casse-cou  I 

Finoël  demeurait  silencieux.  La  couturière  lui  mit  amicalement 
sa  main  sur  le  bras. — Voyez-vous,  continua- t-elle,  ces  gens  riches 
nous  font  quelquefois  bonne  mine,  mais  au  fond  ils  nous  méprisent 
et  se  croient  pétris  d'une  autre  pâte.  Je  le  sais  bien,  moi  qui  vais 
en  journée  chez  eux  et  qui  ai  l'oreille  fine!..  Restez  avec  vos  pareils, 
allez,  Francelin,  au  moins  ceux-là  vous  aimeront  pour  vous-même. 
Yoilà-t-il  pas  une  belle  affaire  que  leur  bal?  Si  vous  tenez  à  sa- 
voir ce  qui  s'y  passe,  je  vous  le  dirai,  moi;  on  m'a  retenue  pour 
être  au  vestiaire.  Je  vous  raconterai  les  toilettes  des  dames,  et  vous 
saurez  le  nom  de  ceux  qui  auront  dansé  avec  M"«  Laheyrard... 

Toutes  les  phrases  de  Reine  entraient  dans  le  cœur  de  Finoêl 
conune  autant  de  flèches;  la  dernière  le^t  bondir  de  douleur,  et 
repoussant  rudement  la  main  de  l'ouvrière  :  —  Assez,  s*écria-t-il, 
vous  m'excédez,  je  suis  malade,  et  j'ai  besoin  qu'on  me  laisse! 

Reine  haussa  les  épaules  et  sortit  en  faisant  claquer  la  porte. 
Francelin  alla  s'asseoir  près  de  la  fenêtre.  La  nuit  était  splendide, 
le  ciel  très  pur  et  plein  d'un  fourmillement  d'astres;  à  chaque  in- 
stant, des  étoiles  filantes  traversaient  l'espace  et  glissaient  silen-* 
deusement  derrière  les  arbres  du  collège.  On  eût  dit  une  immense 
fête  donnée  dans  le  ciel,  un  mystérieux  bal  des  étoiles.  Finoël,  le 
cœur  ulcéré,  sentait  en  lui  des  bouillonnemens  d'envie  et  de  haine. 
Il  aurait  volontiers  souhaité  que ,  par  une  soudaine  convulsion,  ces 
myriades  d'astres  scintillans  vinssent  tomber  en  pluie  de  feu  sur 
cette  ville  qui  le  traitait  en  paria...  0  diversité  dés  impressions I 
le  bossu  contemplait  en  grondant  le  poudroiement  des  étoiles,  et 
la  chute  de  ces  météores  dans  la  nuit  ne  présentait  à  son  esprit  que 
l'image  d'un  embrasement  sinistre;  pendant  ce  temps,  à  deux  cents 
pas  plus  haut,  dans  sa  petite  chambre  de  la  rue  du  Tribel,  Gérard 
de  Seigneulles  rêvait,  les  yeux  perdus  dans  le  ciel  constellé.  U  écou- 
tait les  sons  lointains  du  piano  d'Hélène,  il  se  rappelait  les  gestes 
et  les  moindres  mots  de  la  jeuûe  fille,  et,  suivant  d'un  regard  eni- 
vré l'éclosion  et  la  fuite  lumineuse  des  étoiles  filantes,  il  les  com- 
parait dans  son  enthousiasme  à  des  lis  radieux  tombant  comme  une 
pluie  d'amour  sur  la  maison  de  sa  bien-aimée. 

André  Theuhiet. 

{La  iêcondê  partie  au  prochain  •*.) 


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UNE  SOTIE 

A.U    DIX-NEUVIÈME    SIÈCLE 


La  TnUation  dt  *a(nt  AnMne,  par  M.  GosUt»  PUubart,  1  toI  io-8«;  Paris  1874. 


n  faut  rajeunir  un  mot  de  notre  vieille  langue,  si  l'on  veut  don- 
ner un  nom  exact  au  nouvel  ouvrage  que  vient  de  publier  M.  Gus- 
tave Flaubert.  Est-ce  un  roman?  Assurément  non.  Est-ce  un  poème? 
Pas  davantage.  Serait-ce  par  hasard  un  essai  philosophique  sous 
forme  de  drame»  ou  bien  une  de  ces  satires  à  plusieurs  personnages 
que  Voltaire  intitulait  Facéties  et  dialogues?  Il  y  a  quelque  chose 
de  cela;  mais  les  dialogues  facétieux  de  Voltaire  sont  nets,  précis, 
et  le  sens  en  est  parfaitement  intelligible  depuis  le  premier  mot  jus- 
qu'au dernier,  l'esprit  agressif  qui  les  anime  ne  cache  pas  son  venin 
sous  des  voiles  apocalyptiques.  D'ailleurs  le  cadre  choisi  par  M.  Gus- 
tave Flaubert  reporte  la  pensée  vers  des  temps  bien  plus  éloignés 
de  nous.  A  propos  d'un  vieux  scénario  populaire,  comment  ne  pas 
songer  aux  mystères  y  aux  moralités^  aux  soties? 

Ce  n'est  pas  la  première  fois  que  l'art  de  notre  siècle  avec  ses 
prétentions  philosophiques  emprunte  des  sujets  à  l'imagination  naïve 
du  moyen  âge.  Goethe  s'est  approprié  la  légende  de  Faust,  M.  Edgar 
Quinet  a  fait  sortir  une  épopée  de  la  complainte  du  Juif-Errant;  tous 
deux  ont  exprimé  les  systèmes  les  plus  ardus  et  les  plus  compliqués 
de  leur  temps  à  l'aide  de  personnages  pris  au  théâtre  des  marion- 
nettes. Goethe  a  beau  donner  à  son  Faust  le  titre  de  tragédie,  Faust 
est  un  mystère  comme  Y  Ahasvérus  de  M.  Edgar  Quinet.  La  Tenta- 
tion de  saint  Antoine ^  toute  distance  maintenue  entre  M.  Flaubert 
et  les  écrivains  que  je  viens  de  citer,  mérite*t-elle  le  même  nom?  Je 
ne  le  pense  pas.  Le  mot  de  mystère  dans  notre  ancienne  littérature 

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206  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

s'applique  à  des  œuvres  d'une  intention  élevée,  quelles  que  soient 
d'ailleurs  les  faiblesses  de  l'art  et  les  erreurs  du  fond.  Le  Miracle 
de  Théophile^  où  le  vieux  poète  Rutebeuf  a  représenté  aussi  la  ten- 
tation d'un  religieux,  tous  ces  miracles  qui  mettent  toujours  en 
scène  l'intervention  du  ciel  et  de  l'enfer  dans  la  destinée  de  l'homme, 
le  Jeu  de  saint  Nicolas  par  Jean  Bodel,  les  Miracles  de  Notre-Dame^ 
le  Miracle  de  Vimpératrice  de  BomCy  le  Miracle  de  Clovis^  sont 
vraiment  des  mystères  dans  le  sens  du  moyen  âge,  c'est-à-dire  des 
drames  sacrés  où  apparaît  une  certaine  liberté  d'esprit  avec  une 
réelle  élévation  de  sentiment.  Les  poètes  à  qui  l'on  doit  ces  curieuses 
ébauches  y  ont  exprimé  à  leur  manière  le  savoir  et  la  philosophie 
de  leur  époque.  Les  idées  que  M.  Gustave  Flaubert  a  essayé  de  pro- 
duire dans  la  Tentation  de  saint  Antoine  sont  trop  au-dessous  du 
savoir  et  de  la  philosophie  de  nos  jours  pour  qu'il  soit  possible  de 
placer  cette  singulière  œuvre  dans  la  catégorie  des  mystères.  Ce 
n'est  pas  non  plus  une  moralité,  car  les  joyeux  auteurs  de  ces 
satires  dramatiques,  en  raillant  les  abus  et  les  vices  du  monde, 
avaient  la  prétention  de  réformer  les  mœurs  de  leurs  contempo- 
rains. Que  cette  prétention  fût  justifiée  ou  non,  le  genre  n'en  sup- 
posait pas  moins  une  foi  positive  à  l'ordre  moral.  C'est  précisé- 
ment cette  foi  que  M.  Gustave  Flaubert  repousse  avec  dédain,  la 
considérant  comme  chose  vulgaire  et  absolument  indigne  de  la 
poésie.  Je  ne  vois  en  vérité  que  les  soties  dont  le  programme  con- 
vienne de  tout  point  à  son  œuvre.  Les  soties  étaient  des  satkes  dia- 
loguées,  des  satires  dramatiques,  dans  lesquelles  la  sottise  humaine 
était  montrée  sous  toutes  ses  faces.  Les  sots,  c'étaient  tous  les  hu- 
mains, et  le  poète  qui  les  mettait  en  scène  s'appelait  résolument  le 
prince  des  sots. 

Des  sots  dont  on  se  moque,  un  prince  des  sots  qui  rassemble  de 
toutes  parts  les  sujets  de  son  empire  et  publiquement  leur  montre 
leur  sottise,  voilà  bien  le  résumé  de  cette  œuvre,  si  l'on  s'en  tient 
du  moins  à  l'idée  première  qui  en  est  le  véritable  fond.  Cette  idée, 
hâtonjs-nous  de  le  dire,  ne  se  dégage  que  pour  le  lecteur  initié  déjà 
aux  précédens  ouvrages  de  M.  Gustave  Flaubert.  Il  y  a  dans  la  suite 
de  ses  productions  toute  une  série  d'arcanes  qu'il  est  nécessaire  de 
pénétrer.  En  rendant  compte  ici  môme  du  dernier  roman  de  l'au- 
teur, VEducation  sentimentale,  j'ai  été  conduit  à  en  signaler  le  ca- 
ractère profondément  misanthropique;  au.  moment  où  j'achève  de 
hre  la  dernière  page  de  la  Tentation  de  saint  Antoine,  je  m'assure 
de  plus  en  plus  que  je  ne  m'étais  4)as  trompé.  Une  misanthropie 
amère,  hautaine,  systématique,  est  certainement  l'inspiration  fon- 
damentale de  tous  les  ouvrages  de  M.  Gustave  Flaubert.  Que  repré- 
sente Madame  Bovary?  Les  vulgaires  ignominies  de  la  vie  quoti- 
.  dienne  dans  le  monde  qui  nous  entoure,  la  bôtise  de  l'homme, 

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UNE  80TIB  AU  XEL*  8IÉGLB.  207 

l'avilissement  de  la  femme,  la  débauche,  la  luxure,  la  cupidité, 
Tirréligion  risiblement  grossière,  toute  sorte  de  types  hideux  et 
burlesques  étudiés  avec  une  précision  scientifique  au  beau  milieu 
d'une  grenouillère  normande.  Qu'est-ce  que  Salammbô?  Une  énigme 
perverse.  L'éclat  épique  des  peintures,  la  reconstitution  hardie  de 
l'antique  Garthage,  le  portrait  étincelant  de  la  fille  du  sufiète,  tout 
cela  n'est  si  curieusement  fouillé,  si  richement  mis  en  œuvre  que 
pour  enchâsser  dans  l'or  et  le  porphyre  deux  ou  trois  idées  impures 
et  impies  :  l'image  froidement  méprisante  de  la  femme,  une  noble 
vierge  souillée  à  plaisir  par  des  raffinemens  d'imagination  malsaine, 
la  chaste  Salammbô  initiée  savamment  à  la  volupté,  à  la  cruauté,  à 
la  passion,  à  la  mort.  Le  niot  de  l'énigme  dans  cette  mystérieuse 
peinture,  c'est  un  outrage  à  l'humanité,  a  L'humanité  m'ennuie,  n 
disait  en  179A  un  révolutionnaire  qui  avait  épuisé  toutes  les  ivresses 
au  milieu  des  fureurs  de  la  tempête.  L'auteur  de  Salammbô  semble 
répéter  ce  mot  de  Danton;  seulement  il  le  répète  à  sa  manière, 
avec  toute  sorte  de  complications  et  de  manœuvres  où  brille  la 
dextérité  de  l'artiste.  Salammbô  était  dirigée  contre  l'idéal  de  la 
femme,  et  r Éducation  sentimentale  est  dirigée  contre  l'idéal  de 
l'homme.  Rien  de  plus  différent  que  les  deux  cadres;  au  fond, 
c'est  le  même  mépris  du  genre  humain,  le  même  dégoût  de  la  vie, 
le  même  parti-pris  d'avilir  toutes  choses.  Après  avoir  ainsi  défiguré 
l'homme  et  la  femme,  après  s'être  moqué  de  la  nature  humaine 
dans  le  passé  des  âges  épiques  comme  dans  la  vulgarité  des  temps 
modernes,  l'impitoyable  pessimiste  continue  aujourd'hui  son  œuvre 
en  évoquant  l'histoire  des  religions. 

On  voit  tout  de  suite  combien  M.  Gustave  Flaubert  s^éloigne  par 
le  fond  de  ces  auteurs  de  soties  auxquels  il  a  emprunté,  sans  le  sa- 
voir peut-être,  le  cadre  singulier  de  ses  dialogues*  Les  rimeurs  des 
vieilles  soties  ne  sont  que  des  satiriques  joyeux;  l'artiste  qui  a  écrit 
la  Tentation  de  saint  Antoine  est  un  misanthrope  gouailleur.  À 
cette  inspiration  haineusement  ironique,  il  faut,  pour  être  exact, 
ajouter  certaines  choses  dont  les  soties  du  moyen  âge  n'avaient 
aucun  soupçon,  un  sentiment  du  style  connu  seulement  des  épo^ 
ques  raffinées,  les  curiosités  d'un  ciseleur  byzantin,  le  plus  singu- 
lier eiçploi  d'une  érudition  fantastique,  le  plus  étrange  pêle-mêle 
de  systèmes  philosophique^  mal  lus  et  mal  compris. 

La  première  idée  qui  Went  à  l'esprit  quand  on  parcourt  ces  pages, 
c'est  l'idée  d'une  mystification.  L'auteur  a-t-il  un  dessein,  une  pen- 
sée, ou  bien  s'est-il  amusé  à  peindre  des  figures  incohérentes  selon 
le  hasard  de  son  caprice?  Il  s'agit  d'un  cauchemar,  il  est  vrai,  ce  qui 
autorise  les  apparitions  les  plus  baroques;  mais  peindre  un  cau- 
chemar, c'est  encore  un  sujet,  et  ce  sujet  peut  bien  ne  pas  être  in- 
digne de  VsxXs  d'il  est  conduit  avec  intelligence,  si  Ton  y  entrevoit 

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208  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

une  espèce  d'arrangement  en  vue  d'un  résultat  quelconque.  Ici,  de 
prime -abord  on  ne  soupçonne  rien,  aucun  plan,  aucun  but;  on  n'a- 
perçoit qu'un  tourbillonnement  de  masques,  un  fourmillement  d'êtres 
absurdes,  et  tout  naturellement,  à  chercher  la  signification  de  ces 
monstruosités,  on  craint  de  tomber  dans  un  piège.  Interroger  comme 
des  symboles  des  signes  tracés  à  l'aventure,  quelle  naïveté  morti- 
fiante !  Prenez  garde  :  pendant  que  vous  vous  appliquez  en  toute 
conscience  à  découvrir  un  secret  qui  n'existe  pas,  le  mystagogue 
se  gausse  de  vous,  ô  lecteur  candide,  et  le  prince  des  sots  ajoute  un 
nom  à  la  liste  de  ses  sujets.  Telles  sont  les  réflexions  auxquelles  on 
ne  saurait  échapper  dès  qu'on  s'engage  un  peu  dans  la  danse  ma- 
cabre de  M.  Flaubert  avec  le  désir  d'y  comprendre  quelque  chose. 
Cette  préface  qu'on  se  rédige  à  soi-même  n'est  vraiment  pas  en- 
courageante. Essayons  toutefois  de  pénétrer  sa  pensée,  écartons  les 
masques  et  déchirons  les  voiles;  le  meilleur  moyen  de  châtier  cette 
philosophie  sournoise,  c'est  de  l'obliger  à  se  produire  au  grand  jour. 
La  scène  est  en  Thébaïde.  Saint  Antoine  est  dans  sa  cabane, 
méditant  et  rêvant.  Cette  cabane,  faite  de  boue  et  de  roseaux, 
est  adossée  à  des  rochers  sur  la  plate-forme  d'une  montagne  qui 
domine  la  vallée  du  Nil.  D'un  côté,  la  montagne  est  à  pic,  et  le 
fleuve  forme  comme  un  grand  lac  au  bas  de  la  muraille  de  pierre. 
En  face  de  la  cabane  se  dresse  une  croix.  Le  soleil  baisse,  la  nuit 
tombe;  le  vieil  ascète,  en  proie  à  un  profond  ennui,  laisse  échap- 
per de  son  âme  des  paroles  de  désespoir.  Toute  sa  vie  passée  lui 
apparaît.  Il  revoit  en  esprit  sa  mère,  sa  sœur,  et  cette  douce  jeune 
fille,  Âmmonaria,  qu'il  rencontrait  <:haque  soir  à  la  citerne,  quand 
elle  menait  boire  ses  buffles.  Le  jour  où  un  anachorète  du  désert 
l'a  décidé  à  le  suivre,  sa  mère  s'est  afi'aissée  mourante,  sa  sœur 
lui  faisait  des  signes  pour  le  rappeler,  Ammonaria  tout  en  pleurs 
courait  après  lui.  Il  aperçoit  encore  sa  robe  qui  flottait  sur  ses 
hanches  et  les  anneaux  de  ses  pieds  qui  brillaient  dans  la  pous- 
sière. La  pauvre  Ammonaria,  sa  douleur  allait  sans  doute  attendrir 
Antoine;  c'est  pour  cela  que  l'anachorète  lui  criait  des  injures  pen- 
dant que  les  chameaux,  galopant  toujours,  emportaient  le  maître 
et  le  néophyte.  Depuis  ce  départ,  il  a  plus  d'une  fois  changé  de  so- 
litude; il  a  habité  d'abord  le  tombeau  d'un  pharaon,  puis  une  cita- 
delle en  ruines  au  bord  de  la  Mer-Rouge.  Un  jour  que  d'horribles 
démons,  hurlant  dans  ses  oreilles,  l'avaient  renversé  à  terre,  une 
caravane  qui  passait  par  là  le  secourut  et  l'emmena  dans  Alexandrie. 
Là  il  voulut  s'initier  plus  profondément  aux  mystères  des  Écritures 
sous  la  direction  du  vieux  Didyme,  le  grand  aveugle,  qui  connais- 
swt  mieux  que  personne  l'esprit  des  livres  saints;  mais  il  y  avait 
trop  d'occasions  de  pécher  dans  la  ville  tumultueuse,  trop  de  bruit, 
trop  de  disputes,  trop  d'hérétiques  et  de  sectaires  arrêtant  les  pas- 

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UNE  SOTIE  AU  XDL*  SIÈCLE.  209 

sans  dans  les  rues  pour  discuter  avec  eux  et  les  convaincre.  Il  s'est 
réfugié  à  Golzim,  il  s'est  imposé  d'effroyables  pénitences,  il  est  de- 
venu le  modèle  des  solitaires/ Tout  un  peuple  d'ascètes  a'est  formé 
autour  de  lui.  Il  leur  a  donné  des  règles,  comme  un  fondateur  d'enï- 
pire.  Peu  à  peu  cependant  tous  se  sont  dispersés;  Jui  seul  p^siste 
à  mener  cette  vie  contre  nature. 

Pourquoi  cela?  Il  aurait  pu  servir  Dieu  d'une  autre  manière,  faire 
partie  du  clergé  actif,  se  mêler  aux  hommes,  visiter  les  familles. 
D'ailleurs  un  laïque  n'est  pas  nécessairement  damné.  Il  n'eût  tenu 
qu'à  lui  d'être  grammairien,  philosophe,  d'étudier  les  sciences, 
d'enseigner  l'astronomie,  de  s'entourer  de  nobles  jeunes  gens  qui 
eussent  avidement  recueilli  ses  paroles,  ou  bien,  si  ces  triomphes 
de  l'esprit  sont  des  pièges  pour  la  piété,  qui  l'empêchait  d'être 
soldat?  Il  était  robuste  et  hardi;  il  eût  pu  faire  campagne,  sup- 
porter de  longues  marches,  monter  à  l'assaut  des  villes,  tendre 
les  câbles  des  machines  qui  lancent  les  pierres  et  font  pleuvoir  le 
feu,  entrer  casque  en  tête-  psur  la  brèche  des  murailles  fumantes. 
Et  de  regret  en  regret,  de  pente  en  pente,  dans  cette  sorte  d'am- 
bition à  rebours,  il  descend  des  degrés  supérieurs  aux  degrés  les 
plus  infimes;  pourquoi  n'a-t41  pas  acheté  de  son  argent  une  charge 
de  publicain  au  péage  de  quelque  pont?  Les  voyageurs  lui  au- 
raient appris  des  histoires  en  lui  montrant  dans  leurs  bagages  toute 
sorte  d'objets  curieux.  De  ce  vœu  si  modeste,  l'imagination  de  l'as- 
cète s'élève  tout  à  coup  à  des  désirs  extraordinaires.  Le  voilà  de 
nouveau  sur  les  hauteurs,  mais  ce  ne  sont  plus  les  hauteurs  saintes 
d'où  il  est  descendu  avec  un  si  profond  découragement;  il  r^ette 
de  ne  pas  être  magicien.  Un  philosophe  lui  a  dit  que  a  le  monde 
forme  un  ensemble  dont  toutes  les  parties  influent  les  unes  sur  les 
autres,  comme  les  organes  d'un  seul  corps.  Il  s'agit  de  connaître 
les  amours  et  les  répulsions  naturelles  des  choses,  puia  de  les 
mettre  en  jeu.  »  Quelle  science  que  celle-là  1  Devant  les  pen^ec^ 
tives  que  lui  ouvre  cette  idée,  l'anachorète  a  des  éblouissemens;  il 
se  voit  déjà  initié  aux  arcanes  souverains  et  modifiant  ce  qui  parait 
être  l'ordre  immuable.  Qu'est  devenue  sa  foi  au  Dieu  de  l'Evangile? 
Il  n'y  pense  même  plus,  un  autre  monde  l'appelle,  une  autre  puis- 
sance le  domine  et  l'enveloppe.  L'auteur,  qui  dispose  de  tous  les 
jeux  de  l'ombre  et  de  la  lumière  sur  son  théâtre  fantastique,  ex- 
prime ce  changement  d'une  façon  très  significative.  «  Alors,  dit-il, 
les  deux  ombres  dessinées  derrière  l'ascète  par  les  deux  bras  de  la 
croix  se  projettent  en  avant.  Elles  font  comme  deux  grandes  cornes.  » 
-  C'est  qu'en  effet  le  diable  n'est  pas  loin.  Cette  lassitude,  ce  dé- 
goût, ces  Tirets,  ces  ambitions  déréglées,  autant  d'appels  au  dé- 
mon, et  le  démon  a  répondu.  Le  voici;  une  grande  ombre  plus 

ton  m.  —  1874.  14 


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210  BBTUE  D£8  DEUX  MOia>ES, 

subtile  qu'une  ombre  ordinaire  se  marque  sur  la  terre.  Accoudé 
contre  le  toit  de  la  cabane,  Satan,  «  comme  une  chauTe-souris  gi* 
gantesque  qui  allaîterait  ses  petits,  n  porte  sous  ses  ailes  les  sept 
pédKés  capitaux.  La  seconde  partie  va  commencer. 

Assurément,  si  l'auteur  a  voulu  traiter  son  sujet  en  psychologue 
et  en  poète,  c'est  ici  qu'il  doit  concentrer  ses  efforts.  A  voir  la  pa- 
resse, la  gourmandise,  l'avarice,  la  colère,  l'orgueil,  l'envie,  la 
luxure,  venir  aiguillonner  tour  à  tour  le  vieux  hâros  de  la  Thé- 
baîde  et  profiter  de  ses  défaillances,  on  soupçonnera  sans  doute  ce 
que  s'est  proposé  M.  Gustave  Flaubert.  Prend-il  au  sérieux  cette  idée 
de  tentation,  ou  prétend-il  s'en  moquer?  Croit-il  avec  la  conscience 
de  l'humanité  que  la  vie  est  un  combat,  suivant  la  belle  parole  du 
sage  romain,  ou  bien  avec  certaines  écoles  pense-t-il  que  l'homme 
doit  se  laisser  vivi*e  sans  efforts  et  sans  luttes  selon  la  bonne  loi  na- 
turelle? N'en  demandez  pas  tant  à  M.  Gustave  Flaubert.  Il  n'y  a  pas 
dans  cette  série  de  tableaux  la  moindre  trace  d'une  pensée.  Antoine 
cède  d'abord,  puis  résiste,  sans  qu'on  sache  ni  pourquoi  ni  com- 
ment. Il  cède  à  de  vagues  mouvemens  de  concupiscence,  il  résiste 
grâce  aux  vagues  mouvemens  de  l'habitude  ;  on  ne  le  voit  ni  sucr- 
comber  ni  vaincre.  Rien  n'est  expliqué,  rien  ne  parle,  rien  ne  vit. 
n  est  trop  clair  que  l'auteur  n'a  cherché  que  des  occasions  de  peii£r 
tures  fantastiques. 

Ces  peintures,  il  faut  l'avouer,  sont  parfois  d'une  main  vigou- 
reuse. Si  l'auteur  s'inquiète  peu  de  peindre  logiquement  les  choses 
de  l'esprit,  il  excelle  à  créer  des  images  où  reparaissent  un  instant 
les  civilisations  détruites.  Quelques  traits  lui  suffisent  pour  compo- 
ser des  machines  immenses  à  la  manière  de  John  Martin.  Voyes  son 
tableau  d'Alexandrie,  les  deux  ports,  le  môle,  le  pont  que  soutien- 
nent des  colonnes  de  marbre  plantées  dans  la  mer,  les  navires  à 
voiles  passant  sous  les  arches,  autour  du  grand  port  les  construc^ 
tiens  royales,  le  palais  des  Ptolémées,  le  Muséum,  le  Posidium,  le 
Gœsaréum,  le  Soma,  où  est  le  tombeau  d'Alexandre,  dans  les  fau- 
bourgs des  fabriques  de  verre,  de  parfums,  de  papyrus,  les  mai- 
sons blanches,  les  temples  de  granit  aux  frontons  chargés  d'or,  les 
mardiés  pleins  d'herbes,  la  foule  dans  les  rues  aussi  bigarrée  que 
les  édifices,  des  prêtres  d'Osiris,  des  soldats  romains,  des  nègres, 
des  femmes  arrêtées  au  seuil  des  boutiques ,  des  artisans  courbés 
sur  leur  ouvrage.  Tout  cela  est  curieusement  conçu  et  mis  en  œuvre 
avec  puissance. 

Ce  spectacle  amuserait  les  yeux  ,  si  le  peintre  ne  s'avisait  tout  à 
coup  de  se  transformer  en  historien.  Vous  regardiez  non  sans  plai- 
sir une  gravure  à  l'eau-forte  ;  la  gravure  se  brouille,  s'effiice,  et  une 
thèse  historique  i^aratt  sous  l'image  évanouie.  Sur  la  scène  que 


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m»  SOTIB  AD  m*  SDBGIJS.  211 

le  peintre  vient  de  représenter  avec  tant  de  détails,  savez^vons  quek 
personnages  il  amène?  Les  moines  de  la  Tbébiuâe  vêtus  de  peaux 
de  chèvres  et  armés  de  gourdins  formidables^  qui  se  ruent  dans  la 
ville  pour  tuer  les  ariens.  Antoine  «  qui  assiste  en  son  cauchemar  à 
l'horrible  bataille,  y  est  bientôt  mêlé  de  sa  personne;  il  en  devient 
môme  le  principal  acteur.  On  ne  peut  se  dispenser  de  transcrire  ici 
les  indications  du  libretto  :  «  Antoine  retrouve  tous  ses  ennemis  l'un 
après  l'autre.  Il  en  reconnaît  qu'il  avait  oubliés;  avant  de  les  tuer, 
il  les  outrage;  il  éventre,  égorge,  assomme  «  traîne  les  vieillards 
par  la  barbe,  écrase  les  enfans,  frappe  les  blessés*  Et  on  se  venge 
du  luxe;  ceux  qui  ne  savent  pas  lire  déchirent  les  livres;  d'autres 
>cassent,  abîment  les  statues,  les  peintures,  les  meubles,  les  coffrets, 
mille  délicatesses  dont  ils  ignorent  l'usage  et  qui,  à  cause  de  cela, 
les  exaspèrent.  De  temps  à  autre,  ils  s'arrêtent  tout  hors  d'haleine, 
puis  recommençât.  Les  habitans  réfugiés  dans  les  cours  gémis- 
sent; lesr  femmes  lèvent  au  del  leurs  yeux  en  pleurs  et  leurs  bras 
nus.  Pour  fléchir  les  solitaires,  elles  embrassent  leUrs  genoux;  ils  les 
r^iversent,  et  le  sang  jaillit  jusqu'aux  plafonds,  retombe  en  nappes 
le  long  des  murs,  ruisselle  du  tronc  des  cadavres  décapités,  emplit 
les  aqueducs,  fait  par  terre  de  larges  flaques  rouges.  Antoine  en  a 
jusqu'aux  jarrets;  il  marche  dedans,  il  en  hume  les  gouttelettes  sur 
ses  lèvres,  et  tressaille  de  joie  à  le  sentir  contre  ses  membres,  sous 
sa  tunique  de  poil  qui  en  est  trempée.  La  nuit  vient,  l'immense 
clameur  s'apaise,  les  solitaires  ont  disparu.. •  »  Voilà  l'histoire  à  la 
façon  de  M.  Gustave  Flaubert;  c'est  ainsi  qu'il  nous  donne  un  tableau 
de  l'Egypte  au  iv*  siècle  de  l'ère  chrétienne  I 

On  sait  bien  que  beaucoup  d'écrivains  ecclésiastiques,  dès  ces 
premiers  temps  de  l'institution  monacale,  en  ont  signalé  les  périls, 
on  sait  que  saint  Jérôme  lui-même  les  dénonce  sans  ménagemens 
dans  ses  lettres;  mais  où  donc  M.  Flaubert  a^t-il  vu  ces  hordes  de 
moines  enragés  saccageant  Alexandrie  et  exterminant  les  ariens? 
Ne  dites  pas  qu'il  s'agit  d'un  cauchemar,  et  que  l'autem*  a  bien  le 
droit  de  traduire  en  visions  fiévreuses  les  ressentimens  secrets  de 
son  héros.  Jusque  dans  ce  domaine  du  délire,  où  l'imagination  en 
effet  peut  réclamer  ses  droits,  l'histoire  adresse  à  l'auteur  des  ob- 
jections invincibles.  Nous  avons  des  renseignemens  très  dignes  de 
foi  sur  la  personne  et  le  caractère  de  saint  Antoine.  Son  grand  com- 
pagnon d'armes  dans  la  lutte  contre  Arius,  Athanase,  a  raconté  sa 
vie.  Saint  Jérôme,  en  écrivant  la  biographie  de  saint  Paul  ermite, 
a  longuement  parlé  de  son  vénérable  émule,  le  solitaire  de  Cbizim. 
De  savans  hommes  du  xvi«  siècle ,  à  Paris ,  à  Cologne ,  à  Bâle,  ont 
imprimé  des  lettres  que  saint  Antoine  avait  écrites  en  égyptien  à 
des  monastères  de  la  Thébaïde,  et  qui ,  traduites  en  grec  et  en  la- 


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212  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

tin,  sont  parvenues  jusqu'à  nous.  On  peut  en  lire  le. résumé  dans 
la  Bibliothèque  d'Ellies  du  Pin  et  surtout  dans  le  grand  ouvrage 
que  le  bénédictin  dom  Rémi  Geillier  a  publié  sous  ce  titre  :  His- 
toire générale  des  auteurs  sacrés  et  ecclésiastiques.  Le  principal  ca- 
ractère de  ces  lettres  est  l'onction,  la  piété,  avec  un  grand  bon  sens 
et  une  rare  ûnesse  d'intelligence.  Le  moine  égyptien,  sans  culture 
et  sans  lettres,  embarrassa  plus  d'une  fois  les  philosophes  grecs  qui 
venaient  lui  adresser  des  questions  subtiles.  Âthanase,  dans  sa  vie 
d'Antoine,  en  a  conservé  plusieurs  traits.  Ce  qu'il  y  a  de  remar- 
quable, c'est  que  les  beaux  esprits,  déconcertés  par  ses  réponses, 
s'en  allaient  toujours  enchantés  de  sa  bonne  grâce,  u  car  il  n'était 
point  rustique  pour  avoir  vieilli  dans  la  montagne;  il  était  agréable 
et  civil,  et  ses  discours  étaient  assaisonnés  d'un  sel  divin  qui  le 
rendait  aimable  à  tous  ceux  qui  l'allaient  voir.  »  Ainsi  parle  saint 
Athanase  (1).  Et  voilà  l'homme  que  M.  Gustave  Flaubert  nous  re- 
présente faisant  des  rêves  atroces,  éventrant  les  ariens,  assommant 
les  femmes,  les  enfans,  les  vieillards,  trépignant  avec  joie  dans  des 
ruisseaux  de  sang  qui  lui  montent  jusqu'aux  jarrets,  humant  comme 
un  nectar  les  éclaboussures  qui  lui  sautent  aux  lèvres  I 

Qu'on  nous  permette  encore  une  citation  du  grand  évêque  à  qui  est 
due  l'histoire  du  grand  ascète.  Ce  n'est  pas  faire  acte  de  pédantisme; 
l'auteur  de  Salammb0  affiche  la  prétention  d'épuiser  toutes  les  res- 
sources de  l'archéologie  avant  de  donner  carrière  à  son  imagination. 
Nous  le  suivons  sur  le  terrain  qu'il  a  choisi.  Quoi  de  plus  naturel, 
et  en  même  temps  quoi  de  plus  comique,  je  vous  prie,  que  cette 
confrontation  des  documens  les  plus  vénérables  avec  les  fantaisies 
de  M.  Flaubert?  «  Antoine,  dit  Athanase,  se  rendit  dans  Alexandrie 
à  la  prièriB  des  évoques  et  de  tous  les  fidèles.  Il  y  condamna  les 
ariens  dans  un  discours  public,  disant  que  leur  doctrine  était  la 
dernière  des  hérésies  et  le  signe  avant-coureur  de  l'antechrist... 
Tout  le  peuple  se  réjouissait  d'entendre  un  si  grand  homme  frapper 
d'anathème  une  hérésie  hostile  au  Christ.  Tous  les  habitans  de  la 
ville  accouraient  pour  le  voir.  Les  païens  eux-mêmes  et  leurs  prê- 
tres, ceux  du  moins  à  qui  ils  donnent  ce  nom,  allaient  à  l'église  et 
disaient  :  Nous  demandons  qu'il  nous  soit  permis  de  voir  l'homme 
de  Dieu.  C'est  de  ce  titre  que  tous  le  saluaient.  Beaucoup  de  païens 
exprimaient  le  désir  de  pouvoir  au  moins  toucher  le  vieillard,  per- 
suadés que  cela  seul  leur  porterait  bonheur.  Dans  ce  peu  de  jours, 
il  se  fit  plus  de  chrétiens  qu'il  ne  s'en  sejrait  fait  en  une  année. 
Quelques-uns  croyant  que  la  foule  pourrait  l'importuner,  il  leur 

(1)  remprunte  ici  la  traduction  de  dom  Rémi  Cellier,  Hittoif  générak  des  autmrs 
ecclésiaitiqu$t,  U  IV,  p.  508. 


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UNE  SOTIE  AU  XU^   SIÈCLE.  213 

dit  sans  s'émouvoir  :  —  Ils  ne  sont  pas  en  plus  grand  nombre  que 
les  démons  avec  gui  nous  combattons  sur  la  montagne.  »  Voilà  des 
scènes  paisibles  et  des  images  toutes  sereines;  où  est  donc  le  gour- 
din du  vieux  moine?  Où  donc  sont  les  furies,  les  tueries,  et  l'hor- 
rible joie  du  monstre  qui  piétine  dans  des  flaques  rouges? 

La  chose  la  plus  singulière  en  tout  ceci,  c'est  que  H.  Gustave 
Flaubert  connaît  très  bien  le  document  que  nous  lui  opposons.  Il  a 
lu  avec  attention  la  Vita  et  conversatio  sancti  patris  nostri  ArUonii 
écrite  par  Âthanase  pour  tous  les  moines  de  l'univers  (1).  Bien  des 
images  très  vives,  très  inattendues,  qu'on  attribue  tout  naturelle- 
ment à  la  fantaisie  de  M.  Flaubert,  lui  sont  fournies  par  l'évéque 
égyptien.  Il  y  a  un  endroit,  par  exemple,  où  le  personnage  de 
M.  Flaubert,  parlant  de  ses  tentations,  nous  donne  ces  singuliers 
détails  :  «  J'ai  repoussé  le  monstrueux  anachorète  qui  ^n'offrait  en 
riant  des  petits  pains  chauds...,  et  cet  enfant  noir  apparu  au  milieu 
des  sjd)les,  qui  était  très  beau  et  m'a  dit  s'appeler  l'esprit  de  forni- 
cation. D  Voilà  bien,  dites-vous,  les  conceptions  bizarres  et  lubriques 
de  l'auteur  de  Salammbô.  £h  bien!  non,  le  diable  déguisé  en  moine 
et  offrant  des  pains  à  l'anachorète  se  trouve  dans  le  récit  d' Atha- 
nase; M.  Flaubert  n'ajoute  que  la  circonstance  des  petits  pains 
chauds.  Quant  à  l'enfant  noir,  il  n'y  change  rien;  tous  les  traits 
sont  empruntés  aux  pages  du  vieil  évêque  (2).  Je  pourrais  citer  bien 
d'autres  preuves  de  la  curiosité  avec  laquelle  M.  Flaubert  a  feuil- 
leté ces  antiques  documens.  Quand  il  met  dans  la  bouche  d'An-- 
toine  ces  paroles  de  satisfaction  orgueilleuse  :  «  c'est  par  mon  ordn 
qu'on  a  bâti  cette  foule  de  retraites  saintes,  pleines  de  moines  por- 
tant des  cilices  sous  leurs  peaux  de  chèvre,  et  nombreux  à  pouvoir 
faire  une  armée;  j'ai  guéri  de  loin  des  malades,  j'ai  chassé  des  dé- 
mons, j'ai  passé  le  fleuve  au  milieu  des  crocodiles;  l'empereur 
Constantin  m'a  écrit  trois  lettres  ;  Balacius,  qui  avait  craché  sur  les 
miennes,  a  été  déchiré  par  ses  chevaux,...  »  tous  ces  traits,  tous  ces 
détails  sont  empruntés  à  la  biographie  de  saint  Antoine  par  saint 
Athanase.  Comment  donc  H.  Flaubert,  qui  a  interrogé  les  textes, 
a-t-il  pu  déOgurer  l'histoire  avec  une  telle  violence? 

(1)  Vita  et  conversatio  sancti  patris  nostri  Antonii,  scripta  missaqw  ad  monachos 
in  peregrina  regione  versantes  a  sancto  pâtre  nostro  Athanasio  episoopo  Alexandriœ. 
—  Je  me  sers  de  Féditioa  donnée  par  M.  Tabbé  Guillon,  alors  professeur  à  la  Faculté 
de  théologie  de  Paris,  dans  sa  grande  collection  des  pères  de  Péglise,  Collsctio  selecta 
sanctorum  ecclesiœ  Patrum.  Voyei  XXXII»  Yolume,  p.  195  et  suiv. 

(2)  1  Cam  nec  hoc  modo  posset  Draco  Ântonium  prostemere,  sed  sese  yideret  ex 
corde  illius  abjectum,  stridens,  nt  scriptom  est,  dentibns,  et  quasi  extra  se  raptus, 
qualLs  animo  est  talis  spede  ipsi  apparuit,  niger  scilicet  ptMr...  Sdscitante  Antonio  : 
Quis  tu  es  qui  h»c  mecum  loqueris?  tum  ille  lameatabili  yoce  :  Ego,  inquit,  fomica- 
tionis  sum  amicus...  et  spiritus  fomicationia  Tocor.  »  Vita  et  conversatio  sancti  pairis 
nostri  Antonii,  p.  200. 


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21&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  ne  s'arrêterait  pas  à  ce  problème,  à  M.  Gustave  Flaubert  n'é- 
tait pas  un  artiste,  et  un  artiste  d'une  nature  toute  particulière^  es^ 
prit  systématique,  imagînatkHi  acbarnée«  En  posant  cette  question, 
c'est  au  principe  môme  du  livre  que  je  m'attaque.  La  pensée  pre- 
mière de  l'auteur  a  été  probablement  celle-ci  :  «  le  veux  peindre  le 
vieux  monde  à  l'heure  où  toutes  les  religions  de  l'Orient  et  de  l'Oc- 
cident sont  rassemblées  au  sein  de  l'empire  romain.  Que  de  con- 
trastes I  que  de  figures  étranges  I  que  d'apparitions  inouies  !  Il  y  a  là 
de  quoi  déployer  ma  force.  Je  placerai  la  scène  en  un  lieu  d'où 
je  pourrai  tout  voir,  dans  la  Tbébaïde  par  exemple,  non  loin  de 
ces  grandes  villes  d'Egypte,  confluons  de  toutes  les  inspirations  de 
l'Europe  et  de  l'Asie,  entrepôts  des  deux  mondes,  caravansérails  où 
se  rencontre  le  grec  avec  le  juif,  le  chrétien  avec  le  néoplatonicien, 
le  gnostique  avec  le  sceptique,  et  des  sectes. sans  nombre,  et  des 
illuminés  de  toute  espèce,  magiciens,  thaumaturges,  asti*oIogues, 
vaticinateurs,  guérisseurs  (1).  Pour  avoir  mes  coudées  franches^ 
je  n'ai  qu'à  choisir  un  héros  exalté,  un  ardent  visionnaire  (la  terre 
d'Egypte  ra  comptait  par  milliers),  et  c'est  dans  le  cerveau  de  ce 
visionnaire  que  viendront  se  réfléchir  les  images  de  mon  tableau.  Y 
aura-t41  lieu  de  s'étonner  qu'elles  s'y  reproduisent  pêle-mêle?  La 
confusion  même  est  un  des  caractères  de  cette  époque;  Tempe- 
jeur  Hadrien  le  signalait  déjà  au  n*  siècle,  et  précisément  à  pro- 
pos de  la  situation  religieuse  de  l'Egypte,  dans  une  lettre  célèbre 
que  nous  a  conservée  Flavius  Yopiscus.  Le  visionnaire  dont  j'ai  be- 
soin, où  est-il?  Je  n'ai  pas  à  le  diercher  bien  loin  dans  l'Egypte  du 
iv^  siècle;  ce  sera  le  chef  et  le  modèle  des  ascètes,  Antoine,  celui 
dont  les  saints  ont  raconté  les  combats  intérieurs  et  dont  l'imagina- 
tion populaire  a  travesti  si  grotesquement  la  grande  image.  Souve- 
nir de  grandeur,  souvenir  de  bouflbnnerie,  tout  cela  plait  à  mon 
art  et  se  prête  à  mon  dessein.  Voilà  le  sujet,  voilà  le  cadre;  le  vieux 
monde  et  son  délire  vu  à  travers  le  cerveau  d'un  ascète.  » 

Nous  ne  croyons  pas  nous  tromper  de  beaucoup  en  résumant 
ainsi  les  conceptions  qui  ont  présidé  à  cette  œuvre  sans  nom.  Après 
cela,  quel  intérêt  y  pourrait-on  chercher?  Dès  les  premières  pages, 
on  a  vu  combien  l'histoire  y  est  défigurée,  et,  comme  l'auteur  s'est 
arrogé  toute  licence  sur  ce  point,  comme  il  peu,t  toujours  répondre 
qu'il  s'agit  d'un  cauchemar,  que  le  cauchemar  a  des  droits  incon- 
testables, que  la  fièvre  est  son  domaine,  que  ni  l'histoire  ni  le  bon 
sens^n'ont  qualité  pour  réclamer,  à  quoi  bon  poursuivre  une  telle 
lecture?  Est-il  donc  si  intéressant  d'apprendre  ce  que  peut  devenir 

(1)  Un  des  canons  du  concile  d^Ancyre,  tenu  pende  temps nvant  le  concile  de^Nieée, 
interdit  à  tons  les  chrétiens  de  reconrir  aux  yatâcinatears,  sorciers  goérisseors,  etc.. 
Voyes  à  ce  snjet  la  savante  étude  de  M.  Eugène  Révillout,  k  ConciU  de  Nieéê  éTaprès 
les  documens  coptes.  Paris,  in-S»,  1873. 


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UNE  80TIE  AU  /  XIX*  SIÈCXE.  215 

une  phase  de  la  vie  du  genre  humain  reflétée  dans  un  cerveau  &à 
délire?  S'il  n'y  a  ici  que  le  pLaisir  de  la  mise  en  œuyre,  je  suis 
obligé  de  dire,  pour  ma  part,  que  ce  plûsir  ne  compenserait  pas 
suffisamment  l'insupportable  ennui  que  m'infligeraient  le  vide  et 
la  fausseté  du  fond.  Une  seule  chose  me  soutient,  je  l'ai  indiquée 
déjà,  c'est  l'idée  qu'il  y  a  peut-être  ime  philosophie  sous  ces  visions 
dé^données. 

Alexandrie  et  les  ariens,  l'empereur  Constantin  et  les  pères  du  con- 
cile de  Nicée,  Nabuchodonosor,  la  reine  de  Saba,  toutes  les  scènes 
destinées  à  représenter  les  tentations  des  sept  péchés  capitaux^  scènes 
fantasques,  magiques,  éblouissantes,  ont  passé  tour  à  tour  dans  la 
lanterne  du  montreur  d'images.  Voici  maintenant  un  épisode  d'un 
autre  genre  :  Satan  s'est  déguisé  pour  s'entretenir  directement  avec 
Antoine.  C'est  la  troisième  partie.  Antoine  avait  un  disciple  nommé 
Hîlarion,  qui  lui  était  cher  entre  tous.  Où  est-il  aujourd'hui?  Mort 
peut-être  ou  caché  plus  loin  dans  quelque  solitude  plus  profonde. 
C'est  sous  la  f(M:me  de  ce  disciple  que  le  tentateur  revient  auprès  de 
l'ascète.  Les  sept  péchés  capitaux  ont  causé  de  nombreuses  défail- 
lances au  pauvre  Antoine  sans  le  faire  succomber  tout  à  fait;  Satan 
reprend  son  œuvre  dans  une  conversation  légère,  ironique,  per- 
fide, qui  rappelle  çà  et  là  le  Méphistophélès  de  Goethe  devisant 
avec  Faust.  Antoine  a  grand'peiiie  à  reconnaître  le  ûls  de  son  cœur 
dans  ce  discoureur  équivoque.  Est-ce  bien  Hilarion  qui  tient  de  si 
étranges  propos?  Ce  n'est  là  ni  son  accent  joyeux,  ni  son  visage  sou- 
riant. Évidemment»  si  c'est  Hilarion,  il  a  voyagé,  il  a  vu  le  monde,  il 
a  connu  des  maîtres  et  hanté  des  écoles  que  le  vieux  moine  ne  soup- 
çonnait même  pas.  N'est-ce  pas  pour  cela  qu'il  l'écoute,  quand  tout 
ce  qu'il  dit  devrait  lui  faire  horreur?  Une  ardente  curiosité  l'a  saisi, 
et  bientôt,  malgré  sa  foi,  malgré  ses  œuvres,  malgré  tant  d'années 
héroïquement  consacrées  au  service  du  Christ,  il  succombe  sotte- 
ment aux  séductions  qui  ont  perdu  le  premier  homme.  Eriiis  sicut 
diiy  scienies  bonum  et  malum.  Ohl  pénétrer  jusqu'aux  principes  de 
tout  ce  qui  est,  connaître  la  hiérarchie  des  anges,  la  vertu  des 
nombres,  la  raison  des  germes  et  des  métamorphoses  I  Antoine,  non 
pas  celui  dont  Athanase  nous  a  peint  la  robuste  simplicité,  mais  ce- 
lui de  M«  Flaubert,  a  souvent  ramassé  toutes  ses  forces  pour  s'élan- 
cer au  sommet  du  ciel;  toujours  il  est  retombé  sur  terre,  a  Le  secret 
que  tu  voudrais  tenir,  lui  dit  Hilarion,  est  gardé  par  des  sages.  Us 
vivent  dans  un  pays  lointain,  sous  des  arbres  gigantesques,  vêtus 
de  blanc  et  calmes  comme  des  dieux.  Un  air  chaud  les  nourrit.  Des 
léopards  tout  à  l'entour  marchent  sur  des  gazons.  Le  murmure  des 
sources  avec  le  hennissement  des  licornes  se  mêlent  à  leurs  voix. 
Tu  les  écouteras,  et  la  face  de  l'inconnu  se  dévoilerai  u  Perfide 


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216  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

promesse,  tous  ces  sages  que  le  Satan  de  H.  Flaubert  évoque  tumul- 
tueusement ont  pour  mission  spéciale  de  faire  grimacer  l'humanité. 
S'il  mêle  adroitement  à  ces  caricatures  quelques  traits  de  ressem- 
blance avec  Jésus,  peu  importe  que  cette  ressemblance  tout  exté- 
rieure ne  se  rapporte  en  rien  au  fond  des  choses;  il  espère  tromper 
le  moine  ahuri  et  déraciner  la  foi  du  fond*de  son  cœur. 

Voici  d'abord  les  hérétiques  des  premiers  siècles,  moitié  chré- 
tiens, moitié  néo-platoniciens,  gnostiques,  illuminés,  ceux  qui  s'ap- 
pellent les  purs,  ceux  qui  derrière  tout  symbole  aperçoivent  toujours 
les  profondeurs  insondables,  et,  saisis  de  vertige,  s'y  plongent 
éperdument.  Voici  Manès,  Saturnin,  Gerdon,  Marcion,  Bardesanes, 
chacun  avec  son  système  sur  la  création,  les  priscillaniens  affirmant 
que  c'est  le  diable  qui  a  fait  le  monde,  Valentin  soutenant  que  le 
monde  est  l'œuvre  d'un  dieu  en  délire,  Basilide  qui  promet  à  ses 
disciples  de  les  faire  supérieurs  à  la  loi,  si  bien  qu'ils  pourront  mé- 
priser tout,  même  la  vertu,  les  carpocratiens  qui  condamnent  l'absti- 
nence, les  nicolaïtes  qui  recommandent  d'exterminer  la  chair  à  force 
de  débauches,  les  marcosiens  qui  font  de  l'inertie  et  de  la  stupidité  la 
vertu  par  excellence,  les  patemiens  qui  se  vantent  d'apaiser  le  diable 
par  des  dévotions  immondes.  Après  que  tous  ces  insensés  ont  jeté 
leurs  clameurs,  un  homme  s'élance  un  paquet  de  lanières  à  la  main, 
et,  frappant  de  droite  et  de  gauche,  dit  à  chacun  des  vérités  terribles; 
Marcion,  Nicolas,  Garpocras,  Manès,  autaut  de  scélérats,  la  vermine 
des  écoles  et  la  lie  de  l'enfer  I  Qui  parle  ainsi?  Tertullien.  Antoine, 
heureux  de  l'entendre,  veut  s'attacher  à  lui,  comme  le  naufragé  s'ac^ 
croche  à  la  planche  qui  peut  le  sauver;  mais  déjà  Tertullien  a  dis- 
paru. A  sa  place,  il  aperçoit  deux  femmes,  Priscilla  et  Maximtlla,  les 
deux  amies  de  Montanus,  qui  racontent  leurs  amours  et  finissent  par 
se  battre.  Montanus  les  sépare  et  annonce  sa  religion  :  après  l'âge 
du  père  est  venu  l'âge  du  fils;  lui,  il  inaugure  le  troisième,  l'âge 
du  paraclet.  Ensuite  c'est  une  nouvelle  invasion  de  sectes,  d'écoles, 
de  groupes  exaltés  et  violens  :  arcontiques,  valésiens,  caînites,  les 
partisans  des  évangiles  apocryphes,  ceux-ci  glorifiant  l'évangile 
d'Eve,  ceux-là  l'évangile  de  Judas,  ces  autres  la  prophétie  de  Bar- 
couf  !  Antoine  discute  avec  eux,  on  le  terrasse,  on  l'entraîne,  et  après 
mille  visions  sans  queue  ni  tète  il  se  trouve  entouré  de  fidèles  qui 
lui  crient  :  G'est  toi  qui  es  le  GhristI  c'est  toi  qui  es  le  Verbe  I 

Réveillé  un  instant  par  l'horreur  qu'il  éprouve,  l'ascète  tombe 
étendu  dans  sa  cabane,  et  l'hallucination  recommence.  Il  voit  les 
premiers  chrétiens,  les  martyrs,  les  confesseurs,  ceux  qui  ont  sur- 
vécu aux  tortures,  et  qui  plus  tard  se  racontent  leurs  épreuves  dans 
les  agapes  fraternelles  avec  des  transports  qui  les  enivrent.  L'au- 
teur ne  néglige  pas  cette  occasion  de  répéter  les  calomnies  des  païens 

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UNE  SOllE  AU  XIX''  SIÈCLE.  217 

contre  les  commuBautés  chrétiennes.  Écoutez  ce  qu'il  ose  dire  de  ces 
réunions  saintes  où  de  si  nobles  personnes,  frères  et  sœurs  en  Jésus» 
s'encourageaient  dans  la  foi  et  l'espérance  :  u  Leurs  yeux  noyés  de 
larmes  se  fixent  les  uns  sur  les  autres.  Us  balbutient  d'iyresse  et 
de  désolation  ;  peu  à  peu  leurs  mains  se  touchent,  leurs  lèvres  s'u- 
nissent, les  voUes  s'entr'ouvrent,  et  ils  se  mêlent  sur  les  tombes 
entre  les  coupes  et  les  flambeaux.  »  Ainsi,  malgré  les  prétentions 
à  la  science  et  sous  les  ciselures  de  la  forme,  on  voit  percer  ainsi 
de  page  en  page  un  scepticisme  vulgaire.  N'allez  donc  pas  vous 
fier  aux  apparences,  s'il  lui  arrive  de  bafouer  les  personnages  qui 
ont  osé  contrefaire  la  mission  de  l'Homme-Dieu.  Les  trois  appa- 
ritions qui  terminent  cette  fantasmagorie  des  sages,  —  le  gymno- 
sophiste  hindou,  Simon  le  Magicien,  Apollonius  de  Tyane  et  son 
disciple  Damis,  —  composent  assurément  un  épisode  fort  drola- 
tique. Le  mystique  des  bords  du  Gange,  tout  nu,  enduit  de  bouse 
de  vache,  qui  sort  du  tronc  d'arbre  où  il  vivait  incrusté  pour  brûler 
la  sale  auberge  de  son  corps  et  se  plonger  dans  l'anéantissement, 
est  une  figure  solennellement  grotesque.  Le  magicien  Simon  pos- 
sède à  fond  le*  langage  des  histrions  de  la  foire  :  «  Je  peux  faire  se 
mouvoir  des  serpens  de  bronze,  rire  des  statues  de  marbre,  parler 
des  chiens.  Je  peux  apparaître  en  jeune  homme,  en  vieillard,  en 
tigre  et  en  fourmi,  prendre  ton  visage,  te  donner  le  mien,  conduh^e 
la  foudre...  »  Quant  à  la  scène  d'Apollonius  de  Tyane  et  de  son 
disciple  Damis  essayant  d'endoctriner  Antoine,  c'est  une  vraie  bouf- 
fonnerie. Tout  à  l'heure,  quand  M.  Flaubert  jetait  sur  la  scène  la 
cohue  des  hérésiarques,  il  y  avait  dans  son  procédé  une  certaine 
furie  qui  ne  prêtait  point  à  rire;  ici,  qu'il  l'ait  voulu  ou  non,  la 
sottise  du  sujet  fait  éclater  son  masque.  Il  écrit  une  espèce  de  vau- 
deville, quelque  chose  comme  cette  pièce  de  théâtre,  chef-d'œuvre 
du  bas  comique,  disait-il  lui-même,  et  qu'il  proposait  l'autre  jour 
(fort  inutilement,  il  est  vrai)  à  l'admiration  de  ses  contemporains, 
Antoine  devient  une  espèce  de  Géronte  que  se  disputent  deux  Sga- 
narelles  frottés  de  haute  érudition.  Le  premier  Sganarelle  est  pro- 
fond, le  second  est  stupide.  Us  ont  chacun  une  histoire,  saugrenue 
à  raconter,  et  c'est  à  qui  dira  la  sienne  le  premier.  Ils  se  croisent, 
s'interrompent,  se  coupent  la  parole,  si  bien  que  le  malheureux 
Antoine,  au  milieu  de  ce  vacarme,  hébété,  ahuri,  ne  sait  que  pleu- 
rer et  geindre.  Cette  scène  burlesque  se  termiae  par  un  miracle. 
Apollonius  propose  à  son  disciple  Damis  de  le  conduire  au-delà 
de  toutes  les  formes,  plus  loin  que  la  terre,  plus  haut  que  le  del, 
au  sein  des  idées  pures,  afin  de  franchir  eoicore  le  dernier  espace 
et  de  saisir  dans  son  infinité  l'étemel,  l'absolu,  l'être.  Il  lui.prend 
la  main,  et  tous  les  deux,  côte  à  côte,  s'élèvent  doucement  dans 


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218  B^TUB   DES  DEUX  MONDES, 

Fair.  Cet  knbédle  de  Damis  avait  écrit  des  mémoires  où  il  racontait 
bien  des  dioses  de  cette  force;  ces  mémoires,  véritable  fatras,  tom* 
bërent,  on  ne  sait  coimnent,  entre  les  mains  de  l'impératrice  Juli'a, 
femme  de  l'empereur  Sévère,  qui  les  fit  rédiger  en  meilleur  style 
par  le  sophiste  Flavius  Philostrate.  La  Vie  d'Apollonius  de  Tyane 
par  Philostrate  n'est  pas  difficile  à  lire  pour  ceux  qui  ont  le  goût  de 
ces  billevesées;  elle  a  été  traduite  trois  fois  en  français,  d'abord  par 
Castillon  au  xvm*  siècle,  par  Legrand  d'Âussy  au  commencement 
du  nôtre,  et  il  y  a  une  dizaine  d'aimées  par  M.  Ghassang.  €ette  der- 
nière version,  avec  notes  et  commentaires,  est  de  tout  point  excel- 
lente. M.  Flaubert,  pour  étudier  ce  personnage,  n'avait  donc  que 
l'embarras  du  choix,  tant  les  documens  abondent.  Il  a  fort  étudié 
Philostrate,  cela  va  sans  dire;  je  crois  pourtant  que  la  scène  gra- 
vement burlesque  des  deux  histoires  lui  appartient  en  toute  pro- 
priété. Philostrate  n'y  réclame  rien. 

A  la  fantasmagorie  des  sages,  que  couronne  le  miracle  d'Apol- 
lonius, succède  naturellement  la  fantasmagorie  des  divinités.  De 
l'une  4  l'autre,  le  mystique  philosophe  de  Tyane  fournit  la  transi- 
tion. Il  se  vante  si  haut  de  connaître  tous  les  dieux,  tous  les  rites, 
tous  les  symboles!  «  Celui-là  vaut  tout  l'enfer  à  lui  swl,  »  s'écrie 
l'ascète  frappé  d'épouvante,  et  cependant,  avec  cette  niaiserie  que 
lui  attribue  l'auteur,  il  cède  au  sentiment  de  curiosité  éveillé  dans 
son  âme  par  les  promesses  du  thaumaturge.  Satan,  qui  est  toujours 
là  sous  la  figure  d'Hilarion,  saisit  son  désir  au  vol,  et  aussitôt  voilà 
le  défilé  des  dieux  qui  commence.  La  ronde  des  sages,  vraie  ronde 
du  sabbat,  formait  le  quatrième  acte  de  la  êotie;  le  cinquième  met 
en  branle  la  ronde  des  dieux. 

Ce  sont  d'abord  les  dieux  de  ces  âges  où  l'honune  se  distingue  à 
peine  de  la  nature  qui  l'enveloppe,  dieux  qui  rampent,  qui  glissent 
à  ras  du  sol  sous  les  formes  les  plus  infimes,  feuilles,  pierres,  co- 
quilles, vagues  représentations  d'animaux,  espèces  de  nains  hydro- 
piques, puis  des  idoles  antérieures  au  déluge,  idoles  informes,  dislo- 
quées, dégmgandées,  qui  craquent  dans  leurs  jointures  et  se  cassent 
les  reins  en  marchant.  «  Antome  et  Hilarion,  dit  l'auteur,  s'amusent 
énormémenl;  ils  se  tiennent  les  côtes  à  force  de  rire.  »  Pauvre  An- 
toine !  il  ne  rira  pas  toujours  de  si  bon  cœur.  Hilarion,  c'est-à-dh^ 
Satan,  ne  manque  aucune  occasion  de  lui  signaler  quelques  ressem- 
blances lointaines  entre  ces  divinités  grossières  et  les  symboles  du 
Dieu  qu'il  adore.  Le  vrai  Antoine,  dans  le  récit  d'Athanase,  n'est  pas 
embarrassé  par  des  argumens  de  ce  genre,  il  confond  les  philo^ 
SGfbes  grecs  qui  viennent  discuter  avec  lui  en  haut  de  sa  mon- 
tagne, et  les  renvoie  aussi  charmés  que  stupéfaits  de  son  grand 
sens,  <xr  il  est  toujours  alerte  et  souriant,  toujours  armé  de  force 


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URB  80TIB  AU  XDL*  OEBCU.  219 

et  de  s^rémié.  Le  Géronte  que  bous  représrate  M.  Flaubert  est 
incapable  de  soutenir  le  coaihat.  Sitôt  qu'Hilarion  prononce  une 
parole  malsonnaDte  :  «  Ohl  grâce  1  grâce I  n'achève  pas!  »  dit  le 
bonhomme,  et  il  se  met  à  pleurnicher.  C'est  bien  pis  quand  parait 
le  Bouddha.  Hilarion  commente  le  discours  du  mystique  hindou  en 
citaiit  des  Yersets  de  l'Évangile.  Si  l'ami  d'Âthanase  avait  été  sou- 
mis à  pareille  épreuve,  il  aurait  crié  au  Bouddha  :  a  Toâ  qu'on  ose 
rapprocher  du  Christ,  as-tu  jamais  dit  :  Notre  père,  qui  êtes  aux 
deux?  La  loi  que  tu  enseignes  est  sans  âme,  sans  cœur,  sans  foyer 
vivant.  Âs-tu  jamais  exprimé  un  principe  de  vie,  mspiré  l'amoui* 
de  la  vie  ?  Tu  n'es  qu*un  prêcheur  de  mort;  nous  allons,  nous,  comme 
dit  l'Évangile,  vers  celui  qui  a  les  paroles  de  la  vie  étemelle.  »  Au 
lieu  de  répondre  ainsi,  le  saint  Ant(Hne  de  M.  Flaubert  tombe  à 
terre  et  y  reste  prosterné,  écrasé,  stupide. 

Apràs  un  temps  assez  long,  le  bonhomme  se  relève  et  aperçoit  un 
personnage  qui  le  fait  rire.  C'est  un  poisson  à  tète  d'homme  qui 
«  s'avance  droit  dans  l'air  m  baltant  le  sable  de  sa  queue.  »  Cet 
être  risible  supplie  Antoine  de  le  respecter,  car  il  est  «  le  contem- 
porain des  origines,  la  première  conscience  du  chaos,  >»  il  a  habité  le 
monde  iitfonne  «  où  sommeillaient  des  bêtes  hermaphrodites,  où 
des  yeux  sans  tête  ilottaient  comme  des  mollusques  parmi  des  tau- 
reaux i  face  humaine  et  des  serpens  à  pattes  de  chien.  »  C'est  Can- 
nes, le  dieu  de  l'ancienne  Ghaldée.  Vous  rappelez-vous  dans  Zadig 
la  scène  où  Tlndien,  l'Égyptien,  le  Chaldéen,  en  présence  d'un  Grec 
et  d'un  Celte,  se  querellent  si  plaisamment  sur  l'ancienneté  de  leurs 
idoles?  Ls  pcMrtrait  d'Oannës  tracé  par  l'auteur  de  Zadig  fait  grand 
tort  à  celui  que  nous  donne  M.  Gustave  Flaubert..  Cette  fois  d'ailleurs 
les  moqueries  de  Voltaire  sont  aussi  sérieuses  que  spirituelle.  Zadig 
apaise  très  sagement  la  dispute  en  prouvant  aux  disputeurs  qu^ils 
sont  tous  du  même  avis.  Ils  (mt  beau  se  récrier,  il  les  oblige  à  re- 
connaître qu'ils  adorent,  non  pas  le  gui,  mais  celui  qui  a  fait  le  gui 
et  le  chêne,  non  pas  le  bœuf,  mais  celui  qui  leur  a  donné  les  bœufs, 
non  pasle  poisson  Oannès,  mais  celui  qui  a  créé  la  mer  et  les  poissons. 
Certes  les  railleries  du  déisme  voltairien  sont  ordinairement  bien 
médiocres  ;  ne  pensez-vous  pas  cependant  que  sur  plus  d'un  point 
M.  Flaubert  les  relève  par  le  contraste?  Dans  les  plus  ridicules  folies 
du  genre  humain.  Voltaire  découvre  et  dégage  un  principe  de  vé- 
rité, la  croyance  universelle  au  Dieu  créateur  du  monde.  G^est  faire 
acte  de  philosophe.  IL  Flaubert  se  croit  sans  doute  bien  plus  hardi. 
Voltairien  au  fond,  mais  voltairien  artiste,  ajoutant  l'imagination  & 
Thronie  pour  la  rendre  plus  libre,  a£Dranchi  de  toutes  les  règles  de 
bon  sens,  de  toutes  les  convenances  de  goût  qui  retenaient  eacœre 
le  railleur  du  ivar  ^ècle,  il  s'applique  à  d^ader  partout  Vidée 

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220  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

de  Dieu.  Dans  cette  moquefie  de  toutes  les  religions,  le  chris- 
tianisme, n'en  doutez  pas,  est  sournoisement  enveloppé.  Seuls, 
les  dieux  de  la  Grèce  prononcent  ayant  de  mourir  quelques  fiëres 
paroles,  et  arrachent  au  bonhomme  Antoine  ce  cri  d'admiration  : 
Comme  c'est  beaul  comme  c'est  beau! 

Faut-il  poursuivre  notre  lecture?  Ce  rayon  de  soleil  qui  tombe 
sur  le  front  de  Jupiter  et  sur  le  glaive  de  Mars  indique-t-il  que  de 
ce  chaos  une  idée  quelconque  se  dégagera?  L'auteur  &-tr-il  un  re- 
gret, un  amour,  un  idéal?  Un  instant,  quand  il  nous  montre  la  croix 
plantée  près  de  la  cabane  d'Antoine  grandissant  tout  à  coup,  per- 
çant les  airs  et  projetant  sur  les  dieux  de  la  Grèce  une  ombre  qui 
les  fait  tous  mourir,  j'ai  cru  qu'il  allait  protester  contre  la  mort 
de  l'Olympe.  Idée  absurde  aux  yeux  du  philosophe  et  qui  révolte 
le  chrétien,  idée  excusable,  littérairement  parlant,  chez  l'artiste 
enivré  des  beautés  de  la  forme  !  L'enthousiasme  après  tout,  fût-il 
erroné,  vaut  mieux  que  cette  perpétuelle  ironie  sous  un  appareil 
épique;  mais  non,  l'auteur  de  la  Tenuaion  de  saint  Antoine  n'a 
pas  même  cette  excuse.  Son  livre  est  le  désordre  même;  n'y  cher- 
chez pas  la  moindre  trace  du  culte  du  beau,  la  moindre  étincelle 
de  la  passion  du  vrai,  quels  que  soient  ce  beau  et  ce  vrai.  C'est 
un  pandémonium.  Nul  amour,  nulle  préférence  ne  guident  l'es- 
prit de  l'auteur,  si  ce  n'est  l'amour  des  images  à  dessiner,  des 
couleurs  à  étaler,  des  noms  bizarres  à  faire  résonner,  et  la  prédi- 
lection pour  les  scènes  lubriques.  A-t-il  à  glorifier  la  sagesse  de 
Jupiter,  l'activité  de  Minerve,  quelques  mots  lui  suffisent;  mais  s'il 
faut  peindre  les  sanglantes  mutilations  d'Atys,  l'effronterie  d'Isis, 
les  douleurs  impudiques  des  pleureuses  sur  le  corps  d'Adonis,  s'il 
faut  faire  gravement  des  calembours  obscènes  et  religieusement  dé- 
crire le  culte  des  prostitutions  dans  les  temples  de  Babylone,  oh! 
les  détails  abondent  et  les  paroles  se  pressent  sur  ses  lèvres  :  cy- 
nisme à  haute  dose,  cynisme  solennel  et  sacré,  quintessence  de  cy- 
nisme! 

J'ai  dit  :  nul  amour,  nulle  préférence  sérieuse;  il  faut  ajouter  : 
nul  soupçon  de  la  philosophie  de  l'histoire.  Au  simple  point  de  vue 
de  la  science  humaine,  l'histoire  des  religions  se  développe  avec 
l'histoire  de  l'humanité.  Les  croyances  religieuses  s'épurent  suivant 
le  travail  intérieur  du  genre  humain.  Ne  voit-on  pas,  au  sein  même 
de  la  révélation,  les  consciences  s'éclairer,  tout  en  s'exerçant  sur  un 
fond  qui  ne  change  pas?  Saint  Augustin  exprimait  hardiment  cette 
idée  quand  il  demandait  que  Dieu  grandit  et  se  perfectionnât  sans 
cesse  au  fond  du  cœur  de  l'homme;  crescat^  perfectus  semper^  cres- 
coi  Deus  in  te.  C'est  dans  le  même  sentiment  que  de  nobles  esprits, 
essayant  de  tracer  la  philosophie  de  l'histoire,  ont  montré  les  idées 


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UNE   SOTIE  AD   XIX*   SIÈCLE  221 

religieuses  se  transformant  d'âge  en  âge,  de  cycle  en  cycle,  jus- 
qu'au jour  où  se  lève  sur  Thumanité  la  lumière  du  christianisme. 
De  l'Egypte  à  l'Inde,  de  l'Inde  à  la  Perse,  de  la  Perse  au  monde 
grec,  du  monde  grec  au  monde  romain,  il  y  a  une  progression,  in- 
terrompue souvent,  mais  toujours  renouée,  selon  les  vicissitudes 
mêmes  de  la  culture  générale.  Cet  ordre,  qae  la  philosophie  re- 
cherche et  que  la  poésie  peut  se  proposer  de  peindre,  M.  Gustave 
Flaubert  prend  plaisir  à  le  bouleverser.  Quels  sont  les  dieux  qu'il 
met  en  scène  après  les  poétiques  divinités  de  l'Olympe?  Les  dieux 
des  Scythes,  les  dieux  des  Cimmériens,  les  dieux  de  l'Étrurie,  et 
parmi  ces  derniers  le  dieu  Crépitus,  expliquant  lui-même  le  sens 
de  son  culte  en  des  commentaires  qui  font  penser  à  Rabelais.  Ce 
n'est  pas,  bien  entendu,  le  Rabelais  a  exquis  et  excellent  »  signalé 
par  La  Bruyère,  c'est  le  Rabelais  que  ce  même  La  Bruyère  appelle 
«  le  charme  de  la  canaille,  »  avec  cette  différence  qu'il  est  grave, 
harmonieux,  plaintif,  et  qu'il  débite  ses  bouffonneries  en  style  sa- 
cerdotal. Savez-vous  enfin  par  qui  se  termine  le  défilé  des  dieux? 
Le  dernier  de  tous,  ô  blasphème  des  traditions,  non  pas  seulement 
religieuses,  mais  poétiques  et  morales  de  notre  race  I  le  dernier  de 
tous,  celui  qui  paraît  et  qui  meurt  après  les  lamentations  rabelai- 
siennes de  Crépitus,  c'est  Jéhovah. 

J'entends  le  lecteur  qui  me  crie  :  Assez  I  La  cause  est  entendue,  et 
la  patience  ne  saurait  aller  plus  loin.  —  Le  lecteur  a  raison,  mais, 
avant  de  conclure,  on  tient  à  donner  ses  preuves.  Moi  aussi,  je  pense 
que  c'est  assez,  et  je  me  rappelle  une  page  de  Diderot  qui  exprime 
exactement  ce  que  j'éprouve.  Il  s'agit  d'une  toile  du  peintre  Boucher 
qui  a  excité  la  colère  du  critique,  a  Boucher!  je  ne  sais  qu'en  dire.  La 
dégradation  du  goût,  de  la  couleur,  de  la  composition,  des  carac- 
tères, de  l'expression,  du  dessin,  a  suivi  pas  à  pas  la  dépravation 
des  mœurs.  Que  voulez-vous  que  cet  artiste  jette  sur  la  toile?  Ce 
qu'il  a  dans  l'imagination,  et  que  peut  avoir  dans  l'imagination  un 
homme  qui?..  »  Je  m'arrête,  car  Diderot  s'attaque  à  l'honmie,  et  je 
ne  m'adresse  qu'à  l'artiste,  à  un  artiste  laborieusement  égaré  dont 
on  voudrait  voir  la  vigueur  et  l'effort  employés  à  un  meilleur  usage. 
La  seule  chose  que  j'aie  à  signaler  dans  cette  page  de  Diderot,  c'est 
la  répulsion  que  lui  inspire  une  œuvre  où  il  n'y  a  ni  plan,  ni  com- 
position, ni  perspective,  une  œuvre  incohérente  où  l'œil  est  offensé, 
où  l'esprit  est  outragé.  Diderot  décrit  avec  verve  ce  pêle-mêle,  ce 
fouillis,  ce  gâchis,  bien  moins  condanmable  à  coup  sûr  que  celui 
dont  nous  venons  de  parler,  puisqu'il  y  est  question  seulement  d'un 
assemblage  confus  d'objets  et  de  personnages  rustiques;  puis,  tout 
à  coup,  sans  transition,  éclatant  contre  les  organisateurs  de  ce  sa- 
lon de  peinture  où  est  exposée  cette  chose  irritant^  ;  <(  Mou  fmh 


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222  BEVUE   DBS   DEUX  H<N«DB8. 

s'écrie-t-il,  est-ce  qu'il  n'y  a  pas  de  police  à  cette  académie?  Eât-ce 
qu'à  défaut  d'un  commissaire  aux  tableaux  qui  empêchât  cela  d'en- 
trer, il  ne  serait  pas  permis  de  le  pousser  à  coups  de  pied  le  long^ 
du  salon,  sUr  l'escalier,  dans  la  oour,  jusqu'à  ce  que  le  berger, 
la  bergère,  la  bergerie,  l'âne,  les  oiseaux,  la  cage,  les  arbres, 
l'enfant,  toute  la  pastorale  jfût  dans  la  rue?  Hélas  I  non  :  il  faut  que 
cela  reste  en  place;  mais  le  bon  goût  indigné  n'en  fait  pas  moins 
la  brutale,  mais  juste  exécution  (1).  » 

Diderot  n'eût  pas  commis  de  telles  brutalités,  alors  même  qu'elles 
eussent  été  permises.  Quant  à  l'exécution  idéale,  elle  doit  être  com* 
plëte;  cette  sotie  est  un  mauvais  livre.  Artiste,  historien,  philosophe, 
M.  Gustave  Flaubert  s'est  tristement  fourvoyé.  Artiste ,  il  a  dessiné 
des  paysages  éclatans,  buriné  quelques  ébauches  vigoureuses, 
trouvé  certains  effets  de  style;  mais  il  n'a  fait  en  somme  qu'une 
œuvre  confuse,  embrouillée,  sans  perspective,  précisément  le  con- 
traire de  l'art.  L'enchevêtrement  du  récit  avec  le  dialogue  ajoute 
encore  au  tintamarre  et  au  brouillamini^  comme  disait  H.  Jourdain. 
Il  faut  avoir  le  texte  sous  les  yeux  pour  comprendre  Içs  intentions 
de  l'auteur;  bien  des  scènes,  si  on  les  entend  lire  à  haute  voix,  sont 
inintelligibles.  Historien,  M.  Flaubert  a  dénaturé  la  physionomie  des 
siècles  et  rapetissé  les  plus  grandes  choses.  Montalembert,  dans  le 
premier  volume  de  ses  Moines  d'Occident^  Chateaubriand,  dans  le 
onzième  livre  des  Martyrs^  avaient  décrit  et  expliqué  les  scènes  de 
la  Thébaïde  avec  une  élévation  digne  du  sujet;  l'auteur  de  la  Ten^ 
tation  de  saint  Antoine^  qui  a  lu  comme  eux  les  antiques  documens 
de  cette  histoire,  les  a  falsifiés  à  plaisir.  Philosophe,  il  mêle  les  ques- 
tions, il  confond  les  systèmes,  il  répète  sur  l'infini  et  le  fini  des 
formules  dont  le  sens  vrai  parait  lui  échapper;  il  méconnaît  en 
toutes  choses  l'idée  de  Tordre;  enfin  il  a  le  mépris  de  l'humanité 
parce  qu'il  a  le  dégoût  du  monde,  non  pas  un  dégoût  sincère,  dou- 
loureux, comme  celui  du  sombre  Schopenhauer,  mais  un  d^oût  de 
bel  esprit  qui  aurait  indigné  le  misanthrope  de  Francfort. 

Le  dégoût  du  monde  et  le  mépris  de  l'humanité,  tels  que  M.  Flau- 
bert les  affiche,  apparaissmt  nettement  dans  la  conclusion  de  son 
livre.  On  a  vu  que  le  vieil  ascète,  sans  succomber  tout  à  fait,  subit 
constamment  des  défaillances;  tout  le  trouble,  tout  l'attire  et  le 
séduit.  Sa  dernière  chute  eftt  de  vouloir  renoncer  à.  son  âme,  il 
envie  les  êtres  qui  n'ont  pas  à  combattre,  qui  ne  sont  pas  un  es- 
prit, une  conscience,  une  personne,  il  aspire  à  l'anéantissement. 
Les  dernières  divinités  qu'il  aperçoit  sont  les  esprits  des  animaux^ 
des  végétaux,  des  minéraux,  les  feux  follets  de  la  vie  inconscientet 

(i)  Diderot,  Salon  et  17$y 


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mm  BOT»  às  iB'  «Bkoi*  JttS 

les  odeurs,  les  souffles,  ce  qui  n'a  presque  pas  d'être,  ce  qui  est 
tout  voisin  du  uéant.  «  0  bonheur!  dit-il,  j'ai  envie  de  voler,  de 
nager,  d'aboyer,  de  beugler,  de  hurler.  Je  voudrais  avohr  des  ailes, 
une  carapace,  une  écorce,  souffler  de  la  fumée,  porter  une  trompe, 
tordre  mon  corps,  me  diviser  partout,  m'émaner  avec  les  odeurs, 
me  développer  comme  les  plantes,  couler  comme  l'eau,  vibrer  conmae 
le  son,  briller  comme  la  lumière,  me  blottir  sur  toutes  les  formes, 
pénétrer  chaque  atome,  descendre  jusqu'au  fond  de  la  matière,  — 
être  la  matière  I  »  Voilà  le  vœu  suprême  d'Antoine  après  cette  nuit 
de  démence.  Aussitôt  le  jour  se  lève,  les  nuages  se  déroulent  comme 
les  rideaux  d'un  tabernacle,  on  aperçoit  la  figure  du  Christ  dans  le 
disque  même  du  soleil,  et  Antoine  se  remet  en  prière.  C'est  comme 
si  l'auteur  disait  :  «  Ce  pau>Te  homme,  toujours  convaincu  d'er- 
reur, est  toujours  repris  par  les  illusions  de  sa  foi.  »  En  d'autres 
termes,  le  sentiment  religieux  est  une  maladie,  et  cette  maladie  est 
incurable.  Tel  est,  j'en  ai  peur,  le  dernier  mot  de  ce  livre. 

Si  cette  interprétation  est  exacte,  le  malade  le  plus  compromis 
en  cette  affaire  n'est  pas  le  symbolique  personnage  bafoué  par  l'au- 
teur. Il  n'est  pas  de  pire  maladie  intellectuelle  qi^e  la  misanthropie 
dont  s'inspire  M.  Gustave  Flaubert.  Encore  le  mot  de  misaxithropie 
esst-it  insuffisant,  il  faudrait  pouvoir  dire  misoeomiie.  Avec  un  talent 
m  vigoureux,  un  goût  si  curieux  de  la  forme,  un  amour  si  passionné 
de  l'art,  M.  Gustave  Flaubert  peut  voir  où  l'a  conduit  son  système. 
Le  dernier  livre  qu'il  a  publié  était  mortellement  ennuyeux,  celui-ci 
est  illisible.  Qu'il  se  renouvelle  donc,  il  en  est  encore  temps;  qu'il 
s'initie  aux  secrets  de  la  vie  morale,  qu'il  s'élève  en  toutes  choses 
au  sentiment  de  l'ordre,  loi  suprême  de  la  philosophie  et  condition 
absolue  du  grand  art.  Il  y  aurait  pour  un  écrivain  de  cette  valeur 
de  si  précieuses  ressources  à  découvrir  dans  la  région  des  idéeè 
saines  1  libre  à  lui  sans  doute  de  railler  telle  époque,  telle  société, 
tel  groupe  d'hommes;  tant  qu'il  affectera  le  mépris  systématique 
de  la  nature  humaine,  il  ne  sortira  pas  des  ténèbres  extérieures.  En 
somme,  et  pour  ceux-là  même  qui  sont  moins  touchés  que  nous 
cf  une  telle  impiété  philosophique,  que  représente  cette  90tie  bizarre 
intitulée  la  Tentation  de  saint  Antoine?  Deux  choses  également  ré- 
pugnantes :  la  caricature  de  l'histoire  et  la  falsification  de  la  poésie, 

SaINT-RbUÉ  TÂiLLANniERt 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


30  tTfil  1874. 


Les  vacances  parlementaires,  qui  durent  depuis  un  mois  déjà,  vont 
bientôt  arriver  à  leur  fin.  Encore  deux  semaines,  rassemblée  nationale 
reprendra  ses  séances,  et  M.  le  président  de  la  république,  qui  depuis 
quelques  jours  fait  à  la  ville  de  Paris  la  galanterie  d'être  en  villégia- 
ture à  rÉlysée,  M.  le  président  de  la  république  reprendra,  lui  aussi,  le 
chemin  de  la  résidence  officielle,  où  Ton  va  faire  de  la  politique  et  des 
ministères.  . 

Encore  quelques  jours,  à  deux  pas  du  Jardin  du  roi  et  du  bosquet 
d* Apollon,  dans  un  coin  du  palais  de  Versailles,  le  bruit  des  discussions 
parlementaires  renaîtra.  Les  partis  se  retrouveront  en  présence  avec 
leurs  prétentions  et  leurs  passions.  Les  lois  constitutionnelles  frappe- 
ront à  la  porte  de  l'assemblée,  car  enfin  il  y  aura  bientôt  une  demi^omnée 
qu'on  parle  de  ces  lois  déclarées  urgentes  au  mois  de  novembre  der- 
nier. Les  questions  qui  s'agitent  se  préciseront  forcément  ou  s'obscurci- 
ront et  se  compliqueront  une  fois  de  plus.  De  toute  façon,  ce  sera  sans 
doute  une  session  décisive  qui  s'ouvrira  le  12  mai.  Pour  le  moment, 
c'est  une  vraie  politique  de  vacances  qui  règne  :  des  bruits,  des  ru- 
meurs, des  polémiques,  des  lettres  et  des  consultations  envoyées  aux 
journaux  par  les  députés  qui  ont  des  loisirs,  des  «  communiqués  »  du 
gouvernement,  de  petites  guerres  à  mots  couverts  ;  oui,  des  bruits,  des 
équivoques  ou  de  médiocres  incidens.  M.  de  duc  de  Broglie  doit-il  déd- 
démept  quitter  le  pouvoir?  M.  Dufaure  a-t-il  vu  M.  le  président  de  la 
république,  et  a-t-il  préparé  le  programme  du  prochain  ministère  de  la 
fusion  des  modérés?  Que  pensez-vous  du  dernier  conflit  du  conseil-gé- 
néral de  Marseille  ou  de  la  manifestation  de  cet  obscur  député  de  Nice, 
qui,  membre  de  l'assemblée  nationale  de  France,  trouve  tout  simple 
d'afficher  le  désir  de  voir  sa  province  détachée  de  la  France  ?  Connais- 


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BETUE.   —  CHBONIQCE.  225 

sez^vous  la  grande  nouvelle  ?  M.  le  comte  de  Chambord  est  arrivé  ou  est 
sur  le  point  d'arriver  à  Versailles,  —  sans  doute  pour  s'installer  à  la 
préfecture  ou  aiji  palais  pendant  que  M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon  est 
à  Paris,  visitant  paisiblement  l'exposition  de  peinture  organisée  par  M.  le 
comte  d'Haussonville  pour  venir  en  aide  aux  Alsaciens-Lorrains  I  Ainsi 
vont  les  choses,  et«  puisque  les  grandes  questions  sont  en  suspens  jus- 
qu'au retour  de  rassemblée,  puisqu'il  n'y  a  rien  de  mieux,  c'est  bien  le 
moins  que  chaque  matin  et  chaque  soir  on  recommence,  avec  des  sub- 
tilités toujours  nouvelles,  l'éternel  débat  :  il  s'agit  de  savcrir  comment  il 
faut  entendre  la  loi  du  20  novembre,  quelle  différence  il  y  a  entre  la 
(c  prorogation  des  pouvoirs  »  et  le  a  septennat;  »  il  s'agit  de  distinguer, 
de  peser  des  mots,  de  sonder  les  mystères  d'une  syllabe  merveilleuse 
qui  heureusement  sauve  tout,  qui  est  le  dernier  espoir  de  la  France. 
Rien  n'est  perdu,  les  casuistes  veillent  et  sont  à  l'œuvre.  On  dirait  que 
les  premiers  rayons  du  printemps  les  émoustillent  et  mettent  leur  ima- 
gination en  verve. 

Cependant  le  pays  ne  s^intéresse  guère  à  toutes  ces  subtilités  agita- 
trices dont  on  s'obstine  à  Tassourdir.  Il  mène  aujourd'hui  comme  hier 
sa  vie  tranquille  et  laborieuse.  11  paie  ses  impôts  sans  résister,  puisque 
les  recettes  du  premier  trimestre  de  l'année  atteignent  à  1  million  près 
les  évaluations  du  budget,  et  que  les  nouveaux  impôts  rentrent  comme 
les  autres,  dépassant  même  un  peu  les  prévisions.  11  travaille  et  fait 
bonne  contenance  dans  les  transactions  du  monde,  puisque  dans  Jes 
trois  derniers  mois,  malgré  une  crise  d'incertitude,  son  commerce  at- 
teint un  chiffre  d'importation  de  925  millions  et  un  chiffre  d'exportation 
de  856  millions,  qui  représente  un  mouvement  d'affaires  inférieur  à 
celui  de  1873,  mais  supérieur  encore  à  celui  des  années  qui  ont  précédé 
la  guerre.  Le  pays  vit  et  travaille,  étranger  aux  cabales,  aux  brigues  et 
aux  passions  de  parti,  et  tout  ce  qu'il  demande  à  ceux  qui  prétendent 
le  guider,  à  ceux  qui  se  servent  toujours  de  son  nom,  c'est  de  ne  pas 
jouer  avec  sa  sécurité  et  ses  intérêts,  de  ne  pas  lui  disputer  les  plus 
simples  conditions  d'une  existence  régulière,  de  le  laisser  respirer  et 
s'apaiser  sous  le  régime  qui  lui  a  été  donné.  Le  pays  dans  son  ensemble, 
le  pays  qui  vit  de  labeur  et  d'industrie  s'en  tient  à  la  réalité  des  choses. 
Il  sait  et  il  voit  qu'il  y  a  un  gouvernement  né  d'une  série  d'actes  et 
d'évolutions  qui  se  sont  succédé  depuis  trois  ans  jusqu'à  la  loi  du  20  no- 
vembre 1873,  déclarant  M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon  président  de  la 
république  pour  sept  ans.  Il  sait  qu'à  ce  pouvoir,  dont  la  durée  et  le 
titre  ont  été  fixés,  la  loi  du  20  novembre  a  promis  une  organisation 
constitutionnelle.  Voilà  le  fait  acquis  et  l'engagement  contracté.  Si  dans 
cette  œuvre,  eikpartie  irrévocable,  en  partie  inachevée,  il  y  a  eu  des  cal- 
culs inavoués,  des  réticences,  des  sous-entendus,  des  réserves  secrètes, 
des  médiations  mystérieuses,  le  pays  et  M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon, 
TOMi  m.  —  1874.  15 


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9S6  RETUB  DES  IMBOT  M01IM8. 

qni  est  le  premier  intéressé  après  le  pays,  n'y  sont  poor  rien,  n'y  peu* 
vent  rien.  La  situation  ne  reste  pas  moins  telle  qu'elle  a  été  créée.  La 
faiblesse  du  ministère  a  été  de  vouloir  tout  ménager,  de  ne  pas  se  pix>noiH 
cér  assez  promptement  et  assez  nettement,  de  laisser  grossir  et  se  propa^ 
ger  des  ambiguïtés  contre  lesquelles  il  est  aujounf  hui  réduit  à  réagir  par  ^ 
des  circulaires,  des  «  communiqués  »  et  des  menaoes  qui  nHntimideiit 
guère  personne,  qu'on  brave  ou  qu'on  élude.  Le  ministère,  avec  l'état 
de  siège  et  les  répres^ons  judiciaires,  ramenât-il  au  silence  les  jour* 
naux  qui  ne  cessent  de  se  livrer  à  une  guerre  d'interprétations  (âip- 
tieuses  contre  l'institution  même  du  gouvernement,  il  n'empocherait  pas 
de  parler  les  députés  qui  envoient  des  consultations  k  ces  journaux 
comme  M.  Lucien  Brun,  qui  écrivent  des  lettres  comme  M.  Ferdinand 
Boyer  et  M.  de  La  Rochette.  M.  Lucien  Brun,  le  conseiller  ordinaire  de 
M.  le  comte  de  Chambord,  continuerait  à  déployer  dans  sa  politique  un 
talent  d^avocat  expert  aux  subtilités  de  procédure.  M.  de  La  Rochette 
persisterait  dans  ses  singulières  récriminations  et  dans  ses  regrets  de  ne 
pouvoir  disposer  de  M.  le  maréchal  de  Mac^Mahon. 

Est-il  donc  si  difficile  de  s'en  tenir  à  la  vérité  des  choses  et  aux  mo- 
destes inspirations  du  bon  sens?  Supposez  un  instant  un  peu  de  bonne 
volonté,  quelque  prévoyance  chez  ceux  qui  font  de  la  pol&ique  et  môme, 
si  vous  voulez,  une  certaine  abnégation  :  quoi  de  plus  simple  que  la 
situation  actuelle?  Mais  c'est  là  le  malheur  :  il  y  a  eu  trop  de  mysitères, 
trop  de  diplomatie,  et  maintenant  à  mesure  que  se  révèlent  les  carac- 
tères, les  conséquences  de  cette  situation,  c'est  une  véritable  explosion 
de  plaintes,  de  récriminations,  de  défis,  de  désaveux.  Évidemment  les 
intrépides  champions  de  la  légitimité,  les  chevau-légers,  avaient  leur 
manière  à  eux  d'entendre  la  loi  du  20  novembre.  La  promesse  des  lois 
constitutionnelles  leur  paraissait  une  bonne  plaisanterie.  Ils  croyaient  et 
ils  avaient  sur  ce  point,  disent-ils,  l'assurance  des  «  jpersonnes  les  plus 
autorisées,  »  que  la  prorogation  était  tout  bonnement  une  arme  contre 
le  radicalisme,  que  la  majorité  de  l'assemblée  restait  toujours  libre,  que 
M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon  ne  serait  jamais  un  obstacle  au  retour  de 
la  monarchie  dès  qu'il  serait  possible  de  la  proclamer.  Eh  quoi!  ce  n'é- 
tait donc  pas  vrai?  Voilà  que  les  «  personnes  les  plus  autorisées  »  nient 
absolument  les  démarches  qu'on  leur  prête,  et  M.  le  garde  des  sceaux 
Depeyre  signe  des  circulaires  contre  ceux  qui  font  la  guerre  au  septen* 
nat,  et  M.  le  vice-président  du  conseil,  nous  «  ramenant  au  message  du 
13  novembre  1872,  »  dit  plus  brutalement  que  M.  Thiers  aux  royalistes  : 
a  Laissez  là  toute  espérance  I  »  De  là  cette  manifestation  ininterrompue, 
assez  monotone  et  passablement  comique,  de  surprise  et  de  dépit  Les 
légitimistes  qui  conduisent  cette  campagne  semblent  ne  pas  sTen  dou-* 
ter  :  ils  montrent  qu'ils  se  faisaient  à  eux-mêmes  un  bien  singulier  rMe 
et  qu'ils  préparaient  à  M.  le  président  de  la  république  un  rOle  plus 


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BETUE.   —   CHROmQUE.  227 

étrange  encore.  En  fin  de  compte,  à  en  croire  les  témoiipiaged  nstifs  de 
leur  désappointement,  ils  auraient  voolu  être  trop  habiles  et  ils  seraient 
tombés  dans  leur  propre  piège»  Ils  auraient  pris  M.  le  président  de  la 
république  pour  une  respectable  milité  consentant  à  les  couvrir  de  sa 
►  tutélaire  complaisance,  et  le  maréchal  n*a  eu  qu'à  rester  lui-même  pour 
déjouer  leurs  savans  calculs,  au  risque  d'ajouter  à  la  confusion  dai^  la- 
quelle ils  se  débattent.  Où  peut  les  conduire  le  dépit?  Ce  n^est  pas  fa- 
cile à  dire.  Leur  dernier  espoir,  leur  dernière  tactique  est  de  menacer 
le  gouvernement  d'une  dislocation  de  majorité,  soit  par  une  proposition 
formelle  de  restauration  monarchique,  soit  par  quelque  combinaison , 
plus  subtile  et  plus  provisoire  que  jamais,  qui,  en  supprimant  le  titre 
de  président  de  la  république,  créerait  une  sorte  de  pouvoir  neutre,  tout 
personnel  au  maréchal.  Les  plus  violeps  parlent  déjà  de  poser  nette- 
ment la  question  entre  le  rétablissement  de  la  monarchie  et  la  dissolu- 
tion de  rassemblée.  Tout  cela  est  en  vérité  très  édifiant,  assez  tri^ 
sans  laisser  de  ressembter  à  une  peu  amusante  comédie,  ^t  ne  fait 
qu'ajouter  un  chapitre  de  plus  à  Thistoire  des  partis  qui  ne  craignent 
pas  de  sacrifier  leur  pays  à  leurs  préjugés  et  à  leurs  passions. 

Et  cependant  il  ne  faut  pas  se  plaindre.  Cette  campagne  des  légiti- 
mistes  à  outrance,  à  la  veille  de  la  rentrée  de  l'assemblée,  n'est  pas 
sans  quelque  utilité.  Elle  a  cela  de  bon  qu'elle  prépare  inévitablement 
des  actes  décisifs.  Elle  met  plus  vivement  à  nu  cette  grande  nécessité 
publique  d'une  solution  qui  en  finisse  avec  toutes  les  équivoques  ;  en 
laissant  éclater  au  grand  jour  les  arrière-pensées  et  les  prétentions  des 
partis,  elle  éclaire  la  situation  et  ramène  aux  seules  conditions  sérieuses 
où  puisse  s'établir  aujourd'hui  un  régime  de  stabilité  relative. 

Que  se'passera-4-il  aux  premiers  jours  de  la  sesâon?  Il  faut  s'at- 
tendre un  peu  à  de  l'imprévu,  à  des  incidens.  Évidemment  les  ques^ 
tiens  ne  peuvent  plus  désormais  être  éludées,  elles  naîtront  en  quelque 
sorte  d'elles-mêmes ,  soit  sous  la  forme  de  propositions  individuelles,^ 
soit  sous  la  forme  des  projets  que  le  gouvernement  peut  présenter  à 
rassemblée.  Il  n'est  point  impossible  même  que  l'assemblée,  pressée 
par  les  circonstances,  par  l'impatience  des  partis,  ne  soit  maintenant 
conduite  à  faire  dans  la  session  prochaine  ce  qui  aurait  pu  être  l'œuvre 
de  deux  sessions,  et  qu'au  lieu  de  se  borner  à  discuter,  à  voter  d'abord 
la  loi  électorale,  elle  n'ait  à  se  prononcer  sur  l'ensemble  de  l'organisa- 
tion ccmstitutionnelle,  sur  l'institution  de  deux  chambres,  sur  une  vice- 
présidence  ou  sur  le  mode  de  transmission  du  pouvoir  en  cas  de  va- 
cance; toutes  ces  questions  se  lient  assez  intimement.  Qu'on  ait 
'  temporisé  jusqu'ici  par  des  considérations  partem^taires,  pour  éviter 
des  chocs  tn^  prompts  et  trop  vife,  pour  ménager  les  susceptibilités  les 
plus  délicates  d*une  majorité  dont  on  avait  besoin,  qu'on  ait  voulu  lais- 
ser en  quelque  fkçon  le  septennat  prendre  racine  de  lm<<-m6me,  insen^ 


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228  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

siblement,  avant  d'aborder  des  discussions  où  cette  majorité  pouvait  se 
diviser,  soit;  c'était  peut-être  un  eXcès  de  prudence  qui,  en  ajournant 
les  difficultés,  ne  faisait  que  les  compliquer  et  les  aggraver  au  lieu  de 
les  simplifier.  Aujourd'hui  il  n'y  a  plus  même  moyen  d'attendre.  C'est 
une  affaire  de  prévoyance  politique,  d'existence  en  face  des  polémiques 
et  des  contestations  passionnées  qui  mettent  en  doute  le  caractère  du 
gouvernement  qu'on  a  voulu  créer.  De  deux  choses  l'une  :  ou  bien  le 
pouvoir  doit  définitivement  prendre  corps,  s'affirmer,  se  compléter  par 
des  institutions  destinées  à  en  assurer  l'efficacité  et  l'indépendance,  ou 
bien  il  n'est  plus  qu'une  fiction,  un  pouvoir  désarmé  et  sans  force  de- 
vant les  partis  qui  affichent  la  prétention  de  le  maintenir  dans  un  rôle 
effacé  et  précaire.  Il  n'y  a  pour  lui  qu'une  manière  de  répondre  à  cette 
prétention,  c'est  de  vivre,  et  il  n'y  a  qu'un  tribunal  qui  puisse  trancher 
le  débat  entre  toutes  les  interprétations  contradictoires,  c'est  l'assem- 
blée. C'est  à  elle  maintenant  de  dire  si  elle  a  entendu  ne  den  faire  de 
sérieux,  si  ce  qu'elle  a  fait  elle  veut  par  hasard  le  défaire  aujourd'hui, 
ou  si  elle  entend  au  contraire  le  confirmer,  le  compléter,  le  fortifier  de 
façon  à  donner  au  pays  un  gouvernement  véritable*  Voilà  la  question 
qui  ne  peut  plus  rester  en  suspens,  puisqu'elle  a  été  posée,  qui  a  été  si 
altérée,  si  obscurcie,  qu'il  ne  suffit  plus  pour  la  trancher  d'une  circulaire 
ou  de  quelques  «  communiqués  »  ministériels. 

Si  les  légitimistes  que  l'élection  de  1871  a  envoyés  à  l'assemblée,  qui 
passent  aujourd'hui  leur  temps  à  embarrasser  le  gouvernement,  sont  la 
-majorité,  comme  ils  le  disent  sans  cesse,  et  peuvent  faire  la  monar- 
chie, qu'ils  produisent  cette  majorité  et  qu'ils  rétablissent  la  monar- 
chie. Si,  à  défaut  d'une  majorité  dans  l'assemblée,  ils  croient  que  le 
pays  est  avec  eux  et  n'aspire  qu'à  voir  arriver  M.  le  comte  de  Chambord 
sous  les  plis  du  drapeau  blanc,  qu'ils  fassent  appel  au  pays.  Ce  sera 
prudent  ou  imprudent,  personne  dans  tous  les  cas  ne  pourra  s'en  éton- 
ner, ce  sera  l'œuvre  d'un  parti  soutenant  sérieusement  ses  opinions 
et  se  servant  de  tous  les  moyens  avouables  pour  les  faire  triompher. 
Ce  qui  n'est  pas  sérieux,  c'est  de  dire  plus  ou  moins  directement: 
Nous  n'avons  pas  la  majorité,  nous  ne  pouvons  pas  faire  la  monardiie, 
c'est  vrai,  et  nous  ne  consulterons  pas  le  pays,  parce  qu'il  est  probable 
que  le  pays,  qui  nous  a  élus  une  première  fois,  ne  renouvellerait  pas 
notre  mandat;  mais  nous  avons  été  nommés  «  dans  un  jour  de  mal- 
heur, »  comme  disait  cet  infortuné  Beulé,  et,  si  nous  ne  pouvons  pas 
réunir  une  majorité  pour  rétablir  la  royauté,  nous  sommes  assez  nom- 
breux pour  empêcher  tout  ce  qui  ne  sera  pas  la  monarchie.  Nous  force- 
rons les  ministères  à  compter  avec  nous;  nous  maintiendrons  un  provi- 
soire indéfini,  au  risque  d'épuiser  les  forces  de  la  .nation.  En  attendant, 
nous  ferons  des  pèlerinages  en  répétant  chaque  joar  à  la  France  qu'elle 
n'a  que  le  dioix  entre  le  suicide  et  une  amende  honorable  devant  son 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  229 

roi.  —  Ce  qui  serait  tout  aussi  peu  sérieux,  ce  serait  de  dire  encore  : 
Nous  avons  créé  un  gouvernement,  rien  n'est  plus  vrai,  il  faut  bien  un 
gouvernement  ;  mais  nous  lui  refuserons  les  moyens  de  vivre  autrement 
que  par  notre  volonté  et  pour  servir  nos  desseins.  Le  septennat  n'est 
qu'un  mot;  pas  d'institutions,  pas  de  lois  organiques  dont  on  pourrait 
finir  par  se  contenter  :  un  intérim  géré  par  le  maréchal  de  Mac-Mahon, 
qui  est  un  trop  galant  homme  pour  ne  pas  nous  remettre  le  pouvoir 
que  nous  lui  avons  donné  le  jour  où  nous  pourrons  rappeler  le  roi,  et  il 
peut  compter  qu'à  ce  prix  nous  sommes  ses  meilleurs  amis! 

Que  les  légitimistes  de  l'extrême  droite  se  l'avouent  ou  qu'ils  ne  se 
l'avouent  pas,  c'est  là  le  dernier  mot  de  leur  système,  comme  c'est  le 
dernier  mot  de  tous  les  partis  à  outrance.  Le  moment  est  venu  d'en 
finir  avec  cette  politique  de  l'impuissance  chagrine.  Puisque  les  monar- 
chistes ne  peuvent  faire  la  monarchie,  qu'ils  laissent  faire  ce  qui  est 
possible!  Puisqu'ils  ont  créé  un  gouvernement,  qu'ils  laissent  à  ceux 
qui  prennent  ce  gouvernement  au  sérieux  le  soin  de  lui  assurer  les 
moyens  de  vivre  !  Évidemment  tout  un  pays  ne  peut  pas  rester  sous  un 
régime  d'intérim  indéfini,  ne  sachant  ni  ce  qu'il  est  aujourd'hui  ni  ce 
qu'il  sera  demain,  attendant  tout  de  l'imprévu,  réduit  à  se  demander 
sans  cesse,  comme  un  navire  en  perdition ,  vers  quel  rivage  il  va  être 
poussé.  Une  nation  n'est  pas  provisoire.  Elle  a  des  affaires  extérieures, 
des  obligations,  les  intérêts  permanens  de  son  travail,  de  son  indus- 
trie, de  son  commerce,  et  pour  pouvoir  déployer  sérieusement,  sûre- 
ment son  activité,  elle  a  besoin,  sinon  d'un  de  ces  régimes  qui  ont  tou- 
jours la  prétention  de  se  croire  définitifs,  du  moins  d'un  certain  ensemble 
d'institutions  essentielles  qui  sont  la  puissance  publique  organisée,  qui 
en  fixant  une  situation  permettent  une  certaine  confiance.  Si  la  France 
l'avait  oublié,  les  habiles  stratégistes  de  la  Intimité  le  lui  rappellent. 
11  y  a  une  chose  qui  n'est  pas  moins  certaine^c'est  que  M.  le  président 
de  la  république  lui-même  ne  peut  plus  accepter  la  position  qui  lui  est 
faite.  Ce  n'est  pas  pour  lui  une  question  d'ambition  personnelle,  il  se- 
rait au-dessus  de  telles  considérations,  c'est  une  affaire  de  dignité. 
L'estime  publique  a  fait  de  lui  un  personnage  consulaire,  et  c'est  préci- 
sément parce  que  son  caractère  est  une  garantie,  cpmme  on  le  dit, 
qu'il  ne  peut  souffrir  plus  longtemps  de  voir  son  autorité  mise  en  doute, 
son  rôle  dénaturé  devant  la  France,  ses  paroles  contestées  toutes  les 
fois  qu'il  parle  de  l'Jrrévocabilité  de  son  pouvoir,  de  la  nécessité  de 
l'organisation  constitutionnelle.  M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon  a  pu  jus- 
qu'ici ne  point  se  hâter  de  réclamer  l'exécution  des  promesses  de  la 
loi  du  20  novembre,  il  a  pu  attendre  sans  impatience  les  dédsions  de 
l'assemblée  en  se  bornant  à  maintenir  fermement  le  sens  qu'il  attache 
au  vote  qui  l'a  fait  président  de  la  république  pour  sept  ans.  On  lui 
fait  sentir  aujourd'hui  qu'il  est  temps  de  dissiper  toutes  ces  obscurités, 


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230  RETUE  DBS   DEUX  M0N1MBS. 

de  aorte  que  les  légitimistes^  par  leur  précipUatiou,  par  la  singularité 
de  leurs  interprétations  audacieuses  et  subtâes,  n'arriveot  qu'à  rendre 
plus  prochaines,  plus  nécessaires  et  plus  inévitables  h  tons  les  points 
de  vue  ces  solutions  coDStitutionneUes  qu'ils  n'étaient  peut-être  pis  les 
l»^miers  intéressés  à  provoquer.  Les  chevau-légers  ont  sûrement  bien 
employé  leurs  vacances» 

Et  maintenant  est-ce  que  tout  cela  ne  met  pas  sur  la  voie  des  com* 
binaisons  possibles  dans  un  temps  donné,  des  conditions  dans  les- 
quelles peut  s'accomplir  sérieusement  cette  organisation  constitutioo- 
nelle  qui  apparaît  comme  le  programme  de  la  session  prochaine?  Chose 
à  remarquer,  le  gouvernement  de  M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon  a 
cela  de  curieux  qu'il  n'est  contesté  dans  son  principe  ou  affaibli  que 
par  quelques-^ms  de  ceux  qui  l'ont  créé  et  qui  affectent  encore  de  se 
dire  ses  amis;  il  a  ou  il  peut  avoir  au  contraire  le  concours  de  bien  des 
hommes  d'autres  nuances  d'opinion  qui ,  après  avoir  discuté  et  com« 
battu  la  loi  de  prorogation  telle  qu'elle  était,  en  acceptent  sans  arrière-* 
pensée  toutes  les  conséquences,  qui  n'avaient  d'ailleurs  hésité  à  la  voter 
que  parce  qu'ils  auraient  voulu  dès  le  premier  moment  cette  organisa- 
tion à  laquelle  il  faut  arriver  aujourd'hui.  Un  manifeste  qui  a  paru  dans 
un  journal  de  province,  ^  qui  exprime  la  pensée  de  M.  Casimir  Perier, 
le  disait  nettement  il  y  a  peu  de  jours  :  «  ^k)tre  solution,  c'est  la  con- 
solidation de  ce  qui  existe,  c'est  le  maréchal  de  Hao-Mahon  affermi  dans 
son  pouvoir,  c'est  la  transmission  de  ce  pouvoir  mise  à  l'abri  des  sur- 
prises et  des  coups  de  main...  »  Quel  est  l'ami  le  plus  intelligent,  le 
plus  prévoyant  du  septennat  ?  Est-ce  M.  Casimir  Perier?  est-ce  M.  Lu- 
cien Brun  ou  M.  Ferdinand  Boyer?  Tout  récemment,  M.  Laboulaye,  tra- 
çant dans  une  lettre  un  tableau  aussi  net  que  décisif  de  la  situation, 
prenait  pour  point  de  départ  Texistence  incontestée  de  ce  gouvernement 
qu'il  s'agit  d'organiser,  et  en  indiquant  les  conditions  du  concours  de 
ceux  qui  pensent  comme  lui  il  ne  se  montrait  certes  pas  exagéré;  c'é- 
tait en  conservateur,  partisan  décidé  d'un  pouvoir  exécutif  très  fort, 
qu'il  parlait.  Dernièrement  M.  Germain,  devant  une  réunion  de  maires 
du  département  de  TÂin,  faisait  les  mêmes  déclarations  et  le  même  acte 
d'adhésion  au  régime  créé  par  la  loi  du  20  novembre.  M.  Dufiure  a  déjà 
exprimé  ses  opinions  dans  la  commission  des  trente.  Ces  hommes  ne 
sont  pas  les  seuls,  bien  d'autres  dans  l'assemblée  ont  les  mêmes  pensées, 
les  mêmes  dispositions,  et  ne  refuseraient  pas  les  garanties  les  plus  con- 
servatrices au  pouv(Hr  de  M.  le  président  de  la  république.  Maintenant 
donc  toute  la  question  est  de  savoir  si  Torganisation  constitutionnelle, 
devenue  une  nécessité  évidente,  s'accomplira  par  quelque  transaction 
nouvdle  avec  ceux  qui  n'ont  d'autre  soud  que  de  l'annuler  d'avance , 
ou  avec  ceux  qui  ont  été  les  premiers  à  la  demander, —  avec  les  hommes 
qni  reconnaissent  le  gouvernement  dans  son  priBcq)e,  dans  sa  durée,  oa 


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REVUE.   —   CHRONIQUE.  281 

avec  les  partis  qui  ne  voient  dans  ce  pouvoir  qu'une  fiction,  un  expé- 
dient de  constance  destiné  à  préparer  ou  à  couvrir  d'autres  combi- 
naisons. 

Tout  est  là.  C'est  la  question  qui  va  se  poser  devant  l'assemblée; 
c'est  la  question  qui  pèse  sur  le  ministère  lui-même.  Le  ministère  ne 
peut  persévérer  dans  son  système  de  ménagemens  et  continuer  à  cher- 
cher des  alliés  à  Textrôme  droite  qu'en  diminuant  le  caractère  et  la  por- 
tée de  l'organisation  constitutionnelle;  il  ne  peut  trouver  des  alliés  au 
centre  gauche  que  par  un  déplacement  de  direction  et  de  majorité,  en 
se  transformant  et  en  cherchant  sa  force  dans  des  combinaisons  nou- 
velles. De  toute  façon,  il  y  aura  évidemment  un  parti  à  prendre.  Que  les 
nouvellistes  à  Timagination  prompte  et  inventive  se  soient  déjà  fait  un 
jeu  de  composer  des  listes  ministérielles,  de  former  le  cabinet  de  la 
fosion  des  centres,  les  nouvellistes  vont  un  peu  vite  ;  on  n'en  est  pas 
encore  là  sans  doute.  Rien  ne  paraît  devoir  être  fait  avant  que  les  par- 
tis se  soient  dessinés,  avant  que  les  premiers  incid^is  ou  les  premiers 
débats  de  la  session  aient  révélé  l'esprit,  les  tendances,  des  diverses 
fractions  parlementaires.  Au  fond,  le  ministère  sait  bien  que  ses  plus 
dangereux  ennemis  aujourd'hui,  les  véritables  ennemis  du  gouverne- 
ment, sont  ceux  qui  ne  veulent  pas  d'une  organisation  constitutionnelle, 
parce  que  c'est  la  a  consolidation  de  ce  qui  existe,  »  parce  que  c'est  à 
leurs  yeux  a  la  république  pour  sept  ans,  »  et  que,  toujours  selon  eux, 
«  là  est  le  danger  de  la  situation.  »  Le  ministère  arrivàt-il,  par  les 
pins  habiles  combinaisons,  par  les  plus  ingénieux  arrangemens  de  ré- 
daction, à  désarmer  ces  intraitables  en  leur  arrachant  une  adhésion  de 
drconstaoce  à  des  lois  sans  précision  et  sans  caractère,  ce  ne  serait 
encore  qu'un  expédient  qui  deviendrait  aussitôt  un  prétexte  d'ambi- 
guïtés nouvelles.  Ce  serait  toujours  à  recommencer.  M.  le  ministre  de 
l'intérieur  en  serait  réduit  à  reprendre  sa  campagne  de  n  communi- 
qués »  et  d'explications  extra-parlementaires  sur  les  lois  d'organisation 
comme  sur  la  loi  du  20  novembre. 

On  aura  beau  faire,  il  n'y  a  qu'une  politique  possible,  naturelle  et 
simple,  c^est  le  rapprochement  des  partis  modérés,  qui  ne  croient  pas, 
quant  à  eux,  que  la  consolidation  de  ce  qui  existe  soit  précisément  <c  le 
danger  de  la  situation  actuelle,  o  qui  sont  convaincus  au  contraire  que 
ce  qu'il  y  a  de  plus  prudent,  de  plus  pressant  aujourd'hui,  p'est  d'assu- 
rer à  la  France  quelques  années  de  repos  avec  des  institutions  régula- 
risées et  un  gouvernement  défini.  Que  cette  politique  se  présente  donc 
à  l'assemblée,  résolument,  sans  se  dissimuler  et  sans  équivoque;  qu'el'e 
se  place  sur  un  terrain  où  elle  rencontrera  sans  doute  l'hostilité  des  partis 
extrêmes,  mais  où  elle  ralliera  aussi  infailliblement  toutes  les  forces  mo- 
dérées; cette  politique  a  certainement  toutes  les  chances  de  triomphe. 
EUe  est  à  peu  près  sûre  de  rallier  une  majorité  nouvelle,  parce  qu'en 


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232  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

définitive,  si  rassemblée  se  laissait  entraîner  à  refuser  une  organisation 
nécessaire,  sous  prétexte  que  c'est  la  «  république  pour  sept  ans,  »  elle 
mettrait  à  coup  sûr  le  gouvernement  dans  l'embarras  en  lui  rendant  la 
vie  fort  difficile,  mais  elle  aurait  fait  un  acte  éclatant  d'impuissance 
après  lequel  elle  aurait  de  la  peine  à  former  un  gouvernement  nouveau 
et  peut-être  même  à  prolonger  sa  propre  existence. 

Est-ce  que  nous  n'avons  pas  assez  vécu  dans  ce  provisoire  où  rien  ne 
suit  son  cours  régulier,  où  tout  est  interverti  et  hors  de  sa  place,  où  cha- 
cun se  croit  le  droit  de  suivre  son  humeur  et  son  inspiration  sans  s'in- 
quiéter des  plus  simples  conditions  de  l'ordre  et  môme  des  premiers 
intérêts  du  pays?  C'est  le  rôle  des  chambres  de  faire  de  la  politique;  ce 
n'est  point  apparemment  le  rôle  des  conseils-généraux  et  des  présidens 
des  assemblées  départementales  de  se  livrer  à  des  manifestations  poli- 
tiques, de  s'ériger  en  censeurs  de  la  marche  du  gouvernement,  des  lois 
votées  par  les  pouvoirs  publics.  C'est  là  cependant  ce  que  le  président 
du  conseil-général  de  Marseille  a  cru  devoir  faire.  Cette  petite  session 
des  assemblées  de  département,  qui  s'est  passée]à  peu  près  partout  fort 
paisiblement,  a  eu  sa  petite  scène  de  trx)ubleet  d'émotion  à  Marseille,  où 
le  radicalisme  domine  dans  le  conseil-général.  Le  président  a  voulu 
faire  sa  manifestation,  il  a  ouvert  cette  session  de  quelques  jours  par 
une  harangue  politique.  Le  préfet  a  protesté,  le  public  a  murmuré  ou 
applaudi.  Là-dessus  conflit  entre  le  président  et  le  préfet,  interruption 
des  travaux  du  conseil-général,  rapports  au  gouvernement,  lettres  échan- 
gées, interpellations  dans  la  commission  de  permanence,  question  con- 
tentieuse  portée  devant  le  conseil  d'état,  —  et  tout  cela  parce  qu'il  a  plu 
à  M.  Labadié,  président  radical  du  conseil  départemental,  de  se  donner  la 
satisfaction  de  dire  leur  fait  au  gouvernement  et  à  l'assemblée  nationale! 
Ce  n'est  point  assurément  bien  grave,  ce  n'est  qu'un  signe  de  plus  de 
cette  maladie  de  l'esprit  de  parti  pénétrant  partout,  dénaturant  tout, 
cherchant  à  tout  prix  une  occasion  de  se  produire,  au  risque  de  com- 
promettre le  caractère  des  institutions  les  plus  utiles.  Au  bout  du 
compte,  qu'en  résulte-t-il?  M.  Labadié  a  fait  son  discours  à  la  grande 
joie  de  ses  collègues  en  radicalisme,  et  les  affaires  du  département 
sont  restées  eh  suspens.  Il  faudra  maintenant  une  session  extraordi- 
naire pour  s'occuper  des  intérêts  du  pa^s,  qui  paient  les  frais  de  l'élo- 
quence de  M.  Labadié. 

Ce  qui  s'est  passé  à  Nice  est  d'une  autre  nature  et  d'une  autre  gra- 
vité. Un  député,  qui  s'appelle  M.  Piccon,  a  profité  de  ses  vacances  pour 
aller  dans  une  réunion  faire  la  confidence  du  véhément  désir  qu'il 
éprouve  de  voir  Nice  revenir  à  l'Italie.  Ce  député,  qui,  à  l'époque  de 
l'annexion,  secondait  d'un  si  grand  zèle  M.  le  sénateur  Laity,  qui  de- 
puis, pendant  la  guerre»  demandait  déjà  Garibaldi  comme  préfet  à  Nice, 
choisit  l'heure  présente  pour  souhaiter  un  nouveau  démembrement  de 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  283 

la  France.  Le  discours  de  ce  patriote  a  réjoui  les  Allemands  I  Que  fait 
alors  ce  député  à  rassemblée  nationale  de  France?  Puisque  tels  sont  ses 
sentimens,  sa  place  n'est  point  assurément  à  Versailles,  où  les  plus  vifs 
dissentimens  d'opinions  n'altèrent  pas  un  commun  patriotisme.  Qu'en 
pensera  l'assemblée?  Qu'en  pense  le  gouvernement  lui-même?  Une  en- 
quête a  été  faite,  à  ce  qu'il  parait,  pour  vérifier  les  paroles  de  M.  Kccon. 
Des  explications  seront  provoquées  sans  nul  doute.  Si  le  discours  n'est 
pas  expliqué  ou  désavoué,  il  n'est  point  impossible  qu'il  n'y  ait  quelque 
résolution  dictée  par  le  patriotisme,  et  c'est  ainsi  que  ces  vacances 
qui  vont  finir  laissent  à  la  chambre,  avec  les  grandes  affaires,  un  petit 
héritage  d'incidens  à  vider,  comme  un  intermède  avant  ou  après  les 
discussions  solennelles  de  la  politique. 

L'assemblée  nationale,  à  part  les  incidens  qui  l'agitent  quelquefois 
et  les  questions  constitutionnelles  qui  vont  en  grandissant  devant  elle 
depuis  trois  ans,  l'assemblée  s'est  donné  une  tâche  immense,  épineuse 
et  délicate,  qu'elle  n'a  point  encore  achevée,  qu'elle  poursuit  laborieu- 
sement, et  où  elle  ne  laisse  pas  de  s'égarer  peut-être  quelquefois.  Lors- 
qu'elle se  réunissait  au  mois  de  février  1871,  lorsqu'elle  se  trouvait  en 
face  de  cette  dure  nécessité  d'une  liquidation  désastreuse  de  six  mois  de 
guerre,  elle  décidait  qu^une  grande  enquête  serait  ouverte  sur  les  actes 
du  gouvernement  de  la  défense  nationale.  L'enquête  devait  s'étendre 
à  la  guerre,  à  la  politique,  à  l'administration,  aux  finances,  aux  marchés 
passés  à  Tours  ou  à  Bordeaux  et  à  Paris.  Gotaimission  principale  d'en- 
quête politique  et  militaire,  commission  des  marchés,  ont  été  le  doublé 
instrument  de  cette  œuvre,  qui  a  pris  par  degrés  des  proportions  pres- 
que colossales.  La  pensée  était  assurément  bonne;  le  zèle  et  le  dévoù- 
ment  n'ont  pas  manqué  à  l'exécution.  Les  documens  accumulés  déjà 
sont  considérables,  les  rapports  se  sont  succédé,  et  on  n'est  pas  encore 
au  bout.  M.  le  duc  d'Âudiffret,  comme  président  de  la  commission  des 
marchés,  a  déployé  une  activité  infatigable,  et  a  préparé  par  ses  re- 
cherches les  élémens  d'une  réforme  de  l'administration  militaire.  M.  le 
comte  Daru  a  publié  récemment  un  long  rapport  d'ensemble  sur  les 
événemens  politiques  à  partir  du  4  septembre  1870.  M.  Perrot  s'est 
chargé  de  retracer  l'histoire  de  la  guerre  en  province.  M.  Ghaper  a  ra- 
conté le  siège  de  Paris.  D'autres  ont  suivi  les  événemens  à  Lyon,  à  Mar- 
seille ou  à  Toulouse,  et  il  y  a  une  histoire  du  camp  de  Conlie,  exposée 
par  M.  de  Laborderie,  qui  est  certainement  curieuse.  L'œuvre  grossit  et 
s'étend  chaque  jour.  Les  Anglais,  avec  la  passion  qu^ils  ont  de  voir  clair 
dans  leurs  affaires  et  le  sens  pratique  qu'ils  portent  en  tout,  font  quel- 
quefois de  ces  enquêtes  parlementaires;  mais  ils  les  font  sur  des  ques- 
tions précises,  ils  s'occupent  avant  tout  de  rassembler  des  faits,  ils  ne 
cherchent  pas  à  dépasser  les  limites  d'une  investigation  impartiale  et 
positive.  L'enquête  française,  poursuivie  dans  ces  conditions,  sans  parti- 


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23i  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

pris,  sans  préoccupations,  pouvait  assurément  être  utile,  et  malgré  tout 
elle  le  sera;  mais  il  est  évident  qu'on  a  souvent  donné  audience  aux 
opinions  ou  aux  conjectures,  ou  même  aux  apologies  personnelles  plu- 
tôt qu'aux  faits.  On  s'est  lancé  un  peu  à  l'aventure,  sans  fixer  de  limites, 
sans  préciser  le  caractère  des  recherches  et  sans  se  défendre  toujours 
de  certaines  obsessions  d'esprit,  de  certains  jugemens  préconçus.  Il  en 
est  résulté  un  amas  de  documens  peu  sûrs,  un  travail  confus,  détourné 
souvent  de  sa  vraie  destination,  contesté,  contre  lequel  s'élève  aujour- 
d'hui M.  le  général  Trochu  dans  un  livre  très  brillant  et  très  vif,  —  la 
Politique  et  le  siège  de  Paris,  —  qu'il  oppose  à  M.  le  comte  Daru.  La 
défense  même  que  le  général  Trochu  croit  nécessaire  comme  ancien 
gouverneur  de  Paris  indique  l'écueil  qu'on  n'a  pas  su  toujours  éviter. 

La  vérité  est  que  l'enquête  française  ressemble  un  peu  trop  quelque- 
fois, non  à  une  investigation  patiente,  précise^  impartiale,  mais  à  un 
procès  dirigé  contre  le  gouvernement  de  la  défense  nationale,  contre  le 
4  septembre,  et  où  les  rapporteurs  ont  trop  l'air  souvent  de  se  donner  la 
mission  d'instruire  une  accusation  politique  dénuée  de  sanction.  Cest 
là  une  erreur  qui  affaiblit  l'intérêt  de  ce  vaste  travail  et  qui  en  atténue 
même  l'autorité.  L'assemblée  n'est  pas  un  tribunal.  La  responsabilité 
générale  qui  s'attache  à  ces  tragiques  événemens  ne  relève  guère  dé- 
sormais que  du  pays.  S'il  y  a  une  responsabilité  politique  plus  précise 
à  faire  peser  sur  des  gouvernemens,  la  question  devrait  être  vidée  de- 
puis longtemps.  S'il  y  a  des  responsabilités  individuelles  pour  des  faits 
déterminés,  ce  n'est  pas  l'assemblée  qui  est  juge.'  En  dehors  de  cela, 
les  opinions  du  rapporteur  ne  sont  que  des  opinions  qui  ont  l'inconvé- 
nient de  paraître  engager  l'assemblée  dans  des  controverses  où  elle  n'a 
que  faire.  Ces  rapports  sont  des  récits  ou  des  exposés  plus  ou  moins 
întéressans,  selon  le  mérite  des  auteurs,  ils  ne  sont  rien  de  plus.  L'as- 
semblée n'est  pas  plus  chaînée  d'écrire  l'histoire  que  de  prononcer  des 
arrêts  de  justice.  Et  voyez  où  cela  conduit  :  lorsque  M.  le  général  Trochu 
croit  devoir  se  plaindre,  qui  a-t-il  devant  lui?  Est-ce  M.  le  comte  Daru' 
auteur  d'un  exposé  sur  les  événemens  politiques  et  militaires  de  18707 
est-ce  le  président  de  la  commission  parlant  au  nom  de  l'assemblée? 
Quelle  différence  y  a-t-il,  au  point  de  vue  de  l'autorité  du  témoignage, 
entre  M.  le  comte  Daru  et  M.  le  général  Trochu?  Il  y  a  cette  différence, 
que  le  général  Trochu  était  là,  en  pldne  action,  portant  le  poids  d'un  e 
situation  affreuse,  et  que  M.  le  comte  Daru  n'y  était  pas,  comme  le  re- 
marquait un  jour  spirituellement  l'ancien  gouverneur  de  Paris. 

Et  puis  enfin  à  quoi  bon  s'attarder  dans  ces  vieilles  querelles  ei  le«r 
donner  en  quelque  sorte  une  consécration  officielle?  A  quoi  sert  de  re- 
faire perpétuellement  le  procès  du  1$  septembre,  dont  le  principal  cou- 
pable sans  doute  n'est  ni  le  général  Trochu  ni  le  gouvernement  de  La 
défense  nationale?  Que  ceux  qui  espèrent  encore  préparer  une  restao- 


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BEVUE.   —  GHBONIQUE.  235 

riEtioa  de  l'empire  s'efforcent  de  représenter  le  4  septembre  comme  un 
ciime  au  lieu  cte  vbir  en  lui  le  dénoûment  fatal,  inévitable,  des  désastres 
impériaux,  ils  sont  dans  iear  rôle;  apparemment  il  y  a  autre  chose  à 
fadre  aujourd'hui  qu'à  leur  venir  en  aide,  à  leur  fournir  des  élémens 
pour  la  réhabilitatioû,  assez  difficile,  il  est  vrai,  de  Tempire.  Si  le  4  sep- 
tembre a  été  si  manifestement  un  crime,  une  usurpation,  alors  rassem- 
blée n'a  plus  qu'à  rappeler  le  corps  législatif;  ce  n'est  pas  probablement 
son  intention  cependant.  Toujours  est-H  que.rempire  ne  ferait  pas  mieux 
le  procès  de  ceux  à  qui  il  a  légué  un  triste  héritage,  et  c'est  à  quoi  on 
s'expose  en  se  laissant  aller  à  la  tentation  des  enquêtes  politiques  au 
lieu  de  se  borner  à  rassembler  des  faits,  des  témoignages,  qui  ne  sont 
pas  l^istoire,  qui  sont  les  matériaux  de  l'histoire. 

Où  en  est  maintenant  r£urope?  Les  questions  générales  ne  sont  point 
pour  le  moment  au  premier  rang  des  préoccupations  publiques.  La 
Suisse,  qui  pratique,  quant  à  elle,  le  système  du  plébiscite,  vient  de 
soumettre  au  scrutin  populaire  la  révision  de  sa  constitution  fédérale, 
votée  à  une  grande  majorité  sous  l'influence  des  conflits  religieux  qui 
passionnent  les  esprits.  L'empereur  Guillaume,  qui  semble  entièrement 
remis  de  la  grave  maladie  qu'il  a  éprouvée  pendant  l'hiver,  vient  de  clore 
lui-même  le  parlement  allemand  par  un  discours  dont  une  seule  partie, 
celle  ^ui  a  trait  à  la  loi  militaire,  intéresse  l'Europe  et  la  France.  L'em- 
pereur, M.  de  Bismarck,  M.  de  Moltke,  ont  consenti  à  ne  réclamer  le 
contingent  militaire  que  pour  sept  ans;  ils  ont  fait  cette  libérale  con- 
cession aux  scrupules  parlementaires  d'une  fraction  du  Reichstag;  mais 
l'empereur  parle  assez  haut  en  son  nom  et  au  nom  de  tous  les  gouver- 
nemens  allemands  pour  que  cette  concession  soit  estimée  à  son  juste 
prix.  11  n'est  point  douteux  que  la  puissance  militaire  de  l'Allemagne  doit 
rester  telle  qu^elle  a  été  fixée,  c'est  Tintention  évidente  de  la  politique 
qui  de  Berlin  préside  aux  destmées  allemandes.  Que  les  armemens  se 
multiplient  et  grandissent  un  peu  partout,  les  intérêts  de  la  paix  ne  res- 
tent pas  moins  les  premiers,  et  c'est  parce  qu'ils  sont  les  premiers 
qu'une  simple  affaire  particulière,  due  à  l'initiative  privée,  prend  en  ce 
moment  même  l'inportance  d'une  affaire  internationale.  La  question  de 
l'isthme  de  Suez  est  devenue  tout  à  coup  un  objet  de  délibérations  ou 
de  pourparlers  diplomatiques  à  la  suite  d'un  conflit  relatif  aux  conditions 
d'existence  de  cette  grande  voie  de  communication  ouverte  par  l'énergie 
d'un  Français  entre  l'Occident  et  l'Orient,  Il  s'agit  tout  simplement  en 
apparence  d'un  tarif  que  la  compagnie  de  Suez  revendique  le  droit  d'éta- 
blir sur  le  tonnage  réel  des  navires  au  lieu  de  le  fixer  àur  le  tonnage 
ofi^iel  souvent  fictif.  Elle  a  établi  en  effet  ce  tarif  depuis  deux  ans,  et 
la  justice  française  a  même  prononcé  en  sa  faveur  dans  un  procès 
soulevé  par  la  compagnie  des  Messageries  maritimes;  mais  les  arma- 
teurs étrangers  ont  réclamé.  Ils  ont  invoqué  l'appui  de  leurs  çouver- 
nemens,  qui  à  leur  tour  sont  intervenus  à  Constantinople,  et  de  tout 


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236  R£V0E  DES   DEUX  MONDES. 

cela  il  est  résulté  un  acte  du  sultan  interdisaot  à  la  compagnie  de 
Suez  de  maintenir  le  tarif  qu'elle  perçoit  depuis  deux  ans,  en  lui  en- 
joignant de  revenir  au  tarif  de  tonnage  officiel.  A  vrai  dire,  c*est  là 
un  acte  d'interprétation  discrétionnaire  des  conventions,  d'omnipotence 
auquel  M.  de  Lesseps  avait  manifesté  l'intention  de  résister.  Le  conflit 
est  dévenu  un  instant  assez  vif,  lorsque  les  gouvememens  ont  évoqué 
la  question  dans  l'intérêt  même  d'une  œuvre  essentiellement  interna- 
tionale. M.  de  Lesseps  s'est  soumis  à  la  décision  du  sultan  en  réservant 
les  droits  de  la  compagnie  qu'il  représente,  et  la  diplomatie  trouvera 
sans  nul  doute  un  moyen  de  tout  concilier,  de  façon  à  ne  pas  mettre 
en  péril  une  des  plus  grandes  entreprises  de  ce  siècle. 

Les  événemens  ne  se  hâtent  pas  en  Espagne.  Il  y  a  un  mois  déjà  que 
se  livraient  autour  de  Bilbao  les  combats  sanglans  dont  l'issue  est  res- 
tée incertaine,  qui  ont  laissé  en  présence  carlistes  et  libéraux.  Pendant 
que  Serrano  était  à  guerroyer  contre  les  carlistes,  le  ministère  était  en 
pleine  crise  à  Madrid,  et  c'est  là  une  des  causes  de  cette  sorte  de  trêve 
qui  s'est  prolongée  depuis  un  mois.  Serrano  a  été  obligé  d'envoyer  l'a- 
miral Topete  afin  de  remettre  la  paix  entre  ces  ministres  assez  bien  in- 
spirés pour  se  quereller  dans  un  pareil  moment,  pour  ajouter  une  crise 
de  pouvoir  à  la  guerre  civile.  Topete  semble  avoir  réussi,  au  moins  pour 
l'instant,  et  cette  préoccupation  a  cessé  de  peser  sur  les  opérations  mi- 
litaires du  nord.  D'un  autre  côté,  Serrano  a  employé  ce  mois  à  refaire 
ses  troupes,  à  augmenter  son  armée  et  à  préparer  ses  moyens  d'at- 
taque. Un  nouveau  corps  a  été  notamment  formé  sous  les  ordres  du 
général  Manuel  de  la  Concha.  Ce  corps  a  été  composé  par  son  chef  avec 
de  vieux  soldats,  de  sorte  que  maintenant  ce  sont  deux  véritables  ar- 
mées, l'une  conduite  par  Serrano,  l'autre  menée  au  combat  par  Cou- 
cha, qui  vont  tenter  le  grand  effort  contre  les  positions  carlistes.  La 
lutte  est  peut-être  déjà  engagée,  et  on  peut  dire  que  c'est  l'avenir  de 
l'Espagne  qui  se  joue  dans  ces  montagnes  aux  abords  de  Bilbao. 

CH.  DB  MAZADB. 


ESSAIS   ET   NOTIOES. 


VHtttoirB  de  France  raconté»  à  mês  petits-ênfans,  par  M.  Gdieot. 
Troisième  roluine.  Pàrii  1874.  Hftchette. 

Le  nouveau  volume  de  M.  Guizot  embrasse  la  période  qui  s'étend  de- 
puis l'avènement  de  François  P'  jusqu'à  la  mort  d'Henri  IV.  Il  n'en  est 
peut-être  pas  dans  notre  histoire  qui  soit  plus  intéressante  et  plus  dra- 
matique. D'abord  il  s'agit  bien  de  notre  France  d'aujourd'hui,  et  nous 
nous  y  reconnaissons  partout.  Il  nous  faut  un  effort  pour  nous  re- 


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HEVUE.   —  CHRONIQUE.  287 

trouver  entièrement  dans  ces  hommes  du  moyen  âge  dont  les  idées  et 
les  croyances  étaient  si  différentes  des  nôtres;  mais  la  France  moderne 
compience  arec  la  renaissance.  Les  problèmes  qui  se  posent  alors  sont 
ceux  que  nous  cherchons  encore  à  résoudre,  et  nous  nous  débattons  tous 
les  jours  contre  les  difficultés  qu'ont  rencontrées  devant  eux  les  gens  de 
cette  terrible  époque.  M.  Guizot  nous  les  dépeint  en  les  faisant  parler 
eux-mêmes,  c'est-à-^lire  en  citant  autant  qu'il  le  peut  leur  correspon- 
dance et  leurs  mémoires  :  c'est  une  façon  de  les  placer  vivans  devant 
nous.  Quand  nous  les  voyons  agir,  quand  nous  les  entendons  parler, 
nous  nous  apercevons  que  ce  ne  sont  pas  des  inconnus.  L'imprévoyance 
avec  laquelle  sont  conduites  les  brillantes  et  fatales  expéditions  d'Italie, 
la  valeur  qu'on  y  déploie  et  les  fautes  qu'on  y  commet  nous  font  croire  ' 
qu'il  est  question  de  récits  contemporains.  N'est-ce  pas  hier  qu'on  nous 
abusait  de  paroles  comme  celles  que  Bonnivet  adressait  à  François  l*^ 
devant  Pavie,  pour  l'entraîner  à  livrer  bataille  :  «  Nous  autres  Français 
n'avons  accoutumé  de  faire  la  guerre  par  artifices  militaires,  mais  à 
belles  enseignes  découvertes.  Nos  rois  portent  la  victoire  -avec  eux, 
comme  notre  petit  roi  Charles  VIII  au  Taro,  notre  roi  Louis  XII  à  Âgna- 
del,  et  notre  roi  qui  est  ici  à  Marignan.  »  C'est  donc  bien  de  nous  et 
de  notre  France  qu'il  s'agit  dans  ce  volume  ;  aussi  le  lisons-nous  non- 
seulement  avec  une  vive  curiosité,  mais  avec  une  sorte  d'intérêt  doulou- 
reux, comme  des  gens  qui  se  sentent  mêlés  eux-mêmes  à  ces  luttes 
d'autrefois,  et  qui  reconnaissent  dans  cette  histoire  du  passé  toutes  les 
inquiétudes  et  toutes  les  souffrances  du  présent. 

Les  querelles  de  religion  remplissent  le  xvi«  siècle  ;  M.  Guizot  n'a 
guère  fait  dans  son  troisième  volume  que  raconter  celles  qui  ont  ensan- 
glanté la  France.  Ce  qui  frappe  le  plus  dans  le  récit  qu'il  en  a  tracé,  c'est 
la  haute  impartialité  de  l'écrivain.  On  pouvait  croire  que  ce  mérite  coû- 
terait quelque  peine  à  M.  Guizot.  Ce  sont  les  indifférens  qui  se  trouvent 
le  plus  à  leur  aise  pour  apprécier  les  luttes  religieuses  :  il  est  aisé  d'être 
juste  pour- les  combàttans  quand  on  n'a  pas  d'intérêt  dans  le  combat. 
On  sait  au  contraire  que  M.  Guizot  est  un  chrétien  sincère  et  ardent,  et 
il  a  donné  des  preuves  de  ses  convictions  dans  des  ouvrages  qu'on  n'a 
pas  oubliés.  L'un  des  deux  partis  qui  se  font  alors  la  guerre  est  le  sien, 
et  c'est  la  liberté  de  sa  foi  qui  se  décide  sur  les  champs  de  bataille. 
Cependant  son  impartialité  est  complète,  il  n'a  d'antipathie  ou  de  com- 
plaisance pour  personne,  et  nulle  part  cette  époque  n'avait  été  encore 
aussi  équitablement  jugée  que  dans  son  ouvrage. 

Sans  doute,  il  voit  la  naissance  du  protestantisme  avec  une  sympa- 
thie qu'il  ne  cherche  pas  à  cacher  ;  il  assiste  en  esprit  à  ces  conférences 
pieusesentre  Lefèvre-d'Étables  et  Guillaume  Farel,  où  le  vieux  maître 
disait  à  son  disdple  en  lui  prenant  la  main  :  «  Dieu  renouvellera  le 
monde,  et  vous  le  verrez  !  »  Il  ne  dissimule  pas  sa  vive  admiration  pour 
Calvin,  «  qui  était  à  la  fois  le  plus  hardi  et  le  moins  révolutionnaire  des 


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238  HETU£  DES  DEUX  MONDES. 

novateurs  du  xn^  siècle;  hardi  dans  la  pensée  d)rétiaDne«  mais  plein 
de  déférence  et  de  ménagement  envers  Tautorité,  même  quand  il  se  sé- 
parait d'elle  avec  éclat  »  Il  montre  que  Toeuvre  du  grand  réformateur 
français,  quoiqu'il  soit  venu  le  dernier,  était  nouvelle  :  jusque-là  Luther, 
Zwingle,  les  réformés  d'Allemagne  et  d'Angleterre,  avaient  appelé  les 
princes  et  les  puissans  à  leur  aide,  et,  pour  les  payer  de  leur  protection, 
ils  avaient  plus  ou  moins  soumis  l'autorité  TeligieuAe  au  pouvoir  civil; 
Calvin  voulut  Talliance  des  deux  pouvoirs,  mais  distincts,  indépendans, 
se  portant  un  respect  mutuel,  se  prêtant  un  mutuel  appui,  sans  empiéter 
l'un  sur  l'autre.  Cette  distinction  entre  la  société  religieuse  et  la  société 
civile  n'est  réclamée  d'ordinaire  que  par  les  esprits  indépendans  et  au 
nom  désintérêts  laïques.  M.  Guizot  sait  gré  à  Calvin  de  l'avoir  établie  au 
nom  de  la  religion  même,  11  est  heureux  aussi  de  célébrer  l'héroïsme  des 
prediiers  martyrs  protestans;  mais  ces  sentimens  ne  l'entraînent  jamais 
au-rdelà  de  la  justice  et  de  la  vérité.  11  aperçoit  les  fautes  des  deux  partis 
et  n'hésite  pas  à  les  blâmer.  «  Dans  l'un  et  dans  l'autre  camp,  nous  dit-il» 
prévalaient  des  erreurs  énormes  et  fécondes  en  funestes  conséquences  ; 
catholiques  et  protestans  se  croyaient  en  possession  exclusive  de  la  vérité, 
de  toute  la  vérité  religieuse,  et  en  droit  de  l'imposer  par  la  force  à  leurs 
adversaires  dès  qu'ils  en  avaient  le  pouvoir.  Les  uns  et  les  autres  étaient 
étrangers  au  re^)ect  de  la  conscience  humaine ,  de  la  pensée  humaine, 
de  la  liberté  humaine.  Ceux  qui  la  réclamaient  pour  leur  propre  compte 
quand  ils  étaient  faibles  n'en  avaient  plus  souci  envers  les  autres, 
quand  ils  se  sentaient  forts.  »  Au  moment  où  M.  Guizot  va  raconter  ces 
guerres  sanglantes  qui  se  terminent  par  le  drame  effroyable  de  la  Saint- 
Barthélémy,  il  s'arrête,  comme  s'il  avait  peur  d'aller  trop  loin  et  d'être 
plus  sévère  que  ne  le  veut  la  justice  pour  les  auteurs  du  massacre.  11 
n'a  pas  sans  doute  l'intention  de  les  amnistier,  mais  il  pense  qu'ils 
ne  doivent  pas  être  frappés  seuls.  «  C'est  une  méprise  et  une  injustice 
trop  communes,  dit-il  ^  de  faire  peser  presque  exclusivement  do  tels 
faits,  et  la  réprobation  qui  leur  est  due,  sur  les  grands  acteurs  histori- 
ques dont  le  nom  y  reste  attaché.  Les  peuples  eux-mêmes  en  ont  été 
bien  souvent  les  principaux  auteurs;  ils  ont  bien  souvent  précédé  et 
poussé  leurs  maîtres  dans  les  désastreux  attentats  qui  ont  souillé  leur 
histoire,  et  c'est  sur  les  masses,  comme  sur  les  chefs,  que  doit  peser  le 
juste  arrêt  de  la  postérité,  »  Il  montre  alors,  par  une  série  d'exemples, 
que  les  massacres  pour  cause  de  religion  ont  commencé  par  des  mains 
populaires  bien  plutôt  que  par  des  volontés  royales.  C'est  ainsi  que 
dans  les  deux  partis  s'était  peu  à  peu  accréditée  cette  opinion  que  l'as- 
sassinat était  permis  pour  la  bonne  cause.  M.  Guizot  a  raison  de  regar- 
der tous  ceux  qui  ont  pris  part  à  ces  exécutions  sommaires,  à  quelque 
culte  qu'ils  appartiennent,  dans  quelque  rang  de  la  société  qu'ils  soient 
placés,  comme  des  complices  lointains  de  la  Saint-Bartbélemy. 
Si  le  xvi^"  siècle  abonde  en  scènes  lugubres,,  il  présente  aussi  des  cA- 


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tés  moins  sombres  et  phis  attrayans.  M.  Gaizot  s^est  bien  gardé  de  les 
omettre.  11  s'est  plu  à  nous  dépeindre  tes  grands  caractères  de  ce  temps, 
le  premier  des  Guises,  Gondé,  Goligny;  en  foce  de  ces  fanatiques  sans 
]^tié,  comme  le  baron  des  Adrets,  ou  ce  Montluc  qui  parcourait  la 
Guienne  en  faisaiH  pendre  les  huguenots  aux  piliers  des  halles  sous 
prétexte  «  qu*uQ  pendu  étonne  plus  que  cent  tués,  »  il  a  p)aoé  les  sages, 
les  modérés,  comme  L'Hospital,  qui  mettaient  les  passions  de  secte 
au-dessous  des  intérêts  du  pays.  Il  les  montre  cherchant  à  s'organiser, 
à  former  un  tiers-parti,  bien  faible  encore  au  milieu  de  cette  déraison 
générale,  mais  qui  doit  finir  par  rallier  les  espiits  éclairés,  qui  domi- 
nera bientôt  dans  la  haute  bourgeoisie  et  les  parlemens,  et  dont  la  Mé- 
nippée,  oe  chef-d'œuYre  de  patriotisme  et  de  bon  sens,  sera  l'admirable 
expression.  Ges  politiques,  comme  on  les  appelle,  commencent  à  s'a- 
p^cevoir  qu'il  n'est  pas  indispensable,  quand  un  état  est  divisé  entre 
deux  religions  rivales,,  d'exterminer  l'une  d'elles,  pour  que  l'autre  vive 
en  paix;  ils  pensent  qu'il  vaut  mieux  qu'elles  s'accommodent  ensemble 
par  des  concessions  mutuelles.  Ainsi  dans  les  temps  les  plus  sombres 
de  notre  histoire,  au  milieu  des  massacres  auxquels  la  religion  sert  de 
prétexte,  on  commence  à  entrevoir  la  liberté  religieuse  dont  l'édit  de 
Nantes  jettera  les  premiers  fondemens.  La  liberté  politique  profite  aussi 
des  malheurs  puMics.  Le  pouvoir  absolu  a  besoin  d'être  heureux  pour 
n'être  pas  contesté.  Au  premier  revers,  le  prestige  cesse;  on  ose  regarder 
en  face  cette  autorité  souveraine  devant  laquelle  on  baissait  les  yeux,  et 
l'on  s'étonne  de  la  trouver  si  médiocre  et  si  vide.  Si  les  revers  continuent, 
elle  ne  peut  bientôt  plus  résister,  et  en  est  même  quelquefois  réduite, 
ce  qui  est  le  dernier  des  afiEronts  pour  elle,  à  se  mettre  sous  la  protec- 
tion de  la  liberté.  G'est  ainsi  que  François  11  et  Henri  III,  à  bout  de 
moyens  pour  rétablir  la  concorde  dans  le  pays,  durent  .'convoquer  les 
états-généraux.  Il  est  vrai  que,  pour  en  neutraliser  l'effet,  ils  ordonnè- 
rent à  leurs  baillis  d'empêcher  à  tout  prix  Félectioa  des  députés  qui 
leur  étaient  contraires,  et  qu'ils  n'hésitèrent  même  pas,  s'ils  étaient 
élus,  à  les  faire  attaquer  sur  la  route  par  des  gens  décidés  «  à  les  mettre 
en  un  lieu  où  ils  ne  feraient  jamais  ni  bien  ni  mal.  »  Mais  il  en  réchap- 
pait toujours  quelqu'un  qui  venait  apporter  à  l'assemblée  une  parole 
indépendante  et  réclamer  les  droits  qu'avait  la  nation  à  voter  ses  im- 
pôts et  à  prendre  part  au  gouvernement  de  ses  affaires. 

M.  Guizot,  comme  on  le  pense  bien,  a  grand  plaisir  à  raconter  toutes 
ces  tentatives.  Ge  qui  le  rend  plus  heureux  encore,  c'est  de  nous  re- 
tracer le  grand  règne  d'Henri  IV.  Il  est  charmé  de  ce  sens  droit  et  net, 
de  cet  esprit  pratique,  si  éloigné  de  toute  infatuation,  si  ennemi  de  tou 
mysticisme,  qui  se  bat  et  négocie  en  même  temps,  qui  consent  à  payer 
ce  qui  lui  appartient  pour  n'avoir  pas  à  le  conquérir,  qui  cède  à  l'opi- 
nion au  lieu  de  se  raidir  contre  elle,  et  qui  fait  à  la  paix  publique  le 


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2i0  BBYUE  DES  DEUX  MONDES. 

plus  grave  de  tous  les  sacrifices,  celui  de  sa  foi.  M.  Guizot  Tapplaudit 
de  toutes  ces  concessions;  il  l'approuve  môme,  et  sans  réserve,  de  s'être 
fait  catholique,  a  Je  ne  saurais  mesurer  précisément,  dit-il,  quelle  part 
Tambition,  l'intérêt  personnel,  Tégoïsme  royal,  ont  pu  avoir  dans  l'abju- 
ration religieuse  d'Henri  IV;  je  ne  prétends  pas  nier  la  présence  de  ces 
infirmités  humaines,  mais  je  demeure  convaincu  que  la  part  du  patrio- 
tisme a  été  la  plus  grande,  et  que  le  sentiment  de  ses  devoirs  de  roi 
envers  la  France  en  proie  à  tous  les  maux  de  la  guerre  civile  et  de  la 
guerre  étrangère  a  été  le  mobile  déterminant  de  sa  résolution.  »  Sully, 
tout  protestant  qu'il  était,  l'avait  conseillée  à  Henri  IV;  il  pensait  que 
c'était  pour  lui  le  seul  moyen  a  de  posséder  tranquillement  ce  grand, 
riche  et  populeux  royaume,  et  d'être  en  condition  de  pouvoir  faire  de 
grandes  et  loyales  associations  étrangères,  n  Le  fait  est  qu'à  partir  de 
sa  réconciliation  avec  l'église  tout  parut  réussir  au  roi,  qui  reconquit 
son  royaume  pièce  à  pièce.  Cest  vraiment  une  merveille  de  voir  avec 
quelle  rapidité  la  France,  qui  semblait  irrévocablement  perdue  sous 
Henri  III,  s'est  relevée  sous  Henri  IV.  Il  l'avait  trouvée  ruinée,  épuisée, 
divisée  en  mille  factions,  occupée  par  l'étranger,  que  tous  les  partis  ap- 
pelaient à  leur  aide;  il  la  laissa  riche,  unie,  réconciliée  avec  elle- 
même,  redoutée  de  ses  voisins,  et,  comme  c'est  son  usage,  rêvant  déjà, 
au  lendemain  de  ses  désastres,  des  projets  de  domination. 

M.  Vitet  disait,  il  y  a  deux  ans,  au  sujet  du  premier  volume  de  M.  Gui- 
zot, «que  l'histoire  de  France  est  une  source  d'enseignemens  et  de 
consolations.  »  Il  est  bien  plus  naturel  encore  de  le  dire  après  le  troi- 
sième ;  il  n'y  a  pas  de  lecture  qui  soit  plus  faite  pour  nous  donner  du 
cœur.  Le  règne  d'Henri  IV  montre  que  nous  ne  devons  jamais  perdre  cou- 
rage et  combien  de  ressources  il  reste  à  la  France  quand  an  la  croit  tout 
à  fait  abattue.  Cest  la  leçon  qu'il  faut  tirer  du  livre  de  M.  Guizot.  On 
trouverait  assurément  beaucoup  d'autres  éloges  à  en  faire;  on  pourrait 
remarquer  surtout  combien  cette  main  reste  ferme  malgré  les  années; 
on  admirerait  cette  étendue  de  vues,  cette  richesse  de  souvenirs,  cette 
sûreté  de  jugement,  cette  aisance  avec  laquelle  l'auteur  mêle  sans  cesse 
ses  propres  pensées  à  celles  des  contemporains;  mais  il  me  semble  que, 
dans  la  situation  où  se  trouve  notre  pays,  il  y  a  autre  chose  à  louer 
dans  ce  bel  ouvrage  que  des  mérites  littéraires.  II  vaut  mieux  remercier 
M.  Guizot  d'avoir  consacré  sa  vigoureuse  vieillesse  à  faire  une  œuvre 
utile  qui  nous  enseigne  à  ne  pas  désespérer  de  nous-mêmes  et  de  la 
France.  gaston  boissibr. 


f^e  directeur-gérant,  C.  Buloz. 


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LA. 


POÉSIE  PHILOSOPHIQUE 

DANS  LES  NOUVELLES  ÉCOLES 


UN  POÈTE  POSITIVISTE. 


I. 

11  nous  a  paru  digne  d'intérêt  de  rechercher  dans  la  poésie  con- 
temporaine le  reflet  des  nouvelles  idées  qui  traversent  et  agitent  à 
l'heure  présente  la  conscience  de  l'humanité.  Le  grand  mouvement 
qui  se  poursuit  si  activement  dans  les  hautes  sphères  de  la  science 
doit  avoir  son  contre-coup  ailleurs.  Sôus  la  pression  ou  la  menace 
des  événemens  intellectuels  qui  se  préparent ,  il  n'est  pas  possible 
que  les  esprits  demeurent  en  repos,  et  que  la  paix  même  des  anti- 
ques croyances  ne  soit  pas  profondément  troublée.  Les  nouvelles 
théories,  diverses  par  les  explications  qu'elles  proposent,  unanimes 
par  les  négations  qu'elles  imposent,  les  systèmes  qui  généralisent 
si  hardiment  les  résultats  des  sciences  positives  et  les  groupent  sous 
certaines  vues  d'ensemble,  se  sont  emparés  de  l'attention  publique 
dans  les  régions  où  l'on  pense;  on  a  eu  bientôt  fait  d'en  déduire 
les  conséquences,  d'en  mesurer  la  portée,  d'en  déterminer  l'in- 
fluence pratique.  De  là  dans  les  idées  un  grand  ébranlement  qui  se 
propage  et  s'étend.  Quelque  chose  de  solennel  s'annonce,  comme  à 
la  veille  des  crises  de  l'esprit  humain. 

TmiB  III.  —  15  Mal  1874»  16 


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2&2  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

Chaque  conception  philosophique  a  pour  effet  de  modifier  non- 
seulement  la  conscience,  mais  l'imagination  des  hommes  d'une  épo- 
que, en  changeant  leur  manière  de  sentir  la  vie  et  de  comprendre 
la  mort.  Or  la  vie  et  la  mort,  n'est-ce  pas  le  tout  de  l'homme,  le 
problème  où  tous  les  autres  aboutissent?  Du  môme  coup  se  modifient 
le  sentiment  religieux  et  le  sentiment  poétique,  associés  aux  mêmes 
fortunes.  Je  parle  de  ce  sentiment  religieux  tel  qu'il  se  rencontre 
souvent  dans  le  monde  et  dans  le  temps  où  nous  vivons  »  vague, 
indéfini,  et  qui,  n'étant  astreint  à  aucun  dogme  précis,  suit  presque 
sans  résistance  le  triomphe  alternatif  des  doctrines  contraires,  s'éle- 
vant  ou  s'abaissant  avec  elles,  se  consolidant  sous  certaines  in- 
fluences, s'évaporant  et  se  subtilisant  sous  d'autres,  changeant  de 
nature  et  de  forme,  selon  les  perturbations  atmosphériques  qu'il 
subit,  dans  les  divers  climats  d'idées  qu'il  traverse.  Le  sentiment 
poétique  subit  les  mêmes  variations;  il  porte  l'empreinte  plus  ou 
moins  troublée  de  ces  révolutions  intellectuelles  qui  modifient  l'as- 
pect des  choses  divines  et  humaines.  Et  cela  doit  être.  Qu'est-ce  au 
fond  que  la  poésie?  Quel  en  est  le  thème  étemel?  Qu'exprime-t-elle 
sous  les  formes  les  plus  variées?  M.  Jouffroy  le  disait,  il  y  a  près  de 
quarante  ans,  dans  une  de  ces  pages  où  revit  ce  grand  esprit  avec  sa 
grandeur  et  son  charme.  «  L'âge  d'innocence  a  sa  poésie,  l'âge  mûr 
a  la  sienne,  et  telle  est  la  supériorité  de  celle-ci  qu'en  se  révélant 
à  nous  elle  flétrit,  elle  décolore,  elle  anéantit  le  charme  de  la  pre- 
mière. Il  est  singulier  d'appeler  poésie  cette  superficielle  inspiration 
qui  s'amuse  à  célébrer  les  joies  frivoles,  à  déplorer  les  douleurs  éphé- 
mères des  passions.  La  vraie  poésie  n'exprime  qu'une  chose,  les  tour- 
mens  de  l'âme  humaine  devant  la  question  de  sa  destinée.  C'est  là 
de  quoi  parle  la  lyre  des  grands  poètes,  celle  qui  vibre  avec  une  mo- 
notonie si  mélancolique  dans  les  poésies  de  Byron,  dans  les  vers  de 
Lamartine.  Ceux  qui  n'ont  pas  assez  vécu  ne  comprenn^t  qu'à  moitié 
ces  sourds  accens,  traduction  sublime  d'une  plainte  étemelle,  mais 
ils  retentissent  profondément  dans  les  âmes  mûres  en  qui  les  grands 
problèmes  ont  développé  le  véritable  sentiment  poétique.  A  elles 
seules,  il  est  donné  de  comprendre  la  haute  poésie  lyrique»  à  elles 
seules,  pour  mieux  dire,  il  est  donné  de  sentir  la  poésie,  car  la  poé- 
sie lyrique  est  toute  la  poésie;  le  reste  n'en  est  que  la  forme.  »  Oa 
les  doutes  mélancoliques  qu'inspirent  ces  questions,  ou  les  rêves 
tantôt  sombres  et  briilans  par  lesquels  on  s'est  efforcé  de  les  ré- 
soudre, voilà  ce  qui  attire  irrésistiblement  les  poètes  dignes  de  ce 
nom.  Et  si  cela  est  vrai  de  tous  les  temps,  combien  cela  doit  être 
plus  vrai  encore  d'un  temps  comme  le  nôtre,  livré  à  de  telles  agita- 
tions de  doctrines,  à  de  si  dramatiques  perplexités  de  conscience  I 

Imagine-t-on  en  effet  de  plus  saisissans  contrastes  avec  les  vieilles 


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UN  POÈTE  POSmviSTB,  243 

croyances  de  rbnmanité,  celles  qtd  semblaient  faire  partie  d'elle- 
même  et  de  sa  raison,  que  cette  invasion  formidable  des  doctrines 
naturalistes  et  positives,  qui  de  toutes  parts  pénètrent  l'esprit  hu- 
main, et  le  dépossèdent  lentement  ou  violemment  de  ses  plus  in- 
times et  de  ses  plus  chères  convictions?  On  avait  bien  vu  quelque 
diosé  d'analogue  dans  la  crise  philosophique  du  xvm*  siècle;  mais, 
en  dehors  de  quelques  penseurs  comme  Diderot,  qui  portait  déjà 
dans  sa  pensée  les  suggestions  scientifiques  du  siècle  suivant,  ce 
n'était  là  qu'une  tempête  de  surface,  n'atteignant  pas  le  fond  de 
4éisme  et  même  de  christianisme  persistant,  —  crise  d'incrédulité, 
l^re  ou  passionnée  selon  les  esprits,  en  partie  provoquée  par  les 
imprudences  de  conduite  ou  les  excès  de  pouvoir  de  l'église  oflS- 
cielle,  voltairianisme  élégant,  mode  d'opposition  passagère,  sorte  de 
fronde  politique,  quand  ce  n'était  pas  simplement  une  forme  com- 
mode de  la  frivolité  licencieuse  se  servant  des  doctrines  nouvelles 
comme  d'un  voile  pour  couvrir  des  désordres  qui  n'avaient  rien  de 
philosophique.  —  C'est  autre  chose  aujourd'hui.  La  lutte  qui  s'en- 
gage dans  la  conscience  humaine  est  plus  profonde  et  autrement 
grave.  Il  s'agit  bien  cette  fois  de  notre  destinée  tout  entière,  mise 
comme  enjeu  suprême  dans  cette  grande  partie  qui  se  joue  autour 
de  nous,  en  nous,  et  dans  laquelle,  si  nous  perdons,  l'honmie  perd 
son  dieu. 

Un  autre  idéal  de  vie,  une  autre  destinée,  s'imposent  à  nous,  si  les 
doctrines  nouvelles  ont  raison.  II  ne  faut  pas  s'y  tromper,  et  toute 
illusion  à  cet  égard  serait  une  faiblesse  d'esprit  ou  un  aveuglement 
Tolontaire.  11  est  plus  viril  et  plus  digne  de  voir  les  choses  telles 
qu'elles  sont,  et  de  prendre  son  parti  en  conséquence:  M.  Max  Hui- 
ler, dans  des  leçons  récentes  données  avec  éclat  à  l'institution  royale 
de  la  Grande-Bretagne,  raillait  ingénieusement  ces  j^er^nnes  qui  se 
dédoublent  intellectuellement,  estimant  safis  doûie  c[ue  la  recherche 
scientifique,  quelles  que  soient  les  découvertes  auxquelles  elle  abou- 
tit ,  ne  doit  jamais  toucher  les  convictions  morales  ou  religieuses.  ' 
Audacieuses  dans  leurs  idées  *  spéculatives ,  timorées  dans  leurs 
croyances  pratiques,  quel  singulier  et  ridicule  contraste  1  «Elles 
semblent  admettre  que  le  monde  a  été  créé  deux  fois,  l'une  d'après 
Moïse,  l'autre  d'après  Darwin.  J'avoue  que  je  ne  puis  adopter  cette 
^tinction  artificielle,  et  il  me  prend  envie  de  poser  à  ces  philoso- 
phes à  sang-froid  la  cpiestion  que  le  paysan  allemand  posait  à  son 
évêque,  qui,  comme  prince,  s'amusait  tout  le  long  de  la  semaine, 
^t,  comme  évêque,  passait  le  dimanche  en  prière  :  «  Qu'advien- 
dra-t-il  de  l' évêque,  si  le  diable  arrive  et  enlève  le  prince î  »  — 
M.  Max  Mûller  a  raison.  La  recherche  scientifique  n'est  pas  un  simple 
délassement  intellectuel,  et  les  croyances  du  savant  ne  peuvent  se 


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2&i  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

séparer  de  celles  de  rhomme  qui  est  dans  chaque  savant,  a  Quand 
on  s'embarque  à  bord  d'un  navire,  il  y  faut  mettre  les  deux  pieds, 
on  ne  peut  en  laisser  un  sur  la  terre  ferme.  En  quelque  lieu,  qu'il 
nous  conduise,  il  faut  l'y  suivre;  en  quelque  lieu  qu'il  nous  dé- 
barque, il  faut  tenter  d'y  vivre.  La  conception  du  monde  et  de  notre 
place  dans  le  monde,  telle  qu'elle  a  été  présentée  par  M.  Darwin  et 
plus  vigoureusement  définie  par  quelques-uns  de  ses  successeurs, 
ne  touche  pas  seulement  aux  intérêts  de  la  science,  elle  va  droit  au 
cœur,  et  doit  devenir  pour  tout  homme  aux  yeux  de  qui  la  vérité 
soit  scientifique,  soit  religeuse,  est  sacrée,  une  question  de  vie  et 
de  mort  dans  la  pleine  acception  du  mot.  »  Tout  est  sérieux  ici,  tout 
doit  l'être.  Or  ce  qu'il  faut  bien  comprendre,  c'est  que  parmi  les 
conséquences  extrêmes,  mais  infailliblement  prévues,  redoutées  par 
quelques-uns  des  représentans  des  nouvelles  écoles,  acceptées  avec 
résolution  par  d'autres,  est  cette  conception  qui  proscrit  avec  l'idée 
d'un  créateur  toute  idée  de  finalité  comme  contraire  à  la  science, 
d'où  suit  nécessairement  qu'il  faut  renverser  les  termes  du  problème 
de  la  destinée,  qu'il  faut  le  poser  tout  autrement,  si  l'on  n'aime  pas 
mieux  tout  simplement  y  renoncer. 

Ce  qui  résulte  en  effet  des  généralisations  scientifiques  les  plus 
fortement  liées,  les  plus  logiques,  qui  ont  été  produites  autour  de 
nous  dans  ces  derniers  temps,  c'est  une  idée  toute  nouvelle  de  1^ 
vie,  dans  lacjuelle  une  suite  de  phénomènes  nous  a  introduits  à 
une  heure  donnée,  d'où  la  liaison  d'autres  phénomènes  nous  re- 
tirera demain,  manifestations  passagères,  expressions  momentanées 
de  la  forcp  unique ,  universelle,  inconsciente,  apparitions  acciden- 
telles à  la  surface  du  temps  et  de  l'espace  infinis.  Le  monde  n'est 
plus  ce  tout  harmonieux  où  chaque  être,  le  plus  humble  et  le  plus 
sublime,  avait  sa  nature  déterminée,  sa  destination  spéciale,  dans 
un  ensemble  de  natures  et  de  fins  prévues  et  coordonnées  par  la 
pensée  créatrice.  Si  l'harmonie  se  produit  ici  ou  là,  ce  n'est  pas 
une  intention,  c'est  un  résultat.  Il  ne  faut  plus  s'abandonner  à  ces 
vagues  rêveries  d'autrefois,  à  ces  songes  énervans  d'une  philosophie 
sentimentale,  qui  aimait  à  se  demander  pourquoi  l'homme  avait  été 
mis  en  ce  monde,  quelle  est  sa  fin,  ce  que  Dieu  a  voulu  obtenir  de 
lui  en  lui  imposant  la  dure  lâche  de  vivre,  en  vue  de  quelle  des- 
tinée il  l'éprouve,  quelles  espérances  enfin  justifient  le  mal  lui^ 
même  et  rendent  la  souffrance  sacrée.  Cet  ordre  de  questions  est  à 
jamais  fermé!  On  doit  exclure  de  la  conception  nouvelle  ces  trois 
idées  :  la  finalité  qui  présidait  à  l'ensemble  de  l'univers  et  en  ré- 
gissait chaque  détail,  la  pensée  suprême  qui  l'expliquait,  la  bonté 
parfaite  qui  la  faisait  aimer.  La  nécessité  règne  à  la  place  de  la  fina- 
lité, une  nécessité  mécanique  selon  les  uns,  dynamique  selon  les 


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UN   POÈTE   POSITIVISTE.  245 

autres»  mais  en  tout  cas  une  nécessité  sans  conscience  et  sans 
amour. 

Au  point  de  vue  des  philosophies  les  plus  récentes,  il  n'y  a 
qu'ime  loi  qui  règle  les  manifestations  d'une  force  unique.  Cette 
force  identique  à  elle-même  sous  ses  métamorphoses  apparentes 
exclut  toute  idée  de  commencement  ou  de  fin.  Elle  ne  peut  ni  avoir 
commencé  ni  cesser  d'être.  Elle  est  tout  ce  qui  est  ou  du  moins 
tout  ce  que  nous  mettons  sous  cette  notion  d'existence.  Concevoir 
qu'elle  ajt  pu  commencer  ou  qu'elle  puisse  finir,  ce  serait  concevoir 
le  néant,  le  placer  avant  ou  après,  c'est-à-dire  concevoir  une  con- 
tradiction. Les  forces  physiques,  les  forces  vitales,  les  forces  so- 
ciales, sont  les  manifestations  diverses  de  cette  force;  elles  en  re- 
présentent, pour  ainsi  dire,  les  divers  degrés  d'intensité.  Voilà  la 
réalité  expérimentale,  tout  le  reste  n'est  que  pure  rêverie.  La  na- 
ture n'est  que  le  cercle  immense  dans  lequel  s'agitent  éternelle- 
ment ces  diverses  manifestations  de  la  force,  se  transmettant  et  se 
transformant  les  unes  dans  les  autres.  Une  multitude  de  systèmes 
de  mouvemens  se  forment  et  se  décomposent  selon  des  rhythmes 
déterminés.  C'est  là  tout  le  secret  de  la  naissance  et  de  la  mort. 
Des  mouvemens  qui  s'intègrent  ou  se  désintègrent,  voilà  l'histoire 
uniforme,  sous  des  apparences  variées,  des  grands  corps  astrono- 
miques, des  organismes  vivans  et  des  organismes  sociaux.  L'his- 
toire d'un  corps  vivant  nous  raconte  en  raccourci  et  nous  peint  sen- 
siblement celle  d'un  monde.  L'évolution,  l'équilibre,  la  dissolution, 
c'est  par  cette  triple  phase  que  passe  toute  existence  individuelle 
ou  collective.  —  L'astronomie,  la  géologie,  la  physiologie,  l'histoire 
des  sociétés  humaines,  ne  représentent  réellement  aux  yeux  de 
l'observateur  que  des  combinaisons  de  mêmes  phénomènes  élé- 
mentaires variées  à  l'infini.  Qu'est-ce  que  la  vie  universelle?  Une 
succession  d'êtres  et  de  formes  en  fonction  de  naissance  et  de  mort. 
Qu'est-ce  que  chaque  vie  individuelle?  Un  moment  insignifiant  dans 
ces  variétés  de  combinaisons  et  de  transformations  de  mouvemens. 
Qu'est-ce  que  l'humanité?  Une  collection  de  ces  momens. 

La  vie  individuelle,  l'histoire  tout  entière,  ne  sont  plus  que  des 
épisodes  imperceptibles  perdus  dans  l'œuvre  immense,  éternelle  de 
la  nature,  des  accidens  sans  avenir  et  sans  portée,  des  quantités 
infinitésimales  que  le  penseur  peut  négliger  dans  la  production  uni- 
verselle et  infinie  dont  le  Cosmos  lui-même  n'est  qu'un  jeu  peut- 
être  fortuit  et  momentané.  L'incommensurable  nous  déborde  et 
nous  écrase  de  toutes  parts.  Que  viendraient  faire  ici  les  ridi- 
cules protestations  d'une  chétive  personnalité  qui  ne  voudrait  pas 
se  résoudre  à  disparaître  et  qui  jetterait  dans  l'infini  le  cri  de  son 
impuissance  révoltée?  Ira-t-on  de  nouveau  repaître  l'imagination 


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246  BEYUfi   DES  DEUX  MONDES. 

humaine  des  faux  espoirs  par  lesquels  les  vieilles  religions  et  les 
vieilles  philosophies  l'enivraient  et  l'exaltaient  dans  le  vide?  Il  y  a 
un  moyen  plus  digne  de  nous  consoler.  La  science  nous  montre  la 
véritable  immortalité,  celle  de  nos  œuvres,  de  nos  travaux,  de  nos 
pensées,  celle  enfin  de  la  race  qui  sort  de  nous.  Encore  faut-il  bien 
nous  pei^uader  que  ce  n'est  là  qu'une  immortalité  toute  relative 
et  provisoire.  Ce  n'est  qu'un  prolongement  abstrait  de  notre  exis- 
tence dans  un  temps  indéfini,  mais  certainement  limité,  bien  que 
U  limite  échappe  à  nos  yeux  et  même  à  notre  pensée.  L'humanité 
mourra,  comme  chaque  société  humaine  sera  morte,  comme  chaque 
homme  sera  mort.  La  terre  elle-même  qui  porte  les  hommes,  comme 
un  navire  ses  passagers,  la  terre  périra,  non  dans  les  forces  élé- 
mentaires qui  la  constituent,  mais  dans  sa  forme  et  son  organisme 
actuels.  Le  soleil ,  qui  est  la  source  de  vie  pour  cette  partie  du 
monde,  s'éteindra.  La  mort  s'étendra  sur  l'immensité  sidérale;  elle 
en  fera  je  ne  sais  quelle  gigantesque  nécropole  où  flotteront  confu- 
sément les  cadavres  des  mondes  et  les  soleils  éteints.  L'évolution 
cosmique  elle-même  aura  une  fin,  puisqu'elle  est  im  mouvement; 
mais  cette  fin  n'en  atteindra  que  les  manifestations  éphémères  :  la 
force  elle-même  ne  peut  pas  s'anéantir. 

Que  nous  importent  après  tout  soit  le  repos  relatif  de  cette  force, 
soit  les  résurrections  possibles  de  nouveaux  univers  impossibles  à 
concevoir,  complètement  différens  de  tout  ce  qui  est  maintenant,  et 
dans  lesquels  il  n'y  a  pas  de  place  pour  ces  multitudes  de  généra- 
tions qui  auront  mesuré  par  tant  de  souffrances  et  de  mérites  inu- 
tiles les  longs  siècles  de  l'humanité?  Ainsi  s'ouvre,  aux  limites 
mêmes  de  notre  connaissance,  un  au-delà  inconrmensurable  que 
reconnaissent  toutes  les  écoles  nouvelles,  naturalistes  et  positi- 
vistes, dont  elles  prétendent  avoir  la  claire  vision,  tout  en  arrêtant 
la  pensée  et  la  destinée  de  l'homme  dans  le  cercle  de  la  réalité  phé- 
noménale que  mesurent  nos  facultés,  dans  le  champ  circonscrit  des 
lois  que  nous  pouvons  vérifier.  Immensité  matérielle  et  intellec- 
tuelle à  la  fois,  soit  le  fond  de  l'espace  sans  bornes,  peuplé  de 
mondes  sans  nombre,  soit  l'enchaînement  des  causes  sans  terme,  ce 
double  infini,  ou  pressenti  par  la  pensée  quand  elle  essaie  de  re- 
monter à  un  premier  principe,  ou  dévoilé  par  l'astronomie  et  de- 
viné au-delà  du  Cosmos  actuel,  cette  immensité,  c'est  comme  un 
océan,  nous  dit-on,  qui  vient  battre  notre  rive  et  pour  lequel  nous 
n'avons  ni  barque,  ni  voile.  —  Qu'importe  encore  une  fois,  puis- 
que dans  cette  immensité  l'homme  est  un  étranger?  Devant  ces  hy- 
pothèses gigantesques  que  l'on  jette  comme  une  proie  à  notre  ima- 
gination, dans  ces  espaces  que  les  productions  incessantes  de  la 
force  ne  ren^liront  jamais,  même  pendant  l'éternité,  notre  person- 


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UN  POETE   POSITIVISTE.  247 

nalité  s^éponvante,  parce  qu'elle  se  sent  là  perdue,  anéantie.  Pa^ 
cal,  qui  a  ressenti  dans  sa  grande  âme  toutes  les  émotions,  j'oserais 
dire  tous  les  frissons  de  l'infini,  aurait  seul  pu  rendre  le  désespoir 
de  l'âme  humaine  aux  prises  avec  ces  implacables  pensées.  U  éprou- 
vait quelque  chose  d'analogue  quand  il  disait  :  a  Le  silence  étemel 
de  ces  abîmes  infinis  m'effraie,  »  ou  bien  encore  :  a  En  regardant 
tout  l'univers  muet  et  l'homme  sans  lumière,  abandonné  à  lui-même 
et  comme  égaré  dans  ce  recoin  de  l'univers,  sans  savoir  ce  qui  l'y 
a  mis,  ce  qu'il  y  est  venu  fi&ire,  ce  qu'il  deviendra  en  mourant, 
j'entre  en  effroi  comme  un  homme  qu'on  aurait  porté  dans  une  île 
déserte  et  effroyable,  et  qui  s'éveillerait  sans  connaître  où  il  est  et 
sans  moyen  d'en  sortir,  d  Voici  que  de  ces  abîmes  silencieux  une 
voix  est  sortie:  Pascal  n'est  plus  seul,  il  est  sauvé;  mais  imagi- 
nez un  Pascal  sans  Dieu,  un  Pascal  sans  la  croix,  en  face  de  cette 
solitude  sans  bornes,  muette  et  ténébreuse,  où  sa  personnalité  est 
jetée  à  l'abandon.  Il  se  sent  gagné  par  le  désespoir,  par  la  folie  de- 
vant ces  abîmes,  il  ne  peut  en  soutenir  l'horreur,  il  va  s'y  englou- 
tir; mais  quel  cri  sublime  il  aurait  poussé  avant  de  disparaître  dans 
le  gouffre  1 

C'est  l'état  où  doivent  être  les  grandes  imaginations  poétiques, 
s'il  en  est,  parmi  celles  qui,  détachées  de  toute  croyance  positive, 
s'abandonnent  au  souffle  des  idées  nouvelles.  Jamais  la  situation 
des  esprits  n'a  été,  en  un  certain  sens,  plus  pathétique  qu'aujour- 
d'hui. C'est  l'heure  de  la  crise  suprême  où  il  faut  faire  son  choix 
entre  deux  directions  contraires,  et,  si  l'on  a  fait  son  choix,  renoncer 
à  toutes  les  anciennes  doctrines,  les  vieilles  institutrices  et  les  conso- 
latrices de  l'humanité,  sur  le  commencement  et  la  fin  des  choses,  la 
destinée  de  l'homme,  le  caractère  indélébile  et  sacré  de  la  person- 
nalité qu'il  crée  par  la  souffrance  et  la  vertu,  sous  le  regard  d'un 
Dieu,  son  juge  et  son  témoin.  Il  n'est  pas  possible  qu'un  poète  vi- 
vant dans  un  temps  pareil  au  nôtre,  où  tout  est  remis  en  question, 
ravenh*  et  le  passé  du  monde,  le  mystère  de  la  vie  et  de  la  mort, 
ne  ressente  pas  profondément  dans  son  âme  l'émotion  de  ces  pro- 
blèmes si  violemment  agités,  et  ne  s'en  fasse  pas  à  un  jour  donné 
l'interprète  dans  des  vers  qui  resteront  comme  l'expression  ini^irée 
d'un  moment  vraiment  tragique  dans  l'histoire  de  rhumamté* 


IL 

Ce  poète  s'est  rencontré.  Au  milieu  des  frivolités  galantes,  des 
jeux  plastiques,  des  ciselures  où  s'amuse  la  poésie  contemporaine, 
au-dessus  des  mièvreries  sentimentales  où  elle  s'attarde,  voici 


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218  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'un  grand  cri  a  retenti,  un  cri  superbe,  impie  et  désespéré.  Je 
l'ai  recueilli.  C'est  Taccent  authentique  d'un  vrai  poète,  absolu- 
ment sincère,  supérieur  à  la  plupart  de  ceux  que  l'on  cite  aujour- 
d'hui, indépendant  des  petits  groupes,  des  pléiades  et  des  coteries, 
bien  digne  d'attention  certes  par  le  sentiment  des  problèmes,  par 
l'ardeur  douloureuse  qu'il  apporte  à  les  étudier,  par  la  profondeur 
des  émotions  qu'il  en  reçoit  et  qu'il  nous  communique  dans  une 
langue  parfois  étrange,  incorrecte,  mais  puissante,  imagée,  forte 
jusqu'à  l'âpreté,  lyrique,  où  circule  une  âme  passionnée,  une  âme 
de  feu.  On  ne  s'y  trompera  pas  cette  fois  :  c'est  la  révélation  d'une 
intelligence  remuée  jusque  dans  ses  profondeurs  par  les  philo- 
sophies  nouvelles,  soit  celle  de  M.  Auguste  Comte,  soit  celle  de 
M.  Darwin  ou  de  M.  Herbert  Spencer.  Cette  poésie  ardente  et  souf- 
frante mérite  d'être  retenue  comme  le  témoignage  de  la  crise  mo- 
rale et  religieuse  que  nous  traversons,  l'expression  momentanée  de 
l'esprit  humain  à  cette  heure  de  lutte  et  de  trouble.  Â  ce  titre,  elle 
nous  appartient  :  elle  nous  apporte  l'écho  des  souffrances  et  des 
luttes  d'une  génération  dans  une  conscience  profonde  et  grave , 
digne  par  sa  sincérité  de  les  ressentir,  par  son  talent  de  les  expri- 
mer. Que  nous  voici  loin  soit  de  l'éclectisme  railleur  de  Voltaire 
nous  racontant  si  gaîment  les  contradictions  des  Systèmes^  soit  de  la 
sérénité  de  Goethe  luttant  de  calme  et  de  splendeur  poétiques  avec 
l'indifférence  et  la  magnificence  de  la  nature  1  Ici  nous  sommes  dans 
une  tout  autre  région  de  sentiment  et  d'idée,  et  pour  ainsi  dire  sous 
un  autre  climat  moral.  C'est  la  révolte  contre  les  vieilles  croyances 
qui  domine  dans  cette  sombre  poésie;  mais  c'est  aussi  la  tristesse 
des  nouvelles  doctrines,  c'est  l'effroi  devant  le  vide  entrevu,  parfois 
le  désespoir  et  quelque  chose  comme  l'hallucination  du  néant. 

Ce  petit  livre,  composé  d'une  douzaine  de  morceaux,  imprimé 
plus  que  modestement,  distribué  à  quelques  personnes,  et  qui  n'é- 
tait pas  même  destiné  par  son' auteur  à  la  publicité  (1),  il  est  né 
d'une  inspiration  vraie,  il  vivra.  On  assure  que  l'auteur  est  une 
femme;  on  ne  s'en  douterait  pas  à  l'énergie  et  à  la  virilité  de  la 
pensée.  Tout  cela  d'ailleurs  n'importe  guère;  c'est  une  partie  de 
l'âme  moderne  que  nous  voyons  à  découvert  dans  ce  livre,  ce  sont  ses 
agitations  morales ,  ses  emporteraens  et  tout  à  côté  ses  décourage- 
mens.  Cela  seul  nous  intéresse.  Ses  colères  d'abord  et  ses  protesta- 
tions contre  le  Dieu  qu'elle  abandonne,  voilà  ce  qui  frappe  l'esprit 
dès  que  l'on  ouvre  ces  pages.  Le  lecteur  est  saisi  par  la  violence  des 
anathèmes  contre  les  vieilles  formes  de  l'idéal  et  du  divin,  que  le 
poète  répudie  avec  trop  de  haine  pour  n'y  pas  croire  un  peu.  On 

(1)  Poésies  philosophiques,  par  L.  Ackernumn. 


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UN  POÈTE   POSITIVISTE.  249 

n'injurie  ainsi  que  ce  qu'on  est  habitué  à  craindre  et  ce  qu'on  re- 
doute encore. 

Lisons  ensemble  quelques  vers  de  ce  Promithée  qui  a  su  être 
original  même  après  celui  de  Byron ,  celui  de  Shelley,  celui  de 
Goethe.  C'est  un  des  sujets  favoris  de  la  poésie  moderne  et  l'un  de 
ceux  qui  se  prêtent  le  mieux  à  l'inspiration  philosophique.  Byron, 
dans  le  transparent  symbole  qu'il  emprunte  au  vieil  Eschyle,  montre 
l'homme  en  lutte  avec  la  destinée,  rompant  cette  trame  artificielle 
du  sort  dans  laquelle  les  faibles  seuls  restent  captifs.  Goethe  crée  un 
Prométhée  spinoziste,  s' écriant  qu'il  est  le  maître  même  de  la  na- 
ture par  son  activité,  et  qu'ep  dehors  de  la  nature  et  de  l'homme 
il  ne  pourrait  y  avoir  que  des  pouvoirs  vassaux  du  destin^  ce  qui  les 
placerait  au-dessous  de  l'homme.  Le  drame  de  Shelley,  c'est  la  dé- 
livrance du  prisonnier  de  Jupiter  par  l'avènement  d'une  foi  nou- 
velle, la  foi  à  la  puissance  de  la  nature,  la  seule  divinité;  il  célèbre 
la  chute  des  idoles,  la  ruine  des  vieilles  tyrannies  qui  tombent  de- 
vant la  science.  C'est  évidemment  de  la  pensée  de  Shelley  que  se 
rapproche  le  hardi  Prométhée  de  M?"*  Ackermann.  La  pièce  s'ouvre 
par  des  imprécations  : 

Frappe  encor,  Jupiter,  accable-moi,  mutile 
Uennemi  terrassé  que  tu  sais  impuissant; 
Écraser  n*est  pas  vaincre,  et  ta  foudre  inutile 
S'éteindra  dans  mon  sang. 

Quel  est  son  crime?  11  a  voulu  relever  l'homme,  jeter  l'étincelle  de 
la  pensée  dans  l'obscur  limon  dont  cette  pauvre  et  tremblante  créa- 
ture était  pétrie;  il  a  tenté  de  le  faire  croire  à  des  dieux  démens,  il  a 
voulu  inaugurer  une  ère  d'amour  sur  cette  terre  cruelle ,  abreuvée 
de  sang  : 

O  mes  désirs  trompés!  6  songe  évanoui! 

Dos  splendeurs  d*un  tel  rêve  encor  l'œil  ébloui, 

He  retrouver  devant  l'iniquité  céleste, 

Devant  un  dieu  jaloux  qui  frappe  et  qui  déteste, 

Et  dans  mon  désespoir  me  dire  avec  horreur  : 

«  Celui  qui  pouvait  tout  a  voulu  la  douleur!  » 

Mais  la  vengeance  est  là  qui  s'apprête.  Un  esprit  de  révolte,  des- 
cendu de  ce  rocher  expiatoire,  va  transformer  la  terre.  Le  vieux 
captif  du  Caucase  a  choisi  son  héritier.  Déjà  grâce  à  lui,  la  raison 
s'est  afiermie,  le  doute  va  naître.  Bientôt  les  mortels  s'enhardiront 
au  point  de  citer  le  tyran  divin  à  leur  tribunal.  «  Pourquoi  nos 
maux?  s'écrieroot-ils;  pourquoi  le  caprice  et  la  haine  d'un  dieu?  » 
Et  alors  s'élèvera  contre  ce  dieu  un  juge,  la  conscience  humaine; 


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250  HETUE  DES  DEUX  MONDES. 

elle  ne  pourra  l'absoudre,  et  le  rejett^a.  Ce  sera  le  vengeur  promis 
à  la  détresse  de  Prométhée  : 

Délivré  de  U  foi  connue  d*an  mâiwaii  rôve, 
L*bomme  r^udiera  les  tyrans  immorteU, 
Et  n*ira  plus,  en  proie  à  des  terreurs  sans  trôre, 
Se  courber  l&cheknent  au  pied  de  tes  autels. 
Las  de  le  trouver  sourd,  il  croira  le  ciel  vide, 
letant  sur  toi  son  voile  éternel  et  splendide, 
La  nature  déjà  te  cache  à  son  regard; 
U  ne  découvrira  dans  l'univers  sans  borne 
Pour  tout  dieu  désormais  qu'un  couple  aveugle  et  morne, 
La  Force  et  le  Hasard. 

llontre-toi,  Jupiter,  éclate  alors,  fulmine 
Contre  ce  fugitif  à  ton  Joug  échappé. 
Refusant  dans  ses  maux  de  voir  ta  main  divine, 
Par  un  pouvoir  fatal  il  se  dira  frappé, 
n  tombera  sans  peur,  sans  plainte,  sans  prière» 
Et  quand  tu  donnerais  ton  aigle  et  ton  tonnerre 
Pour  Tentendre  pousser  au  fort  de  son  tourment 
Un  seul  cri  qui  t'atteste,  une  injure,  un  blasphème, 
n  restera  muet;  ce  silence  suprême 
Sera  ton  ch&timent. 

Prométhée  n'est  qu'une  belle  imprécation;  mais  c'est  tout  un  drame 
lyrique,  en  quatre  parties,  que  M"*"  Âckermann  a  consacré  à  la 
grande  figure  et  au  grand  nom  de  Pascal.  Le  Sphinx,  la  CroîXy 
Vlncormuey  le  Dernier  Mot,  voilà  les  divisions  de  cette  œuvre,  la 
plus  étendue  et  Tune  des  plus  hardies  du  livre.  Ici  d'ailleurs  l'au- 
dace des  anathëmeç  redouble  :  ils  ne  s'adressent  plus  à  un  dieu  my- 
thologique, à  un  dieu  de  convention,  au  vainqueur  des  titans;  ce 
ne  sont  plus  des  foudres  inoffensives  que  le  poète  va  provoquer. 
Ses  coups  portent  plus  haut;  c'est  jusqu'au  Dieu  de  l'Évangile  que 
remontent  les  ardentes  apostrophes  de  son  impiété  exaspérée.  C'est 
la  croix  qu'il  veut  abattre,  la  croix  libératrice  qui  s'élève  à  ce  som- 
met sublime  où  se  fait  le  partage  des  deux  mondes,  le  monde  anti- 
que avec  l'esclavage  et  la  haine,  le  monde  moderne  avec  l'égalité 
des  âmes  et  la  loi  de  l'amour.  Tout  cela  ne  satisfait  pas  le  poète,  et 
s'il  faut  accepter  la  sombre  alternative  posée  par  Pascal  :  croire  ou 
désespérer,  eh  bien!  il  désespérera;  mais  d'abord  il  décrit  en  traits 
superbes  la  lutte  de  Pascal  avec  le  sphinx.  Dans  ce  pâle  et  frêle  chré- 
tien qui  l'a  défié,  le  sphinx  est  tout  surpris  de  trouver  un  athlète 
héroïque. 

Quels  assauts!  quels  élans!  Jamais  lutte  pareille 
Ke  s*était  engagée  à  la  clarté  des  deuxl 


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\m  POÈTB  POSITIVISTE.  261 

Parfoi»  lé  sphinx,  outré  d'une  telle  assaramse. 
Tentait  de  t*arracher  un  rôve,  une  espérance^ 
Tu  ne  lâchais  pas  prise,  et  ranimai  ailé 
De  ses  ongles  en  vain  labourait  ta  poitrine; 
Tu  regardais  couler  ton  sang  avec  transport, 
Dans  tes  bras  déchirés  pressant  la  foi  divine, 
Et  tu  livrais  tes  flancs  pour  sauver  ton  trésor. 

Pascal  est  vainqueur.  Que  va-t-il  faire  de  sa  victoire?  Un  hommage 
à  la  terreur  insensée  qui  va  tout  prendre,  sa  force ,  sa  volonté,  sa 
raison  : 

Comment?  tant  de  faiblesse  après  tant  de  vaillance? 
Puisqu'entre  ces  trépas  tu  pouvais  ûdre  un  choix, 
N'eût-il  pas  mieux  valu  périr  sans  défaillance, 
Dévoré  par  le  sphinx,  qu'écrasé  sous  la  croix? 

Cette  vie  cependant  si  pleine  de  luttes  terribles  et  de  dévorantes 
austérités,  elle  eut  son  heure  d'enchantement.  La  légende  d'un 
amour  profond  et  délicat  est  venue  jusqu'à  nous.  Quelle  était  cette 
femme  assez  belle,  assez  noble,  pour  avoir  un  instant  soumis  ce 
cœur  si  fier?  Les  hommes  ont  à  peine  murmuré  un  nom  : 

L'image  fugitive  à  peine  se  dessme$ 

C'est  un  fantôme,  une  ombre,  et  la  forme  divine 

En  passant  devant  nous  garde  son  voile  au  front..* 

Si  la  triste  et  chaste  inconnue  sut  qu'elle  fut  aimée  et  par  qui,  quelle 
dut  être  son  ivresse,  et  quel  dut  être  aussi  son  efiroi  !..  Mais  bientôt 
les  scrupules  vinrent  assaillir  l'âme  douloureuse  de  Pascal,  et  son 
amour  s'immola  lui-même , 

Se  croyant  un  péché,  lui  qui  n'était  qu'un  rêve  ! 

La  foi  reprit  tout  dans  ce  cœur  :  aussi  quelle  dure  apostrophe  au 
dieu  jaloux  I 

Dans  ton  avidité  désastreuse,  infinie, 

Tu  ne  hii  laissas  rien  qu'une* croix  et  la  mort; 

Oui,  tu  kd  ravis  tout,  et  trésor  à  trésor; 

Après  son  chaste  amour,  tu  lui  pris  son  génie. 

Sacrifice  complet!  Jamais  être  mortel 

N'avait  encor  livré  tant  de  dons  à  ta  flamme. 

Ton  rayon  devint  foudre  en  tombant  sur  cette  àme; 

n  a  tout  dévoré,  l'hdocauste  et  l'anteL 

Alors  éclate  le  dernier  mot  du  poète.  Dût  la  noble  cendre  de  Pas- 
cal frémir  d'horreur,  le  poète  veut  exprimer  les  colères  que  son 
&me  tient  amassées.  Oui,  tout  est  vrai,  Pascal,  dans  les  sombres 
peintures  que  tu  fais  de  l'homme.  Voilà  bien  nos  tortures,  nos  dé- 


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252  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

sespoirs,  nos  doutes;  mais,  lorsque,  nous  traînant  des  sommets  aux 
abîmes,  tu  nous  tiens  suspendus  entre  deux  infinis,  tu  crois  que  tu 
n'as  plus  qu'à  dévoiler  la  foi  pour  nous  voir  tomber  anéantis  sur 
son  sein  !  Tu  t'es  trompé,  Pascal  ! 

Quand  de  son  Golgotha,  saignant  sous  Tauréole, 
Ton  Christ  viendrait  à  nous,  tendant  ses  bras  sacrés, 
Et  quand  il  laisserait  sa  divine  parole 
Tomber  pour  les  guérir  sur  nos  cœurs  ulcérés, 
Quand  il  ferait  Jaillir  devant  notre  &me  avide 
Des  sources  d*espérance  et  des  flots  de  clarté, 


Nous  nous  détournerions  du  tentateur  ccSIeste, 

Qui  nous  offre  son  sang,  mais  veut  notre  raison. 

Pour  repousser  rechange  inégal  et  funeste. 

Notre  bouche  Jamais  n*aurait  assex  de  «  non  1  » 

Non  à  la  cnux  sinistre  et  qui  fit  de  son  ombre 

Une  nuit  où  faillit  périr  Tesprit  humain , 

Qui,  devant  le  progrès  se  dressant  haute  et  sombre, 

Au  vrai  libérateur  a  barré  le  chemin! 

Non  à  cet  instrument  d*un  inf&me  supplice 

Où  nous  voyons,  auprès  du  divin  innocent 

Et  sous  les  mêmes  coups,  expirer  la  Justice; 

JVbfi  à  notre  salut,  s*il  a  coûté  du  sang; 

•    •.....  Non  même  à  la  victime 

Et  non  par-dessus  tout  au  sacrificateur  ! 

Eh  quoi!  peut-on  croire  qu'il  est  un  Dieu,  qu'il  dispose  de  la 
force  infinie,  et  qu'il  assiste  aux  jeux  sanglans  de  l'arène  humaine, 
imposant  le  massacre,  infligeant  l'agonie?  Faudra- t-il  donc  saluer 
ce  dieu  cruel  comme  le  gladiateur  mourant  saluait  césar?  S'il  existe» 
forçons-le  par  nos  anathèmes  à  révéler  sa  puissance  immorale  et  à 
nous  écraser  : 

Qui  sait?  nous  trouverons  peut-être  quelque  injure 

Qui  l'irrite  à  ce  point  que,  d'un  bras  forcené, 

l\  arrache  des  cieuz  notre  planète  obscure. 

Et  brise  en  mille  éclats  ce  globe  infortuné. 

Notre  audace  du  moins  vous  sauverait  de  naître. 

Vous  qui  dormez  encore  au  fond  de  Tavenir, 

Et  nous  triompherions  d*avoir,  en  cessant  d'être, 

Avec  rhumanité  forcé  Dieu  d'en  finir* 

Oh!  quelle  immense  Joie  après  tant  de  souffrance! 

A  travers  les  débris,  par-dessus  les  charniers. 

Pouvoir  enfin  Jeter  ce  cri  de  délivrance  : 

Plus  d'hommes  sous  le  del,  nous  sommes  les  derniers! 

A  ces  accens  désespérés,  vouant  le  monde  au  néant  et  condamnant 
les  générations  futures  à  ne  pas  naître,  on  croirait  entendre  un  dis- 
ciple de  Schopenhauer.  Le  monde  est  aussi  mauvais  que  possible,  et 


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UN  POÈTE  POSITIVISTE.  253 

roptimisme  est  «  une  absurdité  criante  inventée  par  les  professeurs 
de  philosophie  pour  se  mettre  d'accord  avec  la  mythologie  des  Juifs, 
qui  prétend  que  tout  est  bien.  »  Promenons  l'optimiste  le  plus  en- 
durci dans  les  hôpitaux,  les  lazarets,  les  cabinets  d'opérations  chi- 
rurgicales, dans  les  cachots,  sur  les  places  d'exécution,  sur  les 
champs  de  bataille;  il  verra  si  la  vie  est  autre  chose  qu'une  chasse 
incessante,  où,  tantôt  chasseurs  et  tantôt  chassés,  les  êtres  se  dis- 
putent les  lambeaux  d'une  horrible  curée,  une  guerre  de  tous  contre 
tous ,  une  sorte  d'histoire  naturelle  de  la  douleur  qui  se  résume 
ainsi  :  vouloir  sans  motif  toujours  souffrir,  toujours  lutter,  puis 
mourir,  et  ainsi  de  suite  dans  les  siècles  des  siècles  jusqpi'à  ce  que 
la  croûte  de  notre  planète  éclate  (1).  Qu'il  vaudrait  bien  mieux  que 
Je  monde,  étant  si  mauvais,  n'eût  pas  été  ou  qu'il  cessât  d'être! 
Lui  aussi,  Schopenhauer,  s'écrierait  avec  volupté  sur  les  ruines  du 
monde  : 

Pins  d^hommes  sous  le  ciel,  aoas  sommes  les  derniers! 

III. 

Dieu  est  détrôné.  A  sa  place,  les  lois  aveugles  et  fatales  régnent; 
du  moins  il  n'y  a  plus  là  quelqu'un  à  maudire,  il  y  a  simplement 
quelque  chose  à  subir.  Ces  souveraines,  si  elles  nous  font  du  mal, 
c'est  sans  le  vouloir  et  sans  nous  haïr.  La  raison  va-t-elle  être  satis- 
faite? Le  poète,  qui  croit  être  ici  la  voix  de  l'humanité  pensante, 
va-t-il  abdiquer  sa  colère?  Sa  colère,  oui,  non  sa  tristesse.  Je  me 
souviens  à  ce  propos  d'un  admirable  passage  de  YÉloa  de  M.  de 
Vigny.  Elle  a  tout  donné,  la  vierge  mystique,  sa  part  de  bonheur, 
son  innocence,  sa  beauté,  son  ciel  et  son  dieu,  tout  pour  apaiser  par 
un  peu  d'amour  l'orage  de  haine  qui  gronde  dans  le  cœur  du  mau- 
dit. £lle  espère,  à  force  de  sacrifices,  ramener  le  calme  dans  cette 
âme  de  colère.  Elle  interroge  son  funeste  compagnon,  elle  voudrait 
du  moins,  ayant  tout  donné,  que  ce  don  ne  fût  pas  perdu  : 

Seras-tu  plus  beureax,  du  moins  es-ta  contentt 

—  Plus  triste  que  Jamais.  —  Qui  donc  es-tu?  —  Satan. 

Quelque  chose  de  semblable  se  passe  dans  l'âme  du  poète,  où  se 
représentent  comme  sur  une  scène  les  phases  diverses  du  grand 
drame.  Substituez  à  l'Éloa  du  poète  la  pensée  avec  ses  inquié- 
tudes, ses  aspirations,  ses  sacrifices;  substituez  l'homme  à  l'ar- 
change proscrit.  Elle  aussi,  la  pensée,  comme  Éloa,  est  sortie  de 

(1)  M.  Ribot,  la  Philosophie  de  Schopenhauer,  p.  141. 

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25A  REYUE  ras  DEUX  MONDES. 

Fige  de  rinnocence,  elle  a  subi  Tattrait  de  la  science.  Elle  offire  à 
rbomme,  son  compagnon  de  route  et  d'exil,  la'yérité  enfin  conquise 
après  tant  de  siècles  d'illusions  douloureuses;  elle  l'a  vu  tant  de 
fois  se  révolter  contre  la  dure  loi  de  l'épreuve,  contre  la  soufirance, 
contre  la  mort,  contre  l'amour,  parfois  pire  que  la  mort,  contre  Dieu 
surtout,  qui  lui  inflige  tant  de  supplices  que  sa  toute-puissance 
pouvait  lui  épai^er.  Elle  lui  q)porte  cette  consolation  suprême,  le 
grand  mot  :  <t  rassure-toi,  Dieu  n'est  pas.  »  Elle  pense  que  l'homme 
va  se  réjouir  enfin,  que  sa  conscience  affrandiie  des  peurs  serviles 
va  respirer  à  Taise  sous  un  ciel  désert.  Gomme  Éloa,  elle  lui  dit  : 
a  Seras-tu  plus  heureux,  du  moins  es-tu  content?  »  Et  l'homme 
aussi  lui  répond  :  «  Plus  triste  que  jamais,  u 

C'est  bien  là  Timpression  qui  règne  dans  les  chants  où  le  poète 
annonce  et  célèbre  l'avènement  des  doctrines  nouvelles.  On  pour- 
rait presque  dire  que  c'est  l'inspiration  imique  de  cette  singu- 
lière poésie,  monotone,  puissante  pourtant  par  la  profondeur  des 
sentimens  et  la  mélancolique  beauté  des  images.  Si  c'est  la  vérité 
qu'elle  révèle,  pourquoi  donc  si  peu  de  joie  et  si  peu  d'amour t 
Est-ce  que  le  signe  sensible  de  la  vérité  n'est  pas  l'ivresse  de  l'avoir 
conquise  et  le  bonheur  de  la  posséder?  Eh  bien  !  lisez  cette  page 
où,  pour  la  première  fois,  le  positivisme  a  été  défini  en  beaux  vers. 
Le  poète  triomphe  des  dernières  conquêtes  de  la  raison  et  de  la 
science,  mais  quel  triomphe  morne  et  quelle  peinture  de  l'expia- 
tion! 

n  8*oayre  par-delà  tonte  science  hnmaine 
Un  vide  dont  la  foi  fut  prompte  à  s'emparer. 
De  cet  abtme  obscur,  elle  a  fait  son  domaine; 
En  s'y  précipitant,  elle  a  cru  Péclairer. 
Eh  bieni  nous  t'expulsons  de  tes  divins  royaumes, 
Dominatrice  ardente,  et  l'instant  esl!*venu. 
Tu  ne  vas  plus  savoir  où  loger  tes  fantômes; 
Noua  fermons  l'inconnu. 

Mais  ton  triomphateur  expiera  ta  défaite. 
L'homme  déjà  se  trouble,  et,  vainqueur  éperdu, 
Il  se  sent  ruiné  par  sa  propre  conquête; 
En  te  dépossédant,  nous  avons  tout  perdu. 
Nous  restons  sans  espoir,  sans  recours,  sans  asile, 
Tandis  qu'obstinément  le  désir  qu'on  exile 
Revient  errer  autour  du  gouffre  défendu. 

Le  poète  ne  retrouve  un  peu  de  calme  que  dans  les  rares  instans 
où  il  oublie  l'homme  pour  contempler  la  nature  dans  ses  perpétuelles 
métamorphoses.  II  s'élève  alors  à  une  sorte  de  quiétisme  scientifique; 
mais  il  ne  s'y  complaît  pas  et  ne  s'y  arrête  pas  longtemps.  Dans 
cet  ordre  d'idées,  nous  avons  remarqué  la  pièce  intitulée  le  Nuage, 


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tN  POETE  PosrnnsTE.  255 

inspirée  de  Saielley;  rinfluenoe  du  poète  anglais  est  sensible  dans 
tout  le  volume.  Aussi  bien,  s'il  eût  yécu  de  notre  iemps,  Shelley 
eût  été  l'interprète  prédestiné  du  naturalisme.  Ce  Nuage  est  tout  un 
symbole  de  la  doctrine  de  l'évolution.  Son  histoîra  n'est-elle  pas 
celle  même  des  forces  éternelles  en  circulation  dans  le  Cosmos, 
qu'aucune  forme  ne  limite,  qu'aucun  temps  n*épuise,  qij^aucun  être 
ne  contient,  qu'aucun  système,  aucune  formule  ne  défiiiira  jamais, 
qm  échappent  à  la  mort,  et  pour  qui  la  naissance  même  n'est 
qu'une  transformation?  a  Je  change,  mais  je  ne  puis  jnouriri  »  dit 
le  nuage  : 

lÂffm\mjmM^€mftmA  qii fms  rarvot têtaii 
nfaQ>buie  «t  H«Qr,  fibn  daM  le  ciel  pv; 
L'aÛe  oavQite,  attendant  la  aooffle  des  laoyifttiib 
Je  plonge  et  nage  en  plein  aaiw 

Le  voilà  ;  il  flotte  et  voyage  comme  un  mirage  errant.  Vnrnxb 
et  le  soir  le  colorent  tour  à  tour.  II  est  calme  et  doux  comme  une 
vision  heureuse.  Regardez,  maintenant  c'est  la  tempête  et  rhorreur. 

On  crdrak  foir  an  lein  une  lotte  qii  aoinbre. 
Quand  dhm  bond  Auieu  fendant  faîr  ébranlé 
L'ouragan  snr  ma  proue  inaccessible  et  sombre 
S'assied  comme  un  pilote  ailé* 

La  ruine  et  la  mort  ont  pass^  sur  les  cités  humaines.  Voici  mainte- 
nant ht  pluie  bienfaisante  et  la  divine  fécondité  des  champs  : 

6nr  le  sol  altéré,  Je  m'épapche  en  ondéea, 
La  terre  rit;  je  tiens  sa  ne  entre  mes  mains. 
C'est  moi  qui  gonfle  au  sein  des  plaines  fécondées 
L*épi  qui  nourrit  les  humains. 

Où  j*ai  passé,  soudain  tout  verdit,  tout  pullule  : 
Le  sillon  que  j*enivre  enfante  avec  ardeur. 
Je  suis  onde  et  je  cours,  je  suis  sève  et  ciieule, 
Gacbé  dans  la  source  ou  la  flear* 

Un  fleuve  le  recueille;  mais  un  désir  irrésistible  semble  le  pousser 
plus  loin  toujours  vers  un  but  inconnu;  il  vole  à  ce  but  «  comme 
un  grand  trait  liquide  qu'un  bras  invisible  a  lancé.  ^)  C'est  l'océan 
qiii  l'appelle,  qui  l'attire,  qui  l'absorbe  amoureusement. 

Océan,  6  mon  père!  ouvre  ton  aein,  j*amvel 


Mais  le  soleil,  baissant  vers  toi  son  œil  splendide, 
M'a  découvert  bientôt  dans  tes  gouffres  amers. 
Son  rayon  tout-puissant  baise  mon  front  limpide  : 
J*ai  repris  le  chemin  des  airs. 


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À 


256  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ainsi  jamais  d'arrêt,  pas  de  repos;  la  nature,  patiente  ouvrière,  ne 
fait  que  dissoudre  et  recomposer. 

Tout  se  métamorphose  entre  set  mains  actives; 
Partoat  le  mouvement,  incessant  et  direre, 
Dans  le  cercle  étemel  des  formes  fugitives 
Agitant  llmmense  univers* 

Nous  avons  analysé  ce  petit  poème,  parce  qu'à  vrai  dire  il  est  une 
exception  dans  le  volume  que  nous  avons  sous  les  yeux.  C'est  le 
seul  où  la  philosophie  nouvelle  s'exprime  tranquillement,  sans  quel- 
que retour  mélancolique  ou  passionné  sur  le  sort  qui  est  fait  à 
l'homme  dans  l'univers  dévoilé  par  la  science.  Partout  ailleurs  le 
problème  de  la  destinée  revient  sous  toutes  les  formes  agiter  le 
poète,  l'inquiéter  dans  la  paix  préx^ire  et  factice  de  ses  convictions, 
jeter  dans  sa  contemplation  le  trouble  et  l'effroi  du  grand  abandon, 
la  révolte  de  la  personnalité  humaine  contre  la  loi  qui  la  condamne 
à  une  apparition  éphémère  suivie  de  l'anéantissement.  L'amour  et  la 
mort,  c'est  le  texte  perpétuel  des  sombres  méditations  du  poète,  et 
n'est-ce  pas  là  en  effet  le  double  mot  qui  résume  la  destinée  ter- 
restre de  l'homme  :  l'amour,  c'est-à-dire  la  vie ,  ses  joies  les  plus 
pures,  ses  ivresses,  ses  enchantemens  infinis  avec  ses  aspirations  sans 
borne  et  ses  rêves  d'éternité,  —  la  mort,  c'est-à-dire  l'inévitable  len- 
demain de  ces  ivresses,  le  démenti  brutal  à  ces  éternités  promises, 
la  rupture  violente  de  ces  pactes  de  l'amour  où  un  bonheur  isolé 
de  l'autre  semblait  être  le  plus  cruel  supplice,  —  où  la  séparation 
dans  le  néant  était  la  plus  sanglante  ironie?  U Amour  et  la  Morty 
c'est  le  titre  d'une  des  plus  belles  pièces  du  recueil,  celle  où  la 
passion,  en  lutte,  avec  les  idées  nouvelles,  s'élève  le  plus  haut  dans 
cette  lutte  et  prend,  pour  ainsi  dire,  son  plus  fier  élan  en  s'ap- 
puyant  sur  l'obstacle  infranchissable. 

Regardez-les  passer,  ces  couples  éphémères  I 
Dans  les  bras  Tun  de  Tantre  enlacés  un  moment, 
Tous,  avant  de  mêler  à  jamais  leurs  poussières, 
Font  le  même  serment  : 

«  Toi^oorsl  »  un  mot  hardi  que  les  deux  qui  vieillissent 
Avec  étonnement  entendent  prononcer, 
Et  qu*osent  répéter  des  lèvres  qui  p&lissent^ 
Et  qiû  vont  se  glacer  1 

Vous  qui  vivrez  si  peu ,  pourquoi  cette  promesse ,  ce  vain  défi  au 
néant?  N'entendez-vous  pas  cette  voix  inflexible  qui  crie  à  tout  ce 
qui  naît  ;  «  Aime  et  meurs  ici-bas?  »  —  Et  vous  aussi,  aimez  donc 
et  mourez! — Ils  protestent,  les  amans  désespérés,  ils  protestent 
contre  la  diire  loi,  et  dans  quel  noble  et  fier  langage  ! 


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ON   POÈTE   POSITIVISTE.  257 

Nous  voudrions  tout  citer  de  ce  poème;  citons  au  moiûs  ces 
belles  strophes  où  l'implacable  nature  répond  à  ce  cri  de  ridusion 
humaine,  à  ce  mensonge  de  l'amour  et  de  l'orgueil  proclamant  l'é- 
ternité de  l'homme  : 

Vous  échapperiez  donc,  ô  rêveurs  téméraires, 
Seuls  au  pouvoir  fatal  qui  détruit  en  créant! 
Quittez  un  tel  espoir;  tous  les  limons  sont  frères 
En  face  du  néant. 

•  ••••••«.•••••••• 

Quand  un  souffle  d'amour  traverse  vos  poitrines, 
Sur  des  flots  de  bonheur  vous  tenant  suspendus. 
Aux  pieds  de  la  beauté  lorsque  des  mains  divines 

Vous  jettent  éperdus. 
Quand,  pressant  sur  ce  cœur  qui  va  bientôt  s'éteindre 
Un  autre  objet  souflrant ,  forme  vaine  id-bas, 
Jl  vous  semble,  morteîs,  que  vous  allez  étreindre 

L'infini  dans  vos  bras. 

Ces  délires  sacrés,  ces  désirs  sans  mesure, 
Déchaînés  dans  vos  flancs  comme  d'ardens  essaims, 
Ces  transports,  c'est  déjà  Phumanité  future 

Qui  s'agite  en  vos  seins. 
Elle  se  dissoudra,  cette  argile  légère 
Qu'ont  émue  un  instant  la  joie  et  là  douleur; 
Les  vents  vont  disperser  cette  noble  poussière 

Qui  fut  jadis  un  cœur. 


Du  moins  vous  aurez  vu  luire  un  éclair  sublime. 
Il  aura  sillonné  votre  vie  un  moment; 
En  tombant,  vous  pourrez  emporter  dans  l'ablmo 
Votre  éblouissement. 

Mais  une  si  triste  consolation  ne  suffit  pas  au  poète,  et  dans  imc 
autre  pièce,  Paroles  d'un  Amant,  il  soutient  hardiment  qu'il  y  a  puia- 
l'amour  même  une  sorte  de  joie  lugubre  à  penser  que  l'être  idolâ- 
tré ne  revivra  pas  ailleurs,  sous  d'autres  cieux,  séparé  par  l'infini  i\c 
celui  qui  traîne  sur  la  terre  un  reste  de  jours  misérables.  Qu'on  uv 
vienne  pas  lui  parler  d'éttrnité  : 

C'est  assez  dtin  tombeau,  je  ne  veux  pas  d'un  monde 
Se  dressant  entre  nous. 

Qu'on  ne  vienne  pas  lui  dire  qu'un  ciel,  je  ne  sais  lequel,  lui  ren- 
dra l'être  dont  la  mort  l'a  séparé  : 

Me  le  rendre,  grand  Dieu!  mais  ceint  d'une  auréole. 
Rempli  d'autres  pensors,  brûlant  d'une  autre  ardeur. 
N'ayant  plus  rien  en  soi  de  cette  chère  idole 
Qui  vivait  sur  mon  coeur! 
TOME  III.  —  1874.  ii 

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à 


S58  RETUB  DES  DEUX  XOITDES. 

Ah!  J'itee  mieux  cent  fois  que  tout  nnaro  vmc 
Ne  pat  Ja  retrenver,  ne  Januk  la  rafoir; 
Ia  doalear  qui  me  navre  est  ootes  moins  cnielle 
Que  Yotre  afCreux  espdr. 

L'amour  est  jaloux  de  l'éternité  même.  S'aima  est  tout,  vivre  en 
s'aimant  est  tout,  vivre  plus  ou  moins  longtemps,  qu'importe  ?  mais 
vivre  séparés  pi^  rétemiié,  voilà  rinoooscdaUe  aûlheur. 

Dorer  n'est  rien.  Nature,  6  créatrice,  6  mèrel 
Quand  sous  ton  œil  divin  un  couple  s*e6t  uni, 
Quimporte  à  leur  amour  quMl  se  sache  éjihémère, 
811  se  sent  infini? 


Quand  la  «oui  senit  là,  ^[uand  rattache  inriiible 
Soudain  se  délkratt  qui  nous  Mtient  eacer. 
Et  qnnd  Je  sentirais  dans  une  aagoisae  horribU 
M'ôchapper  mon  trésor. 

Je  ne  fidbliri^  pas;  fort  de  ma  douleur  môme, 
^  Tout  entier  à  Tadieu  qui  va  nous  séparer, 

Saurais  ass«  d^amour  en  cet  instant  suprême 
Pour  ne  tien  espérer. 

Mais  ce  n'est  là  que  l'exaltation  passagère  d'un  amour  qui  sent  la 
vie  lui  échapper  et  qui  aime  mieux  jeter  l'objet  aimé  dans  le  néant, 
où  il  ne  sera  à  personne,  que  dans  une  éternité  qui  pourrait  le  lui 
ravir.  C'est  le  suprême  choix  d'un  désespéré.  Rien  de  morne  et  de 
lugubre  comme  la  pensée  du  poète  chaque  fois  que  cette  nature  in- 
voquée et  maudite  lui  révèle  sa  face  meurtrière  et  sereine.  Dans  un 
dialogue  étincelant  des  plus  sombres  beautés,  la  Nature  et  VHommey 
elle  dévoile  enfin  son  but,  celui  qu'elle  poursuit  du  fond  de  l'éternité. 
Ce  but,  ce  n'est  pas  l'atome  humain.  L'ouvrière  immortelle,  qui  dis- 
pose du  temps,  de  l'espace  et  de  la  matière,  srage  déjà  à  franchir 
l'humanité,  après  qu'elle  l'a  créée.  Je  ne  sais  quel  grand  désir  germe 
dans  son  sein.  On  dirait  qu'elle  prépare  ses  entrailles  pour  un  su- 
prême enfantement.  Toutes  les  créations  successives  n'ont  été  pour 
elle  que  des  essais  de  sa  force  et  des  avortemens  qu'elle  rejette  avec 
dédain.  Elle  tend  à  quelque  chose  de  plus  grand,  de  plus  fort,  de 
plus  libre.  L'homme  n'est  que  l'ébauche  imparfaite  du  chef-d'œuvre 
qu'elle  a  rêvé.  Elle  repousse  cette  frêle  ébauche,  comme  les  autres, 
dans  le  néant,  et  reprend  dans  ses  m^ins  l'argile  dont  elle  l'avait 
formée  et  qu'elle  va  repétrir.  Que  médite-t-elle,  la  grande  artiste? 
que  prépare-t-elle?  Médite-t-elle  et  prépare-t-elle  un  dieu?  —  Non, 
lui  répond  l'homme,  maître  à  son  tour  de  la  nature  par  la  science, 
et  qui  se  refuse  à  reconnaître  en  elle  une  puissance  imaginaire. 
«  Non,  lui  dit-il;  j'ai  mesuré  tes  forces;  tu  ne  pourras  rien  faire  de 


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IHf  POÈTE  FosninsTE.  259 

plus  grand  que  moi,  et,  si  chétif  que  je  sois,  j'ai  marqué  les  bornes 
de  ton  pouvoir!  Tu  n'enfanteras  pas  un  dieu,  tu  ne  peux  engendrer 
que  pour  la  mort  I  » 

Car  sar  U  route  ea  vain  Tftge  à  T&ge  succède  : 
Les  tombes,  les  berceaux  ont  beau  8*accuinuler, 
L*idéal  qui  te  fuit,  Pidéal  qui  t'obsède 
A  rinfini  pour  reculer. 

Tous  ces  anathëmes  viennent  se  concentrer  dans  le  dernier  poème  » 
le  cri  où  éclate  le  sentiment  de  détresse  dont  cette  âme  est  pleine. 
C'est  comme  la  dernière  note  d'un  naufragé.  C'en  est  un  en  efTetp 
Le  poète  se  compare  au  passager  qui  voit  s'entr'ouvrir  le  pont  du 
navire  et  qui,  à  perte  de  vue,  n'aperçoit  que  la  mer  immense  se 
soulevant  pour  l'engloutir.  Il  redresse  son  front  au-dessus  du  flot 
qui  le  couvre,  et  pousse  au  large  un  dernier  cri.  Comme  ce  voya- 
geur, le  poète  sent  le  gouffre  sous  ses  pieds,  sur  sa  tête  la  foudre. 
Autour  de  lui,  les  ondes  et  les  cieux  luttent  d'acharnement,  de  bruit, 
d'obscurité.  Ce  navire  perdu,  c'est  la  nef  humaine  qui  court  à  tra- 
vers les  abîmes  sans  boussole  et  démâtée. 

Hais  ce  sont  d'antres  flots,  c'est  un  bien  autre  orage 
Qui  livre  des  combats  daus  les  airs  ténébreux; 
La  mer  est  plus  profonde,  et  surtout  le  naufrage 
Plus  complet  et  plus  désastreux. 


L'équipage  affolé  manœuvre  en  vain  dans  Tombre  ; 
L'Épouvante  est  à  bord,  le  nésespoir,  le  Deuil; 
Assise  an  gouvernail,  la  Fatalité  sombre 
Le  dirige  vers  un  écueiL 

Moi  que  sans  mon  aven  l'aveogle  Destinée 
Embarque  sur  l'étrange  et  frêle  bâtiment. 
Je  ne  veux  pas  non  plus,  muette  et  résignée, 
Subir  mon  engloutissement. 

Afin  qu'elle  éclatât  d'un  Jet  plus  énergique. 
J'ai  dans  ma  résistance  à  l'assaut  des  flots  noirs 
De  tous  les  cœurs  en  moi,  comme  en  un  centre  unique. 
Rassemblé  tous  les  désespoirs. 

Qu'ils  vibrent  donc  si  fort,  mes  aecens  intrépides. 
Que  ces  mômes  cieux  sourds  en  tressaillent  surpris; 
Les  airs  n'ont  pas  besoin,  ni  les  vagues  stupides, 
Pour  frissonner,  d'avoir  compris. 

Abl  c'est  un  cri  sacré  que  tout  cri  d'agonie. 
n  proteste,  il  accuse  au  moment  d'expirer. 
Eh  bien!  ce  cri  d'angoisse  et  d'horreur  infinie, 
Je  rai  jeté  Je  puis  sombrer  l 


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260  REVUE  BE8   DEUX  MONDES. 


IV. 


Assurément  c'est  de  la  poésie  troublante  et  troublée;  mais  c'est 
de  la  poésie.  Rien  de  semblable  n'avait  été  entendu  dans  ce  siècle 
en  France;  je  veux  dire  rien  de  plus  désespéré.  Ce  cri  méritait  de  re- 
tentir par-dessus  l'indifférence  et  la  frivolité  des  uns,  par-dessus  le 
calme  et  la  confiance  intrépide  des  autres.  C'est  l'écho  dans  une  forte 
imagination  des  conceptions  nouvelles  que  l'on  nous  impose  sur  le 
monde,  sur  l'homme  et  sur  la  vie.  Là  est  le  caractère  et  l'impérieuse 
originalité  de  ces  poèmes,  llssont  étranges  et  saisissans.  L'âpre  mo- 
notonie de  l'accent  les  fixe  irrésistiblement  dans  l'âme  qui  les  en- 
tend. On  ne  peut  plus  s'en  détacher;  on  en  épuise  jusqu'au  fond  la 
sombre  volupté.  C'est  une  sorte  d'ivresse  lugubre  qui  vous  gagne; 
il  sort  de  là  je  ne  sais  .quel  esprit  de  vertige,  comme  d'un  abîme  que 
Ton  contemple. 

Certes  Lamartine  et  Alfred  de  Musset  avaient  trouvé  de  magni- 
fiques accens  pour  traduire  les  tourmens  de  l'âme  devant  les  mys- 
tères de  sa  destinée;  mais  au  fond  ils  tenaient  encore  par  les  der- 
nières racines  de  leur  pensée  ou  de  leur  cœur  à  des  doctrines 
religieuses  qui  renfermaient  la  solution  de  ces  grands  problèmes. 
On  sent  cela  surtout  chez  Lamartine.  Il  nous  donne  l'émotion  de  ces 
problèmes,  il  ne  nous  en  donne  pas  l'effroi.  Quand  il  nous  enlève 
jusqu'aux  sommets  les  plus  hauts  où  la  méditation  humaine  puisse 
monter,  on  sent  encore  que  l'on  est  soutenu  par  une  aile  large  et 
forte,  et  que  ce  vol  qui  nous  tient  éperdus  se  dirige.  C'est  un  mélan- 
colique souvent,  ce  n'est  jamais  un  révolté.  Dans  ses  tristesses  les 
plus  sombres  subsiste  un  optimisme  secret  qui  les  attendrit  et  comme 
un  reflet  de  foi  qui  les  colore  et  les  tempère.  Quelque  chose  d'ana- 
logue se  remarque  même  dans  Alfred  de  Musset.  Lui  aussi,  après 
les  jours  de  saiolle  saison,  quand,  instruit  par  la  souffrance,  il  ap- 
prit qu'il  y  a  quelque  chose  de  sérieux  dans  la  vie,  et  s'écria  dans 
un  chant  admirable  :  «  L'infini  me  tourmente,  »  lui  aussi,  l'auteur 
de  l'Espoir  en  Dieu  et  de  la  Lettre  à  Lamartine,  au  fond  du  cœur, 
à  certaines  heures  plus  graves,  il  entendait  une  voix  qui  le  rappe- 
lait vers  les  vieilles  croyances  oubliées.  Il  avait  abandonné  son  âme, 
sous  certains  souffles  desséchans,  à  l'ironie,  au  scepticisme  des  cœurs 
blasés;  il  la  reprenait  alors  aux  folles  idoles  qui  engendrent  le  doute 
pour  la  rendre  et  la  consacrer  soit  au  regret,  soit  à  l'espérance.  Dans 
ses  ivresses  mêmes,  il  garda  toujours  quelque  chose  comme  la  nos- 
talgie du  dieu  perdu.  Et  combien  il  avait  de  charme  alors  dans  ces 
retours  et  ces  prostememens  inattendus  I  C'était  la  grâce  du  scep- 
tique redevenu  tout  d'un  coup  «  capable  de  prières  et  de  larmes.  » 

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VH  POÈTE  POSITIVISTE.  261 

Chez  M"*  Ackermann ,  comme  on  a  pu  le  voir,  tout  dififere.  Nous 
ne  comparons  pas  les  talens  assurément»  nous  ne  comparons  que  les 
inspirations.  Ici  on  sent  que  le  divorce  est  radicalement  accompli 
avec  les  antiques  croyances  et  les  cultes  du  passé.  Ce  n'est  plus, 
comme  chez  Lamartine,  la  vague  mélancolie  des  espérances  trom- 
pées ou  des  amours  déçus,  le  sentiment  de  la  disproportion  entre 
les  vœux  de  l'homme  et  les  fugitifs  bonheurs  dont  il  lui  est  donné 
de  jouir.  Ce  n'est  plus ,  comme  chez  Alfred  de  Musset,  cette  amer- 
tume née  au  milieu  de  la  volupté,  cette  angoisse  secrète  qui  sort  de 
la  jouissance  même  et  qui  lui  survit,  ou  bien  encore  cet  élan  subit 
du  cœur  qui,  meurtri  par  la  vie,  interroge  la  mort  et  remonte  à 
Dieu  pour  savoir  ce  qu'il  doit  craindre  de  l'une  ou  espérer  de  l'autre. 
C'est  la  science  qui  se  substitue  à  la  foi;  M.  Auguste  Comte  est  le 
révélateur.  Bour  la  première  fois  on  sent  le  contre-coup  direct  des 
nouveaux  systèmes  dans  l'imagination  d'un  poète.  Il  scrute  les  pro- 
blèmes, non  dans  l'espérance  de  les  résoudre,  mais  pour  montrer 
aux  yeux  de  la  raison  éclairée  qu'ils  ne  peuvent  pas  être  résolus.  Il 
y  a  de  la  passion  aussi,  mais  cette  passion ,  c'est  la  haine ,  c'est  la 
colère  contre  la  crainte  servile  qui  a  si  longtemps  prosterné  l'hu- 
manité devant  des  autels  baignés  du  sang  et  des  pleurs  de  tant  de 
générations.  Cette  fois  ce  n'est  plus  un  thème  poétique  qu'on  pour- 
suit, une  rêverie  que  l'on  exprime;  c'est  une  âme  qui  se  livre. 

Mais  en  même  temps  qu'on  aura  remarqué  l'origine  scientifique 
de  ces  inspirations,  on  aura  été  frappé  de  la  morne  tristesse  qui 
règne  d'un  bout  à  l'autre  dans  ces  vers  et  qui  en  fait  l'unité  à  tra- 
vers les  sujets  les  plus  variés.  Elle  en  fait  en  même  temps  ce  que 
j'oserais  appeler,  malgré  tant  d'anathèmes,  l'austérité  et  la  mora- 
lité; elle  en  fait  aussi  la  poésie  même,  —  oui,  la  poésie,  car  elle  n'est 
possible  avec  de  pareils  systèmes  que  dans  les  périodes  de  transi- 
tion, quand  il  y  a  encore  lutte  de  l'âme  tout  entière  avec  le  passé 
qui  l'obsède.  Plus  tard,  si  ces  systèmes  devaient  triompher,  le  con- 
flit cesserait,  et  avec  lui  l'état  violent  et  pathétique  des  esprits, 
favorable  aux  inspirations  du  poète.  Si  ces  doctrines  étaient  la  vérité, 
toute  la  vérité,  il  n'y  aurait  pas  plus  de  haine  et  de  colère  contre 
Jéhovah  que  nous  n'en  avons  aujourd'hui  contre  Jupiter,  Il  n'y  aurait 
plus  qu'une  philosophie,  la  physique,  —  qu'une  religion,  la  phy- 
sique, —  qu'une  poésie,  encore  et  toujours  la  physique  1  —  La  tris- 
tesse même,  la  sombre  inspiratrice  de  ces  poèmes,  elle  ne  serait  plus 
possible.  Elle  ne  peut  être  que  le  résultat  d'une  comparaison  entre 
les  dogmes  nouveaux  et  les  dogmes  anciens.  On  sait  ce  qu'on  quitte, 
on  s'effraie  de  ce  qu'on  va  trouver  à  la  place.  Voilà  d'où  naît  ce 
trouble  affreux  de  l'esprit.  L*apaisement  se  fera,  l'abaissement  plu- 
tôt, irr^édiable,  définitif,  si  les  nouveaux  dogmes  peuvent  jamais 

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262  RETUE  DES   DEUX  M(»n>ES. 

établir  leur  empire.  On  peut  dire  à  ce  poète  ce  qu'U  dit  lui-même  à 
Pascal  :  «  La  preuve  que  ta  foi  scientifique  n'est  pas  la  certitude  en- 
cwe,  c'est  ton  désespoir.  Aurais-tu  tant  gémi,  si  tu  n'avais  douté?  n 
Le  jour  où  Ton  ne  doutera  plus,  on  se  résignera  à  l'inévitable.  On 
pr^dra  une  autre  forme  d'esprit,  d'autres  habitudes  mentales;  on 
s'acclimatera  dans  d'autres  régions  de  sentiment  et  d'idée.  La  folie 
mystique  sera  bien  déracinée  cette  fois  ;  l'industrie  et  la  science  se- 
ront les  seules  divinités  de  ce  inonde  nouveau.  Pour  cela,  il  faudra 
refaire  une  autre  humanité;  on  nous  le  promet.  Nous  attendons  les 
prophètes  à  l'œuvre;  mais  alors  même  on  n'obtiendra  nea  tant  que 
subsistera  ce  mystérieux  mi-delà  conservé  sous  des  noms  difierens 
dans  les  nouvelles  écoles,  les  plus  hostiles  à  toute  idée  transcen- 
dante ou  mystique,  soit  l'immensité  de  M.  Littré,  au  bord  de  laqudle 
il  s'efforce  de  retenir  l'esprit  humain ,  ce  vide  à  la  limite  de  toute 
science,  dont  nous  parle  si  éloquemment  M*""*  Ackermann,  où  la  foi 
avait  placé  ses  vains  royaumes,  «  ce  gouifire  défendu,  »  autour  du- 
quel erre  éternellement  le  désir  exilé,  —  soit  cette  région  de  l'in- 
connaissablcy  décrite  par  M.  Spencer  comme  s'il  la  connaissait,  où 
il  place  le  principe  des  choses,  la  source  de  la  force,  principe  et  pou- 
voir à  la  fois  réel  et  inaccessible,  que  l'on  nomme  et  que  l'on  inter- 
dit à  la  fois,  comme  pour  irriter  la  curiosité  de  Tesprit.  N'est-ce  pas 
en  effet  une  situation  extraordinaire,  une  contrainte  impossible  que 
l'on  impose  à  la  raison  quand  on  vient  lui  dire  :  a  Ici,  aux  limites 
de  tes  facultés  de  connaître,  se  dresse  une  barrière  infranchissable. 
Tout  porte  à  croire  que  derrière  cette  barrière  se  cache  le  grand 
mystère;  mais  tu  n'y  pénétreras  jamais.  Le  seoret  est  là,  un  voile  le 
recouvre  dans  le  dernier  sanctuaire  de  la  nature,  par-delà  l'espace, 
le  t^Dips,  la  mesure;  mais  tu  ne  lèveras  pas  le  voile,  et  l'humanité 
passera  et  la  terre  mourra  avant  qu'un  coin  du  voile  ne  soit  seule- 
ment levé  ni  par  la  science  ni  par  le  génie  même.  »  —  C'est  là  une 
impossible  contrainte,  une  insupportable  tyrannie,  un  état  de  crise 
aiguë  qui  peut  bien  être  propice  encore  aux  poètes,  mais  qui  ne 
peut  être  le  régime  normal  de  l'humanité.  Il  faut  ou  que  l'abîme 
défendu  soit  à  tout  jamais  fermé,  et  qu'on  déclare  que  toute  réalité 
inaccessible  est  une  pure  chimère,  —  ou  que.  l'immensité  pressentie 
redevienne  cet  infini  où  l'homme  replacera  la  source  de  ses  immor- 
tels espoirs,  la  sanction  de  sa  destinée,  son  idéal  et  son  Dieu. 

E.  Garo. 


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LES   RÉVOLUTIONS 

DE  L'ASIE  CENTRALE 


Là  BDUURIEy    LE   TMIBBTt    LES   PAOTIlfCES   OGCIOENTàLES  DE*  LA  CSHI. 


La  seconde  partie  de  cette  étude  a  montré  pourquoi  Tempire 
anglo-indien  n'a  fait  aucun  progrès  au  nord-ouest  depuis  vingt  ans. 
Du  pays  montagneux  et  peu  fertile,  des  populations  clair-semées  et 
belliqueuses,  ne  sont  pas  pour  tenter  une  puissance  à  laquelle  ap- 
partiennent déjà  les  riches  vallées  du  Gange  et  de  Tlndus.  Des  con- 
sidérations stratégiques  eussent  seules  justifié  de  nouvelles  con- 
quêtes dans  la  direction  du  bassin  de  TAral;  mais  qui  ne  sait  que  la 
Grande-Bretagne  ne  veut  plus  croire  à  la  guerre?  Sa  diplomatie, 
hors  d'Europe  du  moins,  n'a  plus  qu'un  programme  s  ouvrir  denou- 
reaux  marchés  au  commerce,  chercher  de  nouveaux  consomma- 
teurs. Sa  politique  n'est  plus  guidée  que  par  l'intérêt  des  fabricans 
de  Manchester,  de  Sheffield  et  de  Nottingham.  Cela  étant,  ce  sont 
des  consuls  et  non  des  ambassadeurs  qu'elle  doit  OTvoyer  aux  na- 
tions étrangères.  Le  gouvernement  de  Calcutta,  comme  celui  de  la 
mère-patrie,  s'inspire  de  ces  principes  économiques.  Les  relations 
qu'il  a  voulu  se  créer  au-delà  de  ses  frontières  orientales  avec  la 
Birmanie,  le  Thibet,  le  Yunnan,  le  Turkestan  oriental,  ont  eu  pour 
unique  but  en  apparence  de  favoriser  l'échange  des  marchandises. 
Pourtant  on  trouvera  sans  doute  que  le  récit  n'en  est  pas  dépourvu 
d'intérêt,  car  il  nous  conduit  en  des  pays  dont  l'histoire  contempo- 

(i)  Yoyei  1*  RmHtê  d«  i«  et  da  15  mm. 

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26A  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

raine  est  féconde  en  événemens.  Les  contrées  situées  à  Test  du  mas- 
sif central  de  l'Asie  sont  de  nos  jours  aussi  bouleversées  par  les  ré- 
volutions que  les  royaumes  légendaires  de  la  Transoxiane. 

L 

L'empire  birman  est  de  création  moderne,  et  peut-être,  parce 
qu'il  n'était  pas  encore  bien  assis,  il  fut  un  voisin  incommode  pour 
les  Anglais  du  Bengale  pendant  la  pl*emiëre  moitié  de  ce  siècle.  Au 
surplus,  ceux-ci  ne  cherchaient  alors  que  des  prétextes  de  lutte  et 
de  conquête.  Une  première  guerre,  en  1826,  se  termina  par  l'an- 
nexion des  provinces  de  Tenassérim  et  d'Arracan,  qui  s'étendent  le 
long  du  golfe  du  Bengale;  le  monarque  birman  conservait  encore 
le  Pégou,  où  se  trouvent  les  bouches  de  l'Irawady,  grand  fleuve 
navigable  jusqu'à  350  lieues  de  Rangoun  et  par  lequel  s'exportent 
les  productions  du  pays.  En  1852,  lord  Dalhousie,  irrité  contre  des 
tribus  sauvages  qui  ne  reconnaissaient  aucun  maître,  fit  occuper 
soudainement  le  Pégou;  puis  un  ordre  du  gouvernement  anglo-in- 
dien déclara  que  ce  territoire  passait  sous  la  domination  britan- 
nique. Le  texte  de  cet  ordre  montre  assez  bien  comment  le  plus 
ambitieux  des  gouverneurs-généraux  avait  l'habitude  de  traiter  les 
états  asiatiques.  «  Gomme  compensation  pour  le  passé  et  pour  as-- 
surer  la  sécurité  de  l'avenir,  le  gouverneur-général  en  conseil  a  dé- 
cidé et  proclame  par  les  présentes  que  la  province  de  Pégou  est 
maintenant  et  sera  désormais  partie  de  l'empire  britannique.  Les 
troupes  birmanes  qui  peuvent  s'y  trouver  encore  seront  chassées; 
un  gouvernement  civil  sera  tout  de  suite  établi,  et  des  fonction- 
naires seront  préposés  à  l'administration  des  affaires  dans  chaque' 
district.  Les  habitans  sont  invités  à  se  soumettre  et  à  prendre  con- 
fiance dans  le  gouvernement  britannique,  dont  le  pouvoir  est  irré- 
sistible, comme  ils  l'ont  vu,  et  dont  la  règle  est  juste  et  bienveillante. 
Le  gouverneur-général  en  conseil,  s'étant  donné  une  réparation  qu'il 
juge  suffisante,  ne  désire  faire  aucune  autre  conquête  dans  le 
royaume  birman,  il  consent  à  cesser  les  hostilités;  mais,  si  le  roi 
d'Ava  ne  renoue  pas  ses  anciennes  relations  d'amitié  avec  le  gou- 
vernement britannique,  ou  s'il  cherche  à  reprendre  le  territoire  que 
celui-ci  déclare  par  les  présentes  lui  appartenir,  le  gouverneur-gé- 
néral en  conseil  usera  de  nouveau  de  la  puissance  qu'il  possède  jus- 
qu'à subversion  totale  de  la  nation  birmane.  » 

Si  les  conquérans  tartares  du  moyen  âge  faisaient  moins  de 
phrases,  ils  n'agissaient  pas  du  moins  avec  plus  de  sans-gêne.  Cette 
prise  de  possession  d'une  province  entière,  en  dehors  de  tout  traité 
et  par  une  simple  déclaration  de  lord  Dalhousie,  est  bien  certaine- 


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^■T' 


RÉVOLUTIONS   DE  l'aSIE   CENTRALE.  265 

ment  Fun  des  faits  les  plus  curieux  de  la  conquête  anglaise  dans 
les  Indes.  Le  Pégou  se  soumit  au  reste  sans  difficulté;  sous  lé  ré- 
gime britannique,  il  devint  prospère.  Le  souverain  birman  n'eut 
garde  de  protester.  Seulement  loi'd  Dalbousie,  tout  puissant  qu'il 
fût,  ne  pouvait  exiger  que  le  commerce  fort  considérable  dont  l'Ira- 
wady  est  le  chenal  ne  reçût  aucune  atteinte  par  ces  cbangemens 
politiques.  Ce  commerce,  auquel  le  port  de  Rangoun  sert  d'entre- 
pôt, se  chiffrait  annuellement  avant  la  conquête  par  12  ou  15  mil- 
lions de  francs.  On  le  vit  décliner  peu  à  peu,  sans  que  l'on  en  con-  ■ 
nût  bien  la  cause.  Les  négocians  anglais  s'en  émurent,  d'autant  plus 
qu'ils  espéraient  ouvrir  par  là  des  débouchés  non-seulement  à  la 
Birmanie,  qui  est  un  état  de  médiocre  importance,  mais  encore  aux 
provinces  méditerranéennes  de  la  Chine,  où  les  habitans  se  comptent 
par  millions.  Jusqu'à  présent,  ces  provinces  ont  expédié  leurs  pro- 
duits par  une  longue  navigation  fluviale  sur  Shanghaï  ou  Canton, 
d'où  il  faut  encore  faire  la  moitié  du  tour  du  monde  pour  les  rame- 
ner en  Europe.  D'ailleurs  les  Anglais  sont  en  concurrence  sur  les 
côtes  de  la  mer  orientale  avec  les  trafiqtians  de  toutes  les  nations 
civilisées.  Les  Américains  du  nord  surtout  s'y  présentent  avec  avan- 
tage depuis  que  le  chemin  de  fer  du  Pacifique  leur  raccourcit  la 
distance.  Quel  intérêt  n'y  aurait-il  pas  à  détourner  sur  Rangoun, 
un  port  anglais,  le  courant  commercial  de  la  Chine  intérieure  I  Ce 
projet  n'est  pas, un  rêve,  puisque  une  partie  du  trafic  suit  la  voie  de 
l'Irawady  depuis  un  temps  immémorial.  Ne  peut-on  le  développer 
davantage,  y  intéresser  le  roi  de  Birmanie,  créer  à  travers  cet  état 
presque  barbare  des  routes,  peut-être  même  des  chemins  de  fer? 
Avant  de  dire  quelles  tentatives  ont  été  faites  dans  ce  sens  depuis 
quelques  années,  il  convient  d'examiner  d'abord  ce  qu'est  cette  Chine 
occidentale  que  l'on  prétend  mettre  en  rapports  habituels  avec  le 
golfe  du  Bengale. 

Le  Yunnan,  qui  termine  au  sud-ouest  l'empire  du  Milieu,  est  un 
pays  montueux,  de  1,800  à  2,000  mètres  d'altitude,  où  s'étalent  les 
derniers  contre-forts  du  vaste  plateau  thibétain.  Les  principaux 
fleuves  de  la  Chine  et  de  l'Indo-Chine  prennent  naissance  dans  cette 
province  ou  dans  le  voisinage.  Les  eaux  qu'elle  reçoit  du  ciel  s'é- 
coulent en  effet  vers  l'orient  par  le  Yang-tsé-kiang  et  par  la  rivière 
de  Canton,  vers  le  sud  par  le  Mékong,  le  Salouen  ou  l'Irawady;  à 
l'ouest,  quelques  petits  affluons  apportent  leur  tribut  au  Brahma- 
poutra,  qui  débouche,  on  le  sait,  dans  le  golfe  du  Bengale,  par  le 
même  estuaire  que  le  Gange.  Calcutta,  Rangoun,  Bangkok,  Saigon, 
Canton,  Shanghaï,  c'est-à-dire  tous  les  grands  poits  de  l'Asie,  sont 
donc  symétriquement  disposé^  sur  une  circonférence  dont  le  centre 
est  dans  le  Yunnan,  et  dont  ces  divers  fleuves  représentent  les 


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266  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

rayons.  Cependant  b.  population  de  cette  provinte  n'est  ni  bm- 
doôe,  ni  malaise,  m  chinoise.  Qund  les  peuples  divers  qui  l'en- 
tourent sont  arrirés  sur  le  sol  qu'ils  occupent  aujourd'hui,  ils  j  ont 
rencontré  sans  doute  des  autochthones  que  la  conquête  a  refoulés  au 
centre.  Les  habitans  actuels  du  Yunnan  sont  eu  majeure  partie  de 
race  inférieure,  autant  que  des  études  ethnographiques  incomplètes 
le  laissent  entrevoir.  Sur  les  confins  de  la  Birmanie,  du  Thibet,  de 
la  Chine  et  du  royaume  de  Siam,  vivent  des  tribus  sauvages,  les 
Laotiens,  les  Shans,  les  Kakhyens,  les  Mao-tsé,  que  le  gouverne- 
ment de  Pékin  peut  à  peine  réclamer  pour  sujets.  Il  en  est  de 
même  des  tribus  reléguées  dans  la  partie  montagneuse  du  Sze- 
chuen,  au  nord  du  Yunnan.  Toutefois  la  politique  chinoise,  qui 
parait  avoir  été  toujours  haWle  et  prudente,  s'est  attribué  depuis 
des  siècles  une  apparence  de  souveraineté  sur  ces  peuplades  indé- 
pendantes. Soit  en  y  construisant  des  forteresses,  soit  plutôt  en  y 
déportant  en  masse  des  populations  qui  l'embarrassaient  ailleurs, 
elle  a  su  conserver  dans  ces  pays  une  certaine  suprématie. 

Le  Yunnan  et  le  Szechuen  ne  sont  pas  au  surplus  des  territoires 
à  dédaigner.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  qu'ils  nourrissent  une  popula- 
tion fort  dense,  bien  que  le  sol  soit  presque  partout  très  accidenté. 
Depuis  les  pères  jésuites  chargés  par  l'empereur  Kang-hi  de  lever 
la  carte  de  la  Chine  au  commencement  du  xvm''  siècle,  les  provinces 
intérieures  ne  furent  plus  visitées  par  les  Européens  jusqu'à  l'é- 
poque où  l'expédition  française  du  Mékong  ^  arriva.  A  peine  nos 
savans  officiers  y  avaient-ils  été  précédés  de  quelques  années  par 
des  missionnaires  catholiques  que  les  habitans  accueillaient  avec 
assez  de  bienveillance.  En  ces  da^iiers  temps,  M.  Francis  Gamier, 
dont  la  mort  récente  doit  inspirer  tant  de  regrets,  un  missionnaire 
instruit,  M.  l'abbé  David,  un  naturaliste  autrichien,  le  baron  de 
Richtofen,  les  ont  explorées  en  divers  sens.  Il  résulte  de  leurs  études 
que  le  Yunnan  et  le  Szechuen  sont  surtout  remarquables  sous  le 
rapport  des  richesses  minérales.  La  houille  et  le  minerai  de  fer  s'y 
trouvent  en  abondance;  en  l'état  actuel,  on  peut  y  acheter  du  cuivre 
à  vil  prix,  ce  qui  tient  sans  doute  à  la  richesse  du  minerai;  les  in- 
digènes recueillent  en  outre  des  métaux  précieux.  Ces  ressources 
naturelles,  jointes  au  bon  marché  de  la  main-d'œuvre,  attireraient 
vite  l'industrie  européenne,  si  le  pays  n'était  en  proie  à  d'intermi^ 
nables  guerres  civiles  à  peu  près  depuis  l'époque  à  laquelle  les  An- 
glais se  sont  annexé  le  Pégou.  Il  est  vraisemblable  qu'il  ne  faut  pas 
expliquer  autrement  la  diminution  de  trafic  signalée  par  les  n^o- 
cians  de  Rangoun. 

Outre  que  la  population  du  Yunnan  est  de  race  mélangée, 
elle  se  distingue  œoore  par  la  religion  des  contrées  bouddhistes  en* 


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BÉYOLUTIONS  DE  l'aSIE  CENTRALE*  267 

vinmnantes;  un  grand  nombre  des  habitans  sont  musulmans.  Gela 
date  de  k>in,  car  le  Vàoitien  Marco  Polo^  qui  les  avait  visités  au 
zm*  siècle,  consigne  le  fait  dans  ses  récits.  Comment  le  mabomé- 
tisme  est-il  arrivé  jusque-là?  L'invasion  lO'abe,  qui  convertit  la 
Transoxiane  à  rislam,  n'a  pas  dépassé  Kachgar.  Le  Bengale,  séparé 
d'ailleurs  de  la  Chine  par  d'épaisses  montagnes,  n'a  reçu  qu'en  1203 
les  doctrines  musulmanes.  Les  mab(»nétans  du  ïunnan  ou  Panthays 
se  targuent  d'une  plus  noble  origine.  Il  est  constant  que  les  Arabes 
se  rendaient  par  mer  à  Canton  dès  les  pruniers  temps  de  Tb^ire. 
Or  les  annales  chinoises  racontent  que,  vers  l'an  7&7,  l'empereur 
régnant,  menacé  par  des  rebelles,  implora  le  secours  du  calife  Âbou 
JafBr,  qui  lui  envoya  gracieusement  une  armée  par  la  voie  de  mer. 
L'insurrection  éteinte,  ces  troupes  auxiliaires  ne  voulurent  plus  re- 
tourner dans  leur  patrie;  elles  étaient  assez  indisciplinées,  on  les 
relégua^ans  les  provinces  montagneuses  du  sud-ouest.  Les  Pan- 
thays seraient  les  descendans  de  ces  anciens  guerriers.  A  vrai  dire, 
leur  physionomie  rappelle  le  type  tartare  au  moins  autant  que  le 
type  sémitique.  La  connaissance  de  la  langue  arabe  n'a  été  conser- 
vée chez  eux  que  par  les  mollahs,  et  seulement  grâce  à  la  lecture 
assidue  du  Coran.  Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  question  d'origine ,  la 
différence  de  religion  a  suscité  depuis  mille  ans  et  plus  un  antago- 
nisme perpétuel  entre  les  Chinois  et  les  Panthays,  Moins  nombreux 
que  leurs  adversaires,  ces  derniers  étaient  plus  remuans;  plus  in- 
struits, ils  étaient  néanmoins  exclus  des  fonctions  publiques  par  la 
défiance  des  mandarins  mandchous.  En  18A5 ,  des  milliers  de  mu- 
sulmans furent  massacrés  dans  une  émeute.  En  avril  1856,  un  nou- 
veau soulèvement  coûta  la  vie  à  14,000  d'entre  eux;  mais  l'un  des 
survivans  de  ce  grand  carnage  s'enfuit  dans  les  montagnes,  où  ses 
partisans  vinrent  le  rejoindre.  Après  quelques  années  d'une  guerre 
de  guérillas,  encouragés  par  les  succès  des  Taîpings,  ils  desc^idi- 
rent  dans  les  plaines,  s'emparèrent  de  la  ville  de  Talifou  et  furent 
bientôt  maîtres  de  la  province  de  Yunnan  presque  entière.  Bien 
qu'inférieurs  en  nombre  à  la  population  pureoient  chinoise  par  la 
race  et  par  la  religion,  ils  purent  tenir  tète  à  leurs  ennemis  héré- 
ditaires, en  raison  de  l'appui  que  leur  prêtaient  les  tribus  indiscipli- 
nées de  la  frontière  et  peut-être  aussi  parce  qu'ils  tenaient  de  leurs 
ancêtres  des  instincts  plus  gueniers.  Fidèles  aux  traditions  arabes 
qu'ils  prétendaient  avoir  importées  en  Chine,  ils  donnèrent  à  leur 
chef  le  titre  pompeux  de  sultan  Soliman.  Celui-ci  ne  manqua  pas 
d'envoyer  de  sa  capitale  de  Talifou  aux  états  d'alentour  des  [Hrocla- 
mations  pompeuses  par  lesquelles  il  annonçait  le  triomphe  des  vrais 
croyans  sur  les  impies.  Au  fond,  les  Panthays  obéissent  assez  peu 
au  prescripticms  du  Coran,  qu'ils  connaissent  mal,  puisque  ce  livre 


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268  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sacré  n'a  jamais  été  traduit  dans  la  langue  chinoise.  S'ils  réprou- 
vent l'usage  du  tabac  et  de  la  viande  de  porc,  ils  boivent  volontiers 
du  vin.  La  distance  et  la  difficulté  des  routes  ne  leur  permettent 
guère  de  faire  le  pèlerinage  de  La  Mecque.  Le  gouvernement  mu- 
sulman qui  s'établit  dans  le  Yunnan  ne  différait  guère  de  l'ancien, 
sauf  qu'il  était  plus  belliqueux  et  moins  rusé.  Les  Chinois  s'y  sou- 
mirent avec  la  résignation  fataliste  qui  est  dans  leur  caractère,  atten- 
dant des  jours  meilleurs;  quant  à  l'empereur  de  la  Chine,  il  avait 
fort  à  faire  à  cette  époque  avec  des  rebelles  plus  redoutables  et  plus 
rapprochés  de  Pékin. 

Il  n'est  pas  surprenant  que  cette  révolution  mahométane  n'ait 
eu  presque  aucun  retentissement  au  dehors,  tant  ce  pays  vivait  à 
l'écart  du  reste  du  monde.  Tout  au  plus  en  fut-il  d'abord  question 
dans  les  lettres  des  prêtres  français  de  la  mission  thibétaine,  ou 
dans  les  récits  de  quelques  Anglais  qui  parcouraient  la  Birmanie 
pour  les  besoins  de  leur  commerce.  Il  y  avait  déjà  douze  ans  que 
les  Panthays  avaient  reconquis  leur  indépendance,  lorsque  les  in- 
trépides voyageurs  de  l'expédition  du  Mékong  les  rencontrèrent  sur 
leur  chemin  dans  le  haut  du  Yang-tsé-kiang.  Les  insurgés  se  dé- 
fièrent de  nos  compatriotes,  qui  se  présentaient  en  effet  sous  les 
auspices  du  gouvernement  chinois.  Vers  le  même  moment,  ils  eu- 
rent au  contraire  l'occasion  d'entrer  en  rapports  avec  le  gouverne- 
ment anglo-indien,  qui  leur  envoyait  en  quelque  sorte  une  ambas- 
sade. 

Après  comme  avant  la  conquête  du  Pégou,  quelques  hommes  en- 
treprenans,  officiers  ou  médecins  de  l'armée  anglo-indienne,  qui 
s'étaient  donné  la  tâche  aventureuse  d'explorer  le  royaume  birman, 
se  laissèrent  séduire  par  l'idée  que  les  deux  grands  fleuves  de  cette 
contrée,  Tlrawady  et  le  Salouen,  peuvent  servir  de  débouchés  à  la 
Chine  occidentale.  L'un  d'eux,  le  capitaine  Sprye,  n'alla  pas  à  moins 
de  proposer  un  chemin  de  fer  entre  Rangoun  et  Szemao,  ville  fron- 
tière du  Yunnan,  projet  chimérique  s'il  en  fut,  car  une  reconnais- 
sance effectuée  le  long  de  la  voie  indiquée  fit  voir  que  les  ingénieurs 
y  rencontreraient  des  obstacles  presque  insurmontables,  et  que 
même  le  trafic  entre  les  deux  extrémités  de  cette  ligne  était  en  réa- 
lité de  médiocre  importance.  Un  autre  explorateur,  le  docteur  Wil- 
liams, qui  avait  abandonné  sa  carrière  militaire  pour  entrer  au  ser- 
vice de  l'empereur  birman ,  proposait  de  reprendre  l'ancienne  voie 
des  caravanes  par  l'Irawady  jusqu'à  Bhamo ,  et  par  terre  de  Bhamo 
à  Talifou.  Ces  projets  attirèrent  l'attention  en  Angleterre  plus  qu'ils 
ne  le  méritaient  peut-être.  Les  chambres  de  commerce  demandè- 
rent avec  instance  que  ce  nouveau  mode  de  communication  avec  la 
Chine  fût  sérieusement  examiné.  Les  premières  parties  de  cette 


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REVOLUTIONS  DE  L  ASIE  CENTRALE.  269 

étude  ont  montré  combien  sir  John  Lawrence  fut  hostile,  tant  que 
dura  sa  vice-royauté  «  à  toute  extension  de  l'influence  britannique 
en  dehors  des  frontières  de  Tlnde.  La  politique  qu'il  trouvait  bonne 
avec  l'Afghanistan ,  il  l'appliquait  aussi  dans  ses  rapports  avec  les 
états  situés  plus  à  l'est.  Il  aurait  voulu  que  les  Anglais  se  renfer- 
massent dans  les  limites  des  pays  anciennement  annexés,  dont  per- 
sonne ne  pouvait  leur  disputer  la  possession.  Toutefois  le  ministre 
de  l'Inde,  lord  Granbourne  (1),  était  imbu  d'idées  plus  larges;  il  fit 
décider,  par  son  influence  personnelle,  qu'une  expédition  de  décou- 
vertes serait  envoyée  au-delà  de  Bhamo,  de  façon  à  nouer  des  re- 
lations amicales  tant  avec  le  souverain  musulman  des  Panthays 
qu'avec  les  diverses  tribus  à  moitié  sauvage^  dont  on  signalait  la 
présence  sur  les  frontières  de  la  Birmanie  et  du  Yunnan. 

L'expédition  avait  cependant  une  apparence  plutôt  commerciale 
que  poMtique.  Elle  avait  pour  chef  le  major  Sladen,  agent  politique 
en  résidence  à  Mandalay,  capitale  de  la  Birmanie,  et  bien  au  cou- 
rant par  conséquent  des  mœurs  du  pays.  Cet  oflicier  savait  déjà  que 
les  musulmans  victorieux  avaient  établi  dans  le  Yunnan  une  sorte 
de  gouvernement  à  peu  près  tranquille,  que  les  tribus  frontières, 
quelque  turbulentes  qu'elles  fussent,  n'avaient  pas  vu  sans  déplai- 
sir diminuer  un  commerce  dont  elles  retiraient  certains  avantages, 
et  qu'en  définitive  le  véritable  obstacle  à  la  reprise  du  trafic  ne 
se  trouvait  pas  ailleurs  qu'à  Mandalay.  Ce  que  l'empereur  birman 
avait  toujours  redouté  le  plus  depuis  l'annexion  du  Pégou,  c'était 
de  voir  les  Anglais  sortir  de  leurs  nouvelles  possessions,  s'avancer 
plus  au  nord,  venir  dans  la  capitale  et  même  au-delà,  enfin  acqué- 
rir une  influence  qui  leur  livrerait  tôt  ou  tard  le  royaume  tout  en- 
tier. Par  un  traité  conclu  en  1867,  les  Anglais  avaient  obtenu  l'extra- 
dition des  criminels,  la  création  à  Ava  d'un  tribunal  spécial  pour 
juger  les  différends  entre  eux  et  les  indigènes;  en  outre  ils  avaient 
arraché,  non  sans  peine,  des  stipulations  favorables  aux  opérations 
commerciales.  L'un  des  résultats  de  cet  acte  avait  été  la  création 
d'un  service  hebdomadaire  de  bateaux  à  vapeur  entre  Rangoun  et 
Mandalay.  Quel  prestige  ce  despote  asiatique  pouvait-il  conserver 
aux  yeux  de  ses  propres  sujets  lorsque  ceux-ci  auraient  la  faculté 
de  descendre  sur  le  territoire  anglais  et  d'y  voir  à  l'œuvre  une  ad- 
ministration équitable  et  bienveillante?  Par  quelles  ressources  de 
finances  remplirait-il  son  trésor  lorsqu'il  ne  pourrait  plus,  sur  un 
signe  de  sa  volonté,  s'attribuer  le  monopole  de  tel  ou  tel  négoce, 
ou  bien  multiplier  à  l'improviste  les  droits  de  douane?  Les  indi- 

(1)  Lemarqoif  de  Salisbury  (d-devant  lord  Granbourne)  vient  de  reprendre  le  mi- 
nistère de  rjnde  dans  le  cabinet  formé  par  M.  Disraeli.  H  est  à  croire  que  cet  homme 
d*état  inspirera  une  allure  plus  hardie  à  la  politique  anglo-indienne. 


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À 


270  BETUE  DBS  DEUX  MONDES. 

gènes,  Birmans,  Shans  ou  Chinois,  se  soumettaient  sans  mot  dire  à 
ces  exactions;  les  Européens  ne  les  supporteraient  pas,  ils  appelle- 
raient rintervention  étrangère.  On  s'en  aperçoit  une  fois  de  plus,  au 
midi  comme  au  nord,  à  Test  comme  à  l'ouest,  qu'il  s'agisse  de  poli- 
tique ou  de  commerce,  entre  un  gouverneur  européen  et  les  mo- 
narques indigènes  il  y  a  toujours  une  sorte  d'incompatibilité.  Les 
Anglais  n'avaient  jadis  qu'un  moyen  de  résoudre  cette  difficulté  :  ils 
annexaient.  Effrayés  à  la  longue  de  l'étendue  des  domaines  que  ce 
système  leur  a  procurés,  ils  emploient  maintenant  des  procédés  plus 
doux.  Réussiront -ils?  L'expérience  est  trop  neuve  pour  que  l'on 
puisse  l'affirmer. 

Le  major  Sladen  emmenait  avec  lui  le  capitaine  Williams,  du  corps 
des  ingénieurs,  le  docteur  Anda*9on,  conservateur  du  musée  de 
Calcutta,  en  double  qualité  de  médecin  et  de  naturaliste,  et  trois 
négocians  anglais  de  Rangoun  qui  voulaient  examiner  par  eux- 
mêmes  &a  quoi  consistait  le  trafic  des  provinces  extraies,  plus  une 
escorte  de  50  soldats  indigènes.  Après  bien  des  pourparlers,  après 
avoir  affirmé  que  l'Irawady  n'était  pas  navigable  en  amont  de  Mai]t- 
dalay  à  cette  époque  de  l'année,  l'empereur  leur  prêta  d'assez  bonne 
grâce  scm  propre  bateau  è  vapeur  pour  remonter  le  fleuve  jusqu'à 
Bhamo,  ce  qui  se  fit  sans  accident,  bien  qu'officiers,  mécaniciens 
et  matelots  de  ce  navire  fussent  tous  Birmans.  Ne  se  sent^n  pas 
déjà  prév^u  en  faveur  de  ces  prétendus  barbares  en  apprenant 
qu'ils  savent  manœuvrer  une  machine  à  v]4)eur?  L'expédition  arri- 
vait donc  à  Bhamo  le  22  janvier  1868  après  neuf  jours  de  voyage. 
Cette  ville,  située  sur  la  frontière  de  la  Birmanie,  contient  des  échan- 
tillons de  toutes  les  populations  d'alentour.  Les  Chinois  y  ont  des 
comptoirs  d'où  ils  expédient  des  caravanes  à  leurs  compatriotes  du 
Yunnan.  Les  Shans,  d'allure  pacifique,  et  les  Kakhyens,  plus  sau- 
vages, s'y  viennent  ravitailler  des  objets  qu'ils  trouvent  bon  d'em- 
prunter à  l'industrie  des  pays  civilisés.  En  réalité,  Bhamo  est  un 
petit  entrepôt  où  arrivent  avec  plus  ou  moins  d'abondance  les  mar- 
chandises de  tout  l'univers;  on  prétend  y  avoir  trouvé  des  objets  de 
fabrique  russe  parvenus  jusque-là  par  la  Sibérie,  la  Mongolie  et  la 
Chine.  Comme  l'Irawady  prend  ensuite  son  cours  vers  le  nord, 
c'est  en  cet  endroit  que  commence  la  voie  de  terre.  Le  plus  embar- 
rassant pour  les  voyageurs  anglais  était  de  se  procurer  des  moyens 
<te  transport.  Les  autorités  birmanes  avaient  sans  doute  des  instruc- 
tions secrètes  :  elles  ne  les  y  aidaient  nullement,  espérant  toujours 
qu'ils  n'auraient  pas  la  persévérance  d'aller  plus  loin.  Fatigués 
d'attendre,  ils  eurent  l'adresse  de  se  concilier  le  bon  vouloir  des 
chefs  kakhyens,  et  réussirent,  par  leur  entremise,  à  transmettre 
un  message  au  commandant  de  Mom^,  poste  panthay  le  plus  rap- 


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BETOLunoNs  HE  l'asis  centbale.  371 

procbé;  pais  ils  se  mirent  en  marche  à  Taventure  avec  nne  par- 
tie seulement  de  leur  escorte ,  bien  actudllis  partout  au  svplus, 
grftce  9LWi  petits  présens  qu'ils  pouvûent  semer  sur  la  route  et 
peut-être  ene<^e  {^us  k  cause  des  consultations  bienveillantes  que 
le  docteur  de  l'expéditioii  distribuait  à  tous  les  malades  des  loca-* 
Htés  qu'ils  trarersaient.  La  r^nse  du  coounandant  panthay  les 
r^ignlt  en  diomin;  elle  était  des  plus  sympathiques.  Le  trajet 
s'acheva  dcmc  sans  obstacle  jusqu'à  Momein.  Le  major  Sladen, 
content  de  l'accueil  que  lui  faisait  cet  officier,  l'un  des  grands  di- 
gnitaires^  paralt-il,  du  nouvel  état  musulman,  ne  jugea  pas  néces- 
saire de  pousser  jusqu'à  Talifou,  résidence  officielle  du  sultan  Soli- 
man. Les  maboinétans  semblaient  s'intéresser  au  trafic  qu'il  avait 
mission  de  faire  revivre,  les  chefs  des  tribus  intermédiaires  entre 
Homein  et  Bbamo  promettaient  de  respecter  les  Anglais  et  leurs 
marchandises;  il  revint  vers  la  Birmanie  en  septembre,  après  neuf 
mois  d'absence.  Le  résultat  le  plus  clair  de  cette  expédition  fut  de 
jaîre  connaître  l'importance  commerciale  de  Bhamo,  où  le  gouverne- 
ment vice-royal  rfeolut  alors  d'avoir  un  représentant,  en  quelque 
sorte  nn  consul,  pour  protéger  les  négocians  britanniques.  Le  docr- 
teur  Andersen  en  rapportait  aussi  des  collections  intéressantes  qui 
enrichiront  les  musées  de  Rangoun  et  de  Calcutta.  Quant  à  la  route 
de  Bhamo  à  Momein,  il  fallait  bien  convenir  qu'elle  est  décidément 
défavorable  au  commerce  par  caravanes.  Non- seulement  elle  est 
rmdue  longue  et  difficile  par  la  nature  accidentée  du  teirain,  mais 
enccHre  la  province  de  Yunnan,  où  elle  aboutit,  ne  pourra  d'ici  long- 
t^i^ps  alinaenter  un  gros  trafic,  ravagée  comme  elle  l'est  depuis 
quinze  ans  par  la  guerre  civile.  C'est  une  véritable  illusion  de  pré- 
teiMlre  ouvrir  dans  cette  direction  une  grande  route  commerciale, 
quelques-uns  disaient  même  un  chemin  de  fer,  pour  ramener  dans 
fe  golfe  du  Bengale  les  productions  de  la  Chine  occidentale,  que 
le  Yang-tsé-kiang  conduit  aujourd'hui  sur  les  marchés  de  Shanghaï 
avec  aussi  peu  de  dépense  que  possible. 

n  est  à  noter  que  le  cabinet  britannique  ne  gardait  pas  toute  la 
réserve  i^escrite  par  les  convenances  diplomatiques  en  établissant 
ainsi  par  le  canal  du  major  Siaden  des  relations  directes  avec  des 
însorgés  auxquels  l'empa^ur  de  la  Chine  ne  cessait  de  faire  la 
guerre.  Quels  qu'aient  été  depuis  1S56  les  succès  obtenus  par  les 
midiométans  du  Yunnan,  ce  ne  sont  après  tout  que  des  rebelles. 
Les  Panthays  ne  manquèrent  pas  de  se  prévaloir  de  cette  avance 
que  la  Grande-Breti^e  leur  avait  faite.  Dans  l'année  1872,  on  vit 
arriver  &  Londres  une  ambassade  conduite  par  le  fils  adoptif  du  sul- 
tan Soliman,  qui  proposait  de  renouveler  les  conventions  déjà  faites 
avec  le  major  Siaden,  et  demandait  en  outre  la  bienveillance  de  la 


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272  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Grande-Bretagne  en  faveur  de  cet  état  créé  nouvellement  aux  dé- 
pens du  Céleste-Empire.  Pourquoi  cette  ambassade  allait-elle  à 
Londres  plutôt  que  de  s'arrêter  à  Calcutta?  C'est  que  les  peuples  à 
demi  civilisés  de  l'Asie  centrale  sentent  par  instinct  que  le  gouver- 
nement de  la  métropole  sera  moins  dur  pour  eux  que  celui  du  vice- 
roi.  L'empereur  birman  en  a  fait  lui-même  l'expérience;  dans  un 
moment  de  dépit  contre  l'agent  politique  que  lord  Mayo  avait  mis 
auprès  de  lui,  il  s'adressa  tout  droit  à  la  reine  Victoria  et  eut  le 
bonheur  d'en  avoir  une  réponse,  ce  qui  dut  sans  doute  le  relever  à 
ses  propres  yeux  et  mécontenter  les  autorités  anglo-indiennes  autant 
qu'il  en  était  satisfait.  Quant  à  l'envoyé  du  souverain  de  Talifou,  un 
accueil  courtois  lui  était  bien  dû  en  reconnaissance  de  la  réception 
que  ses  compatriotes  avaient  faite  aux  Anglais  en  1868;  mais  ce  (ut 
tout.  On  s'efforça  de  lui  faire  entendre  que  l'Angleterre  ne  pouvait 
agir  contre  les  intérêts  de  l'empire  chinois.  Cette  réponse  était  pru- 
dente, comme  l'événement  le  prouva  dans  un  bref  délai.  A  peine 
cet  ambassadeur  était-il  de  retour  à  Rangoun  que  la  nouvelle  y  par- 
vint de  la  destruction  complète  du  royaume  panthay.  Talifou  était 
tombé  par  trahison  entre  les  mains  des  Chinois;  Momein  était  la 
seule  ville  qui  résistât  encore  aux  vainqueurs.  Il  serait  difficile  de 
raconter  en  détail  comment  cette  nouvelle  révolution  s'est  accom- 
plie, si  rares  sont  les  nouvelles  qui  nous  arrivent  de  ce  coin  du 
monde.  Des  négocians  finançais  y  ont  contribué  en  fournissant  des 
armes  et  des  secours  à  l'armée  chinoise,  et  en  découvrant  du  même 
coup  une  nouvelle  voie  d'accès  au  Yunnan,  voie  facile  et  relative- 
ment courte  qui  détruit,  suivant  toute  apparence,  les  projets  d'ave- 
nir conçus  par  les  explorateui-s  des  provinces  birmanes.  Ceci  nous 
entraînera  un  peu  loin  de  l'Asie  centrale;  mais  le  pays  dont  il  sera 
question,  outre  qu'il  est  le  débouché  naturel  des  contrées  que  nous 
venons  de  parcourir,  présente,  semble-t-il,  un  si  grand  intérêt  pour 
la  France  et  pour  notre  colonie  de  Cochincbine  que  l'on  nous  saura 
gré  peut-être  d'entrer  dans  quelques  développemens  à  ce  sujet. 

Les  navires  qui  se  rendent  de  Saigon  à  Hong-kong  laissent  à 
gauche  un  vaste  golfe  au  fond  duquel  est  située  la  province  anna- 
mite du  Tonkin.  Ce  mot  n'est  pas  nouveau  dans  notre  histoire  ma- 
ritime. Vers  la  fin  du  siècle  dernier,  on  parlait  beaucoup  d'y  créer 
une  colonie  française;  les  indigènes,  préparés  par  les  missionnaires 
jésuites,  étaient  disposés  à  nous  bien  accueillir.  Les  grandes  guerres 
de  la  révolution  et  du  premier  empire  empêchèrent  de  donner  suite 
à  ce  projet.  Sous  la  restauration ,  il  était  trop  tard,  l'occasion  était 
perdue.  Il  y  a  douze  ans  à  peu  près,  lorsque  fut  fondé  notre  établis- 
sement de  Saigon,  on  se  dit  sans  doute  que  cette  localité,  par  sa  po- 
sition à  l'embouchure  d'un  grand  fleuve  et  sur  la  route  de  la  Chine 


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RÉVOLUTIONS  DE  l'aSIE   CENTRALE.  273 

et  du  Japon,  convenait  mieux  pour  une  colonie  militaire.  Le  golfe 
de  Tonkin  devint  alors  le  repaire  des  pirates  que  les  marines  euro- 
péennes pourchassaient  impitoyablement  dans  les  eaux  de  la  Chine. 
En  1872,  un  navire  de  guerre  français,  le  Bourayne^  eut  mission 
d'explorer  ce  golfe.  Le  Bourayne  a  reconnu  la  côte  sur  une  fort 
grande  étendue,  découvert  des  ports  et  des  mouillages  dont  l'exis- 
tence n'était  pas  soupçonnée,  visité  la  ville  de  Kécho,  capitale  de  la 
province,  et,  ce  qui  ne  gâte  rien,  coulé  ou  brûlé  plusieurs  jonques 
de  pirates.  Le  capitaine  Senez,  commandant  de  l'expédition,  a  si- 
gnalé en  particulier  un  beau  fleuve,  le  Song-koï,  qui  passe  à  Kécho, 
et  qui  est  navigable  sur  une  fort  grande  longueur.  Or  il  est  à  remar- 
quer que  les  explorateurs  du  Mékong,  lors  de  leur  séjour  dans  le 
Yunnan  en  1868 ,  avaient  également  entendu  parler  de  ce  fleuve, 
qui  prend  sa  source  non  loin  de  Talifou  et  qui  reste  navigable  jus- 
que sur  le  territoire  chinois. 

Par  une  heureuse  coïncidence,  le  capitaine  Senez,  en  arrivant  à 
Kécho,  y  rencontrait  un  compatriote,  M.  Dupuis,  qui  essayait  de 
conduire  par  cette  voie  une  cargaison  d'anpes  dans  la  Chine  occi- 
dentale. Ce  négociant  avait  déjà  fait  par  terre  deux  voyages  dans  le 
Yunnan,  et,  après  s'être  assuré  que  le  Song-koï  peut  porter  bateau, 
il  avait  fait  marché  avec  le  général  de  l'armée  chinoise  qui  tenait 
tète  aux  musulmans.  C'était  cette  fourniture  qu'il  amenait  alors  et 
que  les  autorités  annamites  faisaient  difliculté  de  laisser  passer.  La 
présence  du  Bourayne  ne  contribua  pas  peu  à  lever  tout  obstacle. 
M.  Dupuis  eut  la  permission  de  poursuivre  sa  route;  il  redescendit 
le  fleuve  peu  de  mois  après  sans  accident,  et  repartit  pour  Hong-kong 
avec  l'intention  d'organiser  des  comptoirs  dans  le  Tonkin,  peut- 
être  même  d'établir  un  service  de  bateaux  à  vapeur  entre  le  Yun- 
nan et  Hong-kong  ou  Saigon.  Cet  exemple  tout  récent  ne  montre- 
t-il  pas  que  nos  compatriotes,  lorsqu'ils  sont  soutenus  à  propos, 
savent  aussi  bien  que  les  Anglais  ou  les  Américains  ouvrir  de  nou- 
velles voies  au  commerce  avec  les  nations  barbares? 

La  fin  de  cet  épisode,  toute  récente,  a  été  marquée  par  im  regret- 
table événement,  la  mort  de  M.  Francis  Gamier.  Tous  les  rapports 
venus  du  Tonkin  s'accordaient  à  dire  que  la  population ,  pressurée 
d'un  côté  par  les  mandarins  de  la  cour  d' Annam ,  de  l'autre  par 
les  pirates  ou  par  les  rebelles  chinois ,  accueillerait  avec  plaisir  les 
Français.  Gela  était  si  vrai  que  l'empereur  Tu-duc,  par  crainte  que 
le  pays  ne  lui  échappât,  demandait  au  gouverneur  de  la  Cochin- 
chine  de  rappeler  M.  Dupuis,  un  simple  négociant,  dont  la  présence 
excitait  sa  jalousie.  L'amiral  Dupré  ne  répondit  qu'en  envoyant  à 
Kécho  un  homme  de  talent  et  d'énergie,  le  lieutenant  Gamier,  re- 
venu récemment  d'un  nouveau  voyage  d'exploration  dans  la  vallée 

TOMB  m.  —  1874.  18 


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27k  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  Yang-tsé-kiang.  Une  faible  escorte  l'accompagnait.  Se  sentant 
soutenu  par  les  indigènes  et  menacé  par  les  mandarins,  ce  brave 
oflScier  s'empara  résolument  de  la  ville.  Par  malheur,  quelques  jours 
après  il  succomba  dans  une  sortie  dirigée  contre  ses  agresseurs.  La 
province  dont  il  avait  pris  possession  au  nom  de  la  France  est  sans 
contredit  l'un  des  plus  riches  pays  du  globe.  Les  indigènes  du 
Tonkin  manifestent  le  désir  de  se  donner  à  nous.  €e  serait  pour 
notre  colonie  àQ  Sal^n,  qu'on  ne  le  perde  pas  de  vue,  autre  chose 
qu!une  exten^n  de  territoire;  ce  serait  prendre  sous  notre  garde 
l'un  des  aboutissans  de  ce  merveilleux  massif  de  l'Asie  centrale, 
dont  nous  avons  déjà  presque  fait  le  tour  sans  rencontra  sur  les 
frontières  d'autres  nations  européennes  que  la  Russie  et  la  Grande- 
Bretagne. 

Le  Tonkin,  dès  qu'il  serait  placé  sous  la  garde  d'un  peuple  civi- 
lisé,^ deviendrait  sans  doute  l'un  des  débouchés  de  la  Chine  inté- 
rieure. Le  Yunnan  écoulerait  par  là  la  houille  et  les  métaux  qu'il 
peut  fournir  en  quantités  prodigieuses;  or  ce  sont  des  marchan- 
dises de  valeur  'dans  une  région  du  globe  qui  n'en  a  guère  produit 
jusqu'à  présent.  Notons  à  oe  propos  les  évolutions  singulières  qu'a 
subies  le  commerce  des  Européens  avec  le  Céleste-Empire.  Au  com- 
mencement, Canton,  Hong-kong  et  Macao  semblaient  être  les  en- 
trepôts de  la  Chine.  On  eût  dit  que  toutes  les  productions  de  cet 
immense  pays  arrivaient  naturellement  sur  l'un  ou  l'autre  de  ces 
trois  marchés.  Quelques  années  plus  tard,  lorsque  les  ports  du 
Yang-tsé  s'ouvrirent,  on  comprit  mieux  l'importance  exceptionnelle 
de  ce  beau  fleuve,  qui  du  Szechuai  à  la  mer,  sauf  quelques  rapides, 
traverse  les  plus  riches  provinces  sans  cesser  d'être  navigable.  Le 
Song-koï  sera,  dans  de  moindres  proportions,  l'artère  principale  des 
provinces  du  sud-ouest.  La  voie  terrestre  de  Bhamo  à  Talifou ,  que 
les  Anglo-Indiens  ont  rêvé  d'établir,  servira  tout  au  plus  aux  tribus 
sauvages  de  la  frontière.  Rangoun  et  l'Irawady  ne  seront  alimen- 
tés que  par  l'empire  birman  et  le  Pégou,  oe  qui  n'est  pas  du  reste  à 
mépriser,  puisque  ce  domaine  restreint  fournit  déjà  pour  15  mil- 
lions de  francs  de  transactions  annuelles;  mais  c'est  une  illusion  de 
prétendre  que  l'on  attirera  de  ce  côté  un  trafic  beaucoup  plus  impor- 
tant. Vers  le  sud^-est,  l'Inde  anglaise  a  atteint  ses  dernières  limites. 

H. 

Il  existe,  dit-on,  un  proverbe  chinois  ainsi  conçu  :  le  Thibet  est 
le  pays  du  monde  le  plus  élevé  et  le  plus  riche.  Le  plus  élevé,  ce 
n'est  pas  contestable,  car  c'est  en  effet  le  plateau  culminant  du  vaste 
massif  de  l'Asie  centrale.  Le  plus  riche,  on  peut  affirmer  que  c'est 


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RÉVOLUTIONS  DE   l'aSIE  CENTRALE.  275 

inexact,  sans  qu'il  soit  besoin  d'autre  preuve  que  la  faible  densité  de 
la  population.  Avec  un  territoire  deux  fois  grand  comme  la  France, 
il  n'y  existe  pas,  paratt-il,  plus  de  h  milltODS  d'babitans.  De  quelle 
soudie  cette  population  est-elle  issue?  Elle  est  assurément  de  race 
jaune,  plutôt  niogole  que  chinoise.  Sur  la  frontière  orientale,  dans 
les  montagnes  qui  bornent  à  l'ouest  la  province  de  Szecbuen,  se 
retrouvent  en  outre  des  tribus  primitives,  analogues  à  celles  que 
l'on  rencontre  sur  les  confins  du  Tunnan  et  de  la  Birmanie.  Sous 
le  rapport  de  la  religion,  tous  les  Tbibétains  sont  bouddhistes, 
sans  doute  avec  des  croyances  plus  vives  que  n'en  ont  leurs  co- 
rdigionnaircs  du  Céleste-Empire,  puisqu'ils  supportent  depuis  fort 
longtemps  un  gouvernement  théocratique.  Les  couvens  sont  in- 
nombrables :  Lhassa  est  le  principal  sanctuaire  du  lamamisme. 
Ce  que  l'on  peut  dire  de  cette  contrée  avec  le  plus  de  certitude, 
c^est  qu'elle  est  le  pays  le  moins  connu  du  globe.  De  nombreux 
explorateurs  anglais  ont  tenté  d'y  pénétrer,  soit  par  l'Inde,  soit  par 
la  Chine;  aucun  d'eux  n'y  a  réussL  Tout  au  plus  les  officiers  char- 
gés d'opérations  trigonométriques  dans  l'Himalaya  ont- ils  pu  y 
envoyer  quelques  Hindous,  dressés  tant  bien  que  mal  aux  observa- 
tions exactes.  Les  missionnaires  français  ont  été  parfois  plus  heu- 
reux. On  n'a  pas  oublié  le  voyage  à  Lhassa  de  MM.  Hue  et  Gabet  en 
1846.  A  une  époque  plus  récente,  nos  zélés  compatriotes  ont  créé 
quelques  centres  de  pr(Ç)agande  sur  le  territoire  du  talaï-Iama;  mais, 
outre  qu'ils  s'adonnent  rarement  aux  recherches  scientifiques,  il  ne 
leur  a  plus  été  permis  de  s'avancer  à  l'intérieur  du  pays,  Cn  fait 
assez  singulier  dans  l'état  présent  de  nos  connaissances  géogra- 
phiques montre  bien  à  quel  point  la  carte  du  Thibet  est  incertaine  : 
on  ignc»^  encore  par  quelle  voie  le  Tsang-bo,  le  plus  grand  cours 
d'eau  de  cette  contrée,  s'écoule  à  la  mer.  Les  uns  prétendent  que 
cette  rivière  se  Jette  dans  l'frawady,  d'autres  la  dirigent  vers  le 
Brahmapoutra,  et,  bien  que  cette  dernière  opinion  soit  la  plus  vrai- 
semblable, il  est  juste  d'ajouter  qu'elle  ne  s'appuie  sur  aucune  ob- 
servation directe. 

L'histoire  ancienne  du  Thibet,  bien  obscure  encore*,  serait  dé- 
pourvue d'intérêt.  Pour  comprendre  la  situation  politique  actuelle, 
il  est  inutile  de  remonter  plus  loin  que  les  premières  années  du 
xvra*  siècle.  En  1708,  un  général  chinois,  s'étant  emparé  de  Lhassa, 
y  établit  la  forme  de  gouvernement  qui  a  subsisté  jusqu'à  ce  jour. 
Le  talaî-lama,  souverain  maître  du  pays  et  en  môme  temps  chef 
spirituel  des  bouddhistes  tbibétains  et  mogols,  passe  pour  être 
une  incarnation  de  la  Divinité,  superstition  d'autant  plus  bizarre 
que  les  lamas  ne  peuvent  l'installer  qu'après  qu'il  a  reçu  un  di- 
plôme de  l'empereur  de  la  Chine.  A  côté  de  lui,  un  roi  temporel, 
quatre  ministres  et  seize  mandarins,  constituent  une  sorte  de  gou- 


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276  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

yernement  indigène;  le  pouvoir  appartient  en  fait  aux  deux,  ambas- 
sadeurs chinois  qui  résident  à  Lhassa.  Ceux-ci  nomment  ou  révoquent 
roi,  ministres  ou  mandarins,  décident  toutes  les  affaires  et  sont  en 
définitive  les  vrais  mattres.  Cette  suzeraineté  étrangère  se  maintient 
au  reste  plutôt  par  l'habileté  que  par  la  force.  Il  n'y  a  pas  quatre 
mille  soldats  chhaois  dans  le  Thibet;  encore  sont-ils  disséminés  de- 
puis le  Szechuen  jusqu'au  Népaul.  C'est  que  la  diplomatie  chi- 
noise, qui  est  d'une  finesse  surprenante,  a  recours  à  la  ruse  plus 
volontiers  qu'à  la  violence.  On  a  déjà  vu  que  la  capitale  du  Yunnan 
musulman  a  été  reprise  par  trahison;  nous  aurons  encore  occasion 
plus  tard  de  citer  d'autres  exemples  de  cette  adresse  dans  les  af- 
faires politiques. 

La  suprématie  chinoise  s'étend  même  au-delà  du  Thibet  jusque 
sur  le  versant  méridional  de  l'Himalaya.  Lorsque  les  Anglais,  en 
1865,  châtièrent  les  habitans  du  Bhotan,  qui  avaient  commis  des 
déprédations  dans  les  provinces  limitrophes  du  Bengale,  le  roi  de 
Lhassa,  avec  l'assentiment  de  la  cour  de  Pékin,  envoya  des  secours 
à  ces  montagnards  d'origine  thibétaine;  bien  plus,  le  royaume  de 
Népaul  se  reconnaît  vassal  du  Céleste-Empire.  La  population  du  Né- 
paul, moitié  thibétaine  et  moitié  hindoue,  occupe  au  milieu  des 
montagnes  une  contrée  fertile  et  salubre,  que  les  Anglais  ont  quel- 
que raison  d'envier.  Faute  d'occasion  sans  doute,  lord  Dalhousie 
négligea  de  s'annexer  ce  beau  territoire,  qui  fournit  cependant  à 
l'armée  indigène  du  Bengale  un  fort  contingent  d'excellens  engagés 
volontaires.  Le  souverain  actuel  de  ce  petit  état,  Jung-Bahadour, 
mit  son  armée  au  service  de  la  Grande-Bretagne  lors  de  l'insurrec- 
tion de  1857.  On  prétend,  il  est  vrai,  que  ces  braves  auxiliaires, 
arrivés  dans  l'Oude  trop  tard  pour  prendre  part  aux  combats ,  s'en 
retournèrent  chez  eux  chargés  du  butin  qu'ils  avaient  pillé.  Que  ce 
soit  exact  ou  non,  leur  chef  reçut  une  récompense  magnifique,  la 
grand'croix  de  l'ordre  du  Bain,  que  l'on  ne  décerne  qu'à  des  sou- 
verains ou  aux  hommes  d'état  les  plus  éminens.  Il  est  traité  comme 
un  monarque  indépendant  par  le  vice-roi,  qui  entretient  un  rési- 
dent à  Katmandou,  sa  capitale,  et  cependant  Jung-Bahadour  paie 
tribut  à  l'empereur  de  la  Chine,  ce  qui  doit  étonner  d'autant  plus 
que  la  crête  de  l'Himalaya,  fort  élevée  dans  le  Népaul,  ne  se  peut 
franchir  que  par  des  cols  qui  sont  inaccessibles  une  partie  de  l'année. 

Cette  situation  remonte  assez  loin.  En  1790,  une  peuplade  hin- 
doue, les  Gourkas,  après  avoir  soumis  les  Mogols  aborigènes  du  Né- 
paul, s'avança  dans  le  Thibet,  ravageant  et  pillant  sur  son  passage. 
Les  lamas  implorèrent  l'aide  des  Chinois,  qui  arrivèrent  avec  une 
nombreuse  armée,  repoussèrent  les  Gourkas  jusqu'à  Katmandou,  et 
leur  imposèrent  un  traité  de  paix  dont  l'une  des  conditions  était 
d'envoyer  tous  les  cinq  ans  une  ambassade  et  un  tribut  à  Pékin. 


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n  ■■'- 


RÉVOLUTIONS  DE  l'^SIE  CENTRALE.  277 

En  185A,  tandis  que  les  Anglais  luttaient  contre  la  Russie,  et  l'em- 
pereur de  la  Chine  contre  les  Taïpings,  Jung-Bahadour,  qui  régnait 
déjà,  se  dit  que  le  moment  était  bon  pour  chercher  un  accroisse- 
ment de  territoire.  Il  attaqua  donc  le  Thibet  avec  une  armée  de 
30,000  hommes  et  hh  pièces  d'artillerie.  La  guerre  dura  deux  ans 
sans  grands  résultats  de  part  ni  d'autre.  Le  légat  impérial  en  rési- 
dence à  Lhassa  devait  être  bien  embarrassé  d'intervenir  entre  ces 
deux  vassaux  de  son  maître,  puisque  la  situation  du  Céleste-Empire 
ne  permettait  de  lui  envoyer  aucun  secours.  Pourtant,  lorsque  les 
belligérans  firent  enfin  la  paix,  il  eut  l'adresse  de  se  poser  en  mé- 
diateur et  d'obtenir  encore  une  fois  la  reconnaissance  du  tribut 
quinquennal  auquel  le  monarque  du  Népaul  s'était  soumis  depuis 
soixante  ans.  Â  peine  le  traité  conclu,  Jung-Bahadour  désavoua  cet 
engagement.  Il  n'y  courait  aucun  risque.  Seulement,  quelques  an- 
nées après,  les  mandarins  lui  firent  insinuer  avec  adresse  qu'il  y 
avait  tout  profit  à  faire  acte  de  respectueuse  soumission  envers  le 
fils  du  soleil,  puisque,  en  échange  d'oflrandes  sans  valeur,  l'empe- 
reur avait  coutume  d'envoyer  à  ses  vassaux  de  brillantes  étoffes  de 
soie,  des  ivoires  curieusement  travaillés,  des  porcelaines  de  grand 
prix  et  quantité  d'autres  objets  précieux,  comme  la  Chine  sait  les 
fabriquer.  La  vérité  est  que  la  dynastie  mandchoue  qui  règne  à  Pé- 
kin, en  lutte  de  tous  côtés  contre  des  rebelles,  aime  à  faire  pa- 
rade de  sa  prétendue  souveraineté  sur  des  nations  lointainq^.  Si 
peu  que  le  gouvernement  chinois  connaisse  la  géographie,  encore 
ne  doit-il  pas  ignorer  que  Katmandou  est  beaucoup  plus  rapproché 
du  golfe  du  Bengale  que  du  golfe  de  Pétcheli,  et  quelle  satisfaction 
de  montrer  au  représentant  de  la  Grande-Bretagne  que  le  roi  du 
Népaul  est  fidèle  à  ses  anciens  sermens  d'allégeance  !  Puis,  il  faut 
tout  dire,  les  ambassadeurs  du  Népaul  avaient  encore  un  autre 
moyen  d'augmenter  le  bénéfice  de  leur  voyage  :  c'était  de  faire  la 
contrebande  de  l'opium  à  l'abri  de  leur  caractère  officiel.  Jung- 
Bahadour,  plus  cupide  que  vaniteux,  résolut  en  1866  de  reprendre 
ses  relations  avec  la  cour  de  Pékin,  interrompues  depuis  quinze  ans. 
Ses  envoyés  traversèrent  le  Thibet  sans  accident;  arrivés  à  Tatsin- 
dou,  la  première  ville  du  Szechuen  située  sur  leur  route,  ils  ap- 
prirent qu'il  était  impossible  d'aller  plus  loin  parce  qu'une  insur- 
rection ravageait  cette  province.  Ils  durent  revenir  les  mains  vides. 
Quelle  est  cette  autre  insurrection  qui  isolait  le  Thibet  du  côté  de 
la  Chine?  Ce  ne  sont  pas  les  Taïpings,  dont  les  provinces  orientales 
furent  seules  à  soufl'rir;  ce  ne  sont  pas  non  plus  les  musulmans  du 
Yunnan,  car  les  nouveaux  rebelles  sont  bouddhistes  en  grande 
majorité.  Il  parait  probable  qu'à  la  suite  de,  la  prise  de  Pékin  par 
l'armée  anglo-française  le  gouvernement  mandchou  tomba  dans 
un  état  de  complète  désorganisation*  Partout  où  il  y  avait  des  op- 

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27S  BETUB  DE8  DEUX  MONDES. 

primés,  —  et  radministration  corrompue  des  mandarins  en  avait 
fait  beaucoup,  —  partout  où  il  existait  des  peuplades  de  race  étrau* 
gère,  —  et  toutes  les  provinces  frontières  de  cet  immense  empi^ 
en  contiennent  plus  ou  moins,  —  les  méoontens  prirent  les  armes. 
Les  insultés  du.Szechuen  étaient  connus  sous  le  nom  de  Toufeks. 
Que  voulaient-ils?  On  prétend  que  c'étaient  des  pillards,  et  rien  de 
plus.  Quels  furent  les  incidens  de  la  lutte?  Les  renseignemens  fcmt 
défaut.  Tout  ce  qu'on  peut  dire  est  que  le  calme  se  rétablit  quel- 
ques années  plus  tard ,  et  que  ces  rebelles  semblent  n'avoir  pas  eu 
plus  de  succès  en  définitive  que  ceux  qui  s'étaient  emparés  de  Nan- 
kin et  de  Talifou.  Cependant  ils  fiirent  pendant  plusieurs  années  un 
obstacle  sérieux  qui  retarda  les  progrès  de  [l'influence  européenne 
dans  cette  région. 

Dès  que  les  traités  de  1860  eurent  ouvert  la  Chine  aux  étrangers, 
Anglais  et  Français  voulurent  pénétrer  dans  l'intérieur,  les  pre- 
miers afin  de  s'y  créer  des  relations  commerciales,  les  seconds  mus 
plutôt  par  le  désir  d'y  répandre  le  christianisme.  Les  cartes  dres- 
sées par  les  jésuites  au  xvm*  siècle  avaient  déjà  fait  connaître  la 
grande  importance  du  Yang-tsé-ldang,  qui  prend  sa  source  près  des 
frontières  du  Thibet,  et  coupe  de  l'ouest  à  l'est  les  plaines  les  plus 
fertiles  de  l'empire.  Le  développement  rapide  du  trafic  dans  les  ports 
de  Shanghaï  et  de  Hankou  montrait  assez  que  ce  fleuve  est  le  débou- 
ché naturel  des  provinces  les  plus  riches.  En  en  remontant  le  cours, 
ne  pouvait-on  pas  arriver  au  Thibet,  traverser  ce  royaume  inconnu 
et  redescendre  dans  la  vallée  du  Gange  par  les  cols  de  l'BSmalaya? 
Tel  est  le  projet  imaginaire  que  les  Anglais  conçurent  tout  d'abord 
sans  prévoir  les  empêchemens  qu'ils  rencontreraient  en  chemin ,  et 
que  quelques-uns  de  leurs  aventureux  explorateurs  cherchent  en- 
core à  réaliser  de  temps  en  temps.  Le  premier,  le  col(mel  Sarel,  qui 
se  mit  en  route  à  l'automne  de  1861  se  vit  arrêté  dans  le  Sze- 
chuen  par  les  Toufehs.  En  février  1868,  un  autre  voyageur,  M.  Coo- 
per,  entreprenait  la  même  excursion  sous  les  auspices  de  la  chambre 
de  commerce  de  Shanghaï.  Les  rebelles  étaient  alors  domptés; 
mais,  lorsqu'il  voulut  dépasser  la  ville  de  Batang  et  se  diriger  sur 
Lhassa,  les  lamas  thibétains  lui  interdirent  de  la  façon  la  plus  for- 
melle l'accès  de  leur  pays.  M.  Cooper  voulut  alors  se  diriger  de 
Batang  sur  l'Assam,  dont  il  n'était  séparé  que  par  300  ou  âOO  kilo- 
mètres de  montagnes.  Repoussé  de  nouveau,  il  revint  à  Shanghaï, 
s'embarqua  pour  l'Inde,  sut  intéresser  à  ses  projets  les  négodaiis 
de  Calcutta,  et,  quoique  poliment  éconduit  par  le  gouvernement 
vice-royal,  il  s'engagea  dans  les  montagnes  de  l'Assam.  Cette  fois 
encore  la  tentative  fut  infructueuse;  les  autorités  thibétaines  avaient 
donné  l'ordre  d'expulser  par  la  foroe  tous  les  étrangers  qui  se  pré- 
senteraient. U  est  digne  de  remarque  que  lord  Mayo  comprenait  fort 

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RÉVOIUnONS  BB  L'aSIE  CE^ietAIE.  279 

mal  en  cette  circonstance  les  intérêts  de  la  colonie  anglaise*  Les 
jongles  de  l'Assam  sont  peut-être  la  partie  de  la  péninsule  où  la 
culture  de  Farbre  à  thé  réussit  le  mieux.  Cette  plante  ne  yient  pas  au 
Tbibet,  dont  le  sol  est  trop  sec  ou  le  climat  trop  froid.  Or  le  thé  est 
la  boisson  ordinaire  des  Thibétains,  qui  ne  sauraient  s'en  priyer  sans 
devenir  malades.  Aujourd'hui  c'est  la  Chine  qui  leur  fournit  en 
quantités  prodigieuses  cette  denrée,  d'un  transport  facile,  d'un  prix 
élevé;  les  cultivateurs  du  Bengale  voudraient  avec  raison  détourner 
à  leur  profit  une  partie  de  ce  monq)oIe. 

Si  ces  divers  voyages  n'ont  rien  appris  de  nouveau  sur  le  Tbibet, 
ils  ont  du  moins  fait  connaître  le  Szechuen.  Pendant  ces  dernières 
années,  un  Allemand,  le  baron  de  Bichtofen,  Ta  parcouru  dans  tous 
les  sens;  il  a  révélé  toutes  les  richesses  que  l'agriculture  et  l'indus- 
trie minière  en  peuvent  retirer,  mais  aussi  il  a  fait  voir  que  ce  quar- 
tier du  globe  ne  peut  avoir  d'autre  débouché  que  le  Yang-tsé-kiang. 
Notre  malheureux  compatriote  Francis  Garnier  venait  de  reconnaître 
le  cours  supérieur  de  ce  fleuve  quelques  mois  avant  l'expédition 
du  Tonkin  qui  lui  a  coûté  la  vie  (1).  Lui  aussi  pensait  que  les 
produits  de  la  Chine  occidentale  doivent  s'exporter  par  Canton  ou 
Shanghaï;  le  but  principal  de  son  excursion  avait  été  d'explorer  les 
rapides  du  Yang-tsé  en  vue  d'en  rendre  la  navigation  possible. par 
des  bateaux  à  vapeur.  C'est  une  illusion  sans  contredit  de  croire 
que  l'on  détournera  ce  commerce  vers  l'Occident  par  une  route  plus 
courte  ouverte  à  travers  le  massif  des  montagnes.  Reste  le  Thibet 
tout  seul  dont  les  Anglais  auraient  à  se  préoccuper.  Par  quelle 
cause  cette  contrée  est-elle  impénétrable  pour  eux?  Ce  sont  peut- 
être  les  missionnaires  qui  vont  nous  l'apprendre.  Ces  zélés  propa- 
gateurs de  la  foi  catholique  s'inquiètent  peu  des  longitudes  et  des 
latitudes,  que  les  géographes  veulent  connaître  avec  précision;  sauf 
quelques  rares  exceptions,  ils  n'étudient  guère  la  faune  et  la  flore 
des  contrées  qu'ils  parcourent,  ils  ne  cherchent  pas  à  se  renseigner 
sur  les  habitudes  du  commerce.  Par  compensation,  ils  envoient  sou- 
vent des  pays  lointains  qu'ils  visitent  des  observations  sur  l'état 
social  et  politique,  observations  d'autant  plus  précieuses  qu'ils  vi- 
vent avec  le  menu  peuple  et  pénètrent  plus  avant  que  ne  le  peuvent 
fmre  les  autres  Européens. 

L'occupation  de  Pékin  par  l'armée  anglo-française  et  le  traité  de 
paix  qui  s'ensuivit  eurent,  on  le  sait,  pour  conséquence  de  donner 

(1)  A  voir  quelle  science  et  quel  dévoùment  les  officiers  de  la  marine  française 
apportent  dans  les  voyagea  d*6xpioiatioii  qui  Itfor  sont  quelquefois  confiés,  on  se  sent 
regretter  que  les  missions  de  ce  genre  ne  soient  pas  plus  fréquentes.  L'Indo-Chine 
tst  encore  bien  peu  connue.  Pourquoi  U  beUe  expédition  du  Mâ^ong  n*a-t-eile  été 
Bolvie  d'aucune  autre? 


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280  REYDE   DES   DEUX  MONDES. 

aux  missionnaires  le  droit  de  s'établir  sur  tout  le  territoire  du  Cé- 
leste-Empire. Ils  n'avaient  pas  attendu  cette  permission.  Quoique 
souvent  inquiétés  par  les  mandarins,  plusieurs  vivaient  déjà  dans  le 
Szechuen,  où  ils  avaient  fait  quelques  milliers  de  prosélytes.  Ils 
avaient  même  fondé  en  18ôA  un  centre  de  mission  dans  la  vallée  de 
Bonga,  sur  le  sol  du  Thibet  et  tout  près  des  frontières  du  Yunnan. 
C'était  un  lieu  désert  lorsque  y  arrivèrent  MM.  Page  et  Renou,  qui 
réunirent  autour  d'eux  un  certain  nombre  d'indigènes,  défrichèrent 
le  sol,  le  mirent  en  culture,  puis  convertirent  leurs  ouvriers  et  de 
proche  en  proche  les  habitans  des  villages  d'alentour.  Ainsi  se  fon- 
daient alors  ces  intéressantes  communautés  sous  l'apparence  mo- 
deste d'une  exploitation  agricole.  Cependant  cela  déplaisait  aux 
lamas  du  voisinage,  qui,  quatre  ans  avant  l'expédition  anglo-fran- 
çaise, avaient  détruit  la  maison  de  Bonga,  et  forcé  MM.  Jlenou  et 
Page  de  chercher  un  refuge  dans  le  Szechuen. 

Les  missionnaires  savaient  bien  que  rien  ne  se  fait  au  Thibet  sans 
la  permission  du  gouvernement  de  Pékin  ;  ils  n'ignoraient  pas  que 
le  gouverneur  du  Szechuen  était  en  quelque  sorte  vice-roi  de  cet 
état  subalterne,  que  le  talaî-lama  recevait  de  lui  le  mot  d'ordre. 
Aussi,  lorsque  ce  haut  mandarin  eut  fait  publier  dans  sa  province 
les  stipulations  du  dernier  traité  qui  leur  étaient  favorables,  s'ima- 
ginërent-ils  que  la  route  de  Lhassa  leur  était  ouverte,  bien  plus, 
qu'ils  allaient  obtenir  justice  contre  leurs  persécuteurs  et  rentrer 
en  triomphe  dans  leur  ancienne  résidence  de  Bonga.  Ce  n'est  plus 
à  la  dérobée  qu'ils  vont  prêcher  les  infidèles,  se  disent-ils;  les  au- 
torités chinoises  leur  délivrent  des  passeports;  le  vicaire  aposto- 
lique, M«^  Thomine-Desmazures,  est  reçu  avec  de  grands  honneurs 
à  Tatsindou,  sur  la  frontière.  Peut-être  ne  montrèrent-ils  pas  une 
réserve  suffisante  en  présence  de  ces  mandarins  et  de  ces  lamas  om- 
brageux, qui  sont  de  toute  nécessité  hostiles  aux  idées  nouvelles. 
Leur  illusion  s'évanouit  bientôt.  Dès  qu'ils  eurent  mis  le  pied  sur  le 
sol  du  Thibet,  on  leur  signifia  brusquement  qu'il  était  défendu 
d'aller  plus  loin;  il  était  interdit  aux  indigènes  de  leur  rien  vendre, 
de  leur  fournir  des  bétes  de  somme,  même  d'entrer  en  relation  avec 
eux.  La  seule  concession  qu'ils  obtinrent  fut  la  permission  de  ren- 
trer à  Bonga,  et  ce  ne  fut  pas  pour  longtemps.  En  1864,  ils  ne  fu- 
rent même  plus  tolérés  en  cet  endroit.  Les  missionnaires  qui  avaient 
converti  peu  à  peu  plusieurs  villages  des  environs  furent  expulsés  les 
uns  après  les  autres  et  tous  contraints  de  se  réfugier  dans  le  Yunnan 
ou  dans  le  Szechuen  (1). 

Ainsi  les  missionnaires  français  ne  sont  guère  plus  heureux  que 

(1)  On  trouvera  le  récit  complet  de  ces  événemens ,  ainsi  qne  beaucoup  de  rensei* 
gnemens  pou  connus  sur  le  royaume  de  Lhasaa,  dans  la  Mitsion  du  Thibet,  ouvrage 
rédigé  d'après  les  lettres  de  M.  l*abbé  Desgo<fins,  Pnn  des  missionnairet  de  Bonga. 


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REYOLUTIONS  DE  L  ASI£  CENTRALE. 

les  négocians  de  la  Grande-Bretagne.  Moins  favorisés  que  MM.  Bqc 
et  Gabet,  qui  avaient  du  moins  pénétré  jusqu'à  Lhassa  quinze  an- 
nées plus  tôt,  le  Tbibet  leur  est  fermé.  Quelle  est  la  cause  de  cette 
exclusion  persistante?  Que  la  Chine  n'ait  pas  accepté  de  bon  ccBur 
le  contact  des  nations  civilisées  de  l'Occident,  on  n'en  saurait 
douter  :  vaincue,  elle  s'est  soumise;  mais  les  mandarins  s'entendent 
pour  reprendre  par  la  ruse  une  partie  des  concessions  que  la  force 
leur  a  arrachées.  Il  n'est  donc  pas  étonnant  déjà  qu'ils  répugnent  à 
nous  ouvrir  le  Tbibet,  sur  lequel  ils  n'exercent  au  surplus  qu'une 
autorité  mal  défmie.  En  outre  le  Tbibet  subit  de  son  côté  une  transr 
formation  singulière;  tous  les  voyageurs  sont  d'accord  là-dessus, 
depuis  MM.  Hue  et  Gabet  jusqu'à  M.  De^odins.  Il  y  a  deux  partis 
en  présence  :  les  lamas  et  leur  chef,  le  talaï-lama,  qui  prétendent 
conserver  le  régime  théocratique;  en  face  d'eux  le  peuple,  qui  veut 
s'affranchir  de  leur  domination,  et  que  le  roi  temporel  soutient  de 
son  mieux.  Les  lamas  sont  hostiles,  on  le  pense  bien ,  à  la  prédi- 
cation chrétienne,  qui  diminuerait  leur  influence,  tandis  que  les 
hommes  du  commun  accueilleraient  volontiers  nos  missionnaires. 
De  temps  en  temps,  cet  antagonisme  de  classes  se  traduit  par  des  ré- 
voltes que  les  légats  impériaux  aident  à  comprimer.  Cette  situation 
incertaine  se  dénouera  un  jour  'ou  l'autre  par  une  révolution  com- 
plète dont  les  lamas  seront  sans  doute  victimes,  à  moins  toutefois 
que  le  Tbibet  ne  soit  avant  cela  la  proie  d'une  invasion  étrangère. 
C'est  un  royaume  qui  se  démembre.  Le  maharajah  de  Cachemire,  un 
vassal  de  la  Grande-Bretagne ,  s'est  approprié  le  Ladak  il  y  a  moins 
de  vingt  ans.  Tout  à  fait  au  nord,  dans  la  région  presque  inconnue 
du  Koukhounour,  s'agitent  des  tribus  mogoles  qui  n'ont  au  fond 
qu'un  médiocre  respect  pour  leur  chef  religieux,  le  talaï-lama,  et 
pour  tous  les  lamas  qui  vivent  à  leurs  dépens.  Les  Mogols  ont  l'es- 
prit de  conquête,  on  le  sait  :  ils  sont  assurément  mal  organisés  de 
nos  jours;  mais  ne  sont-ils  pas  devenus  les  voisins  de  la  Russie,  qui 
peut  trouver  quelque  jour  son  avantage  à  les  pousser  dans  cette 
direction? 

III. 

Dans  cette  revue  rapide  des  divers  états  de  l'Asie  centrale,  nous 
n'avons  trouvé  jusqu'à  présent  que  des  dynasties  chancelantes  et 
des  insurrections  qui  commencent  par  être  victorieuses  pour  finir 
par  être  battues.  La  frontière  nord-est  de  l'Inde  va  nous  présenter 
un  spectacle  nouveau,  c'est-à-dire  la  création  d'un  royaume  mu- 
sulman dont  le  chef,  après  une  lutte  acharnée,  reste  maître  incon- 
testé de  ses  états,  et  bien  plus  obtient  l'investiture  des  deux  grands 
pontifes  de  l'islamisme,  le  khan  de  Bokhara  et  le  sultan  de  Constan- 

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282  RETUE  DES  DEUX  MONDES^ 

tinople.  La  contrée  où  sont  survenus  ces  événemens  remarquables 
rappelle  assez  bien  par  sa  disposition  géographique  l'Eldorado  des 
romanciers,  car  elle  est  bornée  sur  trois  côt^  par  de  hautes  mon- 
tagnes et  du  quatrième  par  un  désert.  Nos  anciennes  cartes  la  dési- 
gnent sous  le  nom  de  Petite-Boukharie,  ce  qui  n'a  aucun  sens,  ou 
de  Tartarie  chinoise,  ce  qui  est  inexact  maintenant,  puisque  les  Chi- 
nois en  ont  été  expulsés;  il  est  mieux  de  l'appeler  le  Turkestan  orien- 
tal ou  Eachgarie,  du  nom  (te  sa  capitale  actuelle.  C'est  une  large 
vallée  d'une  élévation  de  1^00  mètres  au  plus  au-dessus  du  niveau 
de  la  mer.  La  rivière  qui  l'arrose,  le  Tarim,  se  jette  dans  une  mer 
intérieure,  le  Lobnour,  ou  se  perd  au  milieu  des  sables.  Quoique 
l'air  soit  très  sec  et  qu'il  n'y  pleuve  presque  jamais,  les  nombreux 
affluons  de  cette  rivière  sont  abondamment  alimentés  par  la  fonte 
des  neiges  et  des  glaciers.  Le  sol,  sablonneux,  ne  manque  pas  de  fer- 
tilité lorsqu'il  est  possible  de  l'irriguer.  La  végétation  ressemble  à 
celle  de  l'Europe  moyenne;  nos  saules  et  nos  peupliers  poussent  au 
bord  des  ruisseaux;  les  montagnes  renferment  des  richesses  miné- 
rales, du  cuivre,  de  la  houille  et  surtout  la  précieuse  pierre  de  jade, 
que  les  Chinois  taillent  aujourd'hui  avec  art  et  que  les  peuplades 
antéhistoriques  recherchaient  déjà  pour  en  faire  leurs  meilleures 
haches  de  combat.  Enfin  il  n'est  pas  de  pays  plus  salubre  au  monde. 
Ainsi  doté  par  la  nature,  le  Turkestan  oriental  pos^de  encore  l'a- 
vantage d'être  sur  la  route  des  caravanes  qui  circulent  entre  la  Chine 
et  la  Transoxiane.  Les  sables  du  désert  de  Gobi  et  les  passes  des 
monts  Thian-shan  sont  en  effet  moins  inhospitaliers  que  les  steppes 
glacées  de  la  Sibérie;  aussi  les  villes  d'Aksou,  Yarkand,  Kachgar, 
sont-elles  connues  des  grands  voyageurs  du  moyen  âge  et  des  temps 
modernes.  Toutefois  ce  n'est  qu'en  ces  derniers  temps  que  les  Eu- 
ropéens ont  obtenu  la  permission  d'y  pénétrer  de  nouveau.  On  va 
voir  quelles  révolutions  leur  en  avaient  interdit  l'accès  jusqu'alors. 
Il  importe  peu  de  savoir  que  la  Kachgarie  appartint  jadis  au  roi 
Cambyse  et  fut  conquise  par  Alexandre.  Les  points  essentiels  à  con- 
naître sont  que  la  population  est  turque  d'origine,  qu'elle  fut  con- 
vertie à  l'islamisme  peu  après  la  Transoxiane,  et  que  vers  le  xiv*  siè- 
cle une  bande  de  mahométans  fanatiques,  —  on  les  appelait  des 
Khodjas,  — venus  de  la  Boukharie,  s'emparèrent  du  pouvoir.  Entre 
les  Turcs  de  Kachgar  et  les  Chinois,  il  y  avait  toujours  eu  d'intimes 
relations.  De  la  grande  muraille  de  la  Chine  aux  monts  Thian-shan, 
les  caravanes  opéraient  un  mélange  continuel  entre  des  peuples  de 
races  diverses.  La  guerre  de  rapines,  comme  on  la  fait  au  cœur  de 
l'Asie,  avec  l'esclavage  qui  en  est  la  conséquence,  déplaçait  les  po- 
pulations tantôt  dans  un  sens,  tantôt  dans  l'autre.  Il  en  advint  que 
bon  nombre  de  Chinois  se  fixèrent  dans  le  Turkestan  oriental,  que 
par  compensation  les  provinces  chinoises  de  Kansou  et  de  Ghensi 


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RÉvoi.crn(M!i8  DE  l'asie  centrale.  £83 

Gontmrem  à  la  longue  beaucoup  de  Turcs  musulmans,  et  qu'ratre 
ces  deux  extrémités  se  forma  une  nation  moitié  turque  et  moitié 
chinoise  que  l'on  désigne  maintenant  sous  le  nom  de  Tounganes.  En 
1757,  l'empereur  de  la  Chine  s'empara  de  toute  cette  contrée.  Son 
autorité  fut  reccmnue  jusqu'au  pied  du  Boulor-Tagh,  à  5,000  kilo- 
mètres de  PâLin«  Cependant  cet  empereur  était  déjà  de  la  dynastie 
mandchoue,  aussi  détestée  par  les  vrais  Ghinds  que  par  les  Turcs 
qu'il  venait  de  conquérir.  Les  Ehodjas  détrônés  se  r^ugiërent  à  Kho- 
kand,  attendant  l'occasion  de  prendre  leur  revanche. 

Leurs  descendans  l'essayèrent  en  1827.  L'un  d'eux,  Jehanghir- 
khan,  renommé  pour  son  courage,  envahit  la  Kacbgarie  à  la  tête 
d'une  troupe  d'Ousbegs.  Quoiqu'il  eût  réussi  d'abord  à  prendre 
Yarkand,  au  bout  de  quelques  mois  le  sort  des  armes  lui  fut  con- 
traire. De  TeUmr  dans  son  pays  natal,  il  fut  livré  par  le  khan  de 
Khokand  aux  Chinois,  qui  l'emmenèrent  à  Pékin  et  lui  coupèrent  la 
tête.  La  mémoire  de  cet  infortuné  chef  de  bande  est  restée  popu- 
laire dans  l'A^  centrale.  Un  peu  plus^tard,  en  1852,  eut  lieu  une 
nouvelle  tentative.  Un  Khodja  devint  momentanément  maître  de 
Kacbgar.  Celui-ci  ne  se  fit  remarquer  que  par  une  cruauté  dont  les 
Turcs  eux-mêmes,  peu  susceptibles  sous  ce  rapport,  se  dégoûtèrent 
bien  vite.  Il  »vait  imaginé  d'ériger  auprès  de  sa  capitale  une  py- 
ramide de  crânes  humains.  Adolphe  Schlagintweit,  le  savant  et 
malheureux  voyageur  qui  s'aventura  dans  le  Turkestan  oriental  à 
cette  époque,  fut  l'une  des  victimes  de  ce  tyran  sanguinaire.  Il  n'est 
pas  étonnant  que  le  peuple  ait  rappelé  luinmème  les  Chinois  pour 
mettre  fin  à  de  si  terribles  massacres. 

Nous  arrivons  à  des  événemens  qui  ont  laissé  une  trace  plus 
durable.  On  a  vu  comment  les  musulmans  s'étaient  infiltrés  depuis 
des  siècles  dans  le  Kansou  et  le  Chensi.  U  a  été  dit  aussi  qu'une 
des  conséquences  de  la  prise  de  Pékin  par  l'armée  angio  -  fran- 
çaise fut  l'insurrection  des  Panthays  dans  le  Yunnan ,  et  celle  des 
Toufdis  dans  le  Szechuen.  A  l'instar  de  leurs  coreligionnaires  de 
ces  drax  provinces,  les  musulmans  du  nord  s'insurgèrent  en  1862. 
Ne  perdons  pas  de  vue  toutefois  que  le  caractère  commun  de  toutes 
ces  révoltes  était  la  haine  de  la  dynastie  mandchoue,  et  non  point 
une  hostilité  de  race  entre  les  Turcs  ^  les  Chinois^  si  bien  que  les 
insurgés  mahométans  s'alliaient  volontiers  auxTaïpings,  qui  étaient, 
eux,  de  religion  bouddhiste.  Bi^n  que  l'on  ne  connaisse  guère  les  vi- 
cissitudes de  cette  troisième  insurrection,  il  parait  probable  qu'elle 
a  été  comprimée,  et  que  le  Kansou  et  le  Chensi ,  de  même  que  le 
Yunnan  et  le  Szechuen ,  sont  maintenant  des  provinces  paisibles 
du  Céleste-Empire;  mais  l'ébranlement  qu'en  reçut  alors  la  popula- 
tion musulmane  s'étendit  plus  loin  à  l'ouest  Les  Tounganes  prirent 
aussi  les  armes;  il  était  moins  facile  de  les  réduire. 

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28&  R£yUE  DES  DEUX  MONDES. 

Entre  Ngan-si-fou,  capitale  du  Kansou,  et  Eachgar,  les  caravanes 
coupent  en  pointe  le  désert  de  Gobi,  dont  le  sol,  assez  aride  en  gé- 
néral, devient  cependant  fertile  lorsque  les  eaux  courantes  se  prê- 
tent à  des  irrigations.  Quelques  grandes  villes,  Khamil,  Tourfan, 
Ouroumtsi,  Aksou,  sont  échelonnées  sur  ce  parcours.  Toute  cette 
contrée,  soumise  alors  à  l'empereur  de  la  Chine,  était  administrée 
par  le  gouverneur-général  de  la  province  d'Ili,  en  résidence  à 
Kouldja,  au  nord  des  monts  Thian-shan.  Ce  gouvernement  d'Ili 
était  une  sorte  de  colonie  pénale,  où  les  mandarins  mandchous 
avaient  coutume  d'envoyer  les  mécontens  politiques.  Toutefois  les 
Tounganes  formaient  la  masse  de  la  population,  et,  plus  belliqueux 
que  les  Chinois  de  race  pure  en  raison  du  sang  turc  qui  coulait 
dans  leurs  veines,  ils  étaient  en  majorité  dans  les  rangs  de  l'armée. 
Ce  fut  donc,  lorsqu'ils  se  soulevèrent ,  une  insurrection  militaire. 
A  Ouroumtsi  par  exemple,  les  soldats  tounganes,  conduits  par  leurs 
officiers,  s'emparèrent  du  pouvoir  et  mirent  à  mort  tous  les  Mand- 
chous; un  incendie,  qui  se  déclara  au  milieu  du  désordre,  ne  put 
être  éteint  qu'après  avoir  détruit  plusieurs  rues  de  la  ville.  Le  man- 
darin de  Kouldja,  ayant  réuni  quelques  troupes  fidèles,  offrit  la 
bataille  aux  rebelles;  battu  en  rase  campagne,  il  fut  bientôt  bloqué 
dans  sa  citadelle.  Partout  les  mahométans  se  levaient  en  masse  et 
proclamaient  la  guerre  sainte.  La  révolte  s'étendit  alors  ctomme  une 
trahiée  de  poudre  jusqu'à  l'extrémité  du  Turkestan  oriental,  dans 
la  portion  que  l'on  appelait  communément  l'Altychar,  et  dont  Kho- 
ten,  Yarkand  et  Kachgar  sont  les  villes  principales.  Sur  cette  fron- 
tière cependant ,  les  Tounganes  n'avaient  aucune  influence.  La  po- 
pulation indigène,  d'origine  turque  sans  mélange,  les  haïssait 
presque  autant  que  les  Chinois.  Le  plus  curieux  fut  que  cette  im- 
mense insurrection  n'avait  pas  de  chef.  Ceux  de  Khoten  mirent  à 
leur  télé  un  prêtre  indigène,  Hadji  Hubiboula;  ceux  d' Aksou  et  de 
Yarkand  élurent  un  Khodja,  Rechid-Oudin.  Partout  les  mandarins 
et  les  garnisons  chinoises  éprouvèrent  le  même  sort.  Bloqués  dans 
les  citadelles  par  un  ennemi  supérieur  en  nombre,  ils  résistèrent 
jusqu'à  complet  épuisement  de  leurs  vivres  et  de  leurs  munitions; 
puis  ils  mirent  le  feu  à  leurs  magasins  vides  et  se  jetèrent  dans  les 
flammes  avec  cette  insouciance  de  la  vie  qui  caractérise  la  race 
jaune. 

A  Kachgar,  les  insurgés  reçurent  un  secours  du  dehors.  On  se 
souvient  de  ce  Jehanghir-khan  que  les  Chinois  avaient  mis  à  mort 
en  1827;  il  avait  un  fils,  Buzurk-khan,  qui  vivait  à  Khokand.  Ce 
rejeton  de  l'ancienne  dynastie  des  Khodjas  était  un  débauché  d'as- 
sez peu  de  ressource.  Lorsqu'il  apprit  la  révolte  des  mahométans  de 
l'Altychar,  il  franchit  cependant  les  montagnes  pour  se  joindre  à 
eux  avec  ime  troupe  d'environ  600  soldats.  Il  s'était  fait  accompa- 

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.     RÉVOLUTIONS   DE  l'aSIE   CENTRALE.  285 

gner  par  un  homme  d'une  valeur  incontestable,  Yacoub-beg,  qui  était 
alors  kouchbeggi  ou  général  des  troupes  khokandiotes.  Ce  Yacoub, 
Tajik  par  la  naissance, — ce  qui  indique  sans  doute  qu'il  est  d'une  fa- 
mille aryenne  et  non  tartare,  —  était  depuis  longtemps  déjà  au  ser-r 
vice  du  khan  de  Khokand.  On  prétend  qu'il  vendit  aux  Russes  en 
1847  une  partie  du  territoire  d'Ak-medjid,  dont  il  avait  le  com- 
mandement. Que  ce  soit  vrai  ou  non,  il  est  certain  qu'il  est  audacieux 
et  intelligent;  de  plus  il  possède  l'art  de  se  faire  aimer  de  ses  com- 
pagnons. La  haute  dignité  qu'il  avait  obtenue  à  Khokand  ne  le  sa- 
tisfaisait pas,  car  il  voyait  bien  que  ce  khanat  tombait  sous  la  dé- 
pendance de  la  Russie.  Il  devint  tout  de  suite  le  vrai  chef  des 
insurgés  de  Kachgar;  cette  ville  ne  fut  pas  au  reste  une  conquête 
facile.  Les  Chinois,  renfermés  dans  la  citadelle,  ne  se  défendirent 
pas  moins  de  seize  mois.  La  plupart  étaient  morts  de  faim  ;  les  sur- 
vivans  se  suicidèrent  plutôt  que  de  se  rendre,  sachant  que  leurs 
ennemis  ne  feraient  aucun  quartier.  En  mars  1865,  Yacoub-beg 
était  maître  de  la  place. 

Le  Turkestan  oriental  se  trouvait  alors  partagé  en  presque  autant 
de  principautés  qu'il  y  avait  de  grandes  villes.  Dans  Test,  les  Toun- 
ganes  luttaient  avec  succès  contre  les  mandarins;  mais  au-delà 
d'Aksou  la  population  turque  ne  voulait  pas  accepter  leur  supré- 
matie. A  Kachgar,  Yacoub  se  déclarait  indépendant;  Rachid-Oudin 
en  disait  autant  à  Yarkand,  et  Hubiboula  à  Khoten.  Ce  dernier  eut 
un  moment  l'espoir  d'obtenir  la  protection  du  vice-roi  britannique, 
lorsqu'au  mois  d'octobre  1865  il  eut  la  visite  de  H.  Johnson,  offi- 
cier anglais,  le  premier  Européen  qui  eût  franchi  le  Karakorum  de- 
puis Adolphe  Schlagintweit.  Sir  John  Lawrence,  fidèle  à  sa  politique 
favorite  d'abstention  et  d'ailleurs  bien  inspiré  cette  fois,  ne  daigna 
pas  répondre  aux  propositions  d'alliance  que  lui  adressait  ce  souve- 
rain improvisé.  En  1866,  Yacoub  soumit  Yarkand  et  le  pays  envi- 
ronnant; l'année  d'après,  il  arrive  avec  son  armée  devant  Khoten; 
il  invite  Hubiboula  à  venir  signer  la  paix  dans  son  camp;  celui-ci 
s'y  rend  sans  défiance  et  est  aussitôt  emprisonné,  puis  la  ville  est 
envahie  par  surprise.  En  moins  de  trois  ans,  cet  officier  de  fortune 
était  devenu  maître  de  toute  la  Kachgarie  entre  les  monts  Thian- 
shan  et  le  Kouenloun,  et  depuis  le  Boulor-Tagh  jusqu'à  Aksou. 
Il  eut  en  outre  l'adresse  de  se  débarrasser  de  son  prétendu  protec- 
teur, Buzurk-khan,  qui  partit  pour  La  Mecque  ou  pour  Bokhara, 
reconnaissant  lui-même  qu'il  était  incapable  de  régner.  Depuis  ce 
temps,  les  affaires  de  Yacoub-beg  ont  toujours  prospéré.  L'émir  de 
Bokhara,  qui  malgré  sa  décadence  reste  le  chef  spirituel  des  maho- 
métans  orientaux,  lui  a  décerné  le  titre  d'aihalik-ghazi^  ou  protec- 
teur des  fidèles.  C'est  le  nom  sous  lequel  il  convient  de  le  désigner 
à  l'avenir.  La  Kachgarie  n'est  pas  lencore  un  état  puissant  par  le 

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286  BETCE  D£S  DEUX  MOICBES. 

nombre  de  ses  habitans^  mais  soo  chef  est  un  bomiDe  habile,  c'est 
incontestable.  Sofideraent  établi  au  milieu  des  populations  musul- 
manes que  la  conquête  chinoise  ayait  désagrégées,  il  peut  s'étendre 
vers  l'orient;  il  n'a  rien  à  craindre  ni  de  l'Ai^leterre  ni  de  la  Rus^ 
sie,  dont  les  montagnes  le  séparent.  Cette  création  d'un  nouveau 
royaume  mahométan  au  cceur  de  TAsie,  sur  les  confins  du  Céleste- 
Empire^  est  un  fait  considérable  dont  en  n'a  peut-être  pas  assez  tenu 
compte  en  Europe.  Nous  sommes  trop  encUns  à  croire  que  la  reli- 
gion de  Mahomet  est  partout  en  décadence.  Cette  étude  aura  mon- 
tré que  l'isfatmiame,  menacé  en  Europe,  atteint  au  cœui*  de  l'Asie 
par  la  conquête  de  Samarcande,  se  développe  cependant  avec  une 
singulière  vigueur  sur  les  confins  de  la  Chine,  tandis  que  les  Euro- 
péens entament  à  peine  le  Céleste-Empire  par  les  boràs  de  la  mer 
orientale. 

Ce  n'est  pas  id  le  lieu  de  dire  quelle  fut  l'attitude  des  Russes  en 
face  de  l'insurrection  toungane  et  du  nouveau  royaun^  de  Kachga- 
rie;  ne  nous  occupons  pour  le  moment  que  des  rapports  de  Yacou]>- 
beg  avec  l'inde  anglaise.  Au  nord  du  Pendjab  s'ouvre  la  vallée  de 
Cachemire,  U  plus  belle  qu'il  7  ait  sur  la  terre,  au  dire  des  voys^ 
geurs.  Sol  fertile,  climat  ^ubre,  population  paisible  et  laborieuse, 
cette  province  est  une  possession  enviable  à  tous  ^;ards;  notons  en 
passant  im  fait  curieux  de  géographie  commerciale.  Le  Cachemire, 
si  éloigné  de  nous  et  presque  isâé  au  milieu  de  montagnes  inaccessi- 
bles, a  subi  plus  qu'aucun  pays  du  monde  le  contre-^oup  de  nos  der- 
niers désastres  en  raison  de  l'industrie  de  luxe  qui  fait  sa  richesse.  U 
a  de  plus  le  malheur  de  posséder  un  gouvernement  détestable.  Au 
moment  de  l'annexion  du  Pendjab,  lord  Dalhousie  eut  Timprudence 
de  laisser  cette  contrée  sous  la  domination  d'un  souverain  indigène 
en  lui  imposant  pour  seule  conditii»  de  payer  un  tribut  annuel  au 
trésor  britannique.  Le  mabarajah  de  Cachemire  gouverne  comme 
tous  ses  pareils,  pressurant  son  peuple,  imposant  aux  caravanes  des 
droits  de  douanes  arbitraires.  Peu  jaloux  de  voir  les  Anglais  s'im- 
miscer dans  ses  afliûres  intérieures,  il  avait  fait  jadis  un  règlement 
pour  limiter  le  nombre  des  étrangers  qui  pénétreraient  dans  ses  états 
et  fixer  la  durée  de  leur  séjour.  Toutefois  de  tels  abœ  ne  pouvaient 
durer  toujours.  Le  Keutenant-gouvemeur  du  Penâjab  s'est  inter- 
posé en  ces  derniers  tanps,  et  maintenant  le  commerce  est  n»sà 
Tabri  des  exactims  qui  lui  étaient  jMnécédemment  imposées.  Le 
consul  anglais  qui  réside  dans  le  Ladak  depuis  quelques  années  a 
réussi  à  rétablnr  les  anciennes  relations  commerciales  du  Cache- 
mire et  par  conséquent  de  l'Inde  anglaise  avec  les  pays  situés  au- 
delà  des  montagnes. 

Ces  relations  commerciales  ont,  il  est  vrai,  bien  peu  d'impor- 
tance. Comment  eu  pourrait-il  être  autrement?  Entre  le  Penâjab 


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KÈraixmms  de  l'asie  ceutrale.  287 

et  le  Turkestan  oriental,  il  y  a  trois  routes  :  l'une  par  TAighanistan 
et  le  plateau  de  Pamir;  la  seconde  franchit  la  chaîne  du  Boulor- 
Ta^  par  la  vallée  de  Ghilgit,  qu'habitent  de  farouches  descendans 
du  peuple  aryen;  la  troinème,  qui  est  la  plus  fréquentée,  passe 
plus  à  Test.  De  Leh,  elle  se  dirige  rers  Tim  des  cols  du  Karakorum 
et  redescend  à  Yarkand  par  la  vallée  du  Karakacb;  mais,  de  même 
que  les  précédentes,  elle  se  maintient  à  5,000  mètres  et  plus  au- 
dessus  du  niveau  des  mers  sur  une  très  grande  longueur;  elle  tra- 
verse des  déserts  o&  les  caravanes  ne  rencontrent  dix  jours  durant 
ni  habitations,  ni.  vivres,  ni  même  de  fourrage  pour  les  bétes  de 
somme.  Les  frères  Scfalagintweit  ont  dépeint  l'effet  que  produisent 
ces  altitudes  extrêmes  sur  le  corps  humain.  L'être  le  plus  robuste 
sent  ses  forces  s'évanouir:  oppression,  migraine,  saignemens  de 
nez,  absence  d'appétit,  tels  sont  les  {»rincipaux  caractères  de  la 
singulière  maladie  à  laquelle  l'homme  est  enclin  sur  les  hautes 
nMmtagnes.  Malgré  ces  obstacles  naturels,  le  commerce  de  la  Kach- 
garie  avec  l'Inde  a  toujours  eu  quelque  activité, parce  que  ce  royaume 
intérieur,  quoique  peu  peuplé,  pçssède  plusieurs  grandes  villes,  qu'il 
n'a  aucune  sorte  d'industrie  et  que  l'on  n'y  récolte  que  les  fruits 
d'un  climat  tempéré.  A  l'époque  de  la  domination  chinoise,  on  fai- 
sait par  cette  voie  la  contrebande  de  l'opium.  L'insurrection  des 
Tounganes  et  les  guerres  intestines  qui  vinrent  ensuite  firent  bais- 
ser le  chiffre  des  transactions.  Depuis  1870,  la  valeur  annuelle  des 
marchandises  échangées  est  d'environ  3  millions  de  francs,  ce  qui 
correspond  à  peu  près  au  chargement  de  2,ô00  bétes  de  somme. 
Si  insignifiant  que  soit  ce  trafic  en  comparaison  de  l'immense  com- 
merce qu'alimentent  les  vallées  du  Gange  et  de  l'Indus,  les  Anglais 
pensent  avec  raison  qu'il  ne  faut  pas  le  n^liger,  d'autant  qu'ils 
n'ont  pas  d'autre  moyen  d'acquérir  une  certaine  influence  dans 
l'Asie  centrale. 

Peu  de  temps  après  que  Yacoub  eut  triomphé  de  ses  rivaux, 
deux  Anglais,  MM.  Shaiv  et  Hayward,  se  rendirent  à  Yarkand;  ils  y 
furent  bien  accueillis,  non  point  sans  défiance,  car  on  ne  leur  per- 
mit de  faire  aucune  excursion  aux  alentours  de  ceue  ville.  Ces  voya- 
geas c(mfinnèrent  les  récits,  déjà  parvenus  par  des  voies  indi- 
rectes, qu'un  nouvd  empire  musulman  se  consolidait  au-delà  des 
montagnes,  que  les  Chinois  en  avaient  été  expulsés  et  que  le  vain- 
queur était  maître  du  Turkestan  tout  entier,  depuis  le  Kouenloun 
jusqu'au  Ttûan-shan.  Au  surplus  l'athalik-gbazi  ne  dédaigna  point 
de  (aire  une  avance  à  l'Angleterre.  Vers  les  derniers  jours  de  1860, 
on  vit  arriver  à  Lahore  un  ambassadeur  de  ce  conquérant  avec  des 
lettres  pour  le  lieut«aant-gouverneur,  pour  le  vice-roi  et  même  pour 
la  reine  Victoria.  CkMnme  on  doit  s'y  attendre,  tord  Mayo,  fidèle  à 
la  politique  de  son  prédécesseur,  reçut  froidement  cet  envoyé,  l'in- 

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288  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vitant  à  dire  à  son  maitre  qu'il  est  sage  de  gouverner  avec  justice 
et  prudent  de  ne  pas  se  mêler  aux  querelles  des  nations  voisines. 
Lord  Mayo  ignorait  peut-être  à  cette  époque  que  Yacoub-beg  fût 
déjà  en  négociation  avec  d'autres  puissances  européennes;  un  ne- 
veu de  ce  monarque  était  depuis  quatre  ans  à  Constantinople  pour 
solliciter  l'appui  du  sultan  en  faveur  des  musulmans  orientaux;  us 
autre  délégué  avait  été  jusqu'à  Saint-Pétersbourg  négocier  l'appui 
ou  la  neutralité  des  Russes.  L'ambassadeur  venu  à  Calcutta  n'était 
pas  un  simple  diplomate;  il  devait  en  outre  acheter  des  armes,  em- 
baucher des  ouvriers  et,  si  c'était  possible,  ramener  avec  lui  un 
officier  anglais.  Il  obtint  à  *peu  près  tout  ce  qu'il  demandait.  Un 
employé  civil  de  l'administration  du  Pendjab,  H.  Douglas  Forsyth, 
reçut  mission  de  porter  à  l'athalik-ghazi  les  complimens  amicaux 
du  vice-roi.  Ses  instructions  lui  enjoignaient  de  s'abstenir  de  toute 
discussion  politique  :  voir  Yacoub-beg  dans  sa  capitale,  recomman- 
der à  sa  bienveillance  les  caravanes  venant  du  Cachemire,  examiner 
le  pays  et  les  routes  qui  y  conduisent,  voilà  le  programme  qui  lui 
était  tracé.  De  même  que  pour  le  voyage  du  major  Sladen  à  Bhamo 
et  Momein,  l'objet  exclusif  de  cette  mission  était  en  apparence  d'é- 
tablir des  relations  commerciales,  et  l'on  sentblait  convaincu  à  Cal- 
cutta que  cette  nouvelle  expédition  serait  d'autant  meilleure  qu'elle 
s'accomplirait  avec  moins  d'apparat.  Entrer  en  rapports  iatimes 
avec  des  souverains  barbares,  soupçonneux  ou  cruels,  se  disait-on, 
c'est  s'exposer  de  rechef  à  ce  qui  s'est  passé  en  Abyssinie  et  ailleurs 
encore.  L'ambassadeur  est  mis  en  prison,  peut-être  égorgé;  il  faut 
alors  une  expédition  militaire  pour  venger  l'honneur  national  sot- 
tement compromis.  Il  suffit  d'étudier  l'histoire  des  gouverneurs-gé- 
néraux depuis  lord  Bentinck  jusqu'à  lord  Dalhousie  pour  se  con- 
vaincre que,  s'ils  avaient  eu  tant  de  prudence,  l'empire  indo-bri- 
tannique n'aurait  jamais  acquis  sa  grandeur  actuelle. 

M.  Forsyth  emmenait  avec  lui  M.  Shaw,  revenu  depuis  quelques 
mois  d'un  premier  voyage  à  Yarkand,  et  le  docteur  Henderson,  mé- 
decin et  naturaliste  distingué.  M.  Hayward,  qui  connaissait  aussi 
ces  montagnes,  se  proposait  de  rejoindre  la  mission  par  une  autre 
voie.  Par  malheur  il  fut  assassiné  peu  de  jours  après  dans  la  vallée 
de  Ghilgit.  Le  mabarajah  de  Cachemire  s'était  chargé  de  fournir 
des  vivres  et  des  bêtes  de  somme.  Ce  n'était  pas  une  petite  affaire, 
car  l'envoyé  anglais,  outre  son  escorte,  était  accompagné  par  l'am- 
bassadeur de  l'athalik-ghazi  et  par  plusieurs  pèlerins  musulmans 
qu'attirait  la  piété  bien  connue  du  nouveau  souverain  de  Yarkand. 
La  caravane  partit  de  Leh  le  7  juillet  1870.  C'était  un  peu  tard,  puis- 
qu'on voulait  être  de  retour  avant  l'hiver  et  que  les  passes  du  Kara- 
korum  sont  interceptées  par  les  neiges  dès  le  mois  de  novembre.  Le 
voyage  fut  long  et  pénible,  comme  on  devait  s'y  attendj-e.  Les  An- 

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R£rOL€TIONS   DE  l'aSOB   CENTRALE.  289 

glais  firent  leur  entrée  dans  Yarkand  le  23  septembre,  après  qua- 
rante-huit jours  de  route.  A  la  sortie  des  montagnes,  M.  Forsyth 
avait  appris  une  fâcheuse  nouvelle  :  l'athalik-ghazi  était  absent.  II 
était  parti  pour  Aksou  depuis  le  mois  de  mars  avec  tout  ce  qu'il 
avait  pu  réunir  de  soldats.  Les  Tounganes,  maîtres  de  tout  le  pays 
compris  entre  Kouldja,  Tourfan  et  Ouroumtsi,  ne  renonçaient  pas  en- 
core à  rq[)rendre  la  Kachgarie,  où  se  trouvent  les  villes  les  plus 
prospères  du  Turkestan.  Ces  rebelles,  qui  avaient  commencé  par 
expulser  les  Chinois,  trouvaient  fort  mauvais  que  Yacoub  et  ses 
compagnons  du  Khokand  fussent  venus  leur  dérober  la  plus  belle 
portion  de  leur  conquête.  On  racontait  alors  à  Yarkand  que  l'athalik- 
ghazi  avait  été  victorieux,  qu'il  allait  revenir  bientôt  dans  sa  capi- 
tale; mais  les  instructions  que  H.  FcNrsyth  avait  reçues  avant  de  par- 
tir étaient  formelles.  Il  lui  était  interdit  de  prolonger  son  séjour 
jusqu'à  l'année  suivante  et  par  conséquent  d'attendre  Yacoub  ou  de 
se  rendre  à  son  camp.  Il  dut  donc  revenir  en  toute  hâte  dans  le 
Pendjab  sans  avoir  obtenu  le  moindre  résultat. 

La  Russie  a  montré  plus  d'adresse  et  d'empressement.  Après 
s'être  emparé  de  Kouldja,  que  les  Tounganes,  réduits  à  l'impuis- 
sance, faute  d'un  chef  habile  à  les  diriger,  ne  surent  pas  défendre, 
le  général  Kauffinann,  gouverneur-général  de  Tachkend,  a  conclu 
un  traité  avec  Yacoub-beg  en  1872.  Dn  consul  russe  réside  main- 
tenant à  Kacbgar  afin  d'y  protéger  les  intérêts  de  ses  nationaux.  II 
est  possible  au  surplus  que  les  indigènes  du  Turkestan  oriental 
cherchent  leurs  débouchés  au  nord  plus  volontiers  qu'au  sud,  parce 
que  les  montagnes  sont  moins  hautes  et  que  les  caravanes  ont  de 
tout  temps  frayé  la  voie  de  ce  côté.  Pourtant  l'ambassade  que  l'atha- 
lik-ghazi  envoya  à  Constantinople  en  mars  1873  prit  la  route  de 
l'Inde.  Cette  mission  fut  couronnée  d'un  plein  succès  :  le  sultan  ac- 
corda un  titre  souverain  à  Yacoub-beg ,  qui  s'intitule  aujourd'hui 
l'émir  Mohammed-Yacoub ,  khan  de  Kachgar.  C'est  la  consécration 
définitive  par  le  chef  des  vrais  croyans  de  l'indépendance  du  nouvel 
état  musulman.  Le  vice-roi  saisit  avec  plus  d'empressement  cette  nou- 
velle occasion  d'entrer  en  rapports  avec  le  vainqueur  des  Tounganes 
et  des  Chinois.  Au  retour  de  l'ambassadeur  musulman,  M.  Douglas 
Forsyth  repartit  avec  lui  pour  Yarkand,  accompagné  d'une  suite  plus 
nombireuse  et  plus  solennelle.  Sous  l'apparence  d'un  simple  traité 
commercial,  on  peut  deviner  que  la  Grande-Bretagne  ne  négligera 
pas  cette  fois  de  s'assurer  les  avantages  que  la  Russie  a  déjà  obte- 
nus. D'ailleurs  Yacoub  s'est  montré  jusqu'à  ce  jour  trop  intelligent 
et  trop  fin  politique  pour  ne  pas  comprendre  qu'il  importe  à  la  sécu- 
rité future  de  son  royaume  de  tenir  la  balance  égale  entre  ses  deux 
puissans  voisins. 

TOMi  m.  —  1874.  19 


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290  KByUE  DB6  DEUX  MONDBS. 

Aux  dernières  nouvelles,  la  Kachgarie  était  tranquille.  On  veut 
que  de  gpands  dangers  la  menacent  encore  du  côté  de  la  Chine. 
Avec  la  patiente  obstination  qui  le  caractérise,  le  gouvernement 
de  Pékin  écrasera  peut-être  les  Tounganes  insoumis,  comme  il  a 
déjà  triomphé  des  mahométans  du  Yunnan  et  des  Toufehs  du  Sze- 
chuen.  Alors,  dit-on,  il  tournera  toutes  ses  forces  contre  l'émir  du 
Turkestan.  Ceux  qui  s'inquiètent  de  cet  avenir  oublient  que  la  si- 
tuation n'est  pas  la  même.  Outre  que  Tacoub  s'est  assuré  la  bien- 
veillance de  l'Angleterre  et  de  la  Russie,  il  convient  d'observer  que 
les  mahométans  étaient  en  minorité  dans  ces  provinces  de  la  Chme. 
S'ils  se  sont  maintenus  indépendans  pendant  plusieurs  années,  c'est 
qu'ils  avaient  affaire  à  un  empire  désorganisé  par  la  guerre  étran- 
gère. Noyés  dans  une  population  bouddhiste  plus  nombreuse  qu'eux, 
ils  devaient  succomber  à  la  longue.  A  l'ouest  d'Aksou,  la  population 
tout  entière  î^partient  à  l'islamisme  et  est  d'origine  turque  comme 
ses  maîtres  actuels.  Il  y  a  communauté  de  race  et  de  religion  entre 
le  souverain  et  les  sujets,  entre  le  conquérant  et  le  peuple  conquis, 
ou  plutôt  la  conquête  a  été  une  guerre  de  délivrance.  Aussi  paraît-il 
probable  que  le  jeune  royaume  survivra  à  son  heureux  fondateur, 
ce  qui  serait  un  avantage  au  point  de  vue  européen,  puisqu'il  en 
résulterait  une  barrière  entre  l'Angleterre  et  la  Russie. 

Il  n'est  pas  hors  de  propos  de  constater  que  le  khan  de  Kachgar 
aura  d'autant  plus  de  chances  en  sa  faveur  qu'il  se  montrera  plus 
hospitalier  envers  les  Européens;  le  rigorisme  étroit  des  émirs  de 
Bokhara  lui  serait  mortel.  N'est-ce  pas  par  là  qu'ils  ont  péri?  Yacoub 
sera-t-il  tolérant  comme  le  sultan  de  Constantinople  et  comme  le 
shah  de  Perse?  Personnellement  on  le  dit  fanatique,  ou  du  moins 
il  l'était  au  début  de  sa  carrière.  Il  a  subi  dans  sa  jeunesse  Tin- 
fluence  des  écoles  de  la  Transoxiane;  l'un  des  premiers  actes  de  son 
gouvernement  fut  de  créer  un  caravansérail  à  La  Mecque,  d'où  lui 
est  venu  un  grand  renom  de  piété  parmi  les  nombreux  pèlerins  de 
l'Asie  centrale;  mais  il  est,  dit-on,  entouré  d'hommes  plus  acces- 
sibles* aux  idées  modernes.  Ses  ambassadeurs  lui  auront  rapporté 
que  le  sultan,  le  chef  suprême  de  l'islamisme,  ne  répugne  pas  à 
entretenir  des  relations  amicales  avec  les  infidèles.  Ayant  eu  jadis 
les  Russes  pour  adversaires,  il  ne  peut  ignorer  qudle  est  la  puis- 
sance des  armes  modernes.  Il  a  maintenant  dans  sa  capitale  deux 
envoyés  européens,  l'un  du  tsar  et  l'autre  de  la  reine  Victoria,  dont 
il  saura  sans  doute  balancer  les  prétentions  contraires  avec  l'adresse 
qu'on  se  plaît  à  lui  attribuer.  Tout  porte  donc  à  croire  que  l'Asie 
centrale  compte  dès  à  présent  un  nouvel  empire;  il  est  malaisé  de 
prévoir  quelle  influence  ce  grand  changement  exercera  sur  les  con- 
trées d'alentour. 

H.  Blerzt. 


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IMPRESSIONS 


DE  VOYAGE   ET  D'ART 


VL 

SOUYENIRS  DU  FOREZ   (f). 


I.  —    BOBM  BT  L.£.  PATS46E   01    L.*A8TsiK.  —   LES    »*niri. 


VA^rée  a  fait  au  Lignon  une  renommée  poétique  supérieure 
à  celle  qu'elle  a  conservée.  Qui  connaît  en  effet  aujourd'hui  YAs- 
trécy  sauf  quelques  érudits  ou  quelques  curieux,  et  qui  ne  connaît 
le  Lignon?  Outre  son  existence  réelle,  cette  petite  rivière  a  con- 
quis une  existence  d'imagination  tellement  nette  et  précise  que, 
même  chez  les  esprits  ignorans,  elle  demeure  indissolublement 
associée  au  tableau  d'une  vie  pastorale  raf&née  et  fabuleuse.  Les 
bergers  du  Lignon!  qui  n'a  prononcé  cent  fois  ces  mots,  et  qui  ja- 
mais s'est  trompé  sur  le  caractère  qu'il  devait  y  attacher,  même 
quand  il  ignorait  que  ce  cours  d'eau  a  roulé  le  corps  évanoui  du 
beau  Céladon?  Le  Lignon  a  donc  pour  toujours  pris  place  dans  cette 
géographie  poétique  qui  n'est  jamais  complète  et  qui  s'augmente 
de  siècle  en  siècle  avec  chacpie  grand  écrivain;  mais  il  a  eu  encore 
une  autre  fortune,  c'est  que  son  existence  réelle  s'accorde  à  mer- 
veille avec  son  existence  poétique,  et  ne  fait  éprouver  aucune  de 
ces  déceptions  que  les  voyageurs  modernes  se  sont  plaints  souvent 
d'avoir  éprouvées  à  la  vue  du  Xanthe  et  du  Simoïs  au  renom  héroï- 
que, ou  de  rilyssus  cher  à  Platon  et  à  ses  disciples.  Je  l'ai  vu  en 


(i)  Voyez  la  Hevu9  du  !•'  atril. 


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'À 


202  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

plusieurs  endroits,  il  répond  de  tout  point  aux  channans  tableaux 
dont  il  fait  la  bordure  dans  le  roman  de  d'Urfé.  Aux  environs  de  La 
Bâtie,  j'ai  pu  me  convaincre  qu'il  était  par  places  assez  profond  pour 
que  Céladon  eût  pu  s'y  noyer;  à  Boên,  c'est  une  aimable  riviërOt  cou- 
lant sur  un  lit  de  cailloux,  qu'elle  laisse  transparaître  sous  la  minpe 
couche  de  cristal  de  ses  eaux  vives,  limpides  et  rares,  assez  analogie 
à  quelques  autres  rivières  de  ces  régions,  par  exemple  la  Bëbre,  qui 
passe  à  Lapalisse.  Elle  court  en  rase  plaine  ou  dans  des  vallons  par- 
tout ouverts,  en  sorte  que  ses  rives  n'ont  rien  d'escarpé  ni  de  sau- 
vage, et  se  prêtent  à  souhait  aux  promenades  de  bergers  peu  pressés; 
Céladon  et  Hylas,  Astrée  et  Diane,  ont  pu  les  parcourir  sans  fatigue, 
à  petits  pas,  en  discourant  de  métaphysique  amoureuse  et  en  prenant 
des  temps  de  repos  pour  s'adresser  les  doux  reproches  de  leurs 
cœurs.  Le  Lignon  a  enfin  un  autre  mérite  que  je  ne  lui  soupçonnais 
pas,  celui  d'être  un  véritable  document  historique  et  de  renseigner 
avec  une  certaine  probabilité  sur  l'origine  d'une  partie  des  popula- 
tions de  ces  régions.  Le  Lignon,  c'est,  sous  des  formes  très  variées, 
mais  parfaitement  reconnaissables,  le  nom  de  quantité  de  rivières 
de  la  Franche-Comté,  l'Ognon,  la  Lignotte  ou  Linotte,  la  Lison.  Le  ha- 
sard a  voulu  qu'avant  d'aller,  en  Forez  je  traversasse  une  partie  de  la 
.  Franche-Comté,  et  là  un  hasard  plus  grand  encore  me  fait  tomber 
sous  les  yeux  un  document  que  je  ne  cherchais  pas  et  qui  m'apprend 
qu'au  moyen  âge  l'Ognon  s'appelait  le  Lignon ,  ainsi  qu'il  ressort 
d'une  charte  latine  du  xi*  siècle.  Il  n'y  a  pas  seulement  ressem- 
blance entre  ces  noms,  il  y  a  identité  absolue.  Serait-ce  donc  en 
Franche-Comté  qu'il  faut  chercher  l'origine  d'une  partie  de  ces  po- 
pulations du  Forez? 

Il  faut  l'y  chercher  en  effet,  et  le  nom  de  la  petite  ville  de  Boën, 
où  le  chemin  de  fer  nous  transporte  de  Montbrison  en  une  demi- 
heure  environ,  conserve  encore  le  souvenir  du  peuple  qui  s'y  établit 
ou  plutôt  qui  y  fut  établi  autrefois,  Boên,  c'est-à-dire  la  cité  des 
Boïens.  Puisque  nous  sommes  dans  le  pays  même  de  Y  Astrée,  lais- 
sons ses  personnages  nous  servir  de  guides.  Voici  ce  que  l'un  deux, 
le  berger  Thamyre,  nous  rappelle  sur  ces  lointaines  origines.  «  Sa- 
chez donc,  grande  nymphe,  qu'encore  que  nous  soyons,  Çalidon  et 
moi,  demeurans  dans  ce  proche  hameau  de  Montverdun,  nous  ne 
sonmies  pas  toutefois  de  cette  contrée;  nos  pères  et  ceux  d'où  ils  sont 
descendus  sont  de  ces  Boïens  qui  jadis  sous  le  roi  Bellovèse  se  sor- 
tirent de  la  Gaule,  et  allèrent  chercher  de  nouvelles  habitations  au- 
delà  des  Alpes,  et  qui,  après  y  avoir  demeuré  plusieurs  siècles, 
furent  enfin  chassés  par  un  peuple  nommé  romain  hors  des  villes 
bâties  et  fondées  par  eux,  et  pai*ce  qu'il  y  en  eut  une  partie  qui, 
étant  privés  de  leurs  biens,  s'en  allèrent  outre  la  forêt  Hyrcinie,  où 


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IMPRESSIONS   DE   VOYAGE   ET  d'aRT.  293 

les  Boïens,  leurs  parens  et  amis,  s'étaient  établis  du  temps  de  Sigo- 
vëse,  et  d'autres  choisirent  plutôt  de  revenir  en  leur  ancienne  pa- 
trie, nos  ancêtres  revinrent  en  Gaule,  et  enfin  par  mariages  se  logè- 
rent parmi  les  Ségusiens.  »  Ainsi  ces  B(rïens  du  Forez  sont  des 
Gaulois  dénationalisés  depuis  longtemps  qui  firent  un  jour  retour  en 
Gaule;  mais  les  choses  ne  se  passèrent  pas  tout  à  fait  aussi  tran- 
quillement que  le  rapporte  le  bâ*ger  Thamyre,  et  lorsqu'ils  revinrent 
dans  leur  ancienne  patrie,  le  sang  s'était  assez  mélangé  et  dénaturé 
durant  cette  longue  absence  pour  qu'ils  pussent  y  être  considérés 
comme  un  peuple  étranger.  Chassés  d'Italie  après  leur  long  établis- 
sement dans  la  Cisalpine,  ce  fut  non  pas  en  Gaule  qu'ils  se  rendirent, 
mais  en  Germanie,  près  de  leurs  frères,  dans  la  forêt  hyrdnienne, 
comme  le  dit  d'Orfé,  pui§,  déplacés  encore  par  la  guerre,  ils  des- 
cendirent avec  le  peuple  des  Helvètes  dans  la  Séquanaise,  aur 
jourd'hui  la  Franche-Comté,  où  ils  s'établirent.  C'est  là  que  César 
les  trouva  et  les  vainquit  dans  sa  première  campagne,  en  compagnie 
de  leurs  amis  les  Helvètes;  mais,  tandis  qu'il  força  ces  derniers  à 
retourner  vers  les  lieux  d'où  ils  étaient  partis,  il  laissa  les  Boïens  en 
possession  de  leurs  domaines,  sur  la  demande  des  peuples  éduens, 
qui,  connaissant  leur  vaillance,  voulurent  les  avoir  pour  gardiens 
militaires  de  leurs  frontières.  César  déféra  même  tellement  à  ce 
vœu  des  Éduens  qu'il  les  gratifia  de  colonies  boïennes  sur  celles  de 
leurs  frontières  que  les  Boïens  n'avoisinaient  pas,  c'est-à-dire  que 
des  régions  du  Jura  il  en  transporta,  more  romanoy  une  forte  bande 
entre  la  Loire  et  l'Allier;  c'est  de  cette  colonie  boïenne  que  les 
habitans  de  Boén  et  de  ses  environs  sont  descendus.  Ce  sont  de 
vieux  Gaulois  devenus  Germains,  et  des  Germains  redevenus  Gaulois. 
Je  voudrais  croire  aux  farfadets  afin  de  pouvoir  attribuer  à  leur 
malice  la  singulière  mystification  que  me  réservait  Boên.  «  Lorsque 
vous  irez  en  Forez,  m'avait-on  dit  pendant  que  j'étais  à  Lyon,  ne 
manquez  pas  de  visiter  Boën.  La  race  féminine  y  est  d'une  beauté 
remarquable,  et  sa  réputation  à  cet  égard  est  telle  qu^elle  fait  re- 
chercher avec  empressement  les  filles  de  Boén  pour  tous  les  usages 
qui  réclament  de  la  grâce  et  de  J'élégance  ;  peut-être  aussi  pour 
cette  raison  en  trouverez-vous  moins  de  belles  qu'autrefois,  car  on 
a  beaucoup  tiré  de  cette  riche  mine.  »  Sur  cette  promesse,  j'arrive 
à  Boën  plein  de  confiance;  mais,  lorsque  j'en  suis  reparti,  j'aurais 
été  autorisé  par  mon  expérience  à  déclarer  que  la  mine  était  épuisée. 
0  déception  cruellement  comique!  jamais  collection  de  laideurs  aussi 
complète  ne  s'était  étalée  sous  ma  vue.  J'ai  beau  monter  et  des- 
cendre la  ville,  m'ayancer  sur  le  seuil  des  portes,  passer  la  tête 
dans  l'intérieur  des  boutiques,  coller  mon  front  contre  les  vitres, 
partout  je  n'aperçois,  pour  parler  comme  Rabelais,  que  A' horrifie- 

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qties  vieilles^  les  unes  aox  dos  montueux  comme  des  tertrea  mal  for- 
més ,  les  autres  aox  jambes  inégales,  celles-ci  cbasàeuses,  celles-Ui 
roupieuses,  toutes  édeutées  par  Tàge,  avec  une  conscience  scrupu- 
leuse. Pour  en  faire  une  à  peu  près  présentable,  il  en  aurait  fallu 
prendre  au  moins  cinq  ou  six,  et  encore  aurait-on  pu  dire  avec 
Régnier  que  la  matière  aurait  manqué  à  Touvrage.  Un  Romain  au- 
rait regardé  une  telle  aventure  comme  un  présage  sinistre  et  se- 
rait précipitamment  rentré  chez  lui;  je  n'ai  pas  poussé  si  loin  la  su- 
perstition; cependant  je  n'ai  pu  m' empêcher  de  penser,  en  voyant 
tant  de  prototypes  parfaits  de  la  sibylle  de  Panzoust,  que  les 
anci^s  procès  de  scnrcellerie  étaient  peut-être  fondés  en  raison»  En- 
fin, au  moment  où  j'allais  m'éloigne  de  Boén,  je  réussis  à  rencontrer 
trois  ou  quatre  visages  de  jeunes  filles  qui,  sans  être  d'une  beauté 
exceptionnelle,  sont  accueillis  par  mes  yeux  avec  ime  vivacité  de 
joie  qu'ils  n'avaient  jamais  ressratie  à  ce  degré.  S'il  m'est  permis 
d'en  juger  par  ces  rares  échantillons,  la  population  de  Bo^  conserve 
en  effet  eùcore  son  type  gallo-germanique  originel;  voilà  bien  ce  long 
et  doux  profil  qui  fait  ressembler  les  jolies  All^oiandes  à  des  brebis 
sratimentales ,  cet  air  de  visage  intéressant  et  cette  grâce  paisible 
qui  ont  fait  faire  à  l'imagination  des  poètes  tant  de  rêves  de  clair  de 
lune.  En  les  voyant,  ma  mémoire  m'a  qxmtanémrat  présenté  cer- 
taines figures  déjeunes  filles  dans  des  cartons  qu'Overbeck  a  exé- 
cutés à  Rome  pour  la  maison  de  campagne  de  sa  fille  adoptive.  C'est 
exactement  le  même  type  et  le  même  genre  de  grâce;  m*  Overbeck» 
étant  Bavarois,  était  Boien  d'origine  comme  mes  jeunes  Forésieïmes. 
Heureusement  la  nature  avait  à  m'offrir  une  ample  compensation 
pour  cette  mésaventure;  le  plus  beau  paysage  qu'il  y  ait  en  Forex 
se  rencontre  précisément  à  minroute  entre  Monthriscm  et  Boen  :  une 
vaste  plaine  fraîche  et  verte,  et,  aux  deux  flancs  de  cette  plaine, 
deux  collines  isolées  qui  se  font  face.  Sur  la  plus  raiq>rochée,  un  vil- 
lage s'étage  à  mi-bauteur  au-dessus  des  restes  d'un  château,  qui 
sont  considérables,  et  dont  la  maçonnerie  décrit  tant  de  circuits 
qu'il  semble  voir  les  ruines  d'une  miniature  de  quelque  Ecba- 
tane  aux  sept  aticeintes;  l'autre  se  couronne  à  son  sommet  d'une 
ancienne  église  abbatiale  dont  la  carcasse  extérieure,  «acore  in- 
tacte, trompant  l'imagination  en  même  temps  que  les  yeux,  dissi- 
mule que  cet  édifice  apparent  n'est  que  le ^ tombeau  d'un  souvenir* 
Ainsi  placées  l'une  en  face  de  l'autre,  les  deux  collines  ont  l'air  de 
deux  rivales  en  présence  qui  font  assaut  de  beauté  et  déploient  toutes 
leurs  ressources  pour  attirer  chacune  à  son  profit  exclusif  l'attention 
du  contemplateur,* qui  va  en  effet  de  l'une  à  l'autre  en  regrettant 
toujours  celle  qu'il  quitte.  Le  village  aux  ruines  féodales  de  la  pre- 
mière colline,  c'est  Mardlly;  l'abbaye  de  la  seconde,  c'est  Montver- 

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IMPRESSIONS  D£  TOYAGE  ET  d'aBT.  295 

dun,  lieux  bien  célèbres  dans  le  roman  de  YAstrée.  Gela  ressemble, 
pour  l'ampleur,  le  pittoresque  à  effet  et  le  caractère  déc(H*atif,  à  ces 
paysages  si  acfanirablement  urrangés  du  Guaspre,  qui  ont  si  sou- 
vent l'air  de  décors  composés  pour  un  drame  pastoral  à  Titalienne, 
Vil  Pastor  fido  de  Guarini  par  exemple*  £t  de  fait  c'est  cela  même, 
car  ce  paysage  c'est  le  vrai  paysage  de  VAstrie^  celui  en  qui  se  ré- 
sument et  se  condensent  avec  le  plus  de  grâce  et  de  force  tous  les 
traits  épars  qui  sont  propres  à  la  nature  du  Forez«  Si  heureusement 
sont  ici  nq)procfaés  ces  traits  divers,  qu'on  croirait  volontiers  à  la 
présence  d'xm  habile  artiste.  Que  ce  tableau  est  bien  composé!  que 
les  parties  en  sont  bien  balancées  et  que  les  contrastes  en  sont  har- 
monieux !  L'habile  artiste  s'est  rencontré  en  effet,  non  pour  créer 
matériellement  ce  beau. théâtre,  mais  pour  le  sentir,  pour  le  ré- 
véler, et  lui  donner  les  scènes  qu'il  appelle  naturellement.  Cet  ha- 
bile artiste,  c'est  d'Drfé.  D'Urfé  est  aujourd'hui  sinon  oublié,  au 
moins  bien  délaissé;  mais,  pour  savoir  s'il  fut  un  homme  de  génie, 
je  n'ai  qu'à  jeter  les  yeux  sur  ce  paysage.  Ce  ne  fut  jamais  une 
imagination  vulgaire  qpie  celle  qui  surprit  à  ce  point  l'âme  de  ces 
lieux.  Cette  longue  plaine  découverte  de  toutes  parts  sans  autres 
accidens  que  les  collines  qui  la  ferment,  on  la  reconnaît  sans  l'a- 
voir jamais  vue,  tant  VA^rie^  sans  jamais  la  décrire  avec  détail, 
nous  en  donne  bien  le  sentiment;  c'est  cette  même  plaine  où  les 
bergers  et  les  bergères  de  d'Drfé  s'essaiment  par  groupes  anK)u- 
reux,  d'où  ils  se  voient  venir  de  si  loin  les  uns  les  autres,  où  ils 
vivent  pour  ainsi  dire  à  découvert,  impuissans  qu'ils  seraient  à  y 
trouver  une  cachette  qui  dérobât  leurs  actions  aux  regards.  Ces  col- 
lines isolées,  si  particulières  au  Forez,  qui  s'ékmcent  excentrique- 
ment  d'un  sol  aplani,  sans  exhaussement  graduel  du  terrain,  comme 
de  gracieuses  boursouflures  sur  une  surface  unie,  semblent  faites 
à  souhait  pour  se  couronner  à  leur  sonunet  d'une  pierre  de  sacri- 
fices ou  d'une  chapelle  druidique.  Toute  YAstréc  est  là,  ramassée 
sous  le  regard  dans  ce  village  de  Mardlly,  situé  à  mi-côte,  avec 
une  pittoresque  élégance,  comme  il  convient  à  un  village  qu'habi- 
tent des  bergers  si  raffinés,  dans  cette  plaine  qui  se  déroule  lente 
comme  les  promenades,  les  conversations  et  les  aveux  de  ces  ber- 
gers, et  dans  cette  colline  de  Montverdun,  d'où  le  regard  des  dieux 
les  surveille.  Ce  beau  paysage  nous  conduit  assez  directement  au 
logis  du  père  même  de  VAgtrée^  le  diâteau  de  La  Bâtie;  mais  pen- 
dant que  nous  nous  y  rendons,  mettons  le  temps  à  profit  pour  dire 
au  lecteur  quelques  mots  de  cette  famille  des  d'Urfé,  la  plus  illustre 
qu'il  y  ait  eu  en  Forez. 

Étaient-ils  Boïens  plus  directement  que  par  cette  lointaine  ori- 
gine que  nous  avons  déjà  signalée ,  et  qui  leur  était  commune  avec 


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296  •   REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bien  d'autres  habitons  de  cette  région?  Ils  semblent  s'être  plu  à  le 
croire,  car  une  généalogie,  écrite  par  Anne  d'Urfé,  le  frère  aîné 
d'Honoré,  ou  du  moins  rédigée  par  ses  ordres ,  les  fait  descendre 
d'un  certain  Wulphe  (le  loup),  noble  Bavarois,  qui  vivait  vers  le 
milieu  du  vm'  siècle,  et  Honoré,  sans  affirmer  formellement  cette 
origine,  l'adopte  assez  clairement.  C'est  ce  nom  sauvage  de  Wulpbe 
qui,  orthographié  par  moitié  conformément  à  la  façon  latine,  en 
supprimant  le  double  Wy  et  par  moitié,  conformément  à  la  pronooi- 
dation  germanique,  en  marquant  d'un  accent  Ve  de  la  fin,  et  trans- 
formé ainsi  en  Ulphéj  aurait  produit  ce  nom  de  d'Urfé,  aussi  joli  que 
de  tournure  peu  commune.  Â  ce  fondateur  douteux  se  rattache  une 
légende  bien  d'accord  avec  son  nom,  car  c'est  tout  à  fait  une  légende 
de  loup.  Une  des  vassales  de  ce  Wulphe  mit  au  monde  six  enfans 
d'une  ventrée;  Hirmantride,  la  châtelaine,  qui  vivait  en  un  temps  où 
l'on  n'avait  sur  la  science  de  l'embryogénie  que  des  opinions  fort  élé- 
mentaires, s'avisant  de  penser  que  cette  fécondité  ne  pouvait  être 
le  fait  d'un  seul,  la  reprocha  durement  à  la  pauvre  femme.  Elle  fut 
cruellement  punie  de  ce  jugement  téméraire,  car  un  an  après  elle- 
même  mit  au  monde  douze  enfans  d'un  seul  coup.  Perdant  la  tête 
et  redoutant  les  reproches  de  son  mari,  Hirmantride  rangea  ces  six 
couples  de  jumeaux  dans  un  grand  panier  et  le  remit  à  un  valet 
avec  ordre  d'aller  le  jeter  à  l'eau.  En  chemin,  Wulphe  rencontra  le 
valet,  et,  lui  ayant  demandé  où  il  allait  et  ce  qu'il  portait,  celui-ci 
répondit  qu'il  allait  noyer  des  louveteaux ,  sur  quoi  le  seigneur, 
ayant  voulu  les  voir,  les  reconnut  d'emblée  pour  ses  fils  et  les  fit 
élever  secrètement.  De  l'alné  de  ces  louveteaux  vinrent  toutes  les 
générations  des  d'Urfé;  quant  aux  onze  autres,  la  légende  ne  dit  pas 
dans  quels  bois  ils  allèrent  glter.  En  admettant  cette  lointaine  ori- 
gine, reste  la  question  de  savoir  h  quelle  époque  les  d'Urfé  se  sont 
établis  en  Forez.  En  1129,  nous  dit  la  même  généalogie,  qui  nous 
présente  un  second  Wulphe,  toujours  Bavarois  de  nation,  mais  élevé 
à  la  cour  de  Louis  le  Gros.  Ce  Wulphe  fit  campagne  avec  le  roi 
contre  le  comte  d'Auvergne,  et,  comme  il  s'en  revenait  au  pays  de 
France,  il  s'éprit  de  la  fille  de  Guy  I*%  comte  de  Forez,  l'obtint  en 
mariage  et  se  fixa  dans  cette  région,  où  il  fit  élever  le  château  d'Urfé. 
Que  ce  nouveau  fait  soit  apocryphe  ou  non,  toujours  est-il  que  le 
premier  acte  où  apparaissent  les  seigneurs  d'Urfé  (1173)  est  singu- 
lièrement rapproché  de  la  date  présumée  de  cet  établissement  en 
Forez. 

Peu  importent  après  tout  ces  longs  siècles ,  l'existence  des  races 
date  réellement  du  jour  où  elles  deviennent  illustres,  et  s'éteint 
lorsqu'elles  cessent  de  l'être;  or,  si  je  résume  les  faits  que  j'ai  sous 
les  yeux,  je  trouve  que  l'existence  de  cette  famille  a  été  aussi  courte 


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IMPRESSIONS   DE  VOYAGE   ET   D'aRT.  297 

que  brillante.  Elle  a  duré  réellement  deux  siècles  et  demi,  s'est  cou- 
ronnée dans  Honoré  de  tout  ce  qu'elle  eut  d'éclat  et  de  noblesse,  après 
quoi  elle  s'est  éteinte  deux  générations  plus  tard  d'un  seul  coup,  et 
n'a  prolongé  son  nom  jusqu'aux  approches  de  l'ère  moderne  que  par 
des  substitutions.  Obscure  et  perdue  dans  les  rangs  de  la  féodalité 
sous  les  comtes  de  la  maison  du  Viennois,  on  ne  la  voit  activement 
commencer  qu'à  la  fin  du  xiv«  siècle  avec  Guichard,  ami  et  conseiller 
de  Louis  II,  duc  de  Bourbon,  qui  le  nomma  capitaine  du  Roannais  et 
bailli  du  Forez.  Tout  régime  politique  nouveau  qui  s'établit  crée  des 
fortunes  nouvelles;  or  l'élévation  des  d'Crfé  coïncide  trop  étroite- 
ment avec  l'avènement  au  comté  de  Forez  des  ducs  de  Bourbon^  et 
apparaît  trop  subitement  dans  la  personne  de  Guichard  pour  ne  pas 
faire  penser  qu'elle  fut  due  à  la  faveur  de  ce  nouvel  état  de  choses.  A 
partir  de  ce  moment,  leur  fortune  ne  cessa  de  grandir,  et,  leur  impor- 
tance dépassant  bientôt  les  étroites  limites  du  Forez,  nous  les  trou- 
vons sous  Charles  VU  et  Louis  XI  au  nombre  des  très  gros  seigneurs 
du  royaume  et  parmi  les  principaux  officiers  de  la  couronne.  Le  plus 
illustre,  Pierre  II,  celui-là  même  qui  changea  définitivement  le  nom 
d' Ulphé  en  celui  d' Urfé^  vécut  sous  trois  règnes,  et  reçut  de  chacun 
des  faveurs  toujours  plus  élevées.  Il  semble  avoir  été  homme  d'une 
habileté  peu  commime ,  car  nous  le  voyons  conseiller  de  tous  les 
princes  successivement  et  même  à  la  fois,  et  de  tous  il  réussit  à  tirer 
profit.  Il  est  vrai  que  ce  qui  explique  cette  singularité,  c'est  que  ces 
princes  étaient  ceux  qui  composèrent  la  ligue  du  Bien  public,  le  duc 
de  Guienne,  frère  de  Louis  XI,  Jean  II  de  Bourbon,  Charles  le  Témé- 
raire, François  II  de  Bretagne;  mais  le  comble  de  Thabileté,  c'est 
qu'il  réussit  à  se  sortir  des  vengeances  de  Louis  XI,  et  il  l'avait  mor- 
tellement offensé,  car  il  avait  été  l'un  des  témoins  et  des  participans 
à  la  fameuse  entrevue  de  Péronne,  et  plus  tard  il  avait  consenti  à 
être  l'ambassadeur  du  duc  de  Guienne  auprès  de  Charles,  pour 
engager  ce  dernier  à  renouveler  la  guerre  contre  le  roi.  Bailli  de 
Forez  et  chambellan  de  Jean  II  de  Bourbon ,  chambellan  et  grand- 
écuyer  du  duc  François  II  de  Bretagne,  chambellan  et  grand-écuyer 
de  France  sous  Charles  VIII,  sénéchal  de  Beaucaire,  capitaine  de 
cinquante  lances  des  ordonnances  de  France,  gouverneur  de  Coussy 
en  Vermandois,  quasi  grand-maître  de  l'artillerie  sous  Louis  XII, 
tous  ces  titres  disent  assez  à  quelle  hauteur  il  porta  la  fortune  de 
sa  maison.  Enfin  pour  comble,  étant  devenu  veuf  de  sa  première 
femme,  Catherine  de  Polignac,  il  se  remaria  avec  Antoinette.de 
Beauvau,  issue  des  Bourbons-Vendôme,  en  se  passant,  dit  le  gé- 
néalogiste, du  consentement  du  duc  et  de  la  duchesse  de  Bourbon, 
et  comme  le  bonheur,  lorsqu'il  a  le  caprice  de  s'abattre  sur  une 
certaine  tête,  s'acharne  sur  elle  avec  autant  d'obstination  qu'on  en 


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BETUI   DES   DEUX  Bf01»E&« 


attribue  au  malheur»  la  duchesse  de  Bourbon,  qui  était  alors  Anne 
de  Beaujeu,  n'en  voulut  pas  plus  de  ce  mariage  à  Pierre  d'Urfé  que 
son  père  Louis  XI  ne  lui  en  ayait  touIu  de  ses  défections.  Il  sem- 
blait que  cette  grandeur  eût  atteint  son  sommet;  les  successeurs  de 
Pierre  trouvèrent  moyen  d'y  ajouter  encore.  Lorsque  les  biens  du 
connétable  de  Bourbon  furent  confisqués,  la  charge  de  bailli  du  Fo- 
rez fut  donnée  par  la  couronne  à  Claude  d'Urfé,  le  fils  de  Pierre,  et 
depuis  cette  charge  ne  sortit  plus  de  la  famille.  Claude  fut  honoré 
d'une  façon  toute  particulière  de  l'affection  de  Henri  II,  qui  l'em- 
ploya aux  missions  les  plus  délicates  et  aux  fonctions  les  mieux  faites 
pour  le  désigner  à  la  considération  publique,  car  il  l'envoya  repré- 
senter la  France  au  concile  de  Trente,  et  avant  même  qu'il  fût  de 
retour,  il  le  nomma  gouverneur  du  dauphin,  qui  l'aima  à  l'égal  de 
son  père  et  le  fit  surintendant  de  sa  maison  après  son  mariage  avec 
Marie  Stuart.  C'est  ce  d'Drfé  qui  à  son  retour  d'Italie  reconstruisit  le 
château  de  La  Bâtie  que  nous  allons  visiter.  Enfin  le  père  d'Honoré, 
Jacques,  imitant  l'exemple  de  son  aïeul  que  nous  venons  de  voir  se 
rapprocher  par  mariage  de  la  maison  de  Bourbon,  épousa  une  cono- 
tesse  de  Tende,  issue  de  la  maison  de  Savoie  d'une  part,  et  de 
l'autre  de  la  maison  de  ces  Lascaris  qui  avaient  porté  le  titre  d'em- 
pereurs de  Trébizonde.  Les  empereurs  de  Trébizondel  ce  souvenir 
à  demi  romanesque  s'associe  à  merveille,  il  en  faut  convenir,  avec 
le  caractère  de  YAsirée^  et  fait  à  d'Drfë  une  auréole  bien  assortie  à 
son  génie  (1). 

On  a  souvent  observé  que,  lorsque  les  races  sont  près  de  s'é- 
teindre, elles  réunirent  sur  un  rejeton  élu  toutes  les  qualités 
éparses  dans  de  longues  générations,  comme  si,  sentant  s'approcher 
la  mort,  elles  faisaient  eBon  pour  lui  échiq)per  en  s'assurant  l'im- 
mortalité par  un  dernier  héritier,  ou  comme  si ,  avant  de  quitter  la 
terre,  elles  voulaient  par  une  noble  coquetterie  laisser  d'elles  une 
image  qui  les  fit  admirer,*  regretter  et  envier.  Cet  eflbrt  suprême 
semble  leur  coûter  tout  ce  qui  leur  reste  des  forces  que  la  nature 
avait  mises  originairement  à  leur  disposition ,  car,  aussitôt  après 
la  production  de  cet  élixir  condensé  d'elles-mêmes,  on  les  voit  s'é- 
tioler, languir  et  disparaître  du  soir  au  matin,  c'est-à-dire  en  une  ou 
deux  générations.  Les  d'Orfé  présentent  un  exemple  remarquable 
de  cette  loi  obscure.  Le  déclin  commence  pour  eux  inomédiaten^nt 
après  l'apparition  de  l'individualité  la  plus  brillante  qu'ils  aient 
produite;  que  dis-je  commence?  la  mort  est  ici  déjà,  du  vivant  même 
d'Honoré,  en  la  personne  d'Anne,  son  frère  aîné,  et  le  représentant 
de  la  maison.  Si  nous  devons  tenir  Honoré  pour  le  miroir  le  plus 


(i)  Antoine  de  La  Mare,  Généalogie  de  la  maison  (TUrfé. 


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IMPRESSIONS   DE  VOYAGE   ET  d'aRT.  299 

fidèle  des  qualités  de  sa  famille,  nous  découvrirons  assez  aisément 
ies  raisons  de  ce  déclin,  car  son  génie^  plus  lumineux  que  plein,  plus 
fin  et  pénétrant  que  fort,  nous  dira  que  la  race  était  faite  pour  s'user 
vite,  manquant  un  peu  de  cette  aninudûi  qui  seule  assure  la  durée. 
Ce  raflSnement,  cette  délicatesse,  ce  triage  exquis  entre  les  sen- 
timens  humûns,  accuseront  chez  les  asc^dans  d'Honoré  une  pré- 
dominance de  l'élément  nerveux  et  seosidf  sur  l'élément  musculeux 
et  énergique.  Et  de  fait  les  d'Drfé,  au  moins  depuis  l'époque  oii  on 
peut  facilement  suivre  leurs  actions,  se 'présentent  avec  quelque 
chose  de  très  imi^natif  et  de  très  bizarre. 

Pierre  II  n'éleva  peut-être  û  haut  la  fortune  de  sa  maison  que 
par  les  audaces  d'un  esprit  aventureux  à  l'excès,  car  nous  voyons 
qu'il  fut  capable  des  coups  de  tête  les  plus  téméraires  et  des  im- 
prudences les  plus  romanesques,  jusqu'à  être  c^iigé  de  sortir  plu- 
sieurs fois  du  royaume,  et  cela  lorsque  rira  ne  l'y  obligeait,  dans  le 
plein  milieu  de  sa  faveur  et  dans  l'âge  le  plus  avancé.  11  est  vrai 
qu'il  semble  avoir  été  aussi  leste  et  souple  que  téméraire,  aussi 
adroit  qu'aventureux,  et  il  se  tira  de  tous  ses  mauvais  pas  avec 
bonheur.  Jeune,  il  se  jeta  tète  baissée  dans  la  ligue  du  Bien  publie- 
Nous  avons  dit  comment  il  n'y  gagna  qu'honneurs  et  profits,  ayant 
été  comblé  par  tous  les  princes  tour  à  toiu*.  Plus  tard,  ne  se  fiant 
pas  trop  au  pardon  de  Lcmis  H,  prudent  au  moins  peut-être  en 
cela,  il  s'en  alla  combattre  les  Turcs,  et  revint  chevalier  du  Saint- 
Sépulcre.  Longtemps  après,  lorsc[ue  la  maturité  aurait  dû  le  calmer, 
nous  le  voyons  sous  Louis  XII  enlever  de  vive  force  des  prisons  de 
l'état  un  de  ses  amis  condamné  à  la  peine  capitale,  lui  l'un  des 
grands-oîTiciers  de  la  couronne,  et,  tombé  dans  la  disgrâce  du  roi, 
s'en  aller  mettre  sa  vaillance  au  service  du  roi  d'Espagne.  Les 
d'Crfé  possédèrent  à  peu  près  tous  ce  môme  courage  romanesque; 
un  des  neveux  de  Pierre,  Oroze,  compagnon  de  Bayard,  est  resté 
célèbre  par  ira  combat,  digne  des  poèmes  de  chevalerie,  qu'il  soutint 
contre  don  Alonze  de  Soto  Mayor  et  treize  Espagnols.  Ce  courage  qui 
ne  doute  de  rien  s'accorde  assez  bien  d'ordinaire  avec  un  excès  de 
généreuse  confiance  et  de  croyance  naïve  en  Thonnôteté  d* autrui; 
ce  noble  défaut  ne  fut  pas  étranger  au  caractère  des  d'Urfé,  et 
maintes  fois  ils  en  furent  victimes.  Le  grand-père  de  Pierre  II  fut 
assassiné  par  les  domestiques  de  sa  confiance,  un  autre  d'Crfé  fut 
assassiné  par  un  capitaine  dont  il  avait  fait  la  fortune.  En  ces 
temps  de  guerres  religieuses,  ils  restèrent  catholiques  zélés,  mais 
ils  eurent  une  piété  Imaginative;  le  château  de  La  Bâtie  nous  mon* 
trera  combien  Claude  d'Urfé  porta  dans  la  sienne  de  complication 
et  de  bizarrerie.  A  tous  ces  signes,  on  reconnaît  dans  cette  race  la 
présence  d'un  élément  romanesque  considérable;  il  n'y  aurait  donc 


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300  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

rien  d'étonnant  à  ce  que  l'imagination  eût  accompli  ici  son  rôle 
ordinaire,  qui  est  d'exaker  les  forces  de  la  vie  et  d'en  sécher  peu 
à  peu  la  source.  Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'on  voit  tout  à  coup 
s'abattre  comme  deux  fléaux  destructeurs  sur  cette  famille  l'im- 
puissance charnelle  et  la  dévotion.  Le  mariage  d'Anne  d'Urfé, 
frère  d'Honoré,  avec  sa  parente  la  belle  Diane  de  Ghâteaumonmd, 
fut  un  des  scandales  mondains  de  la  fin  du  xvi""  siècle.  La  dame, 
qui  paraît  avoir  été  d'un  caractère  aussi  peu  endurant  que  bi- 
zarre, obtint  divorce  en  cour  de  Rome  pour  cause  d'impuissance  et 
de  froideur  naturelle  de  son  mari,  et  Anne  entra  dans  les  ordres. 
Son  frère  Honoré,  qui  était  depuis  longtemps  amoureux  de  sa  belle- 
sœur,  l'épousa  avec  dispense  du  pape;  mais,  pas  plus  que  son  aîné, 
il  ne  trouva  le  bonheur  dans  ce  mariage,  et,  rebuté  d'une  couche 
que  sa  femme  transformait  en  chenil  (parmi  d'autres  excentricités, 
elle  aimait  à  s'entourer  de  lévriers  qui  ne  la  quittaient  même  pas 
au  lit],  il  se  sépara  d'elle  au  bout  de  quelques  années  et  mourut 
sans  postérité.  Un  troisième  frère,  Antoine,  évoque  de  Saint-Flour, 
fut  tué  les  armes  à  la  main  pendant  les  guerres  de  la  ligue.  Le  titre 
héréditaire  des  d'Urfé  passa  à  un  quatrième  frère,  Jacques  (1),  et  ce 
seigneur,  qui  vécut  plus  que  centenaire,  eut  le  temps  de  voir  s'é- 
teindre sa  famille  après  l'avoir  vue  refleurir  comme  par  miracle,  car 
le  phénomène  des  flambeaux  dont  la  flamme  ne  monte  jamais  plus 
haut  que  lorsqu'elle  est  près  de  s'éteindre  se  présente  maintes  fois 
à  ces  fins  de  races,  et  la  nature  semble  aimer  à  masquer  d'une  fer- 
tilité trompeuse  une  imminente  stérilité.  Son  fils  Emmanuel  eut  six 
garçons,  un  seul  se  trouva  propre  au  mariage,  et  il  mourut  sans 
enfans;  les  autres  entrèrent  dans  les  ordres,  où  ils  furent  tous  re- 
marquables par  leur  piété  fervente.  L'alné,  Louis,  mourut  évêquede 
Limoges ,  où  il  laissa  un  souvenir  de  vertus  dont  il  subsistait  encore 
une  ombre  légère  à  l'époque  où  celui  qui  écrit  ces  lignes  était  en- 
fant. Ainsi  cette  famille  disparut  en  bloc  et  d'un  seul  coup,  au  mo- 
ment même  où  l'on  pouvait  croire  à  une  longue  perpétuation,  avant 
la  fin  du  xvii*  siècle.  Une  des  sœurs  fit  passer  par  mariage  les  titres 
des  d'Urfé  dans  une  branche  des  Larochefoucauld,  et  c'est  ainsi 
qu'on  voit  ce  nom  figurer  encore  quelquefois  dans  notre  histoire  du 
xviii»  siècle  jusqu'à  la  révolution  française. 

A  son  premier  voyage  à  Paris,  Casanova,  continuant  les  débuts 
de  cette  carrière  d'incomparable  aventurier  qu'il  avait  si  adroite- 
ment commencée  à  Venise  en  disant  longtemps  la  bonne  aventure 
au  sénateur  Bragadini  par  le  moyen  des  chiffres  disposés  en  pyra- 

(1)  Jacques  était  le  second  des  frères  par  ordre  de  primogéniture,  et  Hoooré  ii*était 
que  le  cinquième. 


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I3IPRESSION8  DE  VOYAGE   ET  d'aRT.  301 

mides,  et  qu'il  devait  terminer  si  heureusement  comme  bibliothé- 
caire du  duc  de  Waldstein ,  fit  rencontre  d'une  certaine  marquise 
d'Drfé,  grande  enthousiaste  de  sciences  occultes,  et  s'associa  avec 
elle  pour  fabriquer  des  hotnunculi  ;  il  nous  a  raconté  avec  sa  naï- 
veté d'Italien  sans  verg(^ne  combien  cette  fabrication  lui  fut  utile, 
et  à  quel  point  eRe  fut  ruineuse  pour  son  associée.  On  voit  encore  un 
d'Urfé  prendre  part  à  la  guerre  d'Amérique,  pluis  se  lancer  à  corps 
perdu  dans  la  révolution,  et  finir  par  s'empoisonner  en  prison 
comme  son  ami  Gondorcet;  mais  l'un  et  l'autre  n'eurent  des  d'Urfé 
que  les  titres.  La  marquise  de  Casanova,  de  son  nom  de  famille 
Jeanne  Camus  de  Pontcarré,  eut  pour  mari  un  Larochefoucauld,  et 
son  petit-fils,  ce  révolutionnaire  même  que  nous  venons  de  citer  à 
sa  suite,  s'appelait  Du  Chastellet.  Lorsque  la  révolution  française 
voulut  mettre  sous  le  séquestre  les  biens  de  ce  dernier  héritier,  il 
se  trouva  qu'il  n'en  restait  à  peu  près  rien.  En  moins  d'un  siècle, 
tout  avait  disparu  de  cette  famille,  qui  avait  été  si  puissante  et  si 
riche,  corps,  titres  et  biens.  Voilà  les  tours  de  roue  de  la  fortune 
dans  un  monde  où  tout  prend  fin,  ayant  pris  commencement,  mo- 
ralité vieille  comme  le  monde ,  mais  qui  ne  laisse  pas  que  de  nous 
rendre  rêveurs  chaque  fois  que  nous  sommes  témoins  de  quelqu'une 
de  ces  évolutions  de  la  destinée,  c'est-à-dire  à  peu  près  tous  les 
jours. 

II.    —    LE    CHATEAU    DE    LA    BATIE. 

Lorsque  Claude  d'Urfé  revint  d'Italie  en  1548  pour  être  gouver- 
neur des  enfans  de  France,  il  en  rapporta  deux  enthousiasmes,  l'en- 
thousiasme païen  des  arts  de  la  renaissance  et  l'enthousiasme  mys- 
tique des  doctrines  eucharistiques  de  ce  concile  de  Trente  auprès 
duquel  il  avait  représenté  notre  monarchie;  le  château  de  La  Bâtie, 
propriété  héréditaire  de  sa  famille,  reconstruit  par  ses  soins  sous 
cette  double  inspiration ,  garde  de  l'un  et  de  l'autre  de  ces  senti- 
mens  un  souvenir  précieux  et  durable. 

Ce  n'est  pas  ici  qu'il  faut  chercher  le  berceau  féodal  des  d'Urfé  (1); 
le  château  de  La  Bâtie  n'est  pas  un  manoir,  c'est  une  maison  de 
plaisance ,  et  il  eut  toujours  ce  caractère,  môme  avant  qu'il  eût  été 
reconstruit  dans  le  goût  italien  par  Claude.  Situé  en  plaine,  il  a  l'air 
comme  perdu  dans  l'intérieur  des  terres,  bien  qu'il  ne  soit  qu'à 
quelques  pas  d'un  gros  village  gaîment  étage  sur  une  pente  assez 
rapide.  A  l'époque  de  sa  splendeur,  alors  qu'il  était  protégé  contre 

(1)  Ce  berceau  féodal  était  le  chftteau  d'Urfé,  près  de  Saint-Jost  en  Chevalet,  dont 
les  ruinea  sont  célèbres. 


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302  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

TiDâiscrAion  des  regards  par  des  bois  de  haute  futaie  non  encore 
entamés  par  la  hache,  alors  que  Tenclos,  ôolé  par  le  Lignon,  qui 
lui  sert  de  ceinture  et  de  frontière,  était  planté  de  beaux  jar- 
dins peuplés  de  statues  de  marbre,  ^  que  dans  le  yoisinage  le  cou- 
vent de  cordeliers  construit  par  Pierre  d'Orfé  et  Catherine  de  PoS- 
gnac,  sa  femme,  s'élevait  encore  avec  ses  mausolées  de  marbre,  ce 
dut  être  nne  résidence  délicieuse.  Ce  nid  seigneurial,  caché  entre 
ses  remparts  de  verdure,  était  fait  à  souhait  pour  l'incubation  des 
rêveries  nobles,  car  tout  ce  qui  peut  les  fomenter  et  les  entretenir 
était  ici  réuni  :  douceur  de  la  solitude,  magnificence  des  arts ,  voi- 
anage  protecteur  de  la  religion,  austères  enseignemens  des  tom- 
beaux, il  n'y  manquait  rien  en  Térité,  si  ce  n'est  un  air  un  peu 
moins  humide  et  nK)ins  apte  à  donner  la  fièvre  à  ceux  qui  le  respi- 
rent; mais  quoi!  il  faut  bien  que  l'once  d'amertume  se  retrouve  en 
toute  livre  de  parfums.  Aujourd'hui  le  couvent  de  Pierre  H  a  disparu 
avec  les  tombeaux  cpi'il  renfermait,  ces  beaux  jardins  ont  été  effa- 
cés, et  cependant  c'est  un  lien  qui  parle  moins  de  ruine  et  de  mort 
que  de  délaissement  et  d'oubli.  Le  génie  des  rêveries  l'habite  tou- 
jours ,  mais  ces  rêveries  sont  celles  de  la  mélancolie  et  de  l'ab- 
sence, non  plus  celles  de  l'étude  et  de  la  méditation.  En  quel- 
ques instans,  on  est  enveloppé  de  ces  douceurs  qui  émanent  de 
la  vieillesse  des  choses,  de  ces  exquises  émotions  que  le  passé  est 
habile  à  faire  naître  lorsqu'il  est  encore  tout  près  de  nous  ;  c'est  le 
sentiment  délicieusement  triste  que  notre  contemporain  Hébert  a 
exprimé  avec  tant  de  délicatesse  dans  le  tableau  qu'il  a  composé 
avec  ce  banc  de  pierre  désert  envahi  par  les  plantes  grimpantes  où 
naguère  venait  s'asseoir  un  couple  d'amans.  «  Il  n'y  a  personne  au 
logis  depuis  un  certain  temps  déjà,  »  semble  vous  dire  à  votre  arrivée 
le  sphinx  qui  garde  la  rampe  de  la  cour  d'honneur.  Ce  n'est  pas  non 
plus  le  sentiment  de  la  dévastation  et  de  la  mort,  c'est  celui  du  dé- 
laissOTQent  qui  vous  saisit  lorsqu'une  fois  monté,  vous  vous  trouvez 
engagé  dans  cette  suite  d'appartemens  démeublés,  dépenaillés,  que 
décorent  encore  quelques  restes  de  splendeurs  :  ici  une  porte  adorar- 
blement  ornée  d'arabesques  de  la  renaissance  et  de  figurines  ita- 
liennes, là  un  plafond  à  cessons,  ailleurs  une  cheminée  surmontée 
de  sculptures;  vous  ne  seriez  point  trop  étonné  si,  ouvrant  une  der- 
nière porte,  vous  découvriez  dans  la  chambre  la  plus  reculée  quelque 
vieux  Caleb  Balderstone  incliné  devant  deux  tisons  à  demi  éteints,  et 
ruminant  dans  sa  solitude  les  souvenirs  confus  d'un  passé  lointain. 
Derrière  le  château,  le  fossé  creusé  au  pied  de  la  façade  opposée  à 
celle  de  la  cour  d'honneur  s'est  rempli  de  cette  végétation  cha- 
grine et  au  vert  maussade  qui  s'engendre  des  eaux  croupissantes  et 
des  boues  froides  ;  mais  ces  herbes  sont  venues  lentement,  une  à 


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IMPRESSiOKS   DB  TOYACE   ET  d'aRT.  30i 

une,  cooime  si  le  lemps  leur  avait  manqué  pour  un  plus  complet 
envahissement,  comme  si  dles  s'avançaient  timidement,  incertaines 
de  leur  sécurité.  Âutjrem^it  abondante  et  vigoureuse  est  cette  végé- 
tation quand  elle  se  sent  en  quelque  sorte  sûre  de  la  solitude,  et 
qu'elle  n'a  pas  à  cramdre  le  réveil  d'une  vigilance  assoupie,  ni  le 
retour  d'un  maître  absent.  En  toute  réalité,  ces  lieux  ont  pris  l'image 
de  leur  fortune  actuelle,  ils  portent  la  physionomie  du  délaissement^ 
non  celle  de  l'abandon  sans  retour,  ils  sont  sans  protecteurs,  non 
sans  maîtres.  Hier  ils  appartenaient  à  M.  le  duc  de  Cadore,  aujour- 
d'hui à  un  riche  banquier  de  Saint-ÉtiennOt  M.  Yerdelin,  et  ils 
semblent  toujours  espérer  qu'une  bienveillance  éclairée  saura  re- 
connaître leur  beauté  sous  l'étiolement  qui  l'efliace,  et  les  relèvera 
de  la  consomption  qui  lentement  les  mine. 

Ces  lieux  sont  faits  à  l'image  de  leur  fortune  actuelle,  dis-je,  et 
j'ajouterai  qu'ils  sont  le  symbole  parlant  de  la  fortune  qu'a  subie  la 
renommée  du  plus  illustre  de  ceux  qui  habitèrent  cette  noble  de- 
meure. Comme  eux,  l'auteur  de  Y  Adirée  souffre  de  l'indiilérence,  et 
sa  célébrité,  autrefois  si  grande,  s'étiole  dans  la  solitude  des  biblio- 
thèques. Son  génie  conserve  encore  une  demi-existence,  son  œuvre, 
qui  enchanta  tant  de  générations  de  grands  et  beaux  esprits,  a  pro- 
longé encore  jusqu'à  nous  les  dernières  clartés  de  son  crépuscule;  de 
même  que  ce  château  de  La  Bâtie  n'est  pas  encore  tombé  à  l'état  de 
monument  historique  pur  et  simple.  Honoré  d'Urfé  est  encore  mieux 
qu'un  nom  à  placer  à  sa  date  dans  la  nomenclature  d'une  histoire 
littéraire,  ou  à  însarire  à  son  numéro  d'ordre  dans  im  dictionnaire 
biographique;  mais  rares  sont  aujourd'hui  les  curieux  qui  hasardent 
une  excursion  au  travers  de  ses  pages,  abondantes.  Le  temps  man- 
que, le  siècle  a  d'auU-es  soucis  que  ceux  de  la  délicatesse  des  senti- 
mens,  et  ce  beau  miroir  d'amour  et  d'honnêteté,  où  si  peu  ont  la 
fantaksie  de  venir  se  regarder,  se  ternit  dans  l'ombre.  Pendant  que 
j*étais  à  La  Bâtie,  j'ai  vu  poser  les  premières  assises  d'une  féculerie 
que  le  propriétaire  actuel  se  propose  d'établir  en  ces  lieux,  et  dé- 
charger dans  les  caves  placées  sous  la  merveilleuse  chapelle  du  châ- 
teau les  provisions  de  pommes  de  terre  destinées  à  alimenter  ladite 
féculerie.  Le  hasard  a  vraiment  des  traits  de  génie  que  tout  l'écrit 
du  monde  ne  rencontrerait  pas;  cette  féculerie,  qui  s'élève  contre 
la  demeure  du  pèsre  de  YAstrée  comme  une  ironie  agressive  et  peu 
voilée,  n'est-ce  pas  toute  notre  époque  en  miniature?  Certainensent 
on  n*a  pas  eu  l'intention  de  faire  une  épigramme,  mais  on  l'aurait 
cherchée  qu'on  n'aurait  pu  la  faire  meilleure,  et  j'ajouterai  plus  dé- 
licate et  plus  gracieuse.  N'est-ce  pas  comme  si  le  génie  du  présent 
voulait  dire  su  génie  de  ces  lieux  :  «  Voilà  l'c^jet  de  nos  modernes 
préocci^asions,  nous  sommes  obligés  de  tout  utiliser,  et  c'est  pour- 


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301  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quoi  nous  nous  voyons  contraints  d'établir  une  vile  usine  à  vos 
côtés;  mais  nous  savons  quel  respect  vous  est  dû,  et  nous  avons 
eu  soin  que  notre  fabrication  ne  fût  pas  sans  quelque  analogie  avec 
vos  goûts  et  vos  préférences.  Oh  I  certes  nous  n'aurions  pas  osé 
établir  ici  de  grossières  ou  puantes  manufactures,  mais  une  féculme 
n'a  rien  qui  puisse  vous  choquer,  d  Courtoise  attention  I  les  pro- 
duits du  génie  d'Honoré  dTrfé  ne  sont  pas  en  effet  sans  rapports 
avec  ce  genre  de  produits  matériels.  S'il  est  vrai  que  les  livres  nour- 
rissent le  corps,  et  s'ils  peuvent  être  comparés,  selon  leur  nature, 
aux  divers  alimens,  qu'est-ce  que  les  pages  de  VAstrée  sinon  de 
succulentes  et  substantielles  fécules  morales  admirablement  propres 
à  réconforter  l'esprit  sans  le  charger  et  l'alourdir? 

Nous  nous  arrêterons  peu  au  château  lui-même.  Dans  son  état 
actuel,  il  se  compose  du  corps  de  logis  principal  flanqué  de  deux 
longues  ailes;  c'est  assez  dire  qu'il  est  à  peu  près  intact,  sinon 
comme  habitation,  au  moins  comme  édifice.  L'intérieur  n'existe 
plus ,  mais  l'architecture  extérieure  reste  dans  toute  son  originalité 
première,  et  n'a  subi  ni  dégradations  considérables  ni  stupides  recon- 
structions. Plusieurs  des  dispositions  rappellent  celles  des  palsâs  ita- 
liens, et  sont  dues  en  effet  à  l'admiration  de  Claude  d'Urfé  pour  les 
magnificences  de  cette  contrée.  Ainsi,  en  place  d'escalier,  on  monte 
de  la  cour  au  premier  étage  du  château  par  une  rampe  d'une  incli- 
naison si  bien  ménagée  pour  les  facilités  de  l'ascension  que  les  car- 
rosses la  gravissaient  autrefois.  Cette  rampe  aboutit  à  une  galerie 
ouverte  et  spacieuse,  du  genre*  de  celles  qu'on  appelle  en  Italie 
loggie^  qui  traverse  dans*  toute  son  étendue  une  des  ailes  du  châ- 
teau. L'aile  opposée,  qui  est  réservée  tout  entière  aux  dépendances 
et  services,  est  percée  à  une  hauteur  assez  considérable  du  sol 
de  petites  ouvertures  cintrées,  étroites  et  gracieuses,  auxquelles 
on  arrive  par  de  petits  escaliers  de  pierre,  hauts  et  raides,  ayant 
juste  la  largeur  de  ces  ouvertures.  Elles  offrent  accès  à  un  cellier 
ou  office  admirablement  éclairé  et  voûté  qui  donne  la  sensation  de 
la  grande  salle  d'honneur  d'un  palais  souterram;  c'était  en  effet  au- 
trefois la  salle  des  gardes.  C'est  tout,  et  notre  description  se  trouve- 
rait complète  avec  ces  quelques  lignes ,  si  par  heureuse  fortune  la 
dévastation  n'avait  pas  épargné  deux  des  parties  de  ce  château,  les 
plus  petites,  mais  les  plus  curieuses,  la  chapelle  et  la  salle  des 
bains,  qui  sont  au  nombre  des  raretés  de  la  France,  et  consti- 
tuent une  page  encore  toute  vivante  de  notre  histoire  morale  au 
XVI*  siècle. 

Il  est  assez  malaisé  de  faire  comprendre  la  subtilité  compliquée 
des  pensées  qui  semblent  avoir  présidé  à  la  disposition  de  cette 
partie  du  château;  essayons  cependant.  La  première  chose  qui 


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LMPRESSIONS   DE   VOYAGE   ET  d'aRT.  305 

frappe,  c'est  que  la  place  de  cette  chapelle  est  des  plus  singulières. 
Elle  forme  une  des  extrémités  du  torps  de  logis  principal,  et  se 
trouve  immédiatement  contiguê  à  la  salle  des  bains,  de  telle  sorte 
que,  pour  y  entrer  et  en  sortir,  il  faut  traverser  cette  dernière 
pièce.  Il  est  bien  vrai  qu'au  beau  temps  des  d'Drfé  cette  cha- 
pelle s'ouvrait  sur  la  cour,  la  place  n'en  reste"  pas  moins  fort  bi- 
zarre, et  cette  bizarrerie  ressort  encore  davantage  par  le  contraste 
des  décorations  des  deux  pièces.  Jamais  les  deux  esprits  qui,  d'a- 
bord mêlés  et  amis,  puis  séparés  et  ennemis,  composent  toute  l'his- 
toire morale  du  xvV  siècle,  la  renaissance  païenne  et  le  christia- 
nisme théologique  et  disputeur,  ne  se  sont  trouvés  plus  étroitement 
en  contact.  Cette  salle  des  bains  est  charmante;  disposée  en  forme 
de  grotte,  le  pavé,  les  parois,  la  voûte,  sont  composés  d'une  mar- 
queterie de  petits  cailloux  et  de  fins  graviers  arrangés  avec  une 
négligence  apparente;  contre  la  muraille  principale,  cette  grotte  se 
creuse  en  forme  de  niche,  et  aux  côtés  de  cette  niche  des  figures  de 
naïades  et  de  tritons  formés  de  ces  mômes  petits  cailloux  sortent 
de  leur  gaine  de  terre  comme  les  divinités  protectrices  du  lieu.  Cela 
est  d'une  coquetterie  et  d'une  élégance  rustiques  qui  font  penser 
à  ces  antres  sacrés  où  les  bergers  de  Dapknis  et  Chloé  allaient, 
dans  les  derniers  jours  du  paganisme,  faire  leurs  dévotions  aux 
nymphes  locales  ou  appeler  sur  leurs  amours  la  protection  du  dieu 
Pan.  Quatre  grandes  statues  de  marbre  représentant  les  quatre  sai- 
sons ajoutaient  autrefois  la  richesse  du  grand  art  à  la  simplicité 
recherchée  de  cette  décoration;  de  ces  statues,  il  ne  reste  que  celle 
de  l'Automne,  représenté  sous  la  forme  d'un  homme  d'âge  mûr,  de 
corps  maigre  et  musculeux,  assis  dans  une  attitude  fiëre  et  presque 
agressive,  foulant  d'un  pied  dédaigneux  les  fruits  qui  s'échappent 
de  sa  corne  d'abondance.  Cette  statue,  par  parenthèse,  se  présente 
avec  un  caractère  quelque  peu  énigmatique;  est-elle  bien  réellement 
du  XVI*  siècle?  Il  y  a  quelque  quarante  ans,  un  archéologue  de  la 
localité  crut  devoir  l'attribuer  à  Coysevox;  on  lui  fit  remarquer  avec 
une  justesse  apparente  qu'elle  avait  été  décrite  du  temps  même 
d'Anne  d'Drfé  par  le  franciscain  Fodéré  dans  la  relation  historique 
qu'il  a  donnée  des  couvens  de  son  ordre.  Toutefois  cette  raison  ne 
me  semble  pas  sans  réplique,  et  l'erreur  de  cet  archéologue  me  pa- 
rait fon  excusable,  car  cette  statue  porte  tous  les  caractères  de  l'art 
français  de  la  fin  du  xvu*.  siècle.  Rien  ne  prouve  que  cette  statue 
soit  la  même  que  celle  qui  existait  du  temps  d'Anne  d'Drfé,  car  dans 
l'espace  d*un  siècle  il  peut  arriver  bien  des  aventures  même  à  des 
effigies  immobiles.  Nous  savons  par  exemple  que,  lorsqu'il  était  en- 
fant, Louis,  dernier  des  d'Drfé  par  droit  d'aînesse  et  mort  évêque  de 
Limoges,  avait  été  pris  d'une  dévotion  tellement  ardente  que,  nou- 

TOMB  nu  —  1874.  %  20 

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306  BETUB  DES  ]»SUX  MONCOBS. 

veau  Polyeucte,  il  s'en  ailaît  traitant  comme  des  idoles  les  statues 
du  château  et  des  jardins.  Qui  nous  dit  que  cette  statue  de  TAntomne 
n'a  pas  été  faite  en  remplacement  d'une  plus  ancienne  qui  aurait  été 
victime  du  zèle  de  Louis  d'Urfè  ou  de  quelque  autre  accident?  Enfin 
n'oublions  pas  dans  cette  décoration,  d'un  caractère  emblématique, 
la  grille  de  la  fenêtre,  ouvrage  d'un  travail  exquis  qui  figure  les  frais 
et  sobres  aspects  d'une  jeune  vigne  au  printemps,  avec  tes  tendres 
pousises,  ses  vrilles  fantasques  et  ses  feuilles  naissantes. 

Avant  même  de  franchir  le  seuil  de  la  diapelle,  nous  pouv(»is 
assez  bien  commencer  à  comprendre  dans  cette  salle  des  bains  la 
philosophie  morale  qui  fut  particulière  à  Claude  dIJrfé.  L'homme  est 
composé  de  deux  substance,  un  corps  et  une  âme,  dont  chacune  re*- 
quiert  ses  médecins  et  son  hygiène  propre.  La  nature  est  le  médecin 
du  corps,  Dieu  est  le  médecin  de  Pâme;  le  moyen  d'hygiène  du 
corps  est  le  bain,  le  moyen  d'hygiène  de  l'âme  est  lai  prière  et  le  sa* 
crifice.  Toilà  pourquoi  la  salle  des  bains  est  contiguô  à  la  chapelle, 
c'est  qu'elle  est  le  lieu  de  purification  du  corp*,  comme  la  chapdle 
est  le  lieu  de  purification  de  l'âme.  La  salle  des  bains  est  le  vrai 
vestibule  de  la  chapelle,  que  dis^e?  c'est  aussi  une  chapelle,  quoi- 
que d'un  ordre  inférieur,  car  nul  ne  saurait  porter  à  Dieu  une  âme 
digne  de  lui ,  si  cette  âme  est  la  prisonmère  lianguissonte  d'un  ca- 
chot souillé  au  lieu  d'être  la  radieuse  habitante  d'un  joyeux  logisj. 
Le  respect  que  la  morale  nous  enjoint  d'avoir  pour  notre  corps  c<m- 
stitue  xm  véritable  culte  ;  aussi,  bien  que  nou9  ne  soyons  plus  paîeim, 
devons-nous  honorer  la  bonne  nature  dont  les  forces  réparatrices 
effacent  lés  souillures  matérielles  du  pédré  et  expulsent  les  germes 
ennemis  qui  pourraient  altérer  la  vigueur  native  de  notre  âme.  Ce 
n'est  donc  pas  par  fantaisie  que  cette  salle  présente  l'aspect  d'un 
petit  sanctuaire  païen  ;  on  a  voulu  qu'elle  eût  ce  caiaetère.  Voyei 
plutôt  :  est-ce  que  la  décoration  de  cette  salle  ne  raconte  pas  les  mi- 
racles permanens  par  lesquels  la  nature  entre^nt  en  noa  corps  la 
santé?  Que  veulent  dire  ces  deux  allégories  en  rocaille  représentant, 
l'une  un  jeune  arbrisseau  qui  se  transforme  en  homme,  Tautre  un 
vieillard  qui  se  retient  à  la  terre  par  de  rcAustes  racines,  sinon  que 
rhygiène,  qui  fait  épanouir  la  jeunesse  avec  un  luxe  de  beauté  et 
une  splendeur  de  pureté  qu'elle  ne  connaîtrait  pas  sans  ce  respect 
de  la  nature,  prolonge  les  jours  du  vieillard  et  le  conserve  à  la  terre 
bien  après  le  terme  ordinaire  de  la  vie?  Et  ces  statues  des  sasons, 
qui  marquaient  allégoriquement  les  quatre  périodes  de  la  vie  de 
l'homme,  que  voulaient-elles  dire,  sinon  que  la  nature  accompagne 
l'homme  à  travers  toutes  les  étiçes  de  son  pèlerinage,  et  que  c'est 
elle  qui  lui  fournit  également  des  attraits  pour  le  plaisir,  des  forces 
pour  l'activité  et  des  langueurs  pour  le  repos?  Et  les  grilles  char- 


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IMPRESSICWfS  DE  VOTACE  ET  d'aRT.  807 

mantes  qui  représentent  les  jeunes  pousses  de  la  vigne,  à  quoi  font- 
elles  allusion,  sinon  au  mirade  de  réviyification  que  le  vin  tccom^ 
plit  en  nous,  miracle  que  la  théologie  paenne  exprima  en  faisant 
de  Bacchus  un  symbole  de  résurrection? 

Nous  avons  dit  oomment  le  corps  se  purifie  et  s'entretient,  voyons 
maintenant  comment  Fàme  se  blanchit  et  se  nourrit.  La  chapelle 
est  une  glorificatitm  sous  vingt  formes  différentes  de  la  doctrine  de 
la  transsubstantiation  formulée  par  le  concile  de  Trente^  et  une  glo- 
rification presque  matérielle  à  force  d'être  précise,  à  force  de  vou- 
loir démontrer,  de  faire  toucher  la  réalité  du  mystère,  ùa  voit  que 
Claude  d'Drfé  n'avait  pas  perdu  son  temps  au  Concile,  et  qu'il  avait 
suivi  ses  discussions  en  auditeur  recuallû  Gomme  le  corps  se  nomf^ 
rit  de  la  substance  de  la  nature,  l'âme  se  nourrit  de  la  substance 
de  Dieu,  et  c'est  là  ce  que  dit  l'inscription  htine  quelque  peu  Ih^ 
xarre  qui  se  déroule  autour  de  la  chapelle  :  Uajorem  hue  dilec- 
Hone  nemo  habet  amoris  enim  impetus  enascens  dédit  90cium  conr- 
i^esci  igitwr  o  Chrtste  gloria  regjians  in  prcsmium  tibi  fume  mensam 
hoc sacrifidum  vivenies ac mortmens  in  cBdiliummoriem  in  P.,  in- 
scription qui  doit  se  tr)Euluire  i»*obablement  ainsi  :  a  nul  ne  possède 
une  volupté  plus  grande  que  cell&-là,  car  l'élan  de  l'amour  à  sa  nais- 
sance nous  donna  par  elle  xm  compagnon  à  absoriier  en  nous;  c'est 
pourquoi,  ô  Qirist  régnant  dans  la  gloire,  tes  vivans  et  les  morts 
t'ont  com^acré  en  offrande  cette  table  et  ce  sacrifice,  le  vivant  dans 
la  chi^elle,  le  mourant  au  sein  de  la  paix.  »  Par  cette  nutrition  de 
l'âme,  il  faut  entendre  non  pas  un  symbole  théolpgique  exprimant  les 
rapports  du  créateur  et  de  la  créature,  mais  une  réalité  qui,  d'ori- 
gine métaphysique  oonnne  l'âme  même,  a  passé,  comme  elle  aussi, 
dans  la  nature,  un  fait  décrété  à  la  naissance  des  choses  par  le 
premier  mouvement  de  l'amour  créateur,  et  qui  a  reçu  son  accom- 
plissement dans  le  temps  par  le  plus  auguste  des  sacrifices  dont  le 
sacrement  de  l'eucharistie  est  non -seulement  la  commémoration 
pieuse,  mais  ie  renouvellement  incessant.  La  décoration  entière  de 
-cette  chapdle,  peintures,  sculptures,  marqueteries,  raconte  le  déve- 
loppement de  ce  fait  à  travers  le  temps,  comment  il  a  été  i»:édit  et 
figuré  par  llrisrtoire  de  l'ancienne  loi,  et  enfin  institué  par  la  divine 
victinra  elle-même.  Au-dessus  de  l'autel,  un  superbe  ouvrage  en 
marqueterie  représente  la  cène;  sur  la  face  principale  de  la  table  de 
marbre  de  ce  même  autel,  un  charmant  bas-relief  représente  le 
premier  sacrifice  de  Noé  après  le  déluge.  A  la  voûte  de  la  chapelle, 
voici  la  manne  qui  tombe  en  flocons  épais  sur  les  Israélites  afiàmés; 
à  la  voûte  de  l'oratoire,  séparé  de  la  chapelle  par  une  boiserie 
^sculptée,  voici  Moïse  faisant  jaillir  l'eau  du  rocher,  l'eau  et  la  manne, 
double  symbole  des  deux  espèces  du  sacrement  de  l'eucharistie.  Sur 


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308  REVUE  DES  DEDX  MONDES. 

se  murailles,  des  fresques  de  style  sévère  et  de  bonne  exécution 
rappellent  les  faits  figuratifs  du  grand  mystère  chrétien,  le  sacrifice 
d'Isaac,  Melchisédech  présentant  les  pains  de  propitiation,  le  sacri- 
fice mosaïque  de  l'agneau ,  Samson  déchirant  le  lion  dans  lequel  il 
trouvera  le  lendemain  le  rayon  de  miel  nourrissant,  Élie  nourri  par 
l'ange,  le  repas  pascal.  Avais-je  tort  de  dire  que  cette  chapelle  était 
une  page  encore  toute  vivante  de  l'histoire  du  xvi*  siècle?  La  doc- 
trine eucharistique  est  là  écrite  dans  sa  rigueur  la  plus  littérale. 

A  cette  précision  rigide,  qui  n'a  voulu  laisser  aucune  prise  à 
l'esprit  de  dispute,  aucun  sens  vague  dont  ta  subtilité  de  l'hérésie 
pût  s'emparer,  on  reconnaît  l'acharnement  et  l'ardeur  des  luttes 
théologiques  de  l'époque.  Toutes  les  précautions  ont  été  calculées 
pour  qu'aucune  équivoque  ne  fût  possible  et  que  le  spectateur  ne 
pût  prendre  le  change;  le  mystère  qu'on  adore  et  qui  s'accomplit 
ici,  disent  ces  peintures,  ces  sculptures,  ces  marqueteries,  est  tel 
que  nous  le  représentons,  et  non  pas  tel  que  le  proposent  les  hé- 
rétiques, qui  le  détruisent  sous  le  prétexte  de  le  simplifier.  Ce  n'est 
pas  à  cette  seule  rigidité  littérale  des  doctrines  qu'on  sent  dans 
cette  chapelle  la  préoccupation  de  l'hérésie,  car  ces  réfutations  ima- 
gées ne  sont  pas  toutes  purement  théologiques,  et  dans  plus  d'une 
on  peut  remarquer  une  expression  de  haine  ou  de  menace.  N'est-ce 
pas  ces  sentiinens  qu'il  faut  lire  dans  les  bas-reliefs  sculptés  sur 
les  deux  faces  latérales  de  l'autel,  et  dont  l'un  représente  David 
coupant  la  tête  à  Goliath,  et  l'autre  Pharaon  enseveli  avec  son  ar- 
mée dans  la  Mer-Rouge?  Les  impies  périront  comme  Goliath,  ils 
seront  engloutis  comme  Pharaon,  et  par  le  même  moyen,  la  force 
du  divin  mystère.  Lorsque  David  marcha  contre  Goliath,  ne  portait-il 
pas  avec  lui  pour  ses  frères  la  mesure  de  froment  et  les  dix  pains, 
présent  de  son  père  Isaï?  Ainsi  triompheront  ceux  qui  marchent  au 
combat  avec  les  armes  de  l'eucharistie.  Lorsque  les  Israélites  sor- 
tirent d'Egypte,  n'échappèrent-ils  pas  sous  la  protection  de  la  pâque 
qu'ils  venaient  de  célébrer?  Ainsi  échapperont  au  danger  les  croyans 
qui  porteront  en  eux  le  corps  et  le  sang  du  Christ.  Très  probable- 
ment aussi  la  fresque  qui  représente  Samson  déchirant  le  lion  en- 
veloppe quelque  chose  de  ces  menaces  subtiles  et  voilées.  Samson 
déchira  de  ses  mains  un  lion  qui  s'élançait  pour  le  dévorer,  et  le 
lendemain,  repassant  à  l'endroit  où  il  avait  abandonné  les  lambeaux 
de  la  bête,  il  vit  que  les  abeilles  y  avaient  déposé  un  rayon  de  miel 
succulent.  Ainsi  l'hérésie  s'est  élancée  sur  l'église;  mais  elle  sera 
déchirée  comme  le  lion,  et  lorsqu'on  recherchera  son  corps,  on 
trouvera  dans  ses  entrailles  le  miel  de  l'eucharistie  triomphante. 
C'est  l'âme  du  concile  de  Trente  en  images  non-seulement  dans  ses 
doctrines,  mais  encore  dans  ses  passions. 


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IMPRESSIONS   DE   VOYAGE   ET   D'aRT.  309 

u  L'esprit  humain  est  comme  un  paysan  ivre  à  cheval;  quand  on 
le  redresse  d'un  côté,  il  retombe  de  l'autre,  »  disait  I^uther,  l'auteur 
premier  de  ces  longues  disputes  ;  la  chapelle  de  La  Bâtie  en  est  une 
preuve  assez  singulière.  On  ne  peut  s'empêcher  de  remarquer  qu'à 
force  d'être  précisé,  le  mystère  finit  par  perdre  tout  caractère  mys- 
tique, surnaturel  et  miraculeux,  et  par  se  matérialiser,  pour  ainsi 
dire.  D'autre  part,  l'insistance  extrême  avec  laquelle  les  artistes  l'ont 
rattaché  à  l'antique  sacrifice  de  chair  et  de  sang  lui  enlève  son  ca- 
ractère d'éternité  et  le  transforme  en  un  fait  historique  traditionnel 
qui  est  allé  se  développant  et  s'épurant  à  travers  les  âges.  Ajoutez 
un  certain  effet  très  positivement  matériel  qui  est  produit  par  la 
multiplicité  des  images  de  substances  propres  à  la  nutrition;  il  y  a 
là  tant  de  pains  de  propitiation ,  tant  d'agneaux  pascals ,  tant  de 
rayons  de  miel ,  tant  de  manne  et  d'eau  de  rocher ,  que  l'essor  de 
l'imagination  en  est  cloué  à  la  terre,  et  qu'elle  est  conduite  à  assi- 
miler la  loi  mystérieuse  aux  lois  des  fonctions  les  plus  naturelle- 
ment conservatrices  de  la  vie,  Claude  d'Urfé  cachait-il  par  hasard 
un  rationalisme  d'un  genre  particulier  sous  l'orthodoxie  stricte  dont 
témoigne  cette  chapelle?  Nous  avons  déjà  dit  que  la  contiguïté  de 
la  salle  des  bains  laisse  supposer  qu'il  considérait  la  religion  comme 
l'hygiène  de  l'âme,  opinion  qui  n'a  rien  d'hétérodoxe,  pourvu  qu'elle 
soit  complétée  par  quelque  chose  de  plus  grand.  Autre  remarque 
que  ne  manquera  pas  de  faire  un  visiteur  attentif  et  subtil  :  au  centre 
de  la  voûte  est  dessiné  un  triangle,  et  dans  ce  triangle  sont  in- 
scrites les  lettres  initiales  d'une  devise  à  la  louange  de  Dieu  :  D.  M. 
0.  S.  {Deo  maxime  y  oplimo^  sempitemo).  Est-ce  par  l'effet  d'un 
simple  hasard  que  la  disposition  de  ces  initiales  donne  le  mot  mos^ 
coutume?  Faut-il  croire  que  l'orthodoxie  de  Claude  d'Urfé  reposait 
sur  cette  glorification  de  la  tradition  que  nous  venons  de  signaler? 
Cela  s'accorderait  assez,  il  en  faut  convenir,  avec  cette  insistance  à 
rattacher  le  mystère  à  la  chaîne  des  faits  matériels  et  historiques 
qui  peuvent  en  être  considérés  comme  les  figures.  Je  me  hâte  d'a- 
jouter que  ce  n'est  là  qu'une  conjecture  toute  personnelle,  et  que  je 
ne  la  présente  qu'à  ce  titre,  le  devoir  d'un  observateur  philosophique 
étant  de  ne  rien  taire  de  ce  qu'il  voit  ou  croit  apercevoir.  Tout  ce 
que  j'ai  voulu  par  la  série  de  remarques  qui  précèdent,  c'est,  mon- 
trer combien  il  est  malaisé  à  l'esprit  humain  de  se  tenir  ferme  à  un 
point  donné,  puisque,  au  moment  même  où  le  créateur  de  cette  cha- 
pelle cherche  à  préciser  le  dogme  de  l'eucharistie  avec  une  rigueur 
qui  ne  laisse  aucune  prise  à  l'hérésie,  l'insistance  de  ses  moyens  de 
défense  le  pousse  légèrement  en  dehors  du  cercle  de  sévère  ortho- 
doxie où  il  a  voulu  se  renfermer. 

Cette  orthodoxie  reste  cependant  très  entière  :  la  foi  de  Claude 


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310  BEYUE  BBS  DEUX  UONHES. 

d'Orfé  ne  peut  être  mise  en  soupçon,  maie  «Ue  a  besoin  d'être  ex* 
I^iquée.  De  germes  d'hétérodoxie,  il  n'y  en  a  ici  d'aucune  sortei 
mAme  en  admettant,  comme  ayant  i4»partenu  au  mattre  du  logis,  ces 
deux  opinions,  dont  l'une  est  certaine  et  l'autre  conjecturale,  la  re- 
ligion est  l'hygiène  de  l'&me,  la  coutume  rend  les  choses  sacréesi 
car  ces  deux  optnimis  n'<mt  rien  que  n'admette  le  catholicisme,  où 
cette  hygiène  de  Tàme  a  été  précisément  réglementée  avec  un  soin 
infini,  et  dont  la  tradition  constitue  une  des  bases  leô  plus  ^lides 
et  les  plus  sûres;  seulement  ces  opinions  sont  communes  également 
au  oa1iioliq^D[ie  et  à  la  simple  philosophie  morale*  Une  alliance  dis- 
crèt^e  et  éclairée  entre  la  doctrine  traditionnelle  de  l'église  et  le 
courant  philosophique  de  la  renaissance,  tel  me  parait  avoir  été  le 
secret  de  Claude  d'Orfé;  ce  fut  celui  de  bien  d'autres  illustres  es^ 
prits  du  XTi*  siècle,  même  au  sein  de  l'église.  On  se  figure  souvent 
fort  légèrement  aujourd'hui  que,  dans  ces  lattes  du  xvi®  siècle,  le 
catholicisme  représentait  l'élément  ennemi  de  la  raison,  c'est  tout 
le  contraire  qui  est  la  vérité.  L'élément  vraiment  mystique,  par 
conséquent  antiralkxialiste,  fut  le  protestantisme  :  c'est  là  ce  que 
Beniirent  i  merveille  tant  d'esprits  éclairés  de  cette  époque,  qui  res- 
tèrent catholiques  précisément  par  philosophie,  comme  notre  sage 
et  prudent  Montaigne.  Je  crois  fort  que  Claude  d'Uif é  fut  du  nombre 
de  ces  écrits;  mais  akirs  demandere^-vous  peut-é^e  pourquoi  cette 
rigidité  thé(dogique  et  cette  animosité  contre  l'hérésie?  Précisément 
parce  que  l'hérésie  se  présentait  comme  le  contraire  de  ses  opinions 
raticimelles.  A  celui  qui  oonsidéi'ait  la  religion  comn^s  l'hygiène  de 
l'âme,  le  protestantisme,  qui  apportait  avec  lui  la  guerre,  par  con- 
séquent la  maladie,  idevait  paraître  le  contraire  même  die  la  reli- 
gtOQ  ;  à  celui  qui  regardait  la  tradition  comme  chose  sao-ée,  le  pro- 
testantisme, qui  l'interrompait  et  la  niaitiappanûssait  nécessairement 
comme  une  profanation^sacrilége. 

Il  n'y  a  pas  que  les  doctrines  du  concile  de  Trente  dans  cette 
<shapeUe;  l'Italie  de  la  renaissance  y  a  mis  tout  le  luxe  de  ses  arts 
tt  toute  l'habileté  de  aes  artistes,  car  cette  décoration  fut  l'œuvre 
d'Itali^is  appelés  par  Claude  d'Urfé  ou  venus  avec  lui.  Deux  d'être 
eux  seulement  ent  signé  leur  œuvre;  l'auteur  du  tableau  en  mar- 
queterie représentant  la  cène  qui  forme  la  porte  du  tabernacle  s'ap- 
pelait le  frère  Damien  de  Beigame ,  convers  de  l'ordre  des  frères 
prêcheurs^  l'auteur  des  marqueteries  de  l'oratoire  se  nommait  Fraur 
çois  Rofamd  de  Véirofie;  nous  r^rettons  d'ignorer  les  noms  du 
sculpteur  des  cbarmans  bas -reliefs  de  l'autel  et  du  peintre  des 
fresques.  Le  système  général  de  cette  décoratkm  ne  laisse  pas  que 
d'être  quelque  peu  étrange  dans  sa  magniiicenoe^  elle  se  compose 
de  carrés  dont  les  omemetts  se  correspondent  sur  le  pavé,  sur  la 


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IMPRESICmff  D£  TOTA6E   ET  D'aRT.  311 

voûte,  SOT  la  boiserie  scQtptée  qoi  sépare  }a  diapelie  prefremem 
dite  de  roratoire.  H  est  hiatile  d^essayer  àe  décrire  ce  taxe  da  Mar- 
queteries et  de  sculptures  an  oriMeu  desquelles  appsrnssem  cent 
fois  répétées  les*  initiâtes  de  Claude  d^Urfé  et  de  sa  femme  Jeanne 
de  Balzae  ainsi  disposées,  3IC,  disposition  que  nous  notons-  parce 
qu'elle  donne  à  ce  soipie  diiffire  une  râleur  d'ornement  exception^ 
nelle;  disons  seutement  que  cette  décoration  ricbe  et  rigoureti-» 
sèment  délicate  est  après  tout,  .qw»  qu'on  en  int  voulu  dire,  plus 
logiquement  conçue  et  ordonnée  que  capricieusement  variée*  A 
chaque  instant,  Pceil  est  soIKtité  par  l'attrait  d'un  détail  mniveau, 
mais  ce  détail  après  examen  se  troave  le  même  que  celui  qu':^  vient 
de  quitter;  cette  variété  n*est  qu'une  illusion  produite  par  une  ha* 
bile  altera»K;e  entre  tes  sujets  des  divers  c(Hnpartimens.  Ge  qu'il  y 
a  ici  de  très  excepiioanel,  c'est  ce  qise  l'Italie  présente  avec  tant  de 
magnificence,  la  richesse  des  matières  employées,  les  marines  de 
choix,  les  bois  précieux,  le  concours  des  ans  divers  appelés  à  se 
faire  valoir  les  uns  les  autres  et  à  produire  une  harmonie  pldne 
d'éclat.  Le  pavé  de  cette  chapelle  mérite  une  mention  particolîëre  à 
cause  du  grand  nom  dont  il  réveille  le  souvenir;  il  est  en  carreaux 
de  briques  vernissées  et  peintes,  dont  les  figures  légères  entourées 
âV>memens  déliés  rappellent  le  système  de  décoratioDS  de  Raphaël 
aux  loges  da  Yatican,  et  celles  des  thermes  de  Titus  qui  servirent 
peut-être  de  module  au  grand  artiste. 

En  outre  de  sa  valeur  d^art,  en  entre  de  son  inportasce  ooprale 
comme  expression  des  doctrines  tiiéologiques  do  xvi*  siède,  cette 
chapelle  possède  encore  un  intérêt  littéraire  qui  achève  d'en  faire 
un  document  historique  de  premier  ordre»  Jusqu'à  l'aTitoraBie  der- 
nier, j'avais  été  persuadé  avec  tout  le  monde  que  c'était  à  l'in- 
fiuence  àe  la  littératore  régnante  ea  haKe  et  en  Espagne  à  la  fin  du 
XVI*  siècle,  ara  drames  pastoraux  dm  Tasse  et  de  Guarini,  à  la  Diane 
de  Montemayor,  qu^Honoré  d'Urfé  devait  la  fimne  particulière  de 
son  imagination;  rexcurak»  au  château  de  La  Bfttie  m'a  révélé  qull 
la  dev»t  à  des  inAuences  phis  directes  et  plua  vivantes.  Le  drame 
et  le  roman  pastoral  ne  lui  ont  fourni  que  des  cadres;  qucmt  au 
tour  de  son  imagination,  aux  associations  des  choses  qv^eUe  préfère, 
aux  combinaisons  qu'elle  recherche,  c'est  à  cette  salle  des  buns  et 
à  cette  chapelle  apfti)  font  en  demander  le  secret.^  Chacun  de  mous 
sait  cond)ira  son  être  moral  doit  aux  biarres;  et  fines  knpressÎQns 
de  renfonce;  mais  de  toteites  nos  facultés  amime  na  feur  doit  au*- 
tant  que  notre  imagination.  Enlant,^  Hcmeré  d'Urfé  a  été  baigné 
dans  cette  saile  mytfaoli^ique,  et  làplvs  di'uBe  fois  amis  doute  pen^ 
dant  qu'il  barbotait  dans  sa  cuve  de  marbre  comme  un  }e«e  triton, 
il  a  fait  rejaflb:  Teaii  aux  ^piai^es  des  nymphéa  ennant  ans  éclats 


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312  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

avec  rbeureux  entrain  de  l'innocence  lorsqu'il  les  avait  inondées;  il 
a  suivi  de  ses  petits  doigts  les  figures  des  mosaïques  de  cailloux 
comme  il  suivait  les  lettres  dans  son  alphabet,  il  a  caressé  et  tapoté 
familièrement  les  all^ories  et  les  dieux.  On  l'a  fait  prier  dans  la 
chapelle,  et  là  ses  jeunes  regards  se  sont  promenés  avec  une  curio- 
sité chercheuse  sur  les  images  peintes  et  sculptées  qui  la  remplis- 
sent. Une  surtout  a  dû  particulièrement  occuper  ses  yeux,  le  sacri- 
fice de  Noé,  sculpté  sur  la  face  de  l'autel,  devant  lequel  on  le  faisait 
agenouiller,  et  l'idée  de  bêtes  offertes  en  sacrifice,  d'holocaustes  de 
chair  et  de  sang,  s'est  associée  à  l'idée  de  culte  dans  sa  tendre 
imagination.  Puis  toutes  ces  figures  qui  rattachent  le  mystère  chré- 
tien aux  histoires  de  l'ancienne  loi  le  poussaient  doucement  vers 
une  antiquité  religieuse  toute  patriarcale,  toute  rustique,  où  les  prê- 
tres étaient  pâtres,  où  les  victimes  étaient  tirées  d'entre  les  bêtes 
des  troupeaux  chéris,  où  les  campagnes  rendaient  des  oracles  di- 
vins. Les  images  de  ce  double  spectacle  s'associaient  et  se  confon- 
daient sans  effort,  car  il  était  aussi  près  des  unes  que  des  autres, 
et  dans  ses  jeunes  rêves  le  sacrifice  du  bœuf  et  de  l'agneau  fut 
sans  doute  plus  d'une  fois  présidé  par  les  nymphes,  tandis  que  la 
grotte  de  la  salle  des  bams  servit  plus  d'une  fois  de  temple  aux  pa- 
triarches et  aux  prophètes  de  la  chapelle.  Voilà  le  secret  de  Timagi- 
nation  de  d'Urfé,  de  ses  grottes  qui  sont  des  sanctuaires,  de  ses  ber- 
ceaux de  verdure  qui  sont  des  temples,  de  ses  bergers  pieux  comme 
des  ermites,  de  ses  nymphes  et  de  ses  vestales,  de  son  druidisme 
à  la  doctrine  pure  comme  le  christianisme  et  à  la  liturgie  innocem- 
ment sanglante  comme  l'antique  religion  patriarcale.  Son  druide 
Adamas,  en  sortant  de  cette  chapelle,  a  traversé  la  grotte  des  bains, 
voilà  pourquoi  il  est  si  familier  avec  les  secrets  des  riantes  allégo- 
ries, pourquoi  sa  parole  est  aussi  abondante  en  images  heureuses, 
pourquoi  il  connaît  si  bien  le  langage  des  nymphes  et  des  grâces; 
le  berger  Céladon,  en  sortant  de  cette  grotte,  où  il  a  bercé  ses  rêve- 
ries amoureuses,  est  entré  dans  cette  chapelle,  voilà  pourquoi  son 
amour  a  la  ferveur  de  la  religion ,  et  pourquoi  l'être  aimé  inspire  à 
son  cœur  la  timidifé  et  la  crainte  que  la  Divinité  inspire  aux -fidèles. 
Tels  des  tableaux  de  YAstrée  sont  de  véritables  calques  de  ces 
lieux-ci.  Lorsque  le  chevalier  Âlcidon  raconte  comment,  errant  une 
nuit  dans  les  campagnes  de  Provence ,  il  a  vu  les  dieux  des  eaux 
tenant  conseil  dans  la  Sorgue,  la  décoration  de  la  grotte  des  bains 
revient  aussitôt  au  souvenir,  et  lorsque  les  eubages,  vêtus  de  blanc, 
présidés  par  le  druide  Adamas,  procèdent  à  l'immolation  des  vic- 
times, on  revoit  le  bas-relief  de  la  chapelle  qui  représente  le  sacri- 
fice de  Noé. 
Sphingem  habe  domiy  garde  ton  secret  chez  toi,  dit  une  inscrip- 


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IMPRESSIONS   DE   VOYAGE   ET   D'aRT.  813 

lion  placée  au-dessous  du  sphinx  qui  garde  la  rampe  de  la  cour 
d'honneur;  le  secret  que  gardent  ces  lieux^nous  croyons  l'avoir  dé- 
couvert et  expliqué,  c'est  l'alliance  tacite  de  l'esprit  de  la  renais- 
sance et  de  la  religion  traditionnelle;  s'ils  en  connurent  d'autres,  le 
temps  les  a  effacés  et  emportés,  mais  celui-là  suffit  amplement  pour 
faire  de  ce  château  une  page  d'histoire  qu'aucun  document  écrit  ne 
saurait  égaler.  C'est  ce  que  nous  avons  vu  de  plus  complet  en  ce 
genre  parmi  les  anciennes  résidences  particulières  après  le  château 
de  Bussy-Rabutin.  Ce  que  le  château  de  Bussy  est  pour  l'histoire  du 
xvu*  siècle,  le  château  dç  La  Bâtie  l'est  pour  l'histoire  du  xvi*.  Aussi 
voulons  -nous  émettre  de  nouveau  à  son  sujet  le  vœu  que  nous  avions 
énoncé  jadis  à  propos  du  château  de  Bussy  :  c'est  qu'il  soit  créé  une 
classe  mixte  de  monumens  historiques  qui,  tout  en  respectant  les 
droits  de  la  propriété  particulière,  protège  contre  la  brutalité  ou 
l'ignorance  ce  qui  est  en  définitive  la  propriété  de  tous.  De  telles 
pages  ne  peuvent  être  abandonnées  à  la  merci  du  hasard,  et,  lors- 
que le  passé  a  réussi  à  se  conserver  vivant  à  un  pareil  degré,  le 
devoir  du  présent  est  de  le  transmettre  intact  à  l'avenir. 


m.  —  l*astr£e. 

VAstrée  a  été  écrite  en  beaucoup  de  lieux,  au  château  de  Virieu 
en  Bresse,  à  la  cour  de  Savoie,  mais  le  paysage  qu'elle  décrit  est 
celui  de  La  Bâtie  et  des  environs,  les  personnages  qu'elle  met  en 
scène  eurent  pour  la  plupart  leurs  originaux  dans  les  familles  de 
cette  région  du  Forez,  les  aventures  qu'elle  raconta  se  déroulèrent 
pour  la  plupart  sur  ces  rives  du  petit  Lignon;  le  souvenir  de  ce  livre 
reste  donc  associé  aussi  étroitement  que  possible  à  cette  demeure, 
puisque  c'est  d'ici  qu'en  sortit  l'inspiration. 

Comme  il  est  un  peu  d'habitude  aujourd'hui  de  parler  de  VAstrée 
avec  un  demi-dédain,  je  commence  par  condenser  nettement  en 
trois  mots  ce  que  je  vavs  en  dire  :  VAstrée  est  un  beau  livre,  un  livre 
de  haute  portée,  presque  un  grand  livre,  et  en  bonne  foi  il  serait 
in\Taisemblable  qu'il  en  fût  autrement.  Fades  églogues,  bucoliques 
artificielles,  mièvreries  sentimentales,  voilà  qui  est  bientôt  dit;  ce- 
pendant il  nous  semble  que,  pour  avertir  et  retenir  le  jugement, 
il  suffirait  de  se  rappeler  la  fortune  de  cet  ouvrage.  C'est  une  des 
plus  prodigieuses  qu'il  y  ait  jamais  eu;  le  succès  même  d'Orphée 
aux  enfers  de  M.  Oflfenbàch  n'a  eu  rien  de  plus  universel.  La  vogue 
en  fat  si  grande,  qu'elle  entraîna  l'imitation  directe  des  personnages 
mi»  en  scène;  on  sait  l'histoire  de  cette  société  de  seigneurs  et  dames 
d'Allemagne  qui  s'était  formée  en  académie  champêtre  à  l'instar  des 


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81i  REVUE  DES   DEUX  M<^DfiS. 

bergers  de  d'Urfé,  et  j'ai  k  peine  besoin  de  rappeler  que  l'hôtel  4e 
Rambouillet,  saiictiiaire.de  beau  langage  et  de  ooUes  moeurs,  fut 
chez  nous  une  académie  d'un  genre  analogue*  Nmmis  ea  outre  que 
ce  succès  fot  obtmu  sur  un  des  puMics  les  plus  lettrés,  les  plus 
raffinés,  les  plus  autorises  i  étfre  dédaigneux  <pi'il  y  ait  eu  au 
monde,  car  il  était  tout  fralchenuMit  sorti  de  ce  svt*  sièGle  À  bien 
fait  par  l'abondance  et  la  force  de  ses  oeiyres  pour  forma:  des 
connaisseurs  difficile,  et  c'était  celui-là  mène  tpû  à  ce  aioaient 
faisait  la  fortune  du  Ban  Quichotte  «n  Espagne,  apfdaadissait  les 
dernières  tBUvres  de  Shakspeare  en  Angleterre,  aivak  ru  mourir  le 
Tasse  en  Italie,  et  allait  demain  acclamer  GometUe  en  France.  L'en- 
gouement  passa,  la  célébrité  persista;  pendant  deux  siècles,  YAsirée 
n'a  rien  perdu  de  son  renom.  Les  esfNrits  les  plus  di?ers  et  les  pkis 
opposés  ont  égalem^it  aimé  ce  roman  ;  Pélisstm  et  Huet,  l'éyéque 
d'Avranches,  en  étaient  enthousiastes  (  l'exemplaire  dont  je  me  sers 
pour  composer  ces  pages  e^,  par  parenthèse,  un  de  ceux  qui  ont  ap- 
partenu au  docte  évoque),  La  Fontaine  et  M""*  de  Sévigné  en  rafifo- 
laient.  Racine,  sans  en  trop  rien  dire,  l'a  lue  avec  aaoour  et  profit, 
car  sa  diction  ressemble  par  plus  d'un  point  à  celle  de  VAstrée^  sur- 
tout par  une  certaine  molle  fluidité  et  une  certaine  continuité  de 
douceur,  Marivaux  l'a  lue  et  en  a  profité  plus  certainement  encore 
que  Racine,  car  il  se  pourrait  bien  que  ce  fût  là  qu'il  eût  pris  quel- 
ques-uns des  secrets  de  sa  subtile  analyse  et  surtout  ces  mas- 
carades et  travestissemens  de  conditions  qu'il  aime  à  mettre  en 
scène.  Enfin  Jean-Jacques  Rousseau  l'admirait  tellement  qu'il  avouait 
l'avoir  relue  une  fois  chaque  année  pendant  une  grande  partie  de 
sa  vie;  or,  comme  l'influence  de  Jean-Jacques  sur  les  destinées  de 
notre  moderne  littérature  d'imagination  a  été  prépondérante,  il 
s'ensuit  que  le  succès  de  VAslrée  s'est  indirectement  prolongé  jus-" 
qu'à  nos  jours,  et  que  M"*  Sand  par  exemple,  sans  trop  s'en  douter 
probablement,  dérive  quelque  peu  de  d'Urfé.  Ce  ne  peut  être  une 
œuvre  sans  valeur  sérieuse^  le  bon  sens  le  dit  assez,  que  celle  qui 
sut  plaire  à  un  pareil  public  de  grands  et  beaux  esprits,  de  si  di- 
verses conditions  et  séparés  par  de  si  longs  intervalles  de  temps. 

L'origine  du  livre  va  nous  en  révéler  d'abord  la  portée  la  plus 
directe.  Dans  toutes  ces  régions  du  Lyonnais  et  du  Forez,  du  Velay 
et  de  l'Auvergne,  la  ligue  n'eut  pas  de  défenseurs  plus  énergiques 
que  les  d'Orfé;  mais  de  tous  le  plus  ardent  fut  Honoré.  Son  frère 
atné,  Anne,  s'était  depuis  longtemps  remis  en  l'obéissance  du  roi, 
qu'Honoré  tenait, encore  sous  les  drapeaux  du  jeune  Nemours;  il  fut 
un  des  acteurs  principaux  dans  la  résistance  dései^rée  de  Montbri- 
son,  une  des  dernières  places  qui  se  soient  r^dues  à  Henri  IV«  Lors- 
qu'il fallut  enfin  déposer  les  aimes,  Honoré  eut  à  réfléchir  assez  tris- 

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IMPRESSIONS  I>E  TOYA«E  ET  D'aRT.  815 

temoit  nr  les  ooBséqmooes  de  son  émr^»  Apvès  l'ardeur  qu'il 
avait  âeipeDséBwa  servîoa  4e  la  ligoe,  il  kii  était  difficito  de  rentrer 
en  grâee  aapvèa é»  Bmti  IV;  il  B'esaaya  pas  de  eonquérir  la  fayeu? 
royale,  et  se  retira  à  la  coor  da  duo  de  Sayoïe»  chmt  il  était  par  sa 
mère  assesj^odie  parsni,  aiDsi  qae  nous  rawns  expliqué  en  résiH 
ment  f  hisloire  de  la  laaiiile,  Qoelquea  a&néei  plus  tard>  son  frèare 
Jacques,  étant  émenn^  le  représentant  de  la  maison  d'Drfé^le  mit  en 
possessioo  d'une  partie  des  biens  qu'ils  tenaient  du  fait  de  leur  mère 
dans  la  Bresse»  aîoirs  proyinee  du  due  de  Savoie;  mais  voilà  que  peu 
après  la  Bresse  devient  prcmnoe  frai^aise,  et  qu^Honoré  se  trouve, 
bon  gré  mal  gré,  sujet  de  Henri  IV»  Il  est  assez  vraisemblable,  bien 
que  rien  ne  l'établisse  d'une  manièie  certaine,  que  cette  eircon** 
atanee  eut  une  inflorace  décisive  sur  sa  conduite  ultérieure,  et  qu'il 
songea  dès  1ers  sérieusement  à  e&cer  les  souvrairs  du  passé.  Le 
moyen  qu'il  employa  fut  aussi  ingénieux  que  noble;  il  rassembla  et 
fondit  au  feu  d'tme  ima^nation  senséOt  serdne  et  douce  les  souvor 
nirs  des  lieux  où  il  avait  passé- son  enfance  et  sa  jeunesse^  les  c(«»« 
bina  avec  les  histoires  des  vicissitudes  de  destinée  que  la  fortune 
de  la  guerre  et  la  tTrannie  des  passions  avaient  fait  éprouver  à  tant 
de  gens  de  sa  connaissance,  h  commencer  par  lui^môme,  réunit  le 
tout  autour  d'une  béroine  au  nom  royalement  emblématique,  et  le  , 
dédia  à  Henri  IV.  Jamais  livre  n'alla  plus  directement  à  son  adresse. 
VAsirée  fut  comme  la  première  églogue  de  tiiigile  éteadae  en  trois 
mille  pages  en  l'honneur  du  règne  réparateur  d'Henri  IV.  Assis  sous 
les  hêtres  de  son  château  de  Bresse,  Honoré  se  prit  à  décrire,  par  le 
moyen  d'une  société  rustique  imaginaire,  les  dooceurs  de  la  paix,  le 
bonheur  de  la  vie  cachée,  les  mélancolies  des  exilés,  les  ^reurs  de 
l'amour  malavisé,  les  r^entirs  des  ardeurs  téméraires,  le  règne 
d'Astrée  en  un  mot,  déesse  de  clémence  et  de  justice.  Sur  mille 
tons  divers,  ses  bergers,  ses  nymphes  et  ses  druides  répétèrent  et 
varièrent  le  fameux  vers  du  poète  : 

OJtfelibee,  Deus  nobig  hsec  otia  fecit; 

ils  dirent  combien  Astrée  est  aimable  et  combien  il  est  amer  d'en 
vivre  séparé,  combien  sa  défetveur  est  fatale,  mais  comment  ce* 
pendant  par  constance  d'amour  son  âme  divine  peut  toujours  être 
fléchie. 

Astrée,  c'est  la  monarchie  de  Henri  IV,  Céladon,  c'est  Honoré 
d'Urfé  lui-même,  les  bergers  qui  entourent  les  deux  amans,  ce  sont 
ses  alliés,  ses  proches,  ses  amis,  ses  ^ux  de  rang  et  de  condition. 
Céladon,  par  désespoir  d'avoir  offensé  Astrée,  s'est  jeté  dans  le  Li- 
gnon,  comme  d'Drfé,  par  r^ret  d'avoir  offensé  la  monarchie,  s'est 
exUé;  sauvé  minK^uleusement,  il  n'ose  pas  plus  que  d'Urfé  solliciter 

LJiyiUiieu  uy   -^^ — ■  ^^^  ^^ Vt  l V, 


316  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

son  pardon  «  il  rumine  ses  tristes  rêveries  dans  des  grottes  sauvages^ 
comme  d'Urfé  les  siennes  dans  ses  montagnes  de  Savoie,  et  quand  il 
veut  rentrer  en  grâce,  il  lui  faut  se  rapprocher  sous  des  travestisse- 
mens  comme  d'Urfé  sous  les  déguisemeos  emblématiques  du  roman. 
Oh  !  la  lente  et  la  longue,  mais  la  noble,  mais  la  délicate  allégorie 
où  l'âme  élevée  d'un  gentilhomme  s'exprime  avec  la  diction  irrépro- 
chable d'un  lettré  accompli!  Et  cependant  tandis  que  Céladon  d'Urfé 
se  morfond  ainsi  au  sein  d'une  tristesse  timide,  ses  amis  et  ses  frères 
chantent  les  joies  de  leur  condition;  ce  n'est  pas  qu'eux  aussi  ils 
n'aient  eu  bien  des  peines,  mais  ils  ne  se  les  rappellent  maintenant 
que  pour  s'en  faire  une  joie  en  les  racontant;  jour  après  jour,  Cé- 
ladon voit  se  dénouer  des  difficultés  cruelles,  se  fermer  des  plaies 
cuisantes,  lui  seul  reste  empêtré  dans  ses  obstacles  et  en  proie  à 
son  mal.  Si  l'historien  célèbre  du  Consulat  et  de  V empire  a  pu  dire 
justement  du  Génie  du  christianisme  de  Chateaubriand  qu'il  restait 
attaché  à  l'œuvre  religieuse  du  premier  consul  comme  une  frise 
sculptée  à  un  monument,  on  peut  bien  plus  justement  encore  dire 
que  YAstrée  est  indissolublement  unie  au  règne  réparateur  de 
Henri  IV,  dont  elle  est  l'apologie  allégorique.  En  dehors  de  sa  va- 
leur littéraire,  et  à  quelque  rang  que  veuille  le  placer  un  goût  in- 
juste, le  livre  possède  une  importance  historique  de  premier  ordre 
qui  défie  tous  les  dédains,  et  que  lui  reconnaîtront  à  jamais  tous  les 
chercheurs  intelligens  des  choses  passées.  D'Urfé  n'y  a  pas  exprimé 
seulement  ses  désirs  et  ses  regrets,  il  y  a  peint  en  charmantes  cou- 
leurs l'état  moral  de  ses  contemporains.  Là  revivent  les  dispositions 
et  les  vœux  de  la  noblesse  provinciale  française  au  sortir  du  sanglant 
xvi^  siècle.  Ces  bergers  de  l'Astrée  qu'on  a  tant  plaisantes  sont  en 
effet  bergers  plus  qu'on  ne  le  croit,  car  ce  sont  les  gentilshommes 
campagnards  de  France  revenus  de  la  gloire  et  des  magnificences 
des  cours.  Ils  marquent  cette  soif  du  repos,  ce  dégoût  de  la  lutte  et 
des  horreurs  de  la  guerre,  qui  s'emparèrent  alors  de  tout  ce  qui 
était  modéré  d'ambition  et  humain  de  cœur.  Foin  du  métier  de  courr 
tisan,  disent-ils,  et  qu'il  est  plus  économique  d'obéir  aux  lois  somp- 
tuaires  du  roi  Henri,  et  de  porter  de  modestes  parures  ;  foin  du  mé- 
tier de  soldat,  et  qu'il  vaut  bien  mieux  être  berger,  traire  avec  Sully 
ces  deux  mamelles  de  la  France,  pâturage  et  labourage,  et  planter 
des  mûriers  avec  Olivier  de  Serres! 

Nul  livre  n'était  mieux  fait  pour  servir  la  politique  de.  Henri  IV, 
car  nul  n'était  mieux  conçu  pour  déconseiller  les  cœurs  des  fureurs 
de  la  guerre  civile  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  très  particulièrement  pi- 
quant ici,  c'est  qu'il  servait  Henri  IV  par  le  moyen  même  de  l'espri 
qui  lui  avait  été,  qui  lui  était  encore  si  contraire.  Tlus  tard,  sous 
Louis  XIII,  il  vint  un  moment  où  le  duc  de  Rohan,  désespérant  de 


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IMPRESSIONS   DE   VOYAGE  ET  d'aRT,  317 

la  fortune  de  son  parti  et  comprenant  que  le  temps  de  Tordre  mo- 
narchique était  arrivé,  mit  la  main  des  protestans  de  France  dans  la 
main  de  Richelieu;  on  peut  dire  d'Honoré  d'Urfé  qu'il  fit  le  même 
raisonnement  pour  son  parti,  et  que  par  VAstrée  il  mettait  la  main 
des  vieux  ligueurs  dans  la  main  de  Henri  IV,  et  faisait  sa  soumission 
dans  le  langage  môme  des  ennemis  du  roi.  Quel  est  en  effet  l'esprit 
du  livre?  C'est  celui  même  qui  régnait  alors  dans  les  régions  où  il 
fut  écrit.  Bien  que  forésien  de  paysage  et  de  souvenirs,  il  est  savoi- 
sien  et  bressan  d'inspiration  et  de  talent,  j'entends  bien  entçndu 
savoisien  du  temps  de  saint  François  de  Sales  et  bressan  du  temps 
de  Camus,  évoque  de  Belley.  Avec  sa  sagacité  imaginative  si  sou- 
vent admirable,  Micbelet,  dans  un  chapitre  trop  écourté  de  son  his- 
toire de  France ,  a  rapproché  naguère  saint  François  de  Sales  et 
d'Urfé;  mais  le  rapprochement  est  beaucoup  plus  étroit  qu'il  ne  l'a 
cru  ;  il  n'y  a  pas  seulement  analogie,  il  y  a  presque  identité  d'inspi- 
ration et  de  nature  de  talent  entre  Y  Introduction  à  la  vie  dévote  et 
YAstrée.  Le  roman  de  dTrfé  est  au  fond  un  véritable  manuel.,  ou, 
comme  on  aurait  dit  autrefois ,  un  trésor  de  spiritualité  politique  à 
l'usage  des  courtisans,  gentilshommes  et  gens  de  parti,  comme  Vin- 
traduction  à  la  vie  dévote  est  un  trésor  de  spiritualité  religieuse  à 
l'usage  des  mondaines.  «  Croyez ,  Philotée ,  dit  saint  François  de 
Sales,  qu'une  âme  vigoureuse  et  constante  peut  vivre  au  monde  sans 
recevoir  aucune  humeur  mondaine.  »  —  «  Croyez,  gentilshommes 
mes  frères,  dit  Honoré  d'Drfé,  qu'une  âme  vigoureuse  et  constante 
peut  vivre  libre  et  indépendante  sans  révolte  ni  insubordination.  )> 
Tous  deux  présentent  et  recommandent  l'amour  comme  principe, 
la  constance  comme  moyen  et  Tordre  comme  but.  Les  mêmes  vertus 
qui  font  de  Céladon  l'amant  parfait  font  le  citoyen  parfaitement  hon- 
nête. Silence  désormais  à  ces  âmes  altières  qui  ne  veulent  être  libres 
que  par  la  révolte,  indépendantes  que  par  l'orgueil,  qui  ne  croient 
pouvoir  faire  preuve  d'énergie  qu'à  force  de  férocité!  la  plus  véri- 
table liberté  est  la  volontaire  obéissance,  la  plus  sûre  indépendance 
est  celle  qui  résulte  de  la  loyale  soumission,  la  plus  complète  éner- 
gie est  celle  de  la  fidélité  gardée  avec  une  inébranlable  constance. 
Céladon,  Céladon,  voilà  quel  est  en  tout  et  toujours  le  type  de  la  per- 
fection désirable.  N'est-il  pas  en  effet  plus  désirable  d'être  Céladon 
à  la  ferme  modestie  et  à  la  vertueuse  fidélité  que  d'être  un  Polémas 
à  la  férocité  orgueilleuse  ou  un  Hylas  à  l'immorale  inconstance? 
L'amour  est  le  fondement  des  états,  comme  il  est  celui  des  familles, 
puisque  nous  avons  vu  par  la  sanglante  expérience  du  siècle  d'où 
nous  échappons  que  le  contraire  de  l'amour,  qui  est  la  haine,  est  la 
ruine  des  peuples  :  c'est  donc  à  l'amour  qu'il  faut  revenir  en  em- 
ployant pour  nous 7  ramener  autant  de  constance  que  nous  avons. 


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318  BETUE  DES  DEUX  MOHUS* 

mis  d'obstiûation  à  nous  en  tenir  écartés  et  à  suivre  notre  baina» 
car  l'amour  est  le  principe  et  la  fin  des  choses,  il  ei^endre  la  jus- 
tice, qui  engendre  la  paiiL,  qui  engendre  l'ordre,  d'où  natt  le  bon- 
heur, lequel  se  résout  en  amour,  et  ainsi  par  constance  à  aen  prin- 
cipe l'âflâe  se  ramène  à  ce  même  principe,  et  parcourt  un  cercle 
inefiU)le  où  l'amour  est  la  récompense  des  efforts  aimatts  <^rés  par 
obéissance  au  moteur  amour.  Voilà  la  portée  morate  de  VAstrée^ 
rarement  on  prêcha  la  paix  sociale  avec  plus  de  finease  et  de  d(x^ 
ceur. 

Les  contemporains  écoutèrent  avec  ravissement,  comprirent  à  peu 
près,  et  furent  à  demi  convertis;  cette  demi-conversi^m  sufiit  à  chan- 
ger les  mœurs.  On  le  vit  bien  plus  tard  au  refroidissement  graduel 
des  passions  de  guerre  civile,  qui  est  si  sensible  d'année  en  an- 
née entre  le  règne  de  Henri  IV  et  la  majorité  de  Louis  XIV.  Quelle 
différence  de  chaleur  entre  les  luttes  de  la  ligue  et  celles  de  fat 
minorité  de  Louis  XIII,  et  entre  ces  dernières  et  la  fronde  l  Une 
coïncidence  très  curieuse  à  observer,  c'est  qu^à  partir  de  l'appari- 
tion de  VAêlrée  l'anarchie  se  présenta  sans  principes  moraux,  comme 
pour  justifier  sans  réserve  la  réprobation  que  lui  infligeait  la  doc- 
trine' à  demi  platonicienne,  à  demi  mystique  de  d'Crfé.  La  ligue 
avait  eu  au  milieu  de  ses  violences  sauvages  des  principes  moraux 
qui  lui  avaient  servi  d'excuse;  mais  qu'est-ce  que  les  troubles  de  la 
minorité  de  Louis  XIII,  sinon  une  anarchie  capricieuse  et  décousue? 
Cette  absence  absolue  de  principes  fut  très  sensible  lorsque,  dans 
les  années  qui  suivirent  la  mort  d'Henri  IV,  on  vit  Polémas  et  Lyg- 
damon,  Clidamant  et  Alddon  reprendre  les  armes,  qui  à  Sedan,  qui 
à  Poitiers,  qui  à  Angers,  qui  en  Dauphiné  ou  en  Saintonge,  coups  de 
tête  téméraires  aboutissant  à  une  série  d'av(»*temens  par  l'absence 
de  parti-pris,  le  défaut  de  concert  et  l'inconstance  naturelle  là  où 
ne  règne  pas  une  forte  passion  :  elle  fut  bien  plus  sensible  plus 
tard  encore  sous  la  fronde,  anarchie  composée  d'égoïsmes  cherchant 
à  se  duper  les  uns  les  autres,  et  conduits  par  les  seuls  mobiles  de 
l'intérêt.  VAitrée  ne  fut  pas  étrangère  à  ce  résultat,  car  le  succès, 
qui  en  fut  de  près  d'un  demi-siècle ,  eut  cette  qualité  de  lenteur  qui 
fait  les  influences  souveraines,  et  ce  succès  fut  renouvelé  et  ravivé 
jusqu'à  la  mort  de  d'Orfé,  arrivée  en  1625,  par  les  publications  des 
parties  ultérieures,  qui  parurait  à  longs  intervalles  de  la  première, 
Tune  en  lôlô,  l'autre  en  1610.  La  partie  de  1619  est  curieuse  par 
sa  dédicace  à  Louis  XIII,  qui  dans  ces  années  qui  suivirent  la  mort 
de  Goncini  semblait  vouloir  prendre  possession  de  lui-même.  Dans 
cette  dédicace,  d'Urfé  se  plaît  à  remarquer  que  le  nom  de  Loys  s'é- 
crit comme  le  mot  lois,  calembour  significatif  qui,  rapproché  du  titre 
A'Asirée^  suffurait  à  donner  la  clé  du  livre  et  à  dévoiler  la  pensée 


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IMPBESSIONS  DE   VOYAGE  ET  d'aBT.  319 

de  rantour.  Cette  peiisée  est  bien  toujours  k  même  qu'il  laissait 
traœparattre  dans  la  première  partie,  le  règne  nécessaire  d'Astrée, 
c'esv-à-Hiirede  la  justice  appuyée  sur  les  lois.  Ici  d'Urfé  parle  à  voix 
Jbasse  presque  comme  Richelieu  va  parler  tout  à  l'heure  k  haute 
voix.  Le  règne  d'Astrée  a  pu  être  arrêté,  il  peut  être  entravé  en- 
core, il  ne  p^t  être  empêché;  Céladon  finira  par  se  rapprocher  de 
sa  déesse,  le  heiger  n'en  est  pas  à  se  rebuter  pour  quelques  len- 
teurs de  plus  oU  de  moins«  De  fait  VAslrée^  tant  par  son  long  succès 
que  par  la  substance  de  sa  doctrine  et  surtout  par  la  manière  rusée 
dont  d'Drfé  la  présenta,  fut  un  des  plus  admirables  instrumens  de 
Fétablisseiiient  de  l'ordre  monarchique.  Un  instrument  d'ordre  mo- 
nardnqae!  certes  ce  n'était  pas  précisément  ainsi  que  l'entendaient 
ses  contemporains ,  car  plus  d'un  seigneiu*  et  plus  d'une  héroïne 
parmi  œux  et  celles  qui  s'en  laissèrent  charmer  n'avaient  aucune 
répi^gfnanoe  à  la  guerre  civile  et  à  la  révolte.  Aussi  est-il  probable 
que,  si  d'Drfé  leur  eût  prêché  l'obéissance  aussi  ouvertement  qu'il 
lem:  prêdiait  l'amour  et  la  vie  honnête,  son  livre  n'aurait  jamais 
obtenu  un  aussi  long  succès  sur  cet  ombrageux  et  altier  public; 
mais  l'aut^ir  savait  son  monde,  et  c'est  par  l'amour  qu'il  les  con- 
quit à  Tordre.  Tout  fut  gagné  quand  il  eut  réussi  à  leur  prouver  que 
la  fidélité  est  une  grâce,  la  constance  une  bravoure,  et  que  la  poli- 
tesse exclut  violence  et  orgueil.  S'ils  ne  tenaient  pas  à  être  sujets 
fidèles,  ils  tenaient  passionnément  à  être  gracieux,  braves  et  polis, 
et,  en  voulant  n'être  qu'aimables,  ils  apprirent  à  être  soumis.  Une 
vertu  les  fit  glisser  dans  une  autre,  et,  si  tout  à  l'heure  Louis  XIV 
va  trouver  dans  sa  noblesse  tant  de  serviteurs  respectueux  et  dé- 
voués, il  les  devra  en  partie  au  doux  traquenard  où  d'Urfé  sut  si 
adroitement  prendre  les  cœurs.  D'ailleurs,  lorsque  le  règne  d'un 
livre  est  aussi  long,  il  a  le  temps  de  changer  les  dispositions  morales 
d'une  société;  c'est  ce  qui  arriva  pour  YAstrée  :  au  bout  de  trente 
ans,  le  roman  avait  acquis  l'autorité  d'une  doctrine  d'orthodoxie 
sociale,  et  cette  orthodoxie  avait  créé  son  église,  qui  s'appela  l'hôtel 
de  Rambouillet,  avait  engendré  ses  docteurs  de  la  loi,  ses  scribes 
ccHomentateurs,  ses  prophétesses  enthousiastes.  Il  n'y  a  pas  de  livre 
chez  aucune  nation  qui  démontre  d'une  manière  plus  certaine  l'in- 
fluence de  la  littérature  sur  les  mœurs,  car  il  n'y  en  a  pas  dont  on 
suive  aussi  bien  à  découvert  l'action  et  l'influence. 

Cette  doctrine  de  l'amour,  dont  d'UrCé  donna  leçon  à  ses  contem- 
pcMrains,  est  très  particulière  et  n'a  pas  été  encore,  que  nous  sachions, 
démêlée  selon  son  importance.  VAstrée  est  un  livre  infiniment  curieux 
en  ce  qu'il  est  la  jonction  de  deux  grands  courans  de  doctrines,  l'un 
descendant  et  à  sa  fin,  l'autre  montant  et  encore  presse  sa  source.  Là 
•se  trouvent  condensés  trois  siècles  de  culture  platonicienne  combinés 


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320  REVUE  DES   DEUX  MONDES, 

avec  cinquante  ans  de  ce  mysticisme  né  au  xW  siècle,  dans  le  sein  du 
catholicisme,  de  l'appel  à  la  réforme  de  la  vie  intérieure  :  c'est  un  livre 
que  l'on  peut  dire  à  la  fois  platonicien  et  quiétiste;  sorti  de  la  source 
lointaine  de  Pétrarque,  il  s'achemine  vers  les  torrens  de  M"*  Guyon. 
Ici  encore  la  ressemblance  avec  saint  François  de  Sales  est  telle- 
ment étroite  que  je  suis  porté  à  me  demander  si  le  grand  druide 
Adamas,  à  la  parole  abondante  et  ornée,  n'a  pas  été  peint  à  l'image 
de  l'aimable  évêque  de  Genève  lui-même.  Toutefois  il  faut  ici  faire 
une  réserve  qui  a  son  importance  :  dans  ce  mélange  de  platonisme 
et  de  mysticisme,  la  place  du  platonisme  est  la  plus  forte;  somme 
toute,  et  une  fois  toutes  nuances  notées  (il  y  entre  même  encore 
quelque  peu  d'astrologie  judiciaire),  YAstrée  est  un  livre  platoni- 
cien. L'amour  est  le  tout  de  l'âme,  car  les  âmes  ont  été  faites  à  la 
ressemblance  de  Dieu,  dont  l'essence  est  amour;  l'amour  est  donc  le 
principe  de  toute  activité,  de  toute  science  et  de  toute  vertu.  La  re- 
ligion n'est  qu'amour,  puisqu'elle  se  rapporte  à  Dieu,  et  même  lors- 
qu'il s'adresse  à  un  être  de  chair  et  de  sang,  l'amour  est  encore  une 
religion,  tant  il  rapproche  l'âme  de  sa  perfection.  En  vérité,  celui  qui' 
sait  parfaitement  aimer  sait  toute  chose  bonne  et  belle,  ose  toute 
chose  bonne  et  belle,  et  se'  détourne  du  contraire  par  la  vertu  même 
de  son  amour.  Contemplez  Céladon  :  ce  n'est  qu'un  berger  mélan- 
colique et  timide;  mais  parce  qu'il  est  parfaitement  amoureux,  tous 
les  dons  de  l'intelligence  et  toutes  les  vertus  du  cœur  lui  viennent 
par  surcroît.  Il  courbe  en  berceaux  les  branches  d'arbres  pour 
élever  à  sa  divinité  un  temple  frais  comme  son  cœur,  il  taille  le 
bois  et  la  pierre  pour  que  ses  yeux  de  chair  puissent  aussi  contem- 
pler cette  image  qui  leur  est  refusée  et  que  son  âme  seule  con- 
temple, il  dresse  des  autels,  établit  un  culte,  rédige  un  rituel  d'ar- 
moureuse  liturgie;  le  voilà  pour  l'amour  d'Astrée  artiste,  poète  et 
prêtre.  L'amour  qui  peut  produire  de  tels  miracles  est  le  seul  vé- 
ritable, mais  combien  il  est  r&re  I  L'amour  est  un,  et  c'est  pour- 
quoi toutes  les  âmes  vont  vers  lui  d'une  pente  naturelle,  comme 
les  fleuves  vers  la  mer;  mais,  comme  elles  furent  créées  diverses,  il 
s'en  faut  bien  que  leur  cours  soit  toujours  égal  et  direct.  Jetées 
dans  ce  monde  opaque,  ignorantes  du  patron  céleste  sur  lequel 
elles  furent  formées,  et  sans  moyens  certains  de  le  reconnaître,  elles 
vont  à  l'aventure,  cherchant  leur  semblable,  croient  souvent  la 
rencontrer  et  s'y  attachent  passionnément,  mais  cessent  bientôt 
d'aimer  lorsque  leur  erreur  leur  devient  sensible,  ou  bien  la  ren- 
contrent en  réalité,  mais  ne  sont  pas  aimées  cependant,  parce  que 
le  patron  divii^  qu'elles  recherchent  par  divine  sympathie  se  trouve 
en  elles  trop  imparfaitement  taillé  pour  que  l'âme  sœur  le  recon- 
naisse d'emblée?.  De  là  toutes  ces  variétés  imparfaites  de  l'amour. 


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IMPRESSIONS   DE  VOYAGE   ET   d'aRT.  321 

qui  donnent  quelquefois  le  change  pendant  un  certain  temps,  mais 
dont  aucune  ne  connaît  la  durée  et- qui  laissent  toutes  subsister  Té- 
goïsme  des  amans.  L'amour  véritable  se  reconnaît  à  deux  signes 
authentiques,  la  constance  et  l'oubli  de  soi.  Lorsque  l'âme  a  trouvé 
sa  semblable,  la  révélation  d'aucune  erreuç  n'étant  possible,  l'amour 
ne  peut  prendre  fin,  et  l'âme  1^' absorbe  et  se  confond  en  cette  sem- 
blable au  point  de  ne  pouvoir  démêler  sa  vie  propre  de  la  sienne. 
Voulez-vous  savoir  à  quel  point  l'amour  porte  l'âme  hors  d'elle- 
même,  allez  au  pays  de  Forez  consulter  la  fontaine  de  la  Vérité 
d'amour.  Lorsqu'un  amant  veut  savoir  s'il  est  aimé,  il  va  se  mirer 
dans  la  fontaine,  et  la  première  image  qu'il  y  voit  n'est  pas  la 
sienne,  c'est  celle  de  la  personne  qu'il  aime,  ce  qui  s'explique,  puis- 
que l'âme  de  l'amant  est  changée  par  l'amour  en  l'âme  de  celle  qu'il 
aime.  Ainsi  Clidamant  en  se  regardant  dans  la  fontaine  y  voit  Silvie, 
parce  que  son  âme  est  changée  en  Silvie,  et  n'est  plus  en  lui  par 
conséquent,  mais  il  ne  s'y  voit  pas  parce  que  Silvie  n'est  pas  chan- 
gée en  Clidamant.  L'amour  véritable  est  celui  de  Céladon  pour 
Vstrée,  parce  que  sa  soumission  profonde  indique  que  le  don  de  soi 
tt  l'oubli  de  soi  sont  aussi  complets  que  possible;  il  veut  ce  que 
iBut  Astrée,  parce  qu'il  n'a  de  vie  que  par  elle,  il  ne  se  dispense 
pis  d'aimer  à  cause  de  ses  rigueurs  pas  plus  que  le  chrétien  ne  se 
dspense  d'implorer  Dieu  parce  qu'il  éprouve  sa  sévérité,  ou  qu'il 
m  sent  pas  en  lui  la  grâce  divine.  L'amour  n'est  donc  qu'obéis- 
sance et  abandon  de  soi,  et  nous  voilà  tout  doucement  poussés  vers 
la  doctrine  quiétiste  de  l'absorption  de  l'âme  en  la  substance  de 
Titre  aimé. 

En  somme,  l'amour  parfait  tel  que  d'Urfé  le  représente  en  Céladon 
ressemble  singulièrement  à  une  dévotion;  aussi  n'est-on  point  sur- 
pis  d'apprendre  que  parmi  les  si  nombreuses  actions  qu'exerça  son 
înJuence,  une  des  plus  immédiates  fut  la  création  du  roman  dévot. 
Le  bouquets  de  fleurs  mêlées  que  lia  en  bottes  si  énormes  le  bon 
Canus,  évêque  de  Belley,  pour  l'agrément  des* âmes  dévotes,  ont 
été  cueillis  dans  les  prés  des  bergers  de  Y  Astrée  bien  plutôt  que 
dais  ces  jardins  du  Saint-Esprit  d'où  saint  François  de  Sales  lira  la 
maière  de  ses  bouquets  spirituels,  composés  à  l'instar  de  la  bou- 
quëière  Glycera.  Nous  avons  sur  ce  point  le  témoignage  formel  de 
l'é^que  Camus;  il  nous  apprend  que  ce  fut  sur  le  conseil  même 
d'Hbnoré  d'Drfé  qu'il  ouvrit  les  écluses  de  cette  abondance  que  trois 
cents  volumes  ne  suffirent  pas  à  tarir. 

Quant  à  toutes  ces  variétés,  soit  moins  parfaites,  soit  même  défec- 
tueuses de  l'amour,  avec  quelle  vigueur  et  quelle  souplesse  à  la 
fois  d'Urfé  a  su  les  saisir  et  les  peindre,  imitant  avec  une  adresse 
souvent  incomparable  le  tour  propre  à  chacune  d'elles,  subtil  avec 

TOMB  m.  —  1874.  21 


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â22  RETUE  DES  DEUX  lfÛHDE8. 

ramour  àe  ^Ivandre,  noblement  platonicien  avec  l'amour  de  Tircis, 
orageux  et  violent  avec  Tamour  de  Damon  et  de  Uadontbe,  véhé- 
ment et  énergique  avec  l'amoar  italien  de  Chryséide  et  d'Ârimant, 
brutidemem  sensuel  et  presque  hesiial  avec  l'amour  de  Yalenti- 
nian  et  d'£ud<»ie,  gai  et  spirituellement  cynique  avec  les  amours 
volages  et  inconstans  d'HylasI  II  y  a  dans  ce  livre,  qu'on  lit  si  peu 
aujourd'hui,  telles  nouvelles  qpii  sont  de  purs  chefs-Hi'œuvre,  et  va- 
lent les  romans  les  plus  rencHumés  des  époques  qui  ont  suivi,  celle 
de  Damon  et  de  Uadonthe  par  exemple,  ou  x^le  de  Ghryséide  et 
d'Ârimant.  La  réputation  de  mignardise  et  de  bel  esprit  quinte»- 
sencié  qu'on  a  £aite  à  d'Urfé  est  aussi  légère  qu'injuste,  il  suffit  pour 
s'en  convaincre  die  lire  quelques-unes  de  ses  nouvelles.  Quel  ro- 
mancier a  jamais  été  plus  énergique  que  d'Drfé  lorsqu'il  peignit 
la  ténébreuse  figure  de  Lériane,  et  qui  mit  jamais  mieux  en  relief 
les  noirs  artifices  du  monde?  Quelle  plume  réaliste  a  jamais  os^ 
un  personnage  plus  brutal  que  l'eunuque  Héracle?  Quel  maître  ei 
l'art  de  conter  a  su  jamais  conduire  un  récit  aivec  plus  de  plaisanti 
humeur  et  d'ironique  enjouement  qu'il  ne  s'en  trouve  dans  l'hi^ 
toire  d'Hylas?  Très  divers  et  très  énergique  à  l'occasion  dans  a 
peinture  des  caractères,  d'Drfé  n'est  pas  davantage  quintessendé 
et  précieux  dans  son  style.  C'est  un  style  d'une  bonne  venue  et 
d'un  courant  toujours  égal,  limpide,  un  peu  lent  sans  doute,  mis 
sans  tortuosités  ni  obscurités,  sans  recherches  iaboriaises  d'expBS- 
sion  ni  raffinement  mièvre.  U  n'y  a  pas  de  livre  plus  clair  et  ]lus 
coulant,  et  ce  mérite  de  clarté  est  d'autant  plus  grand  que  le  aijet 
porte  sur  les  choses  les  plus  obscures  et  les  plus  fuyantes  qu'il  y 
ait  au  monde,  à  savoir  les  secrets  mouvemens  de  l'âme  dans  la  pss- 
sien  profonde  et  fine  entre  toutes,  celle  de  l'amour.  D'Drfé  dit  sin- 
plement  des  choses  fort  subtiles,  et  souvent,  pendant  mes  lectures 
de  YAsiréey  il  m'a  rappelé  ces  accoucheurs  adroits  qui  devineni  la 
position  de  l'enfant,  vont  le  chercher  avec  une  agilité  de  doigts  id- 
mirable,  et  le  tirent  au  jour  avec  une  déUcatesse  de  toucher  qui 
n'offense  pas  ses  faibles  membres. 

Que  de  choses  nous  aurions  à  dire  encore,  si  nous  pouvions  exa- 
miner plus  longuement  et  plus  minutieusement  ce  livre  I  Qu'il  lous 
suffise  d'en  avoir  montré  l'esprit  et  l'importance  historique,  et  ré- 
sumons-nous d'un  mot  en  disant  que,  si  notre  littérature  des  der- 
niers siècles  nous  a  transmis  des  livres  d'une  composition  plus  par- 
faite, elle  ne  nous  en  a  transmis  aucun  qui  ait  joué  un  rôle  plus 
considérable,  et  auquel  se  rattache  une  rénovation  sociale  et  litté- 
raire plus  complète. 

ÉsniE  MONTÉÔUT. 


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DNE 


MER  INTÉBIEURE  EN  ALGÉRIE 


Nille  part  les  oonUBStes  de  la  nature  ne  sont  plus  frappans  qu'au 
sud  de  la  province  de  GonstaDJtine.  La  chatue  de  montagnes  la  plus 
élerée  de  TAlgérie,  le  l)îd)el-Aurës,  dont  les  points  culminans  dé- 
passeat  2,300  mètres  d'altitude,  y  domine  de  toute  sa  hauteur  les 
régiois  basses  et  sablonneuses  du  Sahara.  Ce  sont  deux  mondes 
opposés  qui  se  touchent  :  d'un  côté,  un  massif  aux  pics  neigeux,  aux 
larges  flancs  couverts  de  pâturagea  et  de  forêts,  aux  nombreux  cours 
d'eau  arrosant  une  suite  à  peine  interrompue  de  pittoresques  vil- 
lages qui  rivalisent  entre  eux  pour  la  richesse  et  la  fertilité  de  leurs 
jardins;  de  l'autre,  une  plaine  desséchée  par  un  soleil  brûlant,  un 
horizon  sans  limites,  quelques  oasis  perdues  dans  l'ei^ace;  au  nord, 
les  descendans  de  l'ancienne  race  berbère,  les  Kabyles  Ghaouïas, 
chez  lesquels  abondent  les  types  blonds  aux  yeux  bleus,  peuple 
laborieux,  sédentaire,  ayant  l'amour  du  sol;  au  sud,  les  Arabes  no- 
mades aux  cheveux  noirs,  au  visage  bronzé,  qui  n'ont  d'autre  toit 
que  leur  tente,  d'autre  travail  que  leur  marche  incessante  à  travers 
le  désert,  d'autres  ressources  que  leurs  troupeaux  de  chameaux  et 
de  moutoms.  Le  contre-fort  le  plus  méridional  de  l'Aurès,  le  Djebel- 
Amar-Ehaddou,  dresse  verticalement  au-dessus  du  désert,  avec  le- 
quel il  s'harmonise  par  l'aridité,  son  ossature  de  grès  rouges  dénu- 
dés. En  explorant  cette  montagne  aux  déchirures  profondes ,  aux 
escarpemens  vertigineux,  aux  pentes  couvertes  d'immenses  blocs  de 
rochers  affectant  des  formes  bizarres,  aux  ravins  creusés  dans  le  roc, 
dont  les  lits,  coupés  par  de  brusques  ressauts,  semblent  dés  torrens 
de  laves  subitement  figées,  on  se  demande  avec  stupeur  quelle  col- 
lision de  forces  terribles  a  pu  produire  un  tel  chaos.  Du  sonunet  de 
l'Amar-Khaddou,  on  jouit  d'un  magnifique  spectacle.  Au  nord ,  le 
massif  de  l'Aurès  se  dresse  dans  toute  sa  majesté  grandiose;  au' sud, 
on  voit  se  dérouler  à  ses  pieds  l'inmiensité,  la  mer  de  sable.  Çà  et 
là  quelques  taches  d'un  vert  sombre  et  presque  noir  tranchent  ^ur 


32i  BEVU£  DES  DEUX  MONDES. 

le  fond  grisâtre  du  désert  :  ce  sont  les  oasis  de  Garta,  de  Seriana, 
de  Sidi-Ochba,  de  Sidi-Mohammed-Moussa.  Plus  loin,  à  l'horizon,  le 
regard  s'arrête  étonné,  ébloui,  sur  la  surface  claire  et  resplendis- 
sante du  chott  Mel-Rir. 

En  suivant  la  route  de  Biskra  à  Tougourt,  on  traverse  une  vaste 
plaine  où  la  végétation  ne  produit  que  des  broussailles  clair-semées, 
au  pied  desquelles  les  sables  s'accumulent  en  petites  dunes  de  1  à 
2  mètres  de  hauteur.  A  28  kilomètres  de  Biskra,  on  trouve  la  foréf 
de  Saâda,  qui  n'en  est  une  que  dans  l'imagination  des  babitans  d3 
ces  régions  arides.  Les  arbustes  les  plus  élevés  y  atteignent  à  peite 
la  hauteur  d'un  homme  à  cheval.  Cependant,  quand  on  a  s^jouraé 
quelque  temps  dans  le  sud  et  qu'on  remonte  vers  le  nord,  on  est 
si  heureux  de  retrouver  ces  traces  de  végétation  arborescente,  que 
le  titre  de  forêt^  dont  on  décore  le  maquis  de  Saâda,  ne  semble 
plus  aussi  exagéré.  A  partir  de  Saâda  commence  la  région  des  no- 
mades ou  Sahariens.  Là,  plus  d'autre  végétation  que  des  bruyères, 
plus  d'-autre  eau  que  celle  des  puits  artésiens.  Ces  plaines  stériles, 
qui  nous  paraîtraient  inhabitables,  sont  couvertes  de  tentes  et  de 
troupeaux  pendant  la  saison  d'hiver.  Les  bruyères  y  suffisent  à 
la  nourriture  des  moutons  et  des  chameaux.  Quand  les  nomades 
sont  campés  trop  loin  des^  puits  artésiens,  ils  ne  les  conduisent  que 
tous  les  deux  jours  à  l'abreuvoir.  Ils  font  en  même  temps  leur  pro- 
vision d'eau;  ils  partent  dans  la  nuit  pour  arriver  au  puits  vers  sL\ 
ou  sept  heures  du  matin,  et  être  de  retour  avant  le  milieu  du  jour. 
Les  puits  artésiens  de  Chegga  ont  été  réparés  récemment  par  le 
capitaine  Picquot,  directeur  d'un  atelier  de  forage.  Il  y  a  construit 
un  vaste  abreuvoir.  Tous  les  matins,  de  nombreuses  bandes  de  cha- 
meaux s'y  dirigent  de  tous  les  points  de  l'horizon.  Rien  n'est  curieux 
comme  de  voir  ces  pauvres  bêtes  altérées  abandonner,  en  arrivant 
près  du  puits,  leur  démarche  grave  et  nonchalante,  se  précipiter 
vers  l'eau  avec  des  grognemens  bizarres  et  témoigner  leur  joie  par 
les  gambades  les  plus  grotesques.  A  partir  du  mois  de  mars,  les 
tribus  nomades  commencent  à  remonter  vers  le  nord,  pour  aller 
passer  l'été  dans  les  terres  de  parcours  situées  entre  Batna  et  Con- 
stantine.  Du  20  avril  à  la  fin  de  septembre,  on  ne  trouve  plus  une 
seule  tente  au  sud  de  Saâda;  la  chaleur  y  devient  insupportable. 
Dans  la  première  quinzaine  de  mars  1873|nous  avons  eu  39  degrés 
sur  les  bords  du  chott  Mel-Rir,  où  nous  avions  à  exécuter  des  opé- 
rations géodésiques.  L'atmosphère  était  alors  d'une  telle  transpa- 
rence que  nous  pouvions  nous  croire  à  peine  éloignés  de  quelques 
kilomètres  du  Djebel-Amar-Xhaddou,  dont  les  crêtes  étaient  encore 
couvertes  de  neige.  Ce  contraste  de  climats  nous  créa  d'assez  sé- 
rieuses difficultés.  Il  était  indispensable  en  effet  de  construhre  un 
signal  sur  l'Amar-Khaddou  avant  de  faire  les  stations  de  la  plaine 

LJiyiUiieu  uy   -^^J v^ VJ Vt  l <^ 


UNE  MER  INTÉRIEURE  EN  ALGERIE.  325 

de  Chegga,  d'où  la  chaleur  chassait  déjà  les  nomades.  Heureuse- 
ment le  signal  put  être  installé  dans  le  courant  de  mars,  et  les  opé- 
rations furent  terminées  vers  le  15  avril  dans  la  plaine  de  Gbegga. 

Les  indigènes  désignent  sous  le  nom  de  chotts  ou  sebkhas  des 
bas-fonds  vaseux,  couverts  de  matières  salines,  où  Teau  ne  séjourne 
qu'à  certains  momens  de  Tannée.  Le  chott  Jtfel-Rir  est  à  70  kilo- 
mètres au  sud  de  Biskra;  il  occupe  une  superficie  d'environ  160  lieues 
carrées,  son  lit  communique  à  l'est  avec  celui  du  cbott  Sellem.  Du 
chott  Sellem  au  golfe  de  Gabès,  situé  à  80  lieues  à  l'est,  on  trouve 
une  série  d'autres  bas-fonds  semblables  parmi  lesquels  les  plus  im- 
portans  sont  les  cbotts  Rharsa  et  EI-Djerid.  Le  bord  oriental  de  ce 
dernier  n'est  distant  de  la  Méditerranée  que  d'environ  18  kilo- 
mètres. Tous  ces  bas-fonds  sont  souvent  à  sec;  ils  sont  alors  cou- 
verts de  sels  de  magnésie,  et  ressemblent,  à  s'y  méprendre,  à  d'im- 
menses plaines  couvertes  de  gelée  blanche.  Quand  on  s'aventure 
dans  l'intérieur  des  chotts,  on  y  éprouve  une  chaleur  lourde  et  ac- 
cablante. Les  yeux  sont  éblouis  par  la  réverbération  des  rayons  du 
soleil  sur  les  petits  cristaux  de  magnésie  qui  tapissent  le  sol;  les 
objets  placés  sur  les  bords  y  sont  réfléchis  avec  autant  de  fidélité 
que  dans  les  eaux  les  plus  transparentes.  L'illusion  est  complète; 
on  se  croirait  sur  un  Ilot  au  milieu  d'un  lac  véritable. 

Lé  lit  du  chott  Mel-Rir  était  tout  à  fait  à  sec  lorsque  nous  l'a- 
vons parcouru  en  1873;  on  y  voyait  de  nombreuses  empreintes 
de  gazelles.  Le  sol  était  assez  solide  ;  en  quelques  endroits  seule-  ' 
ment,  nous  enfoncions  jusqu'à  la  cheville.  Il  serait  imprudent  de  s'y 
risquer  sans  guide.  Il  y  a  des  trous  de  vase,  très  difficiles  à  distin- 
guer, dans  lesquels  on  disparaîtrait  entièrement  ;  les  indigènes  les 
appellent  marmites  (chriats).  Le  chott  Mel-Rir  est  beaucoup  moins 
dangereux  cependant  que  le  chott  Sellem  et  le  chott  El-Djerid.  Ce 
dernier  est  traversé  par  la  route  très  fréquentée  qui  conduit  de  Nif- 
zaoua  à  Touzeur.  C'est  une  ligne  longue  et  étroite,  sur  laquelle  on 
ne  peut  s'avancer  qu'un  à  un.  A  certains  momens  de  l'année,  celui 
qui  se  hasarde  à  droite  ou  à  gauche  s'expose  à  être  submergé  dans 
la  boue.  Moula-Ahmed  (1)  raconte ,  d'après  Et-Tedjàni,  qu'une  ca- 
ravane de  1,000  chameaux  traversait  le  chott  El-Djerid,  lorsqu'un 
de  ces  animaux  s'écarta  un  peu  du  chemin  ;  tous  les  autres  le  sui- 
virent et  disparurent  successivement  dans  la  vase.  Il  ajoute  qu'à 
l'époque  où  il  y  passa  lui-même  un  terrain  de  cent  coudées  s'enfonça 
tout  à  coup,  engloutissant  les  hommes  et  les  animaux  qui  s'y  trou- 
vaient. Les  chameaux  se  mirent  à  beugler,  et  ne  laissèrent  d'autres 
traces  que  leurs  fientes ,  qui  remontèrent  à  la  surface.  Des  arbres 
que  le  vent  avait  déracinés,  poussés  par  la  rafale  vers  cet  endroit, 


(i)  Explorai  ion  scientifique  de  V Algérie,  U  ]X,  p.  2S0. 


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326  UVUE  DES  DEUX  MONDES. 

y  dispororent  en  m  {o^enoe^  t  Cest  no  lieu  étrange  que  cette 
^ebkiùiy  dit-il  en  son  langage  oriental  :  la  soit  n^  ^P^  d'étoiles» 
elles  se  cachent  derrière  la  montagne;  le  Teoit  souffle,  à  rendre 
sourd,  de  tous  les  cMés  à  la  fois;  afin  de  faire  sortir  le  yoyagear  de 
son  chemin,  il  lui  jette  le  sable  à  la  figure,  et  «  ne  peut  oii^rrir  les 
yeux  qu'en  prenant  de  grandes  précautions,  d 

Des  observations  barométriques,  fUtes  dans  le  bassin  du  ehott 
Mel-Rir  par  MM.  Yuillemot,  Mares,  Dubooq,  Ville,  avaient  à<mné 
pour  ce  bassin  des  attitudes  inférieures  au  niveaa  de  la  mer.  Les 
divers  résultats  présentai^it  entre  eux  d'assex  grandes  discordanoes, 
et  ne  pouvaient  être  acceptés  que  comme  des  approximations*  L'al- 
titude de  Biskra  môme  était  fort  incertaine;  on  la  faisût  varier  de 
80  à  liO  mètres.  En  1868,  M.  Ville,  ingénieur  en  chef  des  ponts 
et  chaussées,  qui  avait  étudié  la  question  avec  un  soin  iq)écial,  àé^ 
clarait  qu'on  ne  pouvait  pas  oondure  de  toutes  les  données  (dMe- 
nues  jusqu'alors  que  le  diott  Mel-Rir  fût  aunlessous  du  niveau  as 
la  mer  (1).  A  plusieurs  reprises,  cette  question  avait  préoccupé  tes 
oiBciers  d'état-major  chargés  de  travaux  géodésiques  en  Algérie, 
En  1872,  le  minktre  <le  la  guerre  voulut  bien  me  charger  d'exécu^ 
ter,  avec  le  concours  du  capitaine  de  Villars/les  opérations  géodé^ 
siques  de  la  méridienne  de  Biskra.  Nous  primes  nos  mesores  pour 
déterminer  avec  toute  la  précision  possible  l'aldtude.du  cbott  Mel- 
Rir.  Au  sud  de  Biskra,  il  ne  fallait  phis  compter  sor  le  mvellemeat 
géodésique,  qui  donne  les  différences  de  hauteurs  par  des  observa- 
tions faites  à  de  grandes  distances.  Dans  ces  régions  sablonneuses, 
les  rayons  lumineux,  rasant  le  sol  échauffé  par  le  soleil,  éprouvent 
souvent  des  déviations  considérables;  on  y  voit  se  produire  touB  les 
jours  le  phénomène  du  mirage.  Il  était  donc  nécessaire  de  se  munir 
d'un  niveau  à  lunette  et  de'mires  graduées  pour  y  faire  un  nivelle- 
ment de  proche  en  proche.  Cette  opération,  ^écutée  en  1878  avec 
le  concours  du  capitaine  Noll,  sur  un  trajet  de  126  kilomètres,  nons 
prouva  que  le  bord  occidental  du  lit  du  chott  Mel-Rir  était  à  27  mè- 
tres au-dessous  du  niveau  de  la  mer,  et  que  ce  lit  avait  une  in- 
clinaison moyenne  de  25  centimètres  par  mètre  dans  la  direction 
de  l'est,  d'où  il  résulterait  que  celui  du  chott  Sellem  est  à  plus  de 
&0  mètres  au-dessous  du  niveau  de  la  mer.  Il  est  établi  d'ailleurs, 
par  le  rapport  sur  les  opérations  de  la  méridienne  de  Biskra,  dé- 
posé au  ministère  de  la  guerre ,  que  Terreur  probable  totale  des 
nivellemens  géodésique  et  géométrique  est  inf^ieure  à  60  cooitimè- 
très.  Il  était  donc  mathématiquement  démontré  que  les  chotts  Mel- 
Rir  et  Sellem  occupaient  le  fond  d'une  vaste  dépression  du  sol.  Il 
était  naturel  dès  lors  de  supposer  que  cette  dépression  se  continuait 

(i)  Ea^ploration  dans  les  bassins  du  Bodna  ei  du  Sahara,  P^^TOO^^  ^^  GoOqIc 


UNE  USA   IN7iRIBUB£  £N  ALGÉRIE.  327 

par  les  ^ods  fibarea  «t  £l-:J)jerid  jusqu'à  peu  de  distance  du  ^Ife 
de  fitbès,  et  <[«'il  âuffirak  de  la  reUar  à  ce  ;gôlfe4)ar  un  ca&al  pour 
la  trau^ermer  €Q  mer  iuiérieuiie. 

{^and  on  ¥eit  les  jégioBB  «loiines  et  désolées  du  cbott  Mel-Rir, 
tfue  l'on  soage  ^BMxmedificatkms  profondes  que  leur  ferait  éprouver 
ù,  préseftcie  âe  la  mer  en  tempérant  le  clkiiat,  ^n  régularisant  les 
p>luies  et  en  y  développant  ainsi  la  fécondité  jiaturelle  du  sol»  on  ne 
peut  «^iuapècW  d'ôtre  ému  par  la  grandeur  de  x^elte  entreprise.  En 
1872,  Boas  r^K^ootrâmes  entre  Coastantine  et  Batna  le  caïd  des 
nomades  sahariens,  fiou-Lakrase,  de  la  famille  des  Ben-^annah.  U 
jfeoue  demanda  :pottFquoâ  noiAS  nous  donnions  tant  de  peine  à  con* 
8tmire  des  ^n»!!  sur  les  s(»nmets  les  plus  élevés.  Nous  lui  répon* 
(ttmes  que  neixe  intemlion  était  d'aller  ainsi  jusqu'au  Sahmra,  aiin 
de  savoir  si  le  chott  MeMtir  «étail;  au-dessous  du  niveau  de  la  mer. 
tL  J'ai  souvent -ocmtemplé  les  cbotts,  reprit-il  tout  rêveur;  j'ai  pensé 
(pielqueibis  qu'ils  étaient  semblables  à  la  mer  et  que  jadis  les  flots 
venaient  jusque-4à.  »  ie  lui  expliquai  alors  comment  il  serait  peut- 
élre  possoble  de  les  y  ramener.  Son  imagination  parut  vivement 
frappée.  «  Dieu  le  veuUle!  dit-il  après  un  instant  de  ^lence;  ce  sera 
une  gnmde  c^ose.  j»  Or  en  étudiant  attentivement  les  auteurs  an- 
dens  qui  oous  ont  laissé  des  renseignemens  sur  l'iaistoire  et  la  géo- 
graphie de  l'Afrique,  en  examinant  tous  les  documens  topographie 
ques  que  nous  possédons  sur  le  bassin  des  cbotts,  on  acquiert  la 
canvicti<m  que  ce  bassin  communiquait  autrefois  avec  la  Méditerra- 
née et  fonnait  un  golfe  intérieur  connu  sous  le  ncun  de  gratuie  baie 
de  Tritûfij  —  que  la  baie  de  Triton  s'est  desséchjôe  vers  le  commen- 
cement de  l'ère  chrétienne  à  la  suite  de  la  formation  d'un  isthme 
qui  l'a  séparée  de  la  mer,  —  que,  dans  l'état  des  choses,  il  suffi- 
rait de  creuser  un  canal  de  communication  entre  le  bassin  des  chotts 
et  le  golfe  de  Gabès  pour  créer  une  mer  intérieure.  Il  est  indubi- 
table que  les  conséquences  de  cette  opération  seraient  immenses 
pour  la  prospérité  de  l'Algérie  et  de  la  Tunisie. 

I.   —  HISTOIRB   DO   BASBin   J>I6   CHOTTS. 

Hérodote,  qui  écrivait  vers  l'an  456  avant  Jésus -Christ,  est  le 
premier  auteur  qui  ait  donné  des  détails  géographiques  sur  le  lac 
Triton.  Dans  le  livre  IV  de  son  Histoire^  il  décrit  successivement, 
en  allant  de  l'orient  vers  l'occident,  les  peuples  qui  habitent  la  côte 
septentrionale  de  l'Afrique.  «  Après  les  Lotophages,  dit-il,  viennent 
les  Machlyes,  qui  mangent  aussi  du  lotus;  leuur  pays  s'étend  jus- 
qu'au fleuve  Triton,  qui  se  jette  dans  le  grand  lac  ou  golfe  (1)  de 

(i)  La  mot  l(|i^,  eiaployô  par  Hérodote,  sigoSfte  à  la  fois  ^  intériemr  et  lie  atto» 
nant  k  la  mer,  par  conséquent  baie,  golfs» 


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328  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Triton,  dans  lequel  est  l'Ile  de  Phla.  »  Il  raconte  ensuite  que  Jason 
fut  poussé  par  la  tempête  sur  les  côtes  de  la  Libye,  et  qu'il  se  trouva 
dans  les  bas-fonds  de  la  baie  de  Triton  avant  de  découvrir  la  terre; 
un  triton  lui  montra  le  moyen  de  sortir  de  ce  passage  dangereux. 
Cet  épisode  du  voyage  des  argonautes  avait  déjà  été  mentionné  par 
Pindare  (1),  qui  écrivait  quelques  années  plus  tôt.  Hérodote  nous 
apprend  encore  que  les  Libyens  qui  habitaient  sur  le  bord  occi- 
dental du  lac  Triton  étaient  des  peuples  laboureurs,  tandis  que 
ceux  qui  habitaient  sur  le  bord  oriental  étaient  des  peuples  no- 
mades et  bergers.  Cette  particularité  est  confirmée  par  Scylax.  Il 
n'y  a  que  les  peuples  laboureurs  en  effet  qui  bâtissent  des  villes,  et 
nous  verrons  que  ce  géographe  place  la  ville  des  Libyens  sur  le 
bord  occidental  du  lac  Triton.  Ce  qui  ressort  des  récits  d'Hérodote 
et  ce  qu'il  est  essentiel  de  noter,  c'est  d'abord  que  le  grand  lac  de 
Triton  communiquait  avec  la  mer,  puisque  le  vaisseau  de  Jason  y 
fut  jeté  par  la  tempête;  c'est  ensuite  qu'il  ne  parle  pas  de  la  Petite- 
Syrte,  dont  le  nom  n'apparaît  que  plus  tard,  et  qui  semble  avoir 
été  désignée  en  même  temps  que  le  lac  sous  la  dénomination  col- 
lective de  grand  lac  ou  grande  baie  de  Triton. 

Après  Hérodote  vient  Scylax,  auteur  du  Périple  de  la  Méditer- 
ranée^ qui  écrivait  vers  le  n*  siècle  avant  l'ère  chrétienne.  Dans  sa 
description  de  l'Afrique,  il  cite  l'île  Brachion  (2),  où  croît  le  lotus, 
et  l'île  de  Cercinna,  où  il  y  a  une  ville  du  même  nom.  «  Vers  l'in- 
térieur des  terres,  ajoute-t-il,  se  trouve  le  grand  golfe  de  Triton  (3), 
qui  renferme  la  Petite-Syrte,  surnommée  de  Cercinna,  et  le  lac  Tri- 
ton avec  l'île  Triton,  ainsi  que  l'embouchure  d'un  fleuve  du  même 
nom.  L'entrée  du  lac  est  étroite;  on  y  voit  une  île  au  reflux  de  la 
mer,  et  souvent  alors  les  vaisseaux  ne  peuvent  plus  y  pénétrer.  Ce 
lac  est  considérable;  les  bords  en  sont  habités  par  les  peuples  de 
Libye,  dont  la  ville  est  située  sur  la  tfôte  occidentale.  »  Lessavans 
sont  d'accord  pour  reconnaître  dans  les  îles  Brachion  et  Cercinna 
les  îles  actuelles  de  Djerba  et  de  Karkenah  (4),  entre  lesquelles  se 
trouve  l'entrée  du  golfe  de  Gabès.  La  Petîte-Syrte  était  donc  évi- 
demment le  golfe  de  Gabès;  le  lac  Triton  occupait  le  bassin  des 
chotts;  la  Syrte  et  le  lac,  réunis  par  une  communication  assez  étroite, 
formaient  ensemble  le  grand  golfe  de  Triton.  L'île  basse  qu'on  voyait 
dans  la  communication  au  moment  du  reflux  était  sans  doute  for- 

(1)  IV,  44  et  soq. 

(2)  D'après  Mannert,  la  véritable  leçon  serait  vtjffo;  Ati^oçatcDv,  tie  des  LolophagêS, 
Cétait  probablement  Plie  des  Lotophages  où  Homère  conduit  Ulysse.  Plus  tard  Stra- 
bon,  Pline,  Solin,  rappellent  ile  de  Meninx,  C'est  i*lle  Djerba  de  nos  jours. 

(3)  KoXito;  iiiT»;  ApovCnjç.  D'après  Vossius,  il  faut  lire  TpiTwvJtTj;. 

(4)  C'est  à  Cercinna  qu'Ânnibal  se  retira  après  sa  défaite;  c'est  là  que  fut  exilé 
Scmpronius  Gracchus,  l'amant  de  Julie;  aujourd'hui  on  y  déporte  les  filles  publiques 
qui  ont  des  démêlés  arec  la  police  tunisienne. 


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UNE  MER  INTÉRIEURE  EN  ALGERIE.  329 

mée  par  les  sables  qui  s'y  amoncelaient  et  qui  devaient  finir  par 
la  combler.  Quant  à  l'île  Triton,  elle  était  évidemment  la  même 
que  Yile  de  Phla  d'Hérodote.  Où  était-elle  située?  Nous  ne  nous 
arrêterons  pas  à  discuter  les  différentes  hypothèses  qui  ont  été 
émises  à  ce  sujet.  Sir  Grenville  Temple,  M.  Guérin,  M.  Duveyrier, 
l'identifient  avec  le  Nifzaoua,  qui  est  une  presqu'île  importante  et 
couverte  d'oasis  du  chott  £1-Djerid.^  Cette  opinion  parait  la  seule 
admissible.  Le  Nifzaoua  en  effet  devait  être  une  île  à  l'époque  où  le 
bassin  des  chotts  était  occupé  par  les  eaux  de  la  mer.  Lorsque  la 
communication  se  combla,  le  niveau  des  eaux  baissa;  l'île  devint 
une  presqu'île.  De  même  qu'Hérodote,  Scylax  désigne  encore  la  Pe- 
tite-Syrte  et  le  lac  Triton  sous  le  nom  collectif  de  grand  golfe  de 
Triton;  mais  il  écrit  trois  cents  ans  plus  tard  :  la  communication 
qui  les  réunit  étant  devenue  étroite,  on  les  désigne  déjà  en  même 
temps  par  des  noms  particuliers. 

Pomponius  Mêlas  écrivait  vers  l'an  43  de  Jésus-Christ,  envh'on 
deux  siècles  après  Scylax.  «  Le  golfe  de  la  Syrte  (1),  dit-il,  est  dan- 
gereux non-seulement  à  cause  des  bas-fonds,  mais  encore  à  cause 
du  flux  et  du  reflux  de  la  mer.  Au-delà  de  ce  golfe  est  le  grand  lac 
Triton,  qui  reçoit  les  eaux  du  fleuve  Triton.  On  l'appelle  aussi  lac 
de  Pallas.  n  Le  lac  et  la  Syrte  ne  communiquent  plus  entre  eux; 
cela  ressort  clairement  de  ce  passage;  le  niveau  des  eaux  a  baissé 
par  l'évaporation,  et  l'île  Triton  a  disparu.  Dans  le  chapitre  vi  du 
même  auteur,  chapitre  consacré  à  la  description  de  la  Numidie, 
dont  Girta  (Constantine)  était  la  ville  la  plus  importante,  on  lit  le 
remarquable  passage  suivant  :  «  on  assure  qu'à  une  assez  grande 
distance  du  rivage,  vers  l'intérieur  du  pays,  il  y  a  des  campagnes 
stériles  où  l'on  trouve,  s'il  est  permis  de  le  croire,  des  arêtes  de 
poissons,  des  coquillages,  des  écailles  d'huîtres,  des  pierres  polies 
telles  qu'on  en  lire  communément  de  la  mer,  des  ancres  qui  tien- 
nent aux  rochers,  et  autres  marques  et  indices  semblables  qui  prou- 
vent que  la  mer  s'étendait  autrefois  jusque  dans  ces  lieux.  »  Ce  texte 
n'est-il  pas  frappant?  Dans  les  campagnes  stériles  situées  vers  l'in- 
térieur du  pays,  au  sud  de  Constantine,  ne  reconnait;-on  pas  le  Sa- 
hara algérien,  qui  commence  à  Biskra?  Ces  cailloux  arrondis  par 
les  flots  de  la  mer,  ces  coquillages,  ces  ancres  abandonnées,  ne  sont- 
ils  pas  des  témoins  irrécusables  de  la  présMce  récente  de  la  mer? 
Il  n'y  a  pas  longtemps  en  effet  qu'elle  s'est  retirée,  puisque  Scylax 
décrivit  encore  minutieusement  l'entrée  de  la  baie.  Sur  certains 
points,  comme  à  El-Feidh^  où  le  terrain  avoisinant  les  chotts  s'élève 
en  pente  insensible,  les  flots  en  se  retirant  ont  laissé  à  découvert 
des  zones  d*une  largeur  de  plusieurs  kilomètres.  C'est  là  que  les 

(1)  0$  Situ  ùrbis,  VH. 

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S3&  B£¥UE  I)£&  DEUX  MOICDES. 

voyageurs  trouTent  les  vestiges  qvi  excitent  leur  étoBnoxent;  mais 
bientôt  les  anerei»'  seront  recaetUies  par  les  indigèiiee^  les  cailloiix 
rodiés  et  les  coqmllages  seront  entraînés  par  les  torrens  jusqae  dans 
tefDnd  du  lit  desséché  des  iacs  ou  recouverts  par  les  sables»  et  dis*- 
parattroBt  pour  ht  plupart. 

Arrivons  maintMant  à  Ptolémée,  qui  écrivait  vers  la  fin  do  n*  siè- 
cle et  qui  noQS  fbumit  de  pr^ieux  renseignemens  sur  la  géogra- 
phie âÊet  l'Afrique.  Dans  sa  table  iv,  consacrée  à  l'Aflrique  intérieure, 
Ptolêmée  fait  la  desoiption-  suivante  du  6ir  :  a  c'est  d'abord  le  Gir, 
qui  aboutit  d'un  cOté  au  nsont  Usargahu  et  de  l'autre  &  la  gorge  6a^ 
ramantique,  le  fleuve  a  un  embranchement  qiri  va  former  le  lac  des 
Tortues;  le  6ir,  se  perdant  alors,  reparaît  plus  lois  et  forme  une 
autre  rivière  dont  l'extrémité  occidentale  va  foroer  le  lac  Nuba.  i 
Déjà  le  voyageur  Shaw  avait  cru  reconniétre  le  Gir  de  Ptolêmée 
dans  rOued-Djeddi,  qui  prend  sa  source  au  Djebel-Amour,  arrose 
Lagboufat  et  vient  se  jeter  dans  le  cbott  Mel-Rir  après  uir  parcours 
de  plusieurs  centaines  de  kilomètres.  M.  Vivien  de  Sakrt-Martiii, 
dans  son  ouvrage  le  N^rd  de  P Afrique  ancienne,  n'hésite  pas  à 
reconnaître  que  te  Nigris  décrit  par  PUne  et  le  Gir  de  Ptolêmée  ne 
sont  qu'un  seul  elr  même  fleuve,  l'Oued-Djeddi,  que  par  conséquent 
le  tac  des  Tortues  ne  peut  être  que  )e  diott  Sfel-Rir;  M.  Duve^rier 
de  scm  côté  arrive  k  la  m6n»è  conchstsion.  Ces  draix  écrivains  romar^ 
quent  d'ailleurs  que,  dans  l'éaumération  des  villes  atuées  sur  le 
cours  du  Gir,  Ptoiémée  cite  Tkykimeth,  Ghéemoy  Iskhéri;  ils  font 
ressortir  lidentité  de  ces  noms  avec  cem  de  Taâjemout,  Laghoma^ 
Biskray  et  la  similitude  des  positions  relatives  que  ces  différentes 
villes  occupent  sur  les  cours  du  Gir  et  de  TOued-DjeddL  Ajoutims 
que  Ptelémée  place  paiement  Lynxama.  à  l'est  d'Iskeri,  et  que  le 
nom^  et  la  position  de  cette  ville  concordent  avec  le  nom  et  la  poai»- 
tibn  de  Lyasna,  qui  était  meore  an  temps  de  Shaw  le  plu»  riche  des 
vills^es  au  nord  du  cbott  Mel^-Rir. 

Ptolêmée,  de  môihe  que  Pline,  fnkt  sortir  le  Gir  du  la©  des  Tor- 
tues, et  lui  fixh  remonter  souterrainement  le  hassixt  de  FOued-A'ir 
ou  Iguargbar.  Or  H.  Duveyrier  établit  que  le  mot  berbère  gker, 
ffkir,  et  par  corruption  nigher^  nie^tr,  signifie  c  bassin  hydrogra- 
phique. »  Les  auteurs  grecs  et^atins,  ne  se  rendant  pas  bien  compte 
de  ht  signification  de  ces  mots,  les  faisaient,  par  wa  {riéenasme, 
précéder  du  vocable  ftemfe^  c'est  œ  qwi  explk]^  te'  grand  nombre 
des  cours  d'eau  que  les  anciens  ont  appelés  Niger  eu  Nigris.  Dans 
le  sens  attrrbué  généralement  au  mot  fleuve,  la  description  de  Pto- 
lêmée serait  firajsse;  mais,  si  on  restitue  au  mot  gir  son  véritable 
sens  de  «  bassin  hydrographique,  »  elle  est  très  exacte,  et  te  Gir 
représenta  le  bassin  de  TOued-Djeddi  réuni  à  celui  de  l'Iguarbgar 
par  le  lac  des  Tortues  ou  chott  Mel-Rir.  L'identité  da  Gir  a,vec 

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UNE  MER  OmÉRIEUBE  EN  ALGERIE.  331 

rOued-Djeddi  et  celle  du  lac  des  Tortues  avec  le  ebottHel-Rir  bous 
paraisseat  donc  bots  de  doultt» 

Daitô  sa  seconde  tabla  de  TÂfrique»  Ptolémée  dte^  le  losg  et  la 
Petite-Syrte^  Macadoma,  les  embouchures  du  fleuveîTritou,  Tac^e. 
DêOB  la  même  lable*  en  éuuBaérant  les  nKmtagaes  de  l'Afrique  pro- 
prement dite,  il  cite  le  mont  VasaletuSi  où  pr^d  sa  source  le  âeuve 
Triton  et  sur  lequel  se  trouvem  plusiews  lacs  :  le  lac  de  Triton,  le 
lac  de  Pallas  et  k  lac  de  Libye.  Il  dit  encore  qu'w  pied  du  mont 
IFasaletus  oomaience  le  désert  de  Libye.  Il  nomme  ensuite  les  nonn 
lu*euse8  Tilles  de  TAfrique,  parmi  lesquelles  il  cite  Tisnrus  (Tou- 
sur),  qtt'îl  place  entre  le  mont  Yasaletus  «t  la  mer.  —  Deux 
XKmveaux  iacs  apparaaitôent  dans  Ptolémée»  le  lac  de  Lil^e  et  le  lac 
des  Tortues,  qui  n'est  autre  que  le  cbott  Mel-Bir»  N'y  a-t-il  pas  lieu 
d'en  conclure  que  le  niveau  des  eaux  a  continué  abaisser,  et  que 
le  grand  bœôn  primitif  a^est  subdivisé  «n  plusieurs  bassins  dis- 
tincts? 

Ptolémée  fait  venir  le  Oeuve  Triton  du  mont  Vasaletus^  puis  il  le 
iait  couler  dans  le  lac  de  Libye.  Quel  était  ce  mont  Vasaletus  (Ouo»- 
IsiTov)  ?  H  y  a  bien  im  mont  Ousselet  en  Tunisie;  mais  il  est  fort 
loin,  au  nord  des  chotis^  à  l'ouest  du  lac  Kairouan.  Le  mont  Vasa- 
letus, dont  le  nom  a  disparu^  était  sans  doute  une  des  chaînes  qui 
foraient  la  ceinture  nonlr-ouest  du  bas£dn  des  cbot^  Il  nous  im- 
porte peu  d'ailleurs  de  le  retrouver;  il  nous  suffit  de  savoir  qu'il 
était  situé  dai»  l'intérieur  des  terres,  au-delà  de  Tisurus  et  au  com- 
m^iaeaaent  du  désert  de  Libye.  Le  fleuve  Triton,  qui  y  prenait  sa 
source,  ne  peut  donc  être,  comme  le  croient  Shaw  et  Bennell,  ni 
la  petite  rivière  de  Gabès,  ni  le  ruisseau  d'El-Hammab,  qui.  sont 
situés  près  du  littoral.  -^  Du  lac  de  Libye,  Ptolémée  fait  coular  le 
fleuve  Triton  dans  le  lac  Pallas  et  dans  le  lac  Triton.  £n  même 
tettii»  il  place  les  embouchures  de  ce  fleuve  dans  la  Petite^Syrte, 
an  nord  de  Tacatpe.  Or  il  est  inG4mtestable  aa}aurd'faui  que  le  lit  du 
cbott  Sellem,  e'est-4i-dire  du  lac  de  Libye,  est  bien  aunlessous  du 
niveau  du  golfe  de  C!d)ès,  et  il  eût  été  matériellement  impossible 
qu'il  se  predocistt  un  courant  vers  ce  golfe.  La  version  de  Pmlémée 
retflemk  donc  inexplicable,  si  nous  ne  rendions  ici  encore  au  mot 
flemey  dont  il  se  sert»  son  védtable  sens  de  bassin  hydrographique. 
Par  fieuve  Triton^  il  faut  entendre  l'ensemble  des  eaux  qui  s'é- 
coulent dans  le  bai^  du  lac  Triton;  cette  iniierprétation  est  d'au- 
tant plus  admissible  que  le  mot  même  de  triAon  entraînait  toujours 
ndée  d'eanchee  les  uuûena.  r  Quelle  qu'ait  été,  dît  M.  Bussac  (1), 
la  signttoatkm  originelle  du  mot  triio  en  grec,  il  est  incontestable 
qttel'idiée  d'eau  y  iut.  généralement  attachée,  i»  Bien  n'e^  plus  na^ 

(1)  Baissac,  de  l'Origine  des  dénofmmtwn»  Mkmgueê  éamU  nue  àryme,  p.  65^ 

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332  REVUE  DES  DEOX  MONDES. 

turel  par  conséquent  que  d'admettre  que  le  nom  de  Triton  ait  été 
appliqué  à  un  ensemble  de  cours  d*eau,  c'est-à-dire  à  un  bassin* 

Recherchons  maintenant  ce  que  Ptolémée  voulait  désigner  par 
les  <(  embouchures  »  de  ce  fleuve.  Dans  un  pays  comme  l'Afrique, 
où  les  rivières  disparaissent  souvent  dans  les  sables  pour  ne  repa- 
raître qu'à  de  grandes  distances,  les  habitans  devaient  naturelle- 
mait  supposer  une  communication  souterraine  entre  le  lac  Triton 
et  les  cours  d'eau  qui  prenaient  leur  source  à  quelques  kilomètres 
du  lac.  De  semblables  idées  sont  encore  très  répandues  chez  les 
Arabes.  D'ailleurs  Macadoma  était  située  à  environ  ^0  kilomètres  au 
nord  de  Tacape  (Gabès);  c'est  à  peu  près  à  égale  distance  de  ces 
deux  villes  que  Ptolémée  place  les  embouchures  du  fleuve  Triton. 
Cette  position  correspond  exactement  à  celle  de  l'embouchure  de 
rOued-Akareit,  située  à  2i  kilomètres  au  nord  de  Gabès.  C'est  là 
que  devait  aboutir  l'ancienne  communication  de  la  grande  baie  de 
Triton  avec  la  mer.  Quoique  la  communication  n'existât  plus  à 
l'époque  de  Ptolémée,  la  tradition  devait  en  avoir  conservé  le  sou- 
venir, et  cette  circonstance  suffisait  pour  que  l'Oued-Akareit  fût 
désigné  sous  le  nom  de  fleuve  Triton.  Ce  souvenir  se  perpétua  jus- 
qu'à Édrisi,  qui  vivait  au  xi""  siècle;  seulement  ce  n'est  plus  l'Oued- 
Akareit  que  cet  auteur  arabe  fait  communiquer  avec  le  lac,  c'est  la 
rivière  de  Gabès.  D'après  la  direction  de  cette  rivière  et  la  topogra- 
phie de  la  région  où  elle  coule,  il  est  impossible  qu'elle  ait  jamais 
communiqué  avec  le  lac  Triton.  Il  ne  faut  donc  considérer  le  récit 
d'Édrisi  que  comme  l'écho  altéré  d'une  légende  rappelant  l'exis- 
tence d'une  ancienne  communication  entre  le  golfe  et  le  lac,  et  il 
était  naturel  que  cette  légende  se  fixât  sur  le  cours  d'eau  le  plus  en 
vue  de  la  contrée,  celui  qui  tombe  dans  la  mer  à  Gabès. 

On  peut  enfin  se  demander  quelle  était  la  ville  des  Libyens  que 
Scylax  place  sur  la  côte  occidentale  du  lac  Triton.  Ne  serait-elle 
pas  la  môme  que  celle  dont  parle  Diodore  de  Sicile?  «  On  raconte, 
dit  ce  dernier,  que  les  Amazones  bâtirent  dans  le  lac  Triton  une  ville 
qu'à  cause  de  sa  situation  ils  appelèrent  Chersonèse  (presqu'île).  » 
La  ville  actuelle  de*  Touzeur  est  bâtie  entre  le  chott  Rharsa  et  le  chott 
El-Djerid.  A  l'époque  où  la  grande  baie  de  Tritœi  existait,  ces  deux 
chotts  se  réunissaient  à  l'ouest  de  Touzeur,  qui  se  trouvait  ainsi 
dans  une  presqu'île;  la  position  particulière  de  cette  ville  corres- 
pond donc  exactement  à  celle  qu'il  est  naturel  de  supposer  à  la 
Chersonèse  de  Diodore  de  Sicile.  11  est  certain  d'ailleurs  qu'elle 
est  excessivement  ancienne,  à  en  juger  d'après  la  remarque  que 
fait  à  ce  sujet  l'Arabe  Moula-Ahmed  (1).  «  Je  ne  crois  pas,  dit41, 
qu'il  me  soit  tombé  entre  les  mains  aucun  ouvrage  où  il  soit  ques- 

(1)  Exploration  scientifique  dé  V Algérie,  t.  IX.  —  n$lal%m  de  voyage  de  VArabe 
Moula-Ahmed,  traduction  de  Bcii>nigger,  p.  291  • 


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UNE  MER  INTÉRIEUBE  EN  AtGERIE.  333 

tion  des  anciens  édifices  qu'on  voit  à  Touzeur,  édifices  qui  remon- 
tent à  une  haute  antiquité;  mais  on  prétend  qu'ils  furent  construits 
à  l'époque  du  déluge,  du  temps  de  Koé.  »  La  relation  de  cet  Arabe 
est  fort  curieuse.  Il  revient  de  La  Mecque,  il  est  l'objet  de  la  véné- 
ration de  tous.  Il  s'intéresse  aux  lieux  qu'il  parcourt,  il  interroge 
les  habitans,  qui  s'empressent  de  lui  raconter  toutes  les  légendes 
du  pays;  pour  eux,  la  ville  de  Touzeur  remonte  au  déluge.  11  faut 
évidemment  voir  dans  cette  légende  le  souvenir  de  l'époque  pen- 
dant laquelle  les  eaux  des  lacs  s'élevaient  au  niveau  de  celles  de  la 
mer  et  recouvraient  des  teiTes  aujourd'hui  à  sec.  Il  est  fort  pro- 
bable que  Touzeur  est  à  la  fois  la  ville  dont  parle  Scylax  et  la  Cher- 
sonèse  de  Diodore  de  Sicile.  Les  ruines  de  Tisurus  devaient  être 
très  instructives  ;  malheureusement  M.  Guérin  (1)  raconte  que  les 
débris  de  la  ville  antique  ont  été  en  partie  employés  comme  maté- 
riaux de  construction  dans  les  divers  villages  qui  constituent  le 
chef-lieu  actuel  du  Djerid. 

Les  auteurs  que  nous  avons  invoqués  dans  cette  discussion  histo- 
rique sont  assez  nombreux  et  leurs  descriptions  assez  précises  pour 
qu'il  paraisse  démontré  que  le  bassin  des  chotts  a  été  autrefois  oc- 
cupé par  la  mer.  Résumons  en  quelques  mots  le  résultat  de  nos 
recherches.  A  l'époque  d'Hérodote,  les  lacs  sont  en  communication 
avec  la  mer  par  une  large  ouverture.  La  Petite-Syrte  et  le  lac  Triton 
sont  connus  sous  le  nom  collectif  de  grande  baie  de  Triton.  Dans 
celte  baie  est  une  île  appelée  Phla,  qui  n'est  autre  que  le  Nifzaoua. 
A  l'époque  de  Scylax,  la  Petite-Syrte  et  le  lac  Triton  sont  encore 
désignés  sous  le  même  nom  collectif;  mais,  la  communication  qui 
les  relie  étant  devenue  étroite,  le  golfe  et  le  lac  sont  déjà  distingués 
aussi  par  les  noms  particuliers  de  Petite-Siyrte  et  de  lac  Triton.  L'île 
de  Phla  existe  toujours  dans  le  lac  sous  le  nom  ^ile  Triton.  A  l'é- 
poque de  Pomponius  Mêlas,  la  communication  entre  le  lac  et  la 
Syrte  n'existe  plus.  Le  lac  Triton  est  au-delà  de  la  Syrte  dans  l'inté- 
rieur des  terres.  Les  eaux  de  ce  lac,  qui  ne  reçoit  pas  de  ses  affluens 
un  tribut  assez  considérable,  ont  baissé  par  suite  de  l'évaporation. 
Le  Nifzaoua  n'est  plus  qu'une  presqu'île.  Le  nom  de  lac  Pallas  ap- 
paraît à  côté  de  celui  de  lac  Triton.  On  n'est  pas  encore  bien  éloi- 
gné de  répoque  de  Scylax,  et  les  voyageurs  trouvent  sur  le  ri- 
vage laissé  à  découvert  des  traces  de  la  présence  récente  de  la  mer. 
Puis  on  arrive  à  Ptolémée  :  les  eaux  ont  continué  à  baisser;  elles 
se  sont  définitivement  fixées  dans  les  dépressions  les  plus  pro- 
fondes de  l'ancien  lit.  Le  bassin  primitif  s'est  subdivisé.  On  voit 
apparaître  le  lac  des  Tonnes  et  le  lac  de  Libye  à  côté  des  lacs  Pallas 
et  Triton.  Le  souvenir  de  l'ancienne  communication  a  été  conservé 

(i)  Voyage  archéolooique  en  Tunisie,  t.  l*',  p.  269. 

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33&  BETUB  DES  DEUX  MONDES. 

par  la  tradition,  et  Ptolémée  place  remboachitre  du  «  fleuve  Tii- 
toD  »  au  point  où  abomtiâsait  cette  aBdeome  ooDamuincatioai  Les 
«àcles  se  soccèdsut,  la  tradition  s'altère.  A  l'époque  d'Édrisi,  de&t 
le  cours  d'eau  le  plus  comku  de  la  Fetite-Syrte,  celui  qui  arrose 
Ixabès,  qui  passe  pour  avmr  jcommunicpié  aotirafoîs  0a  même  poiu: 
communiquer  encore  souterrainement  avec  le  lac  Le  soovcsir  de 
Tanoienne  baie  de  Triton  s'est  transmk  vaguement  jusqu'à  nous. 
C'est  ainsi  que  la  légende  fait  remonter  la  fcmdation  de  Tooaeur  au 
déluge,  rappelant  l'époque  où  cette  ville  antique  s'élevait  dans  une 
{«"esqu'Ue,  et  où  les  eaux  de  la  mer  venaieBl  baigner  le  fned  de  ses 
murailles 

II.  ^  BiCKVnoBi  VB  LUiiGtnm  €onirvie4Tio«.  -^  câoscs 

ftl   LA   FOSMATIOLa   DB  &*I«TnX* 

On  a  vu  que  le  détroit  qui  reliait  autrefois  le  lac  Triton  à  la  Pe- 
tite-Syrte  devait  probablement  aboutir  à  Tembouchure  de  l'Oued- 
Âkareit.  C'est  l'opinion  de  Rennell,  qui  a  discuté  avec  soin  cette 
question  (1).  a  La  partie  la  plus  voisine  du  lac,  dit-il,  est  celle  où 
tombe  aujourd'hui  la  rivière  d'Akroude  (Oued-Akareit).  Cette  rivière 
est  périodique,  et  elle  était  à  sec  lorsque  Shaw  la  visitait;  c'est  là  qu'il 
faut  rechercher  Pancienne  communication,  s'il  y  en  a  eu,  et  nous  ne 
doutons  guère  que  cette  communication  n'ait  effectivement  existé.  » 
D'après  M.  Henri  Duveyrier  (2),  qui  a  exploré  cette  r^ion,  un  banc 
de  sables  de  18  kilomètres  sépare  .aujourdliui  le  chott  ÉI-Djerid 
de  la  mer,  et  c'est  à  peine  si  l'on  reconnaît  les  traces  de  l'ancienne 
communication  dans  la  ligne  des  bas-fonds  de  l'Oued-Akareit.  Eu 
étudiant  la  carte  de  la  régence  de  Tunis  de  M.  le  capitaine  d' état- 
major  Pricot  de  Sainte-Marie  ou  bien  encore  celle  que  M.  Guérin  a 
publiée  à  la  suite  de  son  voyage  archéologique  en  Tunisie,  où  les 
mouvemens  de  terrain  sont  indiqués  avec  tous  les  détails  que  com- 
portent des  levés  expédiés,  on  est  frappé  de  la  dépression  continue 
qui  relie  l'embouchure  de  l'Oued-Akareit  à  la  pointe  orientale  du 
diott  El-Djerid;  c'est  évidemment  là  qu'existait  Tandenne  commu- 
nication, et  c'est  par  là  seulement  qu'on  peut  songer  à  la  rétablir. 
Cette  conclusion  est  confirmée  par  les  observations  de  M.  Guérin,  qui 
fait  remarquer  que,  par  l'escarpement  de  ses  bords,  l'Oued-Akareit 
forme  une  ligne  de  démarcation  assez  tranchée  entre  les  plaines 
plus  ou  moins  ondulées  qu'il  sépare.    . 

Comment  la  communication  entre  les  chotts  et  le  golfe  s'est-elle 
comblée?  Comment  s'est  formé  l'isthme  qui  les  sépare?  Plusieurs 
auteurs  ont  c|iercbé  à  expliquer  la  naissance  de  l'isthme  de  Gabès 

(1)  The  geographical  System  of  Herodotus,  p.  661.  * 

(3)  Touareg  du  nord,  p.  43. 


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UNE  MER  iriTÉRIEURB  EN  ALGQÉRIE.  335 

par  l'action  <fes  tOTrens  qui  apportaient  dans  les  lacs^  des  masses 
considérables  de  grafîore  et  de  cailloux.  Ces  dépôts,  en  s'accamulant 
à  l'entrée  de  la  baie  <fe  Triton,  auraient  fini  par  la  fermer.  Il  est 
certain  que  les  cour»  d'eau  qui  s'écoulent  dans  le  bassin  des  cbotts 
deviennent  parmomensde  véritables  torrens;  mai»,  lorsque  la  com- 
mumcatioB  existait,  ce  bassin  était  inondé',  et,  quelle  que  fût  la  vi- 
tesse des  toiTens,  elle  était  bientôt  détniHe  par  la  résistance  de  la 
masse  liquide  où  ils  pénétraient;  leur  action  ne  pouvait  pas  se  faire 
sentir  à  plus  d'tai  kilomètre  ou  deux  du  rivage.  C'est  dans  ce  rayon 
que  les  i^bles  devaient  nécessairement  se  déposer.  Pour  qu'ils  fus- 
sent entraînés  cnawîte  vers  l'embouchure  de  la  baie,  il  eût  fallu 
un  courant  général  des  eaux  de  cette  baie  vers  la  Méditerranée.  Un 
tel  courant  devait-il  se  produire,  et  dan»  ce  cas  était-il  assez  fort 
pour  charrier  les  sables  déposés  à  Testuaire  des  torrens? 

A  l'époque  où  la  grande  baie  de  Triton  existait,  elle  était  néces- 
sairement alimentée  par  un  courant  venant  du  golfe  de  Gabès,  puis- 
qu'elle a  commencé  à  se  dessécher  dès  que  Fisthme  fut  formé.  La 
quantité  d'eau  enlevée  au  lïwfôsin  de  la  Méditerranée  par  les  rayons 
solaires  et  non  restituée  par  les  pluies  représente  annuellement  une 
couche  de  1  mètre  1/2  (1).  L'évaporation  devait  être  plus  rapide 
dans  la  baie  de  Triton  que  dans  la  Méditerranée;  mais  les  eaux 
qu'elle  perdait  ainsi  allaient,  en  grande  partie,  se  résoudre  en  pluie 
sur  les  versans  méridionaux  de  TAurès,  d'où  elles  lui  étaient  ra- 
menées par  les  nombreux  affluens  qui  y  prennent  leur  source.  La 
baie  de  Triton  pouvait  occuper  une  surface  de  320  kilomètres  de 
longueur  sur  60  kflomètres  de  largeur.  En  admettant  que  la  dif- 
férence entre  les  eaux  qu'elle  recevait  el  celles  qui  lui  étaient  en- 
levées par  Tévaporation  se  tradui^t,  comme  pour  la  Méditerranéct 
par  une  couche  de  1  mètre  1/2;  elle  perdait  environ  28  nrilliards  de 
mètres  cubes  par  an.  Pour  lui  restituer  cet  énorme  volume  d'eau, 
il  suffisait  d*tme  vitesse  de  11  mètres  par  minute  à  un  courant  de 
1,000  mètres  de  laiçeur  sur  6  mètres  de  hauteur.  A  l'époque  d'Hé- 
rodote, où  la  communication  devait  être  très  large,  la  vitesse  du 
courant  était  nécessairement  plus  faible. 

Les  eaux  de  la  mer  contiennent  en  volume  27  millièmes  de  sel, 
qu'elles  déposent  en  s'évaporant.  La  baie  de  Triton  recevant  tous 
les  ans  de  la  Méditerranée  une  couche  d'eau  de  1  mètre  1/2,  il  se 
serait  jfbrmé  au  fond  du  ht  un  dépôt  annuel  deAO  millimètres,  et,  en 
hii  sufqposant  une  profondeur  de  00  mètres,  elle  se  serait  transfor^ 
mée  en  moins  de  quinze  cents  ans  en  un  immense  bloc  de  sel.  C'est 
ce  qui  finirait  par  arriver  à  la  Méditerranée  et  à  la  Mer-flouget  s'il 
n'existast  pas  à  l'entrée  de  ces  mers  des  oontreHX)urans  inférieurs 

W  ÉHsée  Reclw,  I»  Ttrf,  p.  «!. 

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336  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

chargés  de  ramener  dans  l'océan  les  masses  de  sel  qui  se  déposent 
par  Tévaporation,  On  peut  induire  par  ^alogie  qu'il  existait  un 
contre-courant  à  l'embouchure  de  la  baie  de  Triton.  Il  devait  se 
produire  alors  un  mouvement  général,  mais  très  lent,  des  couches 
d'eau  inférieures  de  toute  la  baie  vers  la  Méditerranée.  Ce  mouve- 
ment s'accélérait  jusqu'au  détroif,  où  il  atteignait  sa  plus  grande  vi- 
tesse; on  ne  peut  croire  qu'il  fût  assez  accentué  dans  l'intérieur  du 
bassin  pour  entraîner  les  sables  déposés  à  l'estuau-e  des  fleuves. 

Après  la  formation  de  l'isthme,  la  baie  de  Triton,  en  lui  attribuant 
une  profondeur  uniforme  de  60  mètres,  aurait  dû  se  dessécher  en 
quarante  ans;  mais  les  choses  ne  se  passèrent  pas  ainsi.  Le  fond 
de  cette  baie  devait  alors  être  irrégulier  comme  le  fond  de  toutes  les 
mers.  Les  eaux  se  retirèrent  dans  les  dépressions  les  plus  profondes 
et  formèrent  de  petits  lacs  permanens,  dont  le  niveau  cessa  de  bais- 
ser lorsque,  par  suite  de  la  réduction  de  leur  surface,  ils  ne  per- 
dirent plus  par  l'évaporation  qu'une  quantité  d'eau  égale  à  celle 
qu'ils  recevaient  de  leurs  affluons.  Ces  lacs  étaient  loin  d'occuper  la 
surface  des  cbotts  actuels;  mais  peu  à  peu  les  torrens  ont  dû  en  ni- 
veler les  lits  en  y  accumulant  les  sables  et  les  cailloux,  et  les  eaux, 
en  s'étalant,  ont  présenté  une  plus  grande  surface  à  l'évapora- 
tion. C'est  ainsi  qu'avec  les  siècles  ils  se  sont  transformés  en  ces 
larges  surfaces  planes  que  les  indigènes  appellent  chotls.  Cette  ac- 
tion des  torrens  continue  encore  de  nos  jours.  Le  lit  du  chott  Mel- 
Rir  s'incline  vers  celui  du  chott  Sellem,  qui  est  à  un  niveau  inférieur. 
C'est  vers  ce  dernier  chott  que  les  eaux  se  dirigent,  c'est  là  qu'elles 
séjournent  et  qu'elles  déposent  les  sables  et  les  limons  qu'elles 
charrient,  et  cela  se  passera  ainsi  tant  que  le  lit  du  chott  Sellem 
n'aura  pas  été  exhaussé  au  niveau  de  celui  du  chott  Mel-Rir.  Pour 
nous  résumer,  les  sables  entraînés  par  les  torrens  qui  tombaient 
dans  la  baie  de  Triton  étaient  déposés  sur  le  littoral;  cette  baie 
était  alimentée  par  un  courant  venant  de  la  Méditerranée;  il  existait 
selon  toute  probabilité  un  contre -courant  inférieur,  mais  il  était 
trop  faible  pour  mettre  en  mouvement  les  sables  et  les  accumuler  à 
l'entrée  de  la  baie.  Il  est  donc  naturel  de  chercher  les  causes  de  la 
formation  de  l'isthme  dans  l'action  des  courans  du  golfe  de  Gabès. 

Les  marées,  qui  sont  généralement  peu  sensibles  dans  la  Médi- 
terranée, sont  au  contraire  très  accentuées  dans  le  golfe  de  Gabès. 
Cette  particularité  est  mentionnée  par  les  auteurs  anciens.  Procope 
fait  une  description  assez  curieuse  de  ce  phénomène.  «  Tous  les 
jours,  dit-il,  la  mer  s'avance  sur  le  littoral  aussi  loin  qu'un  bon  pié- 
ton pourrait  le  faire  en  un  jour;  le  soir,  elle  rentre,  laissant  le  ri- 
vage à  [sec.  Les  nautoniers  pénètrent  sur  le  continent,  qui  prend 
pendant  ce  temps  l'aspect  d'une  mer,  et  y  naviguent  tout  le  jour.  » 
D'après  MM.  Guérin  et  Elisée  Reclus,  la  marée  atteint  une  éléva- 


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UNE  MER  INTÉRIEUBE  EN  ALGÉRIE.  337 

tion  de  plus  de  2  mètres  à  Vembouchure  de  TOued-Gabës;  elle  doit 
être  nécessairement  un  peu  plus  forte  à  l'embouchure  de  l'Oued- 
Akareit,  située  tout  à  fait  au  fond  du  golfe. 

La  hauteur  exceptionnelle  des  marées  de  cette  partie  de  la  Médi- 
terranée s'explique  facilement.  On  sait  que  les  vagues  de  marée  se 
déplacent  d'orient  en  occident ,  dans  le  sens  du  mouvement  diurne 
de  la  lune.  En  arrivant  dans  le  golfe  de  Gabès,  elles  se  trouvent 
comprimées  par  le  resserrement  des  côtes;  leur  vitesse  se  ralen- 
tit par  suite  du  frottement  contre  les  bas-fonds;  elles  s'entassent 
alors  les  unes  sur  les  autres,  et  gagnent  en  hauteur  ce  gu'elles 
perdent  en  largeur  et  en  rapidité.  En  roulant  sur  les  bas-fonds  du 
golfe  de  Gabës,  elles  en  remuent  profondément  les  vases  et  les  sa- 
bles, et  en  entraînent  une  partie  vers  le  littoral.  Lorsqu'il  existait 
une  large  communication  entre  la  Petite-Syrte  et  la  baie  de  Triton, 
la  marée  pénétrait  dans  cette  baie  et  se  faisait  sentir  jusqu'au  fond 
du  chott  Mel-Rir,  où  elle  atteignait  sa  plus  grande  hauteur;  mais  les 
sables,  en  s'accumulant  sur  le  littoral  de  la  Petite-Syrte,  durent 
successivement  rétrécir  la  communication,  qui  finit  par  n'être  plus 
qu'un  étroit  canal.  A  la  marée  montante,  il  devait  alors  s'y  engager 
une. barre  qui,  arrivée  dans  les  eaux  tranquilles  de  la  baie,  perdait 
sa  vitesse  en  s'épanouissant,  et  laissait  retomber  les  sables  qu'elle 
entraînait. 

Pendant  l'été,  les  vents  dominans  de  la  partie  orientale  de  la  Mé- 
diterranée sont  les  moussons  de  nord-nor^-ouest.  Les  anciens  les 
appelaient  vents  étésiens^  mais  pendant  l'hiver  il  y  a  quelquefois 
des  coups  de  vent  du  nord-est  et  du  sud-est  trës  violons.  A'I'siction 
régulière  des  marées  s'ajoute  ainsi  l'action  accidentelle  des  vagues 
puissantes  que  ces  vents  soulèvent  alors  dans  la  haute  mer,  et  qui 
viennent  se  briser  sur  la  côte,  après  avohr  roulé  sur  les  bas-fonds 
vaseux  et  sablonneux  du  golfe  de  Gabès. 

Telles  sont  les  causes  qui  ont  déterminé  la  formation  d'un  isthme 
à  l'entrée  de  la  baie  de  Triton.  Il  dut  se  crée?  tout  d'abord  un 
cordon  littoral  régulier.  Ce  cordon,  se  modifiant  peu  à  peu  sous  l'in- 
fluence des  vents  de  sud-ouest,  qui  venaient  y  déposer  les  sables  du 
désert,  s'est  transformé  en  dunes  irrégulières  et  mamelonnées.  Tout 
porte  à  croire  que  c'est  bien  ainsi  que  les  choses  ont  dû  se  passer. 
Si  l'on  se  rappelle  la  description  de  Procope,  qui  nous  montre  les 
marées  s'avançant  à  une  grande  distance  sur  le  continent ,  on  est 
forcé  d'en  conclure  que  le  littoral  de  la  Petite-Syrte  était  alors  une 
plage  basse  et  régulière.  L'envabissement  des  côtes  du  golfe  de 
Gabès  par  les  sables  de  la  mer  est  d'ailleurs  un  fait  bien  constaté 
par  les  voyageurs  :  Shaw  le  signale  dans  ses  Observations  géoffra^ 
phiques  sur  le  royaume  de  Tunis}  M.  Guérin  dit  que  l'embouchure  de 

TOUS  m.  —  1874.  22 

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SS8  BSTUE  DBS  DEUX  MOIIRS. 

rOucd-Gâbès  sert  actuellement  de  port  à  Toasîs,  celui  ée  Tantique 
Tacape  étant  depuis  longtemps  ensablé. 

,  Les  géologues  s'accordent  auJourdTim  à  reconnaître  tjue  le  «oentre 
de  l'Afrique  était  jadis  recouvert  par  les  ^eaux  de  la  mer.  Ce  vaste 
océan  saharien  était  limité  au  nord  par  la  chaîne  de  l'Atlas  et  par 
TAurès.  Dans  sa  Malocologie  de  V  Algérie  y  M.  Bourguignat  pose  les 
conclusions  suivantes,  qu'il  regarde  comfme  indiscutables  :  ft  au  tom- 
mencement  de  la  période  actuelle,  le  nord  de  TAfrique  était  une 
presqu'île  dépendante  de  l'Espagne;  le  détroit  de  Gibraltar  n'existaît 
pas,  la  Méditerranée  communiquait  avec  FOcéan  par  le  grand  dé- 
sert de  Sahara,  qui  était  alors  une  vaste  mer.  »  M.  Charles  Martîns 
considère  les  chotts  comme  les  lais  de  la  mer  saharienne.  «  Le  der- 
nier de  ces  chotts,  dit-il,  s'arrête  à  1«  kilomètres  seulement  de  la 
mer.  Que  cet  isthme  se  rompe,  et  le  tassîn  des  chotts  redevient 
une  mer,  une  Baltique  de  la  Méditerranée  (1).  » 

M.  Dubocq  (2)  tfa  trouvé  sur  les  bords  du  diott  Mel-Rir  aucun 
lais  de  mer  qui  puisse  faire  supposer  que  l'estuaire  de  ce  bassin  ait 
été  oblitéré,  depuis  les  temps  historiques,  par  les  collines  de  saWc 
qui  bordent  le  golfe  de  Gabès,  et  que  Tévaporation  ait  suoceswve- 
ment  épuisé  les  eaux  de  ce  bassin.  Il  croit  d'ailleurs  à  Texistenee 
de  l'ancien  océan  saharien,  et  il  admet  également  que  le  niveau  des 
chotts  est  plus  bas  que  celui  de  la  mer;  il  donne  même  au  cbott 
Sellem  des  altitudes  négatives  de  65,  76  et  jusqu'à  86  Tnètre»,  qu'il 
a  déduites  de  ses  observations  barométriques,  mais  qui  doivent  être 
exagérées.  M.  Coquand  (8)  cite  M.  Dubocq,  dont  il  semble  adopter 
les  conclusions.  Les  diflêrentes  assertions  de  M.  Dubocq  peuvent- 
elles  se  concilier?  Nous  ne  le  croyons  pas.  Dans  le  grand  soulève- 
ment géologique  qui  exhaussa  la  vaste  région  saharienne  et  qui  la 
transforma  en  continent,  le  bassin  du  chott  Mel-Rir  reita  au-dessous 
du jiiveau  de  la  mer.  Donc,  même  dans  le  cas  où  le  chott  Mel-Rw ,  à 
la  suite  de  cette  convulsion,  se  fût  trouvé  complètement  séparé  de 
la  mer  par  un  isthme,  les  eaux  de  Pocéan  saharien  auraient  été  re- 
tenues dans  son  bassin.  H  se  serait  formé  un  grand  lac  intérieur, 
dont  le  lit  aurait  embrassé  au  moins  les  contours  de  la  couche  d'al- 
titude zéro  et  dont  les  eaux  auraient  conservé  pendant  longtemps 
une  composition  chimique  analogue  à  celle  de  l'océan.  Nous  avons 
dit  que  les  eaux  de  la  baie  de  Triton  avaient  dft  s'évaporer  très  ra- 
pidement après  la  formation  de  l'isthme;  mais,  à  r^x>que  ob  le 
grand  océan  saharien  existait,  les  conditions  climatériques  du  nord 
de  FAfrique  étaient  bien  loin  de  ce  qu'elles  sont  aujourd'hui,  et,  si 
nous  admettons  que  le  bassin  des  chotts  est  devenu  un  lac  intérioiur 

<1)  Voyez  la  Bmm^  da  15  Juillei  1864. 

(2)  Dubocq,  ConstiHition  giologiqw  des  Zibant  et  de  VOuedrltir,  1853. 

(?)  Coquand,  Géologie  et  paléontologie  du  sud  de  la  province  de  Constantine,  1S62. 


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UNE  MIR  niliBIHITBS.  EN  AI.6ERIE.  ZSfi 

BOX  momcKQt  mâmaoù  l'océan  saharien  a  dispaim»  bous  devcms  sup* 
poser  que  peadant  kAgiemps  ce  lac  reœTait  direciemiNU  une  qnm^ 
thé  d'eau  assez  considérable  pour  oeatie-balancer  Tévaporation  s(y- 
laive»  ei  que  ce  n'est  que  biea  plus  tard  qpii'iL  sllest.  dei^séclié^  à  la 
suite  des  modifications  successives  du  elioifal.  Forcément  il  a  donc 
existé  tme  faune  littorale  anr  les  bords  du  diieltMel4tir^  et  si  on  ne 
retrouve  ni  yestiges.  de  cette  âinae^  ni  lais  de  mef  >.  c!eat  qu'ils  eiM; 
Aspam.  M.  Dubocq»  il  est  vrai,  ne  parle  que  des.  tenq»  historiques; 
mais  il  a  bien  c(»Qstaté  la  ptésenee  d'érosions  sur  les  flancs  de  l'Au- 
rès^  gai  limitait  autrefois  l'océaa  sahavien  au  nord;  il  aurait  dft  en 
trouvera  fins  forte  raison  sur  les  bords  du  chott»  qui  furent  un  ri- 
vage h  ime  époque  plus  rapprochée  de  nouSk 

U  est  fiicile  de  se  rendre  compte  d'ailleurs  de  la  diqiaritic»^  des 
vestiges  de  la  mer  sur  les  bords  du  chott  Mel-Rir.  On  a  vu  qu'après 
k  fionnaticte  de  l'isthme^  dont  la  conséquence  fut  le  dessèchement 
des  lacs  par  l'évafMration,  l'action  de»  torrens  eut  pour  résultat 
d'entraîner  les.  matines  qu'ils  dbanriaknl»  d'abord  drâs  les  parties 
les  phss  basses,  des  lits  deesédiéd^  et  de  prodie  en  proche  dans 
toutes  les  dépressions,  qui  furent  ainsi  succesaivem^t  cootblées.  La 
plupart  des  téaiBoins  de  la  présence  de  la  mer  furent  doâic  enfouis 
dana  le  fond  vaseux  des  chotts,  et  il  est  fort  probable  qu'on  les  re<- 
trouverait  en  grand  nombrev  si  l'on  y  faisait  dos  fouilles  assez  pro^ 
fondes.  Si  quelques-uns  de  ces  témoins  restèrent  sur  le  litt(Hral,  ce 
dttrent  étce  nécessairement  cens  qui,  placés  sur  les  Kgnes  de  sépa- 
ration des  eaui,  pmrent  échapper  à  l'action  des  terrons;  mais  Ton 
sait  que  le  yesit  aoionGelle  les  sables  qu'U  transporte  ou  qu'U  balaie 
sur  tous  les  obstacles  qu'il  rencontre.  U  est  donc  naturri  de. suppo- 
ser que  cette  aetion  des  vents,  persistant  pendant  vingt  siècles,  a  dû 
entasser  une  épaisse  couche  db  sables  sur  la  plupart  de  ces  vestiges, 
placés  sur  les  l^nes  de  séparation  des  eaux  et  par  conséquent  sur 
les  parties  saillantes  du  terrain.  Peut-être  en  retrouvecaitron  enccM^e 
quelques-uns  à.  la  surface  du  sol,  mais  ils  doivent  être  excessive- 
ment rares,  et  il  n'est  pas  étonnant  qu'on  n'en  ait  pas  découvert 
dans  les  qudques  eiptoratkms  rapides  qui  ont  été  faites  jusqu'à  ce 
jour  dans  le  bassin  des  chotts. 

III.    —   LOIV^CIVR    »0    CAlfAL    A    CKBUSBR.    —  PHOJBT     DE    HrVELLEtfBIfT 
DV   BASSJS  DVft  GB0TT9.  -**  aiVAGI:  VmOBAB&S  DE  BA  If OWaLLE  MBA. 

-  M.  le  capitaine  d'état-major  Pricot  dé  Sainte-Marie,  qui  était  en 
mission  en  Tunisie  en  18A&,  a  fait  la.  route  du  ofaott  E)-Djerid  à 
Gabès  par  Bordj^-Hamnna.  U  a  relaté  avec  beaucoup  de  soin  toutes 
les  particularités  de  l'itinénûre,  montées,  descentes,  cbangenftens 
de  direction,  dans  un  registre  qui  se  trouve  aux  archives  du  dépôt 


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SiO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  guerre.  La  longueur  totale  de  la  route  est  d'environ  neuf 
heures.  Après  avoir  quitté  le  lac,  il  marche  pendant  quatre  heures 
et  ne  mentionne  que  des  montées.  Il  signale  alors  une  longue  pente 
à  gauche  vers  le  lac,  puis  la  route  continue  à  monter;  elle  redescend 
un  peu,  il  est  vrai,  pour  arriver  ^  Bir-Chenchou,  mais  c'est  pour 
remonter  inMnédiatement.  Lorsqu'elle  recommence  à  descendre,  il 
ne  faut  plus  qu'un  peu  plus  d'une  heure  pour  arriver  à  Gabès,  et  la 
pente  n'est  certainement  pas  bien  rapide,  puisque  M.'Pricot  de 
Sainte-Marie  ne  donne  que  ces  deux  seules  indications  :  descente, 
faible  descente.  En  somme,  on  monte  beaucoup  plus  qu'on  ne  des- 
cend pour  aller  du  lac  à  Gabès,  dont  l'altitude  n'est  que  de  2  mè- 
tres au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  Il  en  résulte  que  le  chott  El- 
Djerid  est  au-dessous  de  la  mer,  et  par  suite  que  la  dépression  du 
chott  Mel-Rir  se  prolonge  bien  jusqu'à  la  pointe  orientale  du  chott 
El-Djerid.  Pour  inonder  cet  immense  bassin  et  reconstituer  ainsi  le 
grand  golfe  de  Triton  d'Hérodote,  il  suffirait  donc  de  le  relier  à  la 
mer  par  un  canal;  18  kilomètres  séparent  le  choit  El-Djerid  de  la 
mer;  mais  on  ne  doit  pas  en  conclure  qu'il  y  aurait  un  canal  de 
18  kilomètres  à  creuser.  La  véritable  longueur  du  canal  serait  dé- 
terminée par  la  distance  du  golfe  de  Gabès  à  la  courbe  d'altitude 
zéro  du  bassin  à  inonder.  D'après  les  cartes  de  MM.  Pricot  de  Sainte- 
Marie  et  Guérin,  il  est  très  probable  que  le  point  le  plus  élevé  de  la 
dépression  qui  relie  le  chott  à  l'embouchute  de  l'Oued-Akareit  est 
plus  rapproché  de  cette  embouchure  que  du  chott.  Ce  fait,  qui  res- 
$ort  de  l'itinéraire  déjà  cité,  résulte  encore  logiquement  de  la  façon 
dont  l'ancienne  communication  a  été  comblée  par  les  sables  de  la 
mer.  La  courbe  d'altitude  zéro  qui  contourne  la  pointe  orientale  du 
chott  El-Djerid  doit  donc  pénétrer  assez  profondément  dans  la  dé- 
pression qui  représente  l'ancienne  communication.  Les  travaux  à 
exécuter  pour  le  percement  de  l'isthme  seraient  ainsi  notablement 
réduits.  Le  passage  suivant  de  Rennell  confirmerait  cette  opinion  : 
«  on  voit  par  la  carte  de  Shaw  et  ses  descriptions  que  l'espace  com- 
pris entre  le  lac  et  les  dernières  sinuosités  du  golfe  est  uni  et  plat, 
et  que  le  terrain  s'élève  un  peu  seulement  près  du  niveau  de  la  mer.  » 
Cette  question  de  la  longueur  du  canal  sera  d'ailleurs  complète- 
ment résolue  par  un  nivellement  préalable  du  bassin  des  chotts. 

Fixer  les  contours  du  bassin  à  inonder,  telle  est  en  effet  la  néces- 
sité qui  s'impose  tout  d'abord.  Pour  exécuter  ce  travail,  il  faut  deux 
groupes,  composés  chacun  de  trois  topographes.  Ces  deux  groupes 
partiraient  de  la  cote  zéro^  facile  à  retrouver  au  moyen  de  l'altitude 
du.  signal  de  Ghegga,  que  nous  avons  construit  sur  les  bords  du 
chott  Mel-Rir;  puis  ils  marcheraient  en  sens  opposés  en  suivant  la 
courbe  d'altitude  zéro.  Le  chef  de  chaque  groupe  déterminerait,  au 
moyen  d'un  niveau  à  lunette,  les  points  où  les  mires  devraient  être 

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UNE  MER  INTÉBIEUBB  EN  ALGERIE.  3A1 

placées  pour  se  trouver  sur  la  courbe  zéro.  Un  second  observateur, 
muni  d'une  boussole  à  éclimètre  et  à  stadia^  se  placerait  successi- 
vement à  chaque  mire  d'arrière  et  viserait  la  mire  d'avant  afin  de 
relever  la  direction  et  la  longueur  de  chacun  des  côtés  du  poly- 
gone parcouru.  Il  recouperait  tous  les  points  importans,  mouve- 
mens  de  terrain,  oasis,  etc.,  et  en  prendrait  les  distances  zénithales. 
Le  troisième  observateur  dessinerait  les  mouvemens  de  terrain,  le 
bord  des  lacs,  les  contours  des  oasis,  les  chemins.  Tous  ces  docu- 
mens,  coordonnés  jour  par  jour,  permettraient  au  chef  de  l'expédi- 
tion de  dresser  une  carte  complète  de  la  région  des  chotts,  où  se- 
raient tracés  le  rivage  de  la  mer  à  créer,  le  rivage  actuel  des  chotts, 
la  position  des  oasis  voisines,  les  chemins  importans.  Pour  les  oasis 
qui  pourraient  se  trouver  au-dessous  du  niveau  de  la  mer,  un  tableau 
statistique  spécial  indiquerait  le  nombre  des  habitans,  le  nombre 
des  palmiers,  l'étendue  des  jardins.  Par  les  distances  zénithales, 
on  copnaltrait  les  points  saillans  qui,  placés  dans  la  zone  inondable, 
seraient  destinés  à  fermer  des  tles,  et,  si  ces  points  étaient  habités, 
un  nivellement  spécial  ea  donnerait  le  périmètre.  Il  serait  égale- 
ment fait  de  temps  en  temps,  toutes  les  fois  que  cela  paraîtrait 
utile,  un  cheminement  direct  vers  le  lit  des  chotts,  afin  d'avoir  la 
profondeur  exacte  de  la  mer  future.  Parvenus  à  l'extrémité  orien- 
tale du  chott  El-Djerid,  les  observateurs  se  dirigeraient  sur  le  golfe 
par  la  dépression  qui  aboutit  à  l'embouchure  de  l'Oued-Akareit.  Ce , 
cheminement,  en  arrivant  au  bord  de  la  mer,  fournirait  d'abord  une 
vérification  indispensable  à  l'ensemble  des  opérations;  il  permettrait 
en  second  lieu  de  construire  le  profil  du  terrain  compris  entre  la 
courbe  zéro  et  le  golfe  de  Gabès. 

Il  y  a  environ  80  lieues  en  ligne  droite  de  Ghegga  au  golfe.  Avec 
les  détours  qu'il  serait  obligé  de  faire,  chaque  groupe  aurait  en- 
viron 100  lieues  à  parcourir  ;  à  1  lieue  par  jour,  cela  ferait  cent 
jours.  Ce  grand  travail  de  nivellement  s'accomplirait  donc  en  un 
seul  hiver.  En  y  employant  des  ofiiciers  et  des  soldats,  auxquels  il 
sufiirait  de  donner  une  indemnité  pour  couvrir  leurs  frais  excep- 
tionnels, on  ne  dépasserait  pas  une  dizaine  de  mille  francs,  et  l'on 
peut  dire  qu'en  ne  considérant  même  que  l'intérêt  scientifique  de  la 
question,  cette  dépense  serait  insignifiante  en  comparaison  du  résul- 
tat obtenu.  On  connaîtrait  alors  exactement  le  rivage  et  la  profon- 
deur de  la  mer  à  créer,  le  nombre  et  l'importance  des  oasis  à  ex- 
pi'oprier,  le  profil  et  la  nature  du  terrain  où  le  canal  devrait  être 
creusé.  Avec  ces  données,  on  pourrait  calculer  la  largeur  et  la  pro- 
fondeur du  canal,  et  par  conséquent  le  nombre  de  mètres  cubes  de 
terres  à  déplacer  pour  percer  l'isthme  de  Gabès.  On  pourra  même 
désigner  à  l'avance  l'emplacement  des  ports  futurs.  La  question  se 
poserait  alors  avec  une  grande  netteté.  Il  n'y  aurait  plus  qu'à  éta- 


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SA2  REVDB  DBS^  DBCX  MDBBI6. 

bfir  le  deris  des  dépenses^  en  y  fisisant  entrer  les  iodeiurités  doss 
aux  propriétaires  des  oasis  coTDpriaes^  dans  la  unùe  incmàable  et  à 
examiner  les  avanti^es  qui  résnlteraient  pour  L'Algérie  et  la  TttBÎaie 
.  de  la  création  d'une  mer  intérieure* 

Il  pourrait  à  première  yue  sraibler  plue  rationnel  de  coDOkmeocer 
le  niyellement  p«*  le  goifé  de  Gabès.  En^  partant  du  golfe»  on  ob- 
tiendrait  toat  d'abord  en  efiet  Pàltitnde  du  chott  El-Djerid ,  ce  qai 
établirait  immédiatement  la  possibilité  ou  l'impossibilité  de  la  ^rétr 
tion  d'une  mer  intérieure..  A  c^a,  on  peul  répondre  que>  sî,  contre 
toutes  nos  prévisions ,  la  dépression  du  cbott  Mel-Rir  ne  se  prolon- 
geait pas  jusqu'au  cbott  El-Djerid ,  si  elki  s'arrètail  à  la  hauteur  de 
Négrin  par  exemple,  l'expédition  reviendrait  stur  ses  pas,  mais  eUe 
apporterait  des  document  géogra^frinques  tirés  OHnpleta  «u*  eetèe 
partie  si  intéressante  et  si  peu  connue  de  l'Algérie,  et  eUe  n'awiit 
pas  mis  plus  de  temps  pour  accomplir  ce  travail  qu'il  ne  lui  en  eût 
fallu  pour  se  rendre  à  Gabès.  Elle  aurait  d'ailleurs  Timmcnse  avaoh- 
tage  de  pouvoir  s'organiser  sur  le  territoke  français,  et  cette  dei> 
mère  considération  doit  l'emporter. 

Ce  n'est  que  pour  mémoire  que  nous  avons  fait  mention  des  otsb 
à  exproprier;  il  n'est  guère  probable  qu*il  s'en  trouve  beaucoup 
dans  ce  cas*  En  parcourant  l'ouvrage  de  M.  Guérin,  on  voit  que 
toutes  les  villes  importantes  du  Nifattioa  et  du  pays  de  Touzeur  ei 
de^Nefta  sont  bâties  sur  des  collines  ou  des  plateaux.  Nous  avons 
montré  d'ailleurs  que  jamais  ni  le  Nifzaoua,  qui  formait  une  lie,  ni 
le  pays  de  Touzeur,  qui  formait  une  presqu'île,  n'ont  été  inondés^  H 
résulte  de  treize  observations  barométrkpies  faites  par  M.  Pricot  de 
Sainte-Marie  au  camp  de  Touzeur  (1)  que  l'altitude  de  ce  point  est 
de  SOji mètres  aunlessus  du  niveau  de  la  mer;  d'après  s^  autres 
observations,  l'altitude  de  Nefla  serait  SO  mètres  au^essus  du  m* 
veau  de  la  mer.  Ces  cotes,  qui  peuvent  être  considérées  comme 
exactes  à  20  ou  25  mètres  près,  conftnn«it  notre  supposition.  Dans 
la  r^ion  du  chott  Mel-Rir  et  de  TOued-Rir,,  la  seule  oasis  msportante 
qui  swnble  être  au*-dessous  du  niveau  de  la  mer  est  celle  de  Ndra. 
Dans  les  oasis,  la  fortune  se  compte  d'après  le  nombre  des  palmiers 
que  Fou  possède.  Celle  de  Neïra  en  contient  environ  5,000  qu'on 
peut  estimer  en  moyenne  à  100  francs;  cela  ferait  500^000  franc». 
EnTprenant  au  pis  aller  dix  fois  ce  chiffire  pour  la  vïdeur  to4a)e  des 
indemnités  à  accorder,  on  n'arriverait  encore  qu'à  5  millioiis,  Qa 
voit  donc  que  le  moindre  tracé  de  chemin  de  fer  ^traîne  souvent 
plus  d'expropriations  que  n'en  exigerait  la  création  de  la  mer  inté^ 
rieure  d'Algérie,  dont  les  bienfaits  seraient  antrement  importaas* 
Mettant  à  profit  les  itinéraires,  les  cotes  barométr^iues  fournies 

(1)  Ce  camp  est  sitaé  à  6  kilomètres  au  nord  de  Tonzeur.  Les  obsenratioiu  cor-  ^ 
respondames  <mt  ét^  Mtes  èà  Tunis  ra«iiie; 


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UNE  XEB  UfTSHIBURfi  EN  A£GÉRI£.  S&3 


paor  quelqweB  iroyageurs,  et  ks  mitres  docomens  que  nous  avons  pu 
iKms  procurer,  notass  avons  dressé  une  carte  des  coauiuis  probables 
de  la  courbe  d'altitude  zéro.  Cette  ^»iurbe  dorme  une  idée  géné- 
rale du  rivage  de  la  mer  à  créer,  qui  couTrirait  une  sup^de  de 
320  kilomètres  de  longueur  ^ar  50  ou  50  kilomèti^s  de  largeisr. 
Elle  donne  en  même  temps  une  idée  de  la  grande  baie  de  Triton, 
avec  cette  seuie  différence  que  cette  baie  était  réunie  à  la  Petite** 
Syrie  par  une  large  communication  au  temps  d'Hérodote,  et  par  im 
ctoal  plus  étroit  au  temps  de  Scylax.  Pour  établir  cette  carte, 
nous  avons  encore  eu  i  nod-e  dispesicion  une  série  d'altitudes  que 
II.  Omreyrier  a  déterminées  à  l'aide  d'un  baromètre  anéroïde  au 
cours  de  ses  explorations  dans  la  région  des  chotts.  Malheureuse 
mem  les  altitudes  barométriques  ne  sauraient  servir  qu'à  titre  de 
amples  renseignemens.  Ces  altitudes  en  effet  se  contredisent  sou- 
Tent.  La  plupart  ont  été  calculées  au  moyen  d'observations  corres- 
pendantes  faites  à  Alg^;  si  l'on  considère  la  distance  qu'il  y  a  entre 
cette  ville  et  la  région  des  cfaotts,  on  ne  doit  pas  s'étonner  du  peu 
de  précision  des  résultats  obtenus  à  l'aide  d'observations  faites  en 
deux  points  si  éloignés  l'un  de  l'autre,  séparés  par  de  nombreuses 
chaînes  de  montagnes,  où  par  conséquent  les  conditions  atmosphé^ 
riques  peuvent  se  trouver  si  différentes  au  môme  instant.  11  suf- 
fira de  rappeler  ici  à  cet  égard  que  trois  observateurs  distingués, 
Iflf .  Vuiilemot,  Jus  et  Lehaut,  avaient  adopté  pour  Bfôkra  l'altitude 
de  89  mètres,  twicMs  qu'elle  est  réellement  de  124  mètres,  et  ce- 
pendant cette  altitude  était  le  résultat  d'observations  nombreuses 
faites  dans  deux  villes  et  par  conséquent  dans  de  très  bonnes  condi- 
tions. Les  voyageurs,  qui  sont  obligés  de  se  contenter  bien  souvent 
d*un  très  petit  nombre  d'observations  et  même  d'une  observation 
unique,  peuvent  donc  commettre  sur  les  altitudes  des  erreurs  de 
AO  mètres  et  plus.  Dans  la  question  qui  nous  oocupe,  où  une  dif-* 
férence  de  niveau  de  20  mètres  est  excessivement  importante,  de 
toiles  données  ne  peuvent  plus  avoir  que  la  valeur  de  renseigne- 
mens fort  vagues. 

rV.  —  HATIGATIOII    do    OOLfB   »■    6ABÈS.  —  AVA1ITA0I9  DB    LA   CRéATIQN 

v'oifv  vim  irriiiiBVBB  pour  l'algébib  kt  la  Toiitsis. 

hds  anciem  omsidéraient  la  navigation  comme  très  dif&dle  dans 
la  Petite-Syrte,  tant  à  cause  des  bas-fonds  que  des  marées.  Solin^ 
%in^  oontraîrement  à  Scylax,  regarde  la  Petite-Syrte  comme  moins 
dangereuse  que  la  Grande-Syrte,  raconte  que  la  flotte  romaine  put  y 
passer  sans  accident  sous  le  consulat  de  Cn.  Servilios  et  de  G.  Sem- 
pronius.  Les  dangers  devaient  être  en  somme  plus  apparens  que 
réels.  Le  nombre  considérable  des  viU^  manchandes  que  les  Cor- 


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3AA  BEYUE  DES   DEUX   MONDES. 

thaginois  possédaient  sur  ce  littoral  semble  prouver  au  contraire 
que  la  Syrte  offrait  de  grandes  facilités  au  conunerce.  Ils  y  navi- 
guaient en  toute  sécurité,  tandiar  que  les  navires  étrangers,  qui  ne 
connaissaient  ni  le  chemin  à  suivre  pour  éviter  les  bas-fonds,  ni  les 
heures* des  marées,  n'osaient  s'y  aventurer  que  fort  rarement. 

Aujourd'hui  il  n'y  a  pas  un  seul  port  sur  la  côte  du  golfe  de  Ga* 
bès,  dont  les  parages  sont  beaucoup  moins  fréquentés  que  du  temps 
des  Grecs  et  des  Romains.  Il  n'y  a  qu'un  seul  mouillage  près  de 
Sphax,  à  l'ouest  des  lies  Karkenah;  mais  les  navires  doivent  jeter 
l'ancre  à  une  assez  grande  distance  du  littoral,  qui  est  encombré 
par  les  sables.  Il  n'existe  qu'une  carte  marine  du  golfe;  c'est  une 
carte  anglaise,  d'après  laquelle  les  plus  grands  vaisseaux  peuvent 
y  naviguer.  Entre  les  lies  Karkenah  et  Djerba,  les  sondes  varient 
de  20  à  30  brasses  (1);  elles  diminuent  successivement  en  appro- 
chant de  la  côte,  et  se  réduisent  à  à  brasses  en  arrivant  près  de 
l'embouchure  de  l'Oued- Akareit.  On  trouve  alors  un  petit  cordon  de 
sables  qui  longe  le  littoral,  et  les  sondes  ne  sont  plus  que  de 

2  brasses.  Toutes  ces  sondes  correspondent,  aux  basses  mers  de 
vive  eau.  A  la  marée  montante,  les  eaux  doivent  s'élever  d'au  moins 

3  mètres  vers  l'embouchure  de  l'Oued-Akareit.  Dans  l'état  des 
choses,  les  petits  bateaux  de  commerce  pourraient  y  pénétrer, 
c^onmie  ils  pénètrent  dans  l'Oued-Gabès;  mais,  lorsque  la  mer  se 
précipitera  dans  le  canal  pour  aller  remplir  le  bassin  des  chotts, 
elle  balaiera  les  sables  déposés  près  du  rivage.  L'entrée  du  canal 
deviendra  ainsi  accessible  à  tous  les  navires,  qui  iront  facilement  le 
prendre  lorsque  des  feux  seront  établis  sur  les  îles  Karkenah  et 
Djerba.  L'approche  de  ces  îles  n'offre  d'ailleurs  aucun  danger  sé- 
rieux; longtemps  avant  d'y  arriver  en  effet,  on  trouve  des  bancs  de 
vase  où  le  mouillage  est  excellent  même  par  les  plus  forts  coups 
de  vent.  Partout  la  sonde  indique  admirablement  le  fond.  On  s'éton- 
nerait après  cela  que  les  anciens  aient  représenté  la  navigation 
comme  si  diflScile  dans  la  Petite-Syrte,  s'il  n'y  avait  pas  lieu  de 
supposer  que  les  vagues  de  la  mer,  en  rejetant  constamment  sur 
le  littoral  les  vases  et  les  sables  qu'elles  enlevaient  aux  bas-fonds 
du  golfe,  ont  fini  par  en  augmenter  la  profondeur.  Le  golfe  de  Gabès 
étant  complètement  dépourvu  de  ports,  on  comprendra  que  la  nou- 
velle mer  rendrait  de  grands  services  à  la  navigation  en  offrant  aux 
vaisseaux  un  abri  certain  contre  les  vents  de  nord-est  et  de  sud-est, 
très  violons  dans  ces  parages. 

Après  avoir  creusé  un  canal  de  communication,  il  y  aurait  encore 
des  précautions  à  prendre  pour  éviter  l'ensablement.  Sans  parler 
du  dragage,  dont  on  aura  toujours  la  ressource,  on  pourra  arrêter 

(i)  Br«886f  anglaisefl  oa  fathomt  de  i",S3. 

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UNE  MER  INTERIEURB  EN  ALGERIE.  3A5 

les  sables  au  moyen  d'une  digue  jetëe  vis-à-vis  de  l'entrée  du  ca- 
nal. Cette  digue  serait  dirigée  du  nord  au  sud  de  façon  à  recevoir 
obliquement  le  choc  des  vagues  venant  de  la  haute  mer.  Deux  épis 
ou  petites  jetées  partant  du  rivage  protégeraient  l'entrée  du  canal 
contre  les  remous  et  les  courans  littoraux.  Entre  la  jetée  et  lésais, 
deux  passages,  l'un  au  nord,  l'autre  au  sud,  seraient  ménagés  pour 
l'entrée  des  navires.  Les  sables  s'accumuleraient  au  pied  des  jetées; 
il  s'en  introduirait  très  peu  dans  le  canal,  et  il  suflSrait  de  draguer 
de  temps  en  temps. 

En  supposant  que  le  bassin  des  chotts  ait  une  profondeur  moyenne 
de  25  mètres,  la  contenance  serait  d'environ  A80  milliards  de  mètres 
cubes.  Il  ne  faudrait  pas  croire  que  cet  énorme  volume  d'eau  pût  lui 
être  fourni  en  quelques  jours,  même  en  quelques  mois.  Peut-être 
faudra-t-il  plusieurs  années;  cela  dépendra  de  la  largeur  et  de  la 
profondeur  du  canal  de  déversement,  de  sa  longueur  et  par  suite 
de  la  rapidité  du  courant  qui  s'y  établira.  Il  sera  facile  de  calcu- 
ler le  temps  nécessaire  lorsque  le  nivellement  préalable  aura  fait 
connaître  le  profil  de  l'isthme  à  percer  et  la  nature  du  sol.  Alors  on 
pourra  prévoir  i^ussi  la  rapidité  du  courant  permanent  qui,  une  fois  le 
bassin  rempli,  s'établira  dans  le  canal  pour  porter  à  la  nouvelle  mer 
les  28  milliards  de  mètres  cubes  d'eau  que  lui  enlèvera  annuelle- 
ment l'évaporation. 

Nous  n'avons  pas  encore  parlé  de  l'influence  que  cette  mer  exercera 
sur  le  climat  du  midi  de  l'Europe.  Il  n'entre  pas  dans  le  cadre  de 
cette  étude  de  traiter  à  fond  une  question  qui  nécessiterait  préala- 
blement des  observations  météorologiques  longues  et  régulières  dans 
la  région  des  chotts;  nous  en  dirons  cependant  un  mot  en  termi- 
nant. Pendant  l'été,  les  vents  dominans  de  la  partie  orientale  de  la 
Méditerranée  sont  les  vents  de  nord-ouest.  La  mer  d'Algérie  réduirait 
d'autant  la  surface  du  grand  foyer  d'appel  saharien,  et  la  violence 
des  vents  de  nord-ouest  serait  légèrement  atténuée.  Dans  les  au- 
tres saisons  de  l'année,  les  vents  dominans  sont  les  vents  de  sud- 
ouest  (1)  ;  en  passant  sur  le  lit  de  la  mer  intérieure ,  ils  se  charge- 
ront de  vapeur  d'eau  dont  une  partie  se  résoudra  en  pluie  sur  les 
flancs  de  l'Aurès;  l'autre  partie  ira  augmenter  la  quantité  d'eau  qui 
tombe  annuellement  en  Sicile  et  dans  le  midi  de  l'Italie,  mais  sans 
modifier  sensiblement  le  climat  de  ces  régions. 

Le  bassin  des  chotts  et  la  Petite-Syrte  n'ont  pas  toujours  été  sté- 
riles comme  de  nos  jours.  «  Les  bords  du  lac  Triton,  dit  Scylax,  sont 
habités  tout  autour  par  les  peuples  de  la  Libye,  dont  la  ville  est 
située  sur  la  côte  occidentale.  Tous  ces  peuples  sont  appelés  Li- 

(1)  Us  sont  produits  par  les  contre-courans  supérieurs  des  vents  alliés,  qui  s'abais- 
sent généralement  vers  le  30*  degré  de  latitude,  et  se  font  sentir  à  la  surlisce  de  la 
terre. 


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SA6  REYIJE  DBS  DEUX  MONDES. 

byens,  et  malgré  lenr  temt  jftxmàtre  ib  sont  Balnrdleiuent  fort 
beaux.  Le  pays  qu'ils  habiteiA  est  excessirenet  ricbe  et  feirtiîe;  de 
là  tient  qu'ils  noumssoDt  beaiKOtvp  de  nombreux  troupeaux.  »  Po^ 
lybe  nous  iqpprend  que  Massûiissa,  voyant  le  grand  nombre  des 
villes  bâties  autour  de  la  Petke-Syrte  et  la  richesse  du  canton  des 
emporta  ou  places  marchandes,  jeta  des.  yeux  jaloux  sur  les  revenus 
que  Ciarthage  en  tirait.  Diodore  de  Sicile  parie  Clément  ainec  ad- 
miration de  la  fertilité  de  l'Afrique  {«"oprement  dite  (1).  Sou^  la 
domination  des  Romains,  ces  contrées  devaient  être  encore  très 
prospères,  si  l'on  en  juge  par  le  grand  nombre  des  étaUissemens 
qu'ils  y  ont  fondés.  Cela  est  bien  changé  aujourd'hui.  Il,  n'y  a  plus 
une  seule  ville  importante  sur  les  bords  de  la  Syrte,  et  l'on  ne 
trouve  autour  des  lacs  que  qudque?  rares  oasis.  Le  retrait  des 
eaux  de  la  naer  parait  donc  avoir  profendément  modifié  le  cli'- 
mat  de  ces  régions  florissantes  où  les  sables  du  désert,  charriés 
par  les  vents  du  sud  à  travers  le  lit  desséché  des  chotts,  soot 
venus  porter  la  déscdation.  Cet  envahisseihent  lent,  mais  eontiim 
des  sables  du  sud,  est  malheureusement  un  fait  bien  eoilstaté. 
M.  Guérin  en  parle  en  termes  éloquens  dans  la  relation  de  son 
voyage  à  Nefta.  «  Les  sables,  dit-il,  engloutiraient  complétemrat 
cette  sorte  de  paradis  terrestre,  si  l'homme  ne  luttait  avec  énergie 
pour  repousser  leurs  vagues  mobiles  et  progressives,  chaque  jour 
plus  menaçantes.  »  Dans  cette  lutte  sans  trêve,  l'honmie  finira  par 
être  vaincu,  s'il  n'oppose  aux  sables  une  barrière  infranchissable 
en  ramenant  la  mer  dans  son  ancien  lit.  Et  il  est  impossible  de 
douter  de  l'efficacité  de  cette  barrière,  si  l'on  songe  que  le  seul 
cours  de  l'Oued-Djeddi  a  suffi  pour  arrêter  pendant  des  sièdes  la 
marche  des  sables  vers  le  nord.  «  L'Oued-Djeddi  olTre,  dit  M.  Gar- 
rotte, une  particularité  assez  remarquable  pour  n'avdr  échappé  à 
aucun  des  peuples  qui  se  sont  succédé  dans  cette  contrée.  Dans  une 
longueur  âe  300  kilomètres,  il  forme  la  ligne  de  démarcation  entre 
la  terre  et  les  sables.  Sur  la  rive  gauche  ou  septentrionale,  les  terres 
cessent  brusquement  au  lit  du  fleuve;  les  sables  commencent  du 
côté  opposé.  ))  Malheureusement  ils  ont  fmi  par  franchir  le  cours  iji^ 
ffeieur  de  rOued-Djeddi  ;  pourquoi?  C'est  que  le  retrait  des  eaux  de 
la  mer  a  eu  pour  résultat  de  creuser  devant  ce  fleuve  un  gouffire 
de  25  à  30  mètres  de  pn^ondeur;  alors  la  vitesse  de  son  coicrs 
s'est  accélérée,  et,  le  volume  de  ses  eaux  dhninuant  en  même  temps 
par  smte  d'une  évaporation  plus  rapide  due  à  une  plus  grande  sé- 
cheresse de  l'air,  le  lit  de  la  rivière  s'est  trouvé  périodiquement  à 
sec,  et  les  sables  ont  pu  passer  sur  la  rive  septentrionale.  N'avilis* 
nous  pas  le  droit  d'espérer  que,  si  la  présence  de  la  mer  venait 

(i)  L*AMfao  ptDpUMwi  «te  eonprvMlk  la  TxDkà»  et  k  partie  est  de  Iti  proiviMS 
de  Conitantine. 

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UNE  lot  usrixaoBE  es  ilcéioe.  347 

régler  de  nouirea^  récookment  des  eaux  de  rOued-Bjeddi,  le  coius 
de  laiÎYÎère  rc^ireiidnitBa  réguIarUé  primitive»  et  que,  de  ûouvelieB 
ooiuiUtMiis  dimatériques  udaot,  l'influeiice  bienfaisante  de  cette  mer 
se  ferait  seotir  de  pFOolie  en  proche  jusqu'aux  sources  de  l'Oued* 
Dyeddi,  «'est-jt^lire  sur  UMUe  la  limite  sud  de  la  province  d'Alger 
eUennéme? 

Le  pepcement  ds  l'isthme  de  Suez  a  suffi  pour  amener  une  notable 
amélioration  du  climat  dans  les  régions  que  traverse  le  caïud  de 
comoaumcatioo.  U  est  hiea  constaté  que  les  pluies  y  ont  augmenté 
dans  une  notable  proportion,  que,  d'exceptionnelles  qu'elles  étaient, 
dles  y  sont  de?emies  régulières.  Si  la  présence  d'un  simple  canal 
de  comoliiimçatiDn  a  suffi  à  produire  une  amélioration  aussi  sensible, 
que  ne  deiw>n  pas  attendre  de  la  création  d'un  vaste  golfe  ayant 
S20  kikmtoes  de  langueur  sur  une  largeur  moyenne  de  60  kilo- 
mètres i  îie  serait-ce  pas  une  rénovation  complète  de  tout  le  sud  de 
la  province  de  donata&lÎBe  et  de  la. Tunisie? 

De  Chegga  à  ]a  frontière  tunîsieime  s'étend  une  immense  plaine 
eomiprise  entre  les  derniers  contre-ibrts  de  l'Âurès  (1)  au  nord  et  le 
rivage  septeDtricmal  des  ebotts  au  sud.  Elle  n'a  pas  moins  de  150  ki- 
lomètres de  longueur  sur  une  laigeur  moyenne  de  &0  kilomètres. 
Cette  vaste  surface  se  compose  de  terres  entièrement  stériles  au- 
jourd'hui, à  quelques  rares  oasis  près,  mais  qui  deviendraient 
adrairabkanent  fertiles^  si  dles  étaient  arrosées.  C'est  un  iait  incon- 
testable efi  effet  que  les  terrains  arides  et  calcinés  du  sud,  que  le 
saUe  si  iin  et  si  péûétraat  du  désert,  se  transforment  sous  l'in- 
luence  de  Teau  en  un  limon  d'une  incroyable  fécondité.  En  1873, 
BOUS  avons  traversé  vers  la  fin  de  mars  plusieurs  oasis  de  cette  ré- 
gion. Les  Arabes  moissonnaient  déjà,  —  et  c^>endant  cette  récolte, 
qui  d'aUleurs  était  admirable,  avait  été  ensemencée  vers  la  fin  de 
décembre.  L'attention  des  colons  algériens  s'est  portée  plusieurs 
fois  de  ce  côté.  Sans  son  Exploration  sciciaifique  des  basùns  du 
Hôdna  et  du  Sahara^  M.  Ville  dit  <{u'un  comité  agricole  s'est  formé 
pour  demander  la  concessi(m  de  plusieurs  milliers  d'hectares  après 
la  réussite  du  premier  puits  artésieo  à  £1-Feidh.  11  ajoute  que  les 
sondages  n'ont  pas  réussi  encore,  mais  qu'il  n'y  a  pas  Ueu  de  déses- 
pérer du  succès,  et  qu'il  faudrait  des  appareils  permettant  d'atteindre 
à  une  profondeur  de  300  à  &00  mètres.  On  a  reculé  devant  la  dé- 
pense de  l'outillage;  mais,  si  la  mer  venait  au-devant  de  la  coloni- 
saticm,  lui  apportant  à  la  fois  un  climat  plus  tempéré,  une  voie  de 
communication  et  de  transport,  une  sécurité  absolue,  hésiterait-on 
encore?  Â-t-on  reculé  devant  les  forages  dans  la  plaine  de  la  Mitidja? 
Dans  la  vaste  plaine  qui  s'étend  de  Chegga  à  la  frontière  tunisienne, 

(1)  D|iebel-Amt^4auNUlou  et  DJeM-Cbeciuv. 

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3A8  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  travail  si  long  et  si  pénible  du  défnchement  serait  épargné  aux 
colons.  Il  leur  suffirait  d'avoir  de  l'eau.  Serait-il  même  nécessaire 
de  creuser  des  puits  artésiens?  Que  l'on  r^arde  la  carte  de  cette 
contrée,  et  on  sera  frappé  du  nombre  de  cours  d'eau  qui  la  traver- 
sent. Tous,  à  l'exception  de  l'Oued-Djeddi ,  prennent  leur  source 
dans  l'Âmar-Khaddou  ou  le  Ghechar,  dont  les  commets,  couverts  de 
neige  en  hiver,  s'élèvent  à  1,200  ou  2,000  mètres.  En  établissant 
des  barrages  sur  ces  rivières,  qui  parfois  se  changent  en  torrens,  ne 
pourrait-on  pas  emmagasiner  une  quantité  d'eau  assez  considérable 
pour  arroser  les  terres?  N'est-il  pas  permis  d'espérer  qu'avec  le  se- 
cours des  pluies,  devenues  plus  fréquentes  et  plus  régulières,  il 
serait  facile  de  changer  complètement  l'aspect  de  cette  vaste  région, 
qui  se  transformerait  en  une  imjnense  oasis  couvrant  une  superficie 
de  600,000  hectares?  En  présence  de  ce  résultat  colossal,  que  sont 
les  quelques  oasis  qu'il  faudra  peut-être  exproprier?  Nous  avons  dit 
qu'il  était  impossible  de  calculer  ce  que  coûterait  le  percement  de 
l'isthme  de  Gabès;  cette  question  sera  résolue  par  le  nivellement 
préalable.  Nous  pouvons  cependant  nous  en  faire  une  idée  appro- 
chée. Le  canal  de  Suez  a  150  kilomètres  de  longueur;  le  devis  des 
.  travaux  était  de  185  millions,  parmi  lesquels  les  terrassemens  figu- 
raient pour272  millions  et  les  travaux  d'art  pour  SA  millions.  En  se 
fondant  sur^ces  chiffres  et  en  supposant  au  canal  de  Gabès  une  lon- 
gueur probable  de  12  kilomètres,  on  arriverait,  en  y  comprenant  les 
travaux  d'art,  c'est-à-dire  les  digues  jetées  à  l'entrée  du  canal  et  les 
phares  de  Karkenah  et  de  Djerba,  à  un  peu  moins  de  11  millions. 
Nous  profiterions  d'ailleurs  de  l'axpérience  acquise  à  Suez.  Il  est 
possible  en  outre  que  la  nature  du  sol  permette  de  réduire  consi- 
dérablement Içs  travaux  de  terrassement,  et  qu'il  suffise  de  creuser 
un  canal  étroit  que  nous  laisserons  le  soin  d'élargir  et  d'approfondir 
au  courant  rapide  des  eaux  de  la  Méditerranée,  se  précipitant  vers 
le  bassin  des  chotts.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  arriverions,  au  i9um- 
mtimy  en  y  comprenant  les  indemnités  à  accorder,  au  chiffire  total 
de  20  millions.  Est-il  permis  d'hésiter  devant  cette  sonmie?  La  terre 
n'est-elle  pas  le  premier  élément  de  la  fortune  publique,  le  capital 
producteur  par  excellence?  Nous  aurions  créé  un  admirable  capital 
agricole  de  600,000  hectares  qu'on  peut  sans  exagération  estimer  à 
plusieurs  milliards. 

L'amélioration  du  climat  se  ferait  d'ailleurs  sentir  au-delà  de  Biskra 
jusqu'à  la  vaste  et  fertile  plaine  d'El-Outaya,  où  plusieurs  fermes  se 
sont  déjà  créées.  Toute  cette  contrée,  qui  n'est  aujourd'hui  desservie 
que  par  la  route  de  Batna,  à  peine  tracée  dans  l'Aurès  et  souvent 
impraticable  au  roulage,  pourrait  écouler  ses  produits  et  s'approvi- 
sicmner  au  moyen  des  transports  pac  mer,  qui  sont  toujours  peu  dis- 
pendieux, tandis  que  le  transport  par  le  roulage  sur  les  routes  défoi^ 


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^  UN£  MER  INTÉRIEURE  EN  ALGERIE.  3A9 

cées  de  l'Aurès  atteint  des. prix  exorbitans.  Rien  ne  serait  plus  facile 
et  moins  coûteux  d'ailleurs  que  d'établir  un  chemin  de  fer  entre  le 
port  le  plus  voisin  et  les  plaines  de  Biskra  et  d'El-Outaya.  Par  nos 
postes  militaires  appuyés  au  littoral,  nous  serions  aux  portes  des 
fiches  oasis  du  Souf  et  de  TOued-Rir.  Tougourt  serait  alors  moins 
éloigné  de  notre  colonie  que  ne  Test  aujourd'hui  Biskra.  Ouargla, 
Goleah,  Gbadamës,  seraient  rapprochés  de  plus  de  300  kilomètres. 

Ce  gigantesque  travail  aurait  un  inimense  retentissement  jusque 
dans  le  centre^e  l'Afrique,  et  y  porterait  à  im  haut  degré  l'influence 
et  le  prestige  de  la  France.  A  plusieurs  reprises,  des  tentatives  ont 
été  faites  pour  attirer  en  Algérie  les  caravanes  qui  font  le  commerce 
du  centre  de  l'Afrique  :  elles  sont  toujours  restées  infructueuses.  Il 
est  facile  d'en  comprendre  Ja  raison.  Si  les  caravanes  ne  viennent 
pas  échanger  leurs  produits  sur  notre  littoral,  c'est  non-seulement 
parce  qu'elles  auraient  à  faire  un  trajet  plus  long  que  pour  se  rendre 
à  Tripoli  ou  au  Maroc,  mais  encore  parce  qu'elles  traverseraient  notre 
colonie  dans  toute  sa  profondeur,  qu'elles  relèveraient  de  notre  au- 
torité dans  ce  parcours,  et  qu'elles  craindraient  ainsi  de  compro- 
.  mettre  leur  indépendance.  On  objectera  peut-être  qu'elles  pour- 
raient s'arrêter  à  Gériville,  à  Lagbouat,  à  Biskra» mais,  par  suite  de 
lafcberté  des  transports  dans  ces  postes  éloignés,  notre  commerce  ne 
peut  leur  oflfrir  qu'à  des  taux  très  élevés  les  objets  qu'elles  recher- 
chent, tels  que  cotonnades,  métaux,  armes;  elles  préfèrent  donc 
porter  à  Tripoli,  ou  au  Maroc  leurs  propres  produits,  dents  d'ivoire, 
poudre  d'or,  dépouilles  d'autruche,  etc.  Si  la  mer  d'Algérie  était 
créée,  il  serait  facile  d'établir  danà  un  de  ses  ports  un  grand  comp- 
toir pour  le  commerce  du  centre  de  l'Afrique.  Ce  comptoir  pourrait 
s'élever  sur  le  littoral  sud  et  être  au  besoin  neutralisé.  Il  suffirait 
qu'il  fût  protégé  par  un  poste  militaire,  dont  il  serait  indépendant. 
Il  est  permis  d'espérer  qu'alors  les  caravanes,  attirées  par  les  res- 
sources' que  leur  oflnraîent  les  produits  variés  de  notre  industrie 
et  dei  notre  commerce,  afflueraient  bientôt  sur  ce  nouveau  marché^ 

La  Tunisie  a  tout  autant  d'intérêt  que  l'Algérie  à  la  création  de 
la  nouvelle  mer.  Entourée  par  la  mer  de  trois  côtés,  au  nprd,  à  l'est 
et  à  l'ouest,  elle  deviendrait  une  vaste  presqu'île,  préservée  à  ja- 
mais de  l'envahissement  des  sables  du  sud.  Les  heureuses  modUi- 
cations  qui  en  résulteraient  pour  son  climat  lui  rendraient  bientôt 
cette  richesse  et  cette  fécondité  qui  faisaient  l'admiration  des  con- 
temporains de  Scylax  et  de  Massinissa.  Le  gouvernement  tunisien 
tiendrait  désormais  les  clés  de  toutes  les  portes  du  sud,  et  l'exer- 
cice de  son  autorité  serait  mieux  assuré.  Il  pourrait  établir  au  dé- 
bouché du  canal  un  vaste  port  à  la  fois  militaire  et  commercial.  Les 
travaux  de  percement  de  l'isthme  qui  se  feraient  sur  son  territoire 


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350  Rfi?UE  DES  DBtni  irONDES. 

donnerdent  Hea  à  une  grande  opératk^n  finiiDciëpe  dont  il  pouirnt 
recueillir  les  prmdpaax  bénéfices  et  qui,  4sbs  tous  les  cas,  aurait 
pofn*  résultat  racoroissement  de  la  fortune  publique  de  b  Tunisie. 

Pour  tenmneriiette  étude,  jertcms  un  coup  d'oBil  en  anrière  et  lé^ 
sumons-la  en  quelques  mots.  Oi  a  vu  qu'au  commenoement  de  la 
période  géologique  moderne  toat  le  centre  du  continent  africain 
était  occupé  pu:  un  vaste  océui  qui  s'étendait  jusqu'au  pied  de 
l'Atlas.  Itams  ie  soulëvenMBt  «pii  fit  ém^ger  le  Ssdiara  du  sein  des 
eaux,  un  grand  bassin,  compris  entre  le  chott  Hel-Rir  et  le  golfe  de 
Gabès,  dut  rester  au^essous  du  nrveau  de  la  mer,  puisqu'il  commu* 
niquait  encore  avec  elle  peu  de  tenps  avant  l'ère  chrédeone  et  for- 
mait une  baie  intériemv  ooniHie  sws  ie  nom  de  grande  baie  de  rn* 
ton.  Nous  avons  vn  ensuite  qu'un  isthme  s'est  formé  à  l'entrée  de 
oette  baie  par  l'accumulation  successive  des  sables  que  les  vagues 
arrachaient  aux  bas-fonds  du  gotfe  de  Gabës  et  rejetaient  sâr  le  lit- 
téral. La  b<ie  s'est  deasëcliée,  et  il  s'est  formé  de  petits  lacs  perma- 
nens,  occupant  les  d^ressionB  les  plus  profondes  de  son  Kt;  iknis 
avons  vu  ces  lacs  s'élargir,  se  raveier  sous  l'action  des  torrents,  se 
transformer  définitivement  en  li^rges  surfaces  planes  connues  sous 
le  nom  de  €hâiis.  Bartant  des  résultats  précis  donnés  par  un  nivel- 
lement régulier,  les  <x)mbinant  avec  tous  les  documens  modem® 
qu'il  nous  a  été  possible  de  réunir,  nous  ea  avons  dû  conclure  que 
le  bassin  des  chotts  est  encore  au-dessous  du  nheau  de  la  mer,  et 
qu'il  suffirait  de  creuser  tm  canal  de  quelques  kilomètres  pour  y  ra- 
mener les  eaux  de  la  Méditerranée.  Ife)us  avons  montré  que  ce  paro- 
jet  ne  présente  aucune  difficulté  sérieuse,  et  qu'en  quelques  mo^  il 
serait  possible  de  déterminer  exactement  les  données  du  problème  à 
résoudre.  Les  avantages  qui  en  résulteraient  pour  l'Algérie  et  la  Tu- 
nisie ont  pu  faire  comprrâdre  que  jamais  eotreprise  aussi  vaste  n'a 
demandé  si  peu  d'efiForts. 

La  création  d'une  mer  intérieure  en  Algérie  ne  restera  pas  à  ]'^t 
de  projet.  Déjà  le  conseil  supérieur  de  l'Algérie,  présidé  par  M.  le 
général  Chanzy,  dans  sa  haute  et  vive  sollicitude  pour  tout  ce  qui 
touche  aux  intérêts  et  à  la  prospérité  de  cet  admirable  pays,  a  voté 
vers  la  fin  de  l'année  dernière  des  fonds  destinés  à  faire  des  études 
de  nivellement  dans  la  région  des  di6tts.  Nous  entrons  ainsi  dans  les 
voies  de  l'exécution,  et  on  peut  espérer  que  notre  génération  vêna 
l'accomplissement  de  ce"  grand  travail ,  dont  le  résultat  comptera 
parmi  les  plus  importantes  conquêtes  que,  par  son  intelligence  et 
son  énergie,  l'homme  aura  jamais  faites  sur  la  nature. 

E.   RoUDâlRE. 


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LE 


MARIAGE  DE  GÉRARD 


KICONDB    PARTIS   (1). 


V. 

L'aimoDce  de  la  soirée  des  Gr^ndiief  avait  mis  tout  Juvigny  en 
émoi;  pendant  huit  jours^il  n'y  eut  plus  à  la  ville  haute  et  à  la  ville 
basse  d'autre  sujet  de  conversation.  —  A  Salvanches,  l'appartement 
du  prooder  étage,  où  on  n'avait  pas  reçu  depuis  des  années,  ve- 
nait, dîsait-ofi,  d'être  décoré  à  neuf;  on  avait  fait  venir  des  fleurs 
de  très  kin,  et  le  bal  devait  être  terminé  par  un  souper  commançlé 
à  Paiis.  —  Les  couturières  veillaient  jusqu'à  minuit  pour  échancrer 
des  corsages,  bouillonner  des  tull^  et  festonner  des  volans.  Quant 
aux  loueurs  de  voitures,  ils  se  frottaient  les  mains  :  Salvanches  étant 
à  une  demi-lieue  de  la  ville,  on  avait  retenu  d'avance  tous  leurs  vé- 
hieuies,  depuis  le  plébéien  char-à-bancs  suspendu  sur  l'essieu  jus- 
qu'au poudreux  berlingot  haut  perché  sur  d'antiques  ressorts  et  orné 
de  deux  étages  de  marchepieds, 

Snfin  le  grand  jour  du  jeudi  arriva.  Dès  huit  heures,  la  famille 
tondiief  était  sous  les  armes  et  attandait  ses  hôtes  s^ar  le  seuil  du 
sah»,  cajT  à  Juv^ny  ont  vient  au  bal  de  bonne  heure,  les  dames  lut- 
tint  de  ponctualité  afin  de  s'assurer  les  meilleures  phu:e$.  IL  Grande 
fief,  bcmbomme  méticuleux  et  pacifique,  étranglé  dans  sa  cravate 
blanche  et  gteé  dans  ses  bottes  vernies,  occupait  les  loisirs  de  l'ai^ 
teate  en  alknt  sur  la  pointe  des  pieds  modérer  le  Jeu  des  lampes  et 


(1)  Yifa  k  Imr  du  i«  imi. 

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352  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

affermir  les  bougies  dans  leurs  bobèches.  Son  (ils  Anatole,  jeune 
lycéen  de  douze  ans,  tout  fier  de  sa  veste  neuve,  faisait  de  coura- 
geux efforts  pour  introduire  ses  mains  d^ns  des  gants  paille,  tandis 
que  Georgette  s'étudiait  devant  une  glace  à  prendre  des  poses  sou- 
riantes et  à  manier  son  éventail.  Droite  et  majestueuse  dans  une 
robe  de  velours  nacarat,  /qui  découvrait  modestement  ses  épaules 
osseuses,  M""*  Grandûef  marchait  d'un  ah:  de  reine,  jetant  un  der- 
nier coup  d'œil  sur  le  salon  et  la  salle  de  billard,  où  on  devait  dan- 
ser, et  sur  le  vestiaire,  où  la  petite  Reine,  aidée  d'une  femme  de 
chambre,  disposait  les  numéros  et  las  pelotes  à  épmgles.  A  travers 
ces  allées  et  venues,  elle  adressait  à  son  mari  et  à  ses  enfans  de 
brèves  et  solennelles  recommandations.  —  Georgette,  dit-elle  à  sa 
fille,  tu  ne  danseras  pas  plus  d'une  fois  avec  la  même  personne. 

—  Non,  maman...  Et  avec  M.  de  Seigneulles? 

—  Deux  fois  seulement...  Entre  les  quadrilles,  on  fera  un  peu  de 
musique,  tu  accompagneras  les  chanteurs  au  piano... 

—  Je  crois  que  j'entends  une  voiture  1  s'écria  le  lycéen,  qui  était 
aux  aguets  dans  la  galerie. 

En  effet,  sur  le  sable  du  jardin  illuminé  de  lanternes  vénitiennes, 
on  distinguait  le  roulement  des  roues.  Toute  la  famille  revint  se 
grouper  au  seuil  du  salon  et  prit  des  poses  de  chrconstance.  Bientôt 
im  frou-frou  de  robes  glissa  le  long  des  marches  de  l'escalier. 

—  Ce  sont  les  cousmes  Provenchères  I  murmura  Anatole,  qui  avait 
hasardé  une  œillade  furtive  du  côté  du  vestiaire. 

Les  Grandfief  remplacèrent  brusquement  leur  attitude  pompeuse 
par  des  mines  dédaigneusement  indifférentes.  —  Penh ,  maugréa 
M.  Grandfief,  elles  viendraient  volontiers  avant  que  les  bougies  ne 
fussent  .allumées  I 

—  Georgette,  chuchota  M"*  Grandfief,  case-les  toi-même,  afin 
qu'elles  n'accaparent  point  les  plus  belles  places. 

Les  dames  Provenchères  étaient  des  parentes  pauvres  qu'on  invi- 
tait par  devoir  et  qu'on  traitait  sans  façon.  Elles  s'avancèrent  toutes 
trois  de  front,  avec  l'air  guindé  des  gens  qui  ne  sortent  guère.  Les 
filles,  déjà  mûres,  portaient  des  toilettes  aux  jupes  étriquées,  de  pe- 
tits souliers  dont  elles  avaient  elles-mêmes  recouvert  de  satin  neuf 
l'empeigne  usée,  et  des  gants  blancs  dont  les  éraflures  nombreuses 
trahissaient  le  travail  obstiné  de  la  gomme  élastique.  La  mère  avuit 
une  sorte  de  fourreau  de  levantine  marron  et  un  bonnet  orné  de  rai- 
sins artificiels.  — Que  de  belles  choses,  cousine  I  dît-elle  en  jetant 
un  regard  d'envie  sur  les  bougies  des  lustres,  et  des  fleurs] par^ 
tout  I..  Vous  devez  en  avoir  pour  plus  de  cent  francs  rien  que  dans 
l'escalier... 

Cependant  les  invités  arrivaient  à  la  file  :  magistrats  majestueux 

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LE  3URIÂGE   I>E   GEBARD.  S53 

dimnant  le  bras  à  de  maigres  épouses ,  figées  dans  leur  robe  de 
moire  ;  gros  fabricans  à  la  mine  épanouie  et  à  la  parole  bruyante; 
couples  de  jeunes  filles  noyées  dans  des  nuages  de  tulle  blanc;  puis 
les  jeunes  gens  :  clercs  de  notaire,  professeurs,  surnuméraires  scru- 
puleusement rasés  et  gantés  de  frais,  et,  çà  et  là,  les  fils  des  fila- 
teurs  et  des  maîtres  de  forges  des  environs,  reconnaissables  à  leurs 
toilettes  plus  élégantes,  à  leur  aplomb  d'hommes  riches  et  influens 
dans  le  pays.  Gérard  de  Seigneulles  vint  Tun  des  derniers;  il  était 
seul,  le  chevalier  ayant  pour  principe  de  ne  jamais  se  coucher  plus 
tard  que  neuf  heures.  Il  jeta  un  rapide  coup  d'œil  sur  les  ban- 
quettes des  danseuses;  Hélène  ne  s'y  trouvait  pas,  et  le  visage 
du  jeune  homme  eut  une  involontaire  expression  de  désappointe- 
ment«  L'orchestre  ayant  donné  le  signal  d'un  quadrille,  Gérard, 
d'après  l'ordre  exprès  de  son  père,  alla  inviter  Georgette  Grandfief. 
La  jeune  fille  y  comptait  du  reste,  et  lui  avait  gardé  cette  première 
contredanse;  mais,  si  elle  avait  espéré  que  la  musique  et  l'anima- 
tion du  bal  feraient  sortir  son  danseur  de  sa  réserve  habituelle, 
elle  se  trouva  déçue.  Dans  l'intervalle  des  figures,  la  conversation 
se  traînait  de  la  façon  la  plus  languissante.  Gérard  ne  quittait  pas 
des  yeux  la  porte  du  salon,  et  ne  desserrait  les  lèvres  que  pour  lais- 
ser tomber  des  monosyllabes  insignifians.  M^^^  Georgette  revint  à  sa 
place  très  désappointée. 

La  foule  commençait  à  refluer  dans  la  salle  de  billard.  Les  pre- 
miers plateaux  de  punch  avaient  délié  les  langues  et  rompu  la 
glace.  Les  hommes  papillonnaient  gaiment  autour  des  fauteuils  où 
les  dames  minaudaient  en  respùrant  leurs  bouquets.  Les  jeunes 
filles,  réunies  par  groupes,  chuchotaient  sournoisement  derrière 
leurs  éventails.  Les  danseurs  allaient  d'un  groupe  à  l'autre,  mur- 
muraient une  formule  d'invitation ,  puis  revenaient  dans  les  em- 
brasures des  portes  inscrire  leurs  engagemens.  Un  joyeux  bour- 
donnement de  voix  mêlé  au  frissonnement  des  étoffes  emplissait 
l'atmosphère  tiède  et  lumineuse  du  grand  salon.  Le  lycéen  Anatole 
Grandfief,  assis  sur  une  banquette,  songeait  intérieurement  qu'un 
bal  est  en  somme  un  divertissement  fort  inféiieur  à  une  partie  de 
barres;  pour^  se  désennuyer,  il  posait  ses  doigts  sur  ses  oreilles, 
Jies  fermant  et  les  débouchant  alternativement,  de  façon  à  jouir  du 
singulier  contraste  de  toutes  ces  rumeurs  brusquement  coupées  par 
un  silence  artificiel,  puis  éclatant  de  nouveau  en  notes  confuses 
swnblables  à  des  bruits  de  mer.  Tout  à  coup  un  silence  réel  suc- 
céda au  brouhaha  des  conversations,  et  tous  les  yeux  se  tournèrent 
vers  le  seuil  du  salon,  où  venait  de  pénétrer  M"*  Laheyrard,  ac- 
compagnée de  Marius  et  d'Hélène. 

L'inspecteur  avait  chargé  Marius  de  le  remplacer.  M"*  Laheyrard, 

TOMB  m.  —  1874.  23 

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Zbà  RETUE  DES  DEUX  M(»(D£S. 

en  rdie  roee  très  décollietée»  s^i^^uyaat  fiëremeat  au  bras  de 
filfi,  se  fraya  un  chemin  jusqu'à  la  malUresse  de  la  maison.  Le  poèl« 
était  superi)e;  sa  luxuriante  barbe  blonde  reposait  sur  une  cravate 
blandie  à  larges  bouts  flottans,  et  il  avait  inauguré  pour  la  circon- 
stance un  gilet  de  satin  bleu  de  ciel  qui  faillit  causer  une  émeute* 
—  Une  voulait  pas,  disait-il,  être  pris  pour  un  notairct  et  ce  gilet 
couleur  de  temps  était  destiné  à  corriger  la  tonalité  absolument 
bourgeoise  de  l'habit  et  du  pantalon  noirs.  —  Quant  à  Hélène,  sa 
toilette  excita  un  murmure  d'admiration  chez  les  hommes  et  mit  un 
pli  de  jalousie  sur  le  firont  de  toutes  les  femmes»  Une  longue  robe 
de  gaze  blanche  moulait  merveilleusement  les  gr&ces  de  sa  taille 
et  de  son  corsage;  sur  cette  étoffe  à  la  trame  soyeuse  et  vapo- 
reuse, une  souple  liane  de  ronce,  mêlée  de  fleurs  et  de  fruits,  était 
posée  en  sautoir  et  s'en  allait  relever  légèrement  les  plis  de  la 
jupe.  A  la  naissance  de  cette  guirlande,  juste  à  l'endroit  où  la  gaze 
laissait  voir  la  mate  carnation  de  l'épaule ,  un  papillon  ouvrait  ses 
ailes  d'azur.  Des  ronces  pareilles  à  celles,  du  corsage  renouaient 
négligemment  les  boucles  à  demi  tombantes  de  ses  magnifiques 
cheveux  blonds.  Sûre  de  l'eifet  de  cette  toilette,  à  la  ibis  simple  et 
raffinée,  laissant  errer  ses  grands  yeux  bruns  à  droite  et  à  gauche 
sans  fausse  modestie  et  cependant  sans  affectation  de  hardiesse,  U 
coquette  enfant  s'assit  auprès  de  sa  mère  avec  une  aisance  et  une 
souplesse  élégante  qui  achevèrent  d'exaspérer  Les  jalousies  de  l'en- 
tourage. En  un  clin  d'odl  et  comme  par  une  tacite  convention,  il 
s'opéra  un  mouvement  de  retraite  dans  les  groupes  vdsins,  de  fa- 
çon à  isoler  complètement  les  nouvelles  venues. 

La  mère  du  lycéen  Anatole,  qui  tenait  à  vivre  en  bons  termes  avec 
Tuniverrité  et  ménageait  la  femme  de  l'inspecteur,  s'aperçut  rapi- 
dement de  ce  manège,  et  murmura  quelques  mots  à  l'oreille  de 
Georgette,  qui  vint  s'asseoir  près  d'Hélène.  —  Ma  mère,  dit 
M"*  Graadfief,  désirerait  qu'on  fît  un  peu  de  musique...  Avea^vous 
apporté  un  de  ces  vieux  airs  que  vous  chantez  si  bien? 

—  Je  les  sais  par  cœur,  répondit  Hélène,  et  je  me  mets  toute  à 
votre  dispositicm. 

Elle  traversa  le  salon,  s'assit  au  piano  en  se  dégantant  avec  de 
petits  gestes  saccadés  et  impatiens,,  et  s'accompagnant  elle-^nême, 
au  milieu  d'un  silence  profond»  elle  chanta  celte  hrunatte,  compo- 
sée sur  l'air  d'une  vieille  danse  que  nos  pères  appelaiwt  la  Ro^ 
manetque  : 

Au  fond  des  halMers 
Du  grand  bois  qui  bourgeonne, 
Entends-tu  les  ramierB, 
On 


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UE  MAftlAGl  DE  oéRABO,  S&& 

Dm  les  ckonSiM  cruu^ 
Leur  dunson  ragabonde 
Semble  la  yoix  profonde 
Do  printemps  amoureux. 

Elle  s'élève, 
Tombe  et  renaît; 
C'est  comme  toi  i^ftre 
De  la  forêt. 

Lente  caresse 
Aux  sons  mOés, 
Son  chant  nous  laisse 
Ensorcelés. 

Kos  caurs  troublés 
Par  «es  lan^ueiirs  «41kiai 

A  coups,  doublés 
Battent  dans  nos  poitrines. 

Tout  le  loqg  du  Jour, 
Sous  les  ieùilles  nouvelles, 

Viens,  parlons  d*amour 
Au  cfaam  des  toutiereBes. 

D*aimer  et  d'ôtre  aimé 

Voici  l'heure. 
Contre  mon  coeur  channë, 

Ah  !  demeure.  •• 
Mignonne,  est-il  rose  qd  ifleore 
Mieux  que  Pamour,  l'amour  au  mois  de  mai  7 

La  voix  d'Hélène  était  si  tendre  i  la  fois  et  si  entraînante,  elle 
avait  de»  «oceaB  â  veloutés  et  en  même  temps  si  pénétrans,  que, 
malgré  les  préventioms  de  la  société  de  Juvigny  contre  M"^  Labey*- 
rard,  lesappUudissemens  éclatèrent. 

— ^  Us  on4  beaa  lettre  4es  mains,  murmura  seule  la  cousine  Pro- 
vaochères  à  sa  fille  atnée,  je  trouve  de  la  dernière  inconvenance 
poor  uae  jeune  fiUe  ces  diansons  où  il  n'est  question  que  d'amour •. . 

Gérard  était  aocoum  oom]^immiter  Hélène.  Elle  lui  tendit  la 
main  d'un  air  radieux.  —  Gominent  trouvez-vous  ma  toilette?  ditr* 
die  en  se  tonnumt  galment  pour  se  faire  mieux  admirer,  suis-je  à 
votre  gré? 

—  fous  êtes  trop  i)elle  !  répondit  ^rard  émerveillé,  cette  guir- 
lande de  mftres  semble  avoir  été  cudllie  tantôt  dans  la  forêt...  Elle 
vovts  donne  une  grAce  sauvage  inexfMrimable,  et  près  de  vous  Les 
autres  danseuses  ont  l'air  de  plantes  de  serre  chaude. 

—  Parles-voQs  bien  francheaient? 

—  Oh  t  du  fond  du  cccur. 

Cette  adanrstîen  emcàcB  était  peinte  si  éloquemment  dans  les 


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356  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

regards  du  jeune  homme  qu'Hélène  ne  pouvait  guère  en  douter. 
Elle  en  parut  enchantée,  d'autant  plus  qu'avant  de  s'éloigner  Gé- 
rard l'invita  pour  la  première  mazurke. 

—  Yous  connaissez  donc  M.  de  Seigneulles?  lui  demanda  Geoi^ 
gette  qui  survint. 

—  Certainement,  nous  sommes  voisins,  et  H.  Gérard  est  un  ami 
de  mon  frère. 

—  Vraiment!  fit  H^^*  Grandfief,  il  ne  m'en  avait  rien  dit...  Eh 
bieni  ma  chère,  continua-t-elle,  entraînant  Hélène  à  l'écart,  je  vais 
vous  confier  un  secret. 

—  Un  secret? 

—  Oui,  et  en  échange,  vous  me  rendrez  un  service...  Il  est  ques- 
tion de  me  marier  à  H.  de  Seigneulles.  Le  savez-vous? 

Hélène  fit  un  signe  de  tête  et  resta  muette.  Elle  sentit  toute  sa 
joie  se  fondre  brusquement  et  lui  laisser  un  froid  'glacial  autour  du 
cœur.  Ces  bruits  de  mariage  n'étaient  pas  cependant  nouveaux  pour 
elle,  mais,  sans  s'expliquer  pourquoi,  elle  les  avait  traités  de  chi- 
mériques; les  paroles  de  Georgette  venaient  de  lui  en  révéler  toute 
la  réalité. 

—  Oui,  on  veut  nous  marier,  reprit  cette  dernière,  ma  mère 
s'iniagine  que  tout  va  bien  parce  qu'elle  est  d'accord  avec  le  cheva- 
lier, mais  je  ne  suis  pas  de  son  avis;  je  trouve,  moi,  que  mon  futur 
me  fait  la  cour  im  peu  froidement,  et  je  voudrais  savoir  ce  qu'il 
pense  au  fond  du  cœur...  Après  tout,  dit  Georgette  en  se  rengor- 
geant, je  ne  suis  pas  embarrassée  de  ma  personne,  et  je  vaux  bien 
qu'on  se  donne  la  peine  de  m'aimer  pour  moi-même  I 

Hélène,  devenue  très  pâle,  mordillait  d'un  air  embarrassé  le  bout 
de  son  éventail,  mais  Georgette,  fort  occupée  d'elle-même,  n'y  prit 
pas  garde  et  poursuivit  :  —  Vous  danserez  certainement  avec  lui; 
tout  en  causant,  tâchez  donc  d'amener  la  conversation  sur  moi  et  de 
confesser  M.  Gérard.  Vous  seule  pouvez  me  rendre  ce  service,  d'a- 
bord parce  que  vous  avez  de  l'esprit  et  que  vous  osez  parler,  en- 
suite parce  que  mes  amies  me  jalousent  et  ne  seraient  pas  fâchées 
de  me  souffler  mon  prétendu,  tandis  que  vous... 

—  Oui,  moi,  je  ne  compte  pas  I  fit  Hélène  en  essayant  de  mas- 
quer son  trouble  par  un  sourire. 

—  Je  ne  dis  pas  cela,  mais  enfin  vous  ne  songez  pas  à  vous  ma- 
rier ici,  et  c'est  tout  ce  qu'il  me  faut...  Ailons,  ma  chère^  faites  cela 
pour  moi,  et,  si  dans  la  conversation  vous  trouvez  moyen  de  glisser 
mon  éloge,  ne  vous  gônez  pas... 

L'orchestre  retentit  de  nouveau,  et  les  deux  jeunes  filles  se  sépa- 
rèrent. On  jouait  une  mazurke;  c'était  la  danse  promise  à  Gérard, 
et  Hélène  ne  vit  pas  le  jeune  homme  s'avancer  vers  elle  sans  une 


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LE  MAfiUGE  DE  GÉRARD.  357 

certaine  appréhension.  Son  cœur  battait  à  l'idée  de  délivrer  le  mes- 
sage dont  Tavdt  chargée  Georgette,  et  cependant  une  secrète  curio- 
sité la  poussait  à  provoquer  une  explication.  Elle  prit  le  bras  de 
Gérard,  et  ils  se  mirent  à  danser  lentement  sans  se  parler.  Les 
flûtes  et  les  cors  mêlaient  de  temps  en  temps  leurs  soupirs  aux 
notes  plus  allègres  des  instrumens  à  cordes;  les  couples  glissaient  ou 
sautaient  altemativem^t  en  tournoyant,  les  danseurs  droits  sur 
leurs  hanches  et  la  tête  rejetée  en  arrière,  les  danseuses  plus  sou- 
ples et  plus  onduleuses,  inclinant  doucement  le  front  vers  l'épaule 
du  danseur,  comme  si  la  musique  les  eût  alanguies.  Les  étoffes  de 
soie  chatoyaient,  les  épaules  mates  ou  rosées  prenaient  sous  la  lu* 
mière  chaude  des  lampes  les  tons  de  beaux  fruits  satinés  et  pulpeux; 
les  fleurs  meurtrie^  des  bouquets  et  des  coiffures  exhalaient  dans 
l'air  des  odeurs  capiteuses.  Les  couples  faisaient  le  tour  par  le 
billard  et  la  galerie,  puis  revenaient  s'égrener  dans  le  salon.  Hélène 
et  Gérard  atteignirent  ainsi  l'extrémité  de  la  jsalle  de  billard,  et  là 
M"""  Laheyrard  s'arrêta  brusquement.  Elle  ne  retrouvait  plus  sa 
hardiesse  accoutumée,  elle  était  pâle  et  agitait  son  éventail  d'une 
façon  nerveuse. 

—  Étes-vous  fatiguée?  demanda  Gérard. 

—  Non,  seulement  un  peu  oppressée...  Reposons-nous  un  in- 
stant.. 

Au  même  moment,  Georgette  glissa  devant  eux  au  bras  de  Ha- 
nus,  et,  tout  en  dansant,  elle  fit  à  Hélène  un  signe  rapide  du  coin 
de  l'œil. 

—  H*^*  Grandfief  a  l'air  de  beaucoup  s'amuser,  commença  cette 
dernière  d'une  voix  mal  assurée,  elle  est  bien  jolie  ce  soir  I 

Gérard  gardait  le  silence.  —  N'est-ce  pas  votre  avis?  continuâ- 
t-elle en  insistant. 

—  Elle  est  très  fraîche,  répondit-il  d'un  air  indifférent. 

—  Fraîche  !..  c'est  un  pauvre  compliment  que  vous  lui  faites  là... 
Elle  a  de  jolis  yeux,  de  beaux  cheveux... 

—  Moins  beaux  que  les  vôtres  1  répliqua-t-il  en  caressant  du  re- 
gard les  boucles  annelées  qui  retombaient  sur  le  cou  blanc  de  sa 
danseuse. 

—  Et  puis,  poursuivit  Hélène,  elle  est  très  réservée,  et  c'est  un 
grand  mérite,  à  ce  qu'il  parait  ;  c'est  une  femme  d'intérieur,  elle  a 
beaucoup  d'ordre,  enfin  une  foule  de  qualités  sérieuses. 

—  Elle  en  possède  une  surtout  que  vous  oubliez,  dit  le  jeune 
homme  impatienté. 

—  Laquelle? 

—  Elle  a  une  amie  bien  dévouée  I 

Us  se  regardèrent  un  moment  dans  le  fond  des  yeux.  Hélène  ne 


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S5S  RETU£  SBS  BESn.  U0KDB8.  * 

put  s'empêcher  de  sourire;  mais,  redevenant  promptem^it  grave, 
elle  reprit  :  —  Je  yum  trouve sévëpe««.  Je  sais  ^'il  est  de  mauvais 
goût  <te  trop  vanter  ce  qui  noas  touche  de  près;  mais^  bien  que 
Georgette  soit  votre  fiancée,  il  me  semble  que  vous  poussez  la  mo- 
destie un  peu  loin« 

La  figure  de  Gérard  s'empourpra.  —  Uafianoéel  murmura-4-Àl, 
avez-vons  pu  le  croire? 

— *  Chacun  le  dit,  et  votre  père  ne  ie  cache  pas. 

—  H"*  Grandfief  peut  être  ime  fiancée  sek>n  les  rêves  de  mon 
père,  s'écria  Gérard  avec  animation,  mais  elle  ne  sera  jamais  la 
mienne!  —  Il  baissa  les  yeux,  respira  lentement,  et  ajouta  d'une 
voix  tremblante  :  —  La  fiancée  de  mon  cœur,  celle  qpe  j'aime,  c'est 
vousl*.  —  Et,  tout  effirayé  de  son  audace,  il  prit  la  main  d'Hélène 
comme  pour  continuer  la  mazurke  interrompue. 

La  jeune  fille  était  p&le  comme  un  lis,  mais  ses  yeux  illuminés 
trahissaient  les  joies  de  son  coeur.  —  Hélène  I  reprit  le  |eune  homme 
grisé  par  ce  regard  charmant  et  par  la  musique  du  biJ,  Hélène  !.. 

—  Assez I  assez!  murmurar-t-^eUe  d'une  voix  à  la  fois  iii^>érieuse 
et  tendre. 

En  même  temps  elle  lui  seira  la  main  avec  force...  Le  monde 
enti^  disparut  aux  yeux  de  Gérard  ébloui  ;  il  souleva  la  petite  main 
qui  palpitait  dans  la  sienne,  et  fit  le  geste  de  la  porter  à  ses  lèvres. 
La  salle  était  solitaire  et  persoœne  ne  pouvait  les  voir...  Il  le  croyait 
du  moins;  mais  la  porte  du  billaord  s'ouvrait  en  £aoe  de  oeUe  du  ves- 
tiaire, où  la  petite  Reine,  intriguée  par  cette  longue  station,  penchait 
de  temps  à  autre  sa  tête  futée  afm  d'apercevoir  les  deux  jeunes 
gens.  Le  geste  passionné  de  -Gérard  fut  saisi  au  vol  par  la  cou- 
turière. 

—  Je  vous  en  prie  I  balbutia  Hélène,  qui  perdait  elle-même  son 
sang-froid.  —  Elle  fit  quelques  pas  en  marquant  le  rfaythme  de  la 
mazurke  et  en  entratnant  son  cavalier.  —  Profitons  des  dernières 
mesures,  dit-elle,  nous  ne  danserons  plus  ensemble  ce  soir, 

—  Je  ne  danserai  plus  avec  personne!  répondit  Gérard  au  mo- 
ment où  les  derniers  accords  de  l'ca-chestre  annoncë:'ent  la  fin  de  la 
mazurke. 

Il  s'éloigna  comme  ttn  fou.  Hélène  était  demeurée  immobile  et 
absorbée  au  milieu  de  la  salle,  quand  elle  sentit  tout  à  coup  un 
éventail  frôler  son  bras.  —  Eh  bien!  chuchota  Georgette  denière 
elle,  lui  avez-vous  parié  de  moi? 

Hélène  tressaillit  et  se  contenta  de  répliquer  par  un  signe  de  tète 
afiirmatif. 

—  Vous  avez  fait  mon  éloge,  j*espère7  continua  M"*  Grandfief. 

—  liais...  ouL 


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LE  HARUGE  DB  CTBABD.  359 

—  Qu*a-t-a  répoïMÎuî;. 

La  réflexion  n'ayait  jamais  été  la  qualité  dominante  d'Hélène,  et 
Georgette  était  venne  la  questionner  dans  nn  de  ces  momens  où 
^esprit  est  ailleurs  et  où  les  paroles  jaillissent  des  lërres  presque 
à  rinsa  de  celui  qui  parle*  Encore  à  demi  p^due  dans  sa  rôyerie, 
elle  murmura  étourdiment  :  —  Il  a  dit  que  j'étais  une  amie  bien 
dévouée.  —  A  l'air  stupéfait  de  M"*  Grandfief,  elle  comprit  qu'elle 
avait  laissé  échapper  une  sottise,  et  voulut  la  rattraper;  mais  elle 
eut  beau  balbutier  une  explication  embarrassée,  le  coup  avait  p(Mrté. 

—  Ah  I  s'écria  Georgette  courroucée,  fort  bien  !..  à  son  aise  I  — 
Cest  égal,  fit-elle  en  é* éloignant,  c'est  drôle! 

Cependant  les  heures  fuTaient.  Sur  une  banquette  de  la  salle  de 
billard,  le  jeune  lycéen  Anatole,  alourdi  parle  punch  et  la  chaleur, 
avait  fini  par  s'endormir.  A  l'animation  de  la  danse  succéda  le  tu* 
multe  du  souper.  Les  détonations  des  bouteilles  de  Champagne  se 
mêlèrent  aux  tintemens  des  verres  et  aux  cliquetis  de  l'argenterie. 
Tout  autour  de  la  longue  table  de  ht  salle  à  manger,  les  rires  perlés 
des  jeunes  femmes,  les  mots  plaisans  chuchotes  à  l'oreille,  les  inter* 
pellations  joyeuses,  circulèrent  avec  les  flûtes  pleines  de  vin  pétil- 
lant et  doré.  Au  milieu  du  bourdonnement  des  conversations,  les 
saillies  de  Marins  partaient  de  temps  en  temps  comme  des  fuisées* 
Il  s'était  placé  sans  façon  près  de  M'**  Georgette,  et  la  poussait  traî- 
treusement à  tremper  ses  lèvres  dans  la  mousse  du  Champagne.  Elle 
y  prenait  goût  et  paraissait  se  consoler  assez  lestement  de  l'indiffé- 
rence de  Gérard.  Quand  les  violons  donnèrent  le  signal  du  cotillon, 
elle  accepta  le  bras  du  poète,  et,  sans  se  soucier  des  prudentes  re- 
commandations de  sa  nîère,  elle  dansa  de  nouveau  avec  son  joyeux 
voisin  de  table.  La  foule  avait  diminué,  les  groupes  s'éclaircissaient 
peu  &  peu,  et  au  dehors  les  voitures  commençaient  à  rouler.  Celle 
de  M"*  Laheyrard  était  arrivée;  la  fenmie  de  l'inspecteur  fit  signe  à 
sa  filFe  et  à  Ifarius.  Au  même  instant,  Gérard  s'élança  vers  Hélène 
et  lui  donna  le  bras  jusqu'au  vestiaire.  Il  posa  lui-même  sur  les 
épaules  de  la  jeune  fille  le  gros  châle  qui  devait  la  protéger  contre 
la  fraîcheur,  et  il  escorta  ces  dames  jusqu'à  la  voiture.  —  A  bientôt  ! 
lui  dit  Hélène  en  sautant  légèrement  près  de  sa  mère. 

Marins  referma  la  portière,  et  faisant  un  geste  majestueux  :  —  En 
route!  cria-t-il  au  cocher,  moi,  je  reviendrai  à  pied  avec  mon  ami 
Gérard; 

Je  yeux  baigner  von  comr  dîne  la  finis  du  matin, 
Comme  on  trempe  on  biieiût  dans  da  vieux  chambertin. 

II  était  quatre  heures.  A  Forient,  au-dessus  des  vignes,  unebffide 
de  pourpre  annonçait  le  jour,  et  on  amendait  déjà  la  dbanson  des 


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360  BETUB  DES   DEUX  MONDES. 

alouettes.  Marius,  la  tête  fort  échauffëe  par  le  vin  de  Champagne, 
fredonnait  un  air  de  valse  en  endossant  son  pardessus.  Près  de  lui, 
Gérard,  les  yeux  perdus  dans  le  ciel,  cheminait  comme  en  extase. 
—  Brrr...,  dit  le  jeune  Laheyrard,  il  fait  frisquet!..  Cette  petite 
fête  était  vraiment  charmante;  H^'*  Georgette  est  une  aimable  fille, 
et  le  Champagne  du  père  est  un  joli  vin  1 

Il  ne  tarissait  pas  sur  la  beauté  de  M"*  Grandfief.  Ce  brave  poète, 
qui  dans  ses  vers  ne  chantait  que  les  déesses  aux  blancheurs  mar- 
moréennes et  les  hétaïres  aux  yeux  fauves,  semblait  dans  la  réalité 
singulièrement  sensible  aux  charmes  bourgeois  d'un  teint  frais  et 
d'un  nez  retroussé.  —  C'est  beau  comme  Rubens  I  s'écriait-il  en 
célébrant  les  épaules  potelées  et  les  joues  roses  de  M"*  Georgette , 
ah!  mon  ami,  bien  que  le  dur  métal  de  mon  cœur  ait  été  mordu 
par  tous  les  acides  de  la  vie,  j'ai  senti  ce  soir  que  les  flèches  d'Érôs 
pouvaient  le  faire  vibrer  encore...  Je  suis  amouceux. 

—  Vous  aussi  1  dit  ingénument  Gérard. 

—  Moirméme;...  mais  chut  !  je  ne  vous  la  nommerai  pas.  Appre^ 
nez  seulement  qu'elle  est  belle  comme  les  trois  Kharites  et  qu'elle 
a  reçu  l'aveu  de  mon  amour. 

—  Quoil  déjà? 

—  Oui...  Vous  savez  que  j'ai  toujours  dans  mes  poches  quelque 
sonnet  de  ma  façon? 

—  Vous  lui  en  avez  lu  un?  demanda  Gérard  stupéfait. 

—  Mieux  que  cela  I  Je  l'ai  déposé  entre  ses  doigts  mignons,  et 
ma  foil  elle  l'a  lestement  glissé  dans  son  gant  en  baissant  ses  yeux 
de  colombe  effarouchée. 

Gérard  ne  put  s'empêcher  de  rire  en  songeant  à  la  mine  de  cette 
danseuse  inconnue  quand  elle  déchifirerait  l'étrange  poésie  de  Ma- 
rius. Le  poète,  de  son  côté,  lança  un  formidable  éclat  de  rire,  et 
l'écho  de  la  promenade  répercuta  longuement  la  joie  bruyante  des 
deux  amis.  Dans  le  ciel  couleur  de  perle,  les  alouettes  montaient 
gatment,  et  au  fond  des  vignobles  les  grives  commençaient  à  ga- 
zouiller. 

—  Quel  beau  temps  I  s'écria  Gérard,  comme  le  ciel  est  limpide  et 
comme  ces  chants  d'oiseaux  vous  mettent  l'allégresse  au  cœur!  — 
Il  fredonna  l'air  d'Hélène... 

Dans  l68  cheminB  creux, 
Leur  chanson  yagabonde 
Semble  la  voix  profonde 
Du  printemps  amoureux. 

—  Âh!  mon  ami,  dit-il  en  serrant  la  main  de  Marius,  étonné  de 
l'enthousiasme  expansif  de  ce  garçon  si  réservé  d'ordinaire,  mon 


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LE  MABUGE  DE  (GÉRARD.  361 

ami,  qaelle  bonne  chose  que  la  vie,  et  comme  je  me  sens  heureux 
cematini 

—  A  la  bonne  heure  !  voUà  comme  j*aîme  à  vous  voir  !  Évohé  1  vive 
la  jeunesse!  cria  Marins,  lançant  en  Tair  son  chapeau  et  le  rattra- 
pant au  Yol, — et  dire  qu'à  cette  heure  il  y  a  des  gens  chauves,  des 
bourgeois  rhumatisans ,  qui  s'acagnardent  dans  leur  lit  et  calom- 
nient la  rosée  du  matin?  —  Stupides  vieillards  I 

Il  avait  pris  le  bras  de  Gérard,  et  tous  deux,  débordant  de  sève 
et  de  jeunesse,  s'en  allaient  d'un  pas  léger  vers  la  ville  haute,  chan- 
tant des  lambeaux  de  romance  et  déclamant  des  vers.  Quand  ils  fu- 
rent au  pied  des  terrasses  de  Polval ,  Gérard  tira  de  sa  poche  un 
passe-partout;  mais  Marins  l'arrêta  d'un  geste  superbe.  —  Fi!  mon 
cher,  lui  dit-il,  allons-nous  rentrer  prosaïquement  par  la  porte?  Non 
pas,  souviens-toi,  Roméo,  du  bal  des  Saules  et  de  ta  souplesse  d'é- 
cureuil. —  Escaladons  la  terrasse. 

—  Volontiers,  fit  Gérard.  —  En  ce  moment,  il  eût  escaladé  le  ciel 
pour  en  rapporter  un  rayon  d'étoile.  Ils  grimpèrent  follement  le 
long  des  espaliers  qui  craquaient  sous  leurs  pieds.  Quand  ils  attei- 
gnirent le  parapet,  le  soleil  levant  leur  donna  la  bienvenu^  avec  sa 
première  lueur  rose. 

—  Et  maintenant,  mon  fils,  s'écria  Marins,  embrassons-nous  I 

—  Embrassons-nous,  répéta  Gérard  en  serrant  sur  son  cœur  le 
frère  d'Hélène. 

Debout  sur  le  mur,  ils  se  donnèrent  une  fraternelle  accolade  au 
nez  des  vignerons  matineux  qui  montaient  la  côte  et  les  regar- 
daient effarés;  puis  tous  deux,  franchissant  la  clôture  mitoyenne, 
disparurent  à  la  fois  derrière  les  charmilles  des  jardins  contigus. 

VI. 

De  môme  que  la  brusque  volatilisation  de  l'éther  fortement  chauffé 
produit  un  froid  intense,  les  efiervescences  de  notre  cerveau  sont 
suivies  d'une  réaction  de  réflexion  calme  et  réfrigérante.  Dans 
l'ordre  moral  ou  physique,  la  loi  est  pareille.  Gérard  de  Seigneulles 
s'en  aperçut  au  lendemain  du  bal  de  Salvanches,  quand ,  après  un 
sommeil  agité ,  il  s'éveilla  dans  sa  chambre  inondée  de  soleil.  Les 
•Kaltations  de  la  veille ,  s'évaporant  conmie  de  subtiles  fumées, 
amenèrent  en  lui  un  dégagement  de  froide  raison.  11  aimait  Hélène, 
et  il  le  lui  avait  dit;  mais  en  même  temps,  aux  yeux  de  son  père 
et  de  la  famille  Grandûef,  il  était  le  fiancé  de  Georgette.  Il  ne  pou- 
vait honnêtement  continuer  à  jouer  ce  double  rôle.  Sa  loyauté  et 
son  amour  pour  M"*  Laheyrard  lui  commandaient  de  se  créer  au  plus 
tôt  une  situation  nette;  mais,  d'un  autre  côté,  il  n'envisageait  pas 


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862  BEYUB  DES  DEUX  UONDIS. 

sans  terreur  les  moyens  qu'il  emploierait  pour  sortir  de  l'équivoque, 
et  l'explosion  de  colère  avec  laquelle  le  chevalier  de  Seîgneulks  ac- 
cueillerait un  pareil  dénoûment^  U  fallait  agir  cependant,  Gérard 
était  impatient  de  revoir  Hélène,  et  il  ne  voulait  pas  reparaître  de- 
vant elle  avant  de  s'être  dégagé  complètement  avec  les  Grandfief;  U 
résolut  d'aller  dès  le  lendemain  à  Salvanches,  et  de  n'en  revenir 
qu'après  avoir  clairement  décliné  toute  prétention  à  la  main  de 
M"*  Georgette.  Afin  de  ne  pas  compliquer  les  choses,  il  devait,  jus- 
que-là, continuer  à  dissimuler,  ne  se  souciant  pas  d'affironter  la 
colère  paternelle  avant  d'avoir  bravement  brûlé  ses  vaisseaux. 

Quand  il  fut  sur  la  route  de  Salvanches,  bien  qu'il  marchât  avec 
une  honnête  lenteur,  il  lui  sembla  que  les  arbres  de  bordure  se  suc- 
cédaient  avec  une  étonnante  rapidité.  U  se  représentait  par  avance 
la  scène  qui  allait  se  passer  chez  les  Grandfief;  il  imaginait  les  de- 
mandes et  les  réponses,  entendait  les  intonations  solennelles  et  sen- 
tencieuses de  M"*  Grandfief,  et  prévoyait  qu'en  somme  il  ferait  là- 
bas  une  fort  piteuse  figure*  À  la  grille,  lorsqu'il  eut  agité  la  sonnette, 
dont  chaque  tintement  lui  allait  au  cœur,  ce  fut  d'une  voix  hésitante 
qu'il  s'informa  si  on  pouvait  le  recevoir.  — Oui,  ces  dames  travail- 
lent dans  le  petit  salon.  —  Et  d'un  pied  léger  la  femme  de  chambre 
le  précéda  dans  le  vestil^ule.  Là,  il  eut  un  demier  frisson;  mais, 
évoquant  la  blonde  figure  d'Hélène,  il  retrouva  bientôt  tout  son  cou- 
rage, et  entra  déterminé  à  mener  les  choses,  à  bonne  fin, 

M"*  Grandfief  était  debout,  compunt  une  pile  de  linge.  Assise, 
près  de  la  fenêtre,  devant  un  de  ces  jolis  dévidoirs  comme  on  en 
voit  dans  les  tableaux  de  Chardin ,  et  que  nos  grand'noères  appe- 
laient des  giroindesy  H''*  Geoi^ette  était  en  train  de  pelotonner  des 
écheveaux  de  fil,  M"«  Grandfief  aimait  qu'on  surprît  sa  fille  vaquant 
à  ces  menus  détails  de  la  vie  domestique;  cela  lui  donnait  un  petit 
air  sérieux  et  la  posait  en  femme  de  ménage.  Après  un  échange  de 
politesses  banales,  la  mère  de  Geoi^ette  emporta  sa  pile  de  linge, 
et  laissa  les  deux  jeunes  gens  en  tête-à-tête.  Elle  trouvait,  elle 
aussi,  que  Gérard  se  tenmt  un  peu  trop  sur  la  réserve;  s'imagioant 
(pie  sa  présence  l'intimidait,  elle  résolut  pour  la  première  fois  de  le 
laisser  seul  avec  sa  fille;  néanmoins,  en  mère  prudente,  elle  se  tint 
aux  écoutes  derrière  la  porte  de  la  pièce  voisine^ 

Gérard  s'était  assis  dans  un  fauteuil,  et  se  demandait  comment  il 
commencamit  sa  harangue  ;  BP'*  Georgette  continuait  à  dévider  aon 
fil,  tandis  que  par  la  fenêtre  ouverte  les  jasmins  de  Virginie,  pous- 
saflit  leurs  l)ranches  jnsque  dans  l'intérieur  du  salon,  venaient 
^eurer  ses  cheveux  nmrs  soigneusement  lissés  en  bandeaux.  Far 
intervalles,  on  «tendait  le  frais  bouillonnement  de  l'Omain,  qoî 
roule  en  cet  endroit  Avec  une  rapidité  torrentielle.  Ce  fut  la  jeune 


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LE  HABIA6B  DE  ftÉlARD.  363 

fille  qui  la  première  rompit  le  silence  en  s'excusaot  de  paursuivre 
son  travail  de  dévideuse,  et,  comme  Gérard  s'étonnait  de  la  voir  si 
laborieuse  an  surlendemain  d'un  bal  :  —  Que  voules-vous,  ditHelle, 
chacun  occupe  son  temps  comme  il  peut,  et  je  n'ai  pas  les  ressources 
d'esprit  de  M"*  LaheyrardI 

L'attitude  de  Génurd  au  bal  avait  grièvement  blessé  son  amour- 
propre,  et  on  le  sentait  à  son  ton  agressif.  Le  jeune  homme  s'emr 
pressa  de  mettre  à  profit  l'entrée  en  matiëre  qu'on  lui  offirait^— *  Je 
ne  crois  pas,  dit-il,  ^e  M"«  Laheyrard  soit  si  désœuvrée»  elle  s'oc- 
cupe beaucoup. 

—  De  ses  robes,  oui...  Il  est  vrai  que  c'est  une  grosse  affiûre... 
Comment  avez-vous  trouvé  sa  toilette  de  jeudi? 

—  Single  et  de  bon  goât. 

—  Simple,  peut-être,  cette  méchimte  petite  robe  de  gaze  n'avait 
pas  dû  lui  coûter  cher;  mais  de  bcm  goût,  ce  n'est  pas  l'avis  de 
tout  le  monde. 

—  C'est  le  mien,  répondit  sèchement  Gérard. 

—  Ahl  fit  Georgette  avec  dépit;  puis,  de  plus  en  plus  excitée, 
elle  continua  :  — Puisque  vous  êtes  de  ses  amis,  conseillea-lui  donc 
de  ne  plus  se  poser  de  papillons  sur  Tépaule. 

—  Je  m'en  garderai  bien.  M"*  Laheyrard  n'a  de  leçon  de  goût  à 
recevoir  de  personne;  elle  est  tn^  Parisienne  pour  cela. 

—  Et  trop  coquette  pour  se  priver  d'un  colifichet  qui  atth?e  tous 
les  regards  I  ^ 

L'action  était  engagée.  Les  paroles  amères  partaient  comme  des 
flèches.  Làr-bas  sous  les  néOiers  du  jardin,  la  voix  grondeuse  de  la 
rivière  s^élevait  à  mesure,  comme  pour  se  mettre  au  diapason  de  la 
querelle. 

—  Elle  est  assez  jolie ,  répliqua  Gérard,  pour  se  passer  d'être 
coquette. 

— Avec  quel  feu  vous  la  défendez  I  s'écria  malignement  M"*6rand- 
fief,  vous  êtes  un  ami  bien  dévoué  !.. 

— M"*  Laheyrard  n'en  pourrait  pas  dire  autant  de  toutes  ses  amôeek 

—  Le  reproche  me  touche  peu».;  M*^  Laheyrard  n'est  pas  mon 
amie.  Dieu  merci  1  je  place  mieux  mes  amitiés. 

—  Chacun  place  son  cœur  où  il  peut,  riposta  Gérard,  qui  s'irritait 
à  son  tour;  quant  à  moi,  je  l'aime,  et  je  ne  souffrirai  pas  qu'/m 
l'attaque  en  ma  présence.». 

{!e  fut  la  goutte  d'amertume  destinée  à  faire  déborder  le  vase. 
M"''  Georgette  se  leva,  les  yeux  brillans,  les  narines  gonflées.  —  Me 
dire  cela,  à  moi,  »'écria-t-elle,  ah!  c'est  trop  fort!  —  Le  dépat  M 
coupa  la  parole,  et,  usant  de  la  suprême  ressource  des  femmes  qu'on 
pousse  à  bout,  elle  se  mit  à  fondre  en  larmes. 


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36&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

M"*  Grandfief,  qui  n'avait  pas  cessé  d'être  aux  aguets  derrière  la 
porte,  parut  brusquement  sur  le  seuil  du  salon.  —  Monsieur,  s'é- 
cria-t-elle,  votre  conduite  est  indigne...  Je  regrette  amèrement  de 
vous  avoir  ouvert  ma  maison... 

—  Madame,  dit  Gérard  en  prenant  son  chapeau  et  en  s'inclinant, 
je  ferai  en  sorte  à  l'avenir  de  ne  plus  vous  donner  l'enoiui  de  pareils 
regrets. 

Il  sortit,  encore  tout  échauffé  par  cette  algarade,  aspira  non  sans 
un  certain  plaisir  l'air  tiède  du  dehors,  et  marcha  rapidement  dans 
la  direction  de  la  ville  haute. 

Tandis  que  Gérard  exécutait  son  coup  d'état  à  Sal^anches,  Fran- 
celin  Finoël,  qui  ne  pouvait  tenir  en  place  dans  son  bureau  de  la 
mairie,  ,avait  résolu  de  faire  une  visite  au  logis  Laheyrard.  Il  n'avait 
encore  que  de  vagues  détails  sur  le  bal  Grandfief,  car  Reine  Le- 
comte  n'était  pas  rentrée  chez  sa  tante  depuis  la  soirée;  on  l'avait 
retenue  à  Salvanches  pour  aider  à  remettre  tout  en  ordre,  et  elle  y 
couchait.  Tout  en  montant  à  la  ville  haute,  le  petit  bossu  semblait 
rouler  dans  sa  tête  de  grands  projets;*  sa  figure  expressive,  plus  pâle 
que  d'habitude,  et  sa  démarche  précipitée  trahissaient  une  anxiété 
fiévreuse.  Avant  de  franchir  le  seuil  de  la  maison,  il  s'arrêta  sur  les 
marches  de  l'escalier  et  essuya  des  gouttes  de  sueur  qui  humectaient 
son  front.  Un  spectacle  fait  pour  calmer  ses  nerfs  agités  l'attendait 
dans  le  jardin,  où  toute  la  famille  était  réunie  à  l'ombre  du  grand 
mûrier. — Sur  un  réchaud  fumait  un  bassine  de  cuivre  rouge  pleine 
de  sirop  bouillonnant;  des  mirabelles  aux  couleurs  d'or  étaient 
amoncelées  dans  des  corbeilles,  et  M""*  Laheyrard,  après  les  avoir 
délicatement  débarrassées  de  leurs  noyaux,  les  disposait  une  à  une 
dans  de  grands  plats  de  faïence,  d'où  s'exhalait  une  odeur  appétis- 
sante de  fruits  mûrs  et  meurtris.  A  droite  et  à  gauche,  Tonton  et  le 
Benjamin,  la  figure  barbouillée  de  confitures,  surveillaient  ces  ap- 
prêts avec  des  mines  gourmandes  et  de  longs  éclats  de  rire.  Hé- 
lène, om^e  d'un  tablier  blanc  à  bavette^  les  bras  retroussés  jusqu'au 
coude,  se  tenait  debout  devant  la  bassine  et  en  agitait  le  contenu 
avec  une  longue  spatule,  qu'elle  soulevait  de  temps  en  temps  pour 
faire  briller  au  soleil  les  gouttes  perlées  du  sirop.  Dès  qu'elle  aper- 
çut Finoël  :  —  Venez  I  lui  cria-t-elle,  vous  assisterez  au  grand 
œuvre  des  confitures;  qu'on  dise  encore  que  je  ne  suis  pas  femme 
de  ménage,  avez-yous  jamais  vu  ménagère  plus  affairée  que  moi? 

Elle  était  très  animée;  la  chaleur  du  réchaud  teignait  d'une  jolie 
nuance  rose  ses  joues  et  son  front;  ses  yeux  riaient  et  tous  ses  traits 
exprimaient  une  profonde  joie  intérieure.  Francelin  jeta  un  regard 
mécontent  sur  le  groupe  formé  par  les  enfans  et  M"*  Laheyrard  ;  il 
avait  compté  trouver  Hélène  dans  son  atelier,  et  son  désappointe- 


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MARUGE  DE  GERARD. 

ment  se  trahissait  par  un  redoublement  d'inquiétude  nerveuse.  Il 
allait  et  venait  autour  du  réchaud  sans  répondre  aux  interpella- 
tions ei^iëgles  des  enfans,  et  regardait  avec  un  pli  amer  des  lèvres 
la  silhouette  étrange  de  sa  petite  ombre  sur  le  sable  de  Tallée. 

—  Vous  étes-vous  amusée  au  bal?  dit-il  enfin  à  Hélène. 

—  A  merveille  I  répondit  la  jeune  fille  en  versant  toute  une  jatte 
de  fruits  dans  le  sirop  bouillant,  et  en  agitant  la  confiture  avec  sa 
longue  spatule.  —  L'air  se  remplit  d'une  suave  et  savoureuse  odeur 
de  prunes,  que  les  enfans  aspirèrent  à  narines  grandes  ouvertes. 

—  Gonune  cela  sent  bon  I  s'écria-t-elle,  on  mangerait  l'air  en  tar- 
tine, tant  il  en  est  embaumé...  A  propos,  je  vous  ai  cherché  l'autre 
soir  chez  M°**  Grandfief...  Pourquoi  n'y  êtes-vous  pas  venu? 

—  Gela  ne  m'a  pas  été  possible,  répliqua  Finoôl  en  rougissant. 

A  Hélène  seule,  il  n'aurait  pas  craint  de  dire  la  vérité,  mais  de- 
vant les  enfans  et  M"*  Laheyrard  son  amour-propre  souffrait  d'avoir 
à  faire  un  aveu  humiliant.  Il  baissa  les  yeux  et  continua  sa  pro- 
menade d'un  air  embarrassé.  Sa  réponse  ambiguë  n'en  imposa  {)as 
à  la  jeune  fille;  elle  l'examina  du  coin  de  l'œil,  vit  sa  rougeur,  et 
devina  le  vrai  motif  de  son  absence.  Dès  que  la  confiture  fut  cuite 
à  point,  elle  déposa  la  bassine  fumante  sur  les  marches  du  perron, 
et,  faisant  signe  du  doigt  à  Finoêl  :  —  Venez  S  Tatelier,  j'ai  de  la 
musique  nouvelle  à  vous  montrer. 

Lorsqu'ils  furent  seuls,  elle  interrogea  le  jeune  homme  du  re- 
gard :  —  Vous  avez  quelque  chose  à  me  dire?  commençart-elle. 

—  Oui,  murmura-t-il.  —  II  fit  deux  ou  trois  tours,  puis  repYit  : 

—  Je  ne  sais  si  vous  vous  rappelez  notre  conversation  d'il  y  a  quinze 
jours,  ici  même...  Vous  parliez  de  quitter  Juvigny  pour  vous  faire 
institutrice,  et  vous  m'avez  promis  de  ne  rien  arrêter  sans  me  con- 
sulter... Êtes-vous  toujours  décidée  à  partir? 

—  Je  ne  sais,  répondit-elle  en  rougissant  à  son  toiu*,  je  vous 
avoue  que  je  n'y  ai  guère  pensé- depuis...  Auriez-vous  entendu  par- 
ler de  quelque  situation  avantageuse? 

—  Non,  mais  depuis  quinze  jours  j'ai  pris  moi-même  une  grande 
résolution;  ma  position  est  plus  solide,  mes  appointemens  vont  être 
augmentés,  et  j'ai  songé  à  me  marier.  —  Il  s'arrêta  devant  les  re- 
gards étonnés  d'Hélène.  —  Gela  vous  surprend,  continua- t-il,  et  de 
vrai,  humble  et  fait  comme  je  suis,  mon  idée  peut  paraître  étrange  ! 
Les  jeunes  filles  de  Juvigny,  qui  jugent  l'homme  à  l'enveloppe,  ri- 
raient au  nez  de  celui  qui  leur  adresserait  xme  pareille  proposition. 
Aussi  n'est-ce  pas  parmi  elles  que  je  veux  chercher  une  femme.  La 
femme  que  je  rêve  devra  avoir  un  esprit  moins  superficiel;  son  re- 
gard intelligent  devra  percer  mon  écorce  déplaisante  pour  décou- 
vrir en  dessous  les  qualités  sérieuses  qui  font  l'homme  vraiment 


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366  RETUK  D£S  DEDX  MiMfDES. 

fort  Je  suis  ambitieux,  j'ai  assez  d^esprit  pour  aspirer  à  uœ  position 
élevée,  et  je  possède  la  yolouté  nécessaire  pour  y  arrirer.  Yoilàles 
garanties  de  bonheur  que  je  pourrais  oSHr  h  edle  qfài  VjEKidrait 
de  moi. 

A  mesure  qu'il  parlait,  Hélène,  accoudée  au  piano^  ouvrait  de 
grands  yeux.  Ellé^  croyait  comprendre  le  sens  voilé  des  paroles  de 
Finoêl,  et  elle  tremblait  de  lui  laisser  voir  qu'elle  l'avait  deviné. 
Son  regard  étonné  e]q>rimait  à  la  fbis  une  in(piiète  apprébaiiision  et 
une  douce  pitié.  Finoël  continua,  les  yeux  baissés,  en  poursuivant 
ses  allées  et  venues  dans  l'atelier  :  —  Cette  femoie  intelUgrate,  au 
cœur  tendre,  à  l'esprit  large  et  courageux,  elle  existe;  un  basard 
heureux  m'a  conduit  près  d'elle,  ei  c'est  devant  elle  anjourd'hui 
que  j'ouvre  moncceur... 

Il  s'arrêta  en  face  d'Hélène,  et,  la  regardant  fixanent  :  —  Bou- 
giriez-vous  de  moi  pour  mari,  mademoiselle  Hélène? 

Cette  fois  il  n'avait  parlé  que  trop  clairement,  et  il  fallait  ré*- 
pondre.  —  Moil  s'écria-t-elle  avec  effroi. 

—  Me  suis-je  trompé?  reprit-il  avec  une  nuance  d'amertume;  ne 
m'avez-vous  pas  fait  un  cordial  accueil  en  dépit  de  mon  bumUe 
naissance?  ne  m'avez-vous  pas  confié  vos  rêves  et  vos  peines  comme 
à  un  ami? 

. —  Oui,  comme  à  un  camarade  des  heures  de  solitude  et  d'ennui. 
•  —  Colhme  à  celui  qui  pourrait  devenir  le  compagnon  de  toute 
votre  vie? 

—  De  toute  ma  vie?  s'écria  Hélène^  non,  je  n'y  ai  jamais  pensé. 
11  se  mordit  les  lèvres.  —  Mais,  reprit -il  avec  une  certaine 

âpreté,  n'avez-vous  jamais  réfléchi  du  moins  que  ma  pensée  à  moi 
pourrait  s'égarer  jusque-là?  Quand  vous  me  parliez  doucement, 
quand  nous  chantions  ensemble,  quand  vous  me  serriez  U  main, 
n'av^z-vous  pas  songé  que  cette  familiarité  pourrait  éveiller  en  moi 
des  espérances  et  me  créer  en  quelque  sorte  des  droits? 

—  Des  droits  I  dit-elle  avec  vivacité,  vous  vous  êtes  singulière- 
ment mépris,  monsieur,  je  ne  vous  aime  pas  I 

D  resta  muet  en  face  d'elle,  la  contemplant  avec  de  grands  yeux 
pleins  de  reproches.  Elle  craignit  d'avoir  été  trop  dure,  et  reprit 
d'un  ton  plus  calme  :  —  Si  mon  étourderie  et  mes  façons  famili^es 
ont  pu  vous  abuser  au  point  de  vous  faire  prendre  pour  de  l'amour 
ce  qui  n'était  qu'une  affectueuse  camaraderie,  je  le  regrette  du  fond 
du  cœur,  et  vous  en  demande  pardon. 

Elle  avait  réellement  le  cœur  touché  de  compas^oo,  et  des  lanoes 
brillaient  dans  ses  yeux;  mais  Francelin  Finoêl  était  trop  occupé  de 
hii-mème,  son  amour -propre  était  trop  douloureusement  blessé, 
pour  qu'il  pût  comprendre  l'accent  sincère  de  la  jeune  fille.  —  Je 


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UB  MAIOA^B  DB  GÉRARD.  367 

De  me  suis  pas  aHtaat  abnsé  que  vous  Toulez  bien  le  dire,  s'éoia- 
l-il  en  élevant  la'voix;  seulement  depuis  quinze  jours  quelque  chose 
s'est  passé  qui  a  changé  votre  cœur  et  tourné  ailleurs  vos  pensées. 
Je  n'aurais  pas  à  chercher  bien  loin  pour  découvrir  tout  ce  mystère. 

—  Ahl  vous  m'agacez  à  la  fin,  fit-elle  irritée  de  l'obstination  de 
Finoël;  je  ne  vous  comprends  pas ,  et  je  ne  veux  pas  en  entendre 
davantage! 

Elle  se  dirigea  vers  la  porte,  mais  le  petit  bossu  s'était  placé  de- 
vant elle,  et  lui  barrait  le  passage.  —  Vous  m'entendrez  jus- 
qu'au bout  pourtant,  répliqua  - 1  -  il  avec  force  en  dardant  sur  elle 
ses  regards  pleins  de  colère ,  je  ne  suis  pas  dupe ,  et  j'ai  bien 
deviné  que  vous  préfériez  le  nom  de  SeigneuUes  à  celui  de  Fi- 
noël;... mais,  si  je  me  suis  fait  illusionj  prenez  garde  de  vous  abu- 
ser cruellement  à  votre  tour.  Le  beau  Gérard  vous  compromettra, 
c'est  tout  ce  que  savent  faire  les  gens  de  ce  monde-là. 

—  Vous  devenez  insolent  I  s'écria  Hélène.  —  Dn  bouillonnement 
de  colère  lui  monta  au  visage;  ses  lèvres  pâlirent,  ses  yeux  étaient 
pleins  de  lueurs  indignées.  Elle  saisit  te  chapeau  qne  FinoSl  avait 
déposé  sur  un  meuble,  le  lui  jeta  dans  les  mains,  puis,  faisant 
reculer  le  petit  bossu  devant  ses  regards  chargés  de  mépris,  elle 
ouvrit  toute  grande  la  porte  du  vestibule.  —  Adieu!  murmura- 
t-elle  d'une  voix  altérée,  ^-  et  comme  Finoël,  ef&ré,  restait  im- 
mobile :  —  Sortez  I  répéta-t-elle  en  frappant  du  pied  avec  vio- 
lence. 

Il  s'élança  furieux  bors  de  la  maison,  et,  pour  comble  d'exaspé- 
ration, se  heurta  contre  son  rival ,  qui  traversait  la  rue  du  Tribel. 
Finoël  lança  de  côté  une  ceillade  envenimée  qui  fit  éprouver  à  Gé- 
rard une  sensation  de  malaise  analogue  à  celle  que  cause,  dit-on,  le 
magnétique  et  froid  regard  du  crotale.  La  pluie  commençait  à  tom- 
ber; le  bossu  6ta  son  chapeau  et  savoura  longuement  la  fraîcheur 
des  gouttes  d'eau  sur  son  crâne  brûlant.  Il  rentra  dans  sa  pauvre 
chambre  de  garçon,  s'accouda  sur  la  table,  et  put  enfin  donner 
pleine  liberté  à  l'expansion  de  sa  rage  et  de  sa  haine.  Ses  traits  ma- 
ladifs se  contractèrent,  et  dans  ses  doigts  crispés  il  tordit  les  mè- 
ches de  ses  cheveux  noirs.  —  Ainsi,  pendant  cette  semaine  mau- 
ffite ,  son  amour-propre  avait  été  deux  fois  blessé  au  vif  :  par  le 
refus  d'une  invitation  à  Salvanches  et  par  les  dédains  d'Hélène. 
Deux  chocs  douloureux  l'avdent  coup  sur  coup  fait  rouler  jusqu'au 
bas  de  cette  montée  que  son  ambitieuse  volonté  était  occupée  à 
gravir  péniblement.  Tout  était  à  recommencer,  et  il  se  sentait  pris 
d'un  fiévreux  découragement.  Au  dedans  de  lui  grondait  un  orage 
de  rancune  et  de  dépit,  et,  comme  un  écho  à  son  désespoir,  au 
dehors,  dans  le  jardin  du  vieux  collège,  la  pluie  ruisselait  parmi  les 


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368  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

arbres  et  sanglotait  en  débordant  des  chenaux  du  toit.  Au  milieu  de 
la  confusion  de  ses  pensées  amères,  il  entrevoyait,  pareille  à  la 
vision  d'un  paradis  perdu,  la  blonde  et  séduisante  image  d'Hélène, 
et  près  d'elle  la  triomphante  figure  de  Gérard  de  SeigneuUes.  Sa 
rage  redoubla.  — Oh!  je  me  vengerai,  s'écria-t-il  en  frappant  la 
table  du  poing,  je  me  vengerai! 

Bn  léger  bruit  lui  fit  tourner  la  tête,  il  aperçut  derrière  lui  Reine 
Lecomte.  La  couturière  revenait  de  Salvanches,  et  la  démangeaison 
de  conter  tout  ce  qu'elle  savait  l'avait  poussée  à  entrer  chez  Finoël. 
En  entendant  son  exclamation  et  en  voyant  ses  traits  bouleversés, 
la  petite  Reine  supposa  qu'il  connaissait  déjà  les  détails  de  la  soi- 
rée, et  elle  prit  une  mine  de  condoléance. 

—  Eh  bien!  fit-elle,  mon  pauvre  Francelin,  n'avaîs-je  pas  raison 
quand  je  vous  disais  de  vous  défier  de  cette  Parisienne?  Vous  savez 
ce  qui  s'est  passé  au  bal? 

—  Quoi?  que  s'est-il  passé?  s'écria  Finoél  en  la  regardant  avec 
colère. 

—  Vraiment  vous  ne  savez  rien?..  C'est  le  bruit  de  la  ville... 
M"*  Laheyrard  et  M.  de  Seigneulles  ne  se  sont  pas  quittés  de  la 
soirée,  et  je  les  ai  vus,  de  mes  propres  yeux,  se  serrer  tendrement 
les  mains. 

Elle  lui  raconta  la  scène  du  billard  en  l'amplifiant.  —  Tout  le 
monde  Ta  remarqué  comme  moi,  ajouta-t-elle,  et  je  suis  certaine 
que  le  mariage  de  M"*  Grandfief  est  tombé  dans  l'eau...  On  s'est 
moqué  de  vous,  Francelin,  et  vous  serviez  tout  simplement  de  tapis- 
serie pour  cacher  le  jeu  des  deux  amou/'eux. 

Finoël  .se  mordait  les  lèvres ,  et  ses  yeux  jaunes  lançaient  des 
éclairs. 

—  Mais  patience,  continua  la  petite  Reine,  le  père  de  Seigneulles 
n'est  pas  commode  ;  il  fera  beau  bruit  quand  il  apprendra  la  nou- 
velle, et  la  Parisienne  n'est  pas  au  bout  de  ses  peines! 

—  Croyez-vous  qu'il  empêchera  son  fils  de  Fépouser? 

—  J'en  suis  sûre,  et  si  vous  vouliez  m'écouter...  Tenez,  France- 
lin, je  suis  bonne  fille,  moi,  et  je  ne  vous  garde  pas  rancune  de  vos 
duretés  ;  faisons  la  paix. 

Elle  avança  la  main,  et,  moitié  de  gré,  moitié  de  force,  se  saisit 
des  longs  doigts  maigres  de  Finoël,  qui  la  regardait  d'un  œil  in- 
terrogateur et  anxieux.  —  Redevenons  bons  amis,  dit  la  coutu- 
rière en  lui  serrant  la  main,  et  je  vous  aiderai  à  vous  venger. 


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LE  MARU6E  DE  GÉRARD.  369 


VIL 


En  rentrant  au  logis,  Gérard  apprit  par  Manette  que  le  chevalier 
venait  de  partir  pour  la  Grange-Âllard.  M.  de  SeigneuUes  avait  là, 
à  deux  lieues  de  Juvigny,  au  milieu  de  la  forêt  du  Grand-Juré,  une 
belle  ferme  qu'il  chérissait  et  soignait  comme  la  prunelle  de  ses 
yeux,  n  s'y  installait  souvent  pendant  des  semaines  entières,  lo- 
geant dans  un  galetas  à  peine  meublé,  mangeant  avec  les  fermiers 
et  ne  dédaignant  pas  de  pousser  lui-même  la  charrue  ou  de  manier 
h  fléau.  Cette  fois  il  était  allé  y  surveiller  le  battage  de  son  blé, 
et  il  comptait  y  passer  huit  jours.  En  recevant  cette  communication, 
Gérard  éprouva  un  soulagement  sensible.  Sa  rupture  avec  les 
Grandfief  avait  épuisé  son  courage,  et  il  n'était  pas  fâché  de  jouir 
d*un  répit  d'une  semaine  avant  de  soutenir  l'assaut  de  la  colère  pa- 
ternelle. Dès  qu'il  eut  dîné,  il  se  rendit  chez  Hélène,  qu'il  trouva 
seule  dans  l'atelier. 

Encore  émue  de  la  visite  de  Francelin  Rnoël,  elle  serra  silencieu- 
sement la  main  de  Gérard. 

—  Je  suis  allé  tantôt  à  Salvanches,  commença-t-il,  et  j'y  ai  parlé 
comme  je  devais  le  faire.  Maintenant  la  situation  est  très -nette,  et 
je  ne  remettrai  plus  les  pieds  chez  les  Grandfief.  Mon  cœur  est 
libre,  Hélène,  et  vous  appartient  tout  entier. 

Elle  mit  un  doigt  sur  ses  lèvres.  —  Chut!  fit-elle  avec  un  sourire, 
et  qu'avez-vous  dit  à  votre  père? 

—  Rien  encore,  répondit-il  un  peu  embarrassé;  il  est  parti  ce  soir 
pour  la  Grange-Âllard,  mais  il  saura  tout  dès  son  retour. 

Il  y  eut  un  moment  de  silence,  pendant  lequel  un  léger  nuage 
passa  sur  le  front  de  la  jeune  fille.  —  Il  me  semble,  reprit-elle, 
que  vous  avez  commencé  par  la  fin  ;  c'était  à  M.  de  Seigneulles  qu'il 
fallait  parler  tout  d'abord. 

—  Ne  me  faites  pas  de  reproches,  répliqua-t-il  d'un  air  sup- 
pliant qui  la  désarma;  cette  après-midi  passée  à  Salvanches  m'a  mis 
les  nerfs  dans  un  piteux  état...  Jouez-moi  un  peu  de  Mozart  pour  les 
calmer. 

Elle  s'assit  au  piano  et  commença  une  sonate.  Gérard  s'était  placé 
près  d'elle  et  savourait  le  bonheur  de  la  contempler  à  la  lueur  trem- 
blante des  bougies  que  le  vent  du  jardin  faisait  vaciller.  Il  Suivait 
l'ondulation  des  boucles  blondes  sur  le  corsage  de  toile  écrue ,  le 
mouvement  des  longs  cils  bruns  alternativement  levés  ou  baissés, 
la  ligne  spirituelle  du  profil,  le  va-et-^ent  des  mains  blanches  sur 
le  clavier.  —  Le  murmure  de  la  pluie  sur  les  feuillages  du  jardin 
faisait  conmie  une  basse  berceuse  au  chant  clair  du  piano.  L'angle 

TOMB  m.  —  1874.  24 

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370  RBTn  MS  DEUX  MONDES, 

OÙ  ils  étaient  assis  se  trouvait  seul  éclairé  ;  le  reste  de  Tatelier 
était  plongé  dans  une  mystérieuse  pénombre  qui  ajoutait  au  charme 
du  téte-à-tête  et  en  doublait  l'intimité.  Us  passèrent  ainsi  tendre- 
m&U  deux  bonnes  heures  sans  presque  se  parler.  Tous  deux  écou- 
taient ramour  Boav€Mi  chanta  dans  leurs  cœurs^  et  cette  magique 
chanson  intérieure^  s'urnssant  si  bien  4  la  suave  musique  de  Mozart, 
suffisait  i  les  occuper^  Pour  Gérard,  cet  amour  si  miraculeusement 
édos  était  un  enchamemcmt  de  toutes  les  minutes.  Il  avait  été  si 
longtemps  sevré  de  tendresse  et  si  longtemps  tourmenté  de  désirs 
oonfusl  La  passion  avait  envahi  tout  en  lui  ^  le  corps  et  l'ei^t,  le 
cœur  et  le  cerveau.' C'était  une  fermentation  tumultueuse*,  pareille 
à  celle  du  moût  dans  la  cuve,  ayant  plus  de  mousse  que  de  li- 
queur, plus  de  bouillonnemens  que  de  force.  Il  aimait  Hélène  avec 
la  fougue  de  ses  vii)gt-trois  ims,  adorant  tout  en  elle  :  le  oaprice 
de  ses  cheveux  d'ohr  ondoyans  et  les  espi^leries  de  son  esprit  fan- 
tasque, la  grâce  câline  de  ses  façons  et  les  serpentines  inflexions  de 
son  cou  délicat,  le  sourire  de  ses  lèvres  aux  coins  retroussés,  le 
charme  profond  de  ^ses  yeux  bruns  et  la  bonté  de  son  cœur, 

Hélène,  à  son  tour,  se  sentait  entraînée  vers  loi  par  la  secrète  * 
influence  qui  attire  l'un  vers  l'autre  les  élésiens  opposés.  A  cette 
fille  de  Paris,  née  dans  un  milieu  sceptique,  élégant  et  frivole,  Gé- 
rard plaisait  par  toutes  les  qualités  qui  sont  les  contraires  de  ht 
civilisation  parisienne:  la  foi  robuste,  l'étonnement  naïf  et  cette 
fraîcheur  d'enthousiasme  qui  est  à  l'esprit  ce  que  la  fleur  est  sur  le 
fruit.  Par  une  grâce  d'état,  due  peut-être  à  la  mystérieuse  influence 
du  swag  et  de  la  race,  le  jeune  homme,  dans  le  monde  bourgeois 
de  sa  petite  ville,  avait  gardé  toutes  les  élégances  du  gentilhomme, 
toutes  les  délicatesses  d'une  intelligence  élevée.  Aussi,  dès  qu'il 
avait  parlé,  Hélène  l'avait  ahné  comme  elle  savait  aimer,  avec  la 
promptitude  d'une  nature  primesauUère,  avec  la  hardiesse  d'un 
cœur  pur  et  ardent. 

Pendant  huit  jours,  ils  goûtèrent  un  bonheur  qu'aucun  nuage 
n'assombrit.  Ils  avaient  oublié  le  reste  du  monde,  et  leurs  pieds  œ 
touchaient  plus  à  teire.  Tout  entiers  à  la  joie  de  s'aimer,  ils  com- 
mettaient de  ces  terribles  étourderies  qui  sont  innocentes  en  elles* 
mêmes,  mais  que  la  société  d'une  petite  ville  ne  pardonne  pas.  Ac- 
compagnés des  deux  enfans,  ils  sortaient  par  la  porte  des  vignes  et 
s'en  allaient  par  les  friches  à  la  recherche  d'un  motif  de  paysage. 
Quand  ils  avaient  trouvé  un  site  di^osé  à  souhait,  Hélène  ouvrait 
sa  botte  à  couleurs,  préparait  sa  toile  et  se  mettait  à  peindre,  timdis 
que  Gérard  lui  faisait  la  lecture.  M""*  Laheyrard,  qui  voyait  déjà  sa 
fille  mariée  «u  jeune  de  Seigneulles,  ne  contrariait  en  rien  leurs 
oemrses  aventureuses. 


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£B  MABUGE  DE  «EBARD^  371 

Elle  n'avait  jaoMds  exercé  sor  Hélène  une  surrettlance  bien  scvu- 
puleuae,  et  la  peiqpective  d'un  noble  mariage  enivrait  trc^  sa  vanité 
pour  qu'elle  songeât  à  jouer  le  rôle  de  mentor.  Elle  nourrissait  déjà 
les  plus  ajffibitieuses  espérances  et  bâtissait  sur  cette  future  union 
des  édiafaudages  de  dbâteaux  en  E^agne.  Elle  en  pmlait  presque 
le  peu  de  cervelle  qu'elle  eût  jamais  possédé,  et  avec  son  intempé- 
rance de  langue  or(]UBaiflre  elle  ne  se  gênait  guète  chez  les  fournis- 
seurs et  les  commères  du  voisinage  pour  hasarder  de  transparentes 
allusions  à  l'^oque  peu  éloignée  où  Bélène  s'appellerait  M'"®  de . 
Seigneulles.  Les  imprudences  des  jeunes  gens  et  les  maladresses 
-de  M°^  Laheyrard  étaient  conmentées  et  enjolivées  avec  cette  ai- 
mable charité  qui  fait  le  fonds  de  l'espèce  huoiaine  en  général, 
et  de  l'espèce  bmaaine  des  petites  villes  en  particuli^.  Au  bout 
de  quelques  jours,  il  n'y  eut  pas  une  maison  où  on  ne  se  contât /à 
l'oreille  l'histoîfedes  amours  d'Hélène  et  de  fiérard.  La  nouvelle  fit 
le  tour  de  Juvigny,  serpentant  le  long  des  masures  de  la  côte  de 
l'Horloge,  circulant  dans  les  rues  silencieuses  de  la  ville  haute,  puis 
redescendant  i  travers  les  jardins  de  Pohral,  pour  aller  se  perdre 
aa  fiond  des  lavoirs  et  des  buanderies  de  l'Omain..  Les  seuls  intéres- 
sés ignoraient  les  rumeurs  qui  agitaient  la  ville.  Les  amoureux  vi- 
vent dans  une  atmoqdière  étrange  ;  il  se  dégage  de  leur  tendresse 
un  lumineux  fluide  qui  les  trahit,  mais  qui  les  isole  en  môme  temps 
et  les  rend  pareils  à  cet  oiseau  des  gaves,  qui  nage  enveloppé  de 
gkdsules  d'air  et  se  meut  dans  l'eau  des  torrens  comme  un  plongeur 
sous  sa  cloche..  Héltoe  et  Gérard  ne  sortirent  de  leur  extase  que 
knrsque  le  retour  du  chevalier  de  SeigneuUes  fut  annoncé. 

—  Mon  père  arrivera  demain  dans  la  matinée,  dit  un  soir  Gérard, 
et  dès  demain  je  lui  parlerai 

—  Je  penserai  à  vous  bien  fort,  tandis  que  vous  serez  sur  la  sel- 
lette, répondit  Hélène;  —  elle  essayait  de  sourire,  mais  elle  trem- 
blait intérieurement  à  la  pensée  que  sa  destinée'  était  tout  entière 
entre  les  maÙQs  du  terrible  chevalier:  —  vous  reviendrez  nous  voir  à 
la  hnme,  et  vous  me  eonterea  tout. 

Le  lendemain  em  eSeU  ML  de  SeigneuUes,  après  un  frugal  déjeu- 
ner à  la  Grange-Allard,  fit  seller  Bruno  et  s'en  revint  allègrement  à 
travers  les  bois  du  luré.  Le  chevalier  était  fort  satisfait;  toute  sa 
récolte  était  battue  et  engrangée,  ses  regains  étaietkt  superbes,  et 
les  raisins,  qui  commençaient  à  noircir,  promettaient  une  belle  ven- 
dange. Tout  en  chevauchant  le  ^long  des  tranchées,  il  se  disait  que 
les  amours  de  Gérard  et  de  M"*  Grandfief  devaient  ôtre  maintenant 
ea  aussi  ïxm  point  que  ses  vignes,  et  il  projetait  de  faire  le  mariage 
avant  la  Tonssainl.  Dès  qu'il  eut  confié  Bruno  à  Baptiste,  il  entra 
4ans  hBk  cuisine,  où  Ifanette  hii  remit  dem  lettres  apportées,  la 


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372  REVUE  DES  PEUX  MONDES. 

veille  par  le  facteur.  La  première  était  une  très  laconique  épttre 
de  M<"^  Grandfief.  La  mère  de  Georgette  prévenait  sèchement  le 
chevalier  qu'elle  lui  rendait  sa  parole  et  renonçait  à  une  allitoce 
pour  laquelle  Gérard  et  sa  fille  avaient,  aussi  peu  de  goût  l'un  que 
l'autre.  La  seconde  lettre,  écrite  par  une  main  inconnue  et  non  si- 
gnée, était  conçue  en  ces  termes  : 

«  Des  amis  charitables  considèrent  comme  un  devoir  d'avertir 
M.  de  SeigneuIIes  des  assiduités  compromettantes  de  son  fils  auprès 
de  M"*  Laheyrard.  On  sait  que  les  jeunes  gentilshommes  de  ce 
temps-ci  aiment  à  conter  fleurette  aux  filles  sans  dot...  Ce  sont  là 
jeux  de  princes;  mais,  si  M.  de  SeigneuIIes  n'est  pas  devenu  com- 
plètement aveugle,  il  mettra  ordre  à  des  fréquentations  qui  scanda- 
lisent la  ville  et  donnent  une  triste  opinion  des  mœurs  de  la  jeu- 
nesse bien  pensante.  » 

L'ancien  garde  du  corps  lâcha  un  juron  qui  fit  trembler  les  vitres 
de  la  cuisine.  —  Où  est  mon  fils?  cria-t-il.  —  Gérard  était  sorti 
après  son  déjeuner,  et  Manette  pensât  qu'il  était  sans  doute  allé 
au-devant  de  monsieur  le  chevalier...  Sans  écouter  davantage  les 
verbeuses  explications  de  la  servante ,  H.  de  SeigneuIIes ,  encore 
guêtre  et  tout  poudreux,  courut  au  logis  de  l'abbé  YoUand.  Il  trouva 
le  curé  sous  ses  charmilles,  marchant  d'un  pas  de  cérémonie  et  li- 
sant son  bréviaire.  —  Savez-vous  ce  qui  m'arrive?  commença-t-il  en 
barrant  le  chemin  à  l'abbé. 

Celui-ci  regarda,  par-dessus  ses  lunettes,  les  yeux  étincelans  du 
chevalier,  sa  toilette  en  désordre,  son  nez  d'aigle  pincé  par  la  co- 
lère. —  Le  feu  a  pris  à  la  Grange-Àllard?  demanda-t-il  à  son 
tour. 

—  Sangrebleu!  Il  s'agit  bien  de  celai..  Le  mariage  de  Gérard  est 
rompu. 

Le  curé  essuyait  les  verres  de  ses  lunettes  avec  une  ferveur  toute 
particulière. 

—  Ge  n'est  pas  tout!  poursuivit  le  chevalier  fumant  d'indigna- 
tion, monsieur  mon  fils  s'est  laissé  enjôler  par  les  Laheyrard,  qui 
l'ont  attiré  chez  eux,  et  il  s'est  sottement  amouraché  de  la  fille,  qui 
est  une  écervelée... 

L'abbé  Yolland  donna  une  chiquenaude  à  d'imperceptibles  duvets 
égarés  sur  sa  manche.  —  Oui,  dit-il  avec  un  soupir,  j'avais  déjà  eu 
vent  de  cette  fâcheuse  affaire ,  et  j'ai  certainement  l'intention  d'en 
parler  à  H""^  Laheyrard;  mais  il  faut  agir  discrètement  et  avec  cette 
sage  circonspection  qui  prévient  le  scandale. 

—  Peste  soit  de  la  circonspection!  grogna  M.  de  SeigneuIIes, 
faut -il  mettre  des  mitaines  pour  rabrouer  deux  aventurières  qui 
portent  le  désordre  dans  les  familles?..  Où  allons-nous,  et  pour- 


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LE  IfARUGE  DE   GERARD.  S7S 

quoi  ne  sommes-nous  plus  au  temps  où,  avec  une  bonne  lettre  de 
cachet,  on  fourrah  les  fils  désobéissans  dans  un  donjon  et  les  filles 
légères  derrière  les  grilles  d'un  couvent?..  Hais  je  saurai  me  dé- 
fendre, moi  et  les  miens,  et  je  vais  de  ce  pas  laver  la  tête  à  ces  pé- 
ronnelles... 

—  Bonté  divine!  s'écria  Tabbé,  ne  faites  pas  d'esclandre ,  mon 
amil..  Hélène  est  ma  filleule;  laissez -moi  mener  cette  affaire  et 
morigéner  la  jeune  fille...  Je  vous  promets  de  voir  ces  dames  au- 
jourd'hui, dès  que  j'aurai  fiçi  mon  bréviaire. 

H.  de  SeigneuUes  baissa  la  tête.  Au  fond,  il  n'était  pas  fâché  que 
le  curé  se  chargeât  de  la  démarche.  —  Soit,  fit-il,  vous  parlerez 
sans  colère,  et  cela  n'en  vaudra  que  mieux.  Dites  bien  à  ces...  per- 
sonnes que  je  leur  défends  de  recevoir  Gérard,  et  que,  si  mon  fils 
insiste,  elles  aient  à  lui  fermer  la  porte  au  nez...  Du  reste»  je  vais 
voir  ce  jeune  merle,  et  je  saurai  lui  rabattre  le  caquet. 

Il  quitta  brusquement  l'abbé,  rentra  chez  lui,  et,  montant  dans  sa 
chambre,  se  mit  à  la  fenêtre,  moins  pour  dissiper  les  fumées  dé  son 
courroux  que  pour  ruminer  à  l'aise  la  mercuriale  destinée  au  cou- 
pable. La  fenêtre  donnait  sur  les  jardins,  et  le  long  des  charmilles 
de  la  maison  voisine  le  chevalier  de  SeigneuUes  aperçut  une  jeune 
fille  dans  la  pleine  fleur  de  beauté  de  ses  dix-huit  ans.  Â  ses  boucles 
blondes  flottantes,  il  reconnut  M"*  Laheyrard.  —  Voilà,  pensa-t-il, 
la  dangereuse  créature  qui  a  embobeliné  Gérard  I  —  Hélène  allait 
et  venait  entre  les  bordures  de  buis,  inclinant  le  cou  pour  respirer 
une  rose  ou  se  baissant  pour  cueillir  un  brin  de  réséda.  En  dépit  de 
sa  colère,  le  vieux  M.  de  SeigneuUes  subit  involontairement  le 
charme  de  cette  grâce  et  de  cette  beauté.  Il  suivit  du  regard  les 
souples  mouvemens  de  la  jeune  fille  et  la  vit  se  retourner  légère- 
ment, puis  s'élancer  au-devant  de  H.  Laheyrard,  qui  descendait 
l'allée,  le  nez  plongé  ^ans  un  livre.  D'un  geste  espiègle,  elle  s'em- 
para du  volume  qui  absorbait  l'attention  du  vieux  savant  et  le  ca- 
cha dans  sa  poche.  Alors,  posant  ses  mains  sur  les  épaules  de  son 
père,  elle  lui  mit  deux  bons  baisers  sur  les  joues,  prit  son  bras  et 
marcha  gaiment  à  son  côté,  lui  faisant  admirer  ses  fleurs,  causant 
avec  animation  et  amenant  de  paisibles  sourires  sur  le  grave  visage 
du  vieillard.  Le  père  et  la  fille  semblaient  s'aimer  passionnément. 
Rien  qu'à  la  façon  dont  ils  se  donnaient  le  bras,  on  sentait  une  affec- 
tion chaude  et  tendre.  Ces  démonstrations  câlines,  cet  échange  de 
douce  familiarité,  firent  pousser  un  soupir  à  H.  de  SeigneuUes.  Il 
n'était  pas  gâté  sous  ce  rapport,  ayant  toujours  inspiré  plus  de 
crûnte  que  d'amour.  Il  ne  put  s'empêcher  d'envier  les  marques 
d'aifection  que  cette  jeune  fille  prodiguait  à  son  père.  Ohl  s'il  avait 
eu,  lui,  une  bru  de  son  choix,  une  bru  aimante  et  caressante, 

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37&  REfUB  BBS  DEUX  KOND£S« 

comme  Jl  l'aurait  gâtée  et  choyée  à  son  tourl.»  Cette  tendréflae 
filiale  finissait  par  remuer  en  lui  je  ne  s»  quelles  fibres  endormies; 
mais  le  chevalier  ne  voulait  pas  se  laisser  amollir,  et  il  r^rma 
bft]»|uement  la  fenêtre.  Au  même  momait^  Gérard  entra^'un  peu 
pâle,  mais  faisant  bonne  contenance. 

—  Ah  1  vous  voici  enfin,  monsieur,  s'écria  H.  de  SeigneuUes,  dont 
tout  le  courroux  se  ralluma,  j'en  ai  appris  de  belles!..  Yeuilto 
m'expliquer  votre  conduite  envers  M°^  Grandfief  et  cette  inconve- 
nante rupture,  à  laquelle  fêtais  loin  de  m'attendre. 

—  Je  comptais  vous  en  instruire  moi-même,  et  je  r^rette  d'avoir 
été  prévenu,  dit  Gérard  en  baissant  les  yeux  sous  le  regard  irrité  de 
son  père;  j'ai  cessé  mes  visites  à  Salvanches  parce  que  je  n'aime 
pas  W^  Grandfief. 

—  Ouais  !..  Et  parce  que  votre  cœur  est  pris  ailleurs,  n'est-ce 
pas?  Je  sais  d'avance  toutes  les  sottises  que  vous  allez  me  débiter; 
mais,  puisque  vous  aviez  cette  lubie  en  tête,  pourquoi  vous  être 
rendu  d'abord  hypocritemenl  à  Salvanches,  au  risque  de  me  faire 
jouer  un  rôle  de  Cassandre  auprès  d'une  famille  honorable? 

—  Pardon,  mon  père,  quand  je  vous  ai  suivi  chez  M"*  Grandfief, 
j'avais  le  coBur  libre;  j'ai  cru  agir  honnêtement  en  me  dégageatit 
dès  que  j'ai  senti  que  j'aimak  une  autre  personne. 

—  Oui,  une  intrigante  qui  vous  a  pris  comme  im  oiseau  à  la  pi- 
pée... Et  maintenant  que  comptez- vous  faire? 

—  Épouser  M"*  Lahcyrard  après  avoir  obtenu  votre  consente- 
ment. 

—  Rien  que  cela  !..  Et  si  je  refuse? 

—  ^attendrai. 

—  Vous  attendrez...  quoi?  s'écria  M.  de  Seigneulles  furieux,  vos 
vingt-cinq  ans,  n'estrce  pas?  afin  de  me  faire  les  sommations  lé- 
gales... Ah  çà,  mais  est-ce  que  je  rêve?  Il  n'y  a  donc  plus  ni  reli- 
gion, ni  famille,  ni  autorité?..  Des  sommations  à  moil  Avez-vous 
perdu  la  tête  ou  la  gangrène  révolutionnaire  voua  ar-t-elle  empoi- 
sonné au  pmnt  de  vous  enlever  tout  req)ect  de  voufr-même  et  des 
autres? 

Gérard  esa  pour  la  première  fois  regarder  son  père  en  face,  et 
d'une  voix  très  ferme  : . —  J'ai  dit  que  j'attendrais,  mon  père,  parce 
que  je  sais  que  vous  êtes  juste...  En  voyant  ma  patience  et  ma 
respectueuse  persistance,  vous  jugerez  qu'il  s'agit  d'une  affection 
sérieuse,  et  vous  ne  voudrez  pas  faire  souffrir  deux  cœurs  qui  ne 
demandent  qu'à  vous  aimer. 

—  Phrases  de  roman,  tout  cela!  Non,  monsieur,  vous  ne  mettrez 
pas  ma  patience  à  l'éjH'euve,  et  vous  ne  me  ferez  pas  consentir  à 
un  sot  mariage.  Si  mes  façons  ne  vous  plaisent  pas,  vous  quitterez 

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us  1CABU6I  DS  CéBÀSD.  R7& 

nui  maîfloii  sur  rbenre;  je  vous  compterai  votre  légkîme,  et  toos 
irez  loin  de  chez  moi  vivre  comme  l'enfant  prodigne*,. 

Le  cberalior  s'arrêta  au  beau  milieii  de  sa  barangne.  Le  notarel 
du  propriétaire  et  la  prudence  du  Lorrain  reparurent.  II  craignit 
d'être  pris  au  mot  et  d'avoir  l'humiliation  de  rendre  des  ccmiptes  i 
son  fils.  —  Morbleu  I  s'écria-t-iL,  si  vous  en  veniez  à  cette  ^otré- 
mîté,  vous  emporteriez  avec  voas  ma  solennelle  malédiction  ! 

Gérard  était  devenu  très  plde  et  ne  desserrai!  pas  les  lèvres.  — 
Je  vous  donne  un  mois  pour  réfléchir,  se  hâta  d'ajouter  le  cheva- 
lier; mais,  comme  je  n'aime  pas  le  scandale,  vous  irez 'faire  vos  ré- 
flexions ailleurs  qu'à  Juvigny.  —  Il  ouvrit  violemment  la  fenêtre  et 
cria  :  —  Bapttete,  attelle  Bruno  à  la  carriole  et  apprête-toi  I  —  Puis 
revenant  vers  son  fils  :  —  Baptiste  va  vous  conduire  tout  à  l'heure  à 
la  Grange -Allard.  Vous  me  ferez  le  plaisir  d'y  pa^er  quelques  se- 
maioes  ;  cela  vous  rafraîchira  les  idées. 

A  la  seule  pensée  de  partir  sans  revoir  Hélène,  qui  l'attendait, 
Gérard  eut  un  soubresaut  de  révolte;  ses  yeux  brillèrent  pleins  de 
larmes  et  d'éclairs  indignés,  mais  il  n'avait  pas  en  vain  passé  sa 
ans  diez  les  jésuites  de  Metz.  Il  y  avait  respiré  une  atmosphère  im- 
prégnée de^scrètes  réserves  et  de  silencieuses  capitulations;  il  y 
avait  pris  involontairement  l'habitude  d'une  soumisaon  où  le  corps 
avait  phis  de  part  que  l'ei^rît.  —  C'est  bien,  monsieur,  dit-il  en 
s'inciinant,  j'obéirai. 

—  Allez  vous  préparer,' reprit  l'inflexible  ctevalier,  vous  partfarez 
dans  une  demi-heure. 

En  effet,  une  demi-heure  après,  ftimo,  fouetté  vigoureusement 
par  le  tadtume  Baptiste,  emmenait  au  trot  la  carriole  sur  la  route 
de  la  Grange-AUard;  mais,  quand  on  fut  en  plein  bois  du  Juré,  ^- 
rard  mit  brusquement  la  main  sur  les  rênes,  arrêta  net  la  voiture, 
et,  sautant  sur  la  route  :  —  Tu  vas,  dit-il  au  domestique,  pour- 
suivre jusqu'à  la  ferme;  moi,  j'ai  affaire  à  Juvigny,  et  j'y  retourne. 

—  Monsieur  Gérard,  s'écria  Baptiste  épouvanté,  ce  n'est  pas  une 
chose  à  faire  !..  Vous  serez  cause  que  M.  le  chevalier  me  renverra. 

—  Mon  père  n'en  saura  rien,  et  je  te  promets  d'être  à  la  ferme 
avant  minuit...  Va  t  s'écria  impérieusement  le  jeune  homme. 

Là-dessus  il  tourna  lest^nent  les  talons  et  entra  sous  bois,  lais- 
sant l'équipage  paternel  trottiner  mélancoliquement  dans  la  direc-^ 
tion  de  la  «range-Allard.  Il  lui  tardait  de  revoir  Hélène  pour  lui 
eq>lîquer  de  son  mieux  les  tristes  incidens  de  la  journée  et  lui  jurer 
que  rien  ne  pourrait  changer  son  cœur.  Il  erra  dans  les  fourrés  jus- 
qu'à la  brune;  mais,  dès  que  le  crépuscule  eut  obscurci  les  vignobles 
de  Juvigny^  il  descendit  rapidement  vers  Polval  et  pénétra  chez  les 
Laheyrard  par  la  porte  des  vignes.  Une  lumière  qui  brillait  aux 


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376  REYCE  DES  DEUX  MONDES. 

* 

vitres  du  rez-d&-chaassée  lui  redonna  du  courte,  et  il  se  faufila 
discrètement  derrière  les  charmilles. 

Dans  Tatelier,  près  de  la  lampe  dont  le  modeste  abat-jour  laissait 
dans  l'ombre  ses  yeux  rougis  et  sa  mine  attristée,  Hélène  était  as* 
sise»  les  deux  mains  dans  les  cheveux  et  les  coudes  sur  la  table.  Elle 
n'était  pas  seule;  H""*  Laheyrard  allait  et  venait  à  travers  la  pièce; 
sa  pantomime  animée  et  l'accent  irrité  de  ses  paroles  indiquaient 
assez  que  ses  nerfs  venaient  d'être  agacés  par  quelque  histoire 
désagréable.  —  Comprend-on  pareille  chose?  murmurait- elle,  et 
m'envoyer  dire  cela  par  l'abbé  Vollandl  Gomme  si  je  ne  savais  pas 
garder  ma  fille  1  Oh  !  les  sottes  gens  et  la  maudite  ville  !.. 

Sur  ces  entrefaites,  Gérard  parut  dans  l'embrasure  de  la  porte- 
fenêtre  restée  ouverte.  Hélène  étouffa  un  cri  de  surprise  ;  quant  à 
M"*  Laheyrard,  son  indignation  redoubla.  D'un  air  de  dignité  affec- 
tée et  avec  un  dépit  mal  contenu,  elle  s'avança  vers  le  jeune  homme, 
qui  balbutiait  des  excuses  embarrassées. — Monsieur  de  Seigneulles, 
dit-elle,  quand  vous  viendrez  chez  moi,  vous  voudrez  bien  y  entrer 
par  la  porte  de  la  rue,  comme  tout  le  monde,  ou  plutôt  vous  me 
ferez  le  plaisir  de  n'y  rentrer  jamais  d'aucune  façon.  Je  ne  me  sou- 
cie pas  que  votre  père  m'accuse  encore  de  vous  attirer  dans  ma 
maison...  Et  à  ce  propos  je  suis  bien  aise  de  vous  dire  qu'on  est 
un  peu  trop  présomptueux  dans  votre  famille.  Où  votre  père  a-t-il 
pris  que  je  cherche  à  vous  accaparer?  Qu'il  garde  son  fils,  je  garde- 
rai ma  fille.  Je  défends  à  Hélène  de  vous  recevoir  désormais. 

Après  avoir  vainement  essayé  d'interrompre  ce  flux  de  paroles, 
Gérard  ouvrait  la  bouche  pour  y  répondre;  mais  Hélène,  d'un  coup 
d'œil  plein  de  tendresse  et  de  prière,  lui  fit  signe  de  s'éloigner. 
Gérard  répondit  à  cet  ordre  par  un  regard  passionné,  et  ce  fut  tout. 
11  s'inclina  silencieusement  et  redescendit  les  marches  du  perron, 
tandis  que  H""*  Laheyrard  refermait  brusquement  sur  lui  la  porte 
vitrée. 

Vin. 

Gérard,  abasourdi  comme  un  homme  à  qui  on  vient  d'asséner  un 
coup  violent  sur  le  crâne,  suivit  machinalement  la  grande  allée  du 
jar(Ûn.  Encore  incapable  de  rassembler  ses  pensées,  il  éprouvait 
confusément  la  sensation  d'un  complet  désastre.  Arrivé  à  la  porte 
des  vignes,  il  aspira  l'odeur  des  roses  et  des  résédas  épars  dans  les 
parterres  de  celle  qu'il  aimait,  puis  il  descendit  lentement  la  pente 
du  vignoble  et  gravit  le  versant  opposé;  Quand  il  eut  atteint  le  som- 
met de  la  colline,  il  s'appuya  contre  un  murger  de  pierres  moussues 
et  contempla  d'un  air  morne  la  rangée  des  vieux  logis  de  la  ville 


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LE  MARUGE  DE  GÉRARD.  377 

haute.  Au  loin,  entre  les  arbres  du  verger,  la  lumière  de  l'atelier 
'  d'Hélène  scintillait  pareille  à  un.  mélancolique  regard  d'adieu.  La 
goi^e  de  Gérard  se  serra,  ses  yeux  se  mouillèrent,  et  un  sanglot  en- 
tr'ouvrit  ses  lèvres.  C'était  sa  première  grande  douleur.  Auprès  de 
ce  malheur  imprévu,  les  chagrins  de  sa  vie  d'écolier,  les  ennuis  de 
sa  jeunesse  solitaire,  ne  lui  apparaissaient  plus  que  comme  de 
misérables  piqûres  d'épingle. 

Dix  heures  sonnèrent.  Il  se  rappela  la  promesse  faite  à  Bap- 
tiste et  s'enfuit  dans  la  forêt.  La  nuit  donne  aux  bois  une  phy- 
sionomie plus  originale  et  plus  intime.  Dans  le  jour,  traversés  de 
rayons,  égayés  par  les  chants  des  oiseaux  ou  l'éclat  des  voix  hu- 
maines, ils  semblent  s'imprégner  de  la  vie  des  autres;  à  la  nuit,  ils 
sont  livrés  à  eux-mêmes  et  vivent  de  leur  vie  propre.  Sous  leur 
ombre,  mille  bruits  insaisissables  pendant  les  heures  lumineuses 
redeviennent  perceptibles;  on  y  distingue  le  frisson  des  feuilles  de 
tremble  sans  cesse  agitées  et  nerveuses,  le  frôlement  des  fougères 
qui  se  redressent,  le  son  mat  d'un  gland  tombant  sur  la  mousse,  ou 
le  faible  sanglot  d'une  source  microscopique  filtrant  goutte  à  goutte 
entre  des  racines.  Tous  ces  murmures  s'unissent  pour  former  une 
harmonie  grave  et  pénétrante.  Ainsi,  au  milieu  des  ténèbres  dou- 
loureuses qui  enveloppaient, le  cœur  de  Gérard,  mille  menues  im- 
pressions, étouffées  jusque-Ia  par  le  tumulte  des  joies  de  la  semaine 
passée,  ressuscitaient  pour  ainsi  dire  et  unissaient  leurs  voix  frêles. 
Il  retrouvait  dans  sa  mémoire  les  moindres  mots  d'Hélène,  ses 
gestes  les  plus  insignifians,  les  plus  rapides  variations  de  sa  figure 
spirituelle  et  mobile.  Le  bruissement  du  vent  dans  les  pins  lui  rap- 
'  pelait  la  musique  du  bal  de  Salvanches...  Il  revit  Hélène  tour- 
nant lentement  sous  la  lumière  des  lustres,  avec  ses  lèvres  rieuses 
et  sa  longue  jupe  traînante,  puis  s'asseyant  au  piano  et  chantant  de 
sa  voix  nette  et  bien  timbrée  la  chanson  des  Ramiers... 

Dans  les  chemins  creux, 
Leur  chanson  vagabonde 
Semble  la  ?mx  profonde 
Du  printemps  amoureux... 

Hélas I  cette  nuit,  dans  les  combes  de  la  forêt,  ce  n'était  pas  la 
voix  amoureuse  des  ramiers  qui  résonnait;  seule,  la  plainte  funèbre 
de  la  htUoUe  s'élevait  par  intervalle  comme  l'apper  désespéré  d'un 
enfant  perdu.  Cette  lamentation  retentissante  courait  d'arbre  en 
arbre,  et  allait  mourir  au  loin  dans  les  massifs.  Chaque  fois  qu'elle 
traversait  la  futaie,  les  petits  grillons,  tapis  dans  l'herbe,  faisaient 
soudain  silence,  et  Gérard  s'imaginait  entendre  la  propre  voix  de  son 
bonheur  évanoui  lui  crier  de  loin  :  «  Je  ne  reviendrai  jamais  plus, 

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378  REVUE  DBS   DEOX  MOEVDES. 

jtaiais  plusl  »  Il  pressa  le  pas;  les  ténèbres  du  b(»  Toppressaient. 
Ëifin  il  Tit  s'éclaircir  les  arbres,  le  taillis  fut  remplacé  par  des  champs 
recouverts  de  chaumes;  d^  toits  se  détachëreat  vaguement  sur  le 
ciel,  et  des  aboiemens  soooares  réveillèrent  les  échos  de  la  foréU  — 
Est-ce  vous,  monsieur  Gérard?  dit  tout  à  coup  une  voix  inqmëte. 

Il  tressaillit^  reconnut  le  taciturne  Baptiste,  planté  en  sentinelle 
devant  Técurie  de  la  ferme.  —  M.  le  chevalier  ne  vous  a  pas  vu  au 
moins?  continua  le  bonhomme,  il  va  me  mbouler  d'importance, 
voilà  trois  heures  <|uè  je  devrais  être  en  route...  Bonsoir  I     , 

Gérard  gagna  sa  chambre  à  tâtons  et  ne  s'endormit  cpi'au  petit 
jour.  Il  se  réveilla  vers  dix  heures  sans  savoir  où  il  était,  mais  avec 
la  confuse  sensation  d'un  ferdeau  qui  lui  pesait  sur  le  cœur.  II  se 
firotta  les  yeux,  reconnut  la  ferme  et  comprit  enfin  l'angoisse  qui  Imi 
serrait  la  poitrine.  Pendant  cette  première  journée  d'exil,  les  heures 
se  traînerait  avec  une  lourdeur  de  plomb.  Vers  le  soir,  n'y  tenant 
plus,  il  fit  deux  lieues  à  travers  bots  pour  contempler  de  loin  la 
flèche  de  Saint-Étienne  et  les  arbres  du  Pàquis,  s'en  revint  harassé 
et  se  coucha  sans  souper.  Le  lendemain,  même  manège.  Dès  le 
matin,  il  boucla  ses  guêtres,  et  par  des  sentiers  de  traverse  gagna 
un  plateau  de  vignes,  situé  en  face  des  jardins  de  la  ville  haute.  Il 
grimpa  sur  un  poirier  sauvage,  et  armé  d'une  lorgnette^  du  haut  de 
cet  observatoire,  il  explora  le  terrain.  Au-delà  des  pampres  du  pla- 
teau, une  bande  d'ombre  marquât  l'emplacement  de  la  goiige  de 
Polval,  puis  le  terrain  se  relevait  juscpa'aux  talus  verdoyans  ot 
s'étageaient  les  terrasses  des  jardins.  On  voyait  au  milieu  des 
arbres  les  vieilles  maisons  de  la  rue  du  Tribel  avec  leurs  treilles, 
leurs  gloriettes  enguirlandées  de  clématite,  leurs  façades  grises 
percées  de  fenêtres  à  petits  carreaux.  On  distinguait  les  couleurs 
des  massifs  de  dahlias  et  les  ondulations  des  rideaux  flottant  aux 
croisées  ouvertes.  Gérard  reconnut  bien  vite  le  logis  de  l'inspec- 
teur et  ne  le  quitta  plus  des  yeux.  Il  était  midi;  la  cloche  de  Saint- 
Étienne  sonna  lentement  V Angélus^  puis  le  bourdon  de  la  tour  de 
l'horloge  annonça  l'heure  du  dîner  aux  ouvriers  des  fabriques.  Une 
forme  blanche  se  montra  tout  à  coup  sur  le  perron,  près  du  grand 
mûrier.  Le  cœur  du  jeune  homme  battit,  et  la  lorgnette  trembla 
dans  sa  main.  Bientôt  les  enfans  parurent,  puis  fliarius  Laheyraid; 
la  |)lanche  apparition  descendit  lentement  les  marches  do  perron, 
les  autres  la  suivirent ,  et  tous  s'enfoncèrent  derritee  les  arbres 
fruitiers.  Le  visage  de  Gérard  se  rembrunit;  mais  il  n'avait  pas  eu 
le  temps  d'essuyer  les  veires  de  la  lorgnette,  que  déjà  les  quatre 
ligures  reparaissaient  à  la  porte  des  vignes.  C'^ait  bien  Hélène;  on 
voyait  distinctement  son  chapeau  de  paille  anx  rubans  cerise»  ainsi 
que  la  boite  de  couleurs  portée  par  Marins,  et  les  grandi  fileta  à  pa- 

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I£  BfARIAGE   DE  GÉRARD*  379 

pillons  brandis  par  les  enfans.  Plus  de  doute,  elle  allait  peindre  dans 
la  campagne.  Toute  la  bande  prit  le  sentier  des  vignes  et  disparut 
de  nouveau  dans  les  profondeurs  de  Polval. 

Gérard  était  resté  sur  son  arbre.  U  attendait;  un  pressentiment 
lui  disait  que  tout  n'était  pas  finû  Au  bout  d'un  bon  quart  d'beune, 
il  vit  émerger  au-dessus  des  pampres  du  plateau  d'abord  les  filels 
à  papillons,  puis  le  large  feutre  de  Marins^  et  enfin  la  claire  rd>e 
de  toile  écrue.  Le  groupe  traversa  les  vignes  en  biais  pour  gagner 
la  forêt  dans  la  direction  d'une  combe  très  pittoresque  nommée 
dans  le  pays  le  F(md  d'Enfer.  Gérard  se  souvint  qu'Hélène  avait  sou- 
vent exprimé  le  désir  de  faire  une  étude  d'après  un  vieux  hêtre  pa- 
triarcal qui  ombrage  le  faad  de  la  combe,  et  dont  les  racines  puis- 
santes sont  baignées  par  une  source.  U  avait  un  trop  violent  désir 
de  revoir  la  jeune  fille  pour  ne  pas  profiter  de  cette  conjoncture 
favorable.  Se  laissant  glisser  au  pied  de  l'arbre,  il  se  dirigea  vers 
la  combe,  lentement,  avec  les  minutieuses  précautions  d'un  Hobican 
qui  ramperait  en  pleine  forêt  vierge. 

U  ne  s'était  pas  trompé,  et  M"'  Laheyrard  suivait  en  effet  le  sen- 
tier couvert  qui  descend  comme  une  rapide  coulée  de  verdure  jus- 
qu'au fond  de  la  combe.  Quand  on  fut  arrivé  près  de  la  source, 
Harius  déposa  la  botte  de  couleurs  et  le  pliant  au  pied  du  hêtre,  puis, 
s'essuyant  le  front  :  —  Maintenant,  dit-il,  au  revoir,  amusez-vous 
bien  ;  moi ,  je  vais  pousser  jusqu'à  Savonnières  pour  y  ruminer  à 
mon  aise  un  sonnet  en  l'honpeur  de  la  Beauté  nonpareille  qui  a 
blessé  mon  cœur,  car,  ajouta-t-41  en  voyant  un  sourire  poindre  sur 
les  lèvres  d'Hélène,  moi  aussi,  je  suis  féru  d'amour,  moi  aussi  je 
d^nande  aux  astres  secourables  d'adoucir  la  rigueur  d'un  père  bar- 
bare et  de  faire  luire  le  jour  qui  rassemblera  nos  destinées... 

Il  s'éloigna  en  déclamant  d'une  voix  retentissante  ces  vers  de 
Théophile  de  Viau  : 

Ce  Jour  sera  filé  de  loie. 

Le  soleil  partout  où  j'irai 

Laissera  quand  je  passerai 

Des  ombrages  dessus  ma  ?oie  ;      , 

Les  <fieux,  à  mon  sort  complaisans, 

Me  combleront  de  leurs  présens, 

ranrai  tout  mon  soûl  d*ambroiaie.«« 

Les  enfans  suivirent  le  cours  du  ruisseau  en  pourchassant  les 
grands  nacrés  et  les  vulcaim  qui  filaient,  ailes  étendues,  sous  les 
ramures  des  hêtres.  Après  avoir  trempé  ses  mains  dans  la  source  et 
s'être  décoiffée,  Hélène  se  plaça  devant  sa  tcâle  et  prépara  sa  pa- 
lette. Longtemps  elle  resta  rêveuse  ;  ses  grands  yeux  immobiles  re- 


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380  REVUE   DES   DEUX  MOKDES. 

gardaient  devant  eux  sans  rien  voir.  Pourtant  le  paysage  était 
éclairé  à  souhait  pour  un  peintre.  Large  et  profonde,  la  combe  éva- 
sait mollement  ses  flancs  boisés  où  tous  les  tons  du  feuillage»  de- 
puis le  vert  métallique  des  chênes  jusqu'au  vert  pâle  des  saules,  se 
mêlaient  harmonieusement.  En  haut,  sur  im  ciel  fin  et  pommelé,  léîs 
grands  arbres  de  la  bordure  circulaire  se  détachaient  du  taillis  où 
leurs  cimes  arrondies  formaient  comme  les  fleurons  d'une  vaste  cou- 
ronne verdoyante.  Tout  un  côté  de  l'entonnoir  était  plongé  dans 
une  ombre  bleuâtre;  un  seul  rayon  de  soleil  y  descendait  comme 
une  vapeur  argentée,  et,  à  travers  les  frondaisons  du  gros  hêtre,  ce 
rayon  faisait  pleuvoir  des  milliers  de  gouttes  lumineuses  sur  le 
sombre  miroir  de  la  source.  Le  côté  opposé  au  contraire  était  large- 
ment ensoleillé  :  au-delà  d'un  rideau  de  jeunes  saules,  on  voyait 
étinceler  en  pleine  lumière  un  coin  de  route  tournante,  un  bout  de 
pré  et  une  rangée  de  peupliers  frissonnans.  Dms  le  silence  de  cette 
solitude,  on  n'entendait  que  les  soupirs  flûtes  du  ruisseau  et  les  rires 
des  enfans,  qui  s'éloignaient  de  plus  en  plus. 

Hélène,  son  pinceau  à  la  main,  demeurait  distraite,  et  sa  physio- 
nomie, si  spirituellement  gaie  lorsqu'elle  s'anhnait,  avait  en  ce  mo- 
ment un  accent  de  tristesse  morne.  Tout  en  s'irritant  contre  l'image 
obsédante  qui  hantait  sa  pensée,  elle  ne  songeait  qu'à  Gérard.  De- 
puis le  congé  signifié  si  rudement  au  jeune  de  Seigneulles,  elle 
s'était  adressé  plus  d'une  sévère  remontrance.  Cent  fois  elle  s'était 
juré  d'oublier  cette  folle  quinzaine  et  de  redevenir  une  fille  raison- 
nable. Elle  avait  beau  se  répéter  que  Gérard  était  trop  jeune  et  M.  de 
Seigneulles  trop  orgueilleux  pour  qu'une  pareille  liaison  fût  jamais 
autre  chose  qu'une  amourette  passagère,  l'image  de  son  voisin  ne  la 
quittait  pas;  au  contraire  elle  s'imposait  chaque  jour  plus  despoti- 
quement.  Pendant  la  nuit  du  bal,  Hélène  avait  donné  son  cœur,  et 
elle  sentait  qu'il  lui  en  coûtait  trop  de  le  reprendre.  ••  Elle  poussa 
un  petit  soupir  étouffé,  secoua  ses  longues  boucles  blondes;  ses  yeux 
assombris  devinrent  tout  à  coup  brillans  comme  l'eau  de  la  source, 
et  une  larme  roula  sur  sa  joue.  Elle  l'essuya  avec  un  geste  d'impa- 
tience, puis  elle  saisit  sa  palette  et  se  mit  résolument  au  travail. 

Déjà  elle  avait  indiqué  sur  la  toile  les  valeurs  relatives  de  tous 
les  tons  du  feuillage,  quand  un  fracas  de  branches  écartées  lui  fit 
tourner  la  tête.  Elle  jeta  un  cri  et  devint  pâle;  Gérard  était  près 
d'elle. 

—  Vous  m'en  voulez  de  vous  avoir  surprise?  murmura-t-il. 

Elle  secoua  la  tête,  et  un  sourire  courut  de  ses  lèvres  à  ses  yeux 
humides.  Le  jeune  homme  fit  quelques  pas,  et  vint  se  placer  à  ses 
pieds.  —  Ne  me  grondez  pas  1  continua-t-il  de  l'air  d'un  écolier  pris 
en  faute. 


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LE  MARUGE  DE  GÉRARD.  381 

—  Non,  je  ne  vous  gronderai  pas,  répondit-elle;  d'ailleurs  à  quoi 
me  servirait-il  de  mentir?.,  je  pensds  à  vous. 

—  Bien  vrai? 

—  J'étais  si  triste  de  vous  avoir  laissé  partir  l'autre  soir  sans 
un  mot  d'excuse  et  de  consolation  L.  Il  ne  faut  pas  en  vouloir  à  ma 
mère,  le  sermon  de  l'abbé  VoUand  l'avait  surexcitée,  mais  elle  est 
bonne  femme  au  fond,  bien  que  sa  langue  tourne  trop  vite. 

—  Oh!  fit-il  charmé,  je  ne  lui  en  veux  pas...  Je  ne  soulïrais  que 
d'être  condamné  à  ne  plus  vous  voir. 

—  Maintenant  que  vous  m'avez  vue,  vous  allez  vous  sauver... 
Que  diraitron,  si  on  vous  surprenait  ici?  Il  y  aurait  de  quoi  faire 
tomber  la  tour  de  l'horloge  à  la  renverse  et  rendre  fou  M.  de  Sei- 
gneulles. 

—  Vous  savez,  soupira  Gérard,  qu'il  m'a  exilé  à  la  ferme. 
Hélène  ne  put  s'empêcher  de  rire.  —  Au  pain  secl..  Quel  homme 

que  votre  pèrel  il  me  fait  peur. 

Gérard  se  taisait  et  ne  bougeait  pas.  La  jeune  fille  tourna  la  tête 
à  demi  vers  la  place  où  il  était  agenouillé.  —  Allons,  dit-elle  en  lui 
tendant  la  main,  adieu  ! 

Il  serra  les  doigts  d'Hélène  et  les  retint  prisonniers  dans  les  siens. 
Us  se  regardèrent  un  moment,  puis  elle  retira  bruàquement  sa  main. 
—  Partez  1  reprit-elle  d'une  voix  moins  ferme. 

—  Pas  encore  !  supplia-i-il ,  laissez-moi  vous  dire  combien  je 
vous  aimel 

Les  yeux  d'Hélène,  devenus  sérieux,  plongèrent  lentement  dans 
les  yeux  bleus  de  Gérard.  —  A  mon  tour,  murmùra-t-elle,  je  vous 
demanderai  ;  Est-ce  bien  vrai?  —  Et,  comme  Gérard  voulait  se  ré- 
crier, elle  lui  posa  gentiment  la  main  sur  le  bras.  —  Écoutez,  pour- 
suivit-elle, je  ne  ressemble  pas  à  vos  demoiselles  de  Juvigny,  je  n'ai 
pas  appris  dès  le  berceau  à  peser  tous  mes  mots  pour  voir  s'ils 
sont  en  règle  avec  les  convenances.  Je  parle  comme  je  pense  et 
j'agis  comme  je  parle,  spontanément  et  sincèrement.  Étes-vous  bien 
sûr  au  fond  du  cœur  de  m'aimer  pour  tout  de  bon?  Si  vous  me  le 
répétez,  je  le  croirai,  mais  ne  me  le  redites  pas  à  la  légère.  Plus 
tard,  si  vous  vous  étiez  trompé,  je  souffrirais  trop. 

—  Je  vous  aime,  s'écria-t-il  avec  passion,  et  ma  vie  est  à  vous. 
Elle  baissa  la  tête.  —  Apprenez-moi  ce  que  vous  êtes  devenu  de- 
puis notre  dernière  soirée... 

Gérard  lui  conta  ses  souffrances,  tandis  qu'elle  donnait  nerveu- 
sement de  petits  coups  de  pinceau  sur  sa  toile;  il  conta  longuement; 
il  faisait  si  bon  dans  cette  ombreuse  solitude  I  Les  libellules  brunes 
et  bleues  volaient  sur  les  herbes  aquatiques,  les  reines  des  prés 
anbaumaient  l'air,  ei  les  minutes  passaient  plus  rapides  que  les 


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382  RETUfi  BBS   DEUX  UOMDES. 

libellules,  phis  douces  à  savoura  que  l'odeur  des  reines  des  prés. 
Tout  en  devisant,  Gérard  arrachait  sur  le  bord  de  l'eau  des  men* 
thés»  des  salicaires,  des  centaurées  roses,  et  les  j^ait  aux  pieds 
d'Bélëiie. 

—  Eh  bien  !  ne  vous  gênez  pas,  jeunes  gens  I  cria  une  voix  de 
stentor  qui  les  fit  tressaillir. 

C'était  Marius,  qui  ^parut  tout  à  coup  entre  les  ramures  de  la 
saulaie,  en  riant  oomme  im  faune  dans  sa  longue  barbe  blonde.  Hé- 
lène ébaucha  une  moue  boudeuse,  et  Gérard  se  leva  rouge  comme 
Ma  coquelicot.    - 

—  Pourquoi  rougissez-vous,  jeune  Daphnis?  continua  le  poète, 
Wte  prenez-vous  pour  un  cyclope  jaloux  ou  pour  un  firère  farouche  ?.. 
Je  connais  les  peines  d'amour  et  je  sais  y  compatir. ..  J'ai  toujours 
pris  le  parti  des  amoureux  persécutés  contre  les  tuteurs  et  les 
pères. 

—  Marius,  pas  de  folies  1  s'écria  Hélène  impatientée. 

—  Par  Sninthée  Apollon  I  reprit-il,  je  parle  sérieusement...  Gé* 
rard  t'aîme,  son  père  le  tyrannise  et  maman  Laheyrard  te  défend 
de  le  voir...  Je  suis  du  côté  des  jeunes  contre  les  ancêtres,  et  vous 
pouvez  compter  sur  moi...  Âmi  Gérard,  vous  êtes  un  galant  homme, 
et  TOUS  avez  l'intention  d'épouse  ma  sœur? 

—  C'est  mon  désir  le  plus  ardent  et  mon  unique  préoccupation, 
répondit  gravement  Gérard. 

—  Eh  bien  I  tôpez  là,  s'écria  Marius  en  lui  tendant  sa  large  main, 
nous  mettrons  ces  vieilles  gens  à  la  raison,  et  avant  peu  nous  chan- 
terons Hymen,  6  hyménée... 

Hélène  était  devenue  vermeille.  —  Il  est  tard,  dit-elle,  et  il  faut 
partir. 

—  Vous  me  permettrez  de  vous  revoir  ici?  hasarda  timidement 
Gérard. 

—  Je  ne  sais,  munnura-t-^lle  hésitante  en  regardant  altematî- 
vement  son  frère  et  le  jeune  de  Seigneulles. 

—  Et  pourquoi  pas?  s'exclama  impétueusement  Marius,  ne  serai-je 
pas  là,  et  cela  n'est-il  pas  suffisant?..  Je  voudrais  bien  vcnr  que 
quelqu'un  s'avisât  de  le  trouver  mauvais  I 

Ils  se  serrèrent  tous  trois  les  mains,  et  Gérard  s'en  revint  à  la 
ferme  ayec  le  cœur  en  fôte. 

Depuis  cette  rencontre,  ils  se  retrouvèrent  plus  d'une  fois  au  Fond 
d'enfer.  Marius  accompagnait  régulièrement  sa  sœur;  mais,  chape- 
ron peu  gênant,  une  fois  qu'on  était  arrivé  près  de  la  source,  il 
plantait  là  les  deux  amoureux  pour  battre  les  buissons  ou  faire  une 
halte  à  l'auberge  de  Savonnières.  Quand  vint  le  l'*'  septembre,  Marius 
renonça  comp^tement  à  ce  rôle  de  mentor  pour  courir  la  plaine  en 


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,  IX  MARIACT   DE   GEKAID.  SSS 

compagnie  des  chasseurs  de  Juvigny.  Hélëie  et  Gérard  forait  alors 
abandonnés  à  ewc*mémçs ,  mais  l^abitude  était  prise,  ett  elie  était 
trop  douce  pomr  qu'ils  eussent  le  courage  de  }a  rompre.  En  deboi« 
de  leurs  rendez-vous,  te  reste  de  k  TÎe  leur  étak  indifférent.  Hélène 
trouYait  dans  la  franchise  même  de  sob  amour  ^  dans  la  drotture 
de  son  cœur  une  encourageante  sérénité,  qui  lui  faisait  sitrnK)nAm: 
cette  terreur  du  qu'en  dirar-t*on,  dent  se  coniirase  la  moitié  de  la 
morale  conventionnelle  des  gens  du  monde.  Elle  n'entendait  rien  à 
ces  capitulations  prudentes,  à  ces  habiletés  sovffnoises  où  excellent 
les  habitsns  des  petites  villes,  toujours  en  garde  les  uns  contre  1^ 
antres.  In  amour,  la  Parisienne,  malgré  scmi  scepticisme  à  fleur  de 
peau  et  son  apparente  frivolité,  agit  arvec  bien  plus  de  naturel  et 
d'ingénuité  que  la  provinciale.  Hélène  croyait  à  l'amour  de  Gérard; 
en  l'allant  voir  au  Fond  d'Enfer,  elle  savait  qu'aux  yeux  du  monde 
elle  commettait  une  imprudence,  dMEis  sa  ccmscience  elle  ne  se  sen- 
tait pas  coupable.  Si  on  avait  sondé  les  cœurs  des  deux  jeunes  gens, 
on  aurait  certes  découvert  plus  de  scrupules  et  de  {H*éjugés  dans 
l'esprit  timide  de  Gérard  que  dans  l'âme  ferme  et  chastement  pas- 
sionnée de  la  jeune  fille. 

Cependant  l'automne  s'avançait.  Septembre  et  les  vacances  avaient 
ramené  un  plaisir  pour  lequel  les  bourgeois  de  Juvigny  ont  un  goût 
très  vif  :  la  tendue  aux  petits  oiseaux.  Dans  ce  pays  forestier,  il 
n'est  pas  de  propriéliâre  qui  ne  façMme  alors  deux  ou  tnns  cen- 
taines de  reginglettes  en  brins  de  coudrier  élastiques  et  souples, 
et  ne  les  aligne  au  long  des  sentiers  de  son  taillis.  A  ces  engins 
viennent  se  prendre  à  foison  rouges  -  gorges ,  fauvettes ,  pinsons 
et  verdières ,  et  les  indigènes  ont  une  joie  féroce  à  faire  chaque 
matin  la  tournée  afin  de  ramasser  les  victimes.  Les  dames  mêmes 
se  mettent  de  la  partie.  Ces  tendues  sont  pour  elles  des  prétextes 
à  pique -niques  et  à  sauteries  en  plein  air.  Or  il  advint  que,  vws 
la  fin  de  septembre,  un  marchand  de  bois,  dont  les  fils  étaient  liés 
avec  Marins ,  prc^ta  des  vacances  pour  organiser  une  partie  de 
diasse  qui  devait  se  terminer  par  un  plantureux  déjeuner  dans  la 
forêt  du  Juré.  Pour  faire  les  honneurs  du  déjeuner,  quelques  dames 
devaient  rej(Mndre  leurs  maria,  et  parmi  elles  M*^  Grandfief,  dont  le 
débonnaire  époux  étût  un  enragé  Neinrod*  Naturellement  Marins 
figmait  au  BomSxre  des  invités;  on  aimait  son  entrain  et  sa  large 
galté.  En  d^t  de  ses  excentriques  façons  et  de  sa  manière  de  dé- 
biter ses  SOUDAS  an  dessert,  il  pasnit  pour  un  aimable  convive ,  et 
il  était  de  toutes  les  parties  de  plaisir. 

Ge  jour-lÀ,  on  s'était  mis  en  route  dès  l'aube;  pendant  quatre 
heures,  on  avait  battu  les  fricbes  ;  aussi  le  poète  avaiMl  un  a{^ 
petit  formidable  quand  (m  arriva,  vtt?s  dix  heures»  mm  tes  arbres 


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3S&  BKYUE   DES   DEUX  MONDES. 

OÙ  la  longue  table  était  dressée.  Harius  se  trouva  placé  en  face 
de  M°*«  Grandfief.  La  mère  de  Georgette  était  venue  seule,  ne  se 
souciant  pas  d'exposer  les  chastes  oreilles  de  sa  fille  aux  plaisan- 
teries im  peu  crues  d'un  déjeuner  de  chasseurs.  Elle  répondit  au 
salut  de  Marins  par  un  froid  signe  de  tête,  et  prit  un  air  si  majes- 
tueux que  le  jeune  Laheyrard  se  hâta  de  fuir  ce  regard  hautain 
qui  lui  coupait  l'appétit.  Ses  yeux  se  dédommagèrent  en  contem- 
plant le  spectacle  réjouissant  de  la  table,  où  une  appétissante  col- 
lection de  jambonneaux,  de  pâtés  et  d'écrevisses  s'étalait  entre 
deux  rangées  de  verres  et  de  bouteilles.  Quand  on  servit  le  gigct 
r6ti  à  la  ficelle^-  le  cœur  du  poète  s'épanouit.  U  avait  pour  voisins 
deux  chasseurs  campagnards  à  la  mine  assez  naïve  et  aux  manières 
toutes  rondes.  L'apparente  bonhomie  de  ces  bourgeois  paisibles  sé- 
duisit Marins,  et  il  se  promit  d'égayer  son  déjeuner  en  tdÀsani po- 
ser les  deux  honnêtes  philistins.  Dès  qu'il  vit  dans  son  assiette  une 
lai*ge  tranche  succulente,  il  déboucha  une  bouteille,  remplit  son 
verre  et  ceux  de  ses  voisins.  —  Voyons  ce  vin  clairet,  s'écria-t-il; 
j'ai,  comme  dit  Saint-Amand,  un  de  ces  gosiers  ardens  que  rien  ne 
désaltère. 

Le  Jour  que  je  naquis,  il  dat  pleuvoir  du  sell 

—  Défiez-vous  de  notre  petit  vin  de  pays,  monsieur,  répondit  son 
voisin  de  droite,  il  a  l'air  hmocent,  mais  il  est  méchant  au  fond,  et 
capiteux  en  diable. 

—  Méchant?  ce  petit-lait  !  à  d'autres!  repartit  dédaigneusement 
Marius  en  vidant  son  verre  ;  sachez,  mon  cher  monsieur,  que  le  sang 
de  la  vigne  pe  suffit  plus  à  troubler  la  sérénité  de  mon  cerveau.  II 
faut  à  mon  ivresse  l'opium  des  Chinois,  le  haschich  des  Indiens  et 
le  raki  des  Polynésiens. 

—  C'est  différent!  dit  l'autre  avec  ce  rire  niais,  sous  lequel  le 
campagnard  meusien  dissimule  ses  finasseries  et  ses  malices.  —  £n 
même  temps,  derrière  le  dos  de  Marius,  il  fit  au  voisin  de  gauche 
un  clignement  d'yeux  significatif. 

Le  poète  continuait  à  bavarder,  tout  en  dévorant  son  gigot  et  en 
buvant  d'autant.  —  Voyez-vous,  reprit-il,  deux  ou  trois  verres  de 
vin  peuvent  déranger  l'équilibre  nerveux  de  gens  rassis  occupés  à 
de  moutonnières  besognes,  mais  les  artistes,  habitués  aux  orages 
de  la  pensée,  se  rient  de  ces  faciles  ivresses...  Nous  planons  dans  la 
tempête  connue  l'albatros. 

—  C'est-à-dire,  ricana  son  interlocuteur,  que,  vous  autres,  vous 
vivez  dans  le  vin  conune  le  poisson  dans  l'eau. 

—  Bien  parlé,  honnête  voisin  I  s'écria  Marius;  pour  votre  peine. 


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LE  MARUGE  DE   GERARD.  385 

versez-moi  une  rasade...  Hardiment,  à  verre  pleurant,  et  mainte- 
nant à  votre  santé  ! 

Les  longs  éclats  de  rire  des  convives,  le  cliquetis  des  fourchettes 
et  les  fabuleux  récits  des  chasseurs  couvraient  le  bruit  de  cette  con- 
versation. Le  poète,  grisé  par  ses  propres  paroles,  poussé  par  ses 
voisins,  qui  ne  laissaient  pas  son  verre  vide,  devenait  plus  loquace 
à  mesure  que  le  tumulte  de  la  table  grandissait.  Les  comparaisons 
bizarres,  les  images  étranges,  les  invocations  lyriques,  débordaient 
de  ses  lèvres,  mêlées  à  des  souvenirs  rabelaisiens.  — *  Par  Zeus  I  fit-il 
tout  à  coup,  je  crois  que  vous  m'offrez  la  carafe  !  Foin  de  cette  li- 
queur de  greoiouilles  !  Me  prenez-vous  pour  un  buVeur  d'eau  comme 
mon  noble  ami  Gérard  de  Seigneulles? 

—  M.  Gérard  !  murmura  le  voisin  de  droite,  je  croyais  le  trouver 
ici  ;  on  ne  le  voit  plus  nulle  part. 

—  Son  père  l'a  mis  en  quarantaine  à  la  Grange-Âllard,  répondit 
le  voisin  de  gauche,  qui  était  notaire  dans  un  village  proche  de  la 
ferme;  j'ai  ouï  dire  que  le  jeune  homme  avait  le  cœur  trop  inflam- 
mable, et  H.  de  Seigneulles  l'a  envoyé  aux  champs  pour  le  calmer, 
comme  on  descend  le  vin  à  la  cave  pour  le  rafraîchir. 

—  Ha!  ha!  fit  Marins  en  éclatant  de  rire,  le  bon  billet  qu'a  La 
Châtre! 

—  Que  voulez-vous  dire,  jeune  homme,  avec  votre  billet? 

—  Je  dis,  répliqua  le  poète,  que  l'amour  se  rit  des  menaces  des 
pères  et  des  grilles  des  donjons.  On  ne  s'avise  jamais  de  tout... 

Le  notaire  cligna  de  nouveau  de  l'œil  vers  ses  voisins,  comme 
pour  leur  indiquer  qu'il  allait  adroitement  confesser  le  poète.  — 
Eh  quoi?  reprit-il,  prétendez-vous  que  le  jeune  de  Seigneulles  n'est 
pas  à  la  Grange-Âllard? 

—  Il  y  est  et  il  n'y  est  pas,  répondit  Marins  d'un  air  comiquement 
mystérieux.  — 11  aperçut  tout  à  coup  le  regard  froid  de  M"«  Grand- 
fief  fixé  sur  lui,  et  retrouva  au  fond  de  son  cerveau  un  grain  de  bon 
sens.  —  Chut!  vous  voudriez  me  faire  jaser,  compère;  mais  je  suis 
discret  comme  la  tombe...  Je  ne  vous  dirai  point  dans  quel  coin  ver- 
doyant de  la  forêt  ce  jeune  Endymion  va  retrouver  la  Diane  de  ses 
rêves...  Buvons! 

On  avait  débouché  le  Champagne,  et  la  liqueur  mousseuse  pétil- 
lait galment  autour  de  la  table.  —  A  votre  santé,  jeune  homme, 
repartit  le  notaire  en  trinquant  avec  Marins,  et  ne  nous  faites  plus 
de  pareils  contes.  Il  y  a  loin  de  la  ferme  à  Juvigny,  et,  si  amou- 
reux qu'on  soit,  on  ne  fait  pas  trois  lieues  à  l'allée  et  trois  lieues 
au  retour  pour  roucouler  sous  les  fenêtres  de  sa  Dulcinée. 

—  Qu'en  savez-vous?  riposta  Marins,  que  la  contradiction  irritait; 
vous  en  parlez  comme  un  conscrit...  Rien  n'est  impossible  aux  amou- 

Tomt  m.  —  4874.  8S 


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386  RETUE  DES  DJSUX  IIOMDES. 

renx.  Les  boie  leur  {X'étent  leurs  solitudes  feuUlues,  et  le  Fond 
d'Enfer  a  des  hêtres  assez  épais  pour  que  les  prq^os  d'amour  ne 
puissent  venir  aux  oreilles  des  bavards. .. 

n  croyait  parler  à  mi-yoix;  mais,  comme  tous  les  gens  doat  le  vin 
délie  la  langue,  il  avait  le  verbe  haut»  et  le  bndt  de  ses  paroles 
s'élevait  au-dessus  du^  diapason  des  conversatîoiis  particulières. 
M"""  Grandfief,  droite  sur  sa  chaise,  tenait  ses  yeux  d'agate  fixés 
sur  Marins  Laheyrard  et  ne  perdait  pas  un  mot  de  ses  discoiars. 

—  Vous  croyez  donc  qu'ils  se  rmcontrent  au  Fond  d'Enfer?  ré- 
péta insidieusement  le  notaire. 

—  Qui  a  parlé  du  Fond  d'Enfer?  balbutia  Marius;  ah  !  notaire 
plus  obstiné  qu'une  mule,  tu  plaides  le  faux  pour  savoir  le  vnil 
mais  je  n'ai  rien  dit  et  je  ne  dirai  rien...  Motnst  Tamitié  m'est  sa- 
crée... Je  bois  à  la  déesse  Muta!  Je  bois  au  ôlenoe  des  forêts,  i 
l'impassible  et  olympienne  poésie!.. 

A  partir  de  ce  moment,  Marius  n'eut  plus  qu'une  perception  con- 
fuse des  choses.  A  travers  les  brumes  de  l'ivresse,  les  deux  yeux 
ternes  de  M"^  Grandfief  hii  semblaient  agir  sur  sa  raison  comme  le 
regard  fixe  d'un  serpent  qui  veut  fasciner  un  oiseau.  Quelqu'un  se 
leva  au  dessert  pour  chanter,  et  provoqua  de  formidables  éclats  de 
rire;  ce  même  quidam  en  quittant  sa  place  fit  une  chute  très 
lourde  sur  le  gazon,  et  Marius  eut  la  sensation  vague  que  ce  con- 
vive incongru  n'était  autre  que  lui-même.  Il  répétait  constamment  : 
—  Les  jambes  fléchissent,  mais  la  tête  est  solide  !  —  Malgré  sa  résis- 
tance, il  se  sentit  soulevé  par  deux  bras  compatissans  et  porté  dans 
un  tilbury  qui  se  mit  à  rouler  vers  Juvigny.  Pendant  le  trajet,  il 
crut  remarquer  qu'il  faisait  grand  vent  et  que  les  aHbres  le  saluaient 
au  passage.  La  voiture  s'arrêta  devant  le  logis  de  l'inspecteur,  et 
le  poète,  soutenu  par  ces  mêmes  bras  indulgens,  fut  hissé  jusqu'à 
sa  chambre  et  couché  tout  habillé  sur  son  lit  de  fer.  Autour  de  lui, 
les  meubles  tournoyaient  avec  une  rapidité  vertigineuse.  Il  ferma 
les  yeux,  et  n'eut  plus  ccmsciOTce  de  rien... 

André  Tobuuet. 

(la  iroisièmê  partie  mu  procfrai»  numéro^ 


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LA 


POLITIQUE  CONSERVATRICE 

DE  CASIMIR  PERÏER 

—  1881  —  1«32  — 


S'il  est  nae  étude  Instoriqiie  qoi  mérite  de  fixer  «i^onrd'hui  Tat- 
tontion  des  conservateurs  de  toutes  miamoes,  monarohistes  ou  repu- 
UicaiBS,  c'est  assui^ément  celle  du  ministère  de  Casimir  Periar,  i 
qui  VkistCMre  a  déceiaé  le  titre  glorieux  de  grand  ministre  de  Tordre 
public  Dans  les  tempe  troublés  où  nons  sommes ,  on  eau  assuré, 
quelle  quq  soit  la  diversité  des  drconstiaoes,  de  trpuver  dans  cette 
étude  les  pies  graves  sujets  de  réflexion,  jet  des  leçons  pleines 
d'autorité  qui  doivent  profiter  à  tous,  —  gouvememeat  ou  partis. 
Gomment  nier  l'autorité  de  ces  leçons  quand  on  considère  les  succès 
inespérés  du  système  politique  et  des  procédés  ministériels  de  Ca- 
simir Perier,  en  les  mettant  en  regard  du  désordre  matériel  et  mo- 
ral qu'il  8vait  k  vaincre- et  de  la  violence  des  passions  aaarchiques, 
nées  avant  son  minisière,  qui  l'assaillirent  plus  violemment  encore 
jusqu'à  S0&  dernier  jour?  Plus  le  danger  était  immense  et  la  défaite 
menaçante,  plus  le  système  et  les  procédés  qui  les  ont  conjurés  se 
reconunandemii  laconsdence  des  bons  citoyens  et  aux  méditations 
du  gouyeniemeot«  Au  reste,  la  justice  de  Tbisloire  se  ifit  pressentn: 
dès  les  presiières  explications  du  président  du  conseil  aux  tribunes 
des  chambres;  ^le  éclata  même  bientôt  dans  un  sentiment  public 
qui  se  généralisa  de  plus  en  plus  à  mesure  que  sa  politique  passa 
des  paroles  anu  actes,  Gepencbnt,  dqpuis  le  jour  où  louis-f  bâippe 


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388  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rayait  placé  à  la  tète  de  son  conseil,  aucune  an^ertume,  aucune 
attaque  n'avaient  été  épargnées  à  Casimir  Perier  :  impitoyables  ca- 
lomnies, violences  dans  la  rue,  dans  la  presse,  à  la  chambre  des 
députés,  tout  était  bon  aux  passions  hostiles  pour  le  condamner  & 
des  luttes  incessantes  qui  usèrent  les  forces  de  son  corps  sans 
éteindre  l'énergie  de  son  âme.  Il  mourut  bientôt  à  la  peine,  mais  la 
mort  lui  apporta,  avec  la  paix  du  tombeau,  une  gloire  qui  devait 
s'élever  chaque  jour  plus  universelle  et  plus  pure.  Aussi  était-ce  la 
voix  même  de  la  France  qui  parlait  par  la  bouche  de  Royer-GoUard 
lorsque,  sur  la  tombe  encore  ouverte  de  Casimir  Perier,  il  pronon- 
çait ces  paroles  :  a  La  gloire  de  M.  Casimir  Perier  est  pure  et  inat^ 
taquable.  Sortie  comme  un  météore  de  ces  jours  nébuleux  où  il 
semble  qu'autour  de  nous  tout  s'obscurcit  et  s'affaisse,  elle  sera  du- 
rable, car  elle  n'est  point  l'œuvre  artificielle  et  passagère  d'un  parti 
qu'il  avait  servi;  il  n'a  servi  que  la  cause  4e  la  justice,  de  la  civili- 
sation et  de  la  vraie  liberté  dans  le  monde  entier,  n 

Plus  de  quarante  ans  ont  passé,  et  l'on  peut  dire  que  cet  hom- 
mage rendu  à  la  mémoire  de  Casimir  Perier^ est  devenu  l'arrêt 
même  de  la  postérité,  de  telle  sorte  que,  si  l'on  en  excepte  un  petit 
nombre  d'esprits  dominés  par  des  préjugés  étroits  ou  des  passions 
implacables,  il  n'est  pas  un  parti  respectable  et  sincère,  même 
parmi  ceux  qu'il  a  le  plus  énergiquement  combattus,  qui  ne  soit 
prêt  à  s'honorer  en  parlant  dignement  de  Casimir  Perier. 

Comment  tant  de  gloire  incontestée  a-t-elle  succédé  à  tant  d'ac- 
cusations, à  de  si  violentes  attaques?  Comment  la  société  a-t-elle 
été  sauvée  de  tant  de  péril  par  une  politique  si  calomniée  jusqu'au 
jour  où  on  a  pu  dire  de  Casimir  Pmer  ce  que  lord  Castlereagh  a 
dit  de  M.  Pitt,  que  sa  politique  avait  triomphé  sur  sa  tombe?  La  ré- 
ponse est  tout  entière  dans  les  principes  et  dans  les  procédés  de 
cette  politique. 

L 

Témoin  et  acteur  des  drames  si  cruellement  agités  de  1831  et 
1832,  honoré  comme  collègue  de  toute  la  confiance  de  Casimir  Pe- 
rier (1),  l'auteur  de  cette  étude  pourrait  répondre  à  cette  question 
en  faisant  uniquement  appel  à  ses  souvenirs,  il  sait  d'avapce  qu'il 
serait  cru.  Cependant,  pour  faire  revivre  tout  entière  cette  époque 
presque  contemporaine,  dont  on  parle  tant  et  qu'on  se  rappelle  si 
peu,  il  entend  se  séparer  en  quelque  sorte  de  son  passé  pour  de- 
mander surtout  ses  preuves  et  ses  conclusions  aux  actes  publics, 

(1)  M.  Guixot,  Ménmrek pour  servira  Vhistoirê  de  mon  temps,  U  11,  cbftp.  xu. 

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CASIMIR  PERIER.  389 

au  Bulletin  dés  loisy  au  Moniteur  officiel^  à  ces  témoins  sans  en- 
trailles qui  portent  en  eux,  sans  le  savoir,  l'éloge,  là  justification 
ou  la  condamnation  des  régimes  politiques  dont  ils  reçoivent  les  in- 
effoçables  empreintes.  C'est  ainsi  que  Casimir  Perier  lui-*même  en- 
tendait être  jugé.  Un  jour,  plusieurs  amis  insistaient  auprès  de  lui 
sur  la  nécessité  de  créer  un  journal  destiné  à  le  défendre  contre  les 
attaques  incessantes  d'une  presse  acharnée;  il  leur  fit  cette  fiëre  et 
simple  réponse  :  «  J'ai  le  Moniteur  pour  enregistrer  mes  actes,  la 
tribune  des  chambres  pour  les  expliquer  et  l'avenir  pour  les  juger.  » 

Mais  avant  d'entrer  dans  le  vif  de  la  carrière  politique  de  Casimir 
Perier,  il  importe  à  qui  veut  la  juger  en  pleine  connaissance  de 
cause  de  se  rendre  un  compte  exact  des  circonstances  qui  ont  pré- 
cédé son  avènement  à  la  présidence  du  conseil  des  ministres  et  l'ont 
rendu  nécessaire.  Il  faut  donc  jeter  un  coup  d'œil  rapide  sur  la  si- 
tuation de  la  France  depuis  la  proclamation  de  la  royauté  du  9  août 
jusqu'au  jour  où  Louis-Philippe  fit  appel  à  l'énergie  de  Casimir  Pe- 
rier pour  la  défense  de  la  politique  si  patriotiquement  libérale  et  si 
profondément  humaine  qui  avait  pris  place  avec  lui  sur  le  trône. 

La  contre-révolution,  qui  avait  jeté  soudainement  à  la  France 
l'audacieux  et  funeste  défi  des  ordonnances  royales  du  25  juillet 
1830,  s'était  brisée  contre  une  résistance  armée  qu'elle  avait  ren- 
due Intime;  mais  sa  tentative  seule  et  sa  défaite  elle-même  avaient 
en  pour  effet  de  surexciter  toutes  les  passions  et  de  bouleverser 
tous  les  intérêts.  La  résolution  ne  manqua  pas  plus  que  la  rapidité 
pour  conjurer  le  péril  qui  menaçait  la  société  tout  entière.  Par  un 
élan  général  et  populaire,  devenu  irrésistible  jusque  dans  les  dépar- 
temens  les  plus  dévoués  à  la  restauration,  le  drapeau  des  principes 
de  1789  et  de  l'indépendance  nationale  fut  partout  arboré.  Un  prince 
patriote,  dont  l'opposition  de  181i  à  1830  était  restée  constamment 
libérale  sans  jamais  devenir  factieuse,  fut  presque  en  même  temps 
porté  au  trône.  Enfin  ce  grand  mouvement  reçut  sa  consécration 
par  l'envoi  de  milliers  de  députations  de  la  garde  nationale  appor- 
tant à  la  royauté  de  juillet  le  suffrage  presque  unanime  de  plus: 
de  30,000  communes,  non  avec  des  bulletins  de  vote,  mais  en  ve- 
nant tout  armées  lui  demander  une  organisation  et  de  nouvelles 
armes  pour  la  défendre.  Dans  les  sphères  les  plus  élevées  de  la  po- 
litique, à  la  vue  de  l'abîme  entr'ouvert  par  les  fatales  ordonnances 
du  25  juillet,  les  bons  citoyens,  même  les  plus  opposés  de  sentimens 
et  d'opinion,  n'hésitèrent  pa^  à  donner  leur  concours  à  l'établisse- 
ment de  ce  gouvernement  d'ordre  et  de  salut. 

En  un  mot,  dans  les  premiers  momens,  qui  durèrent  bien  peu, 
un  sentiment  patriotique  qui  entraînait  M.  de  Lafayette,  devant 
lequel  s'inclinait  le  duc  de  Fitz-James  avec  une  sagesse  trop  rare 


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390  R£7Ue  DES   DEUX  MONDES. 

'  anjourd'bui  ii)^  apportait  son  codcoqts  à  la  royauté  noureUe  pour 
rétablissement  ^'un  gouvernement  capaMe  de  résister  aux  daDgers 
que  porte  en  elle  toute  réyolution,  quelque  légitime  qm'elle  sdt;  mais 
la  tentatire  contre:-révolutionnaire  et  insensée  du  roi  Charles  X  ve- 
nait de  semer  le  germe  de  Tanarcfaie  sur  le  sol-  de  la  Franœ,  un- 
jours  trop  bien  préparé  pour  elle,  et  ce  germe  ne  tarda  pas  à  de 
déyelopper  de  toutes  parts  avec  ses  fruits  les  plus  amers.  Le  mims- 
tëre  du  9  août  1880  contenait  d'ailleurs  en  luinoiéme  des  causes  de 
faiblesse  et  d'impuissance  qui  devaient  profiter  à  ce  développemeot 
en  paralysant  l'action  du  gouvernement.  Les  divers  groupes  de  Top- 
position  libérale  sous  la  restauration  y  avaient  tout  naturellement 
pris  place  et  y  étaient  représentés  par  leors  dirfs  principaux.  Tous 
siégeaient  dans  les  conseils  de  la  royauté  nouvelle  avec  l'inteotioa 
la  plus  sincère  de  la  soutenir  loyalement,  mais  aussi  avec  des  vues 
très  différentes  sur  la  marche  à  imprimer  à  l'administration  et  à  la 
politique  du  gouvernement.  De  là  des  défiances  et  des  tiraiUemens 
intérieurs  qui  se  traduisirent  presque  aussitôt  au  debois  en  agitalioi 
des  esprits  et  en  désordres  publics. 

C'est  ainsi  qu'à  peine  constitué  le  gouvernement  fut  impuissant 
à  contenir  les  passions  populaires ,  dont  le  coupable  aveuglement 
s'en  prit  tout  d'abord  aux  choses  sacrées,  sous  l'influence  d'une 
réaction  aveugle  contre  le  déplorable  système  qui,  pendant  la  res- 
tauration, avait  de  plus  en  plus  compromis  le  clergé  en  mêlant  à  tous 
les  degrés  la  religion  i  la  politique.  A  Reims,  la  ville  du  sacre  de 
Charles  X  voit  ses  croix  renversées  *et  l'archevêque  (î)  outragé  en 
présence  de  la  garde  nationale  inerte  et  partageant  en  grande  par- 
tie les  passions  qu'elle  devait  réprimer;  à  Nancy,  une  foule  en  dé- 
lire profane  les  objets  sacrés,  se  porte  sur  l'évôché  et  menace  la 
vie  de  l'évêque  (3),  qui  ne  trouva  son  salut  que  dans  la  fuite;  i 
Orléans,  à  Chartres,  à  Nevers,  à  Bourges,  à  Niort,  à  Narbomie,  i 
Toulouse,  on  retrouve  les  mêmes  scènes  anarchiq«es  et  irréli- 
gieuses, qui  devaient  se  reproduire  quelques  mois  plus  tard  à  Paris 
sous  le  coup  d'une  regrettable  provocation  légitimiste.  Sous  les 
yeux  mômes  du  gouvernement,  fatalement  embarrassé  dans  «on  ac- 
tion ,  de  nombreux  clubs  populaires  s'étaient  ouverts  où  des  ora- 

(i)  Voici  en  ^eli  termes  «^^primait  M.  le  duc  de  EUs-Jamos  devant  U  chambre  des 
pairs,  tout  émue  de  ces  nobles  paroles  :  «  En  ce  moment,  je  ne  sois  que  Français,  et 
Je  me  dois  tont  à  mon  pays  ;  c*est  à  la  grande  considération  de  son  sahit  que  Je  sicriAe 
tous  les  sentimens  qui  depuis  cinquante  ans  m'attachaient  à  ht  vie.  C'est  eUe  qfui,  agis- 
sant en  moi  arec  une  yiolenee  irrésistibie,  m'owvre  la  bouche  poor  proAOOcer  le  ser- 
ment q«e  lV>n  eng6  de  moi.  »  (Séance  da  10  août  4830  j 

(2)  Le  cardifud  duc  de  Latil,  ministre  d*état  et  pair  de  France;  il  se  réfugia  en  An- 
gleterre. 

(3)  Le  comte  de  Forbin-Janson,  primat  de  Lorraine;  H  se  réfugia  on  Amériqixe. 


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CASIMIR  PEUBB.  S9l 

teurs  fon^enx  laissdent  entendre  les  doctrines  les  ptas  subvearsives, 
u  Remarquez,  disait  à  ce  sujet  à  la  chambre  des  députés  H.  Guizot, 
ministre  de  rintérieur,  remarquez  qu'il  Be  s'a^t  pas  de  vagues 
théeries,  ni  de  simples  discussions  philosophiques;  ce  n'est  pas 
telle  ou  telle  Térité  qui  est  mise  en  (gestion;  ce  sont  les  choses 
elles-mêmes,  ce  sont  les  faits  constitutifs  de  la  société^  la  distrilm- 
tion  des  fortunes,  des  propriétés;  c'est  votre  révolutioa,  c'est  le 
gouvernement  qu'on  agite  dans  ces  scKiétés.  Enfin  c'est  l'appel  con- 
tinuer au  trouble,  à  la  force  et  à  la  violaice.  )>  Le  gouvernement^ 
poussé  par  l'opinion  publique,  s'adressaitr-il  enfin  anx  tribunaux,  les 
accusés  portaient  par  leurs  paroles  jusque  dans  l'encetnte  de  la  jus- 
tice la  révolte  qu'ils  venaient  de  £&îre  éclater  dans  les  rues,  et  n'y 
rencontraient  pas  moins  d'hésitation  et  de  faiblesse.  Écoutons  par 
exemple  l'accusé  Hubert,  l'un  des  présidons  et  des  principaux  ocar 
teurs  de  la  Société  des  amis  du  peuple,  la  plus  audacieuse  de  toutes 
à  cette  époque ,  apostrophant  les  juges  du  tribunal  de  première  in- 
stance de  la  Seine  :  «  Juges  de  Charles  X-,  récusez-vous  1  le  peuple 
vous  a  dépouillés  de  la  toge  en  rendant  la  liberté  à  vos  victinKS..« 
Si,  à  défaut  de  justice,  un  sentiment  de  pudeur  ne  vous  porte  pas  à 
vous  abstenir,  condamnez-moi  ;...  mus  je  ne  puis  me  d^ader  jus- 
qu'à vous  soumettre  ma  justification,  que  vos  antécédms  vous  Met- 
tent hors  d'étafde  annprendre.  »  <^e  répond  à  ce  langage  la  jus^ 
tice  outragée?  Le  tr3)unal  prononce  une  peine  sans  importance  pour 
le  fait  de  la  poursuite,  et  laisse  passer  Finsulte  sans  la  punir.  G^te 
faiblesse,  qu'on  cherchait  en  vain  à  décorer  du  nom  de  dédain,  était 
un  puissant  encouragement  pour  le  désordre  moral  et  matériel  qui 
se  reproduisait  sans  cesse  et  sous  toutes  les  formes  à  mesure  qu'on 
se  rapprochait  de  l'époque  du  procès  des  ministres  de  Charles  1. 
Tous  les  jours,  sur  im  point  ou  sur  un  autre,  des  bandes  parcou- 
raient Paris  en  vociférant  les  cris  sinistres  de  mort  à  Pôlignac  f  — 
la  tête  des  ministres  !  —  à  bas  la  chambre  des  pairs  I  —  et  bientôt, 
sTenhardissant,  elles  se  réunirent  le  17  octobre  et  firent  tout  à  coup 
une  tentative  sur  Vincennes  pour  en  arracher  les  anciens  ministres, 
et  sur  le  Palais-Royal  pour  exiger  du  roi  leur  renvoi  à  quelque  ju- 
ridiction improvisée  moins  suspecte  que  celle  de  la  chambre  des 
paks,  et  dont  on  pût  prévoir  avec  certitude  l'ûnplacable  arrêt.  Le 
désaccord  prdbnd  des  opinions  dans  le  ministère  et  le  défaut  ab- 
solu d'unité  qui  en  résultait  dans  l'action  du  gouvemenoent  lais- 
suent  le  champ  libre  à  Tanavchie,  et  faisaient  dès  ce  moment  ap- 
paraître de  toutes  parts  la  mesure  des  immenses  difficultés  qui 
attendaient  Casimir  Perier. 

C'est  alors  que  M.  Guizot,  ministre  de  l'intérieur,  frappé  plus  que 
personne  des  dangers  de  cette  situation,  cnûgnant  qu'elle  ne  de- 


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392  REVUE  DES   DEUX  MpNPES. 

vînt  irrémédiable  en  se  prolongeant,  pensa  que  le  moment  était 
venu  de  la  modifier  par  la  retraite  de  plusieurs  ministres  tn^  sus- 
pects aux  préjugés  populaires.  C'était  constituer  au  moins  par  là 
dans  le  ministère,  à  défaut  d'autre ,  l'unité  de  la  popularité,  unité 
la  plus  propre  à  faire  traverser  le  terrible  défilé  du  procès  des  mi- 
nistres de  Charles  X. 

Avec  une  abnégation  et  une  liberté  d'esprit  dignes  d'admiration , 
M.  Guizot  et  M.  le  duc  de  Broglie,  malgré  leur  dédain  naturel  pour 
la  popularité,  dédain  inspiré  par  une  philosophie  disposée  peut^ 
ètre  à  ne  pas  tenir  assez  de  compte  des  préjugés  et  même  des  sen- 
timens  du  pays ,  comprirent  qu'il  y  avait  là  une  force  de  drcon- 
stance  qu'ils  ne  pouvaient  apporter  eux-mêmes.  Ils  se  décidèrent 
dès  lors  à  la  retraite,  en  même  temps  que  plusieurs  ministres  de 
nuances  intermédiaires,  tels  que  MM.  Casimir  Perier,  Molé^  Louis  et 
Dupin,  laissant  aux  deux  ministres  les  plus  populahres,*  BiM.  Laffitte 
et  Dupont  de  l'Eure,  le  soin  de  former  un  cabinet  d'une  résistance 
moins  suspecte,  dont  les  soutiens  en  dehors  du  conseil  seraient  le 
général  Lafayette  et  H.  Odilon  Barrot,  et  qui  recevrait  dans  son  sein 
de  jeunes  ministres  (1)  dont  la  notoriété,  appartenant  tout  entière  à 
l'époque  nouvelle,  devait  contribuer  à  désarmer  les  préjugés  pas- 
sionnés de  la  population  parisienne.  Le  principal  mérite  de  ce  ca- 
binet, présidé  par  M.  Laffitte,  était  d'être  le  résultat  d'une  néces- 
sité reconnue  même  par  les  hommes  éminens  qui  se  retiraient; 
mais  c'était  celui  d'un  expédient  de  circonstance  bien  plus  que  d'une 
solution  durable,  et  l'on  pouvait  prévoir  dès  les  premiers  jours  que 
le  succès  même  de  la  mission  du  ministère  Laffitte  ferait  reparaître 
avec  plus  de  gravité  les  dangers  qu'avaient  déjà  fait  naître,  dans  un 
cabinet  plus  riche  en  talens  divers  et  en  expérience  gouvernemen- 
tale, le  défaut  de  cohésion  et  les  divisions  des  partis  politiques. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  permis  à  l'auteur  de  cette  étude  de  rap- 
peler, avec  l'émotion  d'un  impérissable  souvenir,  que  le  jour  de 
terrible  responsabilité  où  fut  rendu  le  mémorable  arrêt  de  la  cour 
des  pairs  vit  s'accomplir,  pure  de  toute  tache,  au  milieu  même  du 
débordement  des  passions  les  plus  odieuses,  la  mission  d'humanité, 
d'honneur  et  de  justice  à  laquelle  le  roi  Louis-Philippe  avait  ouvert 
la  voie,  dès  les  premiers  jours,  en  réclamant  incessamment  des 
chambres  et  de  son  ministère  l'abolition  de  la  peine  de  mort.  Ce 
fut  un  beau  jour,  mais  une  simple  éclaircie  entre  les  orages  de  la 
veille  et  ceux  non  moins  violens  du  lendemain.  La  fin  même  de  ce 
jour  remit  aux  prises,  dans  le  ministère  Laffitte,  les  tendances 
diverses  qui  le  divisaient  profondément.  D'un  autre  côté,  la  ma- 

(i)  M.  BwtlM  et  le  comte  de  MontaliTet. 


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CASIMIR   PEBIER.  393 

jorité  de  la  chambre  des  députés,  en  proie  à  des  incertitude^  fa- 
tales, hésitait  à  se  prononcer  entre  elles  avec  quelque  décision,  et 
se  contentait  d'approuver  dans  les  ministres  les  plus  modérés  le 
couirage  résigné  qui  les  maintenait  au  poste  de  la  défense  sociale. 
Hs  eurent  ce  courage  pendant  deux  mois  d'incessans  efforts  jus- 
qu'au jour  où  il  leur  fut  permis  de  concourir  à  Tavénement  d'un 
ministère  fort  et  uni;  mais  à  travers  quelles  circonstances  mena- 
çantes et  quelles  douloureuses  alternatives!  Tantôt  c'est  Tartillerie 
de  la  garde  nationale,  où  règne  l'influence  des  sociétés  secrètes, 
qu'il  faut  frapper  de  dissolution;  tantôt  c'est  la  société  «  Aide-toi, 
le  ciel  t'aidera,  d  qui  cherche  à  s'installer  à  l'Hôtel  de  Ville  et  à  la- 
quelle il  faut  interdire  cette  dangereuse  hospitalité;  tantôt  c'est  le 
préfet  de  la  Seine,  Odilon  Barrot,  qu'il  faut  mettre  en  demeure  de 
rétracter  ces  paroles  subversives  de  toute  autorité,  qui  n'avaient 
même  pas  la  vérité  pour  excuse  :  «  On  n'a  pas  osé  rompre  avec  les 
idées  que  je  représente;  »  tantôt  ce  sont  les  élèves  des  écoles  se 
réunissant  pour  signer  une  déclaration  insultante  et  factieuse  en 
réponse  aux  remerctmens  que  la  chambre  des  députés  venait  de 
leur  adresser  au  nom  de  la  France  avec  l'approbation  de  M.  Laffitte. 
«  Nous  serions  heureux  et  fiers,  disaient-ils,  des  remercimens  de  la 
France;  mais  dans  la  chambre  nous  cherchons  la  France  et  nous  ne 
la  trouvons  pas.  »  Bientôt  après,  des  troubles  sérieux  eurent  lieu  à 
la  Sorbonne.  Le  ministre  de  l'instruction  publique  s'y  rend  accom- 
pagné du  procureur-général  à  la  cour  de  Paris;  le  ministre  est  in- 
«ilté,  le  procureur-général  est  blessé,  les  porte3  sont  enfoncées, 
l'établissement  envahi,  les  meubles  brisés  et  les  registres  lacérés. 
Enfin  de  déplorables  désordres  se  succèdent  à  Paris,  à  Lyon,  à 
Metz,  à  Nîmes  et  sur  quelques  autres  points  où  les  passions  déma- 
gogiques trouvent  des  complices  jusque  parmi  les  magistrats  muni- 
cqpaux  chargés  de  les  contenir. 

Telles  étaient  les  tentatives  coupables  contre  lesquelles  le  gou- 
vernement et  la  société  avaient  à  lutter  presque  tous  les  jours  lors- 
qu'un événement  plus  grave  encore  vint  jeter  une  sombre  lumière 
sur  la  profondeur  du  mal.  Ce  fut  en  effet  un  jour  à  jamais  néfaste 
que  celui  qui  vit  la  dévastation  de  l'église  Saint-Germain-l'Auxer- 
rois,  le  sac  de  l'archevêché  de  Paris,  la  destruction  de  sa  précieuse 
bibliothèque  et  la  profanation  des  objets  sacrés.  Quelle  ineffable 
douleur  pour  les  amis  de  l'ordre  et  surtout  pour  le  gouvernement,  à 
qui  l'on  pouvait  reprocher  de  s'être  laissé  surprendre,  et  qui  était 
ccmdamné  à  une  désespérante  impuissance  par  les  passions  surexci- 
tées jusqu'à  l'aveuglement  de  la  plus  grande  partie  des  bons  ci- 
toyens, sur  lesquels  il  croyait  pouvoir  compter  ;  mais  à  côté  de  la 
barbarie  de  la  destruction  quelle  anarchie  morale!  Écoutons  sur  la 


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39A  BETUE  DBS  DEUX  liOlCDES. 

pfaysîoiiiQiDie  aawante  de  ces  événemeDs  les  paroles  de  M.  Gmaei. 
((  Ces  ruines  soudaines,  dit-il,  cette  nudilé  désolée  des  lieux  ssixàj^ 
étaient  un  qiectacle  hideux,  moins  hideux  cependant  que  la  j(»e 
Imitale  des  destructeurs  et  l'indiffiérence  moqueuse  d'une  fouie  de 
spectateujTS.  De  toutes  les  orgies ,  celles  de  l'impiété  populaire  sont 
les  pires,  car  c'est  là  qu'éclate  la  révolte  des  âmes  contre  leur  vrai 
souverain ,  et  je  ne  sais  en  vérité  lesquels  sont  les  plus  insensés 
de  ceux  qui  s'y  livrent  avec  fureur  ou  de  oenx  ^  sourient  en  les 
regardant.  » 

Ces  saturnales  impies  eurent  leurs  contre-coups  dans  un  grand 
nombre  de  départemens.  A  Lille,  à  Dijon,  à  Mfanes,  à  Arles,  à  Per*- 
pîgnan,  à  Angoulôme  notamment,  elles  éclatèrent  avec  le  même 
mélange  de  haines  politiques  et  de  passions  odieuses,  de  sorte  qu'on 
peut  dire  qu'à  cette  époque  la  société  semblait  marcher  v^*s  une 
désorganisation  entière.  Cette  seml»^  prévision  paraissait  d'autant 
plus  vraisemblable  que  le  pouvoir  qui  la  re{Mrésentait  était  trop  sou- 
vent abandonné  par  ses  défenseurs  naturels.  C'est  ainsi  que  la  garde 
nationale  s'associait  elle-même  aux  fureurs  qui  poursuivaient  dans 
les  monumens,  en  les  mutilant,  tout  ce  qui  retraçait  l'image  du  gou- 
vernement qu'elle  avait  renv^sé,  —  fleurs  de  lis  et  basHreliefjB, —  et 
condamnait  le  roi  à  la  douleur  de  sacrifier  les  armes  mêmes  de  sa 
famille,  donnant  par  là,  sous  l'inspiration  d'un  faux  patriotisme  et 
d'une  haine  aveugle,  un  funeste  encouragement  à  l'anarchie. 

C'est  au  milieu  de  ces  déplorables  sctoes,  de  plus  en  plus  mena- 
çantes pour  l'ordfe  social,  qu'apparaît  la  grande  figure  de  Carânk 
Pmer. 

II. 

Dans  ses  Mémoires  pour  servir  à  V histoire  de  mon  tempsj  M.  Gui- 
zot  a  donné  leur  véritable  nom  à  l'ensemble  des  scènes  qui  précè- 
dent quand  il  a  intitulé  son  douzième  chapitre  :  Casimir  Perier  ei 
V anarchie.  C'était  bien  l'anarchie,  hélas  I  Nous  ne  nous  serions  pas 
imposé  la  tâche  douloureuse  d'en  rappeler  les  souvenirs  et  d'en 
constater  la  réalité ,  si  des  paroles  prononcées  naguère  à  la  tribune 
de  l'assemblée  nationale  ne  pouvaient  avoir  pour  effet  de  dénatu- 
rer jusqu'à  un  certain  point  les  luttes  de  1831  et  1832,  et  d'en  nier, 
d'en  affaiblir  tout  au  moins  l'hnmense  gravité  politique  et  sociale. 
Ce  serait,  bien  involontairement  sans  doute  de  la  part  de  leur  au- 
teur (1),  diminuer  la  vraie  gloire  de  Casimir  Perier,  et  affaiblir  Tau- 

(1)  M.  le  doc  de-Broglie,  dans  la  discussion  de  la  loi  sur  les  maires  à  rassemblée 
nationale,  a  prononcé  ces  paroles  :  c  quand  l*honorable  préopimm  fera  yaloir  les  iné*^ 
rites  de  la  Id  de  1834,  Je  pense  «fu*!!  rappellera  dans  qnelies  okrciiistancoB,  au  «flin 


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GASDIHl  PEU£B.  ^^ 

torité  des  leçons  de  sa  politique  coBâervatrice  demandant  unique- 
ment à  SB  c(mfiance  dans  la  raison  publique ,  au  droit  commun  et 
aux  institutions  libérales,  des  armes  pour  vaincre  ses  adversaires 
et  pour  contenir  en  môme  temps,  ce  qui  est  plus  difilcile  encore,  les 
impatiences  et  les  passions  d'un  grand  nombre  de  ses  amis« 

C'est  seulement  à  cette  politique  bardie  et  libérale  des  temps 
troublés  qu'ont  été  dus  les  temps  calmes  et  réguliers  dont  on  a 
parlé  et  qid  sont  venus  plus  tard.  Le  calme,  1&  paix  et  la  régularité 
ont  été  L'effet  et  non  la  cause  du  succès  de  cette  politique;  ils  ont  été 
le'fruit  de  l'arbre  cultivé  par  une  main  puissante  et  non  l'arbre  lui- 
même. 

Le  drame  anarchique  que  nous  avons  dû  rappeler  eut  du  moins 
le  m^te  de  précipiter  la  seule  mesure  de  salut  qui  pût  être  effi- 
cace, c'est-à^-dire  le  rétablissement  de  l'unité  dans  le  gouverne- 
ment: D'ailleurs  le  moment  en  fut  encore  rapproché  par  l'éclat  (1) 
qui  eut  lieu  à  la  tribune  de  la  chambre  des  députés  entre  le  ministre 
de  l'intérieur  et  le  préfet  de  la  Seine  au  sujet  des  abominables  scènes 
de  Saint-Germain-!' Auxerrois  et  de  l'archevêché.  Â  la  suite  de  cet 
éclata  le  ministre  n'hésita  pas  à  mettre  le  conseil  en  demeure  de 
choisir  entre  sa  démiasion  ou  l'éloignement  de  U.  Odilon  Barrot  de 
la  préfecture  de  la  Seine.  Cette  démission  fut  d'abord  accotée, 
mais  le  soir  même,  sous  l'influence  de  l'impression  produite  dans 
les  chambres,  le  ministre  de  l'intérieur  était  rappelé  et  H.  Barrot 
quittait  l'Hôtel  de  Ville  malgré  l'opposition  de  M.  Laffitte,  qui  se 
contenta,  comme  transaction,  de  l'entrée  de  M.  fiarrot  au  conseil 
d'état.  Cette  transaction  permit  à  H.  Laffitte  de  conserver  la  prési-  ^ 
d^M^e  du  conseil,  mais  il  était  évident  que  le  ministère  était  {vwpjfé 
à  mort  et  n'existait  plus  pour  ainsi  dire  conmie  gouvernement.  Aussi 
quelques  jours  après,  dans  une  réunion  tenue  chez  M.  Laffitte,  le 
ministre  de  Fintérieur  crut  de  son  devoir  de  poser  la  question  mi- 
nistérielle et  de  provoquer  une  séparation  définitive;  elle  fut  bien- 
tôt acceptée  des  deux  parts,  et  il  ne  resta  plus  au  roi  qu'à  faire  son 
choix  entre  M.  Laffitte  et  M.  Casimir  Perier» 

Dès  le  8  mars,  le  roi  fit  appeler  Casimir  Perier  au  Palais-Royal. 
Louis-Philippe  se  s^arait  à  regret  d'un  vieil  ami,  d'un  ministre 

de  (iuqUos  institutions,  dans  quel  temps  d'ordre  et  de  régularité...  la  loi  de  1831  a  pu 
porter  les  fruits  vraiment  heureux  que  le  gouvernement  dealers  en  a  recueillis,  v  (Séance 
du  17  janyier  1874.)  M.  le  duc  deBrogUe  aurait  dû  rappeler,  non  pas  les  temps  calmes 
et  régcOiers  qui  ont  anivi  1631  et  1S33,  «ortout  à  partir  de  L'année  18J5,  mais  les 
temps  ai  temblenseni  troublés  pendant  lesquels,  la  loi  qui  r^d.  obligatoire  le  choix  des 
maires  dans  les  conseils  municipaux  a  pris  naissance  et  a  été  appliquée  pour  la  pre- 
mière fois  sous  la  main  aussi  hardiment  libérale  que  fermement  conservatrice  de  Casi- 
mir Perier. 
(i)  m.  deMsntalifet  et  Odilon  Barrot  dans  la  séance  du  18  lévrier  i83U 


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396  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

commode;  mais  la  haute  raison  du  roi  n'hésitait  pas.  Elle  le  pous- 
sait invinciblement,  au  nom  de  l'intérêt  de  la  France  et  malgré 
l'absence  de  toute  intimité  antérieure,  vers  un  ministre  dont  il  dif^ 
ferait  autant  par  le  caractère  que  par  les  habitudes  de  l'esprit,  et 
dont  il'  connaissait  comme  tout  le  monde  l'indépendance  un  peu 
hautaine  et  la  liberté  de  langage,  souvent  empreinte  d'une  certaine 
rudesse.  • 

Le  choc  de  ces  deux  natures  absolument  diverses  rompit  plus 
d'une  fois  les  négociations  qui  précédèrent  la  formation  du  ministère 
Perier;  mais,  par  une  juste  appréciation  des  forces  complémen- 
taires qu'ils  s'apportaient  réciproquement,  le  roi  constitutionnel  et 
le  futur  président  de  son  conseil  se  trouvaient  incessamment  rame- 
nés l'un  vers  l'autre,  et  finirent  par  contracter  une  union  de  raison, 
devenue  chaque  jour  politiquement  plus  confiante,  si  ce  n'est  per- 
sonnellement plus  intime.  C'est  à  cette  union  que  la  monarchie  de 
juillet  a  dû,  pendant  les  temps  les  plus  troublés  de  son  établisse- 
ment, de  donner  le  grand  spectacle  d'une  double  victoire  remportée 
sur  les  passions  de  la  démagogie;  elle  triomphe  de  ses  agitations  à 
l'intérieur,  comme  de  ses  appels  à  la  propagande  et  à  la  guerre  à 
l'extérieur,  sans  recoiurir  à  une  seule  loi  d'exception,  sans  employer 
d'autres  armes  que  celles  du  droit  commun. 

Casimir  Perier  avait  longtemps  résisté  aux  instances  de  ses  amis 
politiques  avant  de  se  décider  à  accepter  le  fardeau  du  pouvoir  que 
rendait  si  lourd  pour  lui  non-seulement  la  gravité  des  circonstances, 
mais  aussi  l'état  de  sa  santé  profondément  altérée.  Quand  il  rentrait 
dans  son  intérieur,  il  y  retrouvait  les  prières  de  sa  femme  et  d'une 
partie  de  sa  famille,  lui  rappelant  avec  une  sollicitude  pleine  d'an- 
goisse ses  souffrances  et  l'aiTét  des  médecins,  qui  lie  leur  recon- 
naissaient qu'un  remède,  le  calme  et  la  libre  disposition  de  ses 
journées,  de  ses  distractions  et  de  ses  travaux;  mais  le  sentiment 
d'un  grand  devoir  à  remplir  compensait  largement  dans  son  âme 
les  pronostics  menaçans  de  la  science.  De  toutes  parts  en  -effet,  au 
dedans  comme  au  dehors,  il  ne  voyait  que  difficultés,  sans  se  faire  , 
illusion  sur  aucuns  périls  :  il  ne  se  faisait  même  pas  illusion  sur  le 
sort  qui  l'attendait.  «  Vous  le  voulez,  nous  avait-il  dit  un  jour  que 
nous  le  pressions  instamment  d'entrer  au  ministère,  vous  le  vou- 
lez, mais  rappelez-vous  que,  si  j'y  entre,  j'en  sortirai  les  pieds  les 
premiers.  »  Le  12  mars  1831 ,  il  nous  répéta  ces  paroles ,  et  le  13 
il  entrait  au  ministère.  Tel  se  montra  Casimir  Perier  le  jour  où  il 
succédait  à  M.  Laffitte  :  c'était,  on  peut  le  dire,  un  Romain  qui  se 
jetait  dans  le  gouffre  pour  sauver  Rome. 

Toutefois,  cédant  en  partie  aux  coni^ils  de  ses  médecins  et  de  sa 
famille,  il  avait  accepté  d'abord  la  pensée  de  mâiager  ses  forces  en 


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CASIMIR  PERIER.  ,3^7 

se  bornant  à  la  présidence  du  cabinet  sans  portefeuille;  mais  le  mi- 
nistre auquel  cette  combinaison  laissait  le  portefeuille  de  Tintérieur 
n'eut  pas  de  peine  à  lui  démontrer  qu'une  administration  qui  com- 
prenait la  garde  nationale.  Je  personnel  des  préfets,  la  police,  le 
tél^raphe  et  le  droit  de  réquisition  de  toute  force  armée,  était 
à  elle  seule  le  gouvernement  presque  tout  entier;  et  que  dès  lors 
cette  partie  essentielle  du  ministère  de  l'intérieur  devait  être  re- 
mise aux  mains  de  la  présidence  dans  l'intérêt  même  de  l'unité 
et  de  l'action  du  pouvoir.  Casimir  Perier  accepta  courageusement 
cette  solution  en  demandant  au  roi  de  confier  à  son  jeune  prédéces- 
seur le  ministère  de  l'instruction  publique  et  des  cultes,  poste  dans 
lequel  l'auteur  de  cette  étude  resta  à  ses  côtés  pendant  toute  la 
durée  de  sa  présidence. 

Casimir  Perier  avait  toujours  regardé  l'unité  des  vues  dans  le  gou- 
vernement comme  la  première  et  la  plus  indispensable  des  forces. 
Aussi,  avant  de  se  laisser  enchaîner  à  l'honneur  et  à  la  peine,  il  tint 
avant  tout  à  s'assurer  de  la  conformité  des  volontés  dont  le  parfait 
accord  pouvait  seul  créer  l'unité  dans  toute  sa  puissance  :  il  s'en 
était  expliqué  dès  le  premier  jour  de  son  appel  au  Palais-Royal  avec 
cette  franchise  et  cette  loyauté  qui  étaient  comme  un  besoin  de -sa 
nature  même  :  il  n'avait  pas  hésité  en  eifet  à  demander  au  roi  quel- 
ques modifications  aux  relations  de  la  royauté  avec  le  président  de 
son  conseil,  avec  les  ministres,  avec  le  Moniteur^  organe  officiel  du 
gouvernement.  D'après  les  principes  exposés  au  roi  par  Casimir  Pe- 
rier avec  une  insistance  résolue,  mais  toujours  empreinte,  quoi  qu'on 
ait  dit,  des  formes  de  la  plus  respectueuse  déférence,  la  présidence 
du  conseil  ne  devait  plus  être  un  simple  titre  comme  au  temps  de 
M.  Laffitte.  Le  président  du  conseil  ne  devait  être  étranger  à  aucune 
des  affaires  destinées  à  être  soumises  à  la  haute  décision  et  à  la  si- 
gnature royale;  dès  lors,  avant  d'arriver  à  une  dernière  délibéra- 
tion, à  un  conseil  tenu  au  Palais-Royal,  toutes  les  questions  seraient 
préalablement  portées  à  des  réunions  purement  ministérielles,  te- 
nues à  l'hôtel  de  là  présidence,  et  dont  le  Moniteur  ferait  mention 
comme  des  conseils  tenus  au  Palais-Royal  :  pour  les  affaires  même 
qui  ne  seraient  pas  de  nature  à  motiver  la  réunion  du  cabinet, 
les  ministres  en  conféreraient  avec  le  président  du  conseil  avant 
de  les  soumettre  à  la  signature  du  roi.  Enfin  aucun  article  ne 
pourrait  être  inséré  au  Moniteur  qu'avec  le  visa  du  président  du 
conseil,  sans  excepter  de  cette  r^gle  ceux  qui  seraient  adressés  di- 
rectement à  la  feuille  officielle  par  le  cabinet  du  roi.  Ces  procédés 
constitutionnels  avaient  été  absolument  négligés  sous  la  présidence 
insouciante  ^t  presque  inactive  de  H.  Laffitte.  Le  roi  et  les  collègues 
de  M.  Laffitte  avaient  été  ainsi  habitués  à  un  régime  commode  qui 


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396  EEYU&  DIS  DEHX  MOIIDES. 

donnait  à  ces  procédés  si  nécessaires  à  l'action  efikace  du  pouvoir 
un  air  de  nouveauté  et  de  défiance  dont  le  roi  dut  être  un  instant 
iiKpûet;  mais  les  explications  de  Gasimlir  Perier,  l'exposé  de  l'in- 
fluence que  l'oubli  de  ces  règles  avait  pu  avoir  sur  les  difficultés 
du  passé,  ne  tarcfèrent  pas  à  convaincre  le  roi  et  à  lui  £ûre  ac- 
cepter pleinement  le  programme  de  son  futur  président  du  conseil» 
Cet  accord  important  une  fois  établi ,  Casimir  Perier  s'occupa  de 
le  Ibrtifier  et  de  compléter  l'unité  dans  le  gouvernement,  en  exa- 
minant avec  ses  futurs  collègues  la  situation  générale  des  afMres 
dans  une  réunion  tenue  au  Palais-Royal  en  présence  du  roi,  et  en 
demandant  spécialement  à  chacun  son  adhésion  au  progrunme  con- 
venu sur  les  droits  et  les  devoirs  de  la  présidence  du  conseil  des 
ministres. 

Sur  ce  dernier  point,  l'entente  était  faite  d'avance  avec  la  plupart 
des  ministres  par  leurs  antécédens  connus.  MM.  Barthe,  d'Argout 
et  Montalivet  s'étaient  notoirement  séparés  de  M.  LafBtte  à  cause 
du  défaut  d'unité  de  vues  dans  le  ministère  et  d'action  dans  la  pré- 
sidence. Le  baron  Louis,  ministre  désigné  pour  les  finances  par  son 
incontestable  autorité  en  ces  matières  autant  que  par  son  dévoô- 
ment  à  Casimir  Perier,  amenait  avec  lui,  comme  futur  ministre  de 
la  marine,  son  neveu,  le  vice-amiral  Rigny,  l'un  des  vainqueurs  de 
Navarin,  dont  il  répondait  comme  de  lui-même.  Le  général  Sé- 
bastiani,  diplomate  à  l'intérieur  autant  qu'à  l'extérieur,  Sébastiani, 
qui  avait  toujours  visé  à  se  faire  la  situatira  presque  inamovible  d'un 
ministre  spécial,  n'avait  pas  participé  k  l'écht  qui  avait  brisé  le  mi- 
nistère LafBtte;  mais,  s'il  ne  s'était  pas  séparé  ostensiblement  de  son 
collègue  LafBtte,  il  avait  toujours  secrètement  désiré  Vavénement  de 
son  ancien  ami  Casimir  Perier.  Un  seul  ministre,  dont  la  situation 
était  assez  considérable  pour  avoir  suggéré  à  plusieurs  de  ses  amis 
le  rêve  d'une  dictature  militaire  à  l'époque  où  le  procès  des  mi- 
nistres de  Charles  X  répandait  partout  une  sorte  de  terreur,  l'illustre 
maréchal  Soult,  avait  écouté  avec  un  trouble  visible  l'exposé  de  Ca- 
simir Perier  concernant  les  relations  des  ministres  avec  la  prési- 
dence du  conseil  :  il  se  taisait,  hésitant  à  répondre.  «  Dites  toute 
votre  pensée,  monsieur  le  maréchal,  s'écria  Casimir  Perier,  vous 
pouvez  me  donner  des  regrets,  mais  non  des  embarras;  veuillez 
vous  décider,  sinon  je  vais  écrire  au  maréchal  Jourdan  :  j'ai  sa  pa- 
role. i>  Ces  mots  firent  immédiatement  leur  effet,  et  Airent  suivis 
d^une  réponse  catégorique  qui  permit  au  maréchal  Soult  de  rester 
ministre  de  la  guerre  à  la  grande  satisfaction  de  l'armée  et  au 
grand  profit  de  la  France. 

Quant  à  l'état  général  des  affaires,  ce  fut  l'objet  de  deux  réunions 
des  futurs  ministres  au  Palais-Royal  le  42  et  le  13  mars.  La  jMre* 

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CAMMIR  PEBIBR.  399 

miè^e  fat  consacrée  à  l'examea  de  la  situation  finandëre.  IL  LafStte, 
malgré  sa  démissîoii  acceptée,  eut  la  courtoisie  d'y  assister  et  de 
faire  un  exposé  financier  complet  dont  la  conclusion  était  la  néces- 
sité d'un  emprunt  destiné  wnout  à  mettre  l'aniiée,  son  matériel  et 
ses  approvisionnmiens  sur  le  pied  le  plus  respectable,  au  moment 
où  rEurq>e  se  trouvait  si  profondément  troublée  sur  tant  de  points 
et  ai  agitée  sur  tous.  €ette  conclusion  était  d'avance  celle  du  patrio- 
tisme de  Casimir  Perier.  Ministre  responsable  d'une  politique  qui 
entradait  protéger  énergiquement  la  paix  contre  les  tentatives  d'une 
propagande  insensée,  m^s  qui  était  non  moins  résolue  à  défendre 
au  besoin  par  les  anMs  rbonneur  de  la  France  et  son  droit  de  dis- 
poser d'elle-même,  Casimir  Perier,  avant  d'accepter  la  mission  de 
mrmer  un  ministère,  s'était  d'abord  assuré,  dans  la  pensée  d'un  em- 
pnmt,  du  concours  des  maisons  les  plus  puissantes  de  la  place  de 
Paris. 

La  seconde  réunion  eut  pour  objet  une  enquête  sur  la  situation 
générale  des  affaires  publiques  et  sur  les  difficultés  principales  avec 
lesquelles  la  nouvelle  administration  se  trouvait  aux  prises.  Avant 
d'engagé  sa  responsabilité  dans  la  lutte  dcmt  il  comprenait  la  gra- 
vité et  les  périls,  Casimir  Perier  désirait,  pour  lui-même  comme 
pour  ses  collègues,  jeter  le  plus  de  clarté  possible  sur  le  fond  des 
choses  en  les  appelant  à  mettre  en  commun ,  ce  qu'ils  avaient  à 
peine  fait  jusque-là,  leurs  appréciations  et  leurs  renseignemens  per- 
sonnels. Ce  devait  être  de  plus  pour  lui,  une  fois  cette  situation  pré* 
dsée,  l'occasion  de  faire  connaître  à  ses  collées  ses  vues  sur  le 
système  à  suivre  et  de  juger  jusqu'à  quel  point  il  trouverait  des  con- 
victioDS  dévouées  pour  le  faire  triompha. 

Cette  réunion  eut  le  double  résultat  voulu  par  Casimir  Perier.  La 
situation  y  fut  exposée  sans  détour  avec  toutes  les  difficultés  qu'elle 
portait;  elle  s'était  douloureusement  aggravée  avec  le  temps,  A 
l'extérieur,  la  révolution  de  Belgique,  toujours  menacée  par  la  Hol- 
lande, la  Pologne  expirant  sous  la  main  de  fer  de  la  Russie,  les 
divers  états  de  l'Italie  livrés  à  des  insurrections  ou  menacés  d'une 
intervention  autrichienne,  imposaient  à  la  France  le  devoir  de  vdller 
en  armes  sur  ses  frontières  du  nord  et  de  l'est,  et  de  se  préparer 
à  la  guerre  tout  en  désirant  la  paix.  Le  contre-coup  à  l'intérieur 
de  ces  drames  profondément  émouvans,  les  souvenirs  d'une  an- 
cienne confraternité  militaire,  la  communauté  de  certaines  idées, 
le  danger  que  des  contre-révolutions  imposées  autour  de  nous  par 
l'absolutisme  feraient  courir  à  la  révolution  de  1830,  n'étaient  que 
^p  propres  à  faire  perdre  au  pays  le  calme  et  le  sang-froid  nécesr 
^es  pour  faire  la  part  de  l'influence  et  de  l'honneur  de  la  France,  . 
sans  risquer  ime  guerre  générale  qui  aurait  réuni  l'Europe  tout  en- 


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&00  REVUE  DBS   DEUX  MONDES. 

tière,  amené  d'inévitables  catastrophes  et  perdu  en  môme  temps  la 
cause  des  peuples  voisins,  dont  l'indépendance  constituait  pour  nous 
un  intérêt  presque  national.  Les  passions  politiques  s'étaient  bâtées 
d'exploiter  cette  situation  fertile  en  émotions  populaires  en  faisant 
appel  à  des  sentimens,  à  une  générosité  et  à  un  patriotisme  irréflé- 
chis qui  doublaient  leurs  forces  révolutionnaires  et  les  difficultés  du 
gouvernement.  C'est  ainsi  que  prenait  naissance  une  grande  asso- 
ciation, dite  nationale^  destinée,  disaient  ses  promoteurs,  à  surveil- 
ler le  gouvernement  et  à  suppléer,  s'il  y  avait  lieu,  à  l'insuffisance 
de  ses  eflForts  pour  défendre  l'honneur  et  les  intérêts  de  la  France. 
Cette  association  recevait  des  adhésions  de  toutes  parts,  offirant  sa 
formule  vague  et  habilement  indéterminée  à  toutes  les  hostilités,  à 
tous  les  mécontentemens,  comme  à  toutes  les  ardeurs  les  plus  sin- 
cères. Elle  avait  ainsi  fait  pénétrer  partout  avec  elle,  sous  l'influence 
de  sentimens  très  divers,  un  désordre  moral  qui  grandissait  chaque 
jour  dans  l'armée,  dans  la  garde  natonale,  dans  l'administration  et 
dans  les  chambres  elles-mêmes.  Pendant  ce  temps,  une  formule 
constitutionnelle,  qu'on  appelait  le  programme  de  l'Hôtel  de  Ville, 
était  devenue  le  mot  d'ordre  de  l'opposition,  avec  la  prétention  de  se 
substituer  au  texte  formel  de  la  charte,  en  l'interprétant  dans  un 
sens  tout  autre  que  la  pensée  même  de  ses  auteurs  :  formule  non 
moins  vague,  et  par  cela  même  non  moins  dangereuse  que  celle  de 
((  l'association  nationale,  »  toute  prête  de  son  côté  à  se  substituer  à 
l'action  légale  du  gouvernement. 

Cette  puissance  nouvelle,  élevée  en  dehors  des  conditions  les  plus 
élémentaires  d'un  état  régulier  et  de  l'ordre  public,  empruntait 
malheureusement  une  grande  force  au  patronage  de  personnages 
éminens,  tels  que  le  général  Lafayette,  le  général  Lamarque,  Du- 
pont de  l'Eure  et  Odilon  Barrot;  leur  influence  en  effet  entraînait  à 
sa  suite,  avec  les  ennemis  implacables  de  l'ordre  nouveau,  dont  ils 
étaient  cependant  si  loin  de  partager  les  passions,  une  foule  de 
bons  et  honnêtes  citoyens,  parmi  lesquels  on  pouvait  compter  jus- 
qu'à des  aides-de-camp  du  roi.  Nous  ne  saurions  entrer  ici  dans 
tous  les  détails  de  l'exposé  complet,  fait  le  13  mars  en  présence  du 
roi  et  de  Casimir  Perier;  mais  nous  négligerions  des  points  trop  im- 
portans  dans  ce  douloureux  tableau,  si  nous  n'ajoutions  que  le  so- 
cialisme, qui  avait  fait  son  apparition  dans  les  clubs  politiques  dès  le 
mois  de  septembre  1830,  continuait  et  développait  son  œuvre  sous 
des  noms  divers,  saint-simoniens,  phalanstériens,  fouriéristes,  ica- 
riens,  etc.,  —  que  le  parti  républicain  commençait  à  se  retrancher 
dans  des  sociétés  secrètes,  —  que  le  parti  légitimiste  d'action  se 
préparait  à  la  lutte  à  Paris,  dans  l'ouest  et  dans  le  midi ,  sous  la  di- 
rection d'un  certain  nombre  de  comités,  et  y  préludait  par  une 


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CASIMIR  PERIEB.  401 

avant-garde  de  réfractaires  qui  faisaient  déjà  parler  d'eux  dans  plu- 
sieurs d^partemens,  —  que  le  parti  bonapartiste  lui-même  com- 
mençait à  se  montrer  et  avait  déjà  un  organe  dans  la  presse;  —  si 
nous  ne  signalions  enfin  la  déplorable  mollesse  de  la  répression  ju- 
diciaire en  face  de  si  grands  désordres  de  tout  genre. 

Ce  tableau,  quelque  sombre  qu'il  fût,  ne  pouvait  faire  reculer 
Casimir  Perier.  Ministre  ou  président  de  la  chambre  des  députés,  il 
ne  s'était  dissimulé  à  aucun  moment  le  danger  suprême  de  la  si- 
tuation. Bien  plus,  c'est  ce  danger  même  qui  avait  tenté  son  éner- 
gie et  son  patriotisme  :  aujourd'hui  il  le  connaissait  dans  ses  dé- 
tails, dans  son  ensemble  et  dans  sa  profondeur;  il  tenait  en  main 
la  réalité.  C'était  à  la  fois  ime  satisfaction  pour  son  esprit  avide  de 
clarté,  un  point  de  départ  assuré  pour  le  système  et  les  procédés 
de  gouvernement  sur  lesquels,  après  s'en  être  expliqué  d'abord 
avec  le  roi  et  séparément  ensuite  avec  la  plupart  d'entre  nous,  il 
avait  voulu  avoir  en  présence  de  tous  une  explication  solennelle  et 
définitive. 

Suivons,  nous  dit-il,  suivons  à  tous  les  d^rés  et  publiquement 
le  procédé  d'explications  complètes  âont  le  roi  nous  a  permis  d'user 
avec  lui,  et  que  nous  avons  employé  entre  nous.  Les  graves  com- 
plications qui  ont  surgi  de  toutes  parts  à  l'extérieur  doivent  tout 
d'abord  attirer  notre  attention.  Prenons  contre  elles  toutes  les  pré- 
cautions que  doit  nous  suggérer  l'intérêt  national,  comme  l'organi- 
sation d'une  armée  puissante  et  l'armement  de  la  garde  nationale; 
mais  surtout  expliquons-nous  nettement  non-seulement  avec  l'étran- 
ger dans  nos  n^ociations,  mais  encore  avec  la  France  elle-même 
dans  les  discussions  parlementaires.  Disons  hardiment  à  la  tribune 
des  chambres  quels  sont  nos  sentimens,  quelles  sont  nos  inten- 
tions. Disons,  par  exemple,  que  nous  ne  permettrons  jamais  ni  une 
contre-révolution  en  Belgique,  ni  une  intervention  quelconque  sur 
l'une  de  nos  frontières,  disons  que  nous  nous  réservons  d'apprécier 
suivant  les  circonstances  toute  intervention  étrangère  dans  l'Ita- 
lie centrale;  reconnaissons  enfin  avec  douleur  l'impuissance  où  nous 
sommes  de  tendre  la  main  de  la  France  à  la  malheureuse  Pologne, 
trop  éloignée  d'elle,  mais  proclamons  en  même  temps  la  stricte  ob- 
servation pour  nous-mêmes  du  principe  de  non-intervention,  ex- 
cepté dans  les  cas  publiquement  réservés.  Nous  détruirons  ainsi 
dans  certains  gouvememens  l'appréhension  des  arrière-pensées  ré- 
volutionnaires qu'ils  nous  prêtent,  et  nous  les  forcerons  du  même 
coup  à  dévoiler  leurs  arrière-pensées  contre-révolutionnaires,  si  elles 
existent;  pendant  ce  temps,  cette  netteté  d'explications  réa^ra  de 
la  manière  la  plus  favorable  sur  notre  situation  intérieure,  et  cal- 
mera les  esprits  en  portant  la  lumière  au  milieu  des  onibres  qui 

Tomni.  —  1874.  26 

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402  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

permettent  aux  passions  hostiles  d'égarer  le  patriotisme  d*une  foule 
de  bons  citoyens.  C'est  qu'en  eflFet  il  n'est  pas  de  meilleur  moyen 
de  pacification,  au  dedans  comme  au  dehors,  que  la  multiplicité  et 
surtout  la  franchise  absolue  des  explications,  —  ne  les  refusons  à 
personne;  bien  plus,  prenons  les  devans  avec  les  chambres,  c'est- 
àrdire  avec  la  France  elle-même,  qui  nous  écoute  tout  entière;  — 
qu'elle  sache  que  nous  sommes  les  amis  de  la  lumière  en  toutes 
choses,  les  ennemis  déclarés  de  l'équivoque  et  des  arrière-pensées, 
et  qu'elle  nous  retrouvera  fidèles  à  tous  les  principes  que  nous  avons^ 
défendus  dans  l'opposition.  Disons-lui  bien  haut  que,  défenseurs 
d'une  révolution  nationale  légitimée  par  la  violation  de  la  loi  jurée, 
nous  sommes  résolus  à  ne  puiser  que  dans  le  droit  commun  les 
armes  dont  nous  ne  sommes  pas  moins  résolus  à  faire  un  usage 
énergique  contre  toute  atteinte  à  la  paix  publique.  Opposons  à  la 
confusion  des  idées  et  des  sentimens,  qui  est  le  plus  grand  danger 
de  la  situation,  le  système  aussi  simple  que  clair  d'une  légalité  ab- 
solue, de  la  confiance  dans  le  pays,  du  respect  des  adversaires  et  de 
la  conciliation  à  côté  de  la  répression.  C'est  ainsi  qu'avec  l'aide 
d'une  pratique  loyale,  patiente  et  résignée  aux  calomnies,  nous 
parviendrons  à  isoler  de  plus  en  plus  les  véritables  ennemis  de  notre 
révolution  et  de  l'ordre  social,  à  leur  enlever  le  concours  d'une 
foule  de  bons  citoyens  égarés  au  milieu  des  ténèbres  de  la  situation, 
à  établir  dans  le  parti  conservateur  de  gauche  et  de  droite  l'unité 
que  nous  avons  déjà  rétablie  au  sein  même  du  gouvernement,  et 
enfin  à  ne  trouver  en  face  de  nous  que  de  véritables  ennemis  le 
jour  douloureux  et  suprême  d'une  lutte,  si  jamais  îl  doit  se  lever 
pour  nous. 

Telles  furent  en  résumé  les  explications  de  Casimir  Perier,  ap- 
prouvées d'une  voix  unanime  et  résolue.  A  ce  moment,  Casimir 
Perier  se  déclara  prêt,  et  le  roi,  qui  avait  reconnu  sa  propre  poli- 
tique tout  entière  dans  le  langage  de  son  futur  président  du  conseil, 
signa  les  ordonnances  de  nomination  du  nouveau  ministère  avec  la 
plus  confiante  satisfaction;  mais  que  de  tentations,  pour  en  sortir, 
Casimir  Perier  ne  devait-il  pas  rencontrer  sur  la  pénible  route  où  il 
s'engageait  et  où  l'attendaient  dès  les  premiers  pas  les  calomnies 
de  la  presse,  les  défiances  et  les  accusations  de  la  tribune,  les  vio* 
lences  de  la  rue,  les  défaillances  de  la  justice,  et  jusqu'aux  pixnro- 
cations  réactionnaires  de  ses  prq)res  amis  t  &i  passant  des  paroles 
de  la  veille  aux  paroles  et  aux  actes  du  lendemain,  ce  programme 
est-il  resté  intact,  complet,  inébranlable?  C'est  à  l'histoire  de  ré- 
p<mdre. 

La  première  considération  qui  s'oSce  à  quiconque  veut  juger  Ca- 
simir Perier  est  celle  de  l'unité  qu'il  avait  mise  dans  sa  propre  vie» 


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CASIMIR  PERIEB.  A08 

et  de  la  force  qu'il  y  avait  trouvée  pour  lui-même  :  aussi  comment 
s'étonner  qu'à  son  arrivée  au  pouvoir  il  se  soit  appliqué  avant  tout 
à  donner  cette  force  à  tous  les  élémens  de  la  vie  active  et  politique 
de  la  nation?  C'était  comme  le  premier,  article  de  son  programme 
qu'il  venait  d'accomplir  dans  le  gouvernement,  et  qu'il  allait  faire 
pénétrer  partout,  dans  l'administration,  dans  l'armée,  dans  la  ma- 
gistrature, non  par  des  épurations  et  des  révocations  systématiques, 
mais  surtout  par  un  appel  confiant  à  la  conscience  et  à  la  loyauté 
de  tous  les  dépositaires  de  l'autorité  et  de  la  force  publique,  comme 
aussi  des  conservateurs  de  toutes  les  nuances. 

L'unité  de  la  carrière  politique  de  Casimir  Perier  peut  se  résu- 
mer en  deux  mots  :  énergie  et  modération.  Il  dépensait  une  partie 
de  cette  énergie  sur  lui-même  pour  rester  imperturbablement  mo- 
déré; il  faisait  appel  à  toute  cette  modération  pour  dominer  son 
épergie.  Qui  n'a  connu  l'ardeur  et  la  fougue  de  sa  nature;  mais  qui 
n'a  admiré  en  même  temps  le  calme  de  sa  raison?  On  peut  dire  de 
lui  que  son  tempérament  avait  des  nerfs,  mais  que  sa  politique  n'en 
avait  pas.  Quand  on  le  considère  au  pouvoir  après  l'avoir  étudié 
dans  l'opposition,  on  est  frappé  de  voir  combien  dans  les  deux  si- 
tuations il  a  été  fidèle  à  lui-même.  Député  de  Paris  en  1817,  il  sié- 
gea sur  les  bancs  de  la  gauche  pendant  tout  le  cours  de  la  restau- 
ration, n  prit  la  parole  sur  toutes  les  grandes  questions;  mais  il  ne 
se  laissa  entraîner  à  aucun  acte,  à  aucune  déclaration,  qui  ne  fus- 
sent un  hommage  à  la  légalité  la  plus  scrupuleuse.  Pendant  que 
plusieurs  de  ses  amis  se  laissaient  aller  à  des  alliances  compromet- 
tantes et  dangereuses  pour  la  paix  publique,  il  sut  résister  à  toutes 
les  obsessions  et  à  la  tentation  d'une  popularité  facile  s'eiTorçant 
seulement,  dans  son  opposition,  d'arrêter  le  gouvernement  sur  la 
pente  des  réactions  aveugles,  auxquelles  ces  imprudences  servaient 
trop  souvent  de  prétexte  ;  cependant  sa  popularité  n'en  souilrit  paâ  : 
tout  au  contraire  elle  se  dégagea  plus  solide  et  plus  durable  des 
épreuves  qu'elle  eut  à  subir,  surtout  de  1820  à  1823,  au  milieu 
des  violences  de  la  place  publique  et  des  conspirations,  dans  les- 
quelles le  gouvernement  s'efforçait  d'impliquer  certains  membres 
éminens  de  la  gauche,  tels  que  MM.  de  Lafayette,  Manuel  et  Voyer- 
d'Argenson.  Il  resta  le  défenseur  énergique  des  libertés  constitu- 
tionnelles sans  jamais  en  dépasser  les  limites  légales  ;  aussi  beau- 
coup de  ses  adversaires,  parmi  ceux  -  là  même  qu'il  attaquait  le 
plus  vivement,  rendaient  hautement  hommage  à  sa  loyauté  par- 
faite. L'un  des  plus  éminens,  M.  de  Villèle,  en  a  témoigné  dans  une 
circonstance  dont  nous  ne  nous  rappelons  pas  qu'il  ait  encore  été 
parlé.  Élevé  à  la  pairie  en  1828  après  la  chute  de  son  ministère,  M.  de 
Villèle  y  trouvait,  avec  la  récompense  de  ses  longs  services  monar- 

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hOh  REnJE  DES   DEUX   MONDES. 

chiques,  son  affranchissement  de  la  domination  du  côté  droit  de 
la  chambre  des  députés,  dont  il  avait  subi  l'influence  plus  souvent 
qu'il  ne  lui  avait  imposé  la  sienne.  —  Plus  modéré  que  la  politique 
même  qu'il  pratiquait,  M.  de  Villèle  avait  plus  d'une  fois  déploré, 
tout  en  y  cédant,  les  exigences  du  parti  ultra-royaliste.  Aussi,  après 
la  chute  du  ministère  Martignac,  il  fut  de  ceux  qui  firent  les  plus 
grands  elTons  pour  détourner  le  roi  Charles  X  de  la  formation  d'un 
ministère  Polignac,  dont  il  connaissait  mieux  que  personne  la  signi- 
fication fatale.  Il  eut  alors  l'idée  hardie,  mais  salutaire,  de  former 
un  cabinet  oii  seraient  représentées  les  nuances  les  plus  modérées 
de  la  gauche  en  môme  temps  que  celles  de  la  droite;  ce  cabinet  se 
serait  formé  sous  sa  présidence,  qui  lui  semblait  suffire  à  donner  au 
roi  toutes  les  garanties  nécessaires.  —  C'était,  dans  sa  pensée,  la 
continuation  du  ministère  Martignac  sur  une  base  plus  large.  Casi- 
mir Perîer  était  pour  M.  de  Villèle  l'élément  indispensable  du  côté 
gauche  ;  il  n'hésita  pas  à  lui  faire  des  ouvertures,  et  chargea  M.  Ber- 
ryer  de  celte  négociation  délicate.  Casimir  Perier  ne  repoussa  pas 
de  prime  abord  la  combinaison  qui  lui  était  offerte,  mais  il  posa  im- 
nu^diatement ,  comme  condition ,  l'entrée  au  ministère  du  général 
Sébastiani  pour  y  représenter  la  gauche  avec  lui,  le  maintien  de 
quelques  membres  du  ministère  Martignac  et  la  présentation  de 
diverses  lois  libérales.  Ces  conditions,  rapportées  à  M.  de  Villèle,  ne 
rompirent  pas  les  négociations,  qui  n'avaient  pas  perdu,  paratt-il, 
toute  chance  d'aboutir,  lorsque  Charles  X,  qui  avait  paru  hésiter  un 
instant ,  se  rejeta  tout  à  coup  éperdument  du  côté  de  Polignac  et 
de  la  cour,  et  des  funestes  arrière-pensées  dont  on  lui  promettait  le 
triomphe  (l).  Inutile  tentative  qui  fait  du  moins  honneur  à  la  rai- 

(J)  Ce  fait  n'est  pas  mentionné  dans  Touvrage  de  M.  Davergier  de  Hauranne,  si 
riche  ça  aDocdotcs  InstructiTes;  mais  l'auteur  y  a  révélé,  à  propos  de  la  crise  qui 
précéda  le  ministère  Bfiartignac,  certains  faits  où  le  nom  de  Casimir  Perier  se  trouve 
môléi  et  qui  font  mieux  comprendre  la  combinaison  rêvée  en  1829  par  BI.  de  ViUèle. 
C'est  de  M.  Berryer  que  Je  tiens  le  récit  du  projet  avorté  de  1829.  J'en  ai  écrit  les  dé- 
tails presque  ^us  sa  dictée,  le  soir  même  d'une  de  ces  précieuses  visites  que  me  va- 
Utoni,  ddD8  ma  retraite  des  bords  de  la  Loire,  les  vacances  que  Berryer  venait  passw 
ciiâque  iAnuén  chez  un  ancien  et  fidèle  ami  de  mon  voisinage.  Je  relève  dans  mes 
notes  un  €urit>u\:  détail  qui  complète  ce  récit.  Ce  n'est  pas  A  la  personne  bourgeoise 
et  un  peu  rude  de  Casimir  Perier  que  Charles  X  fit  objection;  non,  ce  fut  tout  d'a- 
bord k  h  personne  du  général  Sébastiani,  qui,  malgré-ses  airs  et  ses  goûts  assurément 
très  aristocniTiques,  avait  le  don  de  lui  déplaire  souverainement.  Il  lui  trouvait,  di- 
ïaijt-il«  dei  airs,  mais  pas  de  manières.  D'ailleurs  il  lui  reprochait  avec  une  amer- 
tume singulière  le  rêle  important  qu'il  avait  joué  dans  l'échec  de  la  loi  municipale,  la 
Bçuie  ÛQ»  dea\  lois  présentées  par  Martignac  à  laquelle  le  roi  portait  un  intérêt  per- 
sonnel, Daii:^  Fa  pensée  en  effet,  cette  loi,  admise  sans  amendement,  pouvait  fournir 
b  b&BQ  har  laquelle  il  entendait  fonder  plus  tard,  avec  l'aide  d'un  ministère  de  droite 
toujour»  r^vét  la  réorganisation  de  la  France,  égarée  dans  les  faux  principes  de  1189. 
Il  Eia  ptu'dDtÂiiâLit  pas  à  Sébastiani  d'avoir  contribué  à  l'échec  d'une  de  ces  convictions 


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CASIMIR  PERIER.  /i05 

son  et  au  dévouaient  éclairé  de  M.  de  Villèle,  en  même  temps 
qu'à  la  profonde  estime  qu'inspirait,  dans  Casimir  Perler,  un  libé- 
ralisme qui  pouvait  exiger  des  satisfactions  dans  Tintérêt  de  ses 
principes,  mais  qui  était  incapable  de  trahir  la  confiance  qu'on  au- 
rait placée  en  lui!  Les  ordonnances  de  juillet  avaient  mis  à  une 
nouvelle  épreuve  cette  énergie  mêlée  de  modération  qui  s'était  con- 
sacrée tout  entière  à  la  défense  des  libertés  légales  :  alors,  ainsi 
qu'à  toutes  les  époques  de  sa  vie,  il  sut  rester  maître  de  lui-même. 
Les  ordonnances  de  juillet  avaient  excité  son  indignation  commû 
celle  de  tous  les  bons  citoyens;  mais  pendant  deux  journées  il  s'était 
efforcé  de  laisser  la  retraite  ouverte  au  gouvernement  en  soutenant 
dans  les  réunions  de  l'opposition  que  la  révolution,  dont  l'accom- 
plissement semblait  fatalement  inévitable,  ne  serait  fone  et  durable 
qu'à  la  condition  d'avoir  été  imposée,  par  la  violation  de  la  loi,  à  la 
France  libérale  avec  une  évidence  qui  ne  pût  être  niée  par  personne- 
De  là,  dans  son  opinion,  la  nécessité  d'une  mise  en  dcnicnre  adres- 
sée directement  et  en  face  à  M.  de  Polignac  par  la  réunion  des  dé- 
putés présens  à  Paris.  Après  beaucoup  d'hésitatiion  de  la  part  des 
plus  animés,  cette  proposition  fut  acceptée  et  une  commission  nom- 
mée. La  commission,  composée  de  Casimir  Perier,  Lafïltie,  Mau- 
guin,  Lobau  et  Gérard,  se  rendit  aux  Tuileries,  à  travers  nulle  dan- 
gers, afin  d'y  promettre  de  tout  faire  pour  rétablir  Tordre  aux 
conditions  suivantes  :  rapport  des  ordonnances,  renvoi  des  minis- 
tres et  convocation  des  chambres  le  3  août.  Le  duc  de  Ragu se  ré- 
pondit qu'il  était  militaire  et  ne  pouvait  qu'obéir;  M.  de  Poiignac 
fit  répondre  que  toute  conférence  était  inutile,  et  que  les  ordon- 
nances seraient  maintenues.  Le  sort  en  était  donc  jeté  :  lïnergie 
de  Casimir  Perier  avait  trouvé  sa  voie  légale  et  se  manifesta  dans 
toute  sa  liberté  par  ces  paroles,  adressées  un  instant  après  à  son 
compatriote  dauphinois,  M.  Baude,  l'xm  des  acteurs  les  plus  ardens 
et  les  plus  honorables  de  ces  grands  événemens  :  «  tout  a  tHé  dii» 
la  résistance  est  devenue  la  loi;  — j'appartiens  donc  tout  entier  à 
la  résistance.  » 

Le  besoin  de  tout  dire  était  tellement  une  partie  même  de  la 
nature  de  Casimir  Perier,  que,  trouvant  un  jour  l'occasion,  un  an 
après  son  entrée  au  pouvoir,  de  s'expliquer  sur  l'opinion  qu'il  avait 

immuables  qui  loi  ont  fait  dire  un  jour  au  duc  d'Orléans  :  «  En  Franco,  mou  cher 
cousin,  il  B*y  a  que  deux  hommes  qui  n*ont  [ms  changé,  M.  de  Lafa^ôttr^  pr  mùï.  m  La 
renonciation  de  Casimir  Perier  à  l'entrée  de  Sébastiani  dans  le  caïilEU^t  éiaii  pour 
Charles  X  une  question  préjudicielle  qui,  si  eUo  n'était  pas  admise,  dtn  aËt  couper-  cnurt 
à  toute  négociation;  c'est  ce  qui  arriva.  On  ne  put  obtenir  de  Casimii-  ï\^rier  une  eé- 
paration  qu'il  considérait  comme  une  déviation  apparente  de  ses  prmcipeft  Libcrfiux. 
M.  de  l^èle  fut  éconduit  avec  son  projet,  qui  présentait  d'ailleurs  tant  d'iiuuc^  impos^ 
sibilités,  et  tout  lût  rompu. 


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É 


"T^^ 


A06  REnrB  dies  deux  mondes. 

professée  et  suivie  pendant  les  journées  de  juillet  1830,  il  n'hésita 
point  à  te  faire.  <(  Cette  opposition  nationale  de  quinze  ans  dont  on 
vous  a  parlé,  dil-Jli  ne  reconnaissait  pas  sans  doute  le  principe  de 
la  charte  octroyée.  Elle  prétendait,  et  avec  raison,  que  la  charte 
devait  être  un  contrat  passé  avec  le  pays,  elle  a  toujours  combattu 
1©  droit  divin  par  lequel  on  prétendait  nous  imposer  la  charte  comme 
charte  octroyée;  mais  cela  n^apas  empêché  l'opposition  de  se  sou- 
mettre à  la  charie,  ce  n'en  était  pas  moins  le  pacte  auquel  nous 
avions  tous,  et  le  général  Lafayette  lui-même ,  juré  d'être  fidèles. 
Je  dirai  plus,  c'est  que,  si  le  pouvoir  n'avait  pas  violé  les  sermens 
qu'il  avait  faits  comme  nous,  s'il  n'avait  pas  détruit  cette  charte,  il 
est  probable  rjuc  Thonorable  général  serait  encore  député  sous  l'em- 
pire de  cette  charte,  comme  il  l'était  à  cette  époque  (1).  » 

La  franchise  des  explications,  la  netteté  des  actes,  la  haine  de 
toute  équivoque  et  de  toute  arrière-pensée,  étaient,  dans  l'opinion 
de  Casimir  Perier,  le  meilleur  système  de  gouverner  dans  des  temps 
de  traubles  matériels  et  de  désordre  moral;  il  croyait  que  le  gou- 
vernement avait  pour  premier  devoir  de  ne  pas  épaissir  les  ombres 
de  la  conscience  publique  par  celles  de  sa  politique,  et  de  ne  pas 
ajouter  à  la  confusion  des  idées  celle  de  ses  explications  et  de  ses 
principes.  Aussi  trois  jours  à  peme  s'étaient  passés  depuis  sa  nomi- 
nation à  la  présidence  du  conseil  des  ministres  qu'il  montait  sans 
proYocaiion  à  Ea  tribune  pour  donner  des  explications  sur  tous  les 
sujets  de  la  politique  iniérieure  et  extérieure,  et  pour  appeler  la 
lumière  au  secours  des  consciences  hésitantes  et  inquiètes. 

III. 

C'est  le  18  mars  1831  que  le  président  du  conseil  fit  à  la  chambre 
des  députés  sa  première  exposition  de  principes  à  l'occasion  d'une 
demande  de  quatre  douzièmes  provisoires  rendus  nécessaires  par 
l'absence  d'un  budget  rc^gulièrement  voté.  Après  avok  posé  tout 
d'abord  la  question  de  confiance,  Casimir  Perier  expose  à  la 
chambre  ce  qu'il  a  fait  pour  se  présenter  devant  elle  avec  un 
ministère  ayant  au  moins  la  force  que  donne  une  parfaite  unité 
et  ce  qu'il  compte  faire  pour  la  compléter  à  tous  les  degrés.  Puis, 
passant  à  Texposo  de  son  système,  il  s'y  montre  partout  fidèle 
aux  principes  du  programme  que  nous  avons  fait  connaître; 
mais  écoutons  les  paroles  mêmes  de  Casimir  Perier  sur  la  néces- 
sité de  la  plus  entière  franchise.  «  Nous  avons  confiance  dans  la 
fortune  de  la  France,  et,  pour  qu'elle  ait  confiance  en  elle-même, 


{i)  Séance  du  8  mars  1831 


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CASIMIR  PEREER*  ftO? 

il  faut  que  nous,  qui  répondons  de  ses  plus  grands  intérêts,  nous 
lui  disions  tout  haut  ce  qui  se  dit  tout  bas  ;  la  vérité  est  bonne 
à  dire  aux  nations  comme  aux  rois  (1).  »  S' expliquant  alors  sur 
l'attitude  de  la  France  à  l'égard  des  nations  étrangères  et  de 
leurs  gouvernemens  :  «  Jamais  nous  ne  nous  défendrons,  dit-iU 
d'une  vive  sympathie  pour  les  progrès  des  sociétés  européennes  ; 
mais  leurs  destinées  sont  dans  leurs  mains  et  la  liberté  doit  toujours 
être  nationale  :  toute  provocation  étrai^ère  lui  nuit  et  la  compro- 
met. La  France  n'exhortera  le  monde  à  la  liberté  que  par  l'exemple 
pacifique  du  développement  régulier  de  ses  institutions  et  de  son 
respect  pour  les  droits  de  tous. 

((  Mais,  si  l'Europe  méconnaissait  jamais  la  loyauté  de  notre  poli^ 
tique,  si  nos  frontières  étaient  menacées,  si  la  moindre  atteinte  était 
portée  à  la  dignité  de  la  France,  assurez-vous,  messieurs,  que  la 
France  serait  ausâtôt  défendue  et  vengée  (2).  n  Sur  la  situation  in- 
térieure, le  premier  mot  de  Casimir  Perier  est  le  mot  de  sa  nature 
même,  comme  de  sa  politique,  le  mot  action,  a  Que  demande  avant 
tout  la  France  à  son  gouvernement?  s'écrie-t-il,  c'est  de  l'action,  » 
mot  rassurant  et  pacifique  dans  la  bouche  de  Casimir  Perier,  qui  ne 
comprend  et  ne  veut  qu.'une  action  légale,  rien  que  légale  et  ennemie, 
de  toute  guerre  à  l'intérieur. Voyez  avec  quelle  netteté  mêlée  d'ironie 
il  s'en  est  déjà  expliqué  en  répondant  à  H.  Mauguin,  qui  dès  la  fin  de 
septembre  1830  attaquait  violemment  le  ministère  d'alors,  dont  Casi- 
mir Perier  faisait  partie  :  «  Assurément  le  ministère,  pour  avoir  pro- 
voqué cette  déclaration  de  guerre  au  bout  de  deux  mois,  doit  avoir 
commis  des  actes  coupables,  et  proclamé  des  doctrines  menaçantes 
ou  réactionnaires?  Examinons,  dit-il  en  s'adressant  à  H.  Mauguin, 
examinons  vos  reproches  et  nos  actes,  vos  soupçons  et  notre  con- 
science, et  faisons  cet  examen  de  sang-froid ,  car  nous  ne  nous 
croyons  en  guerre  ni  avec  la  France,  ni  même  avec  vous  (3)  1  » 

Six  mois  après,  Casimir  Perier  reprend  la  parole  comme  président 
du  conseil,  et  définit  l'action  du  gouvernement  telle  qu'il  la  veut, 
telle  qu'elle  sera.  <c  C'est  d'ordre  légal,  dit-il,  et  de  pouvoir  que  la 
société  a  besoin,  car  c'est  faute  d'ordre  et  de  pouvoir  qu'elle  se 
laisse  gagner  par  la  défiance ,  source  unique  des  embarraB  et  des 
périls  du  moipent. 

«  En  efiet  le  mal  est  dans  les  esprits.  Inquiets  et  divisés,  ils  ac- 
cueillent toutes  les  craintes  et  tous  les  soupçons.  De  là  des  alterna- 
tives d'irritation  et  de  découragement,  l'indécision  de  quelques  au- 
torités, de  là  le  ralentissement  de  cette  activité  productive  qui  fait 

(1)  Séance  du  18  mars  1831. 

(2)  Séance  du  18  mars  1831. 

(3)  Séance  du  30  septembre  1830. 


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AOS  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

le  repos  et  la  richesse  de  la  société,  de  là  enfin  cette  détresse  des 
intérêts  privés  qui  menace  la  prospérité  publique.  Ainsi  la  société 
prend  l*alarme.  L'habileté  des  factions  accroît  et  exploite  cette  sorte 
de  terreur  artificielle  qui  seule  peut  leur  ouvrir  des  chances  de 
succès  el  favoriser  leurs  efforts. 

ti  La  conGance  est  communicative;  qu'elle  règne  enfin  I  Sachons 
nous  honorer  même  en  nous  divisant,  et  résistons  à  ce  besoin  de 
haïr  et  de  soupçonner  qui  envenime  tout  et  qui  dorade  calomnieu- 
sement  jusqu'aux  plus  nobles  caractères,  jusqu'aux  plus  pures  re- 
nommées. Le  ministère  n'aspûre  point  à  dominer  les  opinions,  mais 
Il  réclame  le  secours  des  bons  citoyens  pour  tirer  la  France  de  cette 
incertitude  qui  la  désole,  pour  gagner  en  paix  le  jour  où  la  raison 
publique»  par  la  voix  des  électeurs,  jugera  sa  conduite  et  décidera 
de  son  sort  (1),  » 

Si  la  clarté  de3  explications,  si  la  netteté  des  idées  brillaient  dans 
l'esposé  de  Casimir  Perier,  il  n'en  était  pas  de  même  du  côté  de  ses 
adversaires,  retranchés  plus  que  jamais  dans  les  ombres  du  a  pro- 
gramme de  r Hôtel  de  Ville,  »  et  dans  les  sous-entendus  et  les  ar- 
rière-pensées de  l'association  dite  nationale.  Aussi  Casimir  Perier 
saisit  la  première  occasion  de  marcher  tout  droit  sur  ces  institutions 
bâtardes  inventées  et  exploitées  par  des  passions  aveugles  ou  mté- 
ressées,  mais  derrière  lesquelles  on  pouvait  reconnaître  une  foule 
de  sentîmens  généreux  et  abusés  qu'une  discussion  loyalement  com- 
plète devait  suffire  à  ramener  à  une  juste  appréciation  de  leurs  de- 
voirs de  citoyens.  Dès  le  30  mars,  sans  attendre  ni  se  faire  adresser 
une  îmerpellation,  il  prend  l'initiative  d'xme  lutte  au  grand  jour,  ce 
procédé  favori  et  presque  habituel  de  sa  politique  conservatrice. 
Voyez  comme  il  annonce  sa  volonté  de  tout  dire,  comme  il  la  défie 
de  la  part  de  ses  adversaires!  «  Devant  l'étranger,  comme  de- 
vant le  pays,  nous  expliquons  ouvertement  notre  politique.  Nous 
l'expliquons  aux  fonctionnaires  comme  aux  chambres.  Cette  fran- 
chise est  à  nos  yeux  le  premier  besoin  de  l'époque  ;  elle  met  tout 
le  monde  à  Taise,  elle  évite  à  tous  aussi  de  se  mettre  dans  leur  tort; 
c'est  la  première  garantie  pour  les  peuples  et  pour  le  pouvoir  sur- 
tout, qui,  après  des  déclarations  si  franches,  ne  craint  pas  que  des 
promesses  faites  au  dehors,  ni  des  programmes  réservés  au  dedans, 
puissent  le  compromettre  jamais  aux  yeux  de  la  France  ni  de  l'Eu- 
rope (2),  i) 

Après  avoir  prononcé  ces  paroles,  qu'on  ne  saurait  trop  méditer, 
Casimir  Perier  prend  corps  à  corps  le  programme  dit  de  l'Hôtel  de 


(I)  Sd«ncc  du  18  min  1831. 

Ci)  Sâaaç€  du  30  man  1831. 


s 


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CASIMIR   PERIER.  Â09 

Ville,  et,  s'adressant  aux  patrons  de  ce  programme  dans  la  chambre, 
les  somme  de  suivre  son  exemple  et  de  déchirer  tous  les  voiles  : 
«  Accoutumés  depuis  quinze  ans,  leur  dit -il,  à  savoir  ce  que 
nous  voulons,  nous  devons  souhaiter  que  tous  les  hommes  cVétat 
ou  hommes  de  parti  expliquent  aussi  clairement  ce  qu'ils  veulent. 

a  Toutes  les  opinions  sont  honorables  dès  qu'elles  sont  avouées,  Ce 
que  je  viens  donc  demander,  c'est  qu'on  les  avoue,  qu'on  les  expli- 
que, qu'on  les  définisse  (1).  »  Le  programme  de  l'Hôtel  de  Vilîe  ne 
résista  pas  à  la  discussion  provoquée  par  Casimir  Perier,  et  c*est 
à  peine  s'il  trouva  encore  pendant  quelques  semaines  un  mot  d'apo- 
logie dans  la  bouche  respectable  du  général  Lafayette,  qui  avait 
accepté  d'en  être  le  parrain. 

La  question  de  l'association  nationale  était  tout  autrement  grave. 
Le  cercle  de  cette  association  était  très  étendu;  les  mois  toujours 
chers  à  la  France,  —  devoûment  à  la  patrie  en  danger,  —  défense 
des  opprimés,  — maintien  de  l'indépendance  et  de  la  souveraineté 
nationale, — habilement  groupés  dans  ses  programmes,  lui  servaient 
de  frontispice  et  de  parure,  et  y  avaient  attiré  un  grand  nombre  de 
députés  et  de  fonctionnaires  civils  et  militaires.  Elle  était  par  là 
même  l'obstacle  le  plus  redoutable  à  cette  unité  de  tous  les  degrés 
dans  laquelle  Casimir  Perier  voyait  avec  tant  de  raison  la  seule  force 
capable  de  lutter  avec  quelque  chance  de  succès  contre  le  desordre 
moral  et  matériel  qui  continuait  à  grandir  de  toutes  parts* 

Casimir  Perier  ne  trouva  dans  cette  grave  et  délicate  situation 
que  l'occasion  de  manifester  avec  plus  d'éclat  l'énergie  calme  et 
maîtresse  d'elle-même  de  sa  politique  conservatrice.  Advei  saire  na- 
turel de  toute  loi  de  circonstance  et  d'exception,  ami  passionné  du 
droit  commun  au  milieu  même  d'une  succession  incessante  d'atta- 
ques personnelles,  de  complots,  de  désordres  et  d'insurrections ,  il 
repoussa  l'idée  de  recourir  à  une  loi  spéciale  avant  d'a\'oir  épuisé 
toutes  les  ressources  qu'il  pouvait  trouver  dans  son  action  person- 
nelle et  dans  les  lois  existantes.  Résolu  à  faire  le  petit  nombre 
d'exemples  que  des  situations  exceptionnelles  pouvaient  rendre 
indispensables,  il  repoussa  tout  système  de  révocation  générale 
avec  la  même  fermeté  qu'il  avait  mise  naguère,  comme  simple  mi- 
nistre, à  défendre  la  masse  des  fonctionnaires  de  la  restauration 
contre  le  système  d'épurations  recommandé  par  M.  Mauguin ,  dans 
une  proposition  d'enquête  faite  par  lui  le  29  septembre  1830 
à  la  chambre  des  députés.  Sa  réponse  d'alors,  dans  son  dédain 
historiquement  instructif,  donne  la  mesure  de  sa  profonde  répu- 
gnance pour  de  tels  actes,  entachés  à  la  fois  d'inquisition  et  d'at- 

(1)  Séance  du  30  geptembre  1831. 

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ilO  REYUB   DES   DEUX  MONDES. 

bitraire,  «  Rappelons-nous,  disait-il  le  30  septembre  1830,  rap- 
pelons-iious  qu'un  parti  arrivé  en  masse^  il  y  a  quinze  ans,  au 
pouvoir^  procéda  aussi  d'année  en  année  par  épuration.  Les  derniers 
venus  préteudaienr  toujours  mieux  entendre  les  intérêts  de  la  mo- 
narchie que  ceux  fjui  les  avaient  précédés.  C'est  ainsi  qu'à  force  de 
s'épurer  on  s'est  isolé,  et  le  dernier  jour  de  la  royauté,  il  n'y  avait 
plus  persocne  dans  ie  parti  royaliste.  »  Avec  les  visées  de  l'asso- 
cîatioLi  nâiionale  l'abstention  et  le  dédain  n'étaient  pas  permis;  il 
fajlaii  prendre  résohiraent  un  p«*ti  et  agir;  or,  pour  Casimir  Pe- 
rier ,  toute  action  gouvemententale  provoquée  par  des  difficultés 
graves  devait  être  [Hocédée  ou  accompagnée  par  des  explications 
de  tribune  assez  nettes  et  assez  claires  pour  qu'il  fût  permis  d'es- 
pérer, non  pas  qu'elles  feraient  disparaître  ces  difficultés,  mais 
qu'elles  les  simplitie raient,  que  dans  tous  les  cas  elles  dispense- 
raient le  gouvemenient  de  recourir  à  des  mesures  extraordinaires* 
Le  président  du  cousoil  resta  fidèle  à  ce  système. 

Le  ministère  se  présenta  donc  à  la  chambre  des  députés  sans 
avoir  pris  d'autre  mesure  préalable  contre  l'association  dite  natio- 
nale que  la  publication  d'une  circulaire  donnant  directement  au 
pays  et  aux  foncîionnaires  de  l'état  des  avertissemens  qui  devaient, 
deuK  jours  plus  tard,  faire  l'objet  des  explications  parlementaires 
du  président  du  conseil.  Casimir  Perier  commença  par  préciser  le 
sentiment  qiry  apportait  le  gouvernement.  «  Le  pouvoir,  dit-il,  ne 
s'est  pas  effrayé  de  ces  associations,  comme  on  l'a  dit,  car  il  n'a 
fait  qu'avertir  le  pays  que  l'objet  en  était  rempli  d'avance  par 
son  gouvernement,  et  il  n'a  demandé  à  la  législature  aucune  me- 
sure contre  des  entreprises  dont  il  a  pu  s'offenser,  mais  dont  il 
ne  s'alarme  pas  (1),  a  Pendant  deux  séances  consécutives,  le  prési- 
dent du  conseil  donna  lecture  à  la  chambre  des  pièces  du  grand 
procès  qui  se  plaidait  devant  elle,  et  les  fit  suivre  d'explications 
complètes  qui  lui  permirent  de  faire  éclater  à  tous  les  yeux  l'évi- 
dence des  conclusions  qu'il  formula  ainsi  avec  une  énergie  concise. 
n  Ces  associations,  qui  prétendent  suppléer  à  ce  qu'elles  trouve- 
raient d'incomplet  dans  les  mesures  du  gouvernement,  ne  sont- 
elles  pas  rétablïssei7ient  d'un  gouvernement  dans  le  gouvernement 
ou  plutôt  d'un  gouvernement  contre  le  gouvernement  (2)?  »  Quant 
aux  fonctionuairefi  signalés  par  l'opposition  comme  insultés  et  me- 
nacés de  [lersécu lions  par  la  circulaire,  voici  comment  Casimir  Perier 
les  releva  de  toute  la  hauteur  de  leur  consdence  et  de  la  sienne, 
^i  En  présence  des  faits  que  nous  avons  rappelés,  le  gouvernement 

(!)  Sùzmtf  liu  30  mara  1831, 
(3J  31  mars  1^1. 


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CASOaR  PERIER«  Ail 

pouvait-il  rester  muet?  Et  cependant  je  le  demande  à  la  conscience, 
je  ne  dirai  pas  de  ceux  gui  partagent  nos  sentimens,  mais  à  la  con- 
science de  nos  adversaires,  quel  langage  avons-nous  tenu?  Est-il 
vrai  que  nous  ayons  traité  de  conspirateurs  les  fonctionnaires  qui 
Qfot  signé  les  associations?  Est-il  vrai  que  nous  ayons  sévi  contre 
aucun  d'eux?  Non,  messieurs,  nous  av(MXS  traité  plus  honorablement 
les  hommes  que  le  gouvernement,  à  quelque  époque  que  ce  fût  des 
huit  derniers  mois^  avait  jugés  dignes  de  sa  confiance.  En  expliquant 
nos  vues,  notre  système,  nous  avons  fait  un  i^pel  à  l'appui  ou  à  la 
conscience  de 'tous  les  agens  de  l'autorité;  c'est  témoigner  à  tous 
une  estime  que  semUent  leur  refuser  ceux  qui  nous  reprochent 
d'avoir  déclaré  une  incompatihilité  que  nous  aurions  seulement  le 
regret  de  reconnaître  après  eux,  car  nous  acceptons,  nous,  leur  ap- 
pui, sur  la  foi  de  leur  parole,  et  nous  œdemandons  qu'à  eux-mêmes 
de  décider  de  leur  position  (1).  » 

Quelques  orateurs  répondirent  encore  au  président  du  conseil  ; 
mais  la  question  était  jugée  par  la  grande  majorité  de  la  chambre, 
et,  grâce  à  l'initiative  résolue  autant  qu'à  la  fermeté  de  Casimir 
Perier,  la  question  capitale  de  l'unité,  à  tous  les  degrés,  dans  le 
gouvernement  avait  fait  un  pas  immense  et  décisif;  cependant  le 
roi,  sur  l'avis  de  son  conseil,  dut  se  résigner  à  un  très  petit  nombre 
de  sévérités  jugées  indispensables  pour  compléter  le  succès  parler 
mentaire  de  son  gouvernement  et  lui  donner  toute  sa  signification. 
Le  Moniteur  du  2  avril  ouvrit  et  ferma  le  môme  jour  le  cercle  très 
restreint  de  ces  sévérités,  dont  la  première  et  la  plus  remarquée  de 
toutes  fut  insérée  en  ces  termes  dans  le  journal  ofiiciel  :  «  M.  Alexandre 
de  Laborde  a  cessé  ses  fonctions  d'aide-de-camp  du  roi,  d'après  les 
ordres  de  sa  majesté.  » 

Le  consentement  donné  par  le  roi  à  l'éloignement  de  son  aide- 
de-camp  lui  fut  très  pénible;  mais  l'exemple  devait  être  d'autant 
plus  efficace  qu'il  était  donné  de  plus  haut  et  qu'il  portait  sur  un 
personnage  aimé  et  estimé  par  ceux-là  même  qui  le  frappai^t  :  ce 
furœt  les  propres  paroles  de  Casimir  Perier  quand  il  dut  insister 
avec  force  pour  obtenir  la  signature  du  roi.  D'ailleurs  M.  de  Laborde 
reprit  quatre  mois  plus  tard  son  titre  et  ses  fonctions  sur  la  propo- 
sition du  président  du  conseil.  En  attendant,  Casimir  Perier  avait 
trouvé  dans  le  sacrifice  qu'il  avait  obtenu  de  la  haute  raison  du 
roi  un  témoignage  de  plus  de  l'accord  qui  existait  au  sommet  du 
gouvernement  le  jour  même  où  il  pouvait  se  flatter  de  l'avoh:  fait 
pénétrer  jusque  dans  les  derniers  rouages  de  l'administration. 

(1)  30  mars  1831. 

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ftlâ  B£yU£  DES  DEUX  MONDES. 


IV. 


L'beureusc  campagne  parlementaire  qui  avait  réussi  à  fonder 
Tunité  de  toutes  les  forces  destinées  à  lutter  contre  l'esprit  de  fac- 
tion et  de  désordre  s'était  accomplie  sous  l'influence* d'une  politique 
ennemie  de  toute  équivoque,  sincèrement  libérale  et  confiante  dans 
la  raison  publique.  Cette  empreinte  se  retrouve  tout  entière  dans  les 
grandes  lois  que  Casimir  Perier  a  eu  à  défendre  à  la  tribune  et  dans 
l'histoire  plus  secrète  des  demandes  de  lois  contre  lesquelles  il  a  eu 
à  se  défendre,  —  lois  de  circonstance  et  d'exception  que  des  amis  im- 
prudens  et  même  quelques  membres  éminens  de  l'opposition,  comme 
M.  Odilon  Barrot  et  le  général  Lamarque,  s'efforçaient  de  faire  pré- 
valoir, au  nom  du  salut  public,  dans  la  pensée  du  président  du  con- 
seiL  On  n'a  connu  que  plus  tard  le  détail  de  ces  démarches  et  des 
luttes  intimes  dont  elles  ont  pu  être  l'occasion  par  les  protestations 
énergiques  et  répétées  de  Casimir  Perier  :  de  telles  suggestions  ré- 
pugnaient à  ses  principes  libéraux,  autant  qu'au  système  hardi, 
mais  national,  qu'il  croyait  le  plus  propre  à  triompher  des  difficultés 
amoncelées  devant  lui.  Voyez  en  quels  termes  s'exprimait  à  cet  égard 
la  noble  susceptibilité  de  sa  conscience  et  de  sa  raison  en  août 
1B31  :  ti  Résistant  à  plus  d'un  avis  sincère,  mais  imprudent,  le  gou- 
vernement continue  à  repousser  l'idée  de  toute  mesure  d'exception. .. 
C'est  aux  mœurs  publiques  de  venir  aussi  pour  leur  part  au  se- 
cours des  lois  contre  la  domination  des  partis.  Qui  de  vous  en  effet, 
messieui^,  ne  sait  que  leur  puissance,  leur  tyrannie  est  usurpée, 
et  qu'elle  ne  s'exerce  que  par  une  fausse  terreur  sur  des  timidités 
toutes  volontaires?  C'est  la  peur  qui  sert  les  partis,  qui  les  grandit, 
qui  les  crée,  car  c'est  elle  qui  fait  croire  à  leur  pouvoir  (1).  » 

Près  d'une  année  après,  en  février  1832  :  «  Je  me  sens  blessé 
dans  mes  sentimens  les  plus  intimes,  dans  mon  orgueil  français, 
quand  j'entends  conseiller  au  pouvoir  des  actes  qui  me  paraissent 
de  nature  â  compromettre  devant  le  pays,  devant  les  peuples  étran- 
gers, devant  Tavenir,  la  bonne  foi,  la  dignité,  la  sagesse,  l'honneur 
de  cette  révolution.  Et  qu'est-ce  autre  chose  cependant  que  de  lui 
conseiller  de  se  faire  un  gouvernement  de  parti  (2)?  » 

Est-il  besoin  de  dire,  après  avoir  rappelé  de  telles  paroles,  que  les 
lois  politiques,  discutées  et  promulguées  sous  la  présidence  de  Ca- 
simir Perier,  ont  toutes  été  fidèles  à  cette  politique  si  énergiquement 
calme  qui  écartait  de  la  législation  les  expédiens  pour  n'y  introduire 


(1)  Séance  ûa  0  août  1831. 
(2j  Séaace  du  0  février  1832. 


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CASmiR   PERIER.  Al  3 

que  des  principes  durables?  C'est  là  en  effet  le  caractère  des  lois 
votées  en  1831  et  1832,  dont  le  nom  seul  dit  toute  l'importance  : 
organisation  municipale,  —  garde  nationale,  —  attroupemens ,  — 
élections  à  la  chambre  des  députés,  —  institution  de  la  jiairie ,  — 
armée,  —  réformes  du  code  pénal  et  du  code  d'instruction  crimi- 
nelle. Pendant  qu'il  présidait  à  la  rédaction  de  ces  lois,  les  outrages 
de  tous  les  jours,  les  désordres  de  la  rue,  les  conspirations,  joints 
aux  terreurs  de  beaucoup  de  ses  amis,  le  laissèrent  inébranlable 
dans  sa  foi  aux  principes  de  sa  vie  entière.  Les  passions  eurent  beau 
faire  rage  autour  de  lui,  il  ne  s'en  prit  jamais  à  ces  principes  et 
aux  lois  qu'ils  avaient  inspirées  de  l'abus  que  pouvaient  en  faire  les 
violences  individuelles  ou  les  factions.  Des  désordres  éclatent  sur 
plusieurs  points  :  des  maires  s'y  montrent  infidèles  aux  devoirs 
tracés  par  la  loi  municipale  qu'il  venait  de  promulguer.  Il  ne  s'en 
prend  pas  au  mode  de  nomination  des  maires  choisis  obligatoire- 
ment dans  le  sein  des  conseils  municipaux,  et,  légaleiï^ent  sévère 
envers  les  magistrats  coupables,  il  maintient  le  signe  d'alliance 
entre  l'état  et  la  commune  qui  a  disparu  tout  à  coup,  quarante  ans 
plus  tard,  devant  une  politique  trop  peu  maîtresse  d'elle-mérae. 
Lyon  s'insurge ,  la  garde  nationale  convoquée  manque  à  ses  devoirs , 
une  partie  même  fait  cause  commune  avec  les  insurgés;  le  gouver- 
nement défend  la  loi,  la  maintient,  et  se  contente  d'user  avec  fer- 
meté du  droit  qu'elle  consacre  en  prononçant  la  dissolu lion  de  la 
garde  nationale  de  Lyon.  Le  jour  même  où  cette  terrible  insurrec- 
tion éclatait,  mettant  en  péril  les  bases  mêmes  de  tout  ordre  social, 
le  gouvernement  discutait  à  la  chambre  des  députés  uïie  grande 
réforme  judiciaire  dont  il  avait  pris  l'initiative,  et  qui  avait  entre 
autres  pour  objet  d'offrir  des  garanties  nouvelles  aux  accusiis  et 
d'adoucir  les  peines  infligées  aux  condamnés  pour  attentats  contre 
la  sûreté  de  l'état.  Tout  à  coup  la  discussion  s'arrête ,  et  le  garde 
des  sceaux  se  tait,  non  pour  abandonner  la  loi,  mais  pour  céder  la 
parole  à  Casimir  Perier,  qui,  fidèle  à  son  système  de  Iraiïchise 
absolue,  vient  spontanément  tout  dire  aux  chambres  législatives. 
Les  explications  ont  cessé,  la  lutte  continue  à  Lyon;  mais  le  garde 
des  sceaux  reprend  imperturbablement  sa  tâche,  sans  s'arrêter  aux 
efforts  et  aux  complots  des  factions,  qui  n'ont  rien  à  faire  avec  cer- 
tains principes  immuables  que  les  lois  ne  doivent  jamais  mécon- 
naître. Le  gouvernement  arriva  ainsi  au  terme  de  ces  belles  et 
grandes  lois  de  la  réforme  du  code  pénal  et  du  code  d'instruc- 
tion criminelle,  l'un  des  monumens  les  plus  vastes  et  les  plus 
respectés  du  règne  d'un  prince  libéral  et  humain  jusqu'à  la  té- 
mérité, quF,  impuissant  à  faire  abolir  la  peine  de  mort,  la  pour- 
suivait en  détail  dans  les  articles  les  plus  rigoureux  du  code  pénal. 


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à 


ilA  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

au  moment  même  où  se  faisaient  entendre  les  premiers  appels  au 
régicide.  Une  loi  des  plus  graves,  la  loi  sur  les  élections  à  la 
chambre  des  députés,  promulguée  le  19  avril  18S1,  mérite  sur*- 
tout  une  mention  spéciale  :  ce  fut  elle,  en  effet,  qui  fournit  4 
Casimir  Perier  la  première  occasion  de  manifester  avec  quelle  fer- 
meté il  était  résolu  à  ne  jamais  se  faire  l'instrument  d'un  parti, 
fût-il  composé  de  ses  propres  amis.  Dans  la  discussion  de  quatcMrze 
jours  qui  précéda  le  vote  sur  l'ensemble  de  cette  loi,  une  scission 
s'était  opérée  entre  le  centre  proprement  dit,  dont  M.  Augustin 
Perier,  frère  aîné  du  futur  président  du  conseil,  s'était  fait  le  prin- 
cipal organe,  et  un  grand  nombre  de  membres  de  la  gauche  modé- 
rée. La  gauche  soutenait  le  cens  de  200  francs  en  opposition  au  cens 
de  2&0  franco  proposé  par  la  commission  et  soutenu  par  Augustin 
Perier;  —  la  gauche  l'emporta  et  le  centre  protesta  en  déposant 
dans  l'urne  62  votes  contraires. 

C'est  dans  cette  situation  que,  le  lA  mars,  Casimir  Perier  prit 
possession  de  la  présidence  du  conseil.  Sa  décision  à  l'égard  de  la 
loi  électorale  fut  aussi  prompte  que  résolue  :  —  il  n'hésita  pas  à 
sacrifier  les  répugnances  de  ses  amis  et  les  siennes  propres  à  la  rai- 
son d'état,  et  son  premier  acte,  comme  ministre  de  l'intérieur,  fut 
de  proposer,  dès  le  16  mars,  à  la  chambre  des  pairs,  en  insistant 
sur  le  cens  de  200  francs,  l'adoption  de  la  loi  électorale  votée  à  une 
grande  majorité  par  la  chambre  des  députés.  Cette  démarche,  si 
caractéristique  dans  sa  rapidité,  ne  coûta  rien  d'ailleurs  à  l'intimité 
de  cœur  et  de  raison  qui  l'unissait  à  son  frère,  car  l'esprit  éminent 
d'Augustin  Perier  n'hésita  pas  un  instant  à  faire  la  part  du  député, 
qui  comme  lui  se  bornait  à  juger  un  article  de  loi,  et  celle  du  pre- 
mier ministre,  qui  avait  la  mission  supérieure  de  réunir  en  un  fais- 
ceau tous  les  groupes  modérés  du  parlement,  seul  moyen  assuré  de 
réduire  à  l'impuissance,  dans  les  deux  chambres,  les  passions  ou 
les  rêves  des  partis  extrêmes.  Casimir  Perier,  comprenant  d'ailleurs 
la  nécessité  de  ne  pas  tarder  à  faire  des  élections  nouvelles,  pro- 
posa au  roi,  dès  le  31  mai,  la  dissolution  de  la  chambre  des 
députés. 

Jamais  élections  n'eurent  lieu  avec  plus  de  ménagement  pour  les 
consciences  des  fonctionnaires,  avec  plus  de  liberté  pour  toi».  Aussi, 
dans  une  revue  rétrospective  de  son  système  qu'il  eut  occasion  de 
faire  quelques  mois  après  à  la  tribune  de  la  chambre  des  députés, 
il  put  prononcer  non  sans  fierté  les  paroles  suivantes  :  a  Comme  il 
faut  cependant  qu'il  y  ait  quelque  chose  de  convenu  dans  un  pays, 
car  un  pays  ne  vit  pas  d'expériences  sans  cesse  renouvelées  et  d'un 
mouvement  indéfini  dans  ses  institutions,  on  convint  de  remettre 
au  pays,  par  des  élections  générales,  le  jugement  de  nos  dissenti- 


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CASUaR  PERI£R«  Â15 

mens  à  la  faveiur  de  la  nouvelle  loi  d'élection.  Qu'avions-nous  pro- 
mis de  faire  en  alitendant  le  jugement  du  pays,  qui  nous  servirait  à 
tous  de  règle  définitive?  De  mdyatenir  les  lois  et  les  traités,  de  ré- 
tablir Tordre  gravement  compromis  à  l'intérieur,  et  d'assurer  la 
conservation  de  la  paix  extérieure,  enfin  d'en  appeler,  comme  la 
majorité  et  comme  l'opposition,  fraocbement,  loyalement  et  con- 
sciencieusement au  pays,  notre  juge  suprême  à  tous,  et  pour  cela 
de  faire  exécuter  avec  l'impartialité  la  plus  rigoureuse  cette  loi  d'é- 
lection qui  nous  avait  piuru  à  nous-mômesune  transition  trop  brusque 
de  l'état  des  choses  antérieur  à  on  état  de  choses  nouveau,  cette 
loi  dont  le  sens  avait  été  indiqué  par  nos  adversaires  eux-mêmes. 
Et  cependant,  messieurs,  en  acceptant  avec  empressement  cet  appel 
au  pays,  en  restant  chargés  du  soin  d'assurer  la  liberté  des  élec- 
tions, nous  nous  sommes  montrés  complètement  impassibles,  même 
.sous  le  coup  des  attaques  les  plus  violentes  portées  contre  notre 
administration,  et  en  présence  des  efforts  les  plus  inouïs  dirigés 
contre  la  conscience  des  électeurs  et  des  candidats  (1)...  »  Consta- 
tons en  passant  que  le  président  du  conseil  était  en  droit  de  se 
rendre  à  lui-même  cette  justice,  car  elle  lui  avait  été  déjà  presque 
unanimement  rendue,  lors  de  la  vérification  des  pouvoirs  des  dé- 
putés, par  la  chambre  nouvell^oaent  élue,  qui  ne  pouvait  être  sus- 
pectée de  partialité  envers  lui,  puisque  quelques  jours  après  elle  ne 
donnait  qu'une  seule  voix  de  majorité  au  candidat  à  la  présidence 
de  la  chambre  sout^u  par  le  ministère.  Constatons  surtout,  dans 
le  grand  acte  de  la  dissolution  de  la  chambre  des  députés,  la  ferme 
volonté  de  Casimir  Perier  de  rester  en  communion  avec  la  France  et 
de  se  retremper  dans  ses  sentimens  comme  dans  la  source  vivi- 
fiante de  son  pouvoir.  Casimir  Perier  avait  conquis  dès  les  premiers 
momens,  dans  la  chambre  des  députés,  une  grande  majorité  qui, 
dans  les  votes  de  confiance,  ne  lui  avait  pas  donné  moins  des  quatre 
cinquièmes  des  voix,  et  quelquefois  plus.  Il  ne  songea  pas  un  seul 
instant  à  en  profiter  pour  retarder  la  mise  en  œuvre  d'une  loi  dont 
il  avait  trouvé  lui-même  les  bases  trop  étendues.  C'était  avec  cet  es- 
prit libéral  que  Casimir  Perier  entendait  que  les  lois  fussent  appli- 
quées; mais  aussi,  dans  sa  noble  ambition  de  voir  le  droit  commua 
suffire  à  la  mission  qu'il  avait  reçue  du  roi  et  de  sa  conscience,  il  ne 
voulait  pas  avec  moins  de  fermeté  que  toutes  fussent  strictement  et 
pleinement  exécutées*  En  usant  ainsi  de  tous  les  droits  du  pouvoir, 
il  acquérait  d'autant  plus  de  force  pour  combattre  et  dominer  les 
passions  réactionnaires. 

(1)  Séance  dti  SO  janner  1832. 


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416  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

C'est  à  la  loi  seule  par  exemple  qu'il  eut  recours  pour  résoudre 
une  des  questions  les  plus  graves  et  les  plus  délicates  qui  eussent 
été  léguées  à  la  royauté  de  juillet  par  les  fautes  de  la  restauration. 
En  mêlant  sans  cesse  la  religion  à  la  politique,  le  gouvernement  de 
la  restauration  avait  contribué  à  une  confusion  fatale  qui,  en  jetant 
le  clergé  hors  de  ses  voies  naturelles,  avait  amené  plus  tard  de  dou- 
loureuses et  coupables  réactions.  Dans  l'enceinte  seule  de  l'église, 
le  clergé  devenait  inattaquable,  et  Casimir  Perier  n'hésita  pas  à  l'y 
faire  rentrer.  Il  le  fit  tout  en  étendant  la  protection  la  plus  efficace 
sur  les  grands  établissemens  relipeux  reconnus  par  la  loi  et  sur  les 
affaires  religieuses  en  général.  La  commission  du  budget  avait  de- 
mandé la  suppression  du  chapitre  de  Saint-Denis;  une  opposition 
nombreuse  réclamait  la  suppression  d'une  trentaine  de  sièges  épisco- 
paux  pour  rentrer  dans  le  chiffre  du  concordat  de  1801,  modifié 
en  1817.  Le  ministère  combattit  énergiquement  et  fit  rejeter  ces  me- 
sures, qui  pouvaient  être  considérées  comme  dirigées,  non  contre 
les  abus  qui  avaient  compromis  la  religion,  mais  contre  la  religion 
elle-même.  A  l'extérieur,  la  politique  de  la  France  dans  les  affaires 
religieuses  était  comme  un  reflet  de  sa  politique  intérieure,  et  se 
résumait  en  ces  termes  :  protection  pour  le  saint-siége ,  garanties 
contre  la  prépondérance  de  l'Autriche,  stipulation  de  libertés  en  fa- 
veur des  populations. 

Au  reste,  c'est  Casimir  Perier  qui  s'est  chargé  de  définir  lui- 
même  dans  le  Moniteur  le  caractère  de  sa  politique  à  l'égard  du 
clergé;  voici  en  quels  termes  il  s'expliqua  dans  le  journal  officiel  à 
l'occasion  de  certaines  allusions  à  une  persécution  religieuse  con- 
tenues dans  une  circulaire  de  l'archevêque  de  Paris  aux  curés  de 
son  diocèse.  «  Nous  nous  affligeons  sincèrement  de  cette  injustice, 
ajoutons,  car  il  faut  appeler  les  choses  par  leur  nom,  de  cette  in- 
gratitude. Les  hommes  religieux  savent  si  le  gouvernement  n'a  pas 
employé  tous  les  moyens  qui  sont  en  sa  puissance  pour  protéger  les 
intérêts  sacrés  qu'il  honore,  pour  calmer  des  préventions  qu'on  ne 
l'aide  guère  à  dissiper,  pour  rétablir  entre  les  ministres  de  la  reli- 
gion et  les  citoyens  ces  relations  pacifiques  qui  peuvent  seules  as- 
surer la  dignité  de  l'église  et  lui  ménager  une  influence  utile  sur  la 
morale  publique...  En  même  temps  que  l'autorité  ramenait  les  rela- 
tions du  gouvernement  et  du  clergé,  sous  le  rapport  temporel,  aux 
conditions  qui  les  régissaient  sous  l'empire,  elle  s'appliquait  à  resti- 
tuer au  spirituel  de  l'église  plus  de  respect ,  plus  d'indépendance 
que  jamais...  Aujourd'hui,  si  l'état  ne  permet  pas  à  l'église  d'envahir 
ses  droits,  il  ne  permet  pas  non  plus  d'usurper  les  libertés  de  l'é- 
glise» Elle  est  maîtresse  de  ses  sacremens  et  de  ses  cérémonies  jus- 


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CASIMIR  PEtllER,  Al 7 

qu'à  la  porte  du  sanctuaire...  Âu  dehors,  la  loi  civile  agit  et  com- 
mande seule  (l)é  » 

Telle  a  été,  dans  la  question  si  grave  des  affaires  religieuses,  le 
caractère  de  la  politique  conservatrice  de  Casimir  Perier  :  la  loi, 
toute  la  loi,  rien  que  la  loi ,  —  protection  efficace,  respect  profond 
pour  la  religion  catholique,  —  liberté  de  conscience  pour  tous,  — 
complète  indépendance  de  la  société  civile. 


Certes  nous  aimerions  à  compléter  ces  souvenirs  de  notre  jeu- 
nesse, de  plus  en  plus  éclairés  par  l'expérience  et  par  l'étude  de 
tous  les  documens  contemporains,  en  suivant  Casimir  Perier  à  la 
tribune  des  deux  chambres,  dans  chacune  de  ces  discussions  élo- 
quentes et  dramatiques  où  il  dépensait  au  service  de  la  France  le 
peu  de  jours  qui  lui  restaient  à  vivre,  en  rappelant  aussi  la  noble 
mission  accomplie  par  le  drapeau  national  en  Belgique,  à  Âncône,  à 
Lisbonne ,  et  l'offre  de  la  médiation  de  la  France  en  faveur  de  la 
malheureuse  Pologne.  Nous  aimerions,  en  un  mot,  à  écrire  l'his- 
toire complète  du  ministère  de  Casimir  Perier;  mais  ce  serait  sortir 
du  cadre  plus  modeste  que  nous  nous  sommes  tracé  en  nous  propo- 
sant seulement  de  mettre  en  relief  les  principaux  traits  de  sa  poli- 
tique conservatrice.  Toutefois  notre  tâche  serait  loin  d'être  com- 
plète, si,  avant  de  finir,  nous  ne  mettions  en  lumière  par  un  grand 
exemple  à  quel  point  Casimir  Perier  regardait  comme  un  devoir 
sacré,  non  pas  seulement  de  demeurer  uni  à  la  majorité  dans  les 
chambres,  mais  aussi  de  donner  à  l'opinion  .publique  toutes  les  sa- 
tisfactions légitimes,  et  même  de  soumettre  à  la  volonté  du  pays,  — 
signe  de  force  et  non  de  faiblesse,  —  les  propres  tendances  de  son 
esprit  et  ses  premières  impressions.  Il  était  profondément  convaincu 
qu'il  était  à  la  fois  de  l'intérêt  et  du  devoir  du  gouvernement,  dans 
les  graves  questions  à  résoudre,  de  s'identifier  autant  que  possible 
avec  les  intérêts  de  la  France,  et  dans  tous  les  cas  de  tenir  le  plus 
grand  compte  du  mouvement  régulier  de  l'opinion  publique.  Si  ce 
mouvement  devait  dépasser  les  droits  de  la  justice  et  de  la  raison, 
Casimir  Perier  était  prêt  à  briser  lui-même  sa  carrière;  mais  sous 
cette  réserve  il  n'était  pas  moins  prêt  à  le  seconder  de  toute  son 
autorité,  et  même  à  l'imposer  aux  pouvons  publics  comme  à  lui- 
même.  C'est  ce  qu'il  fit  résolument  à  l'occasion  de  la  question 
légale  la  plus  importante  qu'il  ait  eu  à  discuter  et  à  résoudre  pen- 
dant sa  présidence  :  nous  voulons  parler  de  l'hérédité  de  la  pai- 
rie, au  sujet  de  laquelle  la  charte  de  1830  avait  ajourné  toute  so- 

(1}  MonUeur  universel  du  13  septembre  1831. 
TOKB  m.  —  1874.  27 


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Ai8  R£YU£  DES  DEUX  MONDES. 

lution  jusqu'après  rélectkm  cTune  DOuyeUe  chambre  des  députés, 
La  liberté  absolue  de  la  royauté  dans  le  choix  des  pairs,  soos 
la  garantie  de  la  responsabilité  ministérielle,  était,  pour  Casimir 
Perier,  la  base  même  de  cette  loi  complémentaire  de  la  constitu- 
tion, qui  deyait  être  monarchique  comme  la  constitudon  elle-même. 
Rien  de  plus  précis  et  de  plus  vigoureux  que  sa  démonstration  des 
conditions,  —  prérogative  royale  ou  élections,  —  qui  font  d'une 
chambre  modératrice  une  institution  monarchique  ou  une  institu- 
tion républicaine.  Le  président  du  conseil  avait  trouvé  le  pays  et  les 
diambres  tout  disposés  à  accueillir  à  cet  égard  ses  chinions;  mais 
il  n'en  fut  pas  de  même  pour  l'hérédité  de  la  pairie  :  le  sentiment 
national  qui  se  prononça  contre  elle  fut  si  général  et  si  vif  qu'a- 
près avoir  tenté  de  faire  triompher  son  opinion,  favorable  à  l'héré- 
dité, sinon  dans  le  présent,  du  moins  en  lui  réservant  un  retour 
possible  dans  l'avenir,  Casimir  Perier  dut  céder  à  la  pression  du 
pays,  et  se  faire  énergiquement  l'écho  de  la  voix  de  la  France  s'é- 
levant  de  toutes  parts  en  dehors  même  de  la  chambre  des  députés. 
C'est  à  Casimir  Perier  que  nous  demanderons  encore  de  révéler 
lui-même  le  caractère  de  sa  politique  dans  cette  grande  lutte  où, 
pour  le  salut  dn  pays,  il  sut  dominer  ses  préférences  personnelles  : 
patriotique  et  grave  enseignement  qu'il  faut  recueillir  de  la  bouche 
même  du  grand  ministre  conservateur  pour  ne  pas  risquer  de  Taf- 
faiblu*  ou  de  l'exagérer.  Interrogeons  dans  ses  discours  1^  manifes- 
tations les  plus  caractéristiques  de  sa  prasée  : 

«  Vous  êtes,  messieurs,  dans  une  de  ces  situations  difficiles  et  déci- 
sives où  les  pouvoirs  sont  appelés  à  déployer  tout  ce  qu'ils  ont  d'habi- 
leté et  de  sagesse.  Toutes  les  fois  que  de  grands  sacrifices  sont  demandés 
à  un  pouvoir  quelconque,  il  ne  manquera  j)as  de  gens  qui  s'appliquent 
à  l'effrayer  du  mot  de  concessions,  et  à  lui  persuader  que  son  honneur 
comme  sa  sûreté  lui  commandent  un  refus;  mais  il  ne  manque  pas  non 
plus  d'exemples  qui  avertissent  du  danger  de  ces  conseils  et  de  cette 
résistance.  La  puissance  échappe,  on  le  voit,  par  les  refus  comme  par 
les  concessions,  et  par  les  concessions  comme  par  les  refus.  C'est  à  la 
sagacité  de  ses  dépositaires  à  discerner  quelles  sont  les  concessions  qui 
perdent  et  celles  qui  sauvent,  et  le  moment  actuel,  n'en  doutez  pas,  est 
un  de  ceux  dans  lesquels  les  garanties  données  à  propos  sont  des  gages 
certains  de  salut.  Nous  sommes  en  effet  au  lendemain  d'une  révolution 
qui,  de  tant  de  sentimens  nationaux  qu'elle  a  ranimés,  a  surtout  ré- 
veillé un  amour  d'égalité  sociale  qui  fut  dès  longtemps  la  passion  de  la 
France,  passion  dont  il  faut  sans  doate  combattre  l'entraînement,  mais 
qu'on  ne  peut  utilement  diriger  qu'en  sachant  lui  céder  quelque  chose. 
Cest  en  satisfaisant  les  révolutions  dans  ce  qu'elles  ont  de  raisonnable 


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CASIMIR  PEEIER.  A19 

qu'on  acquiert  plus  de  force  pour  leur  résister  dans  ce  qu'elles  ont 
d'injuste 

a  C'est  surtout  à  Tépoque  où  des  institutions  naissantes  à  peine  ont 
besoin  de  cette  faveur  d'opinion  à  laquelle  ne  supplée  pas  encore  Tau- 
torité  de  leur  durée,  c'est  alors  qu'on  doit  sentir  que,  quelque  excel- 
lente que  soit  une  institution,  le  pouvoir  ne  saurait  l'imposer  au  pays 
de  vive  force  et  contre  son  gré. 

a  Un  gouvernement  ne  marche  pas  à  travers  le  pays  comme  une  abs- 
traction aveugle  qui  ne  considère  rien  sur  son  passage.  Ainsi  procède 
l'absolutisme  des  révolutions  sans  justice  et  des  despotes  sans  lumières. 
Un  gouvernement  sage  observe  les  faits  qu'il  r^contre,  il  les  consulte, 
il  les  constate,  et  au  lieu  d'immoler  les  réalités  aux  principes,  ou  les 
principes  aux  réalités,  il  s'efforce  de  les  modiCer  ou  de  les  confondre  en 
les  rapprochant 

«  Ce  qui  perdrait  aujourd'hui  la  France,  ce  serait  cette  incrédulité 
qu'on  chercherait  à  lui  inspirer  par  de  sinistres  pensées  d'avenir  qui 
jetteraient  le  découragement  dans  les  esprits,  la  défiance  dans  les  inté- 
rêts, la  lâcheté  dans  les  cœurs »... 

a  Non,  messieurs,  vous  démentirez  ces  présages,  car  c'est  à  vous,  en 
grande  partie,  qu'il  est  donné  aujourd'hui  d'en  faire  justice  en  complé- 
tant l'organisation  des  pouvoirs  constitutionnels.  C'est  à  vous  de  con- 
sommer cette  oeuvre  salutaire  et  décisive,  et  de  communiquer  par  votre 
exemple  à  tous  les  citoyens  ce  courage  civil,  plus  nécessaire  peut-être 
pour  terminer  les  révolutions  intérieures  des  états  que  le  courage  mili- 
taire pour  assurer  l'indépendance  de  la  patrie. 

«  Messieurs,  le  vote  qui  va  sortir  de  vos  consciences  est  un  grand  évé- 
nement, car  il  renferme  le  secret  de  tous  les  événemens  qui  vont  suivre. 
C'est  l'achèvement  de  nos  destinées  constitutionnelles  ou  le  commence- 
ment d'une  situation  indéfinissable,  et  quand  je  m'exprime  ainsi,  loin 
de  vous,  loin  de  moi  la  pensée  d'une  menace!  j'expose  une  situation, 
et  pour  des  esprits  aussi  éclairés  queles  vôtres,  pour  des  consciences  si 
patriotiques,  c'est  résoudre  une  question  que  de  la  poser  ainsi  (1).» 

Dans  le  cours  de  la  discussion,  le  président  du  conseil  avait  eu  à 
subir  de  la  part  de  plusieurs  pairs  les  reproches  les  plus  amers  pour 
avoir  abandonné,  disaient-ils,  ses  convictions.  Se  relevant  alors  de 
toute  la  hauteur  de  sa  conscience  et  de  son  patriotisme  :  «  Aban- 
donner nos  convictions,  s'écrie-t-il,  messieurs,  c'est  le  pays  que 
nous  n'avons  pas  voulu  abandonner  ;  c'est  à  l'intérêt  du  pays  que 
nous  avons  subordonné  nos  opinions  personnelles,  parce  que  c'est 
le  pays  qui  seul  est  toujours  en  droit  d'imposer  silence  à  toutes  les 

(1)  Séances  des  27  août,  22  octobre  et  26  décembre  1831. 

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A20  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

opinions  quand  il  a  fait  connaître  la  sienne!  Cette  opinion  devient 
impérieuse  dès  qu'elle  est  dominante  :  son  universalité  fait  sa 
force.  Alors  même  elle  change  de  nom  et  devient  nécessité  (1).  d 

Dans  toutes  ces  paroles  empreintes  d'un  sentiment  si  vif  de  la 
réalité,  d'un  bon  sens  si  vigoureux,  d'un  respect  si  profond  pour 
l'opinion  de  la  France,  éclate  un  des  traits  les  plus  saillans  de  la 
politique  de  Casimir  Perier.  Il  pénétrait  ainsi  de  plus  en  plus  dans 
la  confiance  du  pays,  réprimant  tous  les  désordres  avec  une  in- 
domptable énergie,  mais  en  même  temps  pacifiant  et  rapprochant 
les  esprits  par  une  politique  confiante,  sincèrement  libérale ,  amie 
du  droit  conunun,  et  invinciblement  opposée  à  toute  loi  de  circon- 
stance et  d'exception. — Et  cependant  que  de  difficultés  accumulées 
sur  ses  'pas  !  que  de  difficultés  plus  graves  encore  que  celles  qui 
avaient  précédé  et  rendu  nécessaire  la  mission  dont  l'investit  la 
confiance  du  roi  !  Ce  ne  sont  plus  seulement  des  agitations  inces- 
santes dans  les  rues  et  sur  les  places  publiques,  dues  à  une  efler- 
vescence  générale,  conséquence  inévitable  d'une  révolution  ré- 
cente, effervescence  désordonnée  et  sans  direction.  Maintenant  ce 
sont  des  sociétés  secrètes,  fortement  et  systématiquement  organisées, 
qui  préparent  la  guerre  civile,  et  où  se  font  entendre  les  premiers  et 
sinistres  appels  au  régicide;  ce  sont  des  collisions  à  maiû  armée  et 
de  véritables  insurrections.  Le  ministère  de  Casimir  Perier  eut  à  su- 
bir plus  de  quatre-vingts  procès  de  presse  imposés  par  des  appels 
incessans  à  la  révolte  contre  les  lois,  plus  de  quarante  journées  de 
désordres  publics  et  d'émeutes,  les  tentatives  de  six  complots  des 
factions  légitimiste,  républicaine,  bonapartiste,  séparées  ou  réunies, 
et  trois  insurrections,  dont  l'une,  celle  de  Lyon,  laissa  plusiexnrs 
jours  cette  grande  cité  au  pouvoir  des  insurgés;  mais  tous  ces  efforts 
vinrent  se  briser  contre  la  résistance  toute  légale  de  Casimir  Perier, 
qui  tout  en  luttant  énergiquement  chaque  jour  par  la  force  contre 
le  désordre  matériel,  avec^les  armes  du  droit  contre  le  désordre 
moral,  restait  invariablement  fidèle  aux  inspirations  de  la  politique 
du  Foi  Louis-Philippe  et  à  son  programme  si  hardiment  libéral  du 
13  mars  1831.  C'est  à  l'emploi  simultané  d'une  force  toujours  prête 
à  la  lutte  sans  jamais  la  provoquer  et  des  principes  de  ce  programme 
loyalement  suivi  que  Casimir  Perier  a  dû  le  succès  de  sa  politique 
et  la  gloire  si  pure  qui  s'est  attachée  à  son  nom. 

Pour  rendre  à  la  mémoire  de  Casimir  Perier  un  dernier  hommage 
vraiment  digne  de  lui,  recueillons  dans  l'histoire  des  temps  si 
troublés  des  trois  premières  années  de  la  monarchie  de  1830  quel- 
ques-unes des  maximes  qu'il  y  a  déposées,  comme  les  traces  lumi- 

(1)  Séance  de  la  chambre  des  pairs  du  26  décembre  1831. 

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CASIMIR   PERIER.  A21 

neuses  de  la  politique  conservatrice  qu'il  à  si  noblement  et  si  hardi- 
ment pratiquée.  Â quels  signes  la  reconnatt-on  tout  d'abord?  Au  culte 
de  la  loi ,  à  l'appel  incessant  qu'il  adressait  à  la  force  morale  qui  en 
résulte,  comme  aux  mœurs  publiques  qui  peuvent  la  doubler.  De 
quel  accent  ferme  et  convaincu  Casimir  Perier  ne  dit-il  pas  en  effet 
à  la  France  :  «  Il  faut  apprendre  aux  peuples  qui  prétendent  à  l'hon- 
neur  d'être  libres  que  la  liberté,  c'est  le  despotisme  de  la  loi!  »  — 
<t  II  fautrespecter  les  lois,  puiser  dans  l'ordre  légal  et  dans  la  force 
morale  qui  en  découle  tous  les  moyens  d'action  et  d'influence.  »  — 
((  C'est  aux  mœurs  publiques  de  venir  aussi  pour  leur  part  au  se- 
cours des  lois  contre  la  domination  des  partis.  »  Puis,  s'adressant 
aux  passions  réactionnaires,  auxquelles  se  mêlaient  celles  d'un 
grand  nombre  de  ses  propres  amis,  il  ajoute  :  «  Jaloux  d'accueillir 
toujours  d'utiles  avertissemens,  le  gouvernement  ne  l'est  pas  moins 
de  repousser  les  obsessions  passionnées  de  ceux  qui  chercheraient 
à  l'entraîner  hors  de  la  ligne  de  Tordre  légal.  »  —  «  Il  n'y  a  que  les 
gouvememens  faibles  qui  recourent  aux  moyens  exceptionnels.  »  — 
«  Toutes  les  fois  que  vous  nous  confierez  l'arbitraire,  nous  ne  vou- 
drons pas  en  profiter.  »  11  avait  surtout  pour  adversaire,  dans  cette 
lutte  soutenue  en  faveur  du  droit  commun,  la  terreur  qui  agitait 
les  esprits,  faisait  prédire  un  cataclysme  à  beaucoup  d'imagina- 
tions affolées,  et  appelait  l'arbitraire  à  son  aide;  mais  il  insiste 
sur  son  éloignement  pour  toute  loi  d'exception  et  pour  ces  dange- 
reuses suggestions  de  la  terreur  panique  avec  d'autant  plus  de 
force  ce  qu'il  était  plus  résolu  à  ne  jamais  devenir  un  gouvernement 
de  parti.  »  Il  le  proclama  dès  les  premiers  temps  de  sa  pi^sidence, 
et  telle  était  l'ardeur  de  sa  conviction,  qu'un  jour,  succédant  à 
M.  Manguin,  qui  venait  d'achever  un  de  ses  plus  violons  discours, 
il  s'écriait,  en  se  tournant  vers  l'opposition  :  «  Nous  ne  sommes  en 
guerre  ni  avec  la  France  ni  avec  vous!  »  Une  année  après,  il  répé- 
tait :  (c  Le  gouvernement  ise  fait  un  devoir  d'être  impartial  envers 
tout  le  monde  et  de  n'épouser  les  passions  d'aucun  parti...  La  na- 
tion n'est  pas  \xa  parti,  et  nous  sommes  ici  les  représentans  de  la 
nation.  » 

Aussi,  en  songeant  aux  calomnies,  aux  violences,  aux  désordres 
qui  s'accumulaient  sur  les  pas  de  Casimir  Perier,  avec  quelle  admi- 
ration ne  faut-il  pas  recueillir  les  paroles  qui  vont  suivre,  paroles 
d'une  modération  si  impassible,  d'une  morale  si  élevée,  on  peut 
même  ajouter  d'une  habileté  si  efficace  dans  leur  grandeur!  a  Sa- 
chons nous  honorer  même  en  nous  divisant,  et  résistons  à  ce  besoin 
de  haïr  et  de  soupçonner  qui  envenime  tout  et  qui  dégrade  calom- 
ûieusement  jusqu'aux  plus  nobles  caractères,  jusqu'aux  plus  pures 
renommées.  »  —  «  Ne  cédons  jamais  au  plaisir  d'écraser  les  vain- 


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À 


A22  R£TUE  DES  DEUX  MONDES. 

eus,  car  c'est  ainsi  qu'on  déshonore  la  TÎctoire.  »  (Test  de  cette  hau- 
teur des  principes  qu'il  domine  la  situation  quand  il  protège  les 
fonctionnaires  publics  contre  des  demandes  d'épuration  en  répon- 
dant à  la  tribune  :  ce  A  force  de  s'épurer,  on  s'isole  ;  )>  quand  en  juillet 
1831,  au  moment  des  élections  si  loyalement  accomplies,  il  fait  ces 
deux  déclarations  :  a  la  liberté  des  élections  ne  consiste  pas  seule- 
ment dans  la  protection  des  droits,  elle  réside  aussi  dans  le  respe^ 
des  consciences;  je  tous  le  recommandais  dans  une  précédente  cir- 
culaire à  l'yard  des  fonctionnaires  publics,  qui  ne  sauraient  être 
responsables  de  leur  vote  devant  l'autorité*  »  —  «  Dans  les  élec- 
tions, ajoutait-il,  l'administration  ne  doit  prendre  contre  personne 
l'initiative  de  l'hostilité.  »  C'est  le  même  esprit  qui  l'anime  quand, 
tout  en  accordant  à  la  religion  catholique  et  à  la  liberté  de  con- 
science la  protection  la  plus  respectueuse  et  la  plus  efficace,  Ù  pro- 
fesse qu'au  dehors  des  sanctuaires  la  loi  civile  agit  et  commande 
seule;  lorsqu'enfm,  faisant  un  énergique  appel  à  la  franchise  la  plus 
absolue,  il  s'écrie  :  «  Un  gouvernement  qui  a  la  conscience  de  son 
bon  droit,  comme  de  sa  loyauté,  n'a  rien  à  cacher.  Une  grande  na- 
ti<m  ne  fait  pas  d'équivoque  dans  ses  volontés,  ni  dans  ses  senti- 
mens.  Point  de  demi-parti,  point  d'expédiens,  point  d'évasions  :  en 
toutes  choses,  simplicité  et  vérité  I  )> 

N'est-il  pas  permis  de  dire  que  l'ensemble  de  ces  pensées  et  de 
ces  maximes,  auxquelles  nous  aurions  pu  en  ajouter  tant  d'autres 
également  remarquables,  résume,  coname  dans  unr  grand  enseigne- 
ment, la  philosophie  la  plus  élevée  de  toute  politique  conservatrice? 
Que  de  salutaires  leçons  et  que  de  vœux  en  France  pour  qu'elles 
inspirent  les  discussions  et  les  actes  solennels  qui  se  préparent! 
Certes  nous  ne  nous  dissimulons  pas  que  des  circonstances  diverses, 
quoique  ne  manquant  pas  d'analogie,  peuvent  imposer  aussi  des 
diversités  dans  la  conduite  des  affaires  publiques;  mais,  ei  l'applica- 
tion des  principes  est  susceptible  de  varier  dans  une  certwie  me- 
sure, nous  osons  affirmer  que  le  fond  même  doit  rester  invariable,  et 
qu'un  gouvernement  dont  la  politique  n'en  porterait  pas  l'empreinte 
incontestée  ne  saurait  justement  prétendre  au  noble  titre  de  con- 
servateur des  grands  intérêts  sociaux  et  de  restaurateur  de  l'ordre 
moral. 

C*«  DE  MONTALIVET. 


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LE 

ROMAN  DE  SPORT 

EN  ANGLETERRE 


H.  WHTTE   MELVILUE. 

Digby  Gmnd,  —  âtarkH  Harborwgh,  —  Kate  CcfWfUrjf,  —  Saianelia,  etc.,  by  Whyte  Itehrille, 


Bien  que  le  sport  soH  en  progrès  chez  nous  depuis  un  demi-siècle 
environ,  nous  ne  saurions  prétendre  qu'il  ait  réussi  à  s'acclimater 
au  point  de  faire  partie,  comme  en  Angleterre;  du  caractère  même  de 
la  nation  et  de  son  organisation  tant  sociale  que  politique.  Il  reste  ici , 
quoi  qu'on  en  dise,  un  simple  amusement,  un  spectacle,  sous  son  nom 
d'outre-Manche,  auquel  nous  n'avons  pas  su  trouver  d'équivalent;  il 
n'est  point  entré  profondément  dans  nos  mœurs,  il  ne  compte  point 
parmi  nos  institutions  populaires.  La  chasse  même,  cette  réminis- 
cence de  la  vie  sauvage  qui  ne  s'efface  chez  aucun  peuple  civilisé, 
n'est  pas  un  plaisir  commun  à  toutes  les  classes  de  la  société  fran- 
çaise. Tandis  que  notre  aristocratie  s'en  réservait  le  privilège,  la 
noblesse  anglaise  s'associait  au  contraire,  dans  ce  qu'elle  considère 
encore  comme  le  simulacre  utile  de  la  guerre,  Fensemble  de  la  po- 
pulation d'un  pays  qui  a  le  culte  de  la  force  physique.  Et  la  chasse 
n'est  pas  le  seul  terrain  où  se  rencontrent  le  pair  et  le  yeoman  (fer- 
mier) :  une  chaîne  qui  rattache  les  premiers  de  la  nation  aux  der- 
niers réunit  marchands,  ouvriers,  paysans,  propriétaires  riches  et 
pauvres,  pour  les  tirs  à  l'arc,  les  régates,  le  patinage,  les  courses  à 
pied,  les  parties  de  boule  ou  de  cricket  {i).  Au  meeting  de  Croxton- 


(1)  Jeu  de  la  ( 

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&2&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Park,  dont  le  but  avoué  est  de  mettre  des  hommes  du  monde  ea  état 
de  faire  le  métier  de  jockey,  les  personnages  les  plus  distingués 
dans  l'armée  9  les  arts,  la  politique,  ne  dédaignent  pas  d'endosser 
la  casaque  multicolore  et  la  toque  de  soie  sur  laquelle  se  fixent  des 
milliers  de  regards  brillans  d'anxiété.  Un  poète  bien  connu  y  a  con- 
duit ces  galops  vertigineux  qu'il  devait  ensuite  chanter  en  beaux 
vers,  et  quand  le  représentant  d'une  illustre  maison  touche  au  po- 
teau de  la  victoire,  la  populace  éclate  en  applaudissemens  qui  prou- 
vent que  l'enthousiasme  ne  laisse  pas  de  place  chez  elle  aux  haines 
envieuses  si  redoutables  ailleurs.  Le  même  esprit  domine  du  haut 
en  bas  de  l'échelle  sociale.  Pour  comprendre  l'épithète  de  merry 
(joyeuse)  dont  s'enorgueillit  la  vieille  Angleterre,  il  faut  avoir  assisté  - 
au  carnaval  gigantesque  d'Epsom  un  jour  de  derby  ou  à  ce  fréné- 
tique élan  des  meilleurs  cavaliers  et  des  plus  belles  meutes  du 
monde  qu'on  appelle  la  chasse  au  renard.  Là  surtout,  l'entente  la 
plus  cordiale  s'établit  dans  cette  armée  d'hommes  de  tout  âge, 
de  tout  rang,  animés  d'une  même  passion  dont  on  ne  peut  guérir 
quand  on  Ta  une  fois  ressentie.  Personne  n'excelle  comme  Whyte 
Melville  à  décrire  la  course  ailée  des  chevaux  sur  la  bruyère  son- 
nante, parmi  les  fondrières,  les  haies  et  les  fossés,  le  ruissellement 
de  la  meute  en  blanche  cascade  par-dessus  les  obstacles,  son  pas- 
sage rapide  comme  celui  d'un  météore  silencieux  au  travers  des 
pâturages  qui  se  déroulent  à  perte  de  vue;  personne  n'exprime 
mieux  que  lui  les  délices  d'un  glorieux  temps  de  galop  sur  l'herbe 
trempée  de  rosée,  lorsque  chaque  muscle  du  cavalier  se  lie  d'in- 
stinct à  l'allure  du  noble  animal,  libre,  quoique  dompté,  que  vous 
sentez  frémir  d'aise  comme  s'il  partagait  vos  impressions  intimes. 

Les  exercices  qui  tiennent  une  si  grande  place  dans  la  vie  de  nos 
voisins  se  retrouvent  nécessairement  dans  leur  littérature,  ce  reflet 
des  mœurs.  Sans  parler  des  recueils  périodiques  spéciaux  rédigés 
avec  beaucoup  de  talent,  ni  des  chansons  de  ménestrels  colportées 
dans  les  courses,  on  peut  dire  qu'il  n'est  pas  un  écrivain  anglais  que 
le  son  du  cor,  les  iJ>oiemens  de  la  meute,  l'excitation  du  steeple- 
chose f  n'aient  inspiré  au  moins  une  fois.  Chez  nous,  les  épisodes  de 
chasse  et  de  course  ne  sortent  guère  du  cadre  de  deux  ou  trois  jour- 
naux assez  peu  répandus;  de  l'autre  côté  de  la  Manche  au  contraire, 
ils  se  glissent  dans  presque  tous  les  ouvrages  d'imagination,  et  au- 
cun héros  n'aurait  chance  de  séduire  les  jeunes  fllles,  ni  d'intéresser 
le  lecteur,  s'il  n'était  capable,  comme  Jack  Brooke,  des  Brookes  de 
Bridlemere^  de  franchir  une  barrière  avec  l'agilité  gracieuse  d'un 
cheval  de  course,  prouesse  qui  lui  vaut  d'ailleurs  la  préférence 
d'une  beauté  dédaigneuse,  lady  Julia.  «  Il  ne  sait  pas  danser,  mais» 
bon  Dieu!  comme  il  saute  I  quel  grand  air  il  a  dans  sa  vieille  veste 
de  chasse  et  ses  guêtres  de  cuir  I  C'est  un  homme!  » 


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LE  ROMAN   DE   SPORT,  A25 

Sans  aller  jusqu'à  soutenir  que  les  muscles  soient  nécessaires  à 
la  vertu,  nous  reconnaissons  volontiers  que  dans  maintes  circon- 
stances un  corps  robuste  est  l'auxiliaire  le  plus  puissant  d'une  âme 
saine.  En  voyant  par  exemple  le  fox-hunier  exposer  galment  sa  vie, 
on  s'étonne  moins  de  l'intrépidité  soudaine  avec  laquelle  l'un  des 
personnages  les  plus  sympathiques  de  Whyte  Melville,  l'oncle  Ar- 
chie,  renonce  à  l'amour  coupable  qui  est  le  sang  même  de  son 
cœur.  «  Gela  semblait  impossible,  par  conséquent  cela  ne  pou- 
vait se  faire  que  d'un  bond.  J'ai  fermé  les  yeux,  et  j'ai  pris  mon 
élan  pour  en  finir.  Ne  croyez -vous  pas  qu'elle  me  remerciera 
quand  nous  nous  retrouverons  de  l'autre  côté  du  précipice  si  pro- 
fond, si  aisément  franchi  en  somme?  »  Il  y  a  plus  de  rapports 
qu'on  ne  pense  entre  la  vigueur  physique  qui  brave  les  périls  et  la 
vigueur  d'âme  qui  aide  à  surmonter  les  difficultés  d'un  autre  ordre. 
Nous  le  constatons  encore  dans  l'autobiographie  de  Digby  Grand, 
l'incarnation  même  de  l'audace  {pluck)  et  de  la  confiance  en  soi 
[self-reliance).  Digby  est  un  «  enfant  du  siècle,  m  un  joueur  et  un 
libertin,  mais  avant  tout  un  sportsmariy  ce  qui  modifie  singulière^ 
ment  le  sens  de  ces  deux  mots,  l'effet  de  ces  deux  vices.  Le  sport  se 
mêle  aux  moindres  incidens  de  sa  carrière  de  don  Juan  militaire,  où 
l'athlète  perce  toujours  sous  le  toué;  il  le  conduira  peut-être  aux 
mauvaises  fréquentations,  à  la  ruine,  mais  entretiendra  du  moins 
chez  lui  assez  d'énergie  physique  et  morale  pour  reconquérir  pa- 
tiemment les  biens  follement  gaspillés.  Ce  dandy  aux  abois  met  en- 
core son  orgueil  à  savoir  faire  tout  ce  dont  un  homme  est  capable, 
au  besoin  il  chargerait  du  charbon  ou  bêcherait  un  champ  de 
pommes  de  terre.  Libre,  il  émigrerait  en  Californie;  marié,  il  se 
transforme  en  honnête  marchand  de  la  cité;  un  bonheur  domes- 
tique que  son  cœur  est  resté  susceptible  d'apprécier  après  tant  d'a- 
ventures le  dédommage  des  illusions  perdues,  et,  devenu  vieux,  il 
pourra  se  reposer  peut-être  dans  l'habitation  de  campagne  hérédi- 
taire dont  le  moindre  coin  lui  rappelle  ses  meilleurs  souvenirs,  car 
là  il  a  tué  sa  première  perdrix,  il  a  fait  sauter  à  son  poney  la  pre- 
mière barrière,  il  a  tout  petit  péché  ^a  première  truite,  ramé,  nagé 
pour  la  première  fois.  Château  ou  ferme,  c'est  le  home  propice  à  la 
vie  large,  active,  plantureuse  et  saine,  au  déploiement  d'animal 
spirits  dont  les  résultats  immanquables  sont  la  bonne  humeur,  le 
courage,  la  simplicité.  Les  qualités  que  peut  donner  cette  vie  gym- 
nastique au  grand  air  se  retrouvent  dans  le  style  de  Whyte  Mel- 
ville  :  aucune  autre  plume  que  la  sienne  ne  saurait  nous  intéresser 
à  l'énumération  de  toutes  les  pièces  qui  composent  le  tableau  d'une 
battue,  de  tous  les  obstacles  sautés  dans  un  matchy  voire  à  la  des- 
cription technique  d'une  écurie  d'entraînement.  Un  tour  de  force  en 
ce  genre,  c'est  le  récit  placé  à  Market  Harhoroughy  localité  émi- 


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426  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

nemment  sportive  que  nous  avions  déjà  entrevue  sous  son  aspect 
historique  dans  un  précédent  roman,  Holmby  House  (1).  Plus  d'un 
cheval  de  bataille  et  de  course  a  succombé  sur  les  champs  de  Na- 
seby  depuis  l'époque  où  cavaliers  et  têtes-rondes  s'y  embourbaient 
en  l'arrosant  de  leur  sang.  Le  drainage  et  la  culture  n'ont  pas  re- 
médié complètement  aux  qualités  épuisantes  du  sol,  et  la  guerre 
en  miniature  qui  s'y  livre  désormais  sous  forme  de  steeple^hases 
n'est  point  sans  péripéties  tragi-comiques.  La  traduction  serait  im- 
puissante à  donner,  fût-ce  une  faible  idée  de  Vhumour  avec  lequel 
Whyte  Melville  les  groupe  autour  de  son  héros,  John  Sawyer,  ce 
type,  inconnu  chez  nous,  de  l'homme  qui  n'a  d'autre  position  so- 
ciale que  celle  de  chasseur,  qui  consacre  à  des  courses  au  clocher 
trois  ou  quatre  jours  sur  sept,  qui  en  parle  sans  relâche  dans  l'in- 
tervalle et  y  pense  toute  la  semaine,  pour  qui  le  taUersall  est  on 
temple,  le  cheval  un  dieu,  et  l'habit  rouge,  son  passeport  du  reste 
pour  pénétrer  dans  toutes  les  sociétés  dont  il  se  soucie,  le  plus  glo- 
rieux des  uniformes. 

Le  lecteur  français  est  disposé  à  trouver  ces  scènes  hippiques 
fort  exagérées,  voisines  même  de  la  charge  comme  les  inimitables 
esquisses  de  Leech  dans  le  Punch.  Le  fait  est  que  tout  cela  est  an- 
glais, peu  compréhensible  pour  nous  autres,  qui  haussons  les  épaules 
devant  ces  bravades  de  casse-cou.  N'oublions  pas  cependant  que, 
grâce  à  elles,  la  science  de  l'équitation  se  propage,  qu'on  leur  doit 
une  excellente  cavalerie,  des  auxiliaires  précieux  pour  l'agriculture 
et  le  travail,  ces  caractères  d'hommes  enfin,  dédaigneux  par-dessus 
tout  des  basses  jouissances  et  de  l'oisiveté,  dont  l'efTet  est  d'alan- 
guir  le  corps,  objet  en  Angleterre  d'un  salutaire  respect;  sans{>ar- 
1er  d'une  littérature  qui,  si  elle  n'est  pas  de  l'cwrdre  le  plus  élevé, 
est  du  moins  inoffensive  et  à  la  portée  de  tous  les  esprits.  Plus  d'un 
romancier  s'y  est  exercé,  Ouida  entre  autres  :  elle  a  très  agréa- 
blement assaisonné  ses  études  élégantes  des  mœurs  du  high-life 
d'un  parfum  d'écurie  piquant  par  le  contraste;  mais  il  appartient  i 
Whyte  Melville  de  faire  passer  sur  nous  ce  souffle  pur  et  agreste 
qui  rafraîchit,  comme  il  le  dit  lui-même,  ceux  qui  regardent  atten- 
tivement certains  tableaux  de  Landseer,  de  provoquer  en  nous  les 
sensations  honnêtes  et  franches  qu'ont  éprouvées  tous  ceux  qui  pour- 
suivent dans  leurs  jeux,  selon  l'expression  d'un  judicieux  admira- 
teur des  coutumes  anglaises,  a  l'accroissement  de  la  puissance  hu- 
maine sur  la  matière.  »  Le  défaut  de  ses  romans  néanmoins  est  de 
reproduire  avec  une  certaine  monotonie  les  mêmes  événemens  :  dans 
chacun  de  ses  livres,  ou  peu  s'en  faut,  se  retrouvent  l'étemelle  chasse 
au  renard,  Tinévitable  photographie  de  Hyde-Park,  et  non-seule- 

(1)  Chronique  du  ?ieax  Northamptonshire  sous  les  Stoarts. 

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LE  BOMAN  DE  SPOKT,  127 

ment  les  épisodes ,  mais  les  personnages  sont  les  mêmes.  Il  y  a 
toujours  le  fils  de  famille  prodigue  pour  lequel  le  gain  douteux 
d'un  steeple-chase  désespéré  est  la  suprême  ressource,  la  question 
de  fortune  ou  de  ruine,  de  vie  ou  de  mort,  —  le  sqmre  qui,  fût-il 
accablé  de  vieillesse  et  d'infirmités,  emprisonne  encore  dans  des 
bottes  de  cbasse  les  jambes  sans  force  pour  le  porter,  dont  la  voix 
s'est  enrouée  à  exciter  ses  chiens,  qui  n'a  jamais  manqué  un  con- 
cours agricole,  et  passe  dans  les  banquets  qui  accompagnent  ces 
sortes  de  solennités  pour  le  meilleur  juge  du  vin  de  Porto,  —  le 
général  qui  s'est  couvert  de  gloire  aux  Indes,  mais  que  l'on  voit 
facilement  énm  devant  le  beau  sexe,  —  le  book-maker  plus  ou 
moins  filou  qui  transforme  le  pari  de  courses  en  métier  lucratif  et 
souvent  illicite,  —  la  femme  galante  qui  émaille  la  conversation  de 
mots  français,  si  l'on  peut  appeler  du  français  les  emprunts  ridi- 
cules que  les  romanciers  étrangers  font  à  notre  langue  en  la  défigu- 
rant, —  im  personnage  secondaire  de  pickpocket^  tramp  (vagabond) 
ou  voleur  de  chiens,  —  mais  d'abord  la  fast-girl,  dénomination  que 
rend  mal  celle  de  «  fille  émancipée.  »  Gomme  c'est,  malgré  certains 
échantillons  que  l'Angleterre  nous  envoie,  le  type  le  moins  connu 
en  France,  le  plus  curieux  à  étudier  par  conséquent,  nous  choisi- 
rons, pour  en  donner  ici  quelques  extraits,  le  roman  de  Kate  Co- 
tentry^  où  il  tient  la  première  place,  et  qui  est  d'ailleurs  sous  tous 
les  rapports  le  chef-d'œuvre  de  Whyte  Melville. 

Kaie  Cwentry  est,  OMnme  Digby  Grandy  une  autobiographie  qui 
sert  de  prétexte  à  des  descriptions  variées  de  sport,  tracées  cette  fois 
par  une  plume  féminine.  Miss  Kate  constate  en  commençant  que  les 
femmes  ont  un  triste  lot  en  ce  monde,  a  Si  on  nous  laissait  essayer 
seulement,  dit-elle,  je  me  figure  que  nous  saurions  battre  les  maîtres 
de  la  création,  comme  il  leur  plaît  de  s'intituler,  dans  tout  ce  qu'ils 
^treprennent.  Bon  Dieu  l  ces  gens-là  parlent  de  notre  faiblesse,  de 
notre  vanité ,  comme  si  la  plus  niaise  d'entre  nous  n'était  pas  as- 
sez forte  pour  rouler  leur  sexe  tout  entier  autour  de  son  petit  doigt; 
quant  à  la  vanité,  prenez  la  peine  de  faire  entendre  à  l'un  d'eux  qu'il 
est  beau  ou  seulement  qu'il  est  bien  à  cheval,  élégant  danseur,  que 
sais-je?  et  vous  verrez  s'il  ne  perd  pas  la  tête.  Emilie  n'est-elle  point 
devenue  baronne  pour  avoir  dit  à  son  cavalier  dans  un  quadrille 
qu'elle  reconnaîtrait  sa  tournure  partout?  L'homme  avait  une  bosse, 
mais  il  crut  comprendre  qu'il  était  aimé.  —  Je  soutiendrai  qu'en 
équitation  même  ces  messieurs  ne  nous  sont  pas  supérieurs;  ils 
nous  imposent  cette  horrible  selle  de  côté,  sur  laquelle  ils  plantent 
assez  de  pommeaux  pour  empaler  trois  femmes.  Ils  nous  condam- 
nent à  use  attitude  dans  laquelle  il  est  presque  impossible  de  con- 
trôler un  cJieval  ardent,  à  un  costume  qui  rend  tes  chutes  dange- 


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&28  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

reuses,  et,  malgré  tous  ces  inconvéniens,  tel  est  notre  talent  inné, 
que  nous  montons  à  merveille  plus  d'une  bête  que  nos  envieux 
ont  proclamée  indomptable.  Cependant  je  voudrais  .être  un  homme, 
quitte  à  perdre  une  bonne  partie  de  mes  avantages  physiques.  On 
ne  me  prêcherait  plus  les  convenances;  je  pourrais  sortir  sans  être 
questionnée,  rentrer  quand  bon  me  semblerait,  me  passer  de  cha- 
peroriy  et  puis...  ce  n'est  pas  que  je  tienne  à  fumer  beaucoup  de  ci- 
gares, bien  que  j'en  aime  l'odeur  en  plein  air,  mais  j'aurais  ma  clé.  » 

L'excuse  de  Kate  pour  tenir  ce  langage,  que  ses  amis  môme  trou- 
vent sauqf  (impertment)  et  flippant  (léger),  est  dans  l'éducation 
qu'elle  a  reçue.  Son  premier  jouet  a  été  un  dieval  à  bascule,  et  elle 
avait  cinq  ans  à  peine  quand  le  jouet  de  bois  fut  remplacé  par  un 
jouet  vivant.  «  Il  me  semble  que  c'est  hier  que  mon  pauvre  père  m'a 
placée  sur  un  poney  des  Shetland  en  me  recommandant  de  n'avoir  pas 
peur.  Vraiment  je  n'y  songeais  guère  à  la  peur  !  Une  sensation  nou- 
velle et  délicieuse  me  dominait.  Je  fis  le  tour  de  la  pelouse,  secouant 
les  rênes  d'une  main,  de  l'autre  mon  grand  chapeau  de  paille,  le 
poney  grognant  comme  un  ours,  dont  il  avait  le  poil  hérissé,  papa 
applaudissant  de  toutes  ses  forces.  Après  cet  essai,  je  montai  indis- 
tinctement tous  les  chevaux;  il  m'est  arrivé  de  sauter  sur  des  che- 
vaux de  charrette  lâchés  dans  un  champ,  pour  les  monter  sans 
bride.  Jamais  aucun  accident  ne  m'arriva;...  si  fait,  —  une  fois 
pourtant  chez  mon  oncle.  Il  avait  acheté  une  jument  au  taliersally 
et  je  me  rappelle  que,  le  jour  où  il  m'emmena  faire  connaissance 
avec  elle  à  l'écurie,  un  palefrenier  vint  à  nous  le  visage  bouleversé, 
criant  :  —  C'est  la  peste,  cette  nouvelle  jument  !  La  selle  ne  l'avait 
pas  touchée  qu'elle  a  rué  !..  J'en  ai  le  genou  cassé  I 

((  —  Il  y  parait,  répondit  flegmatiquement  mon  oncle.  Amenez-la. 

«  L'enragée  sortit  dans  la  cour,  et  à  première  vue  j'eus  mau- 
vaise opinion  d'elle;  mais  la  crainte  qu'elle  ne  fit,  si  l'un  des  hommes 
l'enfourchait,  trop  de  simagrées  pour  qu'on  me  permit  de  la  monter 
à  mon  tour  redoubla  mon  courage  ordinaire.  Avant  que  mon  oncle 
eût  pu  crier  :  —  Pour  Dieu,  Kate!  —  j'avais  sauté  de  la  main  du 
groom  sur  le  dos  de  la  jument,  en  robe  de  mousseline,  ce  qui  était 
le  plus  drôle.  Que  fit-elle?  Je  ne  l'ai  jamais  bien  su.  Il  me  parut 
seulement  qu'elle  pliait  les  jarrets  comme  pour  se  coucher,  puis  bon- 
dissait des  quatre  pieds,  de  manière  à  me  lancer  bien  loin,  si  je  ne 
me  fusse,  pour  la  première  et  l'unique  fois  de  ma  vie,  cramponnée 
de  la  main  droite  au  pommeau.  Une  seconde  après,  elle  échappait 
frénétiquement  ait  groom.  Si  je  m'étais  raidie  le  moins  du  monde, 
elle  prenait  le  mors  aux  dents;  mais  le  parc  était  vaste,  les  arbres 
fort  espacés,  et  dès  que  nous  fûmes  sur  le  gazon  je  sentis  qui  de 
nous  deux  serait  maltresse  de  l'autre.  II  suffit  de  lui  donner  un  bon 
temps  de  galop,  des  caresses,  de  petits  noms  tendres  pour  lui  prou- 

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LE   ROMAN  DE   SPORT.  i|29 

ver  ma  confiance,  et  je  la  ramenai  à  mon  oncle  douce  comme  un 
agneau.  Malheureusement  elle  avait  en  grippe  certains  piliers  qui 
soutenaient  le  porche  de  l'écurie,  et  rien  ne  put  la  décider  à  les 
passer.  Enivrée  de  mon  succès,  j'empruntai  une  chambrière  pour  la 
punir,  et  alors  en  réalité  la  bataille  commença.  La  jument  ruait,  se 
cabrait,  tournoyait  sur  elle-même,  faisait  en  un  mot  tout  ce  qu'elle 
pouvait  pour  se  débarrasser  de  moi.  Cependant  je  frappais,  je  l'in- 
juriais, je  criais;  si  je  ne  jurai  pas,  c'est  que  je  n'aurais  su  com- 
ment m'y  prendre;  au  risqué  de  ma  vie,  je  n'aurais  point  cédé.  Cette 
lutte  nous  rapprochait  insensiblement  de  certaine  mare  située  à  une 
centaine  de  mètres  environ  de  l'écurie,  et  qui  servait  d'abreuvoir 
aux  bestiaux.  Je  savais  qu'elle  n'était  pas  profonde;  ma  seule  préoc- 
cupation dans  le  moment  était  de  me  conduire  en  brave  devant  les 
gens  de  la  maison,  sortis  pour  a  voir  tuer  miss  Kate,  »  ma  gouver- 
nante en  tête,  et  je  ne  vous  dirai  pas  ce  que  sa  physionomie  expri- 
mait d'horreur,  de  honte  et  de  dégoût.  Bref,  je  commençai  seule- 
ment à  me  décourager  un  peu  lorsque  nous  plongeâmes  au  fond  de 
la  mare;  ma  pauvre  jument  y  roula  comme*une  folle,  les  pieds  de  de- 
vant emmêlés  dans  sa  bride  ;  veuillez  croire  cependant  que  le  plon- 
geon fut  peu  de  chose  comparativement  à  la  semonce  que  je  reçus 
de  toutes  les  dames,  mais  l'admiration  de  mon  oncle  me  consola.  » 

Kate  est  restée  ce  qu'elle  était  alors,  intrépide,  plus  même  que  ne 
le  souhaiterait  sa  tante  Déborah,  chargée  d'une  tutelle  diflScilel  Elle 
habite  Belgravia,  le  quartier  à  la  mode;  son  boudoir  est  meublé 
selon  ses  goûts  :  ici  une  réduction  de  \ Amazone  en  bronze,  là  un 
bas-relief  d'après  les  marbres  de  lord  Elgin;  au-dessous  une  es- 
quisse qu'a  faite  Landseer  de  son  petit  terrier  d'Ecosse,  puis  un 
dessin  d'Horace  Yemet,  dans  lequel  on  ne  distingue  guère  qu'un 
cheval  de  bataille  plongeant  fantastiquement  au  milieu  de  tourbil- 
lons de  fumée.  La  cheminée  est  surmontée  d'un  trophée  de  fouets  et 
de  cravaches  encadrant  le  portrait  du  pur-sang  favori;  le  balcon  est 
un  jardin,  car,  si  Kate  estime  médiocrement  le  bal,  —  elle  ahnerait 
mieux,  dit-elle,  faire  les  foins,  —  si  elle  ne  se  soucie  pas  de  porter 
de  fausses  fleurs,  son  plaisir  est  de  s'entourer  de  fleurs  naturelles. 
Elle  sort  de  cette  jolie  retraite,  chaque  matin  sans  exception,  pour 
une  promenade  dans  Hyde-Park.  Un  vieux  serviteur  est  censé  la 
suivre,  mais  elle  se  débarrasse  de  lui  au  bout  de  dnq  mmutes,  car 
U  n'aime  pas  plus  galoper  qu'elle  n'aime  aller  au  pas;  la  voici  libre 
dans  la  compagnie  qui  lui  plaît  le  plus,  celle  de  son  cheval. 

a  Gonunent  ne  serais-je  pas  tout  à  fait  chez  moi  sur  Brillant j  qui 
n'a  jamais  commis  la  moindre  sottise ,  qui  me  suit  comme  un  épa- 
gneul,  et  qui  peut,  je  crois,  se  vanter  d'être  le  meilleur  cheval  de 
selle  de  l'Angleterre?  U  est  aussi  beau  qu'il  est  bon  :  bai-brun  avec 
des  extrémités  noires  et  une  crinière  de  soie  qu'envieraient  bien  des 

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430  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

femmes;  grand,  la  tête  fine,  Toeil  sombre  et  doux,  la  narine  rouge 
et  ouverte;  je  n'ai  jamais  vu  de  plus  belle  physionomie  que  la 
sienne  quand  il  s'anime.  Pas  une  marque  blanche  sur  toute  sa  chère 
personne,  sauf  une  étoile  imperceptible  au  milieu  du  front;  oh!  je 
la  connais  bien,  je  l'ai  baisée  si  souvent I  Le  portrait  accroché  au- 
dessus  de  ma  cheminée  ne  lui  rend  pas  justice.  Il  faut  que  le  peintre 
ne  nous  ait  jamais  vus  trotter  l'un  portant  l'autre  de  grand  matin. 
C'est  la  plus  charmante  promenade  à  deux  que  puisse  rêver  une 
imagination  poétique.  Nous  nous  entendons  sur  toutes  choses  :  — 
Regarde,  me  disent  ses  mouvemens,  r^arde  combien  est  gaie  la 
Serpentine  avec  son  cygne  solitaire,  ses  canards  affamés  et  ses 
chiens  amphibies  en  quête  de  l'étemel  bâton  qu'ils  ne  rapportent 
que  pour  retourner  le  chercher.  Comme  toi,  je  jouis  de  ce  petit  vent 
frais,  de  cette  lumière  pure,  de  la  vue  de  ces  enfans  tout  roses  qui 
se  poursuivent  dans  les  allées,  leurs  jolis  yeux  encore  gonflés  de 
sommeil  I  —  Et  Brillant  secoue  voluptueusement  la  tête  parce  que 
j'ai  passé  le  bout  de  mes  doigts  sur  son  cou  ferme  et  poli  comme  le 
marbre,  et  il  menace  d'un  de  ses  pieds  noirs  un  papillon  imaginaire, 
geste  qui  lui  est  familier;  alors  je  tire  légèrement  sur  mes  rênes, 
et  avec  un  ensemble  merveilleux  nous  allons  droit  devant  nous,  sui- 
vis par  les  regards  d'un  jeune  homme  à  moustadies  que  je  ren- 
contre toujours  fumant  son  cigare  à  la  même  place.  » 

Dans  l'après-midi,  elle  fait  volontiers  une  seconde  promenade, 
escortée  cette  fois  par  son  cousin  John.  L'aspect  du  parc  a  bien 
changé;  l'allée  des  cavaliers  ressemble  à  un  fleuve  bruyant  qu'il 
serait  presque  impossible  de  traverser;  c'est  l'heure  où  les  esca- 
drons de  belles  jeunes  filles  au  corsage  frêle,  aux  longues  boucles 
éparses,  s'élancent  à  tire-d'aile  comme  des  nuées  d'œseaux  que  s'ef- 
forcent vainement  de  rattn^r  les  matrones  essouflées,  les  vieux 
gentlemen  baignés  de  sueur.  Çà  et  là  un  couple  erre  à  loisir  sous 
l'ombrage,  les  rênes  lâches,  l'air  ab6ori)é,  parlant  bas,  ou,  mieux 
encore,  chacun  des  deux  regardant  droit  entre  les  oreilles  de  son 
cheval  dans  un  profond  silence.  U  n'y  a  pas  pour  s'aimer  de  posi- 
tion plus  favorable.  Le  long  dejallée  des  piétons,  on  chercherait  en 
vain  une  chaise  vacante.  D'Albert-Gate  à  Hyde-Park-Gomer,  les 
voitures  de  toute  sorte  forment  une  file  compacte  dont  la  peinture 
et  le  vernis  étincellent  au  soleil,  tandis  que  les  femmes  qu'elles  ren- 
ferment s'épanouissent  au-dessus  comme  les  fleurs  d'une  corbeille. 
Là  aussi  sont  rassemblés  tels  dmidies  qui  profitent  parfois  de  ce 
qu'ils  n'ont  pas  de  chevaux  pour  trouver  de  bon  ton  de  ne  pas  mon- 
ter à  l'heure  de  la  foule.  Ceux  qui  ont  de  la  tournure  posent  une 
bottine  ûr^rochable  sur  la  roue,  les  autres  distribuent  à  l^ombre 
de  leurs  chapeaux  blancs  des  sourires,  des  signes  de  tête,  des  oefl- 
lades  incendiaires  qui  trompent  le  spectateur  naïf;  plus  d'un  fat 

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LE  BOMAN  DE  8POKT.  A  31 

saura  mettre  dans  ces  simples  paroles  :  «  il  fait  beau,  »  une  expres- 
sion qui  parait  menace  la  dame  à  laquelle  elles  s'adressent  d'un 
enlèvement  immédiat,  tandis  que  la  coquette  répond  :  a  Je  crains 
qu'il  ne  pleuve  bientôt,  m  arec  des  mines  qui  impliquait  le  plus  doux 
consentement.  Kate  passe  souriante  et  moqueuse,  beaucoup  plus 
sensible  aux  complimens  qui  s'adressent  à  s(m  cheval  qu'à  c&ax  qui 
rendent  hommage  à  sa  beauté,  traitant  les  hommes  en  camarades  et 
leur  imposant  le  respect,  assez  sûre  d'elle-même  sous  tous  les  rap- 
ports pour  n'avohr  nul  besoin  de  chaperon.  C'est  imiquement  par 
respect  pour  l'usage  qu'elle  Idsse  son  cousin  John  jouer  ce  rôle  au- 
près d'elle,  sans  se  douter  que  le  pauvre  garçon  souffire  souvent  de 
voir  en  continuel  péril  le  trésor  qu'il  aspire  à  posséder  un  jour.  Nous 
les  retrouvons  partout  ensemble.  Au  meeting  aristocratique  d'Ascot, 
où  John  l'a  conduite,  Kate  peut  à  peine  s'empêcher  de  pleurer  quand 
Colonist  gagne  la  cupi  la  course  a  été  di^utée  de  ï^ès  jusqu'au 
bout,  et  en  y  assistant,  glacée  d'émoti(Mi,  elle  a  compris  qu'un 
homme  ruine  femme  et  enfans  pour  le  turf.  Si  elle  osait  sauter  au 
cou  de  l'amour  de  petit  jockey  qui  ramène  le  vainqueur! 

En  traversant  la  forêt  de  Windsor,  elle  a  ai  le  cœur  troublé  par 
la  mélancolie  de  ces  futaies  splendides,  elle  s'est  dit  qu'il  serait 
doux  d'y  écouter  les  soirs  d'été  la  chanson  du  rossignol,  et  de  ne 
pas  être  seule  pour  l'écouter.  En  môme  temps  elle  a  levé  les  yeux 
vers  son  cousin  John,  et  a  ressenti  un  mélange  de  désappointan^t, 
de  mauvaise  humeur.  John  a  tontes  les  meilleures  qualités,  et  on 
lui  trouve  bonne  mine,  mais  il  est  carré  d'épaules,  coloré,  déjà  un 
peu  gros;  la  figure  d'un  roui  lui  plairait  davantage,  celle  de  l'in- 
connu du  parc  par  temple!  Le  malheur  veut  que  cet  inconnu  lui 
soit  présenté  dans  un  bal  par  son  cousin  lui-même  :  le  capitaine 
Frank  Lovell  est  un  homme  à  bonnes  fortunes.  Lady  Scapegrace  (1), 
une  lionne  de  la  nouvelle  école,  s'est  compromise  pour  lui;  mais 
qu'on  se  rassure,  ni  John,  qui  lui  inspire  la  plus  vive  amitié,  ni 
Frank,  qui  est  bien  près  de  lui  inspùrer  de  l'amour,  ne  vaut  encore 
pour  Kate  son  cher  Brillant. 

«  La  visite  quotidienne  que  je  lui  fais  est  un  de  mes  meilleurs 
plaisirs.  Qui  ne  serait  fier  d'un  tel  accueil?  Au  bruit  de  mon  pas,  il 
commence  à  s'agiter,  à  remuer  la  queue,  à  dresser  les  oreilles,  à 
broyer  sa  litière  sous  ses  pieds  nerveux.  Et,  quand  j'i^proc]ie,  il  fait 
un  saut  que  les  étrangers  croient  souvent  précurseur  d'un  coup  de 
pied,  sa  queue  étincelante  frétill^de  plus  en  plus.  J'appuie  ma  joue 
contre  la  sienne,  et  ^ous  nous  embrassons;  puis  il  fouille  du  mu- 
seau dans  mes  poches  bourrées  de  sucre,  qu'il  mange  du  bout  des 
dents  avec  des  manières  de  petit-maître.  Certes  il  a  plus  d'esprit 

(1)  Scapegrace,  garnement,  raurien. 

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A  32  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'un  chien  et  plus  de  cœur  que  beaucoup  d'hommes,  aussi  j'ai  soin 
de  Brillant.  Je  tâte  ses  jambes,  j'examine  ses  sabots,  je  retourne  sa 
couverture  pour  m'assurer  qu'elle  est  nette  et  digne  de  lui.  Après 
avoir  vaqué  aux  soins  matériels,  nous  procédons  aux  épanchemens 
de  l'âme.  J'ai  eu  mes  chagrins  comme  tout  le  monde,  et  toujours 
j'ai  été  consolée  par  l'affection  de  mon  cheval.  Sa  belle  figure  grave 
et  honnête  prend  naturellement  l'expression  de  la  sympathie  sans 
l'ombre  de  curiosité  impertinente.  Avec  sa  vigueur,  ses  élans  géné- 
reux, son  mutisme,  sa  fidélité,  ses  qualités  d'instinct,  qui  échappent 
au  contrôle  du  raisonnement,  il  m'offire  le  type  du  véritable  ami. 
Bien  des  larmes  ont  coulé  sur  ses  naseaux,  tandis  que  je  me  suspen- 
dais à  lui  des  deux  bras,  comme  un  enfant  à  sa  nourrice,  et  je 
vous  jure  qu'il  me  ruminait  à  l'oreille  des  conseils  et  des  remon- 
trances... » 

Hélas  I  elle  a  besoin  dé  tous  les  deux.  Grâce  à  l'intimité  rapide- 
ment établie  par  un  pique-nique  à  Richmond  et  une  après-midi  où 
le  slang  règne  en  maître  aux  courses  de  Hampton,  Lovell  a  trouvé 
moyen  de  pénétrer  chez  tante  Déborah;  il  est  devenu  Phabitué  de 
la  maison,  escortant  miss  Kate  au  parc,  penché  derrière  elle  à  l'O- 
péra, assidu  rafin  comme  pourrait  l'être  un  amoureux  en  titre  ;  on 
les  a  vus  tous  les  quatre,  Kate,  lady  Scapegrace,  John  et  le  capi- 
taine, dtner  dans  un  restaurant  de  Greenwich-Park  et  ensuite  au 
Yauxhall  (1),  où,  au  milieu  des  excentricités  du  bal  public,  lady 
Scapegrace  a  le  plaisir  de  rencontrer  son  époux,  sir  Guy,  entraîné 
dans  la  valse  échevelée  d'une  lorette  parisienne,  ce  qui  nous  prou- 
verait, si  c'était  nécessaire,  que  le  grand  monde  britannique  a  ses 
scandales.  Heureusement  la  saison  de  Londres  est  terminée.  Chacun 
se  disperse,  ceux-ci  pour  les  meetings  de  courses  en  province,  ceux- 
là  pour  des  tournées  de  visites,  les  uns  vont  en  yacht  pêcher  sur  les 
côtes  de  Norvège;  si  les  autres  tardent  encore  de  quelques  jours, 
c'est  qu'il  leur  faut  rassembler  pour  une  plus  longue  expédition,  le 
Kamchatka  ou  les  Montagnes-Rocheuses,  ces  mille  accessoires,  de- 
puis le  revolver  jusqu'au  parapluie,  qu'un  Anglais  sait  faire  tenir 
dans  le  plus  petit  espace  possible.  Kate  Goventry  part  pour  le  châ- 
teau de  Dapgerfield,  qui  appartient  à  l'une  de  ses  parentes,  lady  Hor- 
singham.  Elle  part  le  cœur  serré,  car  elle  laisse  derrière  elle  Frank 
Lovell,  dont  lady  Scapegrace  lui  a  dit  beaucoup  de  mal,  assurant 
ainsi  son  succès. 

^yte  Melville  a  un  talent  particulier  pour  décrire  certains  vieux 
manoirs  bâtis  sans  grande  prétention  à  l'architecture  ni  à  l'élé- 
gance, où  tout  le  monde  se  tient  d'habitude  dans  la  grande  biblio- 

(i)  Au  VaaxhaU  comme  à  Cremorn-Garden,  les  chercheurs  de  plaisir  trouvent  ub 
drque,  des  histrioos  de  toute  sorte,  des  danses,  des  feux  d*artiflce,  et  la  plus  maoraise 
compagnie. 


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LE   ROUAN    DE   SPORT.  433 

thëque,  haute  de  plafond^  avec  ses  noires  boiseries  de  chêne,  ses 
croisées  profondes,  étroites,  qui  donnent  sur  un  parterre  bien  abrité, 
ses  innombrables  rayons  où  les  bottes  à  ouvrage,  les  raquettes  des 
jeunes  filles,  les  accessoires  de  pêche  des  garçons,  le  jeu  de  trictrac 
du  grand -père  et  autres  objets  révélateurs  des  goûts  de  différens 
âges  6e  mêlent  aux  livres  lus  en  famille.  Comme  on  comprend  que 
cette  pièce  intime,  hospitalière,  fasse  tort  au  salon  cérémonieux  I  De 
même  les  chambres  à  coucher  d'apparat  sont  trop  vastes  et  d'un 
aspect  froid,  tandis  que  «  la  galerie  des  célibataires,  »  joyeusement 
tapissée  de  toiles  à  ramages  et  encombrée  de  tout  ce  qui  est  néces- 
saire aux  soins  de  propreté  les  plus  minutieux,  nous  apparaît  comme 
le  séjour  même  du  confort  et  de  la  gaité.  Par  les  fenêtres  monte 
le  parfum  du  chèvrefeuille  qui  s'enroule  aux  treillages,  vous  domi- 
nez l'avenue  d'ormes  centenaires,  la  pelouse  où  s'éparpille  en  per- 
manence un  jeu  de  crocket,  vous  demandez  l'heure  à  la  large  face 
avenante  de  l'horloge  des  écuries.  Dans  la  salle  à  manger  où  l'on 
fait  de  nombreux  et  solides  repas,  fût-on  amoureux  (cet  appétit 
saxon,  sans  cesse  aiguisé  par  le  mouvement,  est  implacable),  la  vue 
est  récréée  par  des  tableaux  ou  des  gravures  représentant  des  scènes 
de  sport,  des  animaux  de  ferme,  mêlés  aux  portraits  d'ancêtres 
bien  nourris  et  d'aïeules  poudrées;  puis  il  y  a  des  revenans...  Par 
là  seulement  Dangerfield  appartient  à  la  catégorie  de  châteaux  que 
nous  venons  de  décrire;  il  est  hanté,  —  mortellement  triste  du  reste 
et  comme  fermé  au  moindre  rayon  de  soleil.  Tout  y  est  ennuyeux, 
à  en  juger  par  le  journal  de  Kate,  dont  voici  le  résumé. 

«  Levée  à  sept  heures,  c'est  mon  habitude.  Je  remarque  en  me 
regardant  au  miroir  que  le  grand  air  et  l'exercice  ne  gâtent  pas  le 
teint,  au  contraire.  Ma  première  impression,  une  envie  de  chasse... 
Arrachée  à  mes  rêvasseries  par  la  sonnette  de  ma  tante,  je  m'ha- 
bille à  la  hâte  pour  la  prière,  qui  est  à  huit  heures  et  demie.  Dé- 
jeuner. Ma  cousine  Amélia,  une  automate,  insinue  que  mes  ser- 
viettes de  toilette  sont  probablement  trop  grosses,  car  elles  ont 
frotté  mes  joues  du  rouge  qui  siérait  à  celles  d'une  fille  de  ferme. 
Mon  cousm  John  afiSrme  au  contraire  que  j'ai  l'air  d'une  rose,  une 
rose-thé,  ajoute-t-il  quand  je  lui  présente  sa  tasse.  Après  dé- 
jeuner, tandis  qu'Amélia  étudie  son  sempiternel  piano,  je  vais  faire 
une  visite  à  l'écurie.  Lady  Horsingham,  qui  me  surprend,  com- 
mence un  de  ses  prêches  sur  l'inconvenance  de  certaines  façons 
qu'il  lui  plaît  d'intituler  cavalières.  —  Croyez-vous ,  me  dit-elle, 
que  les  hommes  apprécient  beaucoup  les  jeunes  personnes  qui,  • 
à  la  barbe  près,  leur  ressemblent  en  tout?  Croyez-vous  qu'ils 
aiment  à  rencontrer  leur  idéal  échevelé,  tout  en  nage,  couvert 
de  boue,  trempé  jusqu'aux  os,  noirci  de  coups  de  soleil?  Croyez- 

Ton  m.  *  1874.  28 

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A3i  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

VOUS  qu'ils  estiment  chez  nous  autres  la  force,  l'indépendance  et 
peut-être  une  supériorité  réelle  dans  les  exercices  de  leur  sexe? 
Croyez -vous  qu'on  les  prenne  d'assaut  à  grands  coups  de  har- 
diesse et  d'excentricité?  Vous  avez  tort,  Kate,  vous  avez  tort. — 
Ma  foi  !  je  ne  crois  rien  de  tout  cela,  et  au  fait  je  n'y  songe  guère. 
Peu  m'importe  que  les  hommes  m'admirent  ou  non,  s'ils  sont 
assez  sots  pour  être  jaloux  de  mon  mérite  d'amazone.  Quant  à  leur 
idéal,  je  n'entends  rien  à  ces  sortes  de  choseis,  mais  il  me  semble 
que  l'idéal  d'un  homme  peut  agir  à  sa  guise,  étant  sûr  qu'on  trou- 
vera parfait  tout  ce  qui  vient  de  lui.  Les  femmes  courageuses,  comme 
les  hommes  forts,  ont  généralement  plus  de  douceur  vraie  que  les 
faibles  et  les  timides.  Je  connais  de  méchantes  pécores  qui  n'ose- 
raient pas  monter  à  âne  ou  en  bateau.  La  bravoure  au  fond  n'est 
que  l'absence  d'égolsme.  Pourquoi  certaines  gens  ont-ils  toujours 
peur  qu'il  ne  leur  arrive  quelque  accident  ?  C'est  qu'ils  pensent  beau- 
coup à  eux-mêmes,  et  la  cause  qui  leur  fait  tant  redouter  un  danger 
imaginaire  les  rendra,  soyez-en  sûre,  indifférens  aux  souffiances 
réelles  d'autrui.  Jamais  vous  ne  me  persuaderez  que  je  sois  moios 
femme  parce  que  l'odeur  d'une  rose  ou  les  jeux  bruyans  d'un  en- 
fant ne  me  font  point  mal  aux  nerfs.  — Bref,  c'est  lady  Horsinghara 
qui  a  le  sermon.  Pour  la  calmer,  je  passe  par  exception  la  matinée 
dans  son  boudoir,  où  j'assiste  aux  plus  désolantes  alternatives  de 
tapisserie  et  de  médisance. 

«A  midi,  second  déjeuner.  Sous  prétexte  de  délicatesse,  cette 
bcmneÂmélia  mange  deux  côtelettes,  une  aile  de  poulet,  une  assiette 
de  pudding,  avec  accompagnement  de  hors-d'œuvre  et  de  sherry.  — 
Je  propose  une  promenade.  —  La  force  me  manquerait,  ose-t-ellc 
me  répondre,  pour  aller  plus  loin  que  la  serre.  —  Ses  yeux  ont  en 
eflTet  une  langueur  que  j'attribue  à  la  digestion. 

«  Et  les  dîners  !  ces  dîners  lourds,  silencieux,  solennels,  stupides, 
où  l'on  réunit  les  voisins  à  mtervalles  réguliers  et  qui  sont  suivis  de 
piano  quand  il  y  a  du  monde,  de  lectures  quand  nous  sommes  entre 
nous  :  le  Spectator,  Y  Iliade  de  Pope,  la  Tâche  de  Cowper  ! —On  ne 
se  retire  jamais  qu'à  onze  heures,  ce  qui  fait  trois  heures  et  demie 
de  bâillemens  étouffés.  Comment  s'étonner  que  les  hommes  abusent 
en  pareil  cas  du  vin  et  des  cigares?  Si  jamais  je  me  mets  à  fumer, 
ce  sera  au  château  de  Dangerfield.  » 

Pour  tuer  le  temps  et  aussi  pour  chasser  une  image  qui  la  poursuit 
avec  trop  de  persistance,  Kate  se  livre  à  la  flirtation.  Son  partenaire 
en  ce  jeu  est  un  brave  squire,  le  plus  criblé  de  taches  de  rousseur 
qu'elle  ait  vu  de  sa  vie,  bel  homme  du  reste  autant  que  le  permet- 
tent d'opulens  favoris  rouges,  une  tournure  un  peu  raide  et  de  grands 
pieds  miles.  Ce  personnage,  en  dépit  de  ses  ridicules,  est  singuliè- 
rement sympathique,  il  nous  représente  le  type  de  la  bonhomie  an- 

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LE  ROMAN  DE  SPORT.  AS5 

glaise,  non  sans  mélange  de  dignité.  Kate  elle--même  lui  rend  pleine* 
justice  tout  en  refusant  sa  large  main  honnête,  ce  qui  ne  laisse  au 
pauvre  squire  d'autre  ressource  que  de  Tofifrir  comme  pis-aller  à  la 
cousine  Âmélia;  mais  une  Anglaise  ne  se  marie  que  par  inclination, 
par  enthousiasme,  et  l'enthousiasme  de  miss  Goventry  est  jusqu'à 
nouvel  ordre  pour  le  capitaine  Lovell.  Les  hasards  du  fox-kuniinffj 
hasards  auxquels  Frank  a  aidé  quelque  peu,  les  rapprochent  à  l'im- 
proviste. 

((  Vendredi.  —  Jour  d'événemens.  Je  suis  descendue  en  habit  de 
chasse.  Bas^Blancs  m'attendait  à  la  porte,  et  une  fois  en  selle  je 
n'aurais  pas  cédé  ma  place  pour  celle  d'une  reine.  Bas-Blanes  est 
tout  à  fait  le  cheval  qu'il  faut  en  ce  pays  boueux  coupé  de  tout  pe- 
tits enclos;  sa  drconspection  est  connue,  rien  ne  Feffi^ie,  rien  ne  le 
presse.  Le  rendez-vous  n'était  pas  loin  de  Dangerfield.  Quand  je 
l'atteignis,  je  m'aperçus  à  la  curiosité  générale  que  les  dames  de 
ces  parages  n'avaient  pas  des  habitudes  équestres.  —  Quelle  est 
cette  jeunesse,  John?  demanda  aussitôt  à  mon  cousin  un  campa- 
gnard replet  en  habit  rouge,  visage  assorti. 

«  —  Bien  assise!  Un  oiseau  à  cheval,  j'en  jurerais.  Votre  cousine! 
Heureux  gaillard!.. 

«  —  Qu'est-ce  que  c'est  que  cette  jolie  fille  sur  le  grand  bai-brun 
làr-bas?  reprit  un  individu  à  l'air  siuffisant.  H  faut  que  je  me  fasse 
présenter. 

«  —  Je  vous  avais  bien  dit  que  nous  ne  tarderions  pas  à  nous  re- 
trouver, murmura  une  voix  bien  connue  à  mon  oreille.  Et,  me  dé- 
tournant, je  donnai  une  tremblante  poignée  de  main  au  capitaine 
Lovelh 

((  Gomme  il  avait  bonne  mine  au  milieu  de  tous  les  squires  et 
fermiers  qui  nous  entouraient  !  —  J'avais  déjà  hier  aperçu  vos  che- 
vaux, dis- je  enfin  avec  effort.  Allez -vous  chasser  toute  la  saison 
avec  cette  meute-ci? 

a  —  Combien  de  temps  resterez-vous  à  Dangerfield?  me  demanda 
Frank  à  son  tour. 

o  Des  fâcheux  viennent  se  mettre  entre  nous,  et,  bon  gré  mal  gré, 
on  appelle  toute  mon  attention  sur  la  meute  :  elle  est  excellente; 
vingt-deux  couples,  qui  la  saison  durant  chassent  deux  fois  la  se- 
maine, collés  solidement  à  la  piste  et  d'une  persévérance  à  toute 
épreuve.  U  faut  les  voir  se  glisser  au  plus  épais  du  couvert^  faisant 
grouiller  le  moindre  brin  d'herbe.  Leur  habitude  de  flairer  intrépi*- 
dement  sous  les  pieds  des  chevaux  doit  être  précieuse  quand  les 
chasseurs,  conune  c'est  souvent  le  cas,  se  tiennent  au  lieu  même 
où  le  renard  a  passé.  —  Le  piqueur  appartient  à  l'espèce  dite  vieux 
style.  Son  habit  graisseux  porte  de  glorieuses  flétrissures,  Tusage 
immodéré  de  l'eau-de-vie  l'a  mis  dans  un  état  voisin  du  delirium 

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&36  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

iremens.  Toute  la  besogne  est  faite  par  un  premier  fouet  du  nom 
de  Will ,  qui  un  jour  ou  l'autre  succédera  au  vieux  pour  le  plus 
grand  avantage  de  la  meute. 

tt  —  En  avant  I  burle  Frank  avec  un  de  ces  holloa  prolongés  qui 
annoncent  que  le  sportsman  a  vu  partir  le  renard.  —  Et,  se  dres- 
sant sur  ses  étriers,  le  voilà  lancé  à  travers  la  prairie  de  front  avec 
les  premiers  chiens. 

((  Tout  est  oublié  dans  ces  cinq  minutes  de  mêlée,  de  tapage  et 
de  course  folle!  Tout  à  l'heure  le  capitaine  me  regardait  comme 
s'il  eût  voulu  mettre  sa  vie  à  mes  pieds,  et  maintenant  du  diable 
s'il  se  soucie  que  je  le  suive  ou  que  je  me  rompe  le  cou  I  Mais  ce 
n'est  pas  le  moment  des  réflexions  sentimentales.  La  trompe  sonne 
dans  mon  oreille,  je  vois  John  passer  auprès  de  moi  conmie  l'éclair. 
Bas-Blancs  se  moque  des  obstacles;  les  rênes  lâches,  j'obtiens  de 
lui  tout  ce  que  je  veux  ;  le  sang  bout  dans  mes  veines...  Moment  di- 
vin entre  tous  !  De  mon  fauteuil,  je  revois  ce  spectacle  en  fermant 
les  yeux  :  la  rude  terre  labourée,  dans  les  sillons  de  laquelle  passent 
les  chiens  blancs  comme  de  fuyantes  taches  de  neige.  Cette  terre 
humide  et  fraîchement  retournée  embaume;  la  rosée  étincelle  par- 
tout. Je  vois  encore  au  bout  du  champ  la  haute  barrière  hérissée  de 
ronces;  je  vois  l'alezan  du  capitaine  s'élancer  et  les  éperons  de  son 
cavalier  briller  au  soleil,  je  vois  la  variété  de  dos  rouges  carrés  ou 
arrondis  qui  composent  l'avant -garde.  J'entends  la  voix  de  John  : 
—  Bravo,  Kate  I  —  quand  Bas-Blancs,  se  mettant  au  trot  de  lui- 
même,  dresse  ses  petites  oreilles  et  bondit  par-dessus  une  haute 
palissade,  non  sans  l'érailler  un  peu  et  y  laisser  un  lambeau  de  ma 
jupe.  Nous  sommes  tous  trois  les  plus  rapprochés  des  chiens  et  des- 
cendons ventre  à  terre  une  longue  prairie  marécageuse  bordée  de 
haies  touffues,  le  long  desquelles  ruisselle  la  meute,  pareille  à  une 
fleuve  de  lait.  Le  vent  me  rafraîchit  le  visage  et  caresse  mes  cheveux. 
Je  suis  désormais  côte  à  côte  avec  Frank.  Je  me  sens  capable  de  tout. 
Le  voici  dépassé  lui-même;  c'est  moi  qui  mène  la  chasse.  Qu'est-ce 
que  dix  ans  de  vie  au  coin  du  feu  comparés  à  cet  instant?  Tout  à 
coup  les  chiens  s'arrêtent  et,  après  s'être  dispersés  en  forme  d'éven- 
tail ouvert,  me  r^ardent  d'un  air  ébahi^  la  gueule  ouverte,  la  langue 
pendante,  rouge  d'ardeur  et  de  fatigue.  Un  chasseur  grognon  pré- 
tend que  je  leur  ai  fait  perdre  la  piste,  mais  une  vieille  chienne 
borgne,  qui  répond  au  nom  de  Jézabely  annonce  d'une  voix  âpre 
qu'elle  l'a  retrouvée;  les  autres  rejoignent  Jézabel,  franchissent  un 
débris  de  muraille,  envahissent  une  plantation,  sautent  sa  clôture, 
traversent  un  sentier,  et,  suivant  toujours,  je  me  retrouve  encore 
entre  John  et  le  capitaine  au  premier  rang.  Cela  devient  glorieux 
pour  de  bon.  Je  souhaite  de  toute  mon  âme  que  nous  courions  ainsi 
jusqu'au  dîner  et  que  cette  fois  encore  le  renard  échappe. 

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LE   ROMAN   DE   SPORT.  â87 

«  —  Tenez-hii  bien  la  tête,  Kateî  dit  mon  cousin,  dont  le  cheval 
vient  de  butter.  Bas^Blancs  lui-même  ne  durera  pas  toujours  I 

«  Je  crie  pour  toute  réponse  :  —  En  avant  I  —  Si  nous  n'allions 
un  train  d'enfer,  je  chanterais  de  joie. 

«  Les  chiens  ont  laissé  derrière  €ux  une  oseraie  qu'il  nous  faut 
franchir,  je  les  vois  remonter  la  pente  du  ravin. 

u  —  Allons,  Kate,  jouez  de  la  cravache,  et  bride  abattue  I 

«  J'obéis...  en  vain.  Bas-Blancs  s'est  arrêté,  il  baisse  son  nez 
vers  le  ruisseau  comme  s'il  voulait  boire;  mais  j'aurais  tort  de  dou- 
ter de  lui,  en  un  clin-d'œil  osiers  et  ruisseau  sont  derrière  moi. 
Moins  heureux,  mon  cousin  m'apparalt  debout  sur  le  rivage,  la  tête 
de  son  cheval  entre  ses  deux  pieds  et  le  reste  de  la  pauvre  bête 
complètement  submergé. 

«  —  Courage  I  crie-t-il  avec  sa  bonne  humeur  ordinaire,  —  et  je 
me  précipite  à  la  suite  du  capitaine,  qui  est  déjà  loin  de  moi,  à  un 
quart  de  mille  peut-être,  avec  la  même  distance  à  peu  près  entre 
lui  et  les  chiens.  Le  terrain  monte.  Bas-Blancs  prend  le  trot  sans 
que  je  l'en  prie.  Heureusement  les  barrières  sont  plus  basses ,  le 
terrain  n'est  pas  mauvais,  mais  nous  gravissons  toujours;  des  col- 
lines arrondies  se  rejoignent  autour  de  nous  et  nous  enferment;  je 
n'entends  presque  plus  les  aboiemens,  c'est  peine  perdue  de  presser 
Bas-Blancs 'y  son  allure,  déjà  languissante,  se  ralentit  déplus  en 
plus;  je  me  dresse  sur  mes  étriers,  j'excite  son  ardeur  par  tous  les 
moyens  possibles.  Il  faut  qu'il  soit  malade,  le  trot  d^énère  en  une 
série  de  petites  secousses,  le  malheureux  tend  la  tête,  ne  sent  plus 
le  mors.  Enfin  il  s'arrête  tout  net,  «t,  le  regardant  de  côté,  je  vois 
avec  effroi  son  œil  hors  de  l'orbite  et  sa  figure  toute  changée;  à 
peine  si  je  reconnais  mon  cheval.  Eflrayée,  je  cherche  du  secours,... 
personne  autour  de  moi.  Chiens  et  cavaliers  ont  disparu.  —  Si  vous 
aviez  pu  durer  dix  minutes  de  plus,  m'a  dit  le  soir  mon  cousin  John, 
vous  eussiez  vu  forcer  le  renard.  Frank  était  seul  présent,  mais 
il  avoue  qu'il  n'aurait  pas  réussi  à  faire  cent  mètres  de  plus.  Meil- 
leure chance  une  autre  fois  !  —  Pour  en  revenir  à  mon  aventure, 
j'étais  un  peu  émue;  je  ne  savais  qu'inventer  pour  venir  en  aide  à 
Bas-Blancs  i  je  le  desserrais,  je  lui  frottais  le  nez  de  mon  mouchoir, 
je  lui  aurais  offert  volontiers  de  l'eau  de  Cologne,  conune  on  fait  aux 
dames  qui  se  trouvent  mal.  Le  voyant  un  peu  mieux,  je  remontai 
«n  selle  (on  m'a  toujours  habituée  à  monter  et  à  descendre  sans 
l'aide  de  personne),  et  nous  rentrâmes  au  petit  pas  en  déclarant, 
malgré  notre  accident  final,  que  la  chasse  est  le  meilleur  emploi  de 
l'existence,  et  que  tout  notre  temps,  toute  notre  énergie,  lui  seront 
désormais  consacrés.» 

Peut-être  la  perspective  de  rencontrer  Frank  Lovell  est-elle  pour 
quelque  chose  dans  cet  entrain  cynégétique  de  miss  Coventry.  Le 

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A 88  REVUE  DCS  DEUX  MONDES. 

capitaine  lui-môme  s*est  servi  de  la  chasse  C(»mne  d'un  moyen 
pour  se  rapprocher  d'elle;  il  lui  donne  au  olair  de  la  lune  de  mys- 
térieuses sérénades,  le  matin  il  lui  fait  passer  dans  des  pelotons 
de  laine  à  tapisserie  quelqu'un  de  ces  billets  qu'une  amazone  elle- 
même  cache  dans  son  sein  et  couvre  de  baisers  furtifs;  par  une 
froide  nuit  du  conmoencement  de  l'hiver,  il  se  hasarde  dans  le  parc 
en  traversant  les  fossés  sur  la  glace,  et  Kate  ae  laisse  attendrir  jus- 
qu'à prolonger  avec  .lui  par  la  fenêtre  une  tendre  conversation  subi- 
tement interrompue  par  l'arrivée  de  lady  Horsingham,  que  la  réver- 
bération de  la  lumière  de  sa  chambre  a  inquiétée.  Tandis  qu'elle 
s'efforce  do  trouva  des  explications,  Kate  entend  craquer  la  glace, 
et  le  bruit  d'un  plongeon  l'épouvante;  mais  id  se  place  un  trait  tout 
à  fait  caractéristique.  Inquiète,  éperdue  comme  elle  l'est  au  fond  de 
l'ftme,  la  jeune  fille  ne  donne  pas  l'alarme;  sa  réputation  est  en 
jeu,  ^e  sait  se  contenir  et  dévorer  ses  craintes*  Cependant  elle 
aime  cet  homme  qu'elle  se  défend  de  secourir  ;  sa  première  pensée, 
le  lendemain  matin,  sera  d'interroger  la  trace  des  pas  sur  la  neige  : 
ils  partent  du  fossé  dans  la  direction^  de  la  ville,  le  capitaine  est  donc 
sain  et  sauf;  elle  respire*  Bientôt,  sous  la  protection  d'un  dégui- 
sement, a  lieu  une  nouvelle  rencontre  beaucoup  plus  romanesque 
que  la  première,  et  dans  laquelle  des  sermons  d'amour  sont  échan- 
gés avec  une  Certaine  réserve  cependant  de  la  part  de  Kate,  qui 
en  veut  au  capitaine  de  ne  pas  être  plus  explicite.  Aussi  ne  re- 
pousse-l-elle  pas  son  cousin  John  lorsqu'il  vient  à  son  tour  se  décla- 
rer. Ce  brave  garçon  avait  promis  à  tante  Déborah  d'attendre  que 
Kate  eût  vingt-cinq  ans,  afin  de  lui  laisser  le  temps  de  juger  le  monde 
et  de  choisir  en  toute  connaissance  de  cause;  miûs  les  mandes  de  ' 
Frank  ne  lui  ont  pas  complètement  échappé,  il  n'y  tient  plus,  et, 
dans  un  langage  qui  révèle  toute  la  droiture  de  son  caractère,  sup- 
plie Kate  de  mettre  un  terme  aux  cruelles  incertitudes  qui  le  dévo- 
rent. Peut-^e  la  chasse  au  mari,  que  nos  voisins  permettent  à 
leurs  filles  conmie  tous  les  autres  genres  de  êparty  n'a-t-elle  pas 
pour  effet  une  parfaite  franchise,  car  nous  voyons  miss  Goventry 
faire  preuve  pour  la  seconde  fois  de  présence  d'esprit  singulière  en 
demandant  k  réfléchir.  Il  est  vrai  qu'elle  subit  l'influence  d'une 
amie  intime  asses  dangereuse,  H*"*  Lumley,  qui  applique  aux  amou- 
reux en  général  des  principes  de  dressage  sévères.  —  Traitei  un 
homme,  dit-elle  à  Kate,  comme  vous  traitez  Brillant  :  la  main  lé* 
gère,  tout  juste  assez  de  liberté  pour  qu'il  se  crde  k  son  aise,  et 
puis,  dès  la  première  faute,  fUtes^ui  sratir  le  mors.  Il  se  cabrera 
peut-être,  mais  vous  le  mènerez  facilement  ensuite.  —-Elle  ne  réflé- 
chit pas  que  John  est  luinméme  un  sportsman  trop  consommé  pour 
se  laisser  dépister  par  des  feintes  féminines.  Sans  bruit,  avec  une 
générosité,  un  cahne  viril,  qui  touchent  Kate  plus  que  ne  le  feraient 

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LE   aOHAN  DE  SPORT.  430 

des  larmes,  il  renonce  au  steeple^ chose  où  il  se  voit  distancé, 
cède  à  l'heureux  vainqueur  le  prix  qu'il  ambitionnait  et  redevient 
le  cousin  John.  C'est  encore  se  réserver  le  droit  de  la  protéger.  Il 
se  méfie  de  Frank,  qui  est  non -seulement  un  flirt  incorrigible 
(Whyte  Helville  applique  ce  nom  à  l'espèce  nqinbreuse  des  co- 
quettes mâles),  mais  un  joueur  ruiné  qui,  après  avoir  épuisé  l'aide 
des  juifs,  va  devenir  la  proie  des  tribunaux.  Sans  renoncer  à  son 
apparente  liaison  avec  laidy  Scapegrace,  et  tout  en  faisant  la  cour 
tantôt  à  Kate,  tantôt  à  M"*'*  Lumley,  il  se  réserve  d'épouser,  une  ca- 
tastrophe échéant,  certaine  miss  Molasses,  jaune,  sotte  et  maniérée, 
mais  énormément  riche.  Kate,  qui  se  croit  au  courant  de  ses  dettes 
et  de  ses  folies  passées,  ne  soupçonne  rien  de  ses  perfidies  présentes; 
par  bonheur,  le  digne  cousin  John  est  moins  aveugle. 

Us  sont  tous  réunis  à  Scamperley  (1),  où  sir  Guy  et  son  excen- 
trique épouse  reçoivent  l'élite  de  la  fashiotty  menant  le  high-life 
moderne  dans  toute  sa  fièvre,  sans  souci  des  convenances  et  unique- 
ment occupés  à  imaginer  sans  cesse  des  raffinemens  nouveaux  de 
plaisir  et  de  luxe.  Kate  s'abandonne  à  ce  courant  de  dissipation  avec 
une  sorte  de  désespoir  :  elle  soufire  du  mépris  silencieux  de  son 
cousin  qu'elle  sent  avoir  mérité,  des  atermoiemens  de  Frank,  qui, 
tout  en  la  poursuivant  de  ses  hommages,  ne  se  décide  pas  à  de- 
mander sa  main  et  ménage  miss  Molasses;  elle  est  jalouse,  elle  est 
humiliée,  mais,  fière  jusqu'au  bout,  veut  se  donner  le  change  à  elle- 
même.  L'ignoble  sir  Guy  se  fait  son  professeur  de  $lang  et  d'efiron- 
terie.  Il  l'amène  à  conduire,  le  cigare  entre  les  dents,  un  drag  à 
quatre  chevaux*  Le  besoin  d'arracher  John  à  son  impassibilité,  qui 
l'exaspère  tout  autant  que  la  lâcheté  du  capitaine,  lui  donne  le 
triste  courage  d'accomplir  cette  belle  prouesse, 

«  ^  Johnl  m'écriai-je  en  m'installant  sur  le  siège,  croyez-vous 
que  je  saurai  conduire  à  quatre? 

«  —  Peut-être,  répondit-il,  mais  je  ne  vous  conseille  pas  d'es- 
sayer. 

«  Ma  réponse  éloquente  fut  de  lancer  les  quatre  bêtes  à  fond  de 
train.  Sh:  Guy,  assis  très  près  de  moi ,  le  visage  presque  dans  mon 
ch^>eau,  m'apprenait  à  diviser  les  rênes,  me  sermonnait  sur  l'art 
de  mettre  l'attelage  ensemble,  s'mterrompant  pour  jurer,  approu- 
ver, m'appeler  une  belle  filky  et  mâcher  son  cigare  avec  une  sorte 
de  férocité.  Il  était  hors  de  lui.  —  Vous  fumerez  aussi.I  s'écria-tr-il, 
sur  mon  âme  1  vous  fumerez.  Quiconque  peut  conduire  à  quatre  est 
capable  d'en  griller  tm  par  la  même  occasion.  Laissez-moi  vous 
clminr  le  plus  doux. 

i  J'avais  grand'peor  d'être  malade,  mais  je  voyais  mon  cousin  si 

(A)  De  êcmmp,  mannls  m]et« 

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-rr^ 


i&O  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

indifférent  que  cela  me  décida.  Oui,  j'aurais  fumé  au-dessus  d'un 
baril  de  poudre  et  à  tout  prix.  Je  m'en  acquittai  comme  si  je  n'eusse 
fait  autre  chose  de  ma  vie.  » 

On  se  demande  quelle  sera  la  fin  de  ce  système  d'étrange  provo- 
cation quand  tout  à  coup  lady  Scapegrace  intervient  de  la  manière 
la  plus  inattendue.  Il  y  a  en  elle  un  reste  de  grandeur  et  de  géné- 
rosité; à  la  suite  d'une  soirée  où  Kate  a  redoublé  dç  coquetterie 
désespérée,  la  femme  que  l'on  croirait  la  moins  capable  de  bon 
conseil  emmène  dans  son  appartement  cette  pauvre  fille  qu'elle 
voit  se  perdre  comme  elle  s'est  autrefois  perdue  elle-même;  avec 
une  pathétique  énergie,  elle  lui  cite  son  propre  exemple,  la  conjure 
de  ne  pas  sacrifier  à  un  engouement  absurde  le  brave  cœur  qui  lui 
est  dévoué.  L'altière  lady  se  confesse  et  supplie;  Kate  est  presque 
vaincue,  mais  il  lui  faut  encore  une  leçon,  la  plus  cruelle  de  toutes. 
Au  milieu  de  la  galerie  qu'elle  doit  traverser  pour  se  rendre  de  la 
chambre  de  son  amie  à  la  sienne,  le  hasard  la  met  en  présence  de 
sir  Guy  complètement  ivre.  La  terreur  d'une  pareille  rencontre  à 
cette  heure  avancée  de  la  nuit  lui  fait  perdre  la  tête;  elle  se  jette 
dans  la  première  chambre  ouverte  sur  le  corridor  et  qui  se  trouve 
être  celle  de  Frank  Lovell.  M.  Whyte  Melville  y  a  placé  une  scène 
hardie.  De  la  cachette  où  elle  s'est  réfugiée  au  bruit  de  pas  qui  ap- 
prochent, Kate  surprend  malgré  elle  une  conversation  violente  entre 
son  cousin  et  le  capitaine.  John  est  venu  sommer  ce  dernier  de 
s'expliquer  sur  ses  intentions.  S'il  a  pris  des  engagemens  avec  miss 
Coventry,  il  les  tiendra  ou  il  rendra  raison  de  sa  conduite  à  celui  qui 
se  considère  comme  le  protecteur  et  le  frère  de  cette  enfant.  Frank 
répond  insolemment,  un  duel  paraît  inévitable;  mais  Kate  est  là 
pour  l'empêcher.  Avec  un  sang-froid  et  une  adresse  inouis,  elle  s'é- 
chappe et  court  éveiller  le  mari  de  M"*  Lumley,  excellent  homme 
qui  s'occupe  uniquement  d'histoire  naturelle  tandis  que  papillonne 
sa  frivole  moitié.  Quelques  mots  suffisent  pour  le  mettre  au  courant 
de  ce  qui  se  passe,  il  promet  d'intervenir  et  remplit  si  bien  son 
mandat  que  le  capitaine  consent  à  déclarer  qu'il  ne  s'est  cru  libre 
d'offrir  son  cœur  à  miss  Molasses  qu'après  un  refus  formel  de  miss 
Coventry.  —  La  future  M"*  Lovell  est  mal  à  cheval,  «  toute  de  côté 
comme  l'anse  d'une  théière,  »  secouée  par  le  trot,  ridicule  sous  les 
passementeries  qui  surchargent  son  maigre  corsage  et  le  diapeau  à 
panache  blanc  qui  surmonte  sa  tête  en  violon.  Voici  la  vengeance 
de  Kate;  mais  ne  sera-t-elle  pas  elle-même  durement  punie?  Méri- 
tera-t-elle  jamais  de  reconquérir  l'homme  excellent  qui  lui  parait 
maintenant  supérieur  à  tous  les  autreâ,  supériem*  à  elle  surtout?  Il 
ne  peut  plus  l'estimer,  la  tendresse  condescendante  qu'il  lui  té- 
moigne encore  est  de  la  pitié  sans  doute,  et  c'est  là  un  sentiment 
dont  ne  saurait  se  contenter  Kate  Coventry.  Qu'elle  se  rassure,  John 

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LE  BOMAN  DE  SPORT.  A&l 

va  lui  rendre  d'un  mot  la  confiance  en  elle-même,  Tespoir  et  le  bon- 
heur :  —  Me  direr-vous,  demande-t-il,  pourquoi  vous  avez  refusé 
Frank  Lovell? 

-^  Il  ne  m'a  jamais  demandée  en  mariage,  répond  Kate,  je  ne  lui 
en  ai  jamais  donné  l'occasion. 

—  Mais  pourquoi? 

—  Parce  que  j'en  préférais  un  autre. 

Décidément  Kate  est  habile  malgré  ses  témérités  étranges,  trop 
habile,  à  notre  avis,  pour  être  bien  intéressante,  et  nous  ne  pouvoi» 
nous  expliquer  l'aberration  de  jugement  qui  conduisit  un  critique 
anglais  à  comparer  cette  héroïne,  toujours  maltresse  d'elle-même  en 
somme,  à  la  Petite  Comtesse^  la  plus  faible  et  la  plus  charmante  des 
héroïnes  de  M.  Octave  Feuillet.  Sans  doute  on  trouve  dans  les  deux 
livres  cette  connaissance  profonde  des  hautes  sphères  de  la  société, 
cette  élance  facile  et  naturelle,  qui  se  joignent  chez  le  romancier 
français  à  l'analyse  merveilleusement  fine  des  passions  et  des  mys- 
tères du  cœur;  mais  là  s'arrête  la  ressemblance.  Quelque  supériorité 
de  principes  qu'ait  sans  doute  miss  Goventry  sur  M**  de  Palmes, 
nous  voyons  entre  ces  deux  femmes,  qui  toutes  deux  bravent  les 
usages,  l'une  impunément,  l'autre  pour  être  punie  par  le  déshon- 
neur et  par  la  mort,  la  différence  qui  existe  entre  l'idéal  et  la  réa- 
lité. Dans  leurs  amours,  dans  leurs  romans,  les  Anglais  se  conten- 
tent volontiers  du  réel.  Ils  savent  que  la  fast  girl  se  fixera  un  jour, 
comme  se  rompt  au  harnais  la  fougueuse  pouliche,  que  de  ses  goûts 
excessifs  d'amazone  il  lui  restera  les  enfans  venus,  l'amour  salu- 
taire des  plaisirs  simples  de  la  campagne,  qu'elle  prendra  place 
d'elle-même  dans  le  cercle  des  matrones  nourrices  et  gouvernantes, 
associées  fidèles  des  intérêts  les  plus  sérieux  du  mari  choisi  entre 
tous;  mais  le  mari  aura-t-il  reçu  bien  intact  ce  cœur  qui,  avant  de 
se  concentrer  dans  l'exercice  de  toutes  les  vertus  domestiques,  a 
joui  d'une  liberté  sans  contrôle?  Cette  jeunesse,  dont  un  mariage 
tardif  et  raisonné  est  le  couronnement  et  la  fin ,  ne  se  sera-t-elle 
pas  essayée  maintes  fois  à  des  sentimens  plus  vifs  que  l'amitié?  A 
cela,  on  nous  répond  :  —  Le  self^govemment  est  enseigné  de  bonne 
heure  à  l'Anglaise;  elle  est  fière,  elle  est  chaste,  et  personne  n'a  pu 
aller  avec  elle  plus  loin  qu'elle  ne  le  voulait.  —  Nous  le  croyons 
volontiers,  et  c'est  justement  cette  prudence  incompatible  avec  Fin- 
génnité  qui  choque  nos  délicatesses.  On  ne  nous  en  reconnaît  pas 
beaucoup  à  l'étranger,  du  moins  de  délicatesses  littéraires  :  nos  plus 
belles  fleurs  sont  censées  croître  sur  le  bourbier  de  l'adultère,  ré- 
sultat infaillible  de  l'éducation  cloîtrée  des  jeunes  filles,  qui  ne  se 
marient  pas,  que  l'on  donne  en  mariage.  Soit!  au  point  de  vue  de 
la  morale  pratique,  mieux  vaut  laisser  en  effet  la  vierge  courir  les 
dangers  auxquels  l'épouse  s'expose  trop  souvent  chez  nous;jfnais 


Ai2  ReVUB  DES  DEUX  MONDES. 

nous  De  sommes  pas  des  gens  pratiques,  nous  sommes  des  poètes, 
nous  voulons  le  mieuxi  la  perfection,  l'impossible  peut*ètre;  n'im- 
porte, c'est  notre  honneur  de  le  rêver,  fût-ce  à  nos  risques.  Une 
compagne,  notre  égale  en  force  et  en  raison,  ne  nous  suffit  pas, 
nous  voulons  un  ange  que  n'ait  effleuré  aucune  expérience  humaine, 
qui  n'ait  jamais  rien  imaginé  en  dehors  du  premier  amour  que  nous 
lui  apportons  presqu'à  son  insu,  nous  réservant  en  tout  de  lui  ouvrir 
et  de  lui  faire  goûter  la  vie,  de  la  garder,  de  l'instruire,  de  la  dé- 
fendre. Serons-nous  à  la  hauteur  d'une  si  belle  t&che?  Un  héroïque 
oif;aeil  ne  nous  permet  pas  d'en  douter*  Nous  admettons  bien  que 
notre  idde  soit  firagile,  et  elle  ne  nous  en  est  que  plus  chère;  le  bon 
sens  est  contre  nous ,  mais  nous  dédaignons  ses  leçons  en  froide 
prose,  et  très  jurobablement  pour  notre  malheur  nous  les  dédaigne- 
rons toujours.  Aux  Kate  Goventry,  il  faut  des  cousins  John, 

Les  héroïnes  de  M.  Whyte  Helville  forment  du  reste  un  groupe 
charmant  d'amaxones,  et  c'est  plaisir  de  les  voir  défiler  de  loin,  leur 
jolie  taille  serrée  dans  un  habit  bien  collant,  le  voile  de  leur  petit 
chapeau  tendu  sur  un  visage  dont  l'éclat  naturel  défierait  la  rivalité 
de  tous  les  cosmétiques ,  leurs  cheveux  d'or  ou  d'ébène  nattés  le 
plus  près  possible  d'une  petite  tète  élégante.  Tout  dans  cet  ajuste- 
ment est  utile,  simple  et  commode,  indiquant  bien  qu'elles  font 
passer  avant  toutes  choses  le  naturel,  la  santé,  l'agilité.  Le  luxe  est 
considéré  par  la  plupart  comme  un  superflu  qu'elles  gagneront  peut- 
être  à  perdre,  de  même  que  certaines  plantes  vivaces  gagnent  en 
force  et  en  parfum  à  être  transplantées  de  la  serre  où  elles  se  sont 
par  hasard  épanouies  dans  un  sol  qui  n'ait  rien  d'artificiel.  —  J'ai- 
merais épouser  un  homme  pauvre,  dit  l'énergique  lady  Julia.  — 
Voilà  de  généreuses  fantaisies  rares  chei  nous,  on  ne  peut  le  ni^. 
C'est  lady  Julia  aussi  qui  prend  avec  un  franc  sourire  les  deux 
mams  d'un  amoureux  qu'elle  vient  d'éconduhre  :  a  Ne  vous  rendez 
pas  ridicule,  à  quoi  bon  toutes  ces  paroles  perdues?  Nous  avons  tou- 
jours été  bons  amis,  nous  resterons  tels,  je  ne  voudrais  pas  plus  me 
disputer  avec  vous  qu'avec  nion  frère;  mais  allez -vous -en.  Vous 
pouvez  prendre  votre  cheval  à  l'écurie  sans  passer  par  le  salon;  ainsi 
vous  éviterez  de  voir  ma  mère.  Laissez-moi  arranger  les  choses  avec 
elle,  c'était  mon  goût  qu'il  fallait  consulter  d'abord.  Dieu  vous  bé- 
nisse, et  merci  de  l'honneur  que  vous  avez  voulu  me  faire,  d  Rien 
n'exprime  mieux  que  ce  discours  la  présence  d'esprit  imperturbable 
et  la  pleine  possession  de  soi-même. 

Parmi  toutes  ces  soeurs  positives  et  pratiques  de  Kate  Goventry, 
il  en  est  une  cependant  à  qui  le  sport  est  funeste  et  que  la  passion 
emporte  au-delà  de  l'inévitable  poteau  du  mariage,  but  étemel  de 
toutes  les  autres.  C'est  la  pauvre  Blanche  Douglas,  Saumella^  comme 
on  l'appelle,  dont  le  nom  et  la  vie  sont  inséparablement  liés  à  ceux 


LE  BOHAN  D£  SPOBT.  A43 

d'une  jument  noire,  belle,  fiëre  et  indomptable  comme  elle-même. 
Elle  s'est  attachée  d'un  tenace  et  silencieux  amour  au  compagnon 
de  ses  plaisirs  hippiques,  Daisy,  brave  garçon  étourdi  et  prodigue 
qui  ne  voit  en  elle  que  le  meilleur  des  camarades,  jusqu'au  jour 
où  il  apprend  qu'elle  a  payé  en  secret  les  paris  de  course  qui  le 
ruinent  et  sont  bien  près  de  briser  sa  carrière.  L'amour  seul  a  pu 
inspirer  ce  moutemem  gén^eux;  par  reoonnaiasancei  Daisy,  qui 
avait  pourtant  d'autres  rêves,  va  demander  la  main  qui  l'a  sauvé. 
—  Tout  autre  de  vos  amis  eût  agi  comme  moi,  répond  simplement 
Satanella;  faites-moi  donc  l'honneur  de  me  traiter  comme  un  homme 
en  acceptant  le  service  que  je  puis  vous  rendre.  —  Elle  le  laisse  à 
la  douce  et  naïve  Norah,  au  bonheur  fu'il  lui  eût  sacrifié.  Son  déses- 
poir, nul  ne  s'en  doutera  jamais,  si  ce  n'est  peut-être  la  jument 
noire  à  qui  elle  demande  de  l'emporter  loin  de  ce  monde •  où  elle 
a  tant  souffert.  Le  fidèle  animal  n'obéit  que  trop;  il  tue  sa  mal- 
tresse dans  une  chasse  et  périt  avec  elle.  —  Ha  jument  a-t-elle 
beaucoup  de  mal?  —  Tels  sont  les  derniers  mots  de  Satanella. 

Il  n'y  a  dans  les  romans  de  Whyte  Melville,  dont  nous  venons  de 
faire  l'énumération,  rien  qui  puisse  être  traduit  ou  même  imité  en 
français.  Cette  imitation  ne  serait  d'ailleurs  nullement  désirable. 
Market  Harbormghy  Kate  Coventry^  Satanella,  expriment  des  en- 
thousiasmes et  des  appétits  qui  ne  sont  pas  les  nôtres;  pour  être 
intéreasans,  il  faut  d'ab<n:d  qu'ils  soient  parfaitement  naturels,  ge-- 
nuim;  le  moindre  mélange  d'affectation  les  rendrait  oiseux.  Pour  les 
peindre»  nous  n'avons  pas  cette  langue  expressive,  sinon  correcte, 
fortement  teintée  de  néologisme  familier,  à  laquelle  la  chasse,  les 
courses,  le  pugilat,  la  naumachie,  ont  donné  naissance.  La  pureté 
de  la  langue  française  s'est  toujours  refusée  à  ces  emprunts,  et 
l'argot  n'est  d'ailleurs  qu'une  basse  et  stérile  contrefaçon  du  slang. 
NonH9eulemwt  les  mots  nous  feraient  défaut  pour  ce  genre  de  lit- 
térature, mais  surtout  les  caractères,  les  mœurs  dont  elle  s'inspire. 
En  vain  nous  donnons-nous  parfois  le  ridicule  de  les  copier  de  loin, 
nous  n'arrivons  qu'à  la  caricature.  Restons  donc  nous-mêmes  avec 
toutes  les  qualités  qui  nous  sont  propres  et  que  nos  détracteurs 
mêmes  nous  envient;  notre  unique  devoir  est  d'appliquer  ces  quar 
lités  au  but  que  paraissent  s'être  proposé  dans  leur  sphère  Whyte 
Helville  (1)  et  ceux  de  son  école  :  réagir  contre  les  influences  éner- 
vantes, trop  nombreuses  aujourd'hui ,  rechercher  avant  le  succès 
même,  qui  parfois  se  prostitue,  rechercher  avant  toutes  choses  ce 
-qui  e3t  simple,  honnête  et  vrai. 

Th«  B^NTau>N. 

(I)  Whytê  Blehrilto  8*dtt  écané  de  œ  bat  dans  cartains  romans  à  sensation  qui  dif- 
fèrent de  son  genre  ordinaire,  et  ne  méritent  pas  d'être  mentionnés  id. 


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L'EXPOSITION  DE  PEINTURE 

DU  PALAIS-BOURBON 

AU   PROFfT   DES   ALSACIENS-LORRAINS 


Les  manifestations  de  Tart  ont  un  attrait  particulier  pour  les  ha* 
bitans  de  Paris.  S'ils  ne  sont  pas  tous  des  amateurs  éclairés ,  au 
moins  sont-ils  d'infatigables  curieux;  toutes  les  exhibitions  les  at- 
tirent, bien  peu  les  laissent  indifférens.  On  les  voit  se  presser  à 
l'hôtel  Drouot  les  jours  de  ventes  célèbres,  comme  à  l'Ecole  des 
Beaux -Arts  quand  on  y  concentre  l'œuvre  d'un  maître  qui  n'est 
plus;  le  lendemain,  ils  parcourent  avec  la  même  ardeur  les  gale- 
ries de  l'exposition  annuelle  :  public  éclectique  et  sans  parti-pris, 
répondant  à  tous  les  appels,  pourvu  qu'on  l'intéresse  ou  qu'on  l'a- 
muse. Les  hommes  considérid>les  qui  ont  réuni  les  objets  d'art  expo- 
sés en  ce  moment  au  palais  de  l'ancien  corps  législatif  connaissaient 
bien  ce  penchant,  et,  lorsqu'ils  conçurent  l'idée  généreuse  de  venir 
en  aide  aux  malheureux  réfugiés  d'Alsace  et  de  Lorraine,  ils  savaient 
d'avance  que  la  curiosité  de  la  foule  deviendrait  un  de  leurs  plus  sûrs 
auxiliaires;  le  difficile  était  de  h  satisfaire.  Paris  est  encore  riche  en 
collections  particulières;  ceux  qui  les  possèdent  ne  sauraient  certai- 
nement pas  résister  à  des  sollicitations  faites  au  nom  du  patriotisme, 
et  les  mandataires  de  la  charité  pourraient  peut-être  compter  sur  de 
brillantes  recettes.  Cet  espoir  n'a  pas  été  trompé;  on  est  certain  au- 
jourd'hui d'un  succès  complet  lorsqu'on  parcourt  les  salles  du  Palais- 
Bourbon. 

Cette  exposition  est  la  première  qui  ait  pu  ofirir  à  l'examen  au- 
tant d'œuvres  de  peinture.  Bien  que  des  objets  d'art  de  toute  sorte 
garnissent  les  nombreuses  vitrines,  les  tableaux,  par  leur  nombre 

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l'exposition   du   PALAIS-BOURBON.  445 

comme  par  leur  importance,  dominent  visiblement  sur  tout  ce  qui 
les  entoure.  On  avait  bien  tenté,  il  y  a  plusieurs  années,  de  ras- 
sembler quelques  toiles  fort  belles,  appartenant  à  des  particuliers, 
à  côté  des  collections  Campana,  lorsqu'on  exposa  celles-ci  au  Palais 
de  l'Industrie;  mais,  soit  que  le  nouveau  musée  eût  jeté  sur  ses  voi- 
sins la  défaveur  qui  s'attacha  promptement  à  cette  grande  acquisi- 
tion, soit  que  le  public  eût  été  mal  renseigné,  cette  tentative  passa 
pour  ainsi  dire  inaperçue,  et  l'éclatant  succès  de  l'exposition  rétro- 
spective de  1866  fut  le  seul  qui  laissa  des  traces  dans  le  souvenir 
des  amateurs.  Il  faut  dire  aussi  que  le  goût  et  la  mode  ont  changé 
depuis  quelques  années.  Bien  que  les  œuvres  des  peintres  célèbres 
atteignent  dans  les  ventes  des  prix  exagérés,  il  est  facile  de  constater 
que  les  objets  d'ameublement,  les  porcelaines,  les  bronzes,  les  pe- 
tites statues,  sont  plus  généralement  convoitées  et  mieux  disputées. 
Il  y  a  des  cabinets  intéressans  qui  ne  contiennent  pas  un  seul  ta- 
bleau. Autrefois  il  n'en  était  pas  ainsi,  et,  si  le  journal  de  Duvaux, 
récemment  publié  par  M.  Gourajod,  nous  prouve  que  le  goût  pour 
la  petite  curiosité  n'était  pas  moindre  au  xvm*  siècle  que  de  nos 
jours,  nous  savons  en  même  temps  que  les  hôtels  de  la  noblesse  et 
de  la  grande  finance  regorgeaient  de  magnifiques  peintures  dont  les 
débris,  dispersés  par  la  révolution,  ont  émigré  presque  tous  en  An- 
gleterre et  en  Russie.  On  ne  réparera  pas  ces  pertes  à  jamais  re- 
grettables; on  ne  reformera  plus  des  collections  comme  celles  de  la 
maison  d'Orléans,  comme  les  cabinets  Choiseul,  Tallard  et  tant  d'au- 
tres. Là  on  n'admirait  pas  seulement  les  productions  de  ces  petits 
inii^re^  hollandais  ou  français  si  fort  prisés  aujourd'hui;  les  plus 
grands  artistes  de  l'Italie,  Raphaël,  Titien,  y  tenaient  le  premier 
rang  à  côté  de  Rubens  et  de  Van  Dyck.  Rien  n'est  plus  rare  à 
l'heure  présente  que  d'entendre  livrer  ces  noms  illustres  aux  ca- 
prices des  enchères,  rien  n'est  plus  diflBcile  que  d'acquérir  quelque 
toile  où  ils  soient  écrits  sans  conteste.  C'est  ce  qui  explique  com- 
ment la  nouvelle  exposition,  où  se  montrent  surtout  les  produits  des 
écoles  secondaires,  présente  un  aspect  un  peu  uniforme.  La  faute 
en  est  au  passé,  qui  nous  a  ravi  nos  richesses  acquises;  toutefois  ce 
serait  être  injuste  que  de  trouver  seulement  en  cette  circonstance 
des  sujets  de  plaintes  inutiles.  La  vue  de  tant  de  belles  œuvres  doit 
imposer  silence  au  souvenir,  et,  lorsqu'on  sait  que  ces  œuvres  ne 
sont  qu'une  faible  partie  de  celles  que  nous  aurions  pu  admirer,  si 
chacun  avait  répondu  à  l'appel  sans  réserve  ou  sans  résistance,  on 
prend  avec  une  résignation  momentanée  son  parti  des  caprices  de 
la  fortune  et  des  crimes  du  passé. 


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AA6  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


I. 

Le  catalogue  de  peinture  compte  un  peu  plus  de  six  cent  cin- 
quante tableaux  et  dessins;  nous  n'avons  pas  à  les  décrire  tous.  Il  y 
en  a  beaucoup  qui  intéressent  le  regard  sans  qu'il  soit  nécessaire 
d'en  analyser  les  mérites.  Les  portraits  sont  en  majorité,  et  la  pdn- 
ture  de  genre  s'y  montre  avec  toutes  ses  séductions;  mais  les  spé- 
dmens  de  l'école  italienne  y  sont  rares  :  cinquante  tableaux  au  plus, 
et  quelques-uns  seulement  de  premier  ordre.  Si  nous  cherchons  les 
productions  des  maîtres  primitifs ,  nous  trouvons  trois  tableaux  de 
Fra  Angelico,  dont  l'un,  la  Vierge  entourée  de  saints^  est,  bî«i  que 
d'une  petite  dimension,  un  exemple  du  style  et  de  l'inspiration  ha- 
bituelle du  pieux  artiste.  Sans  doute  ceux  qui  n'ont  pas  vu  les  cel- 
lules de  San-Marco  ni  les  galeries  des  Dffiri  comprendront  dîflSci- 
lement  en  le  regardant  que  le  peintre  dominicain  tienne  une  place 
si  importante  dans  l'histoire  de  l'art.  Toutefois  il  y  a  au  musée  du 
Louvre  une  composition  célèbre  entre  toutes  celles  de  Fra  Angelico, 
le  Couronnement  de  la  Vierge.  La  prédelle  de  ce  vaste  panneau, 
fine  comme  une  miniature ,  grande  de  style  comme  une  page  d'his- 
toire, est  un  des  plus  purs  chefs-d'œuvre  du  maître.  On  pourrait 
rapprocher  la  petite  Madone^  appartenant  à  H.  de  Triqueti,  de  la 
Légende  de  saint  Dominique}  elle  supporterait  la  comparaison.  Deux 
Viergesy  assez  semblables  par  la  dimension  et  la  composition,  re- 
présentent Sandro  Botticelli.  On  y  Tetrouve  le  charme  triste  et  pieux 
que  le  maître  a  mis  sur  le  visage  de  la  mère  de  Dieu,  mélange  de 
naturalisme  et  de  mysticisme  qui  donne  aux  productions  de  ce  Flo- 
rentin, indécis  dans  sa  foi,  un  caractère  à  part  au  milieu  des  artistes 
de  son  temps.  Avant  d'arriver  à  Pérugin  et  à  son  glorieux  élève, 
laissons-nous  arrêter  un  instant  par  la  Vierge  de  Pietro  délia  Fran- 
cesca,  qui  appartient  à  M"**  Duchâtel.  Voilà  un  témoignage  excel- 
lent, le  seul  peut-être  à  Paris,  du  talent  d'un  artiste  à  peu  près 
inconnu  en  France.  Pourquoi  ce  tableau  n'est-il  pas  entré  dans 
notre  grande  collection  nationale  à  laquelle  il  fut  offert?  Il  en  était 
digne,  et  il  eût  appris  au  plus  grand  nombre  le  nom  d'un  de  ces 
hardis  pionniers  qui  ouvrirent  à  Michel-Ange  et  à  Raphaël  le  diemin 
où  ils  n'eurent  plus  qu'à  marcher  de  l'allure  du  génie.  Les  rares 
amis  de  l'art  qui  ont  fait  le  pèlerinage  d'Arezzo  savent  la  valeur  de 
la  chapelle  de  la  Croix  à  l'église  Saint-François,  et  l'influence  que 
ces  mâles  peintures  exerçaient  encore  longtemps  après  la  mort  de 
celui  qui  les  avait  produites.  On  retrouve  dans  tous  les  ouvrages  de 
Pietro  le  môme  procédé  à  la  fois  large  et  précieux,  les  mêmes  colo- 
rations pâles  et  le  même  modelé  sobre  jusqu'à  l'entière  suppression 


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L'EXPOSniON   DO  PALAIS-BOUBBON.  447 

des  détails.  Gependant^^avec  ce  système  souvent  trop  sommaire, 
l'artiste  fut  un  portraitiste  en  vogue,  sans  doute  parce  qu'il  était 
fidèle.  La  Vierge  que  nous  trouvons  ici  rappelle  à  la  fois  ses  qua- 
lités et  ses  défauts,  parmi  lesquels  on  peut  signaler  le  dédain  de  la 
grâce  même  chez  ses  modèles  les  moins  faits  pour  l'inspirer*  Il  ne 
faut  pas  être  un  amateur  vulgaire  pour  se  laisser  séduire  par  d'aussi 
austères  qualités.  Ântonello  de  Messine,  le  plus  inégal  des  artistes, 
tantôt  l'émule  de  Jean  Bellin  pour  la  précision  du  dessin  et  l'énergie 
de  la  couleur,  conune  dans  VBànnrBble  Condottiere  de  la  galerie 
Pourtalès,  aujourd'hui  au  Louvre,  le  plus  souvent  incorrect  et  pres- 
que barbare,  s'est  montré  quelquefois  aussi  gracieux  et  poétique, 
comme  dans  la  petite  tète  qui  appartient  encore  à  M^  Duchfttel* 
Nous  avons  entendu  attribuer  ce  joli  portrait  à  un  maître  de»  écoles 
de  Flandre,  on  a  nonmoié  Mabuse;  il  nous  seipble  au  contraire  que,  ^ 
par  le  caractère  de  la  coiffure,  ce  jeime  homme  indique  incontesta*^ 
Elément  sa  patrie  italienne,  le  siècle  môme  où  il  a  vécu,  et,  quand 
cm  compare,  on  reconnaît  avec  plus  de  sécurité  encore  la  main 
d' Antonello;  seulement  ce  jour-là  elle  était  bien  inspirée. 

Une  belle  Vierge  sur  son  trône  entre  deux  saints,  sujet  favori  de 
l*école  ombrienne,  annonce  le  mattre  de  Raphaël;  mais  cette  fois  ce 
n'est  pas  l'artiste  expéditif  promenant  sur  un  de  ses  innombrables 
ex-voto  un  pinceau  peu  consciencieux  :  nous  sommes  en  face  d'une 
œuvre  soignée,  peinte  avec  une  touche  i^irituelle  et  de  cette  cou-^ 
leur  transparente  et  légère  particulière  aux  fresquiftes*  Il  faut  ac- 
cepter les  maîtres  comme  ils  se  montrent,  avec  des  défauts  qui  leur 
sont  quelquefois  imposés.  Pérugin  dut  peut-être  aux  exigences  de 
ses  patrons,  corporations  ou  maisons  religieuses,  cette  apparente 
inertie  d'imagination,  ces  redites  monotones  d'un  même  type  qu'on 
lui  reproche.  Entre  tous  ces  grands  établissemens  religieux  du 
moyen  âge  et  de  la  renaissance,  il  y  avait  une  sorte  de  rivalité  et 
xme  jalousie  vigilante.  Aussitôt  que  la  réputation  d'une  œuvre  dé- 
passait les  murs  de  la  cité  ou  du  couvent,  l'artiste  qui  l'avait  pnn 
duite  était  assailli  de  demandes,  pressantes,  impérieuses,  aux* 
quelles  il  eût  été  quelquefois  imprudent  de  se  soustraire.  Il  fallait 
retrouver  le  môme  succès  :  le  plus  court  et  le  plus  sûr  moyen  de 
l'obtenir  était  de  se  copier.  Les  historiens  reprochent  au  Pérugin  de 
s^être  surtout  laissé  guider  par  l'amour  du  gain  dans  ce  commerce 
de  piété;  faut-il  nécessairement  accepter  les  insinuations  de  Vasari 
pour  expliquer  cette  stérilité  apparente?  Pérugin  n'est  pas  plus  cou- 
pable que  beaucoup  de  ses  contemporains,  lesquels  employaient 
comme  lui  les  mêmes  procédés  hâtifs  et  commodes,  et  le  zèle, 
satisfait  à  temps ,  des  donataires  ne  songeait  pas  à  s'en  plaindre. 
Pérugm  a  montré  à  Città  délia  Pieve,  à  Pérouse,  à  Florence,  ce  qu'il 


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AAS  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

avait  de  personnalité  dans  le  style  et  de  sci^ce  réelle  dans  l'exécu- 
tion. Gomme  le  Tondo  du  Louvre,  la  Madone  du  duc  d'Aumale  est 
à  Paris  une  production  remarquable  de  sa  meilleure  époque. 

En  paraissant  demeurer  fidèle  aux  règles  de  la  tradition ,  le  gé- 
nie de  Raphaël  s'en  affranchit  rapidement.  Il  n'est  pas  nécessaire 
d'établir  ici,  au  milieu  de  ce  rapide  examen,  ce  que  le  grand  peintre 
garda  de  respect  aux  traditions  et  quelles  libertés  il  jsut  prendre 
dans  ses  grandes  allégories.  Sans  faire  à  ses  devanciers,  Luca  Signo- 
relli,  Fra  Bartolomeo,  la  part  qui  leur  revient,  si  l'on  étudie  la  for- 
mation de  ce  talent  ingénument  éclectique,  en  rappelant  seulement 
les  exemples  qu'il  avait  eus  sous  les  yeux  dès  sa  jeunesse,  on  me- 
sure la  force  de  l'élan  qui  l'arracha  si  vite  aux  influences  d'école 
et  aux  enseignemens  d'un  art  conventionnel  et  encore  hiératique. 
Quoiqu'il  fût  idéaliste  par  nature  et  exempt  de  parti-pris,  Raphaël 
n'eut  pas  besoin  d'étudier  longtemps  Léonard  et  Michel -Ange  pour 
comprendre  le  secret  de  leur  supériorité;  aussi  la  nature  fut  promp- 
tement  le  modèle  dont  il  ^voulut  recevoir  les  leçons  définitives.  On 
le  voit  bien  déjà  dans  les  dessins  qui  datent  de  ses  premières  an- 
nées, et  c'est  à  la  nature,  mais  copiée  sans  servilité,  qu'il  dut  une 
science  dont  la  grâce  de  son  crayon  ne  voile  pas  la  présence  à  des 
yeux  pénétrans.  La  Vierge  de  lu  maison  d'Orléans^  le  joyau  de  la 
collection  du  duc  d'Aumale  et  le  plus  précieux  tableau  de  l'exposi- 
tion ,  appartient  évidemment  à  cette  manière  du  maître  qu'on  est 
convenu  d'appeler  la  manière  florentine,  quoiqu'à  vrai  dire  il  n'y 
ait  pas  eu  de  transformation  dans  le  goût,  ni  de  temps  d'arrêt 
dans  la  marche  de  Raphaël;  ce  qu'on  regarde  comme  des  diflë- 
rences  n'est  en  réalité  que  le  mode  naturel  d'un  progrès  continu. 
Cette  Madone  peut  être  datée  de  1508.  La  plupart  des  commen- 
tateurs la  font  remonter  jusqu'en  1506,  c'est  l'année  du  premier 
séjour  à  Florence.  Eh  bieni  chez  ce  jeune  homme  de  vingt-cinq  ans 
qui  vient  à  peine  de  quitter  Pérouse  et  le  Pérugin,  Sienne  et  le  Pin- 
turricchio,  c'est-à-dire  l'école  et  la  doctrine  d'école,  comme  on 
surprend  déjà  les  préoccupations  qui  vont  si  rapidement  amener 
l'entier  développement  des  aptitudes,  encore  timides!  Qu'on  étudie 
le  modelé  du  cou  de  la  Vierge,  celui  des  paupières,  combien  l'élève 
est  déjà  loin  des  leçons  qui  le  tenaient  captif!  Ce  coloris  si  vrat 
dans  sa  réserve,  Léonard  ni  Michel-Ange  ne  lui  en  ont  guère  donné 
l'exemple,  et  le  dessin  même  aisé,  gras  et  souple  comme  la  chair, 
ne  rappelle  pas  davantage  la  sécheresse  du  contour  et  le  modelé  à 
outrance  de  ses  deux  devanciers.  D'ailleurs  n'oublions  pas  qu'en 
1506  les  deux  cartons  de  la  bataille  d'Anghiari,  commandés  par 
la  république  de  FJorence  à  Micbel-Ange  et  à  Léonard,  n'étaient  pas 
commencés,  et,  à  l'exception  de  la  madone  bizaiTe  exécutée  pour 


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l'exposition  du  PALAIS-BOURBON.  àh9 

Agnolo  Doni,  on  ne  connaît  pas  de  peinture  certaine  de  Michel-Ange 
antérieure  à  cette  date.  En  tout  cas,  ce  n'est  pas  pour  les  qualités 
dont  Raphaël  donnait  déjà  la  preuve  fréquente»  qualités  d'un  natu- 
ralisme encore  prudent,  mais  toujours  sincère,  que  ces  deux  illus- 
tres maîtres  auraient  pu  revendiquer  une  part  dans  l'invention  et 
le  mode  d'exécution  de  la  Vierge  de  la  maison  (VOrléans.  —  Ce 
charmant  tableau,  qui  avait  appartenu  au  frère  de  Louis  XIY,  passa 
dans  la  fameuse  galerie  que  le  petit-fils  du  régent  fit  vendre  en 
Angleterre.  Après  diverses  pérégrinations,  elle  fut  acquise  pour 
2A,000  francs  par  M.  Delessert  après  la  mort  du  banquier  Aguado. 
H.  le  duc  d'Aumale  le  paya  160,000  francs  à  la  vente  du  dernier 
possesseur,  dans  cette  même  vente  où  Hobbéma  balança  le  plus 
grand  génie  dont  puisse  se  vanter  l'art  moderne. 

Non  loin  de  la  salle  où  règne  la  petite  Madone^  le  nom  de  Raphaël 
nous  attire  de  nouveau.  Nous  voici  devant  un  portrait  :  au  milieu 
d'une  loggia  dont  la  fenêtre  ouverte  laisse  voir  la  campagne;  un 
jeune  homme,  le  bras  appuyé  sur  une  table,  regarde  le  specta- 
teur. Sa  tête  gracieuse,  couronnée  de  longs  cheveux  qui  se  répandent 
sur  ses  épaules,  est  couverte  d'une  barrette  noire.  Sa  main  gauche 
erre  sur  sa  poitrine,  un  manteau  tissé  d'or  se  rejette  avec  de  beaux 
plis  sur  une  fine  chemise.  Tout  dans  cet  ensemble  indique  et  rap- 
pelle le  personnage  représenté,  c'est  Francesco-Maria  délia  Rovere, 
{M^fet  de  Rome  au  moment  où  Jules  II,  son  parent,  confiait  à  Ra-. 
phaël  la  décoration  des  chambres  vaticanes.  Deux  fois  le  peintre 
d'Urbin  représenta  ce  prince,  qu'il  connaissait  depuis  l'enfance  et 
qui  s'était  fait  le  protecteur  de  sa  famille,  d'abord  dans  la  fresque 
de  la  Dispute  du  saint-sacrement^  bientôt  après  dans  celle  de  l'École 
d^ Athènes.  C'est  bien  toujours  le  même  doux  regard,  le  même  port 
de  tète,  élégant,  presque  féminin,  le  même  masque  régulier  comme 
celui  d'une  statue  antique  ou  comme  le  type  impersonnel  d'une 
beauté  tout  idéale.  Passavant,  qui  a  écrit  sur  Raphaël  un  livre  où 
l'erreur  se  mêle  trop  souvent  à  des  recherches  consciencieuses,  a 
mis  en  tête  de  ses  deux  volumes  ce  même  portrait,  en  le  donnant 
pour  celui  du  grand  peintre  dont  mieux  que  personne  il  eût  dû 
connaître  les  traits.  Où  donc  a-t-il  retrouvé  ici  cette  mâchoire  un 
peu  proéminente  qui  dérange  la  régularité  du  beau  visage  du  Sanzio? 
Où  sont  ces  yeux  aux  orbites  profondes  dont  la  prunelle  noire  pro- 
mène sur  le  spectateur  un  regard  mélancolique  et  comme  chargé  de 
pressentimens?  A  part  un  certain  allongement  de  cou  et  l'arrange- 
ment de  la  chevelure,  on  ne  retrouve  rien  dans  le  portrait  apparte- 
nant au  prince  Cz^rtoryski  qui  rappelle  au  souvenir  la  tête  du  mu- 
sée des  Uflizi,  ni  celle  de  la  salle  de  la  Segnatura,  rien  enfin  qui 
puisse  rendre  compréhensible  et  facile  à  excuser  l'erreur  du  critique 

lom  m.  —  1874*  29 

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iSO  ÉÈtÛÉ  AfeS  DEUt  mMtÈ. 

allemand.  MfaimeiMtirt,  qtté^îon  plus  grave  que  la  méptîse  de  Paga- 
yant, ce  beau  portrait  esrt-il  bien  de  la  main  à  laquelle  on  Tattribuet 
La  conservation  en  est  parfaite.  Aucune  retouche  n'altère  Témaîl 
de  la  peinture,  aucune  sfurcharge  ne  rend  le  contour  incertain  : 
quel  que  soit  le  pinceau  qui  Ta  modelée,  cette  image  apparaît  telle 
qu'elle  dut  être  au  dortir  de  Patelîer.  Sans  aucun  doute,  l'œuvre 
originale  était  de  RaphaëU  doit-on  voir  ici  une  copie?  Nous  ne  le 
pensons  pas.  Ni  ta  faiblesse  de  Texécution  dans  certains  détails,  tel» 
que  les  mains,  ni  la  pâleur  de  l'aspect,  ne  suffisent  à  ébranler  notre 
confiance.  On  ^it  par  Vasari  que  Raphaël,  accablé  de  travaux,  li- 
vrait à  des  aides  le  soin  de  finir  quelques-^n»  de  ses  ouviages 
quand  il  en  avait  acheté  les  parties  importantes.  La  Jane  cC Aragon 
au  musée  du  Louvre  témoigne  de  la  confiance  qu'il  mettait  dans 
ses  meilleurs  élèves.  D'ailleurs  les  défauts  mêmes  que  nous  re- 
connaissons sont-ils  tels  qu'ils  puissent  infirmer  l'authenticité  de 
l'ouvrage?  Le  sens  du  dessin,  qui  est  le  cachet  particulier  du  talent 
du  Sanzio  et  comme  une  partie  importante  de  son  génie,  ne  con- 
siste pas  à  poursuivre  avec  une  exactitude  d'anatomiste  la  vérité 
d'une  forme.  A  ce  compte,  il  y  aurait  peu  de  chefs-d'œuvre;  ce  qui 
fait  la  valeur  vraie  du  dessin  de  Raphaël,  ce  qui  le  caractérise  aux 
yeux  de  ceux  qui  en  ont  le  sentiment  instinctif  ou  acquis  par  l'étude, 
c'est  ce  qu'on  appelle  la  tournure,  pour  être  plus  net,  c'est  la 
beauté.  L'exactitude  n'est  qu'une  qualité  de  second  ordre.  Holbein 
est  un  peintre  qui  surprend  par  l'intensité  du  coup  d'œil  et  le  rendu 
scrupuleux,  c'est  xm  portraiti^  incomparable;  mais  une  certaine 
vulgarité,  qui  paraît  lui  avoir  été  chère,  l'empêche  de  franchir  cette 
barrière  qui  sépare  de  si  peu  l'idéal  de  te  réalité.  A  côté  de  Rapha*!, 
on  n'oserait  pas  rappeler  un  grand  dessinateur.  —  Le  portrait  du 
duc  d'Drbin  a  toutes  les  qualités  que  nous  avons  essayé  de  définir, 
et  que  nul  hnitateur  n'est  parvenu  à  s'approprier.  Que  si  nous  pas- 
sions à  l'examen  plus  technique  des  procédés  particuliers  du  maître, 
à  la  qualité  de  la  pâte,  à  la  manière  de  la  poser,  à  la  nature  des 
ombres  et  des  demi-teintes,  les  unes  à  la  fois  sombres  et  légères, 
les  autres  conduisant  au  plein  épanouissemfcnt  de  la  lumière  par 
des  transitions  rougeàtres,  il  nous  semble  recwinaître  ici  toutes  ce» 
particularités  très  visibles  pour  ceux  qui  ont  étudié  dans  les  musées 
de  l'Europe  l'œuvre  immense  de  Raphaël.  Si  ces  raisons  ne  suf- 
fisent pas  à  fixer  la  certitude,  nous  cherchons  à  notre  tour  sur  quels  ^ 
arguinens  s'appuie  ïa  négation.  Le  portrait  du  duc  d'Drbin,  âe 
quelque  main  qu'il  soit,  est  asse2  beau  pour  mériter  une  discussion 
sérieuse,  et  nous  ne  craindrions  pas  de  Tavoir  provoquée. 

Les  curieux  s'arrêtent  devant  un  petit  tableau  dans  lequel  on  voH 
un  vieux  moine  tiradllé  au  milieu  du  vide  par  des  animaux  fantas*- 

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r^ 


tiques.  Yasari  rapporte  que  Micbelr>iDge  «'amasa  dans  sa  jeunesse 
à  prîadre,  d'après  une  gi^vure  de  Martin  Scfaœngauer,  un  sakit 
ABtoaie  en  proie  aux  soufitances  d'une  épreuve  qui  ne  mérite  pas 
le  nom  de  teniaiùmj  si  Ton  regarde  la  position  oritique  du  pauvre 
anachorète.  Est-ce  le  traTail  de  Michel*Ange  que  imis  retroufons  id? 
Le  soin  arec  lequel  sont  peintes  les  tôtes  et  les  écailles  de  ces 
poissons,  copiés  d'afNrès  nature  par  l'artiste  cooscieneiettx,  ajoute  le 
chroniqueur,  pourrait  confinner  J'autbenticilé  ée  cette  miniature, 
plus  curieuse  que  di^e  d'admkation,  s'il  n'en  existait  pas  ailleurs 
des  répétitions  sans  variantes.  Nous  nous  rappelons  avoir  vu,  il  y  a 
quelques  années,  à  P.arme  une  TentéUian  de  mint  Antoine^  attrilmée 
également  à  Michel^-ÂDge,  achevée  avec  œ  même  amour  que  nous 
retrouvons  dans  le  tableau  appartenant  k  M.  de  Triqueti.  —  Citons 
encore  quelques  œuvres  charmâmes  de  l'école'itali^me  :  l'admirable 
portrait  du  Bronano,  à  M.  de  Mortemart,  —  une  Sainte  Famille  de 
Luini,  au  duc  de  Richelieu, — deux  Hazzolino  de  Ferrare,  dont  un , 
très  important,  YEcce  Homo^  au  duc  d'Aumale,  —  ua  Palme  le 
vieux,  admirable  de  couleur,  —  VEnfaM  Jé^m^  exquise  étude  de 
Luini,  et  un  précieux  petit  tableau  de  Gotignuola,  peintre  de  Ra- 
venne,  bien  voisin  du  Mantegna  par  le  goût  des  omemens  et  la 
raideur  savante  du  dessin,  ces  trois  beaux  ouvrages  à  M.  Reiset. 
Cest  là  tout  ce  que  nous  trouvons  au  palais  du  coips  législatif  pour 
représenter  ces  grandes  écoles  d'Italie  qu'on  délwsse  aujourd'hui, 
comme  au  xvni*  siècle,  lorsque,  sans  émouvoir  l'indifférence  des 
amateurs  français,  les  souverains  et  les  riches  particuliers  de  l'Eu-* 
pope  envoyaient  acheter  chez  nous  ces  diefs-d'cBuvre  trop  sérieux, 
auxquels  nous  préférions  déjà  les  paravens,  les  porcelaines  de  Chine 
et  les  tabatières. 

IL 

Si  l'école  italienne  n'a  que  de  rares  représentans  au  Palais-Bour- 
bon, en  revanche  les  peintres  de  Hollande  et  de  Flandre  y  sont  plus 
nombreux.  Tout  d'abord  on  y  remarque  deux  œuvres  admirables  de 
Memling  :  la  Sainte  FamiUe  de  la  collection  Duchâtel  et  le  Mariage 
de  Mainte  Catherine^  appartenant  à  M.  «Gatteatix.  Le  Louvre  ne  pos- 
sède qu'un  fragment  pres(pie  insignifiant  de  ceimtore,  dont  les  ou^ 
vrages  sont  extrêmement  rares.  Il  est  permis  d'avoir  des  préférences 
n^éme  devant  des  chefs-d'œuvre.  Si  nous  sommes  frappés  par  les 
qualités  supérieures'qui  brillent  dans  ie  grand  ex^oio,  si  nous  ad* 
mirons  sans  restriction  les  tètes  de  donataires,  où  la  vie  semble 
s'animer  de  toutes  les  ardeurs  de  la  foi,  il  nous  faut  bien  avouer  ce* 
pendant,  malgré  la  séduction  du  coloris,  que  le  petit  Jésus  et  sa 

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hb2  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

sainte  mère  présentent  des  types  trop  réels,  et  que  rinexpérience  de 
l'artiste  se  trahit  trop  visiblement  dans  le  corps  amaigri  de  l'enfant- 
Dieu.  Habiles  par  tradition  à  mélanger  les  couleurs,  à  en  assurer 
l'éclat  durable,  doués  d'un  sentiment  esthétique  suflSsant  pour  bi^ 
exécuter  les  portraits,  pour  donner  du  style  aux  vôtemens  des  con- 
temporains, les  artistes  du  xy*  siècle  en  Flandre  n'ont  pu  s'élever 
jusqu'à  la  conception  de  la  beauté.  Dans  ces  plaines  où  Rubens 
saura  trouver  les  modèles  de  ses  grasses  et  sensuelles  héroïnes,  du 
Christ  et  de  ses  apôtres  aux  formes  athlétiques,  Vanderveyden,  Van 
Eyck  et  Memling  ne  paraissent  avoir  rencontré  que  des  ascètes  mai- 
gris par  de  longs  jeûnes,  ou  des  fenmies  dont  la  piété  attristée  semble 
accepter  avec  peine  le  vêtement  humiliant  de  la  chair.  Ces  grands 
artistes ,  avec  quelle  étrange  insouciance  ils  associeront  le  soin  de 
peindre  et  le  dédain  d^  la  plus  vulgaire  correctioni  Le  velours,  l'or, 
les  fourrures ,  les  captivent;  ils  compteront  les  feuilles ,  les  brins 
d'herbe,  les  insectes  et  les  gouttes  de  la  rosée,  mais  il  ne  leur  viendra 
jamais  l'envie  de  regarder  avec  autant  d'attention  les  jambes  ou  les 
pieds  de  leurs  saints  modèles  :  ils  ne  cherchent  ni  la  variété,  ni  l'im- 
prévu. L'âme  dans  ses  manifestations  multiples  demeure  devant  eux 
comme  un  livre  toujours  ouvert  à  la  môme  page,  ou  comme  un  secret 
divin  qu'il  serait  impie  de  vouloir  pénétrer.  Voilà  pourquoi,  malgré 
la  justice  qu'on  rend  volontiers  à  ces  habiles  et  naïfs  imagiers,  ils 
lassent  peu  à  peu  le  regard;  on  a  trop  vite  le  dernier  mot  de  leur 
effort  :  le  fmi.  Lors  même  qu'ils  agrandissent  leurs  cadres,  ils  res- 
tent encore  et  toujours  des  miniaturistes.  Aussi  est-ce  dans  la  pro- 
portion d'un  feuillet  de  missel  que  leurs  qualités  se  révèlent  avec  le 
plus  d'aisance  et  d'à-propos.  Il  serait  difficile  de  rencontrer  un  échan- 
tillon plus  significatif  du  talent  et  du  sentiment  de  Memling  que  le 
petit  tableau  du  Mariage  de  sainte  Catherine.  A  côté,  les  pan- 
neaux de  la  fameuse  châsse  de  sainte  Ursule,  à  l'hôpital  de  Bruges, 
paraîtraient  inachevés.  Dans  cette  petite  dimension ,  le  pinceau  de 
l'artiste  devient  môme  plus  souple,  et  la  touche,  moins  forcée  de 
se  montrer  savante,  n'en  est  que  plus  aisée  et  plus  spirituelle. 
Enfin  on  trouve  dans  cet  épisode,  un  des  plus  poétiques  de  la  lé- 
gende catholique,  le  charme  naïf  de  Raphaël  adolescent  et  la  ten- 
dresse mystique  du  peintre  de  Fiesole.  Dn  bon  tableau  de  Thierry 
Bouts,  une  Procession,  deux  petits  portraits  d'homme  et  de  femme 
de  l'école  de  Van  Eyck,  à  M.  Reiset,  une  petite  et  charmante  figure 
de  saint  Dominique,  peut-être  de  Memling,  à  M.  Leclerc,  et  le  beau 
portrait  de  Charles  le  Téméraire  en  prière,  voilà  la  part  à  peu  près 
complète  de  cette'école  religieuse,  qui  étendait  son  influence  sur  les 
Flandres,  la  Bourgogne,  la  moitié  de  la  France,  et  dont  les  peintres 
de  Cologne  ne  furent  que  les  imitateurs. 

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l'exposition  du  PALAIS-BOURBON.  453 

Dans  le  salon  où  M"*^  Duchâtel  a  réuni  ses  tableaux  sont  exposés 
trois  portraits,  certainement  les  plus  beaux  parmi  ceux  de  cette 
exposition ,  où  les  portraits  abondent.  L'un  d'eux  représente  l'ar- 
chevêque de  Besançon,  chancelier  de  Bourgogne  et  de  Flandre,  Ga- 
rondelet  :  il  est  inscrit  sous  le  nom  d'Holbein.  L'attribution  a  été 
contestée  sans  que  l'on  prétendit  pour  cela  diminuer  la  valeur  de 
cette  œuvre  supérieure.  A  l'opacité  des  ombres,  à  la  tonalité  viola- 
cée des  chairs,  les  érudits  qui  ont  visité  les  musées  d'Allemagne  et 
de  Russie  reconnaissent  Barthélémy  de  Bruyn,  un  peintre  tout  à  fait 
inconnu  en  France.  Né  à  Cologne,  il  imita  souvent  sans  infériorité 
le  maître  d'Augsbourg,  et  sans  doute  il  fut  le  peintre  habituel  du 
haut  dignitaire  de  l'église,  car  on  signale  un  autre  portrait  de  Ga- 
rondelet  peint  par  Bruyn  dans  la  collection  Boisserée,  à  la  Pinaco- 
thèque de  Munich.  Celui  de  Paris  unit  toute  la  profondeur  de  pen- 
sée que  l'ami  d'Érasme  se  plaisait  à  répandre  sur  le  visage  humain 
à  cette  simplicité  de  modelé  dont  nous  avons  dit  que  les  peintres 
d'histoire  semblent  plus  souvent  avoir  le  secret.  Cependant  Bruyn 
ne  fut  qu'un  médiocre  hagiographe,  comme  le  prouvent  ses  compo- 
sitions, récemment  reproduites  par  la  lithographie;  mais  il  s'est  élevé 
si  haut  comme  portraitiste  qu'on  l'a  confondu  plus  d'une  fois  avec 
Holbein  :  c'est  un  honneur  qu'il  ne  partage  avec  nul  autre  et  qui 
suffit  à  sa  gloire. 

Antonio  Moro  ou,  pour  lui  rendre  son  véritable  nom,  Antony  de 
More,  un  des  premiers  en  Flandre,  renia  l'enseignement  national. 
Le  soleil  de  Venise  dore  la  palette  de  cet  élève  de  Schoorel,  et  déjà 
on  pressent  l'entrée  en  scène  d'un  art  nouveau  en  regardant  les 
chaudes  carnations  et  les  reflets  pleins  de  sang  et  de  vie  dont  ce 
prédécesseur  de  Rubens  a  éclairé  les  visages  de  ses  nobles  cliens. 
Voilà  encore  un  maître  admirable  incomplètement  représenté  au 
Louvre,  où  figureraient  sans  pâlir,  à  côté  des  plus  beaux  Titien,  les 
deux  volets,  qui,  avec  le  Carondelet,  sont  l'honneur  de  la  galerie  Du- 
châtel. —  Un  grand  tableau,  la  Marche  de  Silène^  à  M"®  de  Galliera, 
est  une  bonne  toile  de  Rubens,  mais  deux  esquisses,  la  Résurrection 
de  Lazare  et  Vénus  retenant  MarSy  à  MM.  de  Lamoignon  et  Marcille, 
peintes  de  cette  touche  savamment  négligente  qui  désigne  les  toiles 
incontestées  du  grand  maître  d'Anvers,  montrent  comme  en  se  jouant 
cette  verve  de  dessinateur,  cette  sécurité  de  coloriste,  qui  secondent 
si  merveilleusement  en  lui  la  fécondité  de  l'invention,  la  flexibilité 
et  la  justesse  du  sentiment.  Parmi  les  portraits  du  glorieux  élève  de 
Rubens,  nous  avons  surtout  remarqué  une  Tête  déjeune  hommes  ap- 
partenant à  M.  André.  On  sait  ce  que  valent  les  chefs-d'œuvre  de  Van 
Dyck,  de  cet  inimitable  réaliste  qui  éleva  presque  le  talent  à  la  hau- 
teur du  génie.  Môme  après  avoir  vu  les  toiles  de  Gênes,  de  Munich 


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A5A  REVUE  DES  DEUX  MONMS. 

et  de  Turin,  on  n'oublie  pas  le  visage  de  cet  aimnble  patricien.  On 
dirait  que  cette  fois,  et  àms  le  cadre  rétréci  où  il  se  renferme,  le 
brillant  artiste  s'est  contenté  <fe  peindre  l'âme  de  son  modèle,  tant 
il  a  pnmi^é  d'une  main  légère  son  pinceau  sur  la  toile,  tant  il  a 
voulu  adoucir  l'éclat  de  ton  dont  il  illumine  d'habitude  les  traits 
qu'il  reproduit.  Ce  jour-là,  il  s'est  laissé  séduire  par  l'expression 
de  la  finesse  et  de  la.  bonté,  et  le  spectateur  en  est  comme  attendri* 
—  Gomment  écrire  sans  s'y  arrêter  le  nom  de  Velasquez  et  celui  de 
Rembrandt?  Nous  renvoyons  les  amateurs  du  grand  magidai,  et 
c'est  tout  le  monde,  aux  portraits  appartenant  à  M**  la  princesse  de 
Sagan.  Il  n'en  est  pas  de  plus  beau  dans  l'œuvre  de  l'illustre  Hol- 
landais que  celui  de  ce  jeune  homme  qui  cache  sous  l'ombre  d'un 
large  feutre  son  regard  chargé  de  tristesse.  Rembrandt  n'est  pas 
seulement  le  plus  puissant,  le  plus  original  de  ces  poursuivans  de 
la  lumière  et  du  soleil,  un  génie  qui  n'a  pas  d'ancêtres;  il  est  plus 
encore,  c'est  un  penseur.  On  pourrait  presque  dire  que  la  couleur 
qui  plaît  à  cet  étrange  poète  est  une  des  formes  de  sa  sensibilité. 
Nous  arrivons  trop  vite  à  ces  petits  maîtres  de  Rruxelles  ou  d'Ams- 
terdam qui  sont  la  prédilection  des  amateurs  et  la  joie  de^  salles  de 
vente.  Comment  décrire  tant  de  merveilles,  qui  n'ont  pour  attrait  et 
pour  signe  distinctif  que  le  brillant  de  l'exécution  :  le  Marché  aux 
poissons  et  les  Fumeurs  de  Téniers,  les  grands  et  petits  portraits  de 
Hais,  dont  la  fougue  brutale  séduit  tant  de  gens,  sans  qu'on  s'ex- 
plique pourquoi?  On  est  honteux  de  citer  seulement  ces  beaux  Ruys- 
daël,  la  Plage  de  Scheveningue^  au  duc  d'Aumale,  le  Champ  de 
bléy  à  M.  Rothan,  la  Cascade^  à  M"»®  Duchâtel.  Que  de  reproches  le 
CTitique  s'attirerait,  si,  volontairement  et  par  esprit  d'opposition  à 
un  engouement  peu  justifié,  il  passait  sous  silence  Hobbéroa,  sur- 
tout quand  il  cesse  de  se  copier  lui-même  pour  regarder  la  nature, 
comme  dans  cette  longue  Aventie  appartenant  au  marquis  d'Abzac; 
à  ces  heures-là,  il  est  vrai  comme  les  horizons  brumeux  de  sa  chère 
Hollande.  Et  Cuyp,  ne  saluerons-nous  pas  ses  Vaches  au  pâturage^ 
lui  qui  a  vaincu  Paul  Potter  et  Wouverman?  Ils  sont  là  tous  trcHS, 
et  chacun  a  fait  de  s(m  mieux. 

III. 

Mais  quoi,  ne  traversons-nous  pas  forcément  d'un  pas  aussi  rapide 
ces  salles  où  se  pressent  tant  de  figures  sérieuses  ou  charmantes? 
Ici  la  Fille  de  Philippe  de  ChampaigrUy  une  tête  de  sainte  peinte 
par  un  père,  ailleurs  M"^  de  Sévignê^  par  Nanteuil,  dont  le  temps 
a  respecté,  mais  comme  à  regret,  la  plus  fragile  et  la  plus  authen- 
tique image.  Il  faut,  bien  laisser  à  la  place  où  on  les  a  hissés  ces 

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L'EXP06in€»f  DU  PAI.A1S--10URB0N.  A  55 

beaux  Bigaud  :  la.  Princesse  de  Neufchûtel  et  Samuel  Bernard^  et 
ce  portrait  d'un  magistrat  si  spirituellement  peint  par  un  maître 
trop  oublié^  Robert  Toumiëres.  Ce  sont  cependant  des  gloires  de 
notre  |école,  et  le  jour  devra  venir  où  ces  cEuvres  pr^^ont  leur 
vraie  place  dans  nos  musées  à  côté  de  celles  des  grands  portrai- 
tistes de  tous  les  temps.  Oublions  donc,  —  qu'on  nous  le  pardonne, 
—  et  Boucher  et  Nattier,  même  la  Lecture  de  la  Bible  par  Greuze, 
même  File  enchantée  de  Watteau,  et  les  pastorales  de  Lancret  et  les 
natures  mortes  de  Chardin;  mais,  après  avoir  salué  d'un  triste  regard 
cette  page  d'une  douloureuse  histoire,,  le  portrait  de  Marie-Antoi- 
nette, arrêtons-nous  du  moins  devant  le  plus  grand  nom  de  l'art 
français. 

Le  Louvre  lui-même^  si  riche  en  œuvres  capitales  de  Nicolas 
Poussin,  n'a  rien  de  supérieur  aux  compositions  que,  par  une 
bonne  fortune  peu  facile  à  prévoir,  nous  trouvons  ici  réunies  :  le 
peintre  s'y  montre  dans  toute  la  variété  de  son  inspiration,  jamais 
I^us  dramatique  que  dans  ce  grand  Massacre  des  InnocentSy  où  il  a 
dépassé  Raphaël  par  la  terreur  et  la  pitié,  jamais  plus  suave  ni  plus 
tendre  que  dans  cette  petite  Sainte  Famille  où  il  mêle  la  gravité 
et  la  noblesse  de  l'art  antique  à  la  grâce  pieuse  et  aux  chastes 
colorations  de  l'école  mystique.  Poussin  ne  fut  pas  seulement  un 
peintre  d'histoire  de  premier  ordre ,  on  peut  ajouter  qu'il  fui  le 
créateur  d'un  genre,  le  paysage  de  style.  Le  Titien  et  Dominiquin 
avaient  eu  les  premiers  l'idée  de  dcmner  à  leurs  fonds  une  impor- 
tance en  harmonie  avec  les  scènes  qu'ils  composaient.  Seulement 
Poussin  alla  plus  loin  qu'eux  ;  il  osa  plus  résolument  faire  de  la 
figure  humaine  l'accessoire  des  bois,  des  vallées  et  des  campagnes. 
Il  ne  força  pas  la  nature,  comnoe  on  l'a  dit,  à  se  prêter  à  sa  fantaisie, 
il  sut  seulement  en  extraire  la  beauté  de  formes  et  la  poésie  que 
personne  n'avait  su  y  chercher  avant  luL  Ceux  qui  ont  vécu  à  Rome 
et  qui  en  ont  parcouru  les  environs  retrouvent  à  chaque  pas  les  sites 
dont  le  crayon  de  l'artiste  semblait  avoir  disposé  à  plaisir  les  plans 
et  l'arrangement.  Tout  est  vrai  :  vmci  les  montagnes  aux  silhouettes 
ondoyantes,  aux  ombres  bleues  et  violettes,  se  détachant  sur  les 
grands  nuages  blancs,  amis  des  hauts  sommets.  Voici  les  ruines  de 
palais,  les  tronçons  d'aqueduc  et  les  humbles  fabriques  aux  mu- 
railles pittoresques,  et  voici  encore  ce  ruisseau  des  premiers  plans 
où  les  nymi^es  le  matki,  à  l'ombre  des  buissons ,  viennent  comme 
de  simples  mortelles  baiser  leurs  pieds  divins  dans  la  fraîcheur 
des  eaux.  Quel  respect,  quel  amour  de  la  vérité L  ce  n'est  pas 
Poussin  qui  se  contentera  de  cet  aspect  à  dix  pas  qui  plaît  tant  à  ses 
successeurs  d'aujourd'hui.  Aucun  détail  ne  le  trouve  indifférât.  Il 
donne  à  chaque  arbre  son  nom,  son  port  et  son  feuillage,  et  sa  pro- 


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^Tcf^^^^ 


A56  REYUE  DES  DEUX  MORDES. 

bité  se  baisse  jusqu'au  brin  d'herbe,  jusqu'au  caillou  de  la  route. 
Étudiez,  jeunes  artistes,  le  Diogène  du  Louvre;  mais  non,  vous  êtes 
au  Palais-Bourbon,  on  y  peut  rester,  le  paysage  de  la  collection 
Reiset  est  digne  du  Diogène. 

Les  artistes  supérieurs,  si  différentes  que  soient  leurs  inclinations 
et  leurs  tendances,  se  ressemblent  par  des  points  qu'il  est  aisé  de  si- 
gnaler. David  est  un  descendant  de  Poussin.  Moins  fécond,  moins 
inventif  que  son  illustre  aïeul,  il  tient  de  lui  la  gravité  et  le  dessin 
d'un  naturalisme  circonspect.il  en  ressuscite  môme  la  couleur  froide 
et  sensée.  Si  Poussin,  quittant  un  instant  l'idéal  qui  plaisait  seul 
à  son  imagination  hautaine,  avait  peint  le  portrait,  —  on  sait  qu'il 
n'en  fit  que  deux  pendant  sa  longue  carrière,  le  sien  et  celui  de 
Clément  IX,  —  il  y  eût  mis  cette  exécution  simple,  cette  sincérité 
de  copiste  que  David,  à  l'exemple  de  Raphaël,  préférait  à  tous  les 
artifices  du  métier.  Ces  qualités  qui  signalent  les  portraits  du  réfor- 
mateur de  l'école  française  donnent  à  celui  de  la  marquise  d'Or- 
villiers  un  style  qui  s'unit  sans  efiforts  à  la  bonhomie  du  visage. 
L'artiste  y  a  joint  l'ampleur  du  dessin  et  cet  imprévu  d'surangement 
que  la  nature  fournit  presque  toujours  à  ceux  qui  savent  la  regar- 
der d'un  œil  honnête. 

A  côté  de  David,  Prud'hon  n'est  qu'un  poète,  mais  de  quelle  grâce 
souveraine  il  revêt  ses  audacieuses  négligences!  Le  peintre  des 
Sabines  ne  pouvait  les  lui  pardonner,  il  les  enviait  peut-être.  Deux 
petites  toiles ,  deux  dessins,  un  portrait  de  Talleyrand,  sont  insuf- 
fisans,  pour  représenter  ce  charmant  rêveur,  cet  autre  André  Ghé- 
nier,  que  l'admiration  de  la  postérité  venge  trop  tard  de  la  froideur 
et  de  la  jalousie  de  ses  contemporains. 

Cette  froideur,  ces  angoisses  de  l'attente,  Ingres  aussi  en  connut 
les  amertumes;  du  moins  il  put  de  son  vivant  toucher  l'arriéré  de 
sa  gloire.  La  foule  se  laissa  un  jour  séduire  par  ce  talent  dédai- 
gneux de  lui  plaire,  et  depuis  lors  elle  accueillit  chaque  nouvelle 
production  comme  un  chef-d'œuvre  incontestable.  Que  n'a-t-on  pas 
dit  de  la  Source!  Elle  a  épuisé  les  formules  de  l'admiration.  On  l'a 
justement  appelée  «  la  personnification  de  la  virginité  de  l'âme  et 
des  sens.  »  A  cinquante  ans  de  distance,  Ingres  retrouvait  pour 
la  peindre  toute  la  souplesse  avec  laquelle  il  modelait  en  1808  la 
figure  de  YŒdipe;  mais  avec  quelle  sûreté  de  goût  et  quel  tact 
d'honnête  homme  l'auteur,  qui  ne  trouvai?  jamais,  disait- il,  de 
torts  à  la  nature,  supprime  et  adoucit  cette  fois  ces  détails  et  ces 
touches  du  hasard^  qu'il  recherche  ailleurs,  pour  ôter  à  la  forme  sa 
banalité  1  Évidemment  ce  n'est  point  un  corps  mortel  qu'il  a  voulu 
peindre,  c'est  le  vêtement  immatériel  d'une  âme  de  déesse.  Le  sang 
ne  coule  pas  sous  cet  épiderme  d'ivoire,  et  c'est  le  rêve  de  l'Olympe 


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l'exposition  du  PALAIS-BOURBON.  457 

qui  fait  passer  sur  ces  lèvres  entr'ouyertés  ce  vague  et  mystérieux 
sourire.  Vénus  elle-même ,  dont  les  amours  viennent  baiser  les 
pieds,  Vénus,  toute  prête  à  la  conquête  du  monde,  est  vaincue  par 
cette  chaste  et  jeune  divinité,  comme  si,  en  la  faisant  moins  belle, 
l'artiste  lui-même  avait  voulu  célébrer  la  victoire  de  l'idéal  sur  la 
grossièreté  des  sens.  Œdipe^  la  SourcCy  Vénus  anadyoméney  trilo- 
gie que  la  Grèce  eût  mise  à  côté  des  œuvres  d'Apelles ,  et  qui  rend 
peut-être  à  nos  yeux  la  forme  à  jamais  disparue  des  chefs-d'œuvre 
de  la  peinture  antique! 

Nous  l'avons  dit,  ce  fut  un  créateur  que  cet  artiste  dont  une  mé- 
moire enrichie  de  tant  de  souvenirs  ne  gêna  jamais  l'inspiration.  En 
veut-on  encore  une  preuve?  Il  suffit  de  regarder  la  Stratonice.  Qui 
donc  avant  Ingres  s'était  inquiété  de  retrouver  le  caractère  de  la 
vie  intime  chez  les  anciens?  Herculanum  et  Pompéi  sortaient  déjà 
de  leurs  cendres,  et  l'on  s'en  tenait  encore  parmi  les  peintres  d'his- 
toire aux  traditions  d'école,  aux  gestes  convenus;  les  vestiaires 
de  théâtre  restaient  les  centres  des  recherches  archéologiques  des 
peintres,  que  la  vraisemblance  historique  ne  préoccupait  guère. 
Dans  Y  Apothéose  d'Homère^  Ingres  s'était  révolté  déjà  contre  ces 
routines,  commodes  à  la  paresse;  l'effarement  qu'avait  causé  cet 
acte  d'indépendance  De  diminua  pas  à  l'apparition  de  la  Stratonice; 
mais  le  coup  que  ce  nouveau  tableau  porta  à  ces  méthodes  suran- 
nées fut  décisif,  il  bouleversa  la  vieille  scolastique  et  fonda  l'école 
néo-grecque.  Le  romantisme  aux  abois  s'en  fit  adroitement  le  par- 
rain, mais  personne  ne  pleura  sur  les  ruines  d'un  art  décrépit  qui 
se  disait  classique ,  et  que  cette  étiquette  ne  pouvait  sauver  d'une 
trop  juste  mort.  La  Stratonice  n'a  pas  vieilli;  elle  était  à  l'épreuve  du 
succès.  Cependant  la  concurrence  ne  lui  a  pas  manqué;  elle  a  vaincu 
toutes  ses  imitations.  C'est  que  dans  ce  décor,  dont  l'importance  a 
été  si  critiquée,  l'œil  n'aperçoit  pas  seulement  une  restitution  d'une 
nouveauté  piquante,  c'est  que  l'esprit  est  touché  à  son  tour  :  le  geste 
du  jeune  malade,  éloignant  de  son  cœur  la  main  trop  expérimentée 
du  médecin,  c'est  encore  l'accent  de  la  nature  se  substituant  aux 
suggestions  de  la  convention,  c'est  la  trouvaille  imprévue  qui  con- 
sacre un  chef-d'œuvre.  Après  cela  qu'importe  que  Stratonice  mi- 
naude au  premier  plan?  Elle  n'est  que  l'accessoire  de  cette  compo- 
sition touchante,  dont  Antiochus,  mourant  de  son  invincible  amour, 
est  le  véritable  héros. 

«  Le  dessin  est  la  probité  de  l'art,  »  c'est  un  de  ces  axiomes  par 
lesquels  Ingres  exprimait  ses  longues  réflexions  avec  la  même  sûreté 
et  la  même  précision  qu'il  cherchait  à  mettre  dans  ses  dessins.  Pour 
surprendre  la  pose  familière  de  son  modèle  et  joindre  la  vérité  du 
geste  à  l'exactitude  des  traits,  pour  peindre  en  un  mot  le  person- 


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&&8  aZ¥U£  BBS  DBin  IfONBl». 

nage  tout  entier,  il  fatit  ^tre  iwii->seuleBMi»t  nn  (d>8er¥8leur  s^^ac^, 
mais  encore  un  dessinateur  coDsonmé.  Voilà  pouniuoi  le  peintre 
de  Berlin  alnè  fut  un  grand  ^portraitiste,  aussi  à  son  «ise  quand  il 
est  aux  prises  avec  un  vieilû^d  à  la  niusculature  vigoureuse  que 
lorsqu'il  se  trouve  en  face  de  la  femme  du  grand  HMmde.  Le  por- 
trait de  H"'''  d'HaussonviUe  ne  porte  pas  la  même  date  que  celui 
de  M""^  de  Vauçay;  si  le  regard  du  spectateur  se  presse  trop,  à  peine 
croira -t- il  que  ces  deux  ouvrages  sont  dus  à  la  même  main.  C'est 
bien  cependant  le  même  goût  qui  les  a  composés;  mais  l'âge  adou- 
cit quelquefois  l'inflexibilité  des  convictions  premières.  La  lumière, 
on  le  voit,  est  toujours  répandue  en  plein  sur  le  visi^  :  seulauent 
en  18&5  on  lui  permet  de  se  montrer  plus  conciliante,  la  demi-teinte 
peut  arrondir  et  noyer  dans  l'air  qui  les  entoure  ces  lignes  d*une 
pureté  toujours  idéale  dont,  quarante  ans  avant,  le  dessinateur  eût 
découpé,  sur  un  fond  systématiquement  monochrome,  le  contour  un 
peu  sec  et  les  ondulations  résolument  simplifiées.  logres  a  fait  plu- 
sieurs fois  son  portrait;  le  premier  le  représente  à  l'Age  de  vingt- 
quatre  ans  :  c'est  celui  qui  appartient  à  M.  Reiset  et  qu'on  a  mis  en 
pendant  à  M"'*'  de  Vauçay.  Le  maître  sentait  fièrement  lui-même  le 
prix  de  cette  œuvre  de  jeunesse,  qu'il  n'a  peut-être  jamais  dépassée. 

Delacroix  est  trop  insuffisamment  représenté  à  côté  de  Ingres  pour 
qu'il  y  ait  lieu  d'établir  entre  deux  artistes  si  différens  un  parallèle 
d'ailleurs  bien  inutile.  Ne  serait-il  pas  plus  digne  de  leur  mémoire 
de  montrer  par  quelles  qualitésils  se  ressemblèrent?  On  sait  que 
l'auteur  de  V Homère  déifié  eût  été  incapable  d'atténuer  l'expression 
de  ses  antipathies,  aussi  bien  que  celle  de  ses  admirations;  or  ce 
n'était  pas  précisément  ce  dernier  sentiment  que  lui  inspiraient  les 
œuvres  de  l'auteur  du  Massacre  de  Chio.  Un  jour  que  Ingres  se 
laissait  aller  à  une  de  ces  sorties  furieuses,  souvent  provoquées 
par  le  nom  seul  de  celui  qu'on  appelait  son  rival  :  u  £h  bien  I  mon- 
sieur, osa  lui  dire  son  interlocuteur,  vous  êtes  injuste,  car  Delacroix 
vous  ressemble  plus  que  vous  ne  voudriez  le  croire;...  vous  et  lui, 
en  somme,  vous  avez  eu,  avec  vos  tendances  si  opposées,  le  même 
guide  et  le  même  amour.  Tous  deux  vous  avez  été  les  adorateurs  de 
l'idéal,  et  sur  cet  autel,  qu'en toiu'ent  aujourd'hui  des  fidèles  si  peu 
nombreux,  vos  mains  peuvent  s'unir  et  devraient  se  serrer.  »  Le 
vieux  maître  se  tut  un  instant,  puis  il  dit  :  «  Je  ne  l'aurais  jamais 
cru,  mais  vous  avez  raison.  »  Dans  cette  âme  si  éprise  de  la  vérité, 
la  passion  savait  se  taire  devant  la  justice. 

A  quelque  point  de  vue  qu'elle  se  place,  et  sans  tenir  compte  d.e 
l'influence  immense  exercée  par  Delacroix  sur  l'art  contemporain, 
la  critique  ne^saurait  refuser  à  cet  audacieux  novateur  la  part  d'é- 
loge/jue  certaines  impuissances  ne  peuvent  lui  enlever.  Il  n'était 

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l'expositioii  D0  pai.ai8hk)ubbon.  a  59 

pas  de  ceux  dont  Féducation  seule  développe  les  instincts;  il  fut 
coloriste  de  naissance,  et,  s'il  avait  pu  vaincre  les  défauts  qu'une 
fée  maligne  jeta  dans  son  berceau ,  il  se  mêlerait ,  sans  que  per- 
sonne y  fit  ré»stance,  à  la  famille  des  plus  grands  maHres;  mais 
son  ambition  ne  sot  pas  assez  se  contrair.  Il  y  a  des  limites  qu'il  est 
hoa  de  se  poser,  et  on  pardonne  même  au  génie  de  ne  pas  se  mon- 
trer universel.  Delacroix  voulait  être  avant  tout  un  peintre  d'his- 
toire et  se  faire  l'interprète  des  plus  grands  poètes;  il  y  eût  mieux 
réussi,  s^il  avait  avec  plus  de  prud^oce  réservé  son  attention  et  ses 
forces,  et,  pour  ne  pas  sortir  des  salles  où  nous  trouvons  son  nom, 
des  études  plus  circonscrites  lui  eussaat  laissé  le  temps  de  ressus- 
citer d'une  manière  moins  contestable  la  beauté  de  cette  Cléopâtre 
dont  les  un»  du  peintre  doivent  regretter  la  présence  compromet- 
tante en  face  du  Prisonnier  de  Chillom. 

Dans  le  temps  de  latte  esthétique  au  milieu  duquel  se  dével(^pa 
son  talent,  Delaroche  apparut,  non  comme  un  conciliateur,  il  était 
trop  fin  pour  se  risquer  dans  ce  rôle  sans  profit,  mais  plutôt  comme 
un  sage  philosophe,  éloigné  des  opinions  extréçies  aussi  bien  par 
réflexion  que  par  tempérament*  On  eût  dit  qu'il  ne  sortait  de  la 
foule,  dont  il  partageait  du  reste  les  goûts  raisonnables,  que  pour 
apprendre  à  ceux  qui  recherchent  lés  applaudissemens  du  public 
par  quels  moyens  prudens  on  arrive  à  les  conquérir.  C'est  pour  cela 
qu'il  préféra  le  plus  souvent  l'anecdote  émouvante  à  la  grande  bis- 
t(Rre  et  le  ton  de  l'épitre  à  cehii  de  l'ode.  Toutefois  il  s'essaya  sans 
désavantage  dans  la  peinture  de  style,  et  l'hémicyde  de  l'École  des 
Beaux-Arts  mit  en  évidence  l'alliance  qui  s'était  faite  si  facile- 
ment dans  cet  esprit  Inen  équilibré  entre  la  réalité  et  l'idéal.  Pour 
beaucoup  de  juges,  la  Mort  du  due  de  Gmse  reste  le  malleur  ou- 
vrage de  Delaroche.  C'est  avec  lui  qu'il  dit  adieu  à  on  genre  au- 
quel il  dut  sa  popularité.  Le  succès  ne  lui  revint  jamais  depuis 
sans  lui  marquer  en  même  temps  sa  rancune.  L'artiste  passa  outre, 
et,  s'envelq>pant  de  silence,  il  poursuivit  fièrement  le  chemin  nou- 
veau qu'il  s'était  choisi.  Cependant  il  avait  gardé,  sans  le  croire 
peut-être,  ses  anciennes  prédilections,  et,  lorsqu'il  aborda  dans  ses 
dernières  compositions  les  scènes  de  l'épopée  évangélique,  l'histoire 
de  la  Passion  même  prit,  sons  un  pinceau  qui  voulait  rester  respec- 
tueux, fimérêt  mal  à  sa  place  d'im.  chapitre  de  renan. 

Lm  Itf&rt  du  duc  de  Guise  est  utile  à  regarder.  Elle  donne  un  bon 
exemple  à  ceux  qui  s'essaient  aujourd'hui  à  la  peinture  de  genre 
historique.  La  touche  est  exempte  de  mièvrerie;  elle  ne  se  substitue 
pas  au  sujet  et  ne  cherche  pas  à  attirer  seule  l'attention  do  specta^ 
leur.  La  couleur,  en  quête  de  l'effet,  reste  sincère  el  prdMtble.  Point 
de  détails  inutiles,  point  de  cliquetis  de  ton,  malgré  le  prétexte 


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A60  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

que  donnent  les  costumes.  Et  quelle  entente  de  la  composition  ! 
quelle  savante  audace  à  n^liger  les  lignes  trop  bien  pondérées!  Ici 
un  groupe  compacte,  là  un  cadavre  étendu  tout  raide  au  pied  d'un 
lit.  Nul  souci  du  vide,  et  la  scène  émeut  d'autant  plus  qu'elle  parait 
moins  arrangée  pour  émouvoir.  C'eôt  le  secret  heureusement  trouvé 
et  sans  emphase  par  un  artiste  qui  était  non  pas  seulement  expert 
dans  toutes  les  parties  nécessaires,  mais  encore  quelque  chose  de 
plus  qui  ne  gâte  rien,  un  homme  d'esprit  et  un  lettré. 

Peu  d'artistes  ont  eu  le  privilège  de  ne  compter  que  des  partisans. 
Bien  que  Toriginalité  soit  un  mérite  difficile  à  porter,  Decamps  sut 
conquérir  dès  ses  débuts  des  admirateurs  qui  lui  demeurèrent  tou- 
jours fidèles  et  qui  n'ont  pas  laissé  baisser  sa  renonunée.  Cette  fa- 
veur s'explique  :  quoiqu'il  ait  eu,  lui  aussi,  ses  heures  de  témérité,  il 
se  garda  bien  de  heurter  ouvertement  les  conventions  que  le  public 
aime  à  voir  respecter;  il  fit  en  tout  temps,  plus  adroitement  que  cer- 
tains combattans  de  l'école  nouvelle,  la  part  du  bon  s^s.  Dessina- 
teur, son  crayon  reste  fidèle  à  la  vraisemblance  et  sans  affectation, 
il  montre  pour  l'antique  une  déférence  presque  toujours  profitable. 
Coloriste,  s'il  couvre  sa  toile  de  tons  ardens,  on  voit  que  son  inter- 
prétation de  la  nature  saurait  trouver,  si  on  le  pressait,  des  exemples 
et  des  justifications.  C'est  un  révoluti(mnaire  peut-être,  mais  un  ré- 
volutionnaire à  qui  l'on  pardonne  à  cause  de  sa  modération.  Il  ne 
fait  pas  de  la  couleur  pour  la  couleur,  et,  par  des  concessions  qui 
protègent  son  indépendance,  il  persuade  au  spectateur  que,  s'il  fuit 
les  sentiers  battus,  c'est  pour  être  plus  sûr  de  se  rencontrer  avec 
lui.  Le  pittoresque  lui  platt,  mais  il  le  recherche  loyalement,  et  il 
ne  prétend  pas  se  séparer  du  passé  en  essayant  d'être  nouveau. 
S'il  redemande  à  la  Bible  des  sujets  qu'il  est  permis  de  rajeunir, 
s'il  entrepr^d  de  redire  l'histoire  de  Rébecca  ou  celle  de  Joseph, 
les  acteurs  du  drame  sacré  sous  le  burnous  ;de  l'Arabe  moderne 
gardent  une  tournure  antique;  ces  libertés  qu'il  prend  avec  la  tra- 
dition ne  ressemblent  pas  à  un  défi  irrespectueux.  C'est  la  vulga- 
rité mise  sciemment  sur  des  traits  dont  la  vénération  des  siècles 
a  consacré  la  forme  idéale  et  définitive  qui  déshonore  le  person- 
nage saint,  non  le  vêtement  du  chamelier  qu'on  jette  sur  ses 
épaules.  En  véritable  peintre  d'histoire,  Decamps  n'insiste  pas  sur 
le  type,  il  le  généralise  pour  laisser  à  la  scène  l'intérêt  qui  doit 
dominer  le  détail.  Conune  Poussin,  il  cherche  l'expression  par  le 
mouvement  et  la  grâce  par  la  silhouette.  Comme  lui  encore,  il  aime 
le  paysage,  mais  non  pas  le  paysage  sans  forme  de  la  campagne 
nourricière.  Ce  qu'il  va  étudier  au  loin,  ce  qu'il  inventerait  au  be- 
soin, ce  sont  ces  grandes  lignes  désordonnées,  ces  longues  mu« 
railles  blanches  aux  voûtes  sombres  et  les  nuages  chargés  de  tem- 


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I'eXPOSITKHV   du  PALAIS-BOURBpN.  461 

pètes,  n  a  pour  lutter  avec  le  soleil  des  procédés  dont  le  temps 
accusera  peut-être  l'imprudence,  mais  qui  du  moins  jusqu'à  présent 
laissent  voir  de  quelle  habileté  le  praticien  aidait  l'imagination  de 
l'artiste.  Seize  toiles  à  l'exposition  d'Alsace  portent  la  signature  de 
Decamps.  Quelques-unes,  comme  la  Rébeeca^  le  Corps  de  garde 
turcj  au  duc  d'Aumale,  le  Joseph^  à  la  princesse  de  Sagan,  et  Ylraé^ 
rieur  d^une  cour  en  Italie,  jouissent  déjà  de  cette  célébrité  qui  ne 
s'attache  qu'aux  œuvres  exceptionnelles. 

C'est  trop  peu  d'un  seul  tableau  pour  rappeler  le  souvenir  d'un 
peintre  tel  que  Harilhat,  la  Caravane  n'est  pas  même  un  de  ses 
meilleurs  ni  de  ses  plus  importans  ouvrages.  Â  côté  des  Chasseurs 
au  faucon  de  H.  Fromentin,  lancés  au  galop  de  leurs  jolies  cavales 
dans  une  atmosphère  si  transparente  et  si  légère,  les  pauvres  pèle- 
rins de  La  Mecque  semblent  traîner  leurs  lourdes  ombres  sur  le 
sable  pesant  du  désert.  Marilhat  reste  encore  caché  dans  les  cabi- 
nets jaloux  de  ses  admirateurs,  et  le  Louvre  ne  possède  pas  même 
une  esquisse  de  ce  premier  des  peintres  orientalistes. 

Nous  terminerons  cette  énumération  déjà  trop  longue  des  pein- 
tures exposées  au  Palais-Bourbon  en  regrettant  de  citer  seulement 
le  Tintoret  peignant  sa  fille  morte,  de  M.  Gc^iet,  le  Duel  de  Pierrot, 
par  Gérôme,  les  trois  tableaux  de  G.  Troyon,  et,  malgré  l'ombre  où 
elle  se  cache  trop  modestement,  la  Léda  de  M.  Baudry. 

IV. 

Il  y  a  peu  de  dessins  dans  cette  exposition  si  variée,  mais  quel- 
ques-uns méritent  l'attention.  Nous  n'arrêterons  pas  longtemps  le 
lecteur  devant  la  description  des  fragmens  empruntés  aux. cartons 
de  Raphaël;  l'authenticité  en  est  contestable,  et  ils  n'éveillent  dans 
l'esprit  qu'un  souvenir  affaibli  des  célèbres  compositions  qu'on  ad- 
mire au  Kensington-Museum.  Au  reste,  le  maître  lui-même  prit  peu 
de  part  à  l'exécution  matérielle  de  ces  vastes  détrempes;  il  se  con- 
tenta de  les  faire  exécuter  par  ses  élèves,  et  il  les  livra  aux  ouvriers 
tisseurs  de  Flandre  après  avoir  seulement  accentué  çà  et  là  d'un 
trait  plus  vif  le  contour  des  draperies  et  la  physionomie  des  têtes. 
Nous  hésitons  également  à  reconnaître  le  coup  de  plume  du  Sanzio 
dans  la  Sainte  Cécile  appartenant  à  M.  Dutuit.  Le  rapprochement 
de  la  gravure  de  Marc-Antoine  ne  suffit  pas  à  nous  convaincre. 
Quoique  les  plus  honorables  estampilles  couvrent  le  bas  de  cette 
feuille  gracieuse,  un  œil  exercé  la  tiendra  cependant  pour  dou- 
teuse. Ce  croquis  a  traversé  bien  des  collections  célèbres,  mais  ja- 
mais dans  les  ventes  il  n'atteignit  ce  qu'on  pourrait  appeler  des 
prix  de  confiance.  Les  érudits  croient  reconnaître  ici  le  lavis  spiri- 


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A62  BIVUB  968  m.m  MOHIMBS* 

tuel  et  l^er  d*un  Intbile  imitateur,  Parmigianmo,  qui  a  souTentfint 
passer  ses  cc^es  sous  le  couvert,  aujourd'hui  moins  factlemeat  ac- 
cepté, du  grand  nom  de  Riq>baêl. 

Les  portraitistes  français  du  xn*  siècle  sont  nombreux  dans  la 
collection  Dutuit;  leurs  dessins  doivent  être  étudiés  peut-être  autant 
comme  des  ouvres  d'art  qtie  comme  des  pages  historiques.  Une 
inexpérience  charmante  jointe  à  l'emploi  des  mômes  procédés,  tels 
que  le  mélange  du  pastel  et  du  orayon  noir,  fait  confondre  les  pro- 
ductions de  ces  disciples  de  Glouet  ayec  celles  de  leur  chef.  De 
plus  les  uns  après  les  autres,  ces  artistes  fournissent  des  renseigne^ 
mens  précieux  sur.  la  physionomie  de  leurs  modèles,  presque  tous 
acteurs  en  évidence  dans  les  événemens  du  temps.  Gomme  leurs 
confrères  les  sculpteurs,  nos  naïfs  dessinateurs  savent  rester  in- 
dépendans  et  originaux  par  la  simplicité  et  la  sincérité  en  face  de 
l'influence  italienne  dominante  à  la  cour  des  Yalois.  Ce  sont  là  des 
vertus  qui  ont  leur  prix;  elles  assurent  à  ces  prédécesseurs  de  Lar- 
gillière  et  de  Rigaod  le  titre  de  fondateurs  de  l'école  française» 

n  est  regrettable  que  Ingres  n'ait  pas  eu  à  soutenir  l'épreuve  d'un 
concours  public  avec  celui  qu'cm  l'accuse  d'avoir  trc^  souyent  co- 
pié. On  verrait  sur  quel  fondement  peu  solide  repose  cette  banale 
critique.  La  sincérité  de  la  recherche,  la  passion  de  la  vérité,  écla- 
teraient à  tous  les  yeux  sous  ces  traits  multipliés,  sous  ces  tâtonne- 
mens  fiévreux  qui  se  pressent  autour  du  trait  définitif.  Et  ceux  qui  ont 
le  droit  d'exprimer  une  opinion  en  aussi  spéciale  analyse,  ceux  qui 
portent  en  eux  un  esprit  qu'aucune  prévention  ne  gène,  avoueraient 
j)romptement  que  le  maître  français  est  aussi  libre  d'influence  lors- 
qu'il regarde  le  nu  que  quand  il  veut  surprendre  le  jeu  mobile  d'une 
draperie.  On  parvient  rarement  à  égaler  ceux  qu'on  copie;  or  peut- 
on  hésiter  à  placer  à  côté  des  plus  belles  esquisses  de  Raphaêt  ce 
Jeune  harnmey  une  des  figures  de  l'âge  d'or,  qui  tourne  vers  le  spec- 
tateur son  dos  et  ses  jambes  aux  muscles  souples  et  puissans?  Est-il 
plus  extraordinaire  de  voir  deux  artistes  se  rencontrer  dans  l'étude 
loyale  de  la  nature  qu'il  n'est  honteux  pour  deux  écrivains  d'en- 
tendre le  lecteur  signaler  dans  leurs  livres  des  pensées  communes, 
quelquefois  traduites  avec  la  même  forme  de  langage  et  le  même 
mouvement  de  style  ?  A  trois  cents  ans  de  disftance,  Ingres  ressemble 
à  Rapbaél.  Gela  prouve  seulement  qu'ils  ont  une  parenté  de  tempé- 
rament et  le  goAt  du  même  idéal.  D'ailleurs,  si  le  plagiat  est  chose 
si  facile  et  si  les  bénéfices  en  sont  si  peu  honteux,  comment  d'autres 
que  le  peintre  français  n'ont-ils  jamais  pu  mériter  ce  môme  glo- 
rieux reproche? 

Decamps,  nous  l'avons  dit,  était  un  classique  à  convictions  mo- 
biles et  un  romantique  sans  tranquillité  de  conscience.*Ltf  Vie  de 


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L'EXPOaiTION  DU  P^^a-^OjPBBON.  4^3 

Santon, x^ous  fait  assister  à  ce  co^l^t  de  deux  influences  éjgaleinent 
ç^ère§.  Ces  djessins  eurent  à  leur  apparitipn  une  §orte  de  retentis- 
sepfient;  on  les  regarde  aujourd'hui  ^vec  pliais  d'indifférence,  bla^é 
qy'on  est  sur  ce  tray^il  jadis  nouveau  qui  j:papait  les  colorations  de 
1,^  peinture  à  Thuile  au  grenu  du  papier  et  aux  vigueurs  du  crayon 
noir.  Depuis  on  est  allé  plus  loin  dans  l'emploi  tpurmenté  des  pro- 
cédés. N'est-ce  pas  aussi  que,  l'éduci^tion  du  public  s'étant  faite  ra- 
pid^rpent  daçs  c,es  teqfips  où  l'art  à  chaque  pas  s'impgse  aux  regards, 
l'açaateur  lui-mêipe  psjt  devenu  plus  exigeant?  Il  trofive,  comme 
l'homme  du  métier,  que  le  pinceau  seul  peut  prendre  des  licences 
qui  ne  sont  pas  permis.es  au  crayon,  et  que^  sans  le  secours  du  ton, 
le  plus  inventif  des  artistes  ne  saurait  se  passer  d'up  de^in  préqis 
et  chlltié. 

Une  grande  quantité  d'objets  d'art  sont  venus  encore  se  joindre 
aux  tableaux  et  aux  dessins  qui  j^arnissent  les  salons  de  l'ancienne 
présidence  du  corps  législatif;  ils  reposent  l'attention  en  lui  four- 
nissant de  nouveaux  sujets  d'admiration.  Entreprendre  dé  décrire 
ces  trésors  serait  fatiguer  le  lecteur;  d'ailleurs  la  foule  est  bon  juge, 
et  dans  ces  inventaires  de  la  curiosité  elle  sait  bien  d'elle-même 
trouver  les  pièces  rares  sans  qu'on  ait  besoin  de  les  lui  signaler; 
peut-être  cependant  n'est-elle  pas  toujours  assez  sérieuse  dans 
toutes  ses  préférences.  Le  joli  a  pour  elle  un  attrait  dont  elle  ne  se 
cache  pas,  et  les  bustes  de  Pajou  lui  plaisent  plus  facilement  que 
les  terres  cuites  de  Donatello.  La  sculpture  est  un  art  austère  qui 
intimide;  il  faut  toute  la  grâce  cavalière,  l'élégance  royale  du  mo- 
dèle et  la  richesse  de  la  matière  pour  réchauffer,  la  froideur  des  pas- 
sans  devant  un  des  plus  beaux  ouvrages  de  Rudde,  le  Louis  XIII 
enfant  y  cette  statue  que  la  piété  reconnaissante  du  duc  de  Luynes 
éleva  un  jour  dans  son  château  de  Dampierre  au  bienfaiteur  de  sa 
famille.  Le  Mercure^  du  même  auteur,  appartenait  à  S|I.  Thiers, 
modèle  réduit  du  beau  bronze  qui  a  disparu  dans  l'incendie  de 
l'Opéra,  est  la  seule  pièce  qui  sbit  sortie  de  cette  collection  unique 
à  Paris  dont  chaque  morceau  est  un  chef-d'œuvre. 

Est-il  besoin  de  vanter  les  magnifiques  vitrines  où  s'étalent  les 
richesses  appartenant  à  la  famille  de  Rothschild ,  ces  faïences  d'Oi- 
ron,  ces  innombrables  émaux,  ces  bijoux  sans  prix,  ces  pendules  de 
Boule  et  ces  statuettes ,  et  cette  grande  figure  aux  chevaux  d'or, 
ceuvre  pardonnable  de  la  décadence  italienne  !  —  M.  Didot  a  envoyé 
ses  plus  beaux  manuscrits,  —  M.  de  Ganay  ses  reliures  de  Groslier; 
des  tabatières  d'or,  aux  miniatures  de  Petitot,  reluisent  sous  le 
rayon  du  jour  dans  l'embrasure  des  fenêtres.  Tous  les  goûts,  nous  ne 
voulons  pas  dire  toutes  les  manies,  ont  tenu  à  se  faire  représenter  à 


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iô&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cette  fête  de  la  bienfaisance.  Voici  des  faïences  de  Rouen  choisies 
avec  une  sévérité  qui  veut  faire  excuser  l'engouement,  et  des  tapis- 
series d'Ârras  aux  saintes  figures  tissées  d'or  et  d'argent,  les  plus 
fidèles  représentations  peut-être  de  ce  que  devaient  être  nos  pein- 
tures d'église  en  France  avant  le  règne  tyrannique  de  la  renais- 
sance. A  côté  s'étendent  en  longs  panneaux  de  laine  les  arabesques 
de  Berain ,  ce  Jean  d'Udine  de  notre  xvu*  siècle,  et  les  pastorales 
de  Boucher,  ce  maniériste  trop  vanté  qui  ne  trouvait  le  ton  juste  que 
lorsqu'il  lui  était  enjoint  par  la  nature  du  travail  même  de  se  mon- 
trer faux  sans  scrupules. 

Les  fidèles  de  l'hôtel  Drouot  s'arrêteront  longtemps  devant  ces 
bahuts  et  ces  dressoirs,  et  devant  ces  fragmens  de  portes  et  ces 
stalles,  débris  arrachés  aux  églises  et  aux  châteaux  de  notre  pauvre 
France,  témoignage  d'un  art  national  qui  ne  craignait  pas  de  rivaux; 
c'est  cependant  la  passion  de  ces  hommes,  appelés  quelquefois  si  dé- 
daigneusenieat  des  amateurs  de  brio-à-hrac,  qui  sauve  encore  tous  les 
jours  d*une  mort  sans  cesse  menaçante  ces  épaves, derniers  documens 
d'une  gloire  dont  d'autres  que  nous  pourraient  faire  bon  marché.  Hé- 
las! r Angleterre  a  montré  plus  de  discernement.  Si  l'immense  col- 
lée lion  de  sir  Richard  Wallace  à  Bethnal-Green  était  venue  se  joindre 
aux  reliques  que  quelques  collectionneurs,  comme  MM.  Double  et 
Pichon,  ont  envoyées  au  Palais- Bourbon,  on  comprendrait  mieux 
encore  le  rûle  dirigeant  que  la  France  a  joué  depuis  deux  siècles 
dans  le  développement  et  dans  le  maintien  du  goût  en  Europe;  mais 
nos  archives,  nos  bibliothèques,  passaient  en  Russie,  nos  voisins 
trouire-Manche  emportaient  nos  galeries,  et  la  révolution  travaillait 
avec  désintéressement  à  rendre  encore  plus  facile  ce  partage  de  la 
richesse  et  de  la  vieille  gloire  de  notre  patrie.  C'est  ainsi  que  l'Eu- 
rope s'est  fuît  peu  à  peu  une  éducation  dont  nous  payons  presque 
toujours  les  frais,  et  on  sait  quelle  reconnaissance  elle  a  gardée  pour 
sou  institutrice!  —  L'exposition  d'Alsace-Lorraine  contient  plus  d'un 
enseigneineut;  puissions-nous  y  apprendre  encore  autre  chose  que 
les  devoiis  de  la  charité! 

Gh.  Timbal. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  mai  1874. 

Il  y  a  un  temps  pour  les  fantaisies,  il  y  a  un  temps  pour  la  raison  et 
pour  Taction  sérieuse.  Ces  six  semaines  d'interrègne  parlementaire  qui 
viennent  de  s'écouler,  on  les  a  bizarrement  employées  à  disputer  et  à 
divaguer,  à  écrire  des  lettres,  à  jouer  aux  ombres  chinoises  dans  des 
polémiques  subtiles;  on  n'a  réussi  tout  naturellement  qu'à  obscurcir  les 
choses  les  plus  simples  et  les  plus  claires,  à  désorienter  un  peu  plus  le 
pays,  déjà  lassé  d'incertitudes,  et  à  rendre  pour  ainsi  dire  plus  criante 
la  nécessité  de  sortir  de  cette  atmosphère  trouble  qu'on  nous  fait.  Le 
ï'etour  de  l'assemblée  a  le  mérite  d'en  finir  avec  ces  agitations  dans  le 
vide,  de  remettre  tout  le  monde  en  présence  de  la  réalité,  de  con- 
traindre tous  les  petits  calculs,  les  arrière-pensées,  les  combinaisons 
secrètes,  à  se  dévoiler  et  à  se  préciser.  Maintenant  que  l'assemblée  est 
de  nouveau  réunie,  il  ne  s'agit  plus  de  Jouer  avec'  des  fantômes,  d'é- 
crire des  consultations  de  fantaisie  sur  le  septennat-institution  et  le 
septennat  personnel,  de  laisser  entrevoir  l'arrivée  prochaine  de  M.  le 
comte  de  Chambord  à  Versailles.  La  situation  va  se  dessiner  nettement 
dans  ce  qu'elle  a  de  grave  et  d'impérieux.  Les  problèmes  trop  longtemps 
ajournés  vont  se  poser  ou  plutôt  s'imposer.  Les  partis  ne  renonceront 
pas  à  leurs  subterfuges  et  à  leurs  manœuvres,  il  faut  bien  s'y  attendre; 
ils  ne  feront  que  hâter  des  solutions  inévitables,  ils  se  sentent  eux- 
mêmes  sous  le  poids  des  circonstances  qu'ils  ont  contribué  à  créer. 
Toute  la  question  est  de  savoir  si  l'on  peut,  si  l'on  veut  essayer  de  pro- 
longer une  équivoque  désastreuse  pour  tous  les  intérêts  extérieurs  et 
intérieurs  du  pays,  ou  si  l'on  est  enfin  décidé  à  se  placer  en  face  de  la 
situation  telle  qu'elle  apparaît  au  début  de  cette  session  nouvelle.  Au 
point  où  nous  en  sommes,  on  peut  dire  que  ce  n'est  plus  même  là  une 
question,  ou  du  moins  elle  est  tranchée  par  une  sorte  d'instinct  univer- 
sel. Tout  le  monde  a  le  pressentiment  que  la  session  qui  vient  de  s'ou- 
vrir doit  être  décisive.  Les  députés  arrivent  de  leurs  provinces  avec 
TOMB  iu«  —  1874.  30 


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cette  impression.  Pour  rassemblée,  qui  dispose  en  ce  moment  de  la 
France,  c'est  une  affaire  de  nécessité,  d'honnêteté  patriotique,  de  pré- 
voyance, de  raison  politique.  Tout  se  réqnit. 

Un  député  disait  récemment  le  mot  de  cette  singulière  et  grave  si- 
tuation :  a  l'assemblée  s'est  déclarée  constituante,  il  faut  qu'elle  con- 
stitue;... si  elle  ne  le  peut,  la  dissolution  s'imposera  fatalement...  » 
C'est  là  en  effet  l'inévitable  alternative  au  moment  où  se  rouvrent  les 
débats  parlementaires.  Les  esprits  sensés  et  ré/léchis  ne  peuvent  s'y 
méprendre.  Le  malaise  qui  règne  dans  le  pays ,  qu'ils  sont  les  premiers 
à  constater  et  à  déplorer,  est  sans  doute  le  résultat  de  bien  des  causes; 
il  tient  aussi  en  partie,  dans  une  certaine  mesure,  à  la  prolongation 
d'un  régime  absolument  exceptionnel  au-delà  des  circonstances,  doulou- 
reusement exceptionnelles  elles-mêmes,  qui  ont  produit  ce  régime,  qui 
l'ont  rendu  momentanément  nécessaire.  L'assemblée  actuelle  a  certes 
rendu  d'immenses  services  à  la  France.  Élue  sous  le  coup  d'incompara- 
bles désastres,  investie  d'un  mandat  illimité, -indéfini,  elle  avait  à  pour- 
voir à  tout,  au  rétablissement  de  la  paix,  à  la  répression  d'une  effroyable 
guerre  civile,  à  la  libération  du  territoire,  à  la  reconstitution  de  nos 
forces  militaires,  à  la  réorganisation  de  nos  finances.  L'assemblée  résu- 
mait nécessairement  en  elle  tous  les  pouvoirs;  elle  était  pour  ainsi  dire 
la  France  personnifiée,  se  gouvernant,  se  donnant  des  lois,  s'imposant 
des  sacrifices.  Rien  de  mieux.  L'assemblée  a  patriotiquement  rempli  la 
plus  dure,  la  plus  difficile  partie  de  sa  mission,  elle  a  réussi  à  congédier 
l'occupation  étrangère,  merveilleusement  représentée  dans  la  réalisa- 
tion de  ce  dessein  tout  national  par  celui  dont  elle  avait  fait  le  premier 
magistrat  de  la  France,  M.  Thiers.  Elle  devait  assurément  à  son  hon- 
neur, même  après  la  libération  du  territoire,  de  résister  aux  sommations 
injurieuses  de  ceux  qui  lui  demandaient  prématurément  son  abdication, 
de  poursuivre  sa  tâche  jusqu'au  bout,  en  préparant  la  réorganisation  po- 
litique du  pays,  la  constitution  d'un  régime  régulier.  La  question  est  là 
précisément  aujourd'hui  dans  cette  réorganisation  politiqqe;  c'est  la  der- 
nière raison  d'être  de  l'assemblée,  la  nécessité  irrésistible  de  la  situa- 
tion. Si  l'assemblée  se  laisse  arrêter  en  chemin  et  détourner  de  son 
œuvre,  que  reste-t-il?  Ce  que  nous  voyons,  ce  que  les  pointus  et  les 
excentriques  de  l'extrême  droite  voudraient  peut-être  perpétuer  dans 
l'intérêt  de  leurs  espérances  et  de  leurs  combinaisons,  la  continuation 
indéfinie  d'un  des  régimes  les  plus  extraordinaires  qui  aient  existé. 

Qu'on  y  songe  bien,  voilà  plus  de  trois  ans  que  nous  en  sommes  là, 
avec  une  assemblée  unique ,  investie  de  tous  les  droits  et  de  tous  les 
pouvoirs,  sans  contrôle  et  sans  contre-poids,  dominant  de  sa  souverai- 
neté absorbante  un  gouvernement  à  qui  on  demande  la  force  sans  lui 
donner  une  existence  définie ,  tenant  suspendues  sur  le  pays  les  diffi- 
cultés extérieures  qui  peuvent  naître  d'une  interpellation  intempestive 
ou  les  agitations  intérieures  qui  peuvent  résulter  d'une  résolution  inat- 


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RETCE.  —  CHRmnguB.  467 

tendue.  II  suffit  dd  réfléchir  on  instant  ponr  comprendre  gae  ce  n'est 
là  qu'âne  immense  anomalie,  un  régime  des  grandes  circonstances, 
énergique  et  efficace  instrument  dans  un  temps  de  crise,  plein  de  périls 
dès  qu'il  se  prolonge  au-delà  de  sa  durée  naturelle,  et  il  n'y  a  pas  même 
à  réfléchir,  il  uy  a  qu'à  voir  ce  qui  se  passe  tous  les  Jours.  Voilà  un 
gouremement  réduit,  pour  s'affirmer,  à  s'en  aller  faire  un  discours  dans 
le  département  de  FEure,  à  envoyer  d^  communiqués  aux  journaux 
et  à  négocier  avec  les  partis.  Cest  le  gouvernement  de  la  majorité,  ré- 
pète-t-on  toujours,  c'est  la  loi  pariementaire!  Nullement,  c'est  une  com- 
plète illusion.  Que  les  partis  se  combattent,  s'infligent  des  défaites  ou 
négocient  entre  eux  dans  les  conditions  habituelles  d'un  régime  parle- 
mentaire organisé,  rien  de  plus  simple.  Le  cours  des  affaires  natio- 
nales n'est  point  sérieusement  interrompu  ;  il  y  a  un  gouvernement,  des 
institutions,  des  moyens  légaux  de  dénouer  une  crise.  Aujourd'hui,  et 
c'est  ce  que  nous  voudrions  faire  toucher  du  doigt  parce  qu'on  l'oublie 
sans  cesse,  il  n'existe  rien  qu'une  majorité,  qui  n'existe  pas  elle-même, 
ou  qui  du  moins  ne  se  sauve  d'une  dislocation  toujours  menaçante  qu'à 
force  d'artifices  et  de  combinaisons  ingénieuses.  Vous  le  voyez  sous  les 
traits  les  plus  saisissans  en  ce  moment  même  :  du  premier  coup,  au 
premier  pas,  c'est  Texistence  môme  du  gouvernement  qui  est  en  cause 
dans  une  question  d'ordre  du  jour.  Avant  de  savoir  ce  qui  arrivera,  il 
faut  attendre  l'issue  des  négociations  ouvertes  par  M.  le  président  du 
cercle  Vatel  avec  M.  le  président  du  cercle  des  Réservoirs,  avec  M.  le 
président  de  la  réunion  Colbert,  sans  compter  M.  le  président  de  la 
réunicHi  de  l'appel  au  peuple,  et  si  ces  négociations  n'aboutissaient  pas, 
ce  qui  peut  bien  arriver  un  jour  ou  l'autre,  il  n'y  aurait  plus  rien,  ab- 
solument rien,  ni  lois  poHtîqnes  ni  institutions.  Et  c'est  là  le  régime  que 
de  prétendus  conservateurs  voudraient  prolonger  I  et  Ton  s'étonne  des 
malaises  d'opinion  qui  se  manifestent. 

L'Inquiétude  du  pays  ne  vient  pas  précisément  de  telle  ou  telle  me- 
sure du  gouvernement,  d'une  certaine  direction  politique;  le  pays  s'effa- 
rouche même  peut-être  trop  peu  de  voir  reparaître  quelquefois  des 
pratiques  de  l'empire  qu'on  ferait  mieux  de  laisser  dans  l'oubli.  L'in- 
quiétude publique  vient  du  sentiment  d'une  situation  sans  base,  sans 
caractère  défini,  sans  garanties,  où  tout  est  possible  et  où  rien  n'est 
possible.  Nous  sommes  pleins  de  respect  pour  l'assemblée;  nous  deman- 
dons simplement  à  tous  les  hommes  prévoyans  du  gouvernement,  des 
opinions  modérées,  de  vouloir  bien  se  rendre  compte  du  danger  d'une 
telle  situation.  L'assemblée  garde  encore  aujourd'hui  assez  d'autorité  et 
de  force  pour  compléter  ce  qu'elle  a  commencé,  pour  organiser  libre- 
ment un  régime  qui  sera  plus  ou  moins  définitif,  qui,  dans  tous  les  cas, 
aura  aux  yeux  de  la  France  la  sanction  d'un  pouvoir  souverain,  des 
garanties  de  régularité  et  de  durée  fixe.  Cette  autorité  dont  jouit  encore 
l^assemblée  n'est  point  évidemment  inépuisable.  S'il  y  avait  aujourd'hui 


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A68  REYUfi  DES   DEUX  MONDES. 

une  crise  parlementaire,  une  scission  de  majorité,  qui  n^est  certes  point 
impossible,  peut-on  nous  dire  quels  moyens  réguliers  il  y  aurait  de  sor- 
tir de  là?  Il  n'y  en  a  aucun  jusqu'ici.  Il  faudrait  arriver  droit  à  la  disso- 
lution, et  on  y  arriverait  par  impuissance,  en  laissant  le  gouvernement 
sans  organisation,  le  pays  sans  appui,  sans  direction,  après  avoir  laissé 
échapper  Toccasion  d^offrir  le  sérieux  spectacle  d'une  assemblée  souve- 
raine transmettant  à  ses  successeurs  un  héritage  d'ordre  et  de  sécu- 
rité. Véritablement  peut-on  placer  un  pays  entre  le  danger  d'un  vote 
émis  au  hasard,  dans  la  fièvre  d'une  crise  universelle,  et  les  coups 
d'état?  On  ne  peut  pas  le  vouloir,  on  ne  peut  pas  aller  les  yeux  fermés 
à  ces  extrémités,  et  voilà  pourquoi  c'est  pour  l'assemblée  une  affaire  de 
pévoyance  et  d'obligation,  une  affaire  pressante,  d'accepter  ce  devoir 
qui  s'impose  à  elle  au  moment  où  elle  se  réunit,  de  donner  à  la  France 
un  régime  régulier,  défini. 

La  nécessité  est  éclatante,  elle  se  dégage  de  toute  une  situation,  et 
les  élémens  de  cette  organisation  nécessaire  sont  tout  aussi  clairement 
indiqués.  Pour  les  coordonner,  pour  arriver  à  une  solution  pratique,  il 
n'y  a  qu'à  le  vouloir;  il  suffit  de  s'en  tenir  à  ce  qui  est  possible,  de 
mettre  un  instant  de  côté  les  intérêts,  les  passions  et  les  préjugés  de 
parti.  Ahl  c'est  là,  nous  le  savons  bien,  la  difficulté.  L'assemblée  est  à 
peine  réunie  depuis  deux  jours;  la  première  séance  s'est  passée  à  rece- 
voir la  démission  et  à  écouter  les  explications  embarrassées  du  député 
séparatiste  de  Nice,  M.  Piccon,  qui  a  écrit  une  lettre  pour  prouver  qu'on 
pouvait  être  député  de  la  France  et  appeler  de  ses  vœux  ou  prévoir  un 
nouveau  démembrement  de  la  France.  La  démission  de  M.  Kccon,  fort 
bien,  il  n'avait  rien  de  mieux  à  faire.  Les  explications  qu'il  a  cru  devoir 
donner  n'ont  eu  d'autre  mérite  que  de  fournir  à  un  jeune  député  de  ta 
Savoie,  M.  Costa  de  Beauregard,  l'occasion  de  déclarer  avec  chaleur  que 
dans  ce  bon  et  honnête  pays  de  Savoie  tous,  monarchistes  et  républicains, 
n'avaient  dans  le  cœur  qu'un  seul  sentiment,  le  sentiment  de  fidélité  à 
la  France.  La  seconde  séance  de  l'assemblée  a  été  occupée  par  la  réélec- 
tion de  M.  Buffet  à  la  présidence.  Jusque-là  tout  est  bien;  mais  dès  les 
premiers  jours,  on  le  sent,  la  crise  est  dans  l'air.  Les  partis  arrivent 
plus  animés  que  jamais,  avec  leurs  mots  d'ordre  et  leurs  plans  de  cam- 
pagne. La  lutte  est  visiblement  engagée  entre  ceux  qui  veulent  les  lois 
constitutionnelles  et  ceux  qui  se  proposent  dès  aujourd'hui  de  mettre 
tout  en  œuvre  pour  arrêter  ces  lois  au  passage,  pour  les  ajourner  ou  les 
dépouiller  d'avance  de  tout  caractère  sérieux. 'Avant  même  que  la  ques- 
tion soit  arrivée  à  la  discussion  publique,  la  lutte  a  commencé  dans  les 
conciliabules  sur  un  point  de  procédure  parlementaire,  sur  la  mise  à 
l'ordre  du  jour  de  la  première  des  lois  constitutionnelles,  de  la  loi  élec- 
torale, que  les  légitimistes  de  l'extrême  droite  tiennent  à  écarter.  La 
tactique  des  légitimistes  extrêmes  est  évidente.  Ils  veulent  faire  passer 
avant  tout  la  loi  municipale ,  une  loi  sur  l'enseignement  supérieur,  les 


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RETUE.   —  CHRONIQUE.  469 

projets  financiers,  tout  ce  qui  peut  occuper  la  session  et  conduire  jus- 
qu'au moment  où  Ton  prendra  de  nouvelles  vacances  sans  avoir  touché 
aux  lois  constitutionnelles. 

Ainsi  rien  n'y  fait,  ni  la  nécessité  publique  qui  parle  si  haut,  ni  le 
danger  d'une  incertitude  prolongée,  ni  l'impossibilité  d'arriver  à  la  mo- 
narchie :  les  légitimistes  n'entendent  pas  raison.  Ils  ne  veulent  ni  de  la 
loi  électorale,  qui  pourrait  conduire  à  la  dissolution,  ni  d'une  loi  sur  la 
transmission  du  pouvoir  exécutif  qui  aurait  l'air  d'une  consécration  lé- 
gale de  la  république.  Les  chevau-légers  ne  tiennent  pas  plus  de  compte 
des  plus  pressans  intérêts  du  pays  que  des  engagemens  pris  par  l'as- 
semblée, car  enfin  il  y  a  une  série  de  résolutions  par  lesquelles  l'as- 
semblée s'est  positivement  engagée.  Déjà  Tan  dernier,  sous  la  prési- 
dence de  M.  Thiers,  la  première  loi  des  trente  faisait  au  gouvernement 
une  obligation  de  présenter  les  lois  constitutionnelles,  dont  l'une  de- 
vait justement  régler  la  transmission  du  pouvoir  exécutif,  et  l'assemblée 
était  si  parfaitement  décidée,  qu'elle  repoussait  un  amendement  de 
M.  de  Kerdrel  proposant  d'ajourner  la  présentation  de  ces  mesures  jus- 
qu'à la  libération  du  territoire.  L'acte  constitutif  du  septennat  n'a  fait 
que  confirmer  ces  engagemens  en  promettant  la  discussion  prochaine 
de  ces  lois  réclamées  par  le  maréchal  de  Mac-Mahon  lui-môme.  Est-ce 
qu'il  est  sérieux  de  proposer  à  une  assemblée  de  se  déjuger  ainsi,  de 
prétendre,  par  un  caprice  de  parti,  abroger  toute  une  série  de  résolu- 
tions, uniquement  pour  se  réserver  les  chances  de  l'imprévu,  le  droit  dô 
s'agiter  dans  un  provisoire  indéfini?  Les  chevau-légers  se  font  d'ailleurs 
d'étranges  illusions.  Si  un  prétendant  devait  profiter  de  l'imprévu,  ce 
prétendant,  selon  toute  vraisemblance,  ne  serait  pas  M.  le  comte  de 
Ghambord,  et  il  serait  curieux  de  voir  des  légitimistes  préparer  des 
chances  à  l'empire. 

Le  gouvernement  réussira-t-il  à  vaincre  cette  obstination  aveugle  ou 
intéressée  de  certains  partis?  Il  le  désire  sans  doute,  il  veut  sérieuse- 
ment, quant  à  lui,  les  lois  constitutionnelles,  et  l'autre  jour,  dans  un 
banquet  donné  aux  maires  de  son  département,  M.  le  duc  de  Broglie 
insistait  très  vivement  sur  cette  nécessité  d'organisation.  Malheureuse- 
ment le  ministère  poursuit  un  dessein  qu'on  peut  appeler  contradic- 
toire. Il  veut  les  lois  constitutionnelles  et  il  s'obstine  à  vouloir  les  faire 
avec  ceux  qui  les  repoussent,  qui  ne  seraient  pas  fâchés  de  les  voir 
échouer,  ou  qui  dans  tous  les  cas  ne  prêtent  leur  concours  qu'avec 
toute  sorte  de  restrictions  et  d'arrière-pensées,  en  faisant  des  condi- 
tions. Qu'en  peut-il  résulter?  On  s'expose  tout  simplement  à  faire  une 
œuvre  équivoque,  indécise,  entourée  de  telles  atténuations  qu'elle  risque 
d'être  affaiblie  d'avance  dans  son  autorité,  dans  son  efficacité.  Ce  qui 
serait  surtout  un  danger,  ce  serait  de  se  prêter  à  cette  pensée,  fort  en 
faveur  parmi  certains  légitimistes,  même  parmi  des  légitimistes  modé- 
rés, d'organiser  ce  qu'on  appelle  maintenant  le  septennat  personnel. 


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A70  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

A  quoi  cela  peut-41  bien  ressembler?  Qu'est-ce  que  peuvent  être  des 
institutions  faites  pour  une  personne,  si  honorable,  si  élevée  qu'elle 
soit?  Voilà  donc  des  hommes  qui  sont  royalistes,  mais  qui  se  disent 
en  même  temps  libéraux,  parlementaires,  et  qui  s'occuperaient  à  re- 
faire, à  réhabiliter,  quoi?  le  gouvernement  personnel!  Franchement, 
au  lieu  de  se  perdre  dans  toutes  ces  subtilités,  que  ne  fait-on  simple- 
ment des  lois  pour  elles-mêmes,  des  institutions  pour  elles-mêmes,  une 
organisation  que  le  cours  des  choses  pourra  modifier,  mais  sufSsante 
dès  ce  moment  pour  offrir  au  pays  l'apparence  et  la  réalité  d'un  régime 
sérieusement  constitué  ? 

Cest  là  notre  œuvre  essentielle,  et,  il  faut  bien  y  songer,  tout  ce 
qu'on  fera  pour  l'apaisement  intérieur  de  la  France  à  l'abri  d'institu- 
tions régulières,  on  le  fera  dans  la  même  mesure  pour  son  crédit 
extérieur,  qu'elle  ne  songe  sûrement  pas  à  reconquérir  aujourd'hui  au- 
trement que  par  la  paix,  par  le  recueillement  et  le  tranquille  rajeunis- 
sement de  ses  forces.  A  quoi  donc  peuvent  se  rapporter  les  interpella- 
ti(ms  qui  ont  eu  lieu  ces  jours  derniers  dans  le  parlement  anglais  et 
devant  les  délégations  autrichiennes  au  sujet  de  troubles  dont  le  conti- 
nent serait  ou  aurait  été  récemment  menacé?  Lord  Derby  et  le  comte 
Andrassy  ont  eu  bien  raison  d'écarter  le  péril  du  moment,  sans  dis- 
simuler, il  est  vrai,  les  dangers  qui  peuvent  naître  dans  l'avenir  de  la 
situation  respective  des  nations  européennes.  Assurément  l'avenir  est 
toujours  réservé,  et  personne  n'a  le  droit  d'en  disposer.  L'avenir  est  à 
.ceux  qui  sauront  le  préparer  par  leur  constance  et  par  leur  sagesse.  Pour 
le  moment,  il  y  a  une  chose  bien  sûre.  S'il  y  a  eu  des  menaces  de  troubles, 
ce  n'est  point  évidemment  de  la  France  qu'elles  sont  venues.  Ce  n'est 
pas  en  France  qu'il  a  été  dit  qu'on  devait  rester  cinquante  ans  sous 
les  armes.  Ce  n'est  point  à  Paris  que  le  roi  d'Italie  a  eu  à  repousser 
des  propositions  en  vue  de  guerres  nouvelles.  L'erreur  de  beaucoup 
d'hommes  publics  de  l'Europe,  de  M.  de  Bismarck  tout  le  premier, 
c'est  de  croire  que  nous  sommes  toujours  en  ébuIUtion.  Ils  jugent  la 
France  d'aujourd'hui  par  la  France  d'autrefois,  et  ils  se  trompent  On 
peut  être  tranquille,  la  France  n'a  point  la  passion  de  se  jeter  dans  la 
guerre.  S'il  y  a  des  conflits,  ce  n'est  pas  elle  qui  les  allumera.  Elle  sait 
et  elle  voit  bien  des  choses  dont  elle  ne  parle  pas  toujours.  Elle  garde 
la  foi  en  sa  grandeur  et  son  inviolable  espérance;  mais  elle  a  la  volonté 
d'étonner  le  monde  par  sa  patience.  La  France  n'ignore  pas  que  des 
désastres  comme  ceux  qu'elle  a  éprouvés  ne  se  réparent  qu'avec  le 
temps;  elle  sait  de  plus  qu'il  n'y  a  pour  elle  qu'une  manière  de  re- 
prendre la  place  qui  lui  est  due,  c'est  de  mériter  l'amitié  de  ses  alliés 
par  la  sûreté  de  ses  rapports,  la  confiance  des  peuples  par  sa  coura^ 
geuse  sagesse.  Le  reste,  c'est  la  question  de  l'avenir. 

M.  de  Bismarck  a  certes  toute  sorte  de  droits  à  prendre  ce  titre  de 
«  cocher  de  l'Europe  n  que  l'impératrice  Catherine  décernait  autrefois  à 


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M.  de  Oioiseul.  Ge^  ua  terrible  homm^,  qui,  ménae  ^  ^^as^  malade  et 
en  ayant  quelque  peine  à  se  reipettre,  trouve  du  tâicaps  pour  tout.  U  a 
joué  son  rôle  dans  le  vote  réceni  de  la  Ipi  militaire  ;  11  ne  dédaigne  pas 
de  livrer  à  la  juridiction  d^un  tribuaal  allemand  M.  révéqiue  de  Naoïcy 
sans  trop  regarder  au  traité  de  Francfort,  qu'il  doit  bien  connaîtr^e, 
puisqu'il  Ta  fait,  ei  voici  qu'avant  de  partir  pour  Varzin  il  vient  de  vider 
à  sa  satisfaction  l'incident  d'Amim  en  remplaçant  à  Paris  M.  Taj^ibass^- 
deur  d'Allemagne,  en  nous  envoyant  comine  noijkveau  représentaoït  de 
l'empereur  OuiU^ume  le  prince  de  Hohenlohè ,  qui  va  prochainement 
arriver.  Les  journaux  allemands  .semblent  croire  qu'en  France  nous 
avons  attaché  une  importance  particulière  au  conflit  qui  s'est  dénoué 
par  la  disgrâce  de  l'ambassadeur  impérial  d'hier,  ils  se  trompent  ;  ce 
qui  vient  d'arriver  à  M,  d'Arnim  n'est  pour  nous  qu'une  aCEaire  alle- 
mande, un  inoident  curieux  de  plus.  M.  le  comte  d'Ârnim,  avant  de  ve- 
nir à  Paris,  avait  représenté  la  Prusse  à  Borne  en  1869  et  1870  pendant 
le  concile,  document  un  journal  de  Vienne  s'est-il  trouvé  récemment  en 
mesure  de  publier  quelques-uns  des  rapports  de  M.  d'Arnim  sur  le  con- 
cile? C'est  là  jusqu'ici  le  secret.  Quelle  impression  le  prince-chancelier 
d'Allemagne  a-t-il  ressentie  de  cette  divulgation?  On  pourrait  s'en  douter 
par  la  publication  faite  immédiatement  à  Berlin  d'autres  rapports,  d'un 
document  tout  confidentiel  où  l'ancien  ambassadeur  de  Prusse  à  Rome 
semblait  se  mettre  en  contradiction  avec  lui-même,  où  il  parlait  notam- 
ment d'un  ton  assez  leste  du  chanoine  de  Munich,  M.  Dôllinger,  qui  a 
eu  son  rôle  dans  toutes  ces  affaires  religieuses.  M.  le  comte  d'Arnim  n'a 
pas  voulu  se  résigner  à  cette  indiscrétion  qui  lui  faisait  dire  tout  haut 
des  choses  désagréables  au  chanoine  bavarois,  et  il  a  fort  dignement 
écrit  à  M.  Dôllinger  pour  s'excuser.  M.  Dpllinger  à  son  tour  a  publié 
cette  lettre,  où  M.  d'Arnim  parlait  du  gâchis  religieux  allemand,  et  voilà 
aussitôt  la  guerre  déclarée  à  M.  l'ambassadeur  d'Allemagne  à  Paris  par 
tous  les  journaux  dévoués  à  la  politique  du  prince-chancelier.  M.  d'Ar- 
nim a  été  traité  en  diplomate  intempérant  et  indiscret,  presque  en  agent 
révolté  contre  son  gouvernement,  de  sorte  que,  lorsqu'il  est  récemment 
arrivé  à  Berlin,  il  est  tombé  au  milieu  d'un  monde  prévenu  ou  hostile 
qu'il  n'a  fait  qu'exaspérer  par  une  nouvelle  lettre  plus  accentuée  encore. 
Cette  fois  la  rupture  était  complète,  et  M.  de  Bismarck  a  eu  d'autant 
plus  de  facilité  à  briser  M.  d'Arnim  que  l'empereur  Guillaume  n'aime 
guère  ces  dérogations  bruyantes  et  intempestives  aux  traditions  de  la 
diplomatie  prussienne  ;  mais  est-ce  bien  là  le  vrai  et  seul  motif  de  la 
disgrâce  ou  de  la  retraite  de  l'ancien  ambassadeur  d'Allemagne  à  Paris? 
Peut-être  ce  dernier  incident  est-il  venu  à  propos  pour  les  deux  per- 
sonnages qui  se  sont  trouvés  en  conflit  et  qui  depuis  quelque  temps  pas- 
saient pour  ne  point  vivre  dans  la  meilleure  intelligence.  Il  est  bien  cer- 
tain que  M.  le  comte  d'Arnim  avait  peu  de  goût  pour  la  politique  suivie 
par  le  prince-chancelier  dans  les  affaires  religieuses  de  la  Prusse  et  de 


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&72  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rAlIemagne.  Attaché  au  parti  conservateur  de  sou  pays,  il  ne  voyait  pas 
sans  peine  les  emportemens  quelque  peu  révolutionnaires  de  M.  de  Bis- 
marck, tout  en  sachant  bien  que  M.  de  Bismarck  n'est  révolutionnaire 
que  lorsqu'il  le  veut,  dans  la  mesure  où  il  le  veut  et  où  il  le  croit  utile 
à  ses  intérêts.  M.  d'Arnim  pouvait  donc  passer,  sinon  pour  un  rival  dan- 
gereux, du  moins  pour  un  mécontent  d'une  certaine  importance  poli- 
tique par  son  rang,  par  ses  relations  à  Berlin.  D'un  autre  côté,  il  n'est 
point  impossible  qu'il  ne  trouvât  sa  position  à  Paris  difficile  et  ingrate.  Il 
gardait  sa  place  avec  une  distinction  et  une  dignité  qui  lui  étaient  fa- 
ciles, il  avait  été  reçu  avec  les  égards  qui  lui  étaient  dus,  qu'on  n'avait 
pas  la  pensée  de  lui  refuser;  mais  enfin  il  était  venu  en  France  à  la  suite 
de  la  guerre,  dans  un  moment  où  une  partie  de  notre  territoire  était  oc- 
cupée par  les  troupes  allemandes,  et  il  ne  pouvait  espérer  trouver  dans 
la  société  française,  d'habitude  si  hospitalière,  un  accueil  sans  réserve. 
Peut-être  même  y  avait-il  eu  quelques  incidens  mondains  sur  lesquels  il 
avait  eu  le  bon  goût  de  ne  pas  insister.  Toujours  est-il  qu'il  ne  désirait 
pas  rester  à  Paris,  surtout  après  s'être  trouvé  en  dissidence  avec  le  prince- 
chancelier  sur  ce  qui  se  passait  en  France.  On  lui  avait  offert  le  poste  de 
Constantinople;  il  hésitait  lorsque  survenait  tout  à  coup  cet  incident  de  la 
divulgation  des  papiers  diplomatiques  relatifs  aux  affaires  religieuses. 

Ce  n'était  pas  de  quoi  arranger  les  rapports  du  chancelier  et  de  1*  am- 
bassadeur. M.  de  Bismarck  a-t-il  trouvé  l'occasion  bonne  pour  pousser 
ce  conflit  à  fond?  M.  d'Arnim,  de  son  côté,  ne  paraît  pas  avoir  trouvé 
cette  occasion  mauvaise  pour  une  rupture.  L'attitude  qu'il  a  prise  in- 
dique évidemment  une  résolution  arrêtée  et  même  une  certaine  inten- 
tion de  résistance  au  chancelier.  S'il  n'est  plus  dans  la  diplomatie  offi- 
cielle de  la  Prusse,  il  reste  un  personnage  politique  qui  à  un  moment 
donné  peut  avoir  de  l'importance  à  Berlin.  Quant  au  poste  que  l'ancien 
représentant  de  l'empereur  Guillaume  laisse  vacant  à  Paris,  il  va  être 
occupé  par  le  prince  de  Hohenlohe,  vice-président  du  parlement  alle- 
mand, ancien  président  du  conseil  du  roi  de  Bavière  à  l'époque  où 
M.  d'Arnim  était  ambassadeur  de  Prusse  à  Rome.  Le  prince  de  Hohen- 
lohe a  l'avantage  de  venir  en  France  dans  des  circonstances  un  peu 
moins  difficiles  que  celles  où  venait  le  comte  d'Arnim.  Il  est  Bavarois, 
catholique,  libéral,  et  avant  de  quitter  l'Allemagne  il  nous  a  envoyé  up 
petit  compliment  de  bienvenue  en  disant  dans  un  banquet  qu'il  allait 
représenter  l'empire  et  l'empereur  auprès  d'une  nation  à  laquelle  les 
Allemands  doivent  reconnaître  le  mérite  d'avoir  la  première  parmi  les 
nations  du  continent  proclamé  les  grandes  idées  sur  lesquelles  repose 
l'état  moderne.  M.  le  prince  de  Hohenlohe  sera  sûrement  reçu  en  France 
dans  la  mesure  des  sentimens  de  sympathie  dont  il  portera  l'expression. 

Il  y  a  aujourd'hui  pour  l'Angleterre  une  question  qu'une  préoccupation 
passagère  et  superficielle  des  affaires  du  continent  ne  peut  éclipser.  U  ne 
s'agit  ni  d'une  dispute  de  pouvoir  entre  whigs  et  tories,  ni  de  la  guerre 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  473 

contre  les  Achaniis,  ni  de  la  famine  de  Tlnde,  ni  du  danger  des  progrès 
de  la  Russie  vers  l'Afghanistan.  La  question  qui  vient  de  surgir,  ou  plu- 
tôt qui  vient  de  reparaître  avec  un  caractère  plus  aigu,  est  tout  simple- 
ment le  signe  du  travail  profond  qui  s'accomplit  dans  la  société  anglaise. 
Cest  une  grève  agricole  des  plus  redoutables  par  les  proportions  qu'elle 
a  déjà  prises,  par  les  conséquences  qu'elle  peut  avoir,  par  les  crises 
dont  elle  menace  la  propriété  tout  entière.  Jusqu*à  ces  derniers  temps, 
le  mouvement  par  lequel  la  population  ouvrière  de  l'Angleterre  est  ar- 
rivée à  se  constituer  sous  la  forme  d'associations,  de  trades-^nions,  pour 
défendre  ses  intérêts  contre  le  capital,  contre  les  patrons,  ce  mouvement 
était  resté  circonscrit  dans  la  sphère  de  l'industrie,  du  travail  de  manu- 
facture et  d'usine.  La  population  agricole,  plus  fixe,  moins  facile  à  grou- 
per et  à  exciter,  n'avait  pris  aucune  part  à  cette  agitation,  et  semblait 
indifférente.  Maintenant  elle  entre  à  son  tour  dans  le  mouvement;  elle 
a  son  union,  qui  est  de  création  assez  récente ,  qui  a  noué  aussitôt  des 
rapports  avec  les  autres  associations  ouvrières,  de  sorte  que  l'Angleterre 
est  menacée  de  se  voir  enveloppée  d'un  réseau  s'étendant  à  toutes  les 
formes  du  travail. 

Le  premier  symptôme  de  cette  situation  si  nouvelle  et  si  dangereuse 
apparaissait,  il  y  a  deux  ans,  par  une  grève  qui  éclatait  tout  à  coup  dans 
le  comté  de  Warwick,  et  qui  a  été  le  vrai  point  de  départ  ie  l'associa- 
tion des  ouvriers  de  la  terre,  constituée  par  les  soins  de  M.  Arch,  sous 
le  titre  d!  Union  nationale  des  travailleurs  agricoles,  La  grève  d'aujour- 
d'hui, dirigée  par  V  Union  agricole,  soutenue  par  les  autres  associations 
ouvrières  de  l'industrie,  a  pris  naissance  autour  de  Newmarket;  elle 
s'est  étendue  bientôt  à  certains  districts  des  comtés  de  Sufiblk,  de  Cam- 
bridge, de  Lincoln.  Rien  n'est  plus  complexe  d'ailleurs  que  cette  ques- 
tion des  salaires  agricoles,  qui  varient  nécessairement  selon  les  contrées, 
qui  s'élèvent  à  18  shillings,  —  22  francs  50  centimes,  —  par  semaine 
dans  le  Lincolnshire,  tandis  qu'ils  ne  sont  que  de  10  shillings, — 12  francs 
50  centimes,  —  à  Newmarket.  Une  augmentation  proportionnelle  ré- 
clamée par  les  ouvriers  ou  par  l'Union  au  nom  des  ouvriers,  et  refusée 
par  les  fermiers,  est  devenue  le  signal  de  la  grève.  Des  milliers  de  tra- 
vailleurs sont  aujourd'hui  inoccupés,  attendant  la  capitulation  des  maîtres 
qu'ils  espèrent  lasser.  V Union  pourvoit  à  leurs  besoins  en  leur  donnant 
9  shillings  par  semaine.  Les  ouvriers  de  l'industrie,  mis  à  contribution 
pour  soutenir  les  grévistes  de  l'agriculture,  fournissent  une  subvention 
considérable.  On  a  cité  le  chiffre  énorme  de  25,000  livres  sterling  par 
semaine.  Il  y  a  déjà  six  semaines  que  cette  crise  dure,  et  la  question 
ne  cesse  d'être  ardemment  agitée  en  Angleterre.  Jusqu'ici  rien  ne  laisse 
prévoir  à  qui  restera  la  victoire  ou  quel  moyen  de  conciliation  mettra  fin  à 
la  lutte.  Les  belligérans  sont  en  présence.  Les  maîtres  refusent  de  céder, 
les  ouvriers  persistent  dans  leurs  prétentions  et  ne  font  rien  ou  émigrent. 
Le  travail  reste  en  suspens  dans  les  contrées  envahies  par  la  grève. 


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A7&  REYUB  DE0  DEUX  MONDia. 

6d  des  incidens  les  plus  curieux  de  cette  lutte,  G^est  riateireotioD 
imprévue  d'u»  des  principaux  dignitaires  de  Téglise  anglicane,  de  ré- 
voque de  Manchester,  M.  le  docteur  Fraser^  qui  a  pris  spontanément  et 
hautement  parti  pour  les  grévistes,  plaidant  leur  cause  avec  une  sorte 
de  candeur  audacieuse.  L'évéque  de  Manchester,  tont  en  se  déclarant 
peu  iavorable  aux  Urades-^imiom,  tranche  la  question  d'une  façon  aussi 
radicale  que  sommaire.  Si,  pour  donner  satisfaction  aux  légitimes  récla- 
mations des  ouvriers  agricoles  et  alléger  leur  condition,  il  faut  prendre  sur 
la  rente  que  les  fermiers  paient  aux  propriétaires,  il  n'y  a  qu'à  réduire 
le  prix  des  fermages,  au  risque  d'être  désagréable  à  ceux  qui  ont  pris 
rhabitude  de  «  dépenser  dans  les  splendeurs  d'une  fête  ou  dans  l'achat 
d'un  attelage  de  chevaux  de  race  le  revenu  de  300  aaes  de  terre.  »  Si  Ton 
ne  se  hâte  pas,  le  terrible  prélat  menace  l'Angleterre  d'une  prochaine 
«  guerre  de  paysans.  »  L'évéque  de  Manchester  est  un  peu  prompt  et 
un  peu  vif  dans  ses  solutions  comme  dans  ses  menaoes.  Il  jette  dans  un 
tel  conflit  des  paroles  assez  imprudentes,  assez  peu  faites  pour  aider  à 
l'apaisement  des  esprits  dans  les  campagnes.  Les  problèmes  de  ce 
genre  sont  des  plus  compliqués  et  ne  se  résolvent  pas  ainsi.  Assurément 
la  c(»dition  des  ouvriers  agricoles  de  l'Angleterre  est  assez  misérable 
dans  certaines  régions,  surtout  dans  le  district  de  Newmarket,  où  la 
grève  a  commencé,  où  avec  moins  de  15  francs  par  semaine  ces  mal- 
heureux, réduits  à  se  loger  pêle-mêle  dans  des  masures  infectes,  sont 
obligés  de  suflare  à  tous  leurs  besoins.  Améliorer  cette  condition  est  un 
acte  de  prévoyance  sociale;  mais  d'un  autre  côté  il  y  a  des  traditions 
consacrées,  des  droits  acquis,  des  intérêts  légaux.  Ces  fermages  aujour- 
d'hui mis  en  cause  reposent  sur  des  contrats  à  longue  échéance  qui  ont 
été  fixés  d'après  certaines  données,  et  la  ruine  du  fermier,  qui  résultera 
de  la  mobilité  et  de  l'accroissement  des  salaires,  peut  fort  bien  ne  pas 
profiter  aux  travailleurs. 

Il  y  a  dans  tous  les  cas  une  chose  bien  certaine  :  que  les  ouvriers 
échouent  ou  triomphent  aujourd'hui,  l'agriculture  anglaise  entre  dans 
une  période  nouvelle  qui  peut  devenir  assez  critique.  Elle  est  désormais 
sous  le  coup  de  ce  système  des  grèves  qui  en  est  à  sa  première  appli- 
cation dans  la  sphère  des  intérêts  agricoles,  et  qui  ne  fera  vraisenîbla- 
blement  que  se  développer  en  se  régularisant.  C'est  là  ce  qu'il  y  a  de 
grave.  C'est  peut^tre  le  pas  le  plus  hardi  qui  ait  été  fait  vers  une  trans- 
formation sociale.  Des  améliorations  partielles,  des  réformes  de  détail, 
les  Anglais,  heureusement  pour  eux,  ont  l'esprit  assez  pratique  pom*  en 
troaver  s'il  le  fallait,  si  le  mouvement  des  populations  rurales  pouvait 
être  détourné  et  contenu  à  ce  prix;  mais  il  est  évident  que  ce  n'est  plus 
là  seulement  la  question.  Ces  agitations  rurales  qui  commencent  inau- 
gurent peut-être  un  mouvement  dont  le  dernier  mot  est  une  révolution 
plus  ou  moins  prochaine  dans  la  constitution  de  la  propriété  agricole. 
Jusqu'ici  c'était  un  problème  assez  lointain,  tout  théorique;  il  semble  se 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  475 

rapprocher  maintenant  et  apparaître  à  traym^s  ces  grèves  nouvelles 
dimtTa^calture  anglaise  est  la  victime. 

Les  événemens  ont  marché  vite  depuis  quelques  ^nrs  en  Espagne. 
Après  un  mois  passé  à  refaire  Tarmée  qui  avait  livré  les  combats  san- 
glans  et  meurtriers  de  la  un  de  mars,  à  organiser  de  nouveaux  corps,  à 
préparer  une  campagne  nouvelle,  l'action  s'est  vivement  engagée  dans 
les  montagnes  de  Biscaye,  autour  de  cette  malheinreose  ville  de  fiUbaOt 
qui  s'est  si  vaillamment  défendue  sans  se  laisser  abattre  par  un  bom- 
bardement impitoyable.  Tandis  que  le  général  Serrauo  se  chargeait  d'at- 
taquer de  fro0t  les  postions  «carlistes  devant  lesquelles  il  avait  échoué 
une  première  fcôs,  le  général  Manuel  de  ia  Omcha  exécutait  de  son  côté 
on  mouvement  stratégique  des  mieux  combinés,  menaçant  de  couper  la 
retraite  à  l'ennemi,  et  en  deux  ou  trais  jours  de  lutte,  non  sans  eiSortSt 
mais  avec  Inen  moins  de  pertes  qu'au  mois  de  mars,  on  est  arrivé  à  no 
dénoûment  aussi  prompt  qu'heureux.  Cette  campagne  a  été  vivemesnt  et 
habilement  enlevée.  Les  carlistes  se  sont  vus  bientôt  réduits  à  se  replier 
de  toutes  parts  pour  éviter  d'être  enveloppés,  abandonnant  des  positions 
presque  inexpugnables  et  surtout  levant  le  siège  de  Bilbao,  dont  la  con- 
stance a  préparé  le  succès  de  l'armée.  Il  n'était  que  temps  :  encore 
un  échec  de  l'armée,  la  ville  serait  évidemment  tombée,  elle  en  était 
déjà  aux  derniers  expédiens  pour  vivre.  Serrano  a  fait  à  son  vieux  com- 
pagnon d'armes,  au  général  Concha,  la  galanterie  de  le  laisser  entrer  le 
premier  dans  la  .ville  délivrée,  et  môme  pour  vaincre  ses  scrupules  il 
lui  en  a  donné  l'ordre.  Entre  le  duc  de  La  Torre  et  le  marquis  del  Duero, 
il  y  a  eu  assaut  de  chevalerie  après  la  victoire,  de  même  qu'il  y  avait 
eu,  il  faut  le  dire,  émulation  de  vigueur  pendant  le  combat  C'est  le 
mouvement  conçu,  exécuté  par  Concha,  qui  a  décidé  le  succès;  mais 
Serrano  l'a  soutenu,  complété  par  une  attaque  hardie  au  moment  voulu. 
L'un  et  l'autre  ont  retrouvé  dans  ces  opératioos  compliquées  le  feu  de 
leur  jeunesse  militaire,  qu'ils  ont  su  communiquer  à  leurs  soldats. 

Sans  nul  doute,  cet  abandon  forcé  du  siège  de  Bilbao  est  un  coup  des 
plus  rudes  pour  les  carlistes;  même  quand  ils  auraient  pris  Bilbao,  leur 
cause  avait  toujours  peu  de  chances  de  triompher  définitivement  en  Es- 
pagne. Qu'est-ce  donc  après  un  échec  signalé?  Ce  jeune  prince  qui  si'oc- 
cupe  tristement  à  désoler  le  pays  sur  lequel  il  prétend  régner  peut  pu- 
blier des  proclamations  et  fnxHnettre  encore  à  ses  soldats  de  les  conduire 
de  Vera  à  Cadix;  les  auxiliaires  étranges  et  imprévus  qu'il  trouve  en 
France  peuvent  faire  des  pèlerinages  à  Notre4)ame  de  La  Garde  à  Mar- 
seille pour  le  succès  de  ses  armes  :  la  défaite  qu*ite  viennent  d*essuyer 
n'est  pas  moins  grave  pour  eux,  doublement  grave,  parce  qu'elle  montre 
leur  impuissance  et  parce  qu'elle  est  le  signal  de  la  réapparition  d'une 
véritable  armée  espagnole.  Il  ne  faut  pas  cependant  s'y  tromper,  la  hitte 
n'est  rien  moins  que  finie.  Les  carlistes  ont  pu  se  retirer  assez  tôt  pour 
échapper  à  un  désastre,  ils  ne  se  sont  pas  débandés;  ils  ont  pu  empor- 


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A76  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ter  le  peu  de  matériel  qu'ils  possèdent;  ils  ont  à  leur  tête  un  habile 
homme,  le  vieux  Elio,  qui  avait  organisé  la  défense  des  lignes  de  Bil- 
bao,  qui  n'est  pas  à  bout  de  ressources.  Ils  n'ont  pas  quitté  la  Biscaye, 
et,  payant  d'audace,  ils  commencent  à  reparaître  dans  le  voisinage  de 
Bilbao  comme  s'ils  attendaient  ou  cherchaient  la  bataille,  pendant  que 
d'un  autre  côté,  pour  remonter  le  moral  de  ses  partisans,  don  Carlos 
annonce  des  victoires  de  son  frère,  le  prince  Alphonse,  en  Catalogue. 
Tout  tient  évidemment  à  la  vigueur  qu'on  va  mettre  à  les  poursuivre; 
mais  c'est  ici  que  la  question  se  complique.  Serrano,  aussitôt  après  la 
victoire,  est  parti  pour  Madrid,  laissant  au  général  Concha  la  direction 
de  la  campagne.  Concha  lui-même  ne  peut  rien,  s'il  n'a  pas  des  appro- 
visionnemens,  des  munitions,  de  l'argent  pour  payer  ses  troupes,  et  il 
ne  peut  avoir  tout  ce  qui  lui  est  nécessaire  que  s'il  y  a  un  gouverne- 
ment à  Madrid.  C'est  justement  un  ministère  que  Serrano  est  allé  ten- 
ter de  reconstituer,  fort  de  l'ascendant  personnel  que  lui  donne  le  suc- 
cès des  dernières  opérations. 

Serrano  réussira-t-il  à  refaire  un  gouvernement?  Dès  son  arrivée,  il  est 
tombé  dans  une  véritable  fourmilière,  dans  une  mêlée  de  républicains, 
de  radicaux,  de  constitutionnels,  d'alphonsistes,  se  disputant  le  pouvoir. 
11  a  commencé  par  demander  quelques  jours  pour  réfléchir,  et  au  dernier 
moment  de  cette  confusion  vient  de  sortir  un  ministère  dont  la  composi- 
tion prouve  que  l'avantage  est  resté  à  des  opinions  modérées,  probable- 
ment môme  assez  monarchiques.  Le  général  Zabala  est  le  chef  de  ce  ca- 
binet où  figurent  des  hommes  qui  ont  eu  autrefois  un  rôle  politique, 
M.  Ulloa,  M.  Alonso  Martinez,  M.  Romero  Ortiz;  M.  Sagasta,  l'ancien 
ministre  du  roi  Amédée,  l'antagoniste  de  M.  Martos  dans  le  dernier  ca- 
binet, reste  ministre  de  l'intérieur.  Le  dernier  républicain,  M.  Garcia 
Ruiz,  a  disparu.  C'est  évidemment  une  évolution  conservatrice;  il  ne 
pouvait  guère  en  être  autrement,  et  cette  réaction  ira  sans  doute  ea 
s'accentuant,  car  il  y  a  un  fait  dont  il  faut  désormais  tenir  compte, 
c'est  la  rentrée  des  chefs  de  l'ancienne  armée.  Concha  commande  dans 
le  nord;  avec  lui  sont  Echague,  Letona,  Lasema,  Martinez  Campos, 
qu'on  enfermait  dans  une  citadelle  après  le  coup  d'état  du  mois  de  jan- 
vier pour  une  manifestation  trop  conservatrice.  Ces  chefs  ont  retrouvé 
le  succès  des  armes.  Cest  par  eux  qu'on  peut  poursuivre  la  campagne 
contre  les  carlistes  si  on  veut  réussir,  et  Serrano  ne  se  séparera  pas  sans 
doute  de  ses  compagnons.  Bref,  tout  indique  que  l'armée  est  destinée 
encore  une  fois  à  jouer  un  rôle  dans  la  politique  au-delà  des  Pyrénées. 
C'est  à  la  prépondérance  militaire  que  les  événemens  conduisent;  pour 
le  moment,  ils  ne  conduisent  que  là,  et  rien  de  décisif  ne  sera  fait,  selon 
toute  apparence,  avant  le  dénoûment  de  la  guerre  civile  qui  donnera 
peut-être  à  l'Espagne,  avec  la  paix,  un  gouvernement  en  état  de  récon- 
cilier toutes  les  opinions  libérales.  gh.  de  biazade. 


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RETUE.   —  CHRONIQUE,  477 


L'ATLANTIDE. 


L  ^  Les  Aikmtet,  par  M.  Roisel,  1874;  Qermer-Baillière.  —  II.  l'Océan  det  anciens 
H  les  ptupiet  préMitartquei,  par  M.  Moxeau  do  Jonnôs,  1878;  Didier. 

Rien  n'est  mieux  fait  pour  mettre  à  Tépreuve  la  sagacité  des  érudits 
et  pour  décourager  leur  patience  que  ces  obscures  traditions,  concernant 
rorigine  des  races  et  les  migrations  des  peuples  préhistoriques,  qui 
surnagent  encore,  épaves  méconnaissables,  après  les  naufrages  qui  ont 
englouti  les  littératures  antiques.  A  mesure  que  la  science  contempo- 
raine parvient  à  retrouver  des  débris  d'information,  à  dérouler  des  pa- 
pyrus oubliés  et  à  déchiffrer  les  pages  de  pierre  des  monumens  que  le 
temps  a  respectés,  les  problèmes,  loin  d'être  simplifiés,  semblent  se 
compliquer  d'incertitudes  nouvelles,  de  doutes  imprévus,  d'obscurités 
plus  désespérantes.  Le  jour  nouveau  que  les  études  de  géologie,  de  pa- 
léontologie, de  linguistique,  répandent  sur  les  âges  primitifs  n'a  servi 
qu'à  mettre  en  pleine  lumière  les  contradictions  et  les  incohérences  des 
faits  légendaires.  Il  s'agit  maintenant  de  mettre  d'accord  les  cosmogo- 
nies  et  les  théogonies  sans  nombre  que  les  fouilles  mettent  au  jour  à 
chaque  pas,  de  débrouiller  la  filiation  des  cultes,  de  constater  les  héri- 
tages et  les  emprunts  qui  attestent  la  parenté  ou  le  contact  des  races, 
de  suivre  à  la  piste  les  dieux  et  les  héros  dans  leurs  incarnations  mul- 
tiples. Pas  d'hypothèse  qui  ne  puisse  s'étayer  de  preuves  plus  ou  moins 
spécieuses,  qui  ne  puisse  invoquer  un  certain  nombre  d'analogies  frap- 
pantes :  c'est  le  chaos. 

il  ne  faut  donc  pas  s'étonner  de  voir  des  chercheurs  consciencieux, 
entassant  preuves  sur  preuves,  partir  des  mêmes  données  et  arriver 
avec  une  égale  certitude  aux  résultats  les  plus  opposés.  Nous  en  avons 
un  exemplef  dans  les  deux  livres  que  MM.  Moreau  de  Jonnèset  Godefroy 
Roisel  viennent  de  publier,  le  premier  sur  U Océan  des  anciens,  le  second 
sur  les  Atlantes.  M.  Roisel  reprend  le  récit  de  Platon,  relatif  à  cette  île  im- 
mense, située  au-delà  des  colonnes  d'Hercule ,  et  qui  un  beau  jour  dis- 
parut dans  l'océan  ;  il  démontre  que  l'Atlantide  formait  comme  un  pont 
entre  l'Amérique  et  le  vieux  continent,  qu'elle  était  habitée  par  un 
peuple  d'une  culture  fort  avancée ,  et  qu'elle  a  été  le  berceau  de  la  ci- 
vilisation, qui  de  cette  île  a  rayonné  sur  l'ancien  et  le  Nouveau-Monde. 
Pour  M.  Moreau  de  Jonnès  au  contraire,  l'Atlantide  gît,  ensevelie  sous 
les  eaux,  entre  l'Europe  et  l'Asie,  dans  la  mer  d'Azof;  le  littoral  de  la  Mer- 
Noire  a  été  le  foyer  principal  d'un  mélange  fécond  de  la  race  blanche 
oa  scytbique  du  Caucase  avec  des  hommes  rouges  et  des  hommes  noirs 
Tenus  de  l'Afrique,  mélange  qui  donna  naissance  d'abord  aux  Cou- 
chites  basanés,  puis  aux  Sémites  et  aux  Aryens.  Ce  serait  donc  le 
bassin  de  la  Mer-Noû'e  qui  aurait  été  le  berceau  des  peuples  modernes. 

Dans  cette  hypothèse,  une  vaste  mer  recouvrait  encore,  quelques  siè- 


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A78  REYUE  DES  ABUX  IKWDES. 

des  avant  Homère,  la  steppe  moscovite,  se  reliant  avec  la  Mer-Glaciale, 
la  Baltiq[ue  et  la  Caspienne.  A  une  date  pins  reculée,  la  Russie  entière 
était  submergée  par  l'Océan -Scythique,  qui  pénétrait  à  l'est  dans  la 
Tartane,  tandis  qu*à  Touest  il  se  perdait  dans  les  marais  de  la  Pologne 
et  battait  de  ses  flots  les  Carpathes.  Un  soulèvement  a  mis  à  sec  la 
steppe  et  les  contrées  qui  Tavoisinent,  ne  laissant  subsister  que  des  lacs 
.  et  des  marécages  iso^  dans  les  régions  les  plus  profondes  de  randea 
lit  de  rocéan.  Pendant  cette  période,  les  eaux  de  la  Mer-Scythique  ont 
dû  plus  d'une  fois  déborder  sur  le  bassin  de  la  Mer-Noire  et  causer  Les 
déluges  successifs  dont  les  légendes  de  tous  les  peuples  ont  conservé  le 
souvenir  :  Xénophon  en  compte  cinq.  Ce  serait  à  partir  du  xa*  siècle 
avant  notre  ère  que  TOcéan-Scythique  aurait  coounencé  à  se  dessécher; 
sept  cents  ans  plus  tard ,  au  temps  d'Hérodote,  l'ancien  lit  de  cette  mer 
était  occupé  par  des  groupes  nombreux  de  populations,  les  unes  no- 
mades, les  autres  déjà  sédentaires,  et,  cinq  siècles  après,  ces  nomades 
étaient  devenus  des  peuples  riches  et  commerçans. 

L'expédition  d'Osiris  l'Égyptien,  qui  &  la  tête  d'une  nombreuse  armée 
parcourut  l'Asie,  laissant  partout  des  colonies  et  semant  sur  ses  pas  des 
germes  de  civilisation,  serait;  selon  M.  Moreau  de  Jonnès,  le  point  de 
départ  de  la  genèse  historique  des  nations.  Les  Libyens  qui  s'établirent 
sur  les  bords  du  lac^MéotidJe  (de  la  mer  d'Azof  )  et  dans  la  Golbhide  for- 
mèrent le  noyau  des  colonies  couchites  qui  apparaissent  plus  tard  dans 
Thistoire.  Le  rivage  oriental  du  Bosphore  cimmérien,  habité  par  ces  co- 
lons africains,  dut  s'appeler  Libye,  et  le  rivage  opposé,  habité  par  les 
Scythes,  portait  le  nom  d'Europe:  là  étaient  les  colonnes  d'Hercule,  le 
voyage  d'Hercule  n'étant  qu'une  version  grecque  de  l'expédition  d'Osi- 
ris ou  de  Dionysos,  qui  s'arrêta  en  présence  de  l'Océan -Scythique, 
croyant  avoir  touché  aux  extrémités  de  la  terre,  et  y  ût  élever  deux 
stèles  pour  marquer  les  bornes  de  son  empire.  Or  en  face  des  colonnes 
d'Hercule  était  située  l'île  Atlantide  :  elle  s'est  abîmée  un  Jour  sous  les 
eaux  par  suite  d'une  action  volcanique,  et  elle  occupait  probablement 
la  place  que  tient  aujourd'hui  l'immense  lagune  appelée  Mer-PtiUride, 
qui  dépend  de  la  mer  d'Azof. 

D'après  Diodore,  les  Atlantes,  dont  il  fait  des  Africains,  étaient  un 
peuple  policé,  d'une  haute  culture  et  gouverné  par  de  sages  lois,  dont 
ils  étaient  redevables  à  leur  roi  Ouranos.  Ce  peuple  périt  presque  toat 
entier  dans  la  catastrq)he  qui  fit  disparaître  l'île  dans  l'océan  ;  mais  l'on 
voit  un  peuple  congénère,  les  Hyperborées,  survivre  aux  Atlantes  et  pro- 
longer son  existence  jusque  dans  les  temps  historiques.  Les  Cimmériens 
seraient  un  autre  rameau  détaché  de  ces  populations  couchites»  qui 
s'expatria,  et  auquel  il  faudrait  rajqxnrter  les  Gimbres,  les  Celtes,  les 
Ibères,  etc.  C'est  dans  les  mêmes  parages  que  M.  Moreau  de  Jonnès 
place  l'Athènes  antédiluvienne  dont  parlent  Platon,  Strabon  et  Pausa- 
DiiS;  c'est  là  qu'il  faut  chercher  l'empire  des  Amazones»  -qui  faisaiemt 


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MWÉ,  —  «RÔNtQtJE,  47» 

la  guerre  aux  Atlantes.  Enfin  lea  quatre  provinces  des  Enfers  :  THadès, 
ITÉrèbe,  le  Tartare  et  les  Champs-Elysées,  seraient  quatre  îles  du  groupe 
dont  faisait  partie  l'Atlantide  :  ce  sont  des  îles  qui  existent  encore  et  qui 
dépendent  de  la  presqu'île  de  Taman.  En  résumé,  c'est  dans  le  bassin 
de  la  Mer-Noire  que  M.  Moreau  de  Jonnès  place  la  source  des  traditions 
relatives  à  TAtlantide  et  à  des  peuples  préhistoriques  d'une  haute  cul- 
ture intellectuelle.  11  apporte  à  Tappui  de  sa  thèse  une  surabondance 
de  preuves  qui  trahissent  une  érudition  plus  variée  que  sûre,  à  en  juger 
par  certaines  éfymologies  fantaisistes  qui  traitent  les  mots  comme  des 
rébus  proposés  à  la  sagacité  des  peuples  à  venir;  mais,  si  sa  thèse  ne 
paraît  pas  définitivement  démontrée,  les  rapprochemens  ingénieux  qu'il 
opère  sont  intéressans  à  suivre  et  peuvent  être  fort  souvent  justes. 

M.  Roiseï  s'attache  au  contraire  à  démontrer  l'exactitude  du  récit  qui, 
d'après  Platon,  aurait  été  fait  à  Solon  par  les  prêtres  de  Saïs,  «  Près  des 
bords  de  la  mer  Atlantique  était  une  île,  plus  vaste  que  la  Lydie  et  l'Asie , 
d^où  il  était  facile  de  se  rendre  sur  le  continent.  Il  y  avait  là  des  rois 
célèbres  par  leur  puissance,  qui  s'étendait  sur  les  îles  voisines,  sur  la 
Lydie  jusqu'à  l'Egypte,  sur  TEurope  jusqu'à  la  Tyrrhénie;  mais  il  sur- 
vint des  tremblemens  de  terre  et  des  déluges,  et  dans  l'espace  de  vingt- 
quatre  heures  l'Atlantide  disparut.  »  Le  souvenir  de  ce  cataclysme  s'est 
conservé  chez  les  peuples  les  plus  divers;  tous  ces  téAoignages  attestent 
que  l'Atlantique  a  englouti  une  vaste  terre,  dont  les  Açores,  les  Cana- 
ries, les  Antilles,  sont  les  derniers  vestiges.  Lors  de  la  conquête  du 
Mexique,  les  insulaires  racontaient  aux  Espagnols  que  les  Antilles  n'a- 
vaient formé  jadis  qu'un  seul  continent;  une  légende  haïtienne  attribue 
de  même  la  formation  des  Antilles  à  une  subite  inondation.  Enfin  une 
légende  de  la  tribu  africaine  des  Amakona  mentionne  une  catastrophe 
à  la  suite  de  laquelle  la  grande  île  de  Kassipi  disparut  dans  l'Océan. 

Maintenant  existe-t-il  entre  l'Europe  et  l'Amérique  des  traces  d'un 
cataclysme  récent?  On  peut  hardiment  répondre  par  l'affirmative.  Les 
cartes  marines  indiquent  un  vaste  ensemble  de  bas-fonds  délimité  par 
les  Açores,  les  Canaries,  les  Antilles  et  le  gulf-stream.  Les  anciens  navi- 
gateurs parlent  d'immenses  champs  de  plantes  marines  et  tfinnom- 
trables  écueils  à  fleur  d*eaa  qui  dans  ces  parages  entravaient  la  marche 
des  navires.  La  mer  de  Sargasse,  telle  que  nous  la  connaissons,  n'est 
apparemment  qu'une  faible  réminiscence  de  cette  mer  boueuse,  semi- 
liquide  et  semi-végélaîe,  qui  était  peut-être  la  mer  betèe  (mer  figée)  des 
poètes  du  moyen  âge.  La  chute  de  l'Atlantide  semblerait  donc  se  contt- 
ûuer  lentement;  le  fond  de  TAtlantique  sfest  graduellement  abaissé, 
beaucoup  d'écueils  ont  disparu,  l'eau  s'est  clarifiée  en  déposant  les  Hu- 
mons dont  elle  était  chargée.  L'existence  ancienne  d*ane  vaste  terre 
atlantique  qui  a  formé  un  pont  entre  l'Amérique  et  l'Europe  explique- 
rait aussi  cette  dispersion  de  la  faune  et  de  la  flore  tertiaires  qui  embar- 
rasse tant  les  paléontologues.  Des  botanistes  éminens  ont  admis  cette 

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A80  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

hypothèse  comme  la  seule  explication  plausible  de  l'analogie  entre  la 
flore  miocène  de  FEurope  centrale  et  la  flore  actuelle  de  rAmérique 
orientale.  L'examen  comparatif  des  insectes  qui  vivent  des  deux  côtés 
de  TAtlantique,  celui  des  vertébrés  vivans  ou  fossiles,  confirme  cette 
supposition. 

Dans  TAmérique  centrale,  en  Afrique  jusqu'à  l'Egypte,  en  Europe 
jusqu'à  l'Étrurie,  M.  Roisel  signale  les  restes  d'une  civilisation  identique, 
et  ces  ressemblances  singulières  lui  font  soupçonner  une  communauté 
d'origine  dont  l'Atlantide  aurait  été  le  point  de  départ.  «  Là,  dit  M.  Roisel, 
fut  le  foyer  d'une  vaste  colonisation  dont  l'influence  se  ût  sentir  vers 
l'est  comme  vers  l'ouest,  et  dont  les  effets  resteraient  inexplicables,  s'il 
n'avait  pas  existé  un  peuple  aussi  nombreux  que  civilisé,  précisément  à 
la  place  que  la  géologie  comme  la  tradition  assignent  à  l'Atlantide.  Cette 
grande  nation  fut  mieux  située  que  toute  autre  pour  découvrir  promp- 
tement  le  cuivre  et  l'étain,  et  le  type  spécial  de  ses  armes  se  retrouve 
identique  dans  ses  premières  colonies.  »  Les  populations  de  l'Amé- 
rique centrale  ont  gardé  le  souvenir  d'une  race  de  conquérans  venus 
du  côté  de  l'Orient,  et  les  antiquités  mexicaines  révèlent  une  civilisa- 
tion fort  ancienne  d'origine  étrangère,  qui  par  beaucoup  de  côtés  rap- 
pelle celle  de  l'Egypte.  Encore  de  nos  jours  les  voyageurs  sont  frap- 
pés de  la  ressemblance  qui  existe  entre  les  indigènes  de  l'Amérique 
et  le  type  égyptien;  de  là  à  voir  dans  les  anciens  maîtres  de  l'Amérique 
centrale  et  dans  ceux  de  l'Egypte  des  colons  atlantes,  il  n'y  a  pour 
M.  Roisel  qu'un  pas.  Il  voit  également  dans  les  Phéniciens,  les  Ibères, 
les  Protoscythes  ou  Gouchites,  et  en  général  dans  les  anciens  peuples 
de  race  plus  ou  moins  rouge  qui,  au  dire  des  historiens,  se  sont  distin- 
gués par  des  qualités  supérieures,  soit  des  descendans  directs  des 
Atlantes,  soit  des  peuples  congénères  colonisés  par  eux,  et  auxquels  ils 
auraient  enseigné  l'usage  du  bronze,  l'industrie  métallurgique,  l'agri- 
culture, l'astronomie,  enfin  le  dogme  de  la  lumière,  idée-mère  des  théo- 
logies anciennes.  Les  Atlantes  auraient  donc  été  les  initiateurs,  les  grands 
instituteurs  de  l'antiquité,  ils  auraient  exercé  une  sorte  d'apostolat  uni- 
versel qui  suppose  chez  ce  peuple  des  connaissances  merveilleuses  et 
une  culture  extraordinaire.  Ici  la  démonstration  repose  encore  sur  des 
rapprochemens  plus  ou  moins  vagues;  mais,  quand  M.  Roisel  entreprend 
de  reconstituer  les  doctrines  philosophiques  et  scientifiques  de  ce  peuple 
légendaire,  de  ces  positivistes  antédiluviens,  il  s'engage  dans  le  domaine 
de  la  fantaisie  pure,  et  nous  renonçons  à  l'y  suivre.  Quoi  qu'il  en  soit, 
ces  synthèses  ont  toujours  le  mérite  de  grouper  les  faits,  de  mettre  un 
peu  d'ordre  dans  les  découvertes  qui  se  pressent,  et  de  préparer  ainsi 
les  voies  aux  solutions  définitives. 


Le  directeur-gérant,  C.  Buloz. 

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LE 


MARIAGE  DE  GÉRARD 


DBRMIÈRB     PÂRTIB    (1). 


IX. 

Tous  les  convives  étaient  si  animés  que  la  mésaventure  de  Marius 
passa  presque  inaperçue.  On  avait  servi  le  café,  et  les  têtes  commen- 
çaient à  s'échauffer.  Les  dames  se  levèrent  et  s'éparpillèrent  sur  la 
pelouse  ;  bientôt  il  ne  resta  plus  autour*  de  la  table  que  de  vieux 
chasseurs  obstinés,  fumant  leur  pipe  et  se  criant  aux  oreilles  leurs 
exploits  avec  cette  expansion  bruyante  que  produit  un  copieux  dé- 
jeuner. Chacun  subissait  l'influence  exhilarante  de  la  bonne  chè^e. 
Des  jeunes  gens  avaient  organisé  des  rondes  sur  la  pelouse; 
M""  Grandfief  elle-même,  qui  était  restée  d'abord  pensive,  semblait 
s'être  tout  à  coup  dégelée.  Sa  raideur  s'était  assouplie,  sa  bouche 
mince  devenait  souriante  et  ses  yeux  avaient  une  lueur  de  gaîté  at- 
tendrie. Ce  fut  elle  qui  proposa  le  seul  divertissement  approprié  à 
tous  ces  cerveaux  excités,  à  toutes  ces  jambes  impatientes.  —  Choi- 
sissons un  but  de  promenade,  dit-èlle,  et  rendons-nous-y  en  faisant 
la  porte  de  Sainl-Mcolas. 

\a  porte  de  Saint-Nicolas  est  un  jeu  bien  connu  en  Lorraine.  Les 
joueurs,  se  donnant  la  main,  forment  une  longue  chaîne,  dont  chaque 
anneau  est  représenté  alternativement  par  une  dame  et  un  cava- 
lier; les  deux  meneurs  qui  se  trouvent  en  tête  élèvent  leurs  mains 
jointes  de  manière  à  former  une  sorte  d'arceau.  —  La  porte  de 
Saint-Nicolas  est-elle  ouverte? — crie  en  chœur  le  reste  de  la  bande, 

(1)  Voyez  la  Bévue  du  i*'  et  du  15  mal. 
T&MB  m.  —  1^  JUIN  1874.  31 


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\ 


A82  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

et,  sur  une  réponse  affirmative,  toute  la  file  passe  rapidement  sous 
cette  arche  improvisée,  en  chantant  des  airs  de  ronde.  Les  jeunes 
gens  de  l'extrémité  se  retrouvent  en  tête,  forment  une  arche  à  leur 
tour,  et  la  longue  guiilande  se  dénoue  et  se  renoue  ainsi  tant 
qu'elle  a  de  l'espace  devant  elle. 

La  proposition  de  la  femme  du  maître  de  forges  fut  acceptée  avec 
enthousiasme,  puis  on  discuta  le  but  qu'on  choisirait.  Les  uns  indi- 
quaient le  Hêtre  de  la  Vierge,  d'autres  VErmitage  de  Saint-Boch. 
—  Non,  dit  M"*  Grandfief  d'un  ton  de  commandement,  allons  au 
Fond  d'Enfer,  le  chemin  est  bien  plus  joli. 

Les  mains  s'unirent,  les  airs  de  ronde  commencèrent  à  bourdon- 
ner, et  la  longue  file  se  mit  en  mouvement.  C'était  charmant  de 
voir  cette  chaîne  alerte  et  souple  se  dérouler  en  suivant  les  sinuo- 
sités des  tranchées,  comme  une  joyeuse  farandole.  Les  bras  s'agi- 
taient, les  pieds  se  trémoussaient,  les  jupes  flottantes  frôlaient  dou- 
cement les  fougères,  les  éclats  de  rire  tintaient...  Bientôt  la  file  tout 
entière  disparut  sous  les  feuillées. 

L'après-midi  avançait...  Sous  les  hêtres  du  Fond  d'Enfer,  près 
de  la  source  tremblotante,  Hélène  et  Gérard  s'étaient  rencontrés 
comme  d'habitude.  Bien  qu'elle  eût  apporté  sa  toile  et  ses  pinceaux, 
la  jeune  fille  y  touchait  à  peine;  elle  contemplait  d'un  air  mélanco- 
lique le  léger  tournoiement  des  premières  feuilles  tombantes  qui 
allaient  mollement  s'éparpiller  dans  le  ruisseau. 

—  Vous  êtes  soucieuse,  lui  dit  Gérard,  à  quoi  pensez-vous? 

—  A  nous,  répondit-elle  gravement. 

—  Et  c'est  ce  qui  vous  attriste!..  Ne  sommes-nous  pas  heureux? 

—  Le  serons-nous  longtemps?  J'ai  comme  un  pressentiment 
qu'on  nous  soupçonne  et  qu'on  nous  épie.  L'autre  soir,  après  vous 
avoir  quitté,  j'ai  rencontré  cette  couturière,  la  petite  Reine,  et  à  la 
façon  dont  elle  m'a  dévisagée  j'ai  cru  qu'elle  se  doutait  de  quelque 
chose. 

—  Vous  regrettez  d'être  venue  ?• . 

—  Non,  reprit-elle  vivement;  si  j'ai  peur,  ce  n*est  pas  pour  moi... 
Je  pense  à  mon  père,  qui  est  si  bon,  et  dont  ht  position  serait  com- 
promise, si  la  découverte  de  nos  rendez-vous  amenait  un  éclat. 

—  Vous  avez  raison,  soupira  Gérard,  et  je  suis  un  égoïste.  —  II 
était  devenu  pensif  à  son  tour.  —  Cette  situation  ne  peut  pas  se 
prolonger,  s'écrîa-t-il  tout  à  coup  avec  emportement;  je  vous  aime, 
je  suis  maître  de  ma  personne,  et  je  ferai  entendre  raison  à  mon 
père... 

Hélène  ouvrît  de  grands  yeux;  son  regard  demi -incrédule  et 
demi-interrogateur  avait  l'air  de  dire  :  Comment  vous  y  prendree- 
vous? 


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LE  MARU6E  DE  «ÉRABD.  i83 

—  Je  le  supplierai  de  nouveau ,  continua  Gérard,  et  s'il  est  in- 
flexible, je  le  menacerai  de  quitter  la  maison. 

La  jeune  fille  secoua  la  tête ,  et  un  sourire  erra  sur  ses  lè- 
vres. —  Tel  que  vous  me  l'avez  dépeint,  il  vous  laissera  partir,  et 
après  7.  • 

—  J'attendrai  mes  vingt-cinq  ans,  et  je  lui  ferai  des  sommations. 

Hélène  fronça  les  sourcils.  —  Ce  sera  moi  alors  qui  refuserai,  ré- 
pondit-elle fièrement,  je  n'entrerai  jamais  dans  une  famille  dont  le 
chef  m'aura  repoussée. 

Gérard  eut  un  geste  de  découragement./  Il  pouvait  à  peine  par- 
ler, tant  le  chagrin  lui  serrait  la  goi^e.  Hélène  s'en  aperçut  et  en 
fut  touchée;  elle  s'efforça  de  prendre  un  air  gai,  et,  lui  tendant 
la  main:  —  Bah!  dit-elle,  ne  pensons  plus  aux  choses  tristes... 
à  quoi  bon  perdre  notre  après-midi  à  nous  tourmenter?  Regardez 
comme  la  combe  devient  belle  à  mesure  que  le  soleil  s'abaisse...  Il 
fait  bon  ici;  je  voudrais  remplir  mes  yeux  de  tous  les  détails  de  ce 
paysage,  afm  de  ne  l'oublier  jamais! 

Ses  regards  se  promenèrent  lentement  sur  les  pentes  boisées  où 
l'ombre  descendait  par  grandes  masses,  sur  les  ronciers  pleins  de 
mûres  et  les  prés  déjà  fleuris  de  veilleuses.  Pendant  ce  temps,  la 
main  de  Gérard  n'avait  pas  quitté  la  sienne;  ils  restaient  muets  l'un 
près  de  l'autre,  et  autour  d'eux  régnait  le  calme  assoupissant  des 
derniers  beaux  jours.  La  nature  en  automne  a  des  langueurs  eni- 
vrantes ,  môme  pour  les  caractères  les  mieux  trempés.  L'inexpé- 
rience de  ces  deux  jeunes  âmes,  mal  armées  contre  de  pareilles 
séductions,  ajoutait  encore  à  la  voluptueuse  griserie  de  la  tiède 
journée  de  septembre.  Hélène  et  Gérard  se  sentaient  amollis  et  en- 
traînés; les  paumes  de  leurs  mains  semblaient  se  confondre  et  ne 
plus  former  qu'une  même  chair.  Leurs  yeux  channés  échangeaient 
de  longs  regards  si  troublans  que  leurs  cœurs  en  étaient  oppressés 
et  que  leurs  lèvres  en  devenaient  froides.  Dans  le  silence  des  bois, 
le  ruisseau  jetait  quelques  notes  cristallines,  et  un  rouge-gorge  mo- 
dulait sa  petite  chans(m  caressante  et  voilée.  Les  yeux  bruns  d'Hé- 
lène attiraient  Gérard  comme  un  aimant  ;  déjà  sa  tête  s'inclinait  vers 
celle  de  la  jeune  fille,  et  sa  bouche  était  prête  à  se  poser  pour  la  pre- 
mière fois  sur  les  claires  et  magnétiques  prunelles,  quand  une  ex- 
plosion de  voix  confuses  suspendit  brusquement  ce  baiser  sur  ses 
lèvres  surprises,...  et  soudain,  du  haut  d'une  tranchée,  la  longue 
chaîne  de  la  porte  de  Saint-Nicolas  dévala  bruyamment  jusqu'au 
fond  de  la  ctnnbe.  M"*  Grandfief  en  tête. 

Ce  fut  un  coup  de  foudre.  Les  deux  jeunes  gens  s'étaient  à  peme 
rendu  compte  de  ce  qui  se  passait  que  déjà  la  bande  joyeuse  s'épar- 
pillait le  long  du  ruisseau.  Aux  chants  et  aux  éclats  de  rire  succéda 


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hSà  ItETÏJE   DES   DEUX  MONDES, 

un  silence  solennel  ;  on  venait  de  reconnaître  les  deux  amoureux, 
Hélène,  rouge  de  confusion,  s'était  penchée  sur  son  esquisse;  Gé- 
rard s'était  levé  et  se  tenait  près  d'elle,  pâle  et  les  lèvres  serrées. 
Les  nouveau- venus,  qui  pour  la  plupart  ne  s'attendaient  pas  à  pa- 
reille rencontre,  paraissaient  aussi  embarrassés  que  ceux  qu'ils  ve- 
naient de  surprendre;  M""  Grandfief  seule  n'avait  pas  perdu  son 
sang-fioid.  Elle  passa  devant  le  malheureux  Gérard  sans  daigner  le 
regarder,  puis,  s'adressant  d'un  air  froidement  ironique  à  la  jeune 
fille  :  —  Nous  vous  dérangeons,  mademoiselle!  —  murmura  l'im- 
pitoyable matrone.  Elle  jeta  un  coup  d'œil  sur  la  toile  à  peine 
couverte  de  couleur,  et  continua  :  —  C'est  bien  joli  ce  que  vous 
faites  IkU, 

Sans  plus  s'inquiéter  de  Tattitude  d'Hélène,  elle  se  retourna  vers 
ses  compagnons  :  —  Poursuivons  notre  promenade,  dit-elle,  et  lais- 
sons M*^*  Laheyrard  à  ses  occupations. 

Elle  se  dirigea  vers  un  sentier  qui  s'enfonçait  sous  bois,  et  toute 
la  file  des  dames  et  des  jeunes  gens  la  suivit,  non  sans  avoir  lancé 
de  malicieux  regards  vers  les  deux  coupables  et  sans  s'être  montré 
du  geste  leurs  mines  décontenancées.  Dès  que  la  bande  fut  mas- 
quée par  le  taillis»  les  ricanemens  commencèrent  à  éclater,  des 
conversations  s*engagèrent ,  et  le  vent  apporta  jusqu'aux  oreilles 
d'Hélène  celte  cruelle  réplique  de  M"*  Grandfief  :  —  Bahl  c'est  fort 
heureux  pour  elle;  la  voilà  compromise,  et  elle  aura  un  prétexte 
pour  se  faire  épouser  ! 

Peu  à  peu  les  branches  cessèrent  de  frissonner,  le  bruit  des  pas 
diminua,  les  voix  s'affaiblirent,  et  de  nouveau  le  silence  régna  sur 
la  combe;  on  n'entendait  plus  que  les  notes  claires  du  ruisseau  et 
le  gazouillis  du  rouge-goi^e,  qui,  un  moment  effarouché,  avait  bra- 
vement repris  sa  chanson,  Gérard  osa  alors  regarder  Hélène,  qui 
était  restée  immobile,  le  front  dans  ses  mains.  H  fut  effirayé  de 
l'expression  tragique  de  sa  figure  pâlie,  et  il  laissa  échapper  une 
douloureuse  exclamation. 

—  Ah  !  murmura  la  jeune  fille,  je  crois  que  je  suis  perdue  I 

Le  jeune  de  Seîgneulles  la  contemplait  d'un  air  égaré  et  se  tor- 
dait les  mains.  —  C'est  moi  qui  vous  perds!  s'écria-t-il;...  cette 
misérable  femme  se  venge  sur  vous  de  ce  que  j'ai  refusé  sa  fille  ! 

H  allait  et  venait  le  long  du  ruisseau,  maudissant  M"*  Grandfief, 
balbutiant  des  paroles  incohérentes  et  complètement  démonté.  — 
Qu'allons-nous  devenir?  dit-il  enfin,  quel  parti  prendre?..  Demain 
la  ville  entière  saura  tout,  et  mon  père  ne  me  le  pardonnera  ja- 
mais! 

Au  milieu  de  ce  désarroi,  Hélène  démêlait  confusément  que  Gé- 
rard avait  une  peur  effroyable  du  chevalier,  et  que  cette  terreur  lui 


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tE  MAEIAGE  DE  GERARD. 

ôtait  toute  liberté  de  penser.  Elle  sentit  qu'il  fallait  avoir  du  cou- 
rage pour  deux,  se  leva,  rassembla  son  attirail  de  peinture  et  teindit 
la  main  à  son  compagnon. 

—  Séparons-nous  1  fit-elle  tristement,  retournez  à  la  ferme  et 
n'en  bougez  point  de  quelques  jours. 

—  M*enfermer  là-bas  sans  nouvelles  de  vous,  s'écria  Gérard,  ja- 
mais!.. Je  m'y  consumerais  à  petit  feu...  Je  rentre  à  Juvigny  pour 
y  tenir  tète  à  l'orage. 

—  Je  vous  le  défends  I  reprit  Hélène  d'un  ton  résolu,  vos  empor-^ 
temens  achèveraient  de  tout  gâter.  Obéissez-moi,  si  vous  m'aimez. 
Faites-vous  oublier  pendant  cinq  ou  six  jours,  jusqu'à  ce  que  Marins 
vous  écrive...  Adieu,  pensez  à  moi! 

Elle  serra  rapidement  la  main  de  Gérard  et  s'éloigna  dans  la  di- 
rection de  Juvigny.  —  Hélène  !  s'écria-t-il  navré  ;  —  mais  elle  ne 
l'écoutait  plus,  et  bientôt  sa  robe  claire,  que  les  cépées  laissaient 
entrevoir  par  instans,  disparut  tout  à  fait  à  un  détour  du  sentier. 

Elle  rentra  chez  elle  par  le  chemin  le  plus  court  et  trouva  la 
maison  encore  tout  émue  de  la  mésaventure  de  Marins.  Tonton  et 
le  Benjamin  lui  contèrent  comment  leur  frère  était  revenu  de  son 
déjeuner  et  comment  il  avait  fallu  le  porter  dans  sa  chambre;  mais 
Hélène  était  trop  inquiète  pour  prêter  une  oreille  attentive  au  ba- 
vardage des  enfans. .  Pendant  tout  le  dîner,  elle  resta  silencieuse, 
osant  à  peine  lever  les  yeux  sur  M.  Laheyrard,  à  qui  on  avait  caché 
la  nouvelle  équipée  de  son  fils  atné.  Au  sortir  de  table,  elle  prétexta 
ime  migraine  pour  se  réfugier  dans  sa  chambre.  Là,  son  cœur  se  * 
dégonfla,  et  elle  put  pleurer.  Qu'allait-elle  faire  maintenant?  De- 
main, ce  soir  peut-être,  l'histoire  du  Fond  d'Enfer  courrait  la 
ville,  et  il  ne  manquerait  pas  de  gens  charitables  pour  en  informer 
M.  de  Seigneulles,  ou  même  M.  Laheyrard.  La  position,  déjà  si  dif- 
ficile, de  l'inspecteur  à  Juvigny  recevrait  le  contre-coup  de  ce  scan- 
dale et  en  serait  fatalement  ébranlée.  Ses  larmes  redoublèrent  à 
cette  pensée,  et  en  même  temps  les  méchantes  paroles  de  la  mère 
de  Georgette  lui  bourdonnèrent  aux  oreilles.  —  La  voilà  compro- 
mise, avait  dit  M"'  Grandfief,  et  elle  aura  un  prétexte  pour  se  faire 
épouser.  —  L'indignation  qu'elle  ressentit  de  cette  supposition  in- 
jurieuse releva  brusquement  son  courage  abattu.  — Non,  murmura 
sa  fierté  révoltée,  je  leur  montrerai  que,  malgré  mes  étourderies, 
je  vaux  mieux  qu'eux  tous  !.. 

Peu  à  peu  l'idée  de  retourner  à  Paris  pour  y  chercher  un  em- 
ploi d'institutrice  fit  de  nouveau  du  chemin  dans  son  esprit.  Le 
complet  enivrement  qui  s'était  emparé  d'elle  pendant  tout  un  mois 
lui  avait  fait  oublier  ses  projets  de  départ;  mais  l'esclandre  du  Fond 
d'Enfer  venait  de  dissiper  pour  toujours  ce  mirage  de  bonheur.  Elle 


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Ji-ViÇWp 


A 86  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

ne  conservait  plus  d'illusions  et  sentait  bien  que  son  amour  était 
perdu.  Gérard  n'oserait  jamais  lutter  contre  son  père,  et,  Tosât-il, 
toute  son  énergie  viendrait  se  briser  contre  Tentôtement  du  vieux 
gentilhomme.  Les  querelles  domestiques  l'irriteraient  sans  amener 
aucun  résultat,  et,  qui  sait?  plus  tard,  son  cœur  s'aigrissant  et  se 
fatiguant,  il  finirait  par  regretter  d'avcrir  rencontré  Hélène  et  de 
l'avoir  aimée.  Non,  elle  ne  voulait  pas  qu'il  en  arrivât  à  la  mau- 
dire, et  ce  rôle  de  trouble-famille  lui  répugnait.  Il  valait  mieux  dis- 
paraître. Dès  qu'elle  serait  loin  de  Juvigny,  on  l'oublierait  ;  le  si- 
lence se  ferait  sur  la  scène  du  Fond  d'Enfer,  et  M.  Laheyrard  ne 
risquerait  plus  de  perdre  sa  place.  —  Elle  se  répétait  toutes  ces 
choses,  tandis  que  les  derniers  rayons  du  couchant  glissaient  obli- 
quement dans  sa  chambre,  et  qu'à  travers  la  cloison  retentissaient 
les  sonores  ronflemens  de  Marins,  auteur  inconscient  de  cette  tragé- 
die intime.  Son  ancienne  maîtresse  de  pension  de  la  rue  de  Vaugi- 
rard  lui  avait  souvent  proposé  de  rentrer  chez  elle  pour  y  enseigner 
le  dessin.  Hélène  écrivit  quelques  mots  à  la  hâte  pour  lui  annoncer 
son  arrivée  et  lui  demander  l'hospitalité;  puis  elle  alla  jeter  sa  lettre 
à  la  poste. 

Quand  elle  rentra,  elle  se  sentit  plus  tranquille  et  naoins  mécon- 
tente d'elle-même.  A  dix-huit  ans,  on  a  la  passion  du  dévoûment  et 
du  sacrifice.  Hélène  procéda  sur-le-champ  à  ses  préparatifs  de  dé- 
part. Elle  vida  tous  ses  tiroirs,  empaqueta  les  menus  objets  qu'elle 
aimait  :  —  la  gublande  de  ronces  fleuries  qu'elle  portait  au  bal 
de  Salvanches,  les  livres  favoris  qu'elle  lisait  avec  Gérard,  deux  ou 
trois  fleurs  séchées  cueillies  par  lui,  puis  ses  modestes  petites  robes 
si  peu  coûteuses  et  pourtant  si  élégantes.  —  Oui,  songeait-elle  en 
disposant  chaque  objet  au  fond  d'une  grande  caisse  à  compartimens, 
du  moins  de  cette  façon,  lorsqu'il  pensera  à  moi,  aucune  amertume 
ne  gâtera  la  douceur  de  ses  souvenirs,  il  me  reverra  toujours  comme 
j'étais  au  bal  de  Salvanches,  il  ne  se  repentira  pas  de  m'avoir  con- 
nue, et  me  gardera  dans  son  cœur  un  petit  coin  bleu  qu'aucun 
nuage  n'obscurcira  jamais...  Cette  certitude  sera  ma  consolation  làn 
bas  quand  j'habiterai  avec  des  étrangers,  loin  de  mon  père  et  de 
lui.  —  La  maison  s'était  endormie  profondément;  on  n'entendait 
plus  au  dehors  que  de  lointains  roulemens  de  voitures  et  le  tio-tac 
sonore  d'un  métier  de  tisserand.  La  caisse  était  remplie  ;  Hélène  es- 
suya une  larme,  ferma  le  couvercle  et  se  déshabilla  en  songeant, 
avec  des  sanglots  plein  la  gorge,  que  cette  nuit  serait  la  dernière 
qu'elle  passerait  dans  la  maison  de  son  père. 

Le  lendemain,  dès  l'aube,  le  sommeil  de  plomb  qui  avait  cloué 
Marins  sur  son  lit  pendant  dix-huit  heures  se  dissipa  lentement.  Le 
poète,  s'éveillant  Javec  la  bouche  sèche  et  la  tête  lourde,  s'aperçut 

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LE  MARIAGE   DE  GERABD,  A  87 

que  son  Ht  n'était  pas  défait  et  qu'il  s'était  cndonni  tout  habillé. 
Il  se  frotta  les  yeux,  omTÏi  sa  fenêtre,  plongea  sa  lête  dans  Teau 
fraîche,  et,  comme  si  cette  immersion  eût  opéré  nne  condensation 
subite  dans  son  cerveau  embrumé  de  fumées  vineuses,  tout  k  coup 
il  se  souvint.  Il  revit  ses  deux  voisins  de  table  au  rire  narquois,  les 
verres  pleins  jusqu'au  bord  de  ce  traître  vin  pelure  d'oignon,  les 
singuliers  regards  de  M™*  Grandfief,  et  se  rappela  l'étrange  faron 
dont  la  conversation  avait  été  amenée  sur  les  amours  de  Gérard*  Dn 
frisson  terrible  lui  passa  dans  le  dos.  —  Double  brute  que  je  ^uisl 
s'écria -t-il  en  se  donnant  un  foimidable  coup  de  poing,  j'aurai 
dit  quelque  sottise  1 

11  courut  immédiatement  trouver  sa  sœur  dans  l'atelier»  où  elle 
était  occupée  à  empaqueter  ses  brosses  et  sa  boîle  de  couleurs.  Il 
entra  Toreille  basse  et  la  mine  déconfite,  —  Ma  pauvre  ïlélt-ne, 
commença-t-il  tout  penaud,  je  me  suis  grisé  hier  cooime  un  éco- 
lier, et  j'ai  grand'pcur  d'avoir  divagué  plus  que  de  raison.  —  H  lui 
fit  le  récit  du  déjeuner,  A  mesure  qu'il  parlait,  ses  souvenirs  se 
réveillaient  plus  vifs,  et  il  avait  pleinement  conscience  de  son  im- 
pardonnable iudiscrétionp 

Hélène  lui  tendît  la  main.  —  Oui,  Marius,  répondit-elle  douce- 
ment, tu  as  trop  parléj  et  nous  allons  tous  en  pâtir.  —  A  son  tour, 
elle  lui  conta  la  scène  du  Fond  d'Enfer  et  la  conduite  de  M™''  Grandi  fief, 

Marius  sentit  ses  jambes  fléchir  et  fut  forcé  de  s'asseoir.  —  Ane, 
idiot  1  s'écria-t-il  en  se  prenant  lui-même  aux  cheveux,  que  ne  t'ar- 
TachaiS"ta  la  langue?..  Je  comprends  maintenant  pourquoi  cette 
maudite  prude  tenait  ses  gros  yeux  braqués  sur  moi  I  Elle  a  ramassé 
mes  sots  propos  et  en  a  fait  son  profit*..  Ah!  pauvre  petite  sœur» 
que  vas-tu  devenir,  et  quel  grand  misérable  je  suis  I  ^ —  Et  le  co- 
lossal Marius  se  mil  à  pleurer  comme  un  enfant, 

—  Ne  te  désole  pas,  dit  Hélène  touchée  de  son  désespoir,  il  y  a 
là  dedans  de  notre  faute  à  tous,  et  c'est  encore  moi  la  plus  |cou- 
pable.,.  Je  ne  t  en  veux  pas,  grand  étourneau  I 

Elle  lui  tapa  gentiment  sur  l'épaule  en  essayant  de  lui  prendre 
les  mains.  — Gifiles  et  morsures!  gronda  tout  à  coup  Marius,  les 
cboses  ne  peuvent  pas  en  rester  là...  Je  cours  à  la  Grange-AUard, 
Gérard  est  un  galant  homme,  nous  irons  ensemble  trouver  son 
père,  et  il  faudra  bien  que  cette  vénérBi)l6  aile  de  pigeon  donne 
son  consentement  de  gré  ou  de  force. 

—  Tu  ne  feras  rien  de  tout  cela,  Marius,  interrompit  Hélène^avec 
fermeté. 

—  Comment  I  s'écria  le  poète  en  bondissant,  tu  veux  te  laisser 
compromettre  sans  exiger  la  réparation  qui  t'est  due? 

—  Je  veux  rester  ce  que  je  suis  :  une  honnête  flUe»  et  je  n'en- 


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^'^f-mm^ 


A  88  BEYCE   DES   DEUX  MONDES. 

tends  pas  qu'on  in*accuse  de  spéculer  sur  un  scandale  pour  faire 
un  beau  mariage.  Inutile  d'insister,  ajouta -t -elle  en  mettant  sa 
main  sur  la  bouche  de  Marius,  qui  allait  se  récrier,  ma  résolution 
est  prise,  j'ai  écrit  à  M'"  Le  Mancel  et  je  partirai  ce  soir  pour  Paris. 

Le  poète,  abasourdi,  haussa  les  épaules.  —  Mon  bon  Marius,  con- 
tinua Hélène,  écoute-moi,  et,  pour  ta  punition,  obéis-moi...  Dne 
fois  partie,  on  m'oubliera,  et  il  faut  à  tout  prix  éviter  un  éclat  qui 
rejaillirait  sur  notre  père.  Songe  à  ce  que  deviendrait  la  maison, 
s*ii  perdait  sa  place?,.  Je  partirai  ce  soir,  à  la  nuit;  tu  iras  louer 
une  voiture  et  tu  m'accompagneras  jusqu'à  Blesmes,  où  je  prendrai 
le  chemin  de  fer—  Ce  n'est  pas  tout,  tu  vas  me  jurer  de  ne  rien 
dire  à  Gérard  avant  que  je  te  le  permette...  Je  ne  veux  pas  qu'il 
fasse  un  coup  de  tête.  —  Elle  s'arrêta  un  moment ,  décrocha  du 
mur  une  étude  de  fleurs  des  champs,  et  reprit  :  —  Plus  tard,  quand 
tout  se  sera  apaisé,  tu  lui  donneras  cette  petite  toile  en  souvenir  de 
moi.,.  Elle  lui  reparlera  de  nos  bonnes  promenades... 

Les  larmes  lui  montaient  à  la  gorge  et  l'empêchaient  de  parler, 
mais  elle  voulut  être  brave  jusqu'au  bout  et  les  renfonça  énergi- 
quement,  Marius ^  qui  Tadmirait  »  la  serra  dans  ses  bras.  —  Je  ne 
suis  pas  digne  de  baiser  l'ourlet  de  ta  robe,  s'écria-t-il;  mais  c'est 
L^gal,  si  tu  voulais... 

Elle  l'arrêta  d'un  coup  d'œil  résolu.  —  Fais  ce  que  je  t'ai  dit, 
laisse- moi  et  ne  parle  de  rien  ici  avant  le  déjeuner. 

Marius  parti,  Hélène  mit  son  chapeau,  et  par  une  rue  détournée 
se  glissa  jusqu'à  Téglise  Saint-Étienne.  Elle  n'était  pas  dévote,  mais 
elle  avait  une  religion  à  elle,  pleine  de  superstitions  naïves  et  de 
soudaines  ferveurs.  Elle  fit  allumer  im  cierge  que  le  sacristain 
plaça  sur  un  trident  où  deux  lumignons  fumeux  achevaient  de  se 
consumer,  puis  elle  s'agenouilla  dans  l'ombre  et  improvisa  une  élo- 
quente prière.  —  Mon  Dieu,  disait-elle,  que  mon  départ  soit  une  suf- 
fisante expiation  ;  permettez  que  je  sois  seule  à  souffrir  de  ma  faute  I 

—  Elle  n'osait  pas  ajouter  :  —  Faites  que  Gérard  ne  m'oublie  pas! 

—  mais,  du  fond  de^son  cœur,  ce  vœU  s'élançait,  caché  sous  les  ailes 
de  sa  prière.  Quand  elle  releva  la  tête,  la  vieille  église  lui  sembla 
plus  froide  et  plus  austère  que  d* habitude.  Les  piliers,  verdis  par 
l'Immidité,  jetaient  une  obscurité  plus  épaisse  sur  le  coin  où  elle 
s* (tait  placée;  le  Christ,  suspendu  au  mur  entre  les  deux  larrons, 
avait  une  expression  navrante  d'abattement  et  de  souffrance,  et  le 
noir  squelette  de  marbre,  œuvTe  d'un  vieil  artiste  lorrain,  tendait 
vers  elle  son  sablier  avec  un  geste  de  menace.  Les  épaules  d'Hélène 
frissonnèrent,  et  elle  quitta  l'église  toute  transie.  Au  moment  où 
elle  tournait  l'angle  de  la  prison,  pour  regagner  la  rue  du  Tribel, 
elle  se  trouva  en  face  de  Francelin  Finoël.  Le  bossu  l'avait  vue  en- 


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LE   MARIAGE    DE    GEHÂRD.  ^89 

trer  à  Saint-Ëtienne,  et  il  la  guettait  à  la  sortie,  —  Je  voudrais  vous 
dire  deux  mots,  murmura-t-il  avant  qu'elle  eût  pu  i'évilers  bien 
que  vous  m'ayez  fermé  votre  porte,  je  n'ai  pas  de  rancune,*  et  vous 
n'avez  pas  de  plus  sûr  ami  que  moi,,. 

Elle  pressait  le  pas  sans  répondre»  mais  il  était  résolu  à  la  suivre. 
—  Eh  bienl  continua-t-U ,  ce  que  j'avais  prédit  ne  s'est  pas  fait 
attendre...  Vous  voilà  compromise,  et  on  ne  parle  que  de  vous  en 
ville;  quant  à  moi,  je  ne  crois  rien  de  ce  qu'on  raconte,  et  la  preuve, 
c'est  que  je  viens  vous  renouveler  ma  demande.,,  Voulez-vous  me 
donner  votre  main  en  échange  de  mon  nom? 

Le  rouge  monta  au  front  de  la  jeune  fille.  Le  scandale  était  donc 
bien  grand,  pour  que  Finoël  se  fût  senti  encouragé  dans  son  inju- 
rieuse poursuite?.. 

—  Vous  avez  l'âme  plus  basse  que  je  ne  supposais,  réponJit- 
elle  indignée. 

—  Et  vous,  l'espoîr  bien  tenace!  répliqua-t-il ;  après  ce  qui  s* est 
passé  hier,  comptez-vous  encore  épouser  M,  de  SeigneuUesf 

—  Je  compte  quitter  la  ville  ce  soir,  monsieur,  et  mon  dernier 
chagrin  en  partant  sera  de  vous  avoir  vu  et  entendu. 

Elle  releva  la  tête,  écrasa  le  petit  bossu  d'un  regard  méprisant  et 
rentra  chez  elle. 

Au  déjeuner,  Marins  lui  glissa  dans  l'oreille  ;  —  La  voiture  est 
retenue  pour  ce  soir,  à  huit  heures.  —  Le  moment  était  venu  de 
rompre  le  silence,  et  le  cœur  d'Hclène  battait  violemment;  elle  ne 
pouvait  se  décider  à  faire  connaître  sa  résolution  à  M<  Laheyrard, 
qui  la  regardait  d'un  air  de  sollicitude  inquiète.  —  Je  parlerai 
tout  à  l'heure,  se  disait-elle,  —  et  elle  ajournait  sans  cesse  la  mi- 
nute fatale.  Enfin,  quand  on  se  leva  de  table ,  elle  murmura  d'une 
voix  mal  assurée  :  —  Petit  père,  tu  sais  que  M"*'  Le  Mancel  insiste 
pour  que  je  revienne  chez  elle;  j'ai  beaucoup  réfléchi  à  sa  proposi- 
tion, et  je  suis  décidée  à  l'accepter, 

M.  Laheyrard  pâlit,  et  M"®  Laheyrard  demeura  bouche  béante*  — 
Je  partirai  le  plus  tôt  possible,  continua  rapidement  Hélène;  j'ai  dit 
mes  raisons  à  mon  frère,  et  il  les  approuve,  n'est-ce  pas,  Marius? 

Le  poète  bredouilla  quelques  mois  en  signe  d'approbation ,  et, 
ne  sachant  quelle  contenance  tenir,  se  mit  à  bourrer  sa  pipe. 

—  Comment,  comment!  balbutia  le  vieil  universitaire,  nous  ver- 
rons,... rien  ne  presse. 

—  Il  faut  profiter  des  bonnes  dispositions  de  M™*  Le  Mancel,  et  je 
compte  partir  ce  soir. 

A  ces  mots  de  départ.  Tonton  et  le  Benjamin ,  qui  adoraient  Hé- 
lène, commencèrent  à  pleurer  en  s' accrochant  à  ses  jupes,  —  Mais 
c'est  insensé,  s'écria  M"*  Laheyrard  stupéfaite,  ce  soir,  y  songes-tu? 
Ton  trousseau  n'est  pas  prêt,  ta  malle  n'est  pas  faite  1 

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^•f^i 


i90  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Pardon I  j'ai  emballé  le  nécessaire;  tu  m'enverras  le  reste  plus 
tari 

—  On  n'a  jamais  rien  yu  de  pareil,  poursuivit  la  femme  de  l'in- 
specteur; il  n*y  a  que  toi  pour  avoir  de  semblables  fantaisies...  Que 
vont  dire  les  voisins  en  te  voyant  partir  comme  si  tu  avais  commis 
un  crime? 

—  Les  voisins  diront  ce  qui  leur  plaira,  répliqua  nettement  Hé- 
lène, je  n'ai  pas  l'habitude  de  me  soucier  de  leur  opinion. 

M.  Laheyrard  restait  muet;  il  prit  le  bras  de  sa  fille  et  l'entraîna 
dans  le  jardin. — Mon  enfant,  soupira  le  pauvre  homme,  ce  brusque 
départ  doit  avoir  une  raison  que  tu  me  caches. ..  Est-ce  que  quel- 
qu'un t'a  molestée  ici? 

—  Non,  petit  père,  je  suis  aussi  heureuse  que  possible;  seule- 
ment, tu  sais,  il  faut  songer  à  l'avenir. ••  Voilà  les  enfans  qui  gran- 
dissent, et  tes  appointemens  n'augmentent  pas  à  mesure  que  s'al- 
longent les  dents  des  deux  bambins. 

—  Je  comprends,  je  comprends,  tu  es  une  brave  fille;...  mais 
moi,  que  vais-je  devenir  sans  toi?  Tu  étais  ma  compagnie  et  ma 
joie...  Enfin  il  ne  faut  pas  que  les  pères  soient  trop  égoïstes...  Em- 
brasse-moi I 

Elle  lui  sauta  au  cou  en  s'elTorçant  de  ne  pas  montrer  ses  larmes* 
L'après-midi  se  passa  tristement.  A  la  nuit  tombante,  le  cabriolet, 
conduit  par  Marins,  attendait  devant  la  porte.  M""®  Laheyrard  jugea 
le  moment  venu  de  montrer  sa  douleur  et  fondit  en  larmes.  Les  en- 
fans  firent  chorus.  Hélène  les  embrassa  tous ,  en  gardant  ses  der- 
ni^^  baisOTS  pour  son  père.  — Écris-moi  de  longues  lettres!  dit  le 
bonhomme  avec  des  sanglots  dans  la  voix. 

—  Allons,  en  route,  s'écria  Marius,  qui  se  tenait  à  quatre  pour 
ne  pas  pleurer,  il  se  fait  tard,  et  il  ne  faut  pas  manquer  le  train. 

Hélène  grimpa  sous  la  capote  du  cabriolet,  qui  partit  au  petit 
trot.  Afin  de  ne  pas  traverser  la  ville,  Marius  fit  un  détour  par  la 
route  de  Combles.  Ils  atteignirent  les  bois  au  moment  où  la  cloche 
du  couvre-feu  sonnait  neuf  heures.  Tous  deux  gardaient  le  silence; 
on  n'entendait  que  les  sabots  du  cheval  sur  la  route  sonore  et  le 
claquement  du  fouet  que  Marius  agitait  d'une  façon  nerveuse.  — 
Ainsi,  dit  tout  à  coup  le  poète  à  sa  soeur,  tu  ne  veux  pas  que  je  pré* 
vienne  Gérard? 

—  Non,  je  t'en  prie  I  répondit  résolument  Hélène. 

Marius,  qui  semblait  choqué  du  stoïcisme  de  sa  soeur,  se  contenta 
de  pousser  un  grognement  sourd,  et  la  conversation  toinba.  Quand 
on  parvint  au  sommet  du  plateau,  à  un  endroit  d'où  la  route  domi- 
nait une  vaste  étendue  de  forêt,  la  lune,  émergeant  tout  à  coup  à 
l'horizon,  jeta  ime  longue  nappe  de  lumière  but  la  cime  mouton- 
nante des  bois,  tu  fit  inriller  au  loin  les  toits  d'une  ferme*  Marius  M 

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LE  MÂBIAGE   DE  GÉRARD.  &91 

leva  debout  sur  le  siège ,  et  désignant  avec  son  fouet  les  pignons 
aigus  qui  se  profilaient  sur  le  ciel  :  —  Tiens,  murmura-t-il  entre 
ses  dents,  on  aperçoit  d'ici  les  toits  de  la  Grange- AUard...  Et  dire 
que  ce  pauvre  Gérard  se  morfond  là-bas,  sans  se  douter  que  nous 
passons  à  une  portée  de  fusil  de  son  gttel 

Hélène  sentit  son  cœur  battre  à  coups  redoublés,  elle  ne  put  s'em- 
pêcher de  se  soulever  sur  son  banc  et  de  regarder  dans  la  direc-- 
tion  indiquée.  Grâce  au  clair  de  lune,  on  distinguait  nettement  la 
ferme  avec  ses  pièces  de  terre  enclavées  dans  le  taillis,  ses  granges 
aux  murs  bas,  et  la  tourelle  de  son  pigeonnier.  La  jeune  fille  em- 
brassa tous  ces  détails  d'un  regard  avide.  Elle  n'aurait  eu  qu'un 
mot  à  prononcer,  et  Marins  ne  se  serait  pas  fait  prier  pour  fouetter 
son  cheval  du  côté  de  la  ferme.  Elle  aurait  surpris  Gérard,  pensif 
au  coin  de  l'âtre  de  la  cuisine;  leurs  mains  auraient  pu  se  serrer 
une  fois  encore. ••  La  tentation  était  forte,  et  un  mois  auparavant 
elle  y  eût  certes  succombé  ;  mais  les  chagrins  de  ces  deux  derniers 
jours  avaient  mûri  sa  raison,  et  tari  cruellement  cette  sève  étourdie 
qui  bouillonnait  jadis  dans  son  cerveau.  Elle  se  mordit  les  lèvres, 
ferma  les  yeux,  et,  se  rejetant  dans  son  coin,  se  contenta  de  dire  à 
son  frère  :  —  Presse  ton  cheval,  nous  n'arriveroné  jamais  pour 
l'heure  du  train  I 

Harius  fit  retentir  l'air  sonore  d'un  long  sifflement,  et  le  cheval 
prit  le  trot.  —  Les  femmes  sont  étonnantes!  s'écria-t-il  en  regar- 
dant Hélène  à  la  dérobée...  Il  y  a  en  elles  un  tas  de  complications 
mystérieuses  qui  me  laissent  ébaubi. 

—  A  propos  de  quoi  dishta  cela?  murmura  Héltoe. 

—  A  propos  de  toi,  parbleu  !..  Tu  quittes  Juvigny  sans  tambour 
ni  trompette  pour  aller  apprendre  à  des  bambines  à  fake  des  yeux 
et  des  oreilles,  c'est  très  courageux ,  j'en  conviens;  mais  enfm  tu 
ne  songes  pas  à  ce  que  va  souifirir  l'ami  Gérard...  Il  t'aime  après 
tout,  bien  qu'il  soit  un  tantinet  poule  mouillée,  il  t'aime,  et  tu  n'as 
pas  l'air  d'y  prendre  garde. 

Toutes  ces  réflexions  entraient  comme  des  flèches  aiguës  dans  le 
eœur  d'Hélène.  Elle  n'eut  pas  le  courage  de  répondre,  se  bornant  à 
détourner  la  tête  pour  qu'un  rayon  de  lune  ne  trahit  pas  les  larmes 
qui  lui  emplissaient  les  yeux. 

—  Oui,  continua  impitoyablement  le  poète  en  fouettant  son 
maigre  locatis,  vous  autres  femmes  vous  n'avez  pas  le  crâne  con- 
struit comme  nous;  vous  êtes  dures,  vous  êtes  féroces,  vous  ne  sa- 
vez pas  aimer. 

—  Assez,  Marins  I  balbutia-t-elle  d'une  voix  suppliante,  tu  me  fais 
du  mal! 

Elle  cacha  sa  figure  dans  le  fond  du  cabriolet  et  feignit  de  dormir. 
Peu  à  peu,  grâce  au  bercement  de  la  voiture  et  aussi  à  la  mauvaise 

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102  liErUE   DES  DEUX  MONDES. 

nuit  qu'elle  avait  passée,  ses  paupières  s'alourdirent,  un  demi-som* 
meil  ferma  ses  yeux  encore  humides.  C'était  plutôt  de  l'engourdis- 
sèment  qu'un  vrai  repos;  au  moindre  cahot,  ses  yeux  se  rouvraient. 
Elle  entrevoyait,  comme  dans  un  rêve,  les  lisières  des  bois  se  dé- 
coupant sur  les  champs  nus,  les  coteaux  de  vignes  aux  pampres 
frissonnans,  les  ormes  de  la  route  aux  formes  contournées  et  mena- 
çantes, puis  les  villages  aux  portes  closes,  aux  fenêtres  noires,  où 
des  chiens  enfermés  dans  les  granges  saluaient  par  des  aboiemens 
le  passage  du  cabriolet.  Ses  paupières  s'abaissèrent  de  nouveau; 
quand  elles  se  relevèrent,  on  traversait  les  plaines  champenoises, 
aux  ondulations  à  peine  sensibles ,  où  des  troupeaux  de  moutons 
campaient  à  côté  de  la  maisonnette  roulante  du  berger;  un  siffle- 
ment de  locomotive  retentit  au  loin,  des  lumières  commencèrent  à 
scintiller.,.  C'était  la  gare  de  Blesmes. 

Hélène  se  réveilla  tout  à  fait;  les  larmes  n'avaient  pas  eu  le  temps 
de  sécher  sur  ses  joues  qu'on  était  déjà  arrivé.  Marins  déchargea 
lestement  la  malle  et  fit  enregistrer  les  bagages.  Bientôt  ils  se  re- 
trouvèrent tous  deux  seuls  dans  la  salle  d'attente ,  mal  éclairée  par 
une  lampe  fumeuse.  Le  pauvre  garçon  vit  alors  la  figure  bouleversée 
de  sa  sœur,  et  son  cœur  se  serra.  Hélène,  le  front  appuyé  contre  la 
porte  vitrée,  regardait  haleter  la  locomotive  qui  allait  l'emporter 
loin  de  tous  ceux  qu'elle  aimait.  —  Allons,  dit-elle,  adieu,  mon  bon 
Marins,  sois  gentil  pour  le  père... 

—  Ah  !  mille  millions  de  serpens,  s'écria  le  poète,  tu  pleures, 
Hélène,  et  sans  mes  étourderies  tout  cela  ne  serait  pas  arrivé!.. 
Comme  je  voudrais  tenir  cette  maudite  Grandfief  entre  quatre  murs, 
je  lui  ferais  payer  cher  ses  perfidies! 

—  Piiiï,  Marius,  sois  sage!  dit-elle  en  le  menaçant  du  doigt. 

—  Sage  !  ce  n*est  guère  dans  mes  cordes;  mais  par  les  Érynnies, 
je  te  jure  que  je  te  vengerai  ! 

—  Les  voyageurs  pour  Paris,  en  voiture!  —  cria  l'employé  en 
ouvrant  la  porte  vitrée. 

Le  frère  et  la  sœur  s'embrassèrent  encore  une  fois,  puis  les  por- 
tières se  fermèrent;  Hélène,  par  la  glace  ouverte,  envoya  un  dernier 
baiser  à  Marias,  et  le  train  partit. 

X. 

Dès  que  je  serai  loin,  on  oubliera  tout,  s'était  souvent  dit  Hélène 
pour  s'encourager  à  partir;  —  mais  elle  connaissait  mal  la  province, 
ou  plutôt  elle  était  trop  Parisienne  pour  la  comprendre.  A  Paris, 
un  événement,  si  scandaleux  qu'il  soit,  a  beau  tomber  avec  fracas 
dans  le  houleux  océan  de  la  grande  ville,  la  rumeur  qui  le  suit  est 
promptement  étoufi'ée  par  le  tumulte  des  foules  sans  cesse  renou- 

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'^rryf^ 


LE   MARIAGE  DE   GÉRARD.  hOi 

velées,  par  la  clameur  plus  forte  des  scandales  rivaux  qui  lui  suc- 
cèdent. Il  n'en  va  pas  ainsi  dans  le  lac  tranquille  et  silencieux  de  la 
vie  de  province;  le  moindre  caillou  qui  roule  dans  ces  eaux  somno- 
lentes y  réveille  mille  ëchos  sonores  et  produit  à  la  surface  une  lente 
succession  de  cercles  onduleux  qui  vont  toujours  en  s' élargissant. 
L'habitant  d'une  petite  ville,  qui  épie,  derrière  ses  rideaux  discrète- 
ment tirés,  les  allées  et  venues  de  ses  voisins,  et  qui  en  fait  son 
unique  préoccupation,  accueille  un  scandale  comme  un  gibier  rare, 
un  régal  de  haut  goût  qu'il  faut  savourer  avec  onction.  Il  l'assai- 
sonne avec  des  ingrédiens  merveilleux,  le  f^t  cuire  à  petit  feu  avec 
un  raffinement  particulier;  il  en  déjeune  et  il  en  dîne  pendant  des 
mois. 

Le  brusque  départ  d'Hélène,  loin  de  faire  oublier  l'aventure  du 
Fond  d'Enfer,  lui  donna  du  relief  et  l'agrémenta  de  commentaires 
tout  neufs,  aussi  ingénieux  que  peu  charitables.  Les  motifs  de  cette 
fuite  étaient  trop  simples  et  trop  généreux  pour  que  personne  eût 
l'idée  de  les  accueillir  comme  vraisemblables;  on  en  chercha  d'au- 
tres, et  l'imagination  des  habitans  se  donna  pleine  carrière.  L'une 
des  premières,  la  petite  Reine  insinua  en  secouant  la  tête  que  la 
cause  de  ce  départ  précipité  était  probablement  plus  grave  qu'on 
ne  supposait.  —  Quand  on  n'a  rien  à  se  reprocher,  disait  cette  scru- 
puleuse personne,  on  ne  se  sauve  pas  comme  une  criminelle,  et  si 
M"*'  Laheyrard  a  quitté  la  ville  en  catimini^  c'est  qu'elle  voulait 
peut-être  cacher  les  suites  trop  visibles  de  ses  promenades  aux  bois. 

—  Là-dessus  la  grisette  clignait  de  l'œil  et  fredonnait  en  manière 
de  conclusion  un  refrain  grivois  très  connu.  Bientôt  on  se  murmurait 
à  l'oreille  que  M.  Gérard  de  Seigneulles  avait  sérieusement  compro- 
mis Hélène.  Cette  calomnie,  accueillie  d'abord  par  des  mines  hypo- 
critement incrédules,  fit  bientôt  le  tour  de  la  ville,  et  comme  la  jeune 
fille,  par  ses  allures  indépendantes,  ses  espiègleries  spirituelles  et 
son  éclatante  beauté,  avait  excité  plus  d'une  jalousie,  cette  mé- 
chante supposition  trouva  créance  presque  partout. 

Parmi  les  accusatrices  d'Hélène,  l'une  des  plus  acharnées  et  des 
plus  dangereuses  fut  M"'  Grandfief.  Elle  ne  l'accablait  pas  ouverte- 
ment, mais  elle  avait  une  façon  terrible  de  chercher  à  la  disculper. 

—  Pour  ma  part,  disait-elle  avec  un  soupir,  je  n'ai  jamais  cru  au 
mal,  et  la  charité  chrétienne  nous  défend  les  jugemens  téméraires; 
mais,  quand  je  songe  à  la  déplorable  éducation  qu'a  reçue  cette  mal- 
heureuse enfant,  je  suis  obligée  de  reconnaître  que  tout  est  pos- 
sible. Pas  de  principes,  pas  de  tenue,  et  une  mère  qui  ne  la  sur- 
veillait jamais!..  Comment  voulez- vous  qu'une  jeune  fille  aussi 
abandonnée  ne  tourne  pas  au  mal?  C'est  ce  que  je  ne  me  lasse  pas 
de  répéter  aux  mères  qui  ont  des  filles  :  «  Mesdames,  ayons  des 
principes,  sans  quoi  les  meilleures  qualités  ne  servent  de  rien.  » 


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i9h  REnJ£  DES  DEUX  MONDES. 

Dieu  merci,  Georgette  a  été  élevée  autrement!  Je  n'ai  même  pas 
Toulu  la  mettre  au  couvent;  mes  yeux  ne  l'ont  jamais  quittée,  elle 
n'a  pas  de  secrets  pour  sa  mère,  et  je  lis  dans  son  cœur  comme  dans 
une  eau  limpide.  Aussi  je  répondrais  d'elle  conmie  de  mot 
^  Quant  à  M"®  Georgette,  toutes  ces  rumeurs  circulant  sur  le  compte 
d'Hélène  la  rendaient  profondément  rêveuse.  Bien  qu'elle  fût  fort 
ignorante  en  certaines  matières  et  d'un  esprit  peu  pénétrant,  ces 
gloses  à  mots  couverts  sur  le  départ  de  M"*  Laheyrard,  ces  allusions 
saisies  au  vol  sur  la  façon  dont  elle  avait  été  compromise  et  sur  les 
résultats  de  sa  conduite  légère,  faisaient  singulièrement  travailler 
son  imagination  de  fille  curieuse  et  naïve.  Elle  se  demandait,  non 
sans  un  certain  trouble,  comment  ces  mystérieuses  promenades  au 
Fond  d'Enfer  avaient  pu  si  vite  aboutir  à  de  si  scabreuses  consé- 
quences. Il  n'est  pas  de  jeune  fille  de  dix-huit  ans,  si  ingénue 
qu'on  la  suppose  et  si  discrètement  élevée  qu'elle  puisse  être,  qui 
n'ait  agité  maintes  fois  dans  sa  petite  tête  le  problème  inquiétant  du 
mariage  et  de  ses  suites.  Georgette  avait,  comme  les  autres,  été  en- 
vahie par  cette  préoccupation  très  féminine,  et  l'eilrayante  aven- 
ture d'Hélène  piqua  plu3  vivement  encore' sa  curiosité  mal  satisfaite. 
Gomment  l'amour,  en  dehors  du  mariage,  pouvait-il  déterminer  une 
si  étrange  métamorphose?..  Georgette  n'en  était  plus,  comme  Agnès, 
à  croire  que  les  enfans  se  font  par  l'oreille,  mais  ce  mystère  ne  l'en 
inquiétait  pas  moins.  Elle  était  d'autant  plus  intriguée  que  sa  con- 
science n'était  pas  complètement  tranquille.  Ce  modèle  des  jeunes 
filles  à  principes  avait,  à  l'endroit  de  Marins  Laheyrard,  quelques 
menues  peccadilles  à  se  reprocher  :  un  sonnet  imprudemment  ao- 
cqpté  au  bal,  un  serrement  de  mains  prolongé  à  la  fin  d'une  valse, 
et  même  deux  ou  trois  œillades  fort  tendres  échangées  dans  la  rue. 
Dans  son  ignorance  candide,  Georgette  en  venait  à  se  demander  si 
elle  ne  glissait  pas  ellennême  sur  le  chemin  périlleux  où  Hélène 
avait  fait  une  si  terrible  chute,  et  en  même  temps,  par  une  singu- 
lière contradiction,  tout  à  travers  ses  scrupules  elle  ne  pouvait 
s'empêcher  de  rêver  complaisamment  à  ce  grand  beau  garçon  de 
poète,  si  hardi,  si  tapageur  et  si  séduisant... 

Les  commérages  allaient  leur  train,  se  glissant  de  maison  en  mai- 
son et  faisant  la  boule  de  neige  dans  le  trajet.  Ils  ne  s'arrêtèrent 
qu'au  seuil  du  logis  des  Laheyrard  et  à  la  porte  de  M.  de  SeigneuUes. 
Encore  pénétrèrent-ils  dans  cette  dernière  demeure  avec  Manette, 
qui  les  rapportait  de  chez  les  fournisseurs;  mais  la  vieille  servante 
connaissait  trop  bien  le  chevalier  pour  ne  pas  tenir  sa  langue;  quant 
au  taciturne  Baptiste,  il  ne  soufflait  mot  comme  de  coutume.  En 
dépit  de  cette  réserve,  M.  de  Seigneulles  était  inquiet;  on  eût  dit 
que,  comme  un  vieux  solitaire  à  la  randonnée,  il  flairait  quelque 
chose  dans  le  vent.  La  veille,  au  moment  où  il  était  entré  dans  le 

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f**T- 


LE  MABUGE  DE  GÈBJiRDé  i9& 

salon  de  M''*  de  Travanette,  la  conversation  commencée  avait  brus* 
quement  cessé;  les  habitués  avaient  pris  des  mines  discrètes  et  em- 
barrassées; la  vieille  dame  elle-même  avait  paru  gênée  et  ne  s'était 
pas  informée  de  la  santé  de  Gérard.  Un  visiteur  survenant  ayant 
tout  à  coup  parlé  de  la  fuite  de  M"«  Laheyrard,  un  silence  général 
avait  suivi  cette  phrase  intempestive,  tandis  que  des  regards  lancés 
obliquement  au  nouveau-venu  avaient  eu  Tair  de  lui  signaler  la  pré- 
sence du  chevalier.  M.  ;de  SeigneuUes  était  rentré  fort  rêveur  à  la 
maison,  et  n'avait  desserré  les  lèvres  que  pour  boire  et  manger; 
puis  il  était  remonté  dans  sa  chambre  en  sifflotant  l'air  de  la  Belle 
Bourbonnaisey  ce  qui,  d'après  Manette,  était  toujours  signe  d'orage. 
Le  lendemain,  jour  de  barbe,  M.  de  SeigneuUes  était  déjà  installé 
dans  sa  cuisine,  quand  Magdelinat  fit  son  apparition  d'un  air  plus 
obséquieux  et  avec  une  échine  plus  flexible  encore  que  d'habitude. 
Le  barbier  connaissait  naturellement  toutes  les  rumeurs  qui  avaient 
mis  la  ville  en  émoi;  mais  depuis  l'affaire  du  bal  des  Saules  il  était 
payé  pour  se  montrer  circonspect ,  et  malgré  son  humeur  bavarde 
il  resta  muet  pendant  toute  l'opération.  Ce  fut  M.  de  SeigneuUes 
qui  le  premier  rompit  le  silence.  —  Eh  bien  I  dit-il ,  Magdelinat, 
quoi  de  nouveau? 

—  Rien,  monsieur  le  chevalier,  absolument  rien. 

—  Hum  !..  Vous  n'êtes  guère  au  courant  pour  un  homme  de  votre 
métier...  Ignorez-vous  que  notre  voisine.  M"*  Laheyrard,  a  quitté 
Juvigny? 

—  Pardon,  répondit  le  barbier,  je  savais  tout  cela;  mais  je  croyais 
inutile  de  vous  ennuyer  de  pareils  commérages. 

—  n  n'y  a  pas  de  commérages,  c'est  un  fait,  poursuivit  innocem^ 
ment  M.  de  SeigneuUes. 

Magdelinat  le  regarda  d'un  dr  ébahL  Trompé  par  la  mine  impas- 
sible de  son  client,  il  s'imagina  que  le  chevalier  connaissait  l'aven- 
ture et  s'en  souciait  médiocrement.  Il  reprit  donc  de  son  air  le  plus 
doucereux  :  —  Oui,  le  fait  n'est  pas  douteux*.,  malheureusement; 
mais  vous  savez,  on  exagère  toujours,  et  U  ne  faut  o-oire  que  le 
demi-quart  de  ce  qu'on  raconte. 

M.  de  SeigneuUes  fit  un  soubresaut.  —  Et  que  diantre  peut-on 
raconter?  s'écria-t-il  en  dardant  ses  yeux  gris  sur  Magdelinat,  qui 
recula  efirayé.  —  Le  malheureux  coifleur  comprit  qu'il  avait  commis 
une  bévue  et  tenta  de  raccommoder  les  choses. — Des  âneries,  dit-U 
en^affectant  un  air  dégagé,  le  monde  est  si  méchant  !  Pour  ma  part, 
je  gagerais  qu'il  n'y  a  là  dedans  qu'une  étourderie,  et  que  M.  Gé- 
rard n'est  pas  coupable. .  • 

— ^^ Gérard  !..  mule  du  papel  que  fait  encore  mon  fils  dans  cette 
ridkule  affaire? 

Le^chevalier  s'était  levé  furieux ,  et  d'un  geste  de  colère  avait 


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i90  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

poussé  Magdelinat  dans  un  coin  de  la  cuisine.  Le  coiffeur^  plus  pâle 
que  sa  serviette,  essayait  de  se  dégager  et  jetait  yers  la  porte  des 
regards  désespérés.  —  Ai-je  nonuné  M.  Gérard?  murmura-t-il,  ma 
langue  aura  fourché.  En  pareil  cas,  sait-on  jamais  quel  est  le  père 
de  l'enfant? 

—  De  l'enfant?..  —  M.  de  SeigneuUes  prit  l'infortuné  Magdelinat 
par  sa  cravate,  et  le  collant  contre  le  mur  :  — r  Ah  1  cria-t-il  d'une 
voix  étrwglée  par  le  saisissement,  maudite  béte,  tu  en  sais  plus 
que  tu  n'en  veux  direl  Dépêche-toi  de  parler  net,  sinon  je  t'arrache 
ta  chienne  de  langue,  et  je  la  cloue  entre  deux  chouettes  à  la  porte 
demafoulerie!.. 

—  Que  voulez-vous  que  je  dise?  balbutia  Hagdelmat  à  demi  suf* 
foqué,  je  ne  sais  que  ce  qu'on  raconte  dans  toute  la  ville;  on  pré- 
tend que  la  fille  de  l'inspecteur  était  enceinte  lorsqu'elle  est  partie, 
et  il  y  a  de  méchantes  gens  qui  ajoutent,  qui  supposent... 

—  Que  c'est  mon  fils  qui  l'a  mise  à  mal  1 

—  On  a  l'air  de  le  dire,  mais  je  n'en  croîs  rien. 

—  Eh  !  croyez-le  ou  non,  s'écria  le  chevalier  en  faisant  pirouetter 
Magdelinat,  vous  imaginez-vous  que  je  me  soucie  de  votre  opi- 
nion?.. Décampez,  monsieur...  Magdelinat,  et  ne  remettez  [dus  les 
pieds  chez  moi. 

Le  coiffeur  s'enfuit  sans  demander  son  reste;  quant  au  chevalier, 
il  demeura  debout  sur  le  seuil,  comme  une  statue  de  pierre.  Il  était 
atterré.  Manette  le  regardait  en  tremblant  de  tous  ses  membres,  et 
dans  la  cuisine  on  aurait  entendu  trotter  une  souris.  Tout  à  coup 
M.  de  SeigneuUes  se  débarrassa  de  sa  robe  de  chambre,  et  la  lan- 
çant au  nez  de  Manette  :  —  Ma  redingote  I  dit-il  d'une  voix  sourde. 

Quand  il  fut  habillé,  il  courut  chez  l'abbé  Volland,  et  lui  fit  subir 
un  interrogatoire  en  règle.  Le  curé  savait  qu'Hélène  s'était  réfugiée 
à  Paris  dans  une  pension  de  la  rue  de  Vaugirard,  il  connaissait  toutes 
les  calomnies  débitées  sur  le  compte  de  la  jeune  fille,  et,  bien  qu'il 
ne  la  crût  pas  coupable,  il  se  trouvait  obligé  de  convenir  en  soupi- 
rant que  la  malheureuse  enfant  avait  contre  elle  toutes  les  appa- 
rences. Cette  conclusion  était  loin  de  rassurer  le  chevalier;  il  resta 
enfermé  pendant  une  heure  avec  l'abbé,  et  il  sortait  à  peine  du  pres- 
bytère lorsque  Gérard,  tout  poudreux,  apparut  au  détour  de  la  route 
qui  débouche  sur  le  pâquis.  Le  jeune  homme  avait  )es  traits  tirés, 
les  yeux  creux  et  la  mine  inquiète.  Pendant  quatre  mortels  jours,  il 
avait  attendu  à  la  Grange-Allard  la  lettre  promise  par  Hélène.  Il  ne 
dormait  plus,  ne  tenait  pas  en  place,  et  faisait  chaque  jour  des 
courses  désespérées  jusqu'à  la  lisière  de  la  forêt.  A  chaque  instant, 
il  était  sur  le  point  d'enfreindre  la  défense  de  la  jeune  fille  et  d'ac- 
courir à  Juvigny;  mais  la  crainte  d'accroître  par  sa  présence  le  mal 
déjà  causé  le  retenait  cloué  à  l'orée  des  bois,  ou  le  renvoyait  dé- 

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LE  MARIAGE   DE   GÉRARD.  &97 

courage  à  la  Grange-Allard.  Enfin  le  matin  ^u  cinquième  jour,  n'y 
teaant  plus,  il  avait  quitté  la  ferme,  il  arrivait  fiévreux  et  haletant 
à  Juvigny.  Il  traversa  rapidement  le  pâquis,  s'engagea  dans  la  rue 
du  Tribel,  et  s'arrêta  devant  sa  porte  au  moment  où  M.  de  Sei- 
gneulles  rentrait  du  presbytère. 

A  la  vue  du  coupable,  les  yeux  du  chevalier  lancèrent  des  éclairs 
furibonds,  et  il  fut  sur  le  point  d'exhaler  sa  colère  en  pleine  rue  ; 
néanmoios  le  bouillant  gentilhomme  eut  la  force  de  se  contenir,  et, 
montrant  la  porte  du  vestibule  à  Gérard ,  qui  se  tenait  devant  lui 
la  tête  découverte  :  — Montez  dans  ma  chambre,  dit-il,  j'ai  à  vous 
parler. 

Le  ton  dont  cet  ordre  était  formulé  ne  laissait  aucun  doute  sur 
la  situation  d'esprit  de  M.  de  Seigneulles.  Gérard  lisait  dans  les 
lueurs  orageuses  de  ses  yeux  gris  et  les  lignes  rigides  de  ses  lèvres 
pâles  les  signes  précurseurs  d'une  grande  colère.  —  Allons,  pensa- 
t-il  tout  en  gravissant  les  marches,  il  connaît  l'aventure  du  Fond 
d'Enfer;  tant  mieux,  je  n'aurai  pas  l'embarras  de  la  lui  conter  moi- 
même,  et  le  terrain  sera  tout  préparé.  —  Ils  arrivèrent  sur  le  pa- 
lier du  premier  étage,  dont  la  fenêtre  donnait  sur  la  cour  et  les 
jardins.  Gérard  lança  un  coup  d'œil  furtif  de  ce  côté,  cherchant  à 
apercevoir  derrière  les  arbres  la  figure  d'Hélène,  qui  lui  aurait  re- 
donné du  courage;  mais  M.  de  Seigneulles  ne  lui  en  laissa  pas  le 
temps»  D'un  geste  impérieux,  il  poussa  son  fils  dans  sa  chambre. 

—  Monsieur,  dit  le  vieux  gentilhomme  en  refermant  violemment 
la  porte,  regardez-moi  en  face  et  répondez-moi  franchement  une 
fois  dans  votre  vie...  Connaissez-vous  l'histoire  qui  court  la  ville? 

—  Oui,  mon  père,  répliqua  Gérard,  persuadé  que  le  chevalier 
faisait  allusion  aux  rendez-vous  du  Fond  d'Enfer. 

—  Ainsi  c'est  la  vérité...  et  vous  l'avouez!  s'écria  douloureuse-' 
ment  M.  de  Seigneulles. 

—  Je  l'avoue. 

Le  chevalier  resta  un  moment  silencieux;  l'aplomb  de  son  fils  le 
confondait.  —  Quelle  honte!  pensait-il,  et  il  ose  en  convenir;  à 
quelle  époque  vivons-nous,  juste  ciel  1  —  Vous  devriez  vous  cacher 
à  cent  pieds  sous  terre,  s'écria-t-il,  après  avoir  commis  une  pareille 
scélératesse* 

—  Le  mot  est  un  peu  fort  I  murmura  Gérard,  à  qui  l'exagération 
paternelle  arracha  un  sourire.        • 

—  Sangrebleu  !  fit  M.  de  Seigneulles  indigné,  avez-vous  encore 
le  front  de  rire?  J'ai  dit  scélératesse,  et  je  maintiens  le  mot  ;  il  n'est 
pas  trop  fort  pour  qualifier  la  chose. 

—  La  chose  n'a  rien  que  de  naturel.  Vous  avez  été  jeune,  mon 
père,  et  vous  auriez  agi  tout  comme  moi» 

TOMi  m.  —  1874.  33 

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A98  BEVUE  DES  DEUX  MONDES» 

—  Jamais!  répliqua  l'austère  chevalier  abasourdi  ;  ah  çà,  dtes^- 
vous  un  homme  d'honneur,  monsieur? 

—  Je  le  crois. 

—  Je  commence  à  en  douter,  moi...  Enfin,  au  point  où  en  sont 
les  choses,  que  comptez-vous  faire? 

—  Je  venais  vous  le  demander,  répondit  Gérard  d'un  air  de  dé- 
férence. 

—  Me  le  demander!  exclama  H.  de  Seigneulles  tout  à  fait  hors  de 
hiî;  vous  n'avez  donc  pas  de  sang  dans  les  veines?  C'était  avant  de 
commettre  la  faute  qu'il  fallait  prendre  mon  avis.  Vous  disiez  que 
j'ai  été  jeune  comme  vous...  Croyez-vous  donc  que,  si  pareil  mal- 
heur m'était  arrivé,  j'aurais  été  quêter  des  conseils  sur  la  façon  de 
me  conduire?  Nous  avions  une  autre  manière  de  comprendre  nos  de- 
voirs, nous  autres  !  Ce  que  j'aurais  fait,  monsieur?  J'aurais  sellé  un 
cheval  et  je  serais  allé  à  la  recherche  de  cette  jeune  fille,  que  vous 
avez  laissée  partir  après  l'avoir  indignement  compromise. 

—  Hélène  est  partie  !  balbutia  Gérard.  • 

—  Ne  faites  donc  pas  l'ignorant!  continua  le  chevalier  en  piéti- 
nant à  travers  la  chambre  ;  pouvait-elle  rester  ici  dans  la  situation 
où  vous  l'aviez  mise?..  Eh  bien  !  où  allez-vous?  s'écriar4r-il  en  voyant 
Gérard  s'élancer  vers  la  porte. 

—  Faire  ce  que  vous  me  reprochez  de  n'avoir  pas  fait  plus  tôt , 
répondit  le  jeune  homme,  qui  était  devenu  très  pâle;  je  vais  la  re- 
trouver. 

—  Restez!  dit  impérieusement  M.  de  Seigneulles  en  lui  saisissant 
le  bras. 

—  Mon  père,  laissez-moi  sortir. 

—  Je  vous  le  défends!  Vous  avez  assez  commis  de  sottises,  c'est 
à  moi  d'agir  comme  je  l'entendrai. 

Gérard,  irrité  par  cette  résistance,  faisait  de  violens  efforts  pour 
gagner  la  porte.  Le  chevalier  était  devenu  furieux;  le  jeune  homme 
se  cabrait  comme  un  cheval  sauvage  sous  l'éperon,  et  witre  eux 
commença  une  lutte  silencieuse  qui  menaçait  de  devenir  tragique. 
Le  père  et  le  fils  ne  se  connaissaient  plus,  il  n'y  avait  en  présence 
que  deux  hommes  que  la  colère  aveuglait.  Heureusement  l'ancien 
garde  du  corps  avait  encore  la  poigne  solide;  il  retrouva  sa  vigueur 
d'autrefois  et  finit  par  clouer  sur  un  fauteuil  Gérard,  qui  perdait  ses 
forces  peu  à  peu.  Alors,  se  dégageant  brusquement  avec  une  vivacité 
étonnante  à  son  âge,  le  chevalier  fit  un  bond  vers  la  porte  et  sortit 
après  avoir  enfermé  son  fils  à  double  tour. 

Le  jeune  homme,  épuisé  et  consterné,  restait  affaissé  dans  son  fau- 
teuil. Les  reproches  et  les  anathèmes  de  M.  de  Seigneulles  bourdon- 
naient encore  à  ses  oreilles.  Tout  ce  qui  venait  de  se  passer  depuis 


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LE  HABUGE  DE  GÉBARD.  A99 

un  quart  d'heure  lui  faisait  Tefifet  d'un  cauchemar.  Il  entendit  vague- 
ment dans  la  cour  les  piaffemens  de  Bruno,  que  Baptiste  tenait  par 
la  bride,  les  éclats  de  la  voix  de  son  père  et  les  réponses  de  Manette 
effarée.  —  Qu'on  m'apporte  ma  grande  valise!  criait  le  chevalier. 

—  La  valise,  reprenait  la  servante;  sainte  Vierge  !  il  y  a  dix  ans 
qu'on  ne  s'en  est  servi,  étes-vous  dans  votre  bon  sens,  monsieur  de 
Seigneulles? 

A  quoi  le  bouillant  chevalier  répondait  par  des  piétinemens  et  des 
jurons  d'impatience.  Enfin  après  un  bruyant  remue-ménage  et  force 
exclamations,  la  valise  fut  bouclée  à  la  croupe  du  cheval.  Gérard, 
qui  s'était  rapproché  de  la  fenêtre,  vit  son  père  sauter  en  selle  et 
donner  à  sa  bête  un  vigoureux  coup  de  cravache.  Bientôt  les  sabots 
du  cheval  résonnèrent  sur  les  pavés  de  la  rue  du  Tribel.  Le  cheva- 
lier était  partL 

En  relevant  la  tête,  Gérard  aperçut  dans  le  jardin  voisin  Marins 
Laheyrard,  qui  fumait  le  long  des  channilles  de  la  terrasse.  —  Ah  I 
pcnsa-t-il,  je  vais  donc  enfin  avoir  une  explication  1  — Sans  se  préoc- 
cuper de  se  faire  ouvrir  la  porte  close  par  M.  de  Seigneulles,  il  en- 
jamba la  fenêtre  et  se  laissa  tomber  sur  le  sol  de  la  cour,  à  deux  pas 
de  Baptiste  ébahi.  En  deux  minutes,  il  eut  rejoint  Marins  sous  les 
arbres  du  verger. 

—  A  la  bonne  heure  I  s'écria  celui-ci  en  lui  tendant  la  main,  vous 
ne  TOUS  êtes  pas  laissé  clottrer  comme  un  écolier...  Je  savais  bien, 
moi,  que  vous  viendriez  à  la  rescousse. 

—  Hélène?.,  dit  Gérard. 

—  Partie,  répliqua  Marins  avec  un  soupir,  la  place  n'était  plus 
tenable  après  l'algarade  du  Fond  d'Enfer...  Ah!  mon  pauvre  ami,  j'ai 
eu  de  bien  grands  torts  envers  vous  I  —  Et,  mettant  de  côté  toute 
fausse  honte,  le  poète  confessa  franchement  sa  folle  conduite  au  dé- 
jeniner  des  chasseurs  et  les  conséquences  désastreuses  qu'elle  avait 
eues. — Hélène,  ajouta-t-il,  a  fui  devant  les  rancunes  de  M"«  Grand- 
fief;  mais  je  suis  resté  sur  la  brèche,  et  je  mitonne  à  cette  détestable 
prude  un  plat  de  ma  façon. 

Gérard  insista  pour  connaître  la  résidence  d'Hélène,  et  Marins 
finit  par  lui  nommer  la  rue  et  la  maison  où  sa  sœur  s'était  réfugiée. 

—  Merci  !  s'écria  le  jeune  de  Seigneulles,  je  partirai  tantôt  pour 
Paris  ;  voulez-vous  m'y  accompagner  ? 

—  Non,  pas  maintenant...  Je  couve  ma  vengeance  et  ne  veux  pas 
la  laisser  perdre;. ••  mais,  mon  pauvre  ami,  qu'espérez-vous  faire 
là-bas? 

—  Je  veux,  repartit  Gérard  d'un  ton  résolu,  voir  Hélène,  lui 
montrer  que  mon  cœur  n'a  pas  changé,  et  ne  rentrer  ici  qu'en  la 
ramenant  comme  ma  femme. 


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500  BEnJE  DES   DEUX  MOICDES* 

Ses  yeux  étincelaient,  sa  figure  avait  pris  une  expression  éner- 
gique qui  ne  lui  était  pas  habituelle.  Marins  le  regarda  un  instant 
avec  surprise^  puis,  lui  frappant  vigoureusement  sur  Tépaûle  :  —le 
vous  aime,  vous!  dit-il,  vous  êtes  un  homme  !..  Partez  dont,  et 
heureuse  chance  !..  Descendez  hôtel  du  Parnasse,  rue  de..«  Le  pro- 
priétaire a  une  bonne  tète;  mais  ne  vous  recommandez  pas  de  moi, 
il  vous  mettrait  honteusement  à  la  porte. 

Le  soir  même,  Gérard  de  SeigneuUes,  juché  sur  l'impériak  de 
l'omnibus  qui  dessert  Juvigny,  partait  pour  la  gare  de  Blâmes. 

XI. 

Pendant  ce  temps,  M.  de  SeigneuUes  trottait  de  son  côté  sur  la 
route  de  la  station.  L'impatient  chevalier,  trouvant  que  les  bornes 
kilométriques  n'en  finissaient  pas,  éperonnait  jusqu'au  sang  le  pa- 
cifique Bruno,  qui  ne  comprenait  rien  à  ces  façons  d'aller.  En  dépit 
de  son  aversion  pour  les  chemins  de  fer  et  toutes  les  inventions  mo- 
dernes, le  vieux  gentilhomme  aurait  voulu  déjà  être  au  fond  d'un 
\i'agon  et  rouler  vers  Paris.  —  En  ce  moment,  songeait-il,  il  existe 
au  monde  des  gens  qui  ont  le  droit  d'accuser  les  de  SeigneuUes 
d'une  action  déloyale...  Sur  son  champ  d'azur  jusque-là  immaculé, 
l'écusson  de  la  famille  porte  maintenant  une  ignominieuse  tache 
noire.  — Cette  seule  idée  lui  faisait  monter  le  rouge  au  front.  Il  sen- 
tait qu'il  n'aurait  plus  de  repos  tant  que  cette  tache  ne  serait  pas 
effacée.  Comment  il  s'y  prendrait  pour  enlever  cette  flétrissure,  il 
n'en  savait  rien  encore,  et  il  osait  à  peine  s'appesantir  sur  ce  point 
délicat.  —  Avant  tout,  se  disait-il  en  maudissant  la  nécessité  où  le 
réduisait  la  folie  de  son  fils,  il  faut  que  je  voie  cette  funeste  créature. 
Quelle  sorte  de  personne  vais-je  trouver  ?  Dieu  seul  le  sait.  Quelque 
aventurière  aux  regards  enjôleurs  et  aux  mines  effrontément  ensor- 
celantes. Si  encore  Gérard  avait  compromis  quelque  pauvre  fille 
timide  et  réservée;  mais  non,  il  faut  que  je  tombe  sur  une  de  ces 
sirènes  parisiennes,  sans  principes  et  sans  éducation...  Sangrebleu  I 
— Il  détestait  cordialement  Hélène,  il  lui  en  voulait  d'être  venue  à 
Juvigny  pour  bouleverser  ses  projets  et  gâter  l'avenir  de  son  fils.  -^ 
En  même  temps,  par  une  étrange  contradiction,  il  ne  pouvait  pen- 
ser à  cette  enfant  de  dix-huit  ans,  perdue  par  la  faute  de  Gérard, 
sans  des  bouillonnemens  d'indignation.  L'orgueil  nobiliaire,  le  sen- 
timent de  l'honneur,  l'égoïsme  paternel,  se  livraient  dans  cette  âme 
bornée  et  loyale  des  combats  formidables.  —  Je  n'aurai  de  tran- 
quillité que  lorsque  je  l'aurai  vue!  s'écriait-il  à  travers  champs, 
maudite  route,  elle  est  donc  interminable!.. 

Peu  à  peu  néanmoins  la  distance  diminua;  du  haut  d'une  côte. 


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LE  MARIAGE   DE   GERARD.  501 

M.  de  SeigneuUes  aperçut  les  bâtimens  de  la  gare  et  entendit  le  sif- 
flet d'une  locomotive.  Il  crut  que  le  convoi  partait  sans  lui,  et,  pi- 
quant des  deux,  il  se  lança  à  fond  de  train  sur  le  plan  incliné  de  la 
route.  Malheureusement  les  forces  de  Bruno  n'étaient  pas  à  la  hau- 
teur des  impatiences  de  son  maître;  à  un  tournant,  le  cheval  butta, 
s'abattit,  et  le  fougueux  gentilhomme  fut  jeté  sur  un  tas  de  pierres. 
Des  paysans  qui  labouraient  un  champ  voisin  accoururent;  on  ra- 
massa M.  de  SeigneuUes,  qui  avait  la  figure  écorchée  et  ne  pouvait 
plus  se  tenir  sur  ses  jambes;  quant  à  Bruno,  il  était  affreusement 
couronné.  Le  village  se  trouvant  à  peu  de  distance ,  on  transporta 
dans  l'unique  auberge  le  cavalier  meurtri,  suivi  de  sa  monture 
éclopée,  et  on  alla  chercher  le  médecin  de  la  gare. 

M.  de  SeigneuUes  souffrait  beaucoup  de  la  jambe  gauche  et  se  mor- 
dait les  lèvres  pour  ne  pas  crier,  tandis  qu'on  le  déshabillait;  mais 
la  souffrance  physique  n'était  rien  auprès  de  l'irritation  morale  qu'il 
ressentait  en  songeant  aux  retards  causés  par  cette  chute  malencon- 
treuse. Après  avoir  tâté  le  malade  dans  tous  les  sens ,  le  médecin 
déclara  qu'il  n'y  avait  rien  de  fracturé.  La  jambe  seule  était  forte- 
ment contusionnée  et  s'enflait  à  vue  d'œil.  —  Ce  n'est  rien,  dit-il, 
buvez  de  l'arnica,  appliquez-vous  dix  sangsues  au-dessus  du  genou, 
et  tout  ira  bien. 

—  Je  pourrai  partir  demain?  s'écria  M.  de  SeigneuUes. 

—  Non  pas,  mais  dans  quatre  jours,  si  vous  êtes  sage...  Dix  sang-  , 
sues,  entendez-vous?..  ' 

—  Quatre  jours  1  maugréa  le  chevalier  dès  que  le  docteur  fut 
parti,  c'est  impossible;  ce  carabin  veut  ma  mort. — Et,  se  levant  sur 
son  séant,  il  ordonna  qu'on  lui  allât  sur-le-champ  quérir  qua- 
rante sangsues. 

—  Pardon,  objecta  l'aubergiste,  le  médecin  a  dit  dix... 

—  Le  médecin  est  un  âne,  répliqua  impérieusement  M.  de  Sei- 
gneuUes, obéissez! 

Quand  les  sangsues  furent  apportées,  le  chevalier  renvoya  tout 
le  monde  et  se  mit  en  devoir  de  se  les  appliquer  successivement 
toutes  les  quarante  au-dessus  du  genou.  En  sa  qualité  de  militafre, 
M.  de  SeigneuUes  ne  croyait  guère  qu'aux  remèdes  de  chevaux,  et  il 
s'était  fait  in  petto  ce  merveilleux  raisonnement  :  —  si  avec  dix  sang- 
sues j'en  ai  pour  quatre  jours,  je  puis  être  sur  pied  demain  en  qua- 
druplant la  dose. — C'est  ce  qu'il  appelait  une  médication  énergique; 
très  énergique  en  effet,  car,  au  bout  de  trois  heures,  perdant  tout 
son  sang  et  plus  pâle  que  ses  draps,  le  chevalier  se  sentit  défaillir 
et  n'eut  que  le  temps  de  demander  du  secours.  Le  médecin,  mandé 
à  la  hâte  et  informé  des  prouesses  de  son  patient,  jetait  les  hauts 
cris.  — Vous  voilà  dans  un  joli  étatl  grogna-t-il,  et  vous  en  avez 
maintenant  pour  quinze  jours...  On  n'est  pas  sot  à  ce  point-là. 

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502  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

M.  de  SeigneuUes,  en  tout  autre  temps,  eût  vertement  relevé 
rinsolence  de  cet  Esculape  campagnard,  mais  il  n'avait  mènie  plus 
la  force  de  s'indigner.  Il  se  contenta  de  pousser  un  soupir  mélanco- 
lique et  se  renfonça  désespérément  dans  ses  couvertures... 

Tandis  que  le  père  de  Gérard  se  morfondait  à  l'auberge  de 
Blesmes,  Marins  Laheyrard,  à  Juvigny,  songeait  de  plus  en  plus  à 
tirer  vengeance  de  M"*  Grandfief.  La  morgue  intolérante  de  cette 
revèche  personne,  qui  s'érigeait  dans  la  ville  en  grand  justicier,  avait 
toujours  singulièrement  agacé  les  nerfs  du  poète;  mais  surtout  il 
ne  pouvait  lui  pardonner  le  complot  du  Fond  d'Enfer  et  le  départ 
d'Hélène.  Chaque  matin,  il  s'éveillait  en  jurant  de  ne  pas  quitter  le 
pays  avant  d'avoir  châtié  l'orgueil  de  la  dame.  En  attendant,  et  pour 
commencer  à  lui  être  désagréable,  il  faisait  la  cour  à  sa  fîUe  Geor- 
gette. 

Depuis  le  bal  de  Salvanches  où  M"*  Grandfief  avait  accepté  un  son- 
net de  sa  façon ,  Marins  s'était  aperçu  que  la  sournoise  personne  le 
regardait  d'un  œil  fort  doux.  Je  ne  sais  si  elle  avait  apprécié  suffisam- 
ment les  flamboyans^quatrains  et  les  étranges  tercets  du  poète,  mais 
une  fille  accueille  toujours  avec  plaisir  des  vers  qu'elle  croît  avoir 
inspirés.  Georgette  avait  serré  précieusement  les  rimes  du  je^ine 
Laheyrard,  et  elle  les  relisait  en  cachette  sans  trop  y  rien  com- 
prendre. Le  joyeux  Marins  était  bien  l'amoureux  qui  devait  plaire  à 
cette  ingénue.  Intrépide  danseur  et  bon  vivant,  ayant  la  mine  fleu- 
rie et  la  barbe  touflue,  l'œil  hardi  et  la  langue  dorée ,  il  apparais- 
sait à  Georgette  comme  un  être  singulièrement  séduisant  et  irrésis- 
tible. Les  filles  bien  élevées  ont  toujours  eu  du  goût  pour  les  mauvais 
sujets,  et  M"*»  Grandfief  trouvait  l'amour  du  poète  savoureux  comme 
un  fruit  défendu.  Elle  rencontrait  Marins  à  toutes  ses  sorties,  et  de- 
puis quelque  temps  il  ne  manquait  plus  la  grand'messe  à  Saint- 
Etienne.  Campé  non  loin  de  son  banc,  il  lui  dardait  de  flambantes 
œillades  et  lui  donnait  de  coupables ,  mais  délicieuses  distractkms. 
Les  folles  entreprises  du  poète  lui  faisaient  éprouver  un  frisson 
qui  ajoutait  encore  au  charme  de  cette  cour  clandestine.  Depuis 
le  fameux  déjeuner,  Marins  n'avait  pas  mis  les  pieds  chez  les  Grand- 
fief; mais  les  soirs  de  lune  Georgette,  accoudée  à  la  fenêtre  de  sa 
chambre,  le  voyait  rôder  autour  des  clôtures  de  Salvanches ,  et 
l'innocente  se  le  représentait  déjà  escaladant  les  murailles  et  ac- 
crochant une  échelle  de  corde  à  son  balcon.  Elle  se  couchait  alors 
avec  de  naïves  terreurs,  rêvait  de  son  amoureux,  se  relevait  par- 
fois pour  courir  pieds  nus  à  la  fenêtre  et  regarder  s'il  était  encore 
là,  planté  sous  quelque  platane  de  la  promenade  endormie..,  V&a 
à  peu  Marins  lui-même  prit  goût  à  cette  amourette,  commencée  par 
bravade  et  continuée  pour  le  plaisir  de  vexer  M""  Grandfief.  L'^- 
pétissante  beauté  de  cette  petite  provinciale,  ses  joues  de  brugnon 

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LE  MARUGE  DE   GERARD.  503 

mûrissant,  sous  ses  yeux  uoirs  hypocritement  baissés ,  ses  lèvres 
rouges  et  gourmandes  avaient  de  quoi  séduire  ce  robuste  garçon, 
dont  les  goûts  rabelaisiens  juraient  étonnamment  avec  la  poésie 
funèbre  et  nostalgique.  Insensiblement  son  imagination  s'échaulËt, 
son  cœur  d'abord  très  calme  s'émut  à  son  tour;  bref,  ce  qui  n'a- 
vait été  qu'un  jeu  au  début  finit  par  devenir,  non  une  grande 
passion,  —  Marins  n'était  pas  taillé  pour  ces  sentimens-là, —  mais 
un  caprice  très  vif  et  suflisamment  sérieux. 

On  venait  d'atteindre  l'époque  des  vendanges.  C'est  le  moment  où 
le  paysage  de  Juvigny,  ordinairement  trop  vert  ou  trop  gris,  prend 
tout  à  coup  des  teintes  d'une  intensité  et  d'une  magnificence  abso- 
lument méridionales.  Dans  les  bois,  les  alisiers  rougissent,  les  hê- 
tres se  mordorent,  et  les  chênes  ont  dfis  tons  couleur  de  tan.  De 
loin,  la  forêt  ondule  comme  une  mer  aux  sombres  vagues  d'un  violet 
pourpré  ;  mais  c'est  surtout  au  revers  des  vignobles  que  se  donne 
pour  les  yeux  une  vraie  fête  de  diaprures  éclatantes  et  artistement 
fondues.  Sur  les  molles  ondulaticHis  des  collines  barroises,  l'au- 
tomne jette  un  manteau  qui  fait  penser  aux  merveilles  des  plus  ri- 
ches tissus  de  l'Orient.  Les  pampres,  métamorphosés  par  la  maturité, 
y  étalent  toute  la  gamme  des  rouges  et  des  jaunes  :  splendeurs  cra- 
moisies, verts  pâles,  ors  rutilans,  fraîches  rousseurs  d'aurore,  tout 
cela  harmonieux  et  chantant  comme  une  symphonie  magique.  En 
bas  les  feuillages  argentés  des  saules,  en  haut  les  blanches  va- 
peurs de  l'horizon  marient  doucement  aux  colorations  ardentes  des 
bois  et  des  vignes  la  verdure  des  prés  et  l'azur  du  del.  L'arrière- 
saison  ,  qui  est  presque  toujours  belle,  ajoute  encore  à  la  joviale 
physionomie  du  pays.  Alors  tout  Juvigny  est  en  liesse.  La  vigne  est 
la  principale  richesse  du  sol,  et,  quand  la  récolte  abonde,  chaque 
propriétaire  vide  quelques  vieilles  bouteilles  du  fond  de  sa  cave 
en  l'honneur  de  la  vendange  nouvelle.  Dès  l'aube,  vendangeurs  et 
vendangeuses  s'en  vont  par  bandes  et  chantent  dans  les  rues;  les 
routes  sont  tout  le  jour  sillonnées  de  béions  chargés  de  raisins;  les 
fouleries  ouvrent  leurs  grandes  portes  charretières  et  laissent  voir 
dans  leur  profondeur  obscure  les  ventres  éncMrmes  des  cuves  et  les 
bedaines  plus  rondelettes  des  tonneaux  rangés  au  long  des  murs. 
Vers  midi,  les  dames  et  les  jeunes  filles  partent  pour  les  vignes  et 
vont  se  mêler  aux  travailleurs;  on  emporte  le  goûter  et  on  le  sa- 
voure en  plein  air,  à  la  marge  d'un  pré,  puis,  conune  les  bons  su- 
jets de  Grandgou^er,  on  s'en  va  vers  les  saussaies,  et  là,  sur  l'herbe 
drue,  tous  dansent  des  rondes,  o  tant  baudement  que  c'est  passe-^ 
temps  céleste  les  voir  ainsi  soy  rigoller...  )>  Dans  chaque  cardrie^ 
l'écho  renvoie  des  clameurs  et  des  cbanscms.  On  ne  rentre  à  la  ville 
qu'à  la  brune,  avec  le  dernier  bilouy  et  la  journée  se  termine  par 


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50&  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  gras  souper,  arrosé  de  vin  pelure  d'oîgnon  et  tout  retentissant 
d'éclats  de  rire.  C'est  un  temps  de  liberté  et  d'allégresse  Upageuse, 
où  tous  les  rangs  sont  confondus,  toutes  les  pruderies  laissées  de 
côté.  La  molle  odeur  vineuse  qui  s'exhale  des  pressoirs  et  embaume 
l'air  invite  encore  à  ce  laisser-aller  familier. 

Marins  Laheyrard  n'avait  garde  de  manquer  à  ces  agapes  provin- 
ciales ,  d'autant  qu'il  espérait  y  retrouver  M"*  Grandfief.  Le  dieu 
des  amoureux  le  servit  à  point,  et  une  belle  aprës-dlnée,  dans  la 
vigne  d'un  de  ses  amis,  il  rencontra  Georgette  près  des  jeunes  filles 
du  propriétaire,  qui  vendangeaient  elles-mêmes,  mêlées  aux  femmes 
de  journée.  Pour  surcroît  de  chance,  elle  était  venue  seule,  M"^  Grand- 
fief, retenue  au  logis  par  une  migraine,  avait  consenti  à  confier  sa 
fille  à  une  amie.  C'était  pour  le  poète  une  précieuse  aubaine,  et  il 
en  profita,  comme  bien  vous  pensez.  On  vendangea  côte  à  côte, 
mangeant  à  la  même  grappe,  goûtant  dans  la  même  assiette  et  pro- 
fitant de  la  familiarité  des  rondes  pour  se  serrer  la  main.  Le  soir, 
quand  on  rentra  en  ville,  le  propriétaire  de  la  vigne  retint  Marina 
à  souper,  et  au  dessert  déboucha  deux  bouteilles  de  Champagne  en 
l'honneur  des  dames.  Georgette,  qui  ne  dédaignait  pas  le  vin  mous- 
seux, se  laissa  tenter  et  vida  une  flûte  tout  entière.  Le  poète  ne  fit 
pas  non  plus  la  petite  bouche,  et,  quand  on  se  leva  de  table,  les  cer- 
veaux étaient  échauffés,  les  yeux  brillans  et  les  lèvres  babillardes. 

La  femme  de  chambre  de  Georgette  l'attendait,  et  il  fallait  par- 
tir. Elle  passa  dans  une  pièce  voisine  pour  prendre  un  manteau  et 
s'apprêter;  à  la  faveur  du  remue-ménage  général,  Marius,  très  gail- 
lard et  ne  se  rendant  pas  trop  compte  de  ce  qu'il  faisait ,  se  glissa 
hors  de  la  salle  à  manger  et  se  mit  à  la  recherche  de  la  jeune  fille. 
Il  vaguait  lentement  par  le  corridor  à  demi  éclairé  quand,,  du  haut 
du  palier,  il  vit  M"*  Grandfief  venir  à  lui.  Elle  gravissait  allègre- 
ment l'escalier  en  fredonnant  une  valse  et  en  tenant  à  la  main  son 
chapeau  de  paille.  Jamais  elle  n'avait  paru  si  jolie  à  Marius,  co- 
quettement décoiffée,  le  nez  au  vent,  les  joues  roses  et  la  bouche 
souriante.  Ses  gros  yeux  étincelaient,  et,  comme  elle  était  essoufflée, 
sa  jeune  poitrine  ronde  soulevait  doucement  l'étoffe  du  corsage,  fai 
dit  que  Marius  avait  une  pointe  de  Champagne,  Georgette  elle-même 
était  émoustillée;  la  promenade,  la  légère  excitation  du  raisin  mordu 
à  la  grappe,  la  gaité  du  souper,  tout  cela  lui  avait  monté  au  cer- 
veau. Elle  était  si  fraîche  et  avenante,  le  palier  était  si  solitaire, 
que,  ma  foi,  Marius  sentit  un  démon  amoureux  qui  le  poussait;  sans 
parler,  il  prit  les  deux  mains  de  Georgette,  qui  souriait,  et  appliqua 
un  baiser  droit  sur  ses  lèvres  épanouies.  Elle  en  fut  tout  étourdie 
d'abord;  soit  éblouissement,  soit  terreur,  soit  peut-être  aussi  parce 
qu'elle  trouvait  à  ce  baiser  impertinent  je  ne  sais  quelle  douceur 

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us  HARUGE   DE  CÉRÂRD.  505 

non  encore  goûtée,  elle  ne  fit  pas  un  mouvement,  et  Marius,  —  les 
poètes  sont  pleins  de  fatuité,  —  crut  sentir  que  les  lèvres  de  Geor- 
gette  ne  fuyaient  pas  trop  les  siennçs.  Tout  à  coup  elle  poussa  un 
petit  cri ,  une  porte  venait  de  s'ouvrir,  et  Reine  Lecomte,  qui  se 
trouvait  au  nombre  des  vendangeuses,  s'était  montrée  sur  le  seuil. 
M"*  Grandfief  se  dégagea  d'un  air  indigné  et  s'enfuit  toute  rouge, 
tandis  que  Marius,  avec  cet  aplomb  superbe  que  donne  une  demi- 
griserie,  descendait  l'escalier,  enchanté  de  son  aventure,  se  pour- 
léchant au  seul  souvenir  de  ce  baiser,  et  murmurant  en  son  par- 
dedans  :  —  Attrape,  madame  Grandfief  I 

Georgette  rentra  confuse  et  songeuse  à  Salvanches.  Elle  éprou- 
vait intérieurement  une  sensation  étrange,  inquiétante,  faite  de 
terreur  et  de  plaish*,  d'angoisse  et  de  langueur.  Quand  les  lèvres 
de  Marius  avaient  touché  les  siennes,  il  lui  avait  semblé  qu'il  lui 
passait  alternativement  de  la  neige  et  du  feu  dans  les  veines,  son 
cœur  s'était  serré  délicieusement,  et,  —  il  fallait  bien  se  l'avouer, 
quoiqu'elle  en  rougît,  —  elle  avait  eu  le  désir  que  ce  baiser  se  pro- 
longeât pendant  des  heures.  Maintenant  encore  elle  croyait  sentir 
l'impression  de  ces  lèvres  audacieuses  sur  les  siennes,  quelque  chose 
comme  un  fruit  savoureux  et  brûlant  écrasé  sur  la  bouche...  Bien- 
tôt cependant  une  peur  terrible  envahit  son  âme  de  dévote  et  d'in- 
gtoue;  c'était  un  péché  qu'elle  venait  de  commettre,  et  ce  de- 
vait être  un  afireux  péché,  puisqu'il  laissait  après  lui  une  fièvre  si 
troublante  et  si  douce  I  Hélène  Laheyrard,  si  cruellement  punie  et 
compromise,  n'avait  peut-être  pas  conmais  une  faute  pire...  Et  si, 
par  une  punition  du  ciel,  ce  détestable  péché  allait  avoir  pour  elle 
les  mêmes  funestes  conséquences  que  pour  la  fille  de  l'inspecteur  !.. 
Cette  crainte  bizarre  la  fit  frissonner  des  pieds  à  la  tête.  Il  ne  lui 
fut  plus  possible  de  penser  à  autre  chose.  Quand  elle  se  trouva 
seule  dans  sa  petite  chambre,  son  efiroi  redoubla.  Elle  se  regarda 
un  moment  dans  son  miroir  et  détourna  brusquement  la  tête,  l'éclat 
de  ses  yeux  l'épouvantait.  Bien  sûr,  il  s'était  passé  en  elle  quelque 
chose  de  nouveau  et  de  terrible,  elle  avait  la  fièvre,  elle  éprouvait 
un  frémissement  inexplicable.  —  Ah  I  mon  Dieu,  que  vais-je  de- 
venir I  pensait-elle  en  enfonçant  sa  tête  brune  dans  l'oreiller,  et 
cette  mauvaise  langue  de  Reine,  qui  a  tout  vu  et  qui  va  tout  dire  I.. 
Demain  je  serai  la  fable  de  la  ville.  —  Elle  sanglotait  et  se  désolait 
bien  bas;  elle  ne  s'endormit  que  fort  tard  et  rêva  toute  la  nuit  d'Hé- 
lène Laheyrard. 

Au  réveil ,  elle  courut  de  nouveau  à  son  miroir.  En  voyant  ses 
yeux  cernés,  ses  traits  tirés  et  ses  lèvres  pâles,  elle  n'eut  plus  de 
doute.  Assurément  elle  était  perdue,  elle  aussi.  Comment  oserait- 
elle  affironter  le  sévère  regard  inquisiteur  de  sa  mère?  Il  fallait 


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506  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

pourtant  se  montrer,  et  à  l'heure  du  déjeuner  elle  descendit  en 
tremblant.  Heureusement  M"'  Grandfief,  affairée  par  des  prépara- 
tifs de  lessive,  ne  remarqua  pas  les  traits  altérés  de  sa  fille.  Pen- 
dant la  matinée,  GecMrgette  resta  muette  et  anxieuse.  Chaque  fois 
qu'elle  passait  devant  une  glace,  elle  y  constatait  avec  effroi  la  pâ- 
leur de  son  visage,  et  ses  craintes  redoublaient.  Son  agitation  et  sa 
tristesse  n'échappèrent  pas  à  l'abbé  Volland,  qui  vint  à  Salvanches 
dans  l'après-midi.  Le  curé  avait  connu  Georgette  tout  enfant,  et  la 
traitait  encore  en  petite  fille.  Il  était  observateur,  et  fut  frappé  du 
changement  survenu  dans  ce  visage  ordinairement  épanoui  et  indif- 
férent. Il  s'imagina  que  Georgette  regrettait  son  mariage  manqué 
avec  Gérard,  que  cette  déception  la  chagrinait  plus  qu'elle  ne  vour 
lait  le  dire,  et  il  résolut  de  s'expliquer  làrdessus  avec  la  jeune  fille. 
Au  moment  de  prendre  congé  de  M"*  Grandfirf  :  —  A  propos,  fit-il 
à  Georgette,  j'ai  à  te  parler  au  sujet  de  ce  devant  d'autel  que  les 
demoiselles  du  rosaire  brodent  pour  la  chapelle  de  la  Vierge,  viens 
me  voir  demain  au  presbytère  après  la  messe  de  neuf  heures. 

Cette  invitation  accrut  encore  l'anxiété  de  M"*  Grandfief.  Le  curé 
connaissait  déjà  sans  doute  toute  l'aventure,  et  l'idée  d'un  interro- 
gatohre  la  fit  frémir.  Aussi  le  lendemain,  après  une  mauvaise  nuit, 
un  terrible  frisson  la  prit  quand  elle  souleva  le  loiu-d  marteau  du 
presbytère.  Le  curé  venait  de  rentrer,  et  se  promenait  lentenaent 
dans  sa  bibliothèque  en  attendant  la  jeune  fille.  Dès  qu'il  la  vit,  il 
renvoya  sa  vieille  gouvernante,  plaça  avec  l'habileté  d'un  juge  d'in- 
struction son  fauteuil  à  contre-jour,  afin  que  toute  la  lumière  tom- 
bât sur  son  interlocutrice,  puis,  prenant  les  mains  de  Georgette  et  la 
faisant  asseoir  en  face  lui  :  —  Eh  bien  I  ma  chère  enfant,  conmi^iça- 
t-il,  quoi  de  nouveau  à  Salvanches? 

—  Rien,  monsieur  le  curé,  maman  prépare  sa  lessive  et  papa  est 
à  la  chasse. 

—  Et  toi,  que  fais-tu?  On  dirait  que  tu  t'ennuies,  ta  figure  s*al- 
longe  depuis  quelque  temps. 

Georgette  frémit  et  devint  plus  pâle.  —  Moi?  répondit-€lle  en 
baissant  les  yeux  sous  les  regards  du  curé,  mais  je  n'ai  rien,  je 
vous  assure. 

—  Alors  d'où  te  vient  cette  figure  bouleversée?..  —  L*abbé  Vol- 
land la  dévisagea  de  nouveau  par-dessus  ses  lunettes,  et  remarqua 
qu'elle  perdait  contenance.  —  Je  te  dis  que  tu  es  changée  ,  pour- 
suivit-il, on  ne  fait  pas  une  mine  comme  celle-là  sans  motif.  Voyons, 
mon  enfant,  ne  sois  pas  dissimulée,  et  conte-moi  tes  petites  peines; 
tu  sais  bien  que  je  ne  suis  pas  sévère  conmie  ta  mère  et  que  tu  peux 
avoir  confiance  en  moi« 

—  Ah!  monsieur  le  curé,  s'écria  Georgette,  les  yeux  toujours 

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LE  MARIAGE  DE  GERARD.  507 

baissés  et  tordant  nerveusement  ses  mains  Tune  dans  l'autre,  je 
n*oserai  jamais  I 

—  C'est  donc  bien  gros?  demanda  l'abbé. avec  un  sourire  encou- 
rageant. 

—  C'est  impossible  à  dire,  murmura  Georgette,  puis,  comme  pous- 
sée par  les  terreurs  et  les  remords  qui  l'étouffaient  :  —  Monsieur  le 
curé,  j'ai  commis  ime  faute  I  balbutia-t-elle  en  tremblant. 

—  Une  faute?  reprit  l'abbé  un  peu  dérouté.  —  II.  vit  la  figure 
consternée  de  M""  Georgette  et  reprit  d'un  ton  plus  grave  :  —  Yeux- 
tu  que  je  t'entende  en  confession  ? 

—  Ohl  répliqua-t-elle  avec  un  accent  tragique,  c'est  inutile,,., 
car  il  faudra  bien  que  j'avoue  ma  position  à  ma  mërei. 

Le  curé  eut  un  soubresaut  qui  fit  rouler  sot  fauteuil  en  arrière.  — 
Ah  çà  !  s'écria-t-il  décontenancé,  de  quoi  s'agit-il  donc  et  qu'as-tu  fait? 

—  Je  crois,  soupira  la  pauvre  enfant,  je  crois  que  je  suis,...  que 
je  suis  comme  Hélène  Laheyrard. 

Elle  se  couvrit  la  figure  de  ses  mains.  L'abbé  Volland  effaré  se 
dressa  debout  sur  ses  jambes  courtes.  —  Hein  1  grommela-t-il,  que 
me  contes-tu  là?  as-tu  perdu  l'esprit?..  Voyons,  mon  enfant,  ex- 
plique-toi plus  clairement  et  avec  une  pleine  franchise...  Qu'est-il 
arrivé?  Les  fautes  de  la  nature  de  celles  dont  tu  parles  ne  se  com- 
mettent point  par  pensée,  ni  même  par  désir...  On  ne  pèche  pas  de 
cette  façon-là...  toute  seule. 

Le  curé  s'épongea  le  front,  car  cet  interrogatoire  délicat  le  fai- 
sait suer  à  grosses  gouttes. 

,  —  Je  n'étais  pas  seule,  reprit  Georgette;  —  puis,  fondant  en 
larmes  et  devenant  tout  à  coup  plus  expansive  :  —  Ah!  monsieur  le 
curé,  je  suis  bien  perdue,  allez! 

—  Sainte  Vierge  I  s'écria  le  pauvre  curé  anéanti  et  joignant  les 
mains,  quel  est  le  vaurien  assez  criminel  pour?.. 

—  M.  Marins  Laheyrard. 

—  Marins!..  Encore!.,  mais  il  y  a  donc  une  fatalité  sur  cette  fa- 
mille!.. Enfin,  malheureuse  enfant,  dis-mpi  tout,  il  n'est  plus  temps 
de  rien  cacher  maintenant.  Où  cela  s'est-il  passé? 

—  Sur  l'escalier  de  M.  Corrard,  sanglota  Georgette. 

—  Sur  un  escalier?..  Impudence éhontéel  s'écria  l'abbé  confondu; 
enfin  quoi?  comment?.,  parle! 

Et  lambeaux  par  lambeaux,  il  arracha  la  naïve  confidence  de 
M"*  Grandfief.  Elle  avoua  tout,  en  tremblant  comme  la  feuille  :  la 
cour  assidue,  encouragée,  que  lui  avait  faite  Marius,  l'après-midi 
dans  la  vigne,  la  légère  griserie  du  souper,  le  baiser" enfin,  le  ter- 
rible baiser  sur  les  lèvres,  —  et  le  plaisir  qu'elle  y  avait  pris, 

—  Et  puis?  grogna  l'abbé  indigné. 


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508  ^EVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  C'est  tout,  murmura  Georgette  noyée  dans  ses  larmes  et  sa 
confusion. 

Le  curé  respira  longuement,  avec  un  soulagement  profond.  —  Tu 
me  dis  bien  toute  la  vérité? 

—  Hélas!  oui,  monsieur  le  curé. 

Malgré  la  terreur  qu'il  avait  éprouvée,  Tabbé  Volland  eut  grand'- 
peîne  à  réprimer  un  sourire.  Cette  naïveté  rémerveillait.  Il  restait 
silencieux,  contemplant  la  manche  de  sa  soutane.  A  la  fin,  il  se  re- 
tourna vers  Georgette,  qui  attendait,  confuse  et  larmoyante  :  —  Ma 
chère  enfant,  dit  gravement  le  curé,  sèche  tes  yeux  et  rassure-toi. 
La  Providence  est  miséricordieuse,  la  chose  que  tu  crains  n'anwe 
jamais...  la  première  fois.  Seulement  tiens-toi  sur  tes  gardes,  car  je 
ne  répondrais  plus  de  rien  en  cas  de  récidive. 

Il  se  leva  pour  dissimuler  une  envie  de  rire  et  se  promena  de  long 
en  large,  tandis  que  Georgette  essuyait  ses  joues  et  se  rassérénait 
un  peu.  — Cette  affaire,  continua-t-il,  après  avoir  adressé  une  verte 
semonce  à  l'ingénue,  n'en  est  pas  moins  profondément  regrettable; 
j'espère  que  ce  mauvais  sujet  de  Marius  aura  gardé  le  secret  de  ses 
fredaines,  j'irai  tantôt  lui  laver  la  tète,  et,  Dieu  merci!  nous  évite- 
rons ce  nouveau  scandale. 

—  C'est  que,  murmura  humblement  Georgette,  quelqu*un  était 
là  qui  nous  a  vus.  —  Et  elle  raconta  la  brusque  apparition  de  Rane 
Lecomte. 

—  La  peste!  ne  put  s'empêcher  de  maugréer  l'abbé  Volland, 
voilà  qui  gâte  tout!..  Cette  petite  fille  a  une  langue  de  vipère,  et 
elle  a  sans  doute  déjà  bavardé...  Me  voilà  obligé  maintenant  d'en 
causer  avec  ta  mère. 

A  ce  seul  mot,  M""  Georgette  se  mit  de  nouveau  à  pleurer  de  façon 
à  toucher  le  cœur  de  l'abbé.  —  Allons,  dit-il  en  la  renvoyant  à 
demi  rassurée,  ne  te  désole  pas,  je  prends  tout  sm*  moi,  et  je  ferai 
en  sorte  que  tu  ne  sois  pas  grondée. 

Le  jour  même,  il  se  rendit  à  Salvanches,  prit  M"*  Grandfief  à  part 
et  lui  conta  l'affaire.  Dès  les  premiers  mots,  la  vertueuse  dame 
entra  dans  une  colère  rouge  contre  Marius,  jurant  qu'elle  irait  elle- 
même  dénoncer  son  insolence  à  la  justice. 

—  Du  calme!  reprit  doucement  l'abbé,  dans  l'intérêt  de  Geor- 
gette il  faudrait  au  contraire  éviter  d'ébruiter  cette  déplorable  his- 
toire; malheureusement  le  silence  n'est  guère  possible,  la  scène  a 
eu  un  témoin;  Reine  Lecomte,  la  couturière,  a  tout  vu. 

Cette  révélation  ne  fit  qu'allumer  davantage  le  courroux  de 
M"»«  Grandfief.  —  Eh  bien!  s'écria-t-elle,  raison  de  plus  pour^- 
gnaler  à  la  vindicte  publique  la  violence  injurieuse  de  ce  débaudié, 
et  faire  proclamer  bien  haut  l'innocence  de  Georgette! 


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I.E  MARIAGE  DE  GERAED.  509 

—  Permettez,  dit  Tabbé,  il  faut  voir  les  choses  comme  elles  sont  : 
M.  Laheyrard  est  assurément  fort  coupable,  mais  Georgette  a  aussi 
quelques  peccadilles  à  se  reprocher;  elle  m'a  avoué  qu'elle  n'avait 
rien  fait  pour  décourager  ce  jeune  écervelé,  au  contraire... 

—  G'eçt  impossible!  protesta  M"*  Grandfief,  ma  fille  a  été  trop 
bien  élevée.. • 

L'abbé  secoua  la  tête  et  raconta  tout  ce  que  la  jeune  fille  lui  avait 
confessé.  M"'  Grandfief  fut  consternée.  — Suis-je  assez  malheureuse  I 
reprit^elle  après  un  long  silence,  une  fiHe  à  laquelle  je  n'ai  inculqué 
que  de  bons  principes.  Je  vais  devenir  la  risée  de  la  ville.  ••  Que 
faire,  monsieur  le  curé? 

—  Il  y  aurait  un  moyen  de  remédier  à  tout  le  mal,  hasarda  l'abbé; 
Georgette  aime  M.  Laheyrard;...  mariez-les. 

M""  Grandfief  bondit,  tout  son  orgueil  se  révolta,  et  elle  jeta  les 
hauts  cris.  —  Jamais  !  s'écria-t-elle  ;  ma  fille  entrer  dans  une  fa- 
mille pareille  après  la  scandaleuse  aventure  de  M"'  Laheyrard,  j'en 
mourrais  de  honte... 

—  Eh!  madame,  répliqua  le  curé,  qui  VQUS  dit  qu'Hélène  soit 
coupable?  Ce  qui  vient  de  se  passer  devrait  vous  enseigner  l'indul- 
gence. Georgette  est  innocente,  et  cependant  demain  elle  peut  se 
trouver  atteinte  par  les  mômes  absurdes  calomnies...  Croyez-moi, 
faites  la  part  du  feu  et  assoupissez  tout  cela  par  un  mariage. 

—  Je  jetterais  plutôt  ma  fille  au  fond  d'un  couvent  !  réporidit  l'in- 
flexible matrone  en  tournant  toute  sa  colère  contre  Georgette,  c'est 
une  enfant  dénaturée,  et  je  veux  la  punir. 

—  Elle  est  assez  punie  par  la  peur  qu'elle  a  eue,  riposta  le  curé; 
le  mieux  est  d'éviter  un  scandale  et  d'agir  en  mère  prudente... 

—  Un  mariage  dans  de  pareilles  conditions,  quand  ma  fille  a  re- 
fusé des  partis  superbes!..  Non,  c'est  impossible. 

—  Enfin,  conclut  l'abbé  en  prenant  son  chapeau  et  en  faisant  sa 
révérence,  réfléchissez  encore,  pesez  le  pour  et  le  contre...  Je  re- 
viendrai vous  voir  demain. 


XIL 

Pendant  que  ces  choses  se  passaient  à  Salvanches,  M.  de  Sei- 
gneuUes  avait  enfin  réparé  les  désordres  causés  par  l'application 
inconsidérée  des  quarante  sangsues.  Dès  qu'il  fut  rétabli,  il  prit 
Tun  des  premiers  trains  et  atteignit  Paris  sans  encombre  à  la  nuit 
tombante.  Il  s'installa  rue  Saint-Dominique,  dans  un  antique  et  si- 
lencieux hôtel  meublé,  où  il  avait  logé  sous  la  restauration;  puis  le 
lendemain  matin,  coiffé  de  son  chapeau  aux  larges  ailes,  emprisonné 


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510  BETUE  DES   DEUX  M(mD£S« 

dans  sa  longue  redingote  et  cravaté  de  blanc,  il  se  dirigea  grave- 
ment vers  l'institution  où  s'était  réfugiée  Hélène  Laheyrard. 

Le  pensionnat  de  M"*  Le  Hancel  était  situé  dans  cette  partie  so- 
litaire de  la  rue  de  Vaugirard  qui  avoisine  le  boulevard  Montpar- 
nasse. Le  chevalier  n'avait  pas  fait  trente  pas  le  long  des  grands 
murs  de  ce  quartier  désert,  qu'il  s'arrêta  net  avec  les  marques 
d'une  violente  surprise.  Il  se  fit  un  abat-jour  de  l'une  de  ses  mains 
et  lâcha  un  juron  énergique  en  procédant  à  l'inspection  d'un  pro- 
meneur matineux,  dont  la  figure  était  à  demi  cachée  par  le  col  re- 
levé de  son  pardessus,  et  qui  n'était  autre  que  Gérard.  Le  jeune 
homme,  adossé  au  mur,  contemplait  mélancoliquement  une  haute 
porte  cochère  peinte  en  vert,  au-dessus  de  laquelle  on  lisait  :  Insti^ 
tution  de  M^^  Le  Mancel,  fondée  en  i838.  —  Derrière  cette  porte, 
dans  la  cour  qui  précédait  la  maison,  deux  grands  platanes  secouaient 
leurs  ramures  à  demi  effeuillées,  entre  lesquelles  on  apercevait  un 
corps  de  logis  aux  fenêtres  closes. 

—  Sangrebleu  1  monsieur,  s'écria  le  chevalier  en  secouant  l'é- 
paule du  rêveur,  absorbé  dans  sa  contemplation,  je  vous  trouverai 
donc  toujours  là  où  vous  ne  devez  pas  être! 

Gérard  tressaillit  en  reconnaissant  M.  de  Seigneulles,  mais  repre- 
nant rapidement  possession  de  son  sang-froid  :  —  Mon  père,  com- 
mença-t-il... 

—  Que  diantre  êtes-vous  venu  faire  ici?  interrompit  impétueuse- 
ment le  chevalier. 

—  Réparer  mes  torts. 

—  Vous  avez  revu  cette  demoiselle? 

—  Non,  répliqua  piteusement  Gérard,  pendant  les  huit  premières 
journées  de  mon  séjour  elle  était  malade,  et  je  n'ai  pu  la  voir;  au- 
jourd'hui qu'elle  est  rétablie,  on  refuse  de  me  laisser  entrer. 

—  On  a  parbleu  bien  raison,  et  votre  insistance  est  déplacée... 
C'est  à  moi  de  voir  M"*  Laheyrard,  riposta  M.  de  Seigneulles  eu 
soulevant  le  marteau  de  la  porte  verte. 

—  Permettez-moi  d'entrer  avec  vous  !  murmura  le  jeune  homme 
d'une  voix  suppliante. 

—  Non  certes  1 

La  porte  s'était  entre-bâillée;  Gérard  saisit  son  père  par  le  bras. 
—  Mon  père,  vous  allez  voir  Hélène,  soyez  bon  pour  elle,  ne  me 
réduisez  pas  au  désespoir  I 

—  Mule  du  pape  1  Allez-vous  me  donner  des  leçons  de  conve- 
nance?.. Mêlez-vous  de  vos  affaires  et  retournez  à  la  maison.  —  Le 
chevalier  parlait  absolument  comme  si  la  rue  de  Vaugirard  n'eût 
pas  été  à  soixante  lieues  de  la  rue  du  Tribel. — Ou  plutôt,  reprit-il 
après  un  moment  d'hésitation,  attendez-moi  ici,  sur  le  trottoir* 


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LE  MARUGE  DE  GÉRARD*  51  i 

M.  de  Seigneulles  pénétra  dans  la  cour,  et  la  lourde  porte  se  re- 
ferma. Il  avait  préparé  un  billet  sur  lequel  il  avait  écrit  de  sa  grosse 
écriture  bâtarde  :  «  Le  chevalier  de  Seigneulles  désire  avoir  un 
entretien  avec  M"*  Laheyrard.  »  Il  chargea  le  concierge  de  le  faire 
tenir  à  la  jeune  fille,  et  un  quart  d'heure  après  il  fut  introduit  dans 
une  petite  pièce  où  travaillait  Hélène.  Une  étagère  garnie  de  livres, 
quelques  chaises  de  paille,  une  table  sur  laquelle  une  rose  de  l'ar- 
rière-saison  s'épanouissait  dans  un  verre,  composaient  le  simple 
ameublement  de  cette  chambre,  où  le  chevalier  fit  son  entrée  so- 
lennellement, la  tête  droite  dans  sa  cravate  blanche,  le  sourcil 
froncé  et  la  bouche  pincée. 

Hélène,  encore  toute  troublée  par  l'annonce  de  cette  visite  inat- 
tendue, se  tenait  debout  près  de  la  table.  Ses  beaux  cheveux  bou- 
clés, dont  l'indépendante  désinvolture  avait  jadis  si  fort  scandalisé 
M.  de  Seigneulles,  étaient  renoués  par  un  ruban  bleu  et  encadraient 
discrètement  sa  figure  pâlie. 

—  Mademoiselle ,  commença  brusquement  le  chevalier,  je  suis 
M.  de  Seigneulles...  Hélène  s'inclina.  —  Je  n'ai  jamais  transigé  avec 
mon  devoir,  continua-t-il,  et,  bien  que  dans  cette  malheureuse  af- 
faire vous  ayez  eu  les  premiers  torts... 

—  Monsieur,  interrompit-elle  avec  vivacité,  vous  êtes  cruel  !.. 
Je  me  suis  assez  punie  moi-même  en  me  séparant  de  tous  ceux  que 
j'aime,  et  vous  devriez  m'épargner  des  reproches,  même  mérités. 

Le  chevalier  eut  un  mouvement  de  surprise.  La  charmante  mu- 
sique de  la  voix  d'Hélène  le  pénétrait  malgré  lui,  et  amollissait 
d'une  étrange  façon  les  dures  fibres  de  ce  cœur  résistant  comme  le 
vieux  chêne.  Il  releva  les  yeux,  et  ne  put  s'empêcher  d'admirer  l'at- 
titude digne  et  simple  de  la  jeune  fille.  Il  s'était  attendu  à  des  airs 
évaporés,  à  des  récriminations  ou  à  une  scène  de  larmes,  et  il  res- 
tait confondu  de  la  contenance  à  la  fois  fière  et  résignée  de  son  in-  , 
terlocutrice.  —  Laissez-moi  finir,  reprit -il,  vous  ne  m'avez  pas 
compris.  Votre  conduite  personnelle  ne  me  regarde  pas ,  mais  j'ai 
le  devoir  de  m'inquiéter  de  celle  de  mon  fils  et  de  réparer  ses 
sottises.  Je  suis  gentilhomme,  et  je  tiens  à  l'honneur  de  ma  fa- 
ipille. 

—  Pardon,  monsieur»  dît  Hélène,  je  ne  comprends  pas  davan- 
tage. 

—  Je  vais  m'expliquer  plus  clairement,  répliqua  le  chevalier  im- 
patienté du  peu  de  perspicacité  de  M"*  Laheyrard,  et,  comme  il 
n'avait  pas  l'art  des  nuances ,  il  ajouta  d'un  air  grognon  :  —  M(m 
fils  vous  a  fait  du  tort,  et  nous  vous  devons  un  dédommagement. 

—  Un  dédommagement?  murmura  Hélène  en  le  regardant  avec 
stupéfaction. 

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512  BEYUE   DES   DEUX  MONDES. 

—  Oui,  poursuîvit-il ,  si  dur  que  soit  le  sacrifice,  nous  avons, 
nous  autres,  l'habitude  de  payer  nos  dettes  sans  marchander. 

Cette  fois  la  jeune  fille  trembla  d'avoir  compris;  elle  crut  que 
M.  de  Seigneulles  s'était  mis  en  tête  de  lui  oflrir  une  compensation 
pécuniaire  pour  prix  de  son  départ  de  Juvigny.  Le  rouge  lui  monta 
aux  joues,  et  avec  cette  promptitude  de  parole  qui  lui  était  natu- 
relle: —  Ai-je  bien  entendu?  balbutîa-t-elle  indignée,  que  signi- 
fient ces  mots  de  dette  et  de  paiement?  Seriez-vous  venu  me  prc^K)- 
ser  un  marché?.. 

—  Hein? — murmura  M.  de  Seigneulles.  Ces  derniers  mots  avaient 
réveillé  toutes  ses  préventions.  Il  conservait  à  l'égard  des  Parisiens 
les  méfiances  du  provincial  qui  craint  toujours  d'être  dupe.  Le  na- 
turel soupçonneux  et  finassier  du  Lorrain  reprit  le  dessus.  Il  songea 
qu'il  avait  peut-être  affaire  à  une  de  ces  matoises  personnes  qui  ne 
crient  bien  haut  que  pour  donner  plus  de  prix  à  leur  résistance,  et 
il  résolut  d'éprouver  Hélène.  Il  scruta  de  ses  petits  yeux  gris  les 
clairs  regards  de  la  jeune  fille.  —  Et  quand  cela  serait?  reprit-U 
avec  aplomb. 

—  Ce  serait  pour  moi  la  pire  des  punitions. 

—  Ainsi  vous  refuseriez  mes  offres,  quelles  qu'elles  fussent? 

—  Oui  certes,  s'écria  Hélène  avec  emportement,  il  faut  que  vous 
me  jugiez  bien  mail  Je  ne  suis  pas  noble,  mais  j'ai  le  cœur  aussi 
haut  placé  que  vous  autres...  Pas  un  mot  de  plus,  monsieur,  veuillez 
vous  retirer. 

Elle  fit  quelques  pas  vers  la  porte.  Le  chevalier,  fort  confus,  mais 
enchanté  intérieurement,  la  regardait  avec  une  bienveillance  crois- 
sante. —  Mais,  sangrebleu!  grommela-t-il,  vous  ne  pouvez  pour- 
tant pas  m'empôcher  de  réparer  les  offenses  de  mon  fils? 

—  On  n'offense  pas  les  gens  parce  qu'on  les  aime,  répondit-elle 
avec  un  sourire  attristé,  et  les  torts  dont  vous  parlez  sont  imaginaires. 

—  Imaginaires?  Pas  tant  que  cela,  puisqu'ils  vous  ont  forcée  de 
quitter  Juvigny. 

—  Ce  départ  était  projeté  depuis  longtemps,  et  je  n'ai  fait  que 
l'avancer  de  quelques  semaines*. 

—  Mais  vous  êtes  partie...  compromise. 

—  Aux  yeux  de  quelques  personnes  qui  me  haïssent,  peut-être; 
mais  à  mes  yeux  et  à  ceux  de  mes  amis,  nullement...  Eh  quoi? 
parce  que  j'ai  aimé  quelqu'un  honnêtement,  et  parce  que  je  me  suis 
éloignée  pour  ne  pas  être  un  sujet  de  trouble  dans  la  famille  de  ce- 
lui que  j'aimais ,  je  serais  compromise?  Non ,  monsieur,  ma  con- 
science est  en  repos,  et  mon  honneur  est  intact. 

—  Pardon,  objecta  le  chevalier,  ce  n'est  pas  ce  que  disent  là-bas 
vos  meilleurs  amis. 


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lE   HABUGE  DE  GÉRARD.  513 

—  Et  que  peut-on  dire?  s'écria  Hélène  étonnée. 

—  On  prétend,  commença-t-il,...  mais  Faveu  n'était  pas  com- 
mode à  faire;  il  s'arrôta,  regarda  un  monient  la  charmante  figure 
de  la  jeune  fille  «  son  front  intelligent,  ses  yeux  si  limpides  et  si 
sincères,  sa  bouche  spirituelle,  dont  les  lèvres  pures  et  fermes  sem- 
blaient n'avoir  jamais  laissé  passer  un  mensonge.  Le  pauvre  cheva- 
lier se  sentit  de  plus  en  plus  embarrassé.  —  Pardonnez-moi,  re- 
prit-il de  sa  voix  la  moins  rude,  si  je  m'appesantis  sur  ce  sujet  ' 
délicat;  mais  je  suis  venu  ici  pour  parler  franchement.  On  est  con- 
vaincu à  Juvigny  que  mon  fils,  —  et  j'en  rougis  en  vous  le  disant, 
—  que  Gérard  n'a  pas  cramt  de  vous  compromettre  gravement,  et 
que,  si  vous  avez  quitté  la  ville,  c'était  pour  cacher  une  faute... 

A  mesure  qu'il  parlait,  les  yeux  d'Hélène  semblaient  s'agrandir 
démesurément;  elle  rougit  d'abord,  puis  tout  à  coup  devint  très 
pâle,  sa  gorge  était  serrée  et  ses  lèvres  blanches  frémissaient.  Ne 
pouvant  artièuler  un  mot,  elle  fit  un  geste  pour  supplier  le  cheva- 
lier de  s'arrêter;  puis  elle  s'assit  près  de  la  table,  la  figure  boule- 
versée et  le  regard  fixe.  —  Moi?.,  moi?.,  murmura-t-elle. 

M.  de  Seigneulles,  inquiet,  la  regardait,  et  conunençait  à  re- 
gretter de  lui  avoir  parlé  si  rudement.  L'ancien  garde  du  corps 
s'était  trouvé  plus  à  l'aise  en  1830,  en  face  des,  barricades,  qu'en 
téte-à-tète  avec  cette  jeune  fille  abîmée  dans  sa  douleur  muette.  Il 
y  avait  une  telle  sincérité  dans  l'exclamation  d'Hélène,  une  telle  ex- 
pression d'honnêteté  dans  tous  ses  traits,  que  le  chevalier  eut  honte 
d'avoir  cru  si  facilement  aux  bavardages  des  gens  de  Juvigny.  — 
Mademoiselle!.,  hasarda-t-il  timidement. 

Hélène  tressaillit.  —  0  mon  pèrel  pauvre  pèrel  s'écria-t-elle.  — 
La  pensée  du  désespoir  de  M.  Laheyrard ,  s'il  apprenait  cette  ca- 
lomnie, souleva  brusquement  les  flots  de  douleur  qu'elle  essayait 
de  comprimer  dans  son  cœur.  Sa  poitrine  se  gonfla,  ses  yeux  se 
mouillèrent,  et  elle  éclata  en  sanglots.  C'était ^un  de  ces  chagrins 
naïfs  et  désordonnés  comme  en  ont  les  enfans,  un  orage  de  larmes 
qui  menaçait  de  ne  plus  s'arrêter.  M.  de  Seigneulles  se  sentait  pro- 
fondément remué  par  cette  scène  de  désolation.  Se  souvenant  de 
l'après-midi  où  il  avait  été  témoin  de  la  tendresse  de  la  jeune  fille 
pour  M.  Laheyrard,  il  se  rappela  combien  était  touchant  l'amour 
d'Hélène  et  de  son  père,  et  il  comprit  tout  ce  qu'il  y  avait  de  dou- 
loureuse angoisse  dahs  ce  cri  poussé  par  M"'  Laheyrard.  —  Sa  pre- 
mière pensée  a  été  pour  son  père,  songea  le  chevalier,  décidément 
je  l'avais  mal  jugée.  —  Il  se  rapprocha  d'un  air  repefatant  et  atten- 
dri. Au  même  instant,  la  jolie  tête  blonde  d'Hélène,  cédant  au  poids 
de  cette  afiliction  trop  lourde,  se  renversa  en  arrière,  et  M.  de  Sei- 
-gneulles  crut  qu'elle  allait  se  trouver  mal.  Éperdu,  ne  sachant  plus 

xo»  m.  —  1874.  /  33 

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m  RSYUE  DES  DEUX  iriHiBES. 

que  faire,  FinflexiMc  cberaKwr  s'agenouilla  prédpîtamnieBt  cfeVant 
la  jeune  fille,  et  soudain,  courbant  son  altière  tête  grise,  avec  les 
précautions  minutieuses  et  tendres  d'un  père  pour  son  enfant  ma- 
lade, il  déposa  un  baiser  sur  la  main»  de  M^^*  Labeyrard. 

—  Pardon!  dit-elle  à  travers  ses  larmes»,  c'a  été  plus  fort  que 
Boi...  Le  coup  était  si  violent  et  si  inattendu  I  J'ai  tout  do  suite 
songé  au  mal  que  ces  méchancetés  feraient  à  mon  père...  f  ai  août 
été  bien  étourdie  pour  qu'on  ait  pu  imagina"  une  pareUle  chose?.. 
Je  vous  en  prie,  monsieur  l  ne  croyez  pas  que  je  me  sois  oubliée 
à  ce  point.  L'amour  de  votre  fils  pour  moi#  tocryourS' éf é  aussi  dé- 
voué que  respectueux,  je  vous  le  jure,  et  lui-même  vous  FaflBr- 
mera...  Pourquoi  ne  vous  l'a-t-il  pas  dit  déjà? 

—  Pourquoi?  murmura  le  chevalier  confus,  damef  c^est  que  je 
ne  l'ai  pas  laissé  parler;  je  me  suis  emporté  comme  une  soupe  au 
lait,  et  je  suis  parti.^»  Mais,  reprit-il  gravement,  sa  parole  est  inu- 
tile, je  vous  croîs^  mademoiselle,  et  je  mets  à  vos  pieds  mes  plus 
bumbtes  excuses. 

Hélène  eaauya  ses  yeux  hunrides,.  et,  s' apercevant  tout  à  coup  que 
le  chevalier  avait  un  genou  en  terre,  elle  lui  tendit  la  main  pour 
le  forcer  à  se  relever.  —  Vous  n'avez  pas  d'excuses  à  me  faire,  mon- 
sieur de  Seigneulles,  c'est  moi  qui  ai  à  vous  demander  pardon  d'a- 
voir follement  trouÛé  votre  rqK)S  et  contrarié  vos  désirs. 

^  Le  chevalier  fit  Un  superbe  geste  d'abnégation  ^  —  Il  &ut  être  in- 
Aulgent  ^vec  moi^  poursuivit-elle  en  touinant  vers  lui  ses  grands 
yeux,  j'iai  été  si  mal  élevée  !..  Quand  je  suis  arrivée  à  Juvigny,  je 
me  figurais  que  tout  m'était  permis^  —  ma  mère  s'occupait  à  peine 
de  moi,  —  et  mon  père,  ajouta-t-elle  avec  un  pâle  sourire,  n'étsdt 
pas  sévère  comme  tant  d'autres...  U  m'a  terriblement  gâtée! 

—  Aussi,  vous  l'aimez,  lui!  soupira  M.  de  Seigneulles. 

—  Oh  I  oui,  et  une  de  mes  tristesses  de  chaque  jour,  c'est  de  ne 
pouvoir  plus  l'embrasser  comme  autrefois, 

—  Patience,  vous  vous  dédommagerez  au  retouTr 

Hélène  secoua  tristement  la  tête.  —  Je  ne  retournerai  plus  à  Ju- 
vigny,  dit-elle  d'une  voix  ferme. 

—  A  d'autres  !  s'exclama  le  chevalier,  je  vous  y  forcerai  bien. 

—  Vous,  monsieur?..  —  Elle  le  regardait  avec  stup^action. 

—  Moi,  certainement...  Vous  imaginez-vous  que  je  me  sois  fait 
cahoter  huit  heures  dans  ce  maudit  chemin  de  fer  uniquement  pour 
venir  voua  tirer  des  larmes?  Ne  comprenez-vous  pas  pourquoi  je 
suis  ici  ?  . 

La  figure  d'Hélène  s'éclairait  peu  à  peu,  et  la  stupeur  y  faisait 
place  à  une  émotion  qui  n'avait  plus  rien  de  pénible.  —  Mais,  mon- 
weur,  balbutia-t-elle,  je  crois, ..^  je  ne  sais..- 

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LE  MARUGE  DE  GÉRARD.  Ôl5 

—  ^*aiiD6z-T(ra6  plus  mon  fils? 

Blé  rougissait,  et  ses  lèvres  s'agitaient  sans  trourer  une  parole. 
«-  Ne  me  répondez  pas  I  s'écria  le  fougueux  chevalkr,  attendez,  je 
reviens  I 

Il  s'élança  hors  de  la  chambre,  descendit  quatre  à  quatre  l'esca- 
lier et  alla  retrouver  Gérard,  qui  se  morfondait  en  proie  à  toutes  l«s 
transes  de  l'attente.  —  Suivez-moi  I  commanda  M.  de  SeigneuUes 
d'un  ton  iflopétueux. 

Le  jeune  h(»Dme  et  son  père  remontèrent  lentement  l'escalier, 
au  grand  ébahissement  des  pensionnaires  curieuses  de  l'institution 
Le  Hanœl.  Quand  ils  furent  dans  la  petite  chambre  où  Hélène,  de- 
bout et  trenablante,  se  demandait  si  elle  avait  rêvé,  le  chevalier  s'in- 
clina respectueusement  devant  elle  :  —  Mademoiselle,  dit-il,  j'ai 
Thonneur  de  vous  demander  votre  main  pour 'mon  fils,  Gérard  de 
fieigneulles;  —  puis,  se  retournant  vers  son  fils  :  —  Allons,  mon- 
iteur, ajouta-t-il,  baisez  la  main  de  votre  fiancée. 

Il  7  eut  un  cri,  un  double  cri  de  joie  dans  la  petite  chambre  de  la 
pension.  Gérard  s'était  précipité  sur  les  mains  d'Hélène  et  les  cou- 
Trait  de  baisers;  le  soleil  lui-même  se  mettait  de  la  fête,  le  brouil- 
lard d'octobre  &'était  déchiré,  et  un  gai  rayon  clair,  passant  à  travers 
les  rideaux,  courait  sur  les  boucles  blondes  de  la  jeune  fille,  sur 
les  pétales  èe  Ta  rose  épanouie  et  sur  la  tête  de  Gérard,  incliné  de- 
vant celle  qu'il  aimait.  Dans  un  coin,  l'austère  chevalier  contemplait 
cette  scène  <l'amoiir,  écoutait  le  bruit  des  caresses  et  sentait  un  sin- 
gulier enrouement  le  prendre  à  la  gorge...  Il  vit  le  m(»nent  où  lee 
pleurs  allaient  lui  monter  aux  yeux,  et,  honteux  de  cette  émotion 
envahissanie,  il  essaya  de  la  renfoncer  dans  sa  poitrine  avec  un  ju- 
ron :  —  Sangrebleu!  grommela-tr-ih 

Cette  exckmatlQn  fit  relever  la  tête  à  Hélène;  airachant  ses  mains 
aux  caresses  de  Gérard,  elle  lui  montra  son  père  avec  un  rapide 
-signe  des  yeux.  Le  jeune  homme  comprit,  s'élança  vers  le  vieux 
gentilfaonmie  qu'il  serra  dans  ses  bras,  et  pour  la  première  fois  une 
étreinte  de  véritable  et  chaude  tendresse  unit  VL  de  SeigneuUes  et 
son  fils... 


L'émqi  fut  grand  à  Juvîgny,  quand  les  curieux  qui  flânaient  de- 
vant l'Hôtel  de  la  Rose  d'Or,  attendant  l'arrivée  de  l'omnibus  du 
chemin  de  fer,  en  virent  descendre  un  matin  Gérard,  suivi  d'Hé- 
lène et  du  chpvalier.  M.  de  SeigneuUes,  rajeuni  de  dix  ans  et  se  re- 
dressant de  toute  la  hauteur  de  sa  taille,  oi&it  galamment  le  bras  i 
Hélène;  Gérard,  dont  la  figure  radieuse  annonçait  le  bonheur,  se 
tint  à  côté  de  la  jeune  fille,  et  tous  trois  gagnèrent  lentement  la  ville 


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514  AETU£  DfiS  DfiGX  KON0fi6. 

haute  par  la  montée  de  Thorloge,  tandis  que  les  boutiquiers  se  pen- 
chaient sur  le  pas  de  leur  porte  pour  les  voir  passer.  L'attitude 
respectueuse  du  chevalier  et  le  visage  épanoui  de  Gérard  indi- 
quaient assez  clairement  quel  serait  le  dénoûment  de  toute  cette 
aventure;  mais,  si  quelque  esprit  fort  eût  encore  conservé  des 
doutes,  led  mines  triomphantes  de  M*"*  Laheyrard  au  lendemain  du 
retour  de  sa  fille  auraient  suffi  pour  les  dissiper.  La  femme  de  l'in- 
specteur éclatait  dans  sa  peau,  tant  la  vanité  l'avait  prodigieuse- 
ment gonflée;  elle  se  soulageait  en  lâchant  la  bride  à  son  humeur 
loquace  et  se  répandait  en  confidences  banales  et  bruyantes.  Par  un 
revirement  assez  fréquent  dans  le  monde  des  petites  villes,  où  Ton 
est  fort  cojirtisan  du  succès,  les  préventions  amassées  contre  Hé- 
lène firent  place  à  un  subit  engouement.  Ce  fut  à  qui  protesterait 
bien  haut  contre  l'absurdité  des  calomnies  publiées  sur  son  compte, 
et  chacun  voulut  avoir,  dès  le  premier  jour,  prédit  l'heureuse  con- 
clusion des  amours  de  Gérard;  Magdelinat  lui-même  se  flatta  d'y 
avoir  aidé.  Gomme  un  bonheur  ne  vient  jamais  seul,  la  nouvelle  du 
mariage  d'Hélène  acheva  de  triompher  des  scrupules  de  M""  Grand- 
fief  ;  elle  fit  contre  fortune  bon  cœur,  agréa  Marins  pour  le  mari  de 
Georgette,  et  de  cette  façon  l'aimable  abbé  Yolland  eut  la  joie  de 
bénir  les  deux  couples  l'un  après  l'autre. 

A  partir  de  <:ette  cérémonie,  le  vernis  poétique  de  liarius,  qui 
n'existait  qu'à  fleur  d'épiderme,  s'est  écaillé  rapidement;  les  dessous 
bourgeois  ont  reparu,  et  l'auteur  des  Poèmes  orgiaques  est  devenu 
un  honnête  philistin,  faisant. ses  quatre  repas,  se  couchant  tôt  et 
((  dormant  fort  bien  sans  gloire,  n  Sous  la  chaude  influence  de  l'a- 
mour d'Hélène  et  de  Gérard,  le  sombre  logis  du  chevalier  s'est  aussi 
métamorphosé  :  les  vieilles  maisons  où  l'on  s'aime  rajeunissent ,  et 
U.  de  Seigneulles  lui-même  s'y  est  senti  reverdir;  mais  le  plus 
surprenant  effet  de  ces  deux  joyeux  mariages,  c'est  qu'ils  en  ont  dé- 
terminé un  troisième  auquel  on  ne  s'attendait  guère,  cdui  de  Fi^ 
noël.  De  dépit ,  le  bossu  s'est  décidé  à  épouser  l'adroite  et  coquette 
Reine  Lecomte.  Depuis  1ers  tout  lui  réussit,  il  est  fort  heureux  et  ii 
a  beaucoup  d'enfans. 

André  Theuriet. 


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L'IDÉE   MODERNE 

DU  DROIT 


LE  DROIT,  LA  FORCE  ET  LE  GÉNIE 

I>*APIlilS    LBS    éCOLES    ALLEMANDES    GORTBMPOHAIflBS. 


I.  Hegel,  Grundlinien  der  Philosophie  des  Rechts,  1821.  Philosophie  de  l*esp}it,  trad.  par  M.  A. 
Véra,  IMTT.  —  II.  Strauss,  Mélanges  philosophiques  et  religieux,  trad.  par  M.  Ritter,  1873. 
—  III.  A.  Yéra,  Strauss,  l'anciehue  et  la  nouvetU  M,  187^.  —  IV.  Schopenhaaer,  Parerga 
«ma  Pat\U^iomem,t^MiL,  180S.  --  Y.  Th.  Ribot,  PhUotophie  de  Sehopenàauer,  1974.  — 
YL  De  Hartmaoo,  Philosophie  des  »Unbewussien,  5»  édit,  1878^  —  Yll.  Kirchmaim,  Die 
CrvndbeçHgè  des  Rechts  und  der  Âforal,  1869.  —  YIIl.  Bluntschli,  Geschichte  des  Stadts- 
rechts,  1878. 


Chacun  des  trois  grands  peuples  modernes,  Allemagne,  Angle- 
terre et  France,  se  flatte  de  représenter  mieux  que  les  autres  par 
son  esprit  national  l'esprit  de  Thumanité  même.  On  avait  concédé 
au  génie  français  depuis  le  xYm*  siècle  l'honneur  d'être  le  moins 
exclusivement  national  et  le  plus  vraiment  humain  :  le  xvm*  siècle 
s'intitulait  4ui-iâême  le  siècle  «  de  la  raison  et  des  lumières,  »  le 
siècle  de  la  liberté,  le  siècle  de  l'humanité.  Aujourd'hui  la  préten- 
tion de  l'Allemagne  va  plus  loin  :  à  entendre  s^  philosophes  et 
ses  politiques,  elle  ne  représenterait  rien  moins  que  «  l'esprit  uni- 
rersel,  l'idée  absolue,  »  qui  est  aussi  la  puissance  absolue.  C'est 
ce  que  Ficbte  soutenait  déjà  avec  un  enthousiasme  d'ailleursl  si 
noble,  —  le  lendemain  môme  de  nos  victoires  d'autrefois  qui  de- 
vaient amener  nos  défaites  d'aujourd'hui,  —  dans  ces  mâles  Dis- 
cours à  la  fuaian  allemande  prononcés  souvent  au  bruit  du  tambour 
français;  c'est  ce  que  répétèrent  plus  tard  Schelling,  Hegel  et  toute 
son  école;  c'est  ce  que  redisent  maintenant  avec  une  confiance  voi- 

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518  BETTJB  TJES  BS17X  MOIfOES. 

sine  de  l'orgueil  les  philosophes,  les  théologiens,  les  politiques  du 
nouvel  empire. 

Sous  ces  rivalités  nationales  se  cachent  de  graves  questions  phi- 
losophiques et  sociales.  Les  Allemands  ne  semblent  pas  avoir  les 
mêmes  idées  que  nous  sur  la  justice,  sur  le  droit  naUirel  et  sur  le 
droit  écrit;  TAngleterre  a  aussi  sur  ce  point  ses  doctrines  et  ses 
traditions.  L'esprit  public  change  donc  avec  les  peuples,  et  il  ne 
saurait  être  indifférent  de  connaître  quelles  conceptions  se  font  de 
la  société  humaine  ceux  qui  prétendent  la  diriger.  Ne  pourrait-on 
dire  que  les  trois  plus  importantes  nations  de  notre  temps  semblent 
vouloir  se  partager  les  diverses  notions  philosophiques  du  droit  et 
de  l'ordre  social  pour  les  développer  dans  la  théorie  et  dans  la 
pratique?  Tandis  que  l'Allemagne,  par  les  spéculations  de  ses  mé- 
taphysiciens récens  et  par  les  actes  de  ses  politiques,  paraît  absor- 
ber le  droit  dans  la  force  supérieure,  matérielle  ou  intellectuelle; 
tandis  que  l'Angleterre,  par  la  voix  de  ses  économistes  et  par  sa 
pratique  habituelle  des  affaires,  réduit  le  droit  à  l'intérêt  majeur, 
la  France,  par  les  doctrines  de  ses  principaux  philosophes*  et  de  ses 
jurisconsultes,  en  dépit  des  contradictions  et  des  défaillances  de  sa 
politique,  en  dépit  de  ses  infidélités  à  sa  propre  tradition  «t  de  s^ 
engouemens  pour  l'étranger,  la  vraie  France,  di»on&-DOus,  celle 
des  Montesquieu,  des  Turgot,  des  Rousseau,  celle  qui  aujourd'hui 
encore  pense  et  espkre  en  se  souvenant  de  son  passé,  a  toujours 
placé  le  fondement  du  droit  et  de  la  philosophie  sociale  dans  ce  qui 
est  en  même  temps  le  principe  de  la  philosophie  morale  :  la  raison  et 
la  liberté.  De  quel  côté  est  le  vrai,  et  quel  est  le  peuple  qui  repré- 
sente l'avenir?  Grave  question  que  nous  n'avons  pas  la  prétention 
de  résoudre.  Nous  voudrions  seulement  appeler  aujourd'hui  l'atten- 
tion sur  la  manière  dont  l'Allemagne  contemporaine  se  figure  le 
monde  humain  :  il  n*est  ni  sans  intérêt  ni  sans  utilité  de  savoir  où 
elle  va  et  où  elle  doit  aboutir.  Que  serait  la  société,  si  elle  était  orga- 
nisée à  la  manière  allemande?  Comment  nos  voisins  conçoivent-ils 
les  rapports  du  droit  avec  la  force  matérielle  et  avec  cette  force  în- 
tellectuelle  qu'on  nomnie  le  génie?  Pour  essayer  de  l'apprendre, 
nous  voudrions  faire  au-delà  du  Rhin  un  Toyage  de  découverte  ou 
une  sorte  de  reconnaissance,  arriver  à  une  vue  d'ensemble  sur  la 
doctrine  allemande,  en  déterminer  le  point  de  départ,  le  point  d'jtf- 
rivée  et  les  «  évolutions  »  intermédiaires.  Nous  espérons  que  les  lec- 
teurs de  la  Même  Toudront  bien  nous  soivre  dans  des  contrées  où 
l'on  a  souvent  beaucoup  de  peine  à  se  reconnaître  :  ce  n'est  ni  par  la 
simplicité  ni  p^r  la  clarté  que  les  systèmes  allemands  se  recomnan*- 
dent,  mais  !a  peine  qu'ils  imposent  à  l'esprit  est  -parfois  salaudre. 
Nous  nous  estimerons  heureux,  pour  notre  part,  m  nous  parvenons  à 
rattacher  ensemble  ces  systèmes  multiples,  à  les  c&mfiéher  l'un  par 

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LUIEE  HaDEWE  DU  DROIT.  M9 

FâUÉref' à  y  ajouter  ce  qui  pourrait  y  manquer,  et  à  construire 
akisi  un  S3fstème  unique  pom*  le  Uyrer  ensuite  aux  refluions  et  awi 
apprédaticms  du  lecteur. 


Les  tendances  naturelles  de  l'esprit  germanique^  un  moment 
dominées  par  l'influence  française  à  la  fin  du  xYin^  siècle  et  au  com- 
mencement du  xix%  devaient  bientôt  reprendre  le  dessus  et  amener 
TÂllemagne  à  ce  culte  de  la  puissance  qu'on  remarque  aujourd'hui 
chez  SQS  théoriciens  et  ses  praticiensi«  Pour  comprendre  le  sens  des 
doctrines  en  faveur  au-delà  du  Bhin^  il  est  nécessaire  d'entrer  d'a- 
bord^ s'il  est  possible,  dans  cet  esprit  allemand  que  nous  nous  figu- 
rions connaître,  qui  nous  réservait  tant  de  surprises,  et  dont  nous 
cherchoBS  encore  avec  inquiétude  la  vraie  nature.  On  a  jugé  le  ca- 
ractère germanique  de  deux  façons  tout  opposées  :  les  uns  y  re- 
connaissenty  avec  M'"''  de  Staël,,  un  penchant  à  l'idéalisme  le  plus 
mystique,  les  autres,  avec  Henri  Heine,  un  penchant  au  naturalisme 
le  plus  positif  (1).  L'originalité,  ou,  conmie  on  dit  là-bas,  la  4rgé- 
nisdité  »  allemande  ne  consisterait-elle  pa&  précisément  dans  cette 
antithèse  2 

Le  premier  trait  du  caractère  allemand  est  le  mysticisme,  qu'on 
nommait  dès  le  xiv^  siècle  la  philosophie  teutonique,  philosophia 
teutonica.  a  Grattez  la  peau  d'un  métaphysicien  allemand,  dit  Scho- 
penhaucr,  et  vous  trouverez  un  théologien.  »  II  est  certain  qu'on  ne 
peut  suivre  le  mouvement  des  idées  philosophiques  et  sociales  en 
Allemagne  sans  remonter  à  la  théologie,  que  les  Allemands  mêlent 
à  tout.  Avant  le  cordonnier  visionnaire  Jacob  Boehm,  en  qui  Schel- 
ling  et  Hegel  reconnaissent  «  le  père  de  la  philosophie  allemande,  » 
Luther  avait  déjà  favorisé  le  développement  de  l'esprit  mystique. 

—  Est-ce  par  les  œuvres  ou  par  la  foi  que  Thomme  se  justifie?  — 
A  ce  problème  capital  de  la  religion  réformée,  Luther  répond  : 

—  Les  œuvres  ne  sont  rien,  la  foi  est  tout  ;  les  œuvres  sont  natu- 
relles et  viennent  de  la  volonté  humaine,  «  qui  est  esclave  et  inca- 
pable de  faire  par  elle-môme  le  bien;  »  la  foi  est  surnaturelle  et  naît 
dans  un  commerce  immédiat  avec  la  grâce.  —  Luther  a  sans  doute 
raison  de  vouloir  s'élever  au-dessus  des  œuvres  extérieures;  mais 
au  lieu  de  reconnaître  entre  la  nature  et  Dieu  l'activité  personnelle 
et  fibre  de  l'homme,  qui,  semble-t-il,  pourrait  seule  fonder  le 
droit,  il  remonte  à  la  foi  qui  nous  absorbe  en  un  principe  trans- 
cendant; après  avoir  rappelé  la  conscience  à  elle-même,  le  pro- 
testamisme  allemand  nie  ce  qu'il  y  a  de  plus  précieux  dans  la 
conscieDce  r  la  volonté  libre.  Chez  d'autres  peuples,  la  négation 

(i)  Voyec  snr  ce  sujet  l'étude  de  M.  Caro  daoâ  U  ^ow  dbi  1»  DQVtMbn  iS?!. 

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520  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  libre  arbitre  est  une  hérésie  religieuse  ou  une  témérité  philo- 
sophique; en  Allemagne,  pour  les  théologiens  comme  pour  les  sa- 
yans,  pour  les  partisans  de  la  prédestination  comme  pour  cent 
du  déterminisme,  c'est  le  libre  arbitre  qui  est  un  scandale,  La  piété 
même  des  femmes  en  est  choquée.  A  quoi  d'ailleurs  servirait-il? 
Il  ne  serait  utile  que  pour  le  mal.  Aussi  les  protestans,  malgré  les 
grands  services  qu'ils  ont  rendus  à  la  cause  même  du  droit,  ne  re- 
connurent-ils point  d'abord  l'existence  d'un  droit  ilaturel,  pas  plus- 
qu'ils  ne  reconnurent  l'existence  d'une  morale  naturelle  (1).  Qu'est- 
ce  donc  que  la  liberté  de  conscience  réclamée  par  Luther?  Hle  se 
réduit  au  devoir  religieux  de  lire  et  de  croire,  c'est-à-dire  d'entrer  ' 
sans  autre  intermédiaire  que  le  Livre  en  communication  avec  l'Esprit; 
on  pourrait  l'appeler  une  sorte  de  droit  à  la  vie  mystique.  Quant  à 
la  liberté  civile  ou  politique,  Luther  veut  qu'au  besoin  on  la  sa- 
crifie. —  «  Dieu  vous  envoie  des  tyrans  comme  il  vous  donne  des 
pères,  pour  vous  éprouver,  vous  corriger,  vous  former.  »  L'indépen- 
dance religieuse  de  a  l'homme  intérieur  »  n'est-elle  pas  tm  ample 
dédon&ïnagement  à  la  dépendance  de  l'homme  extérieur?  Cette  indif- 
férS&ce  mystique  à  l'égard  du  droit  purement  humain  se  retrouvera 
de  nos  jours  chez  beaucoup  de  penseurs  allemands.  Ils  ne  cc/tapi-en- 
nent  rien  à  ce  que  la  philosophie  française  du  xvra*  siècle  appelait 
les  ((  droits  de  l'homme?  » 

Le  mysticisme  est  toujours  près  de  se  tourner  en  naturalisme,  et 
les  Allemands  ont  passé  de  l'un  à  l'autre;  mais  ils  ont  trouvé  d'a- 
bord un  intermédiaire  dans  ce  symbolisme  qui  fait  des  choses  vi- 
sibles l'expression  de  la  puissance  invisible.  Ici  se  découvre  à  nous 
un  trait  nouveau  et  curieux  de  la  physionomie  germanique  :  le  goût 
des  symboles,  qui  produira  dans  l'ordre  des  questions  sociales  des 
conséquences  inattendues.  La  lecture  de  la  Bible  habitue  FAllemând 
dès  l'enfance  à  voir  partout  des  figures.  Pour  les  mystiques,  en  de- 
hors de  la  réalité  absolue,  rien  ne  peut  être  qu'emblème.  Jacob 
Boehm  aperçoit  des  images  de  la  trinité,  de  l'incarnation,  de  la 
rédemption,  dans  tous  les  êtres  et  dans  tous  les  phénomènes  de  la 
nature.  Chacun  des  objets  sensibles  est  le  symbole  de6  autres,  et 
tous  les  objets  sensibles  pris  ensemble  sont  le  symbole  de  l'étemel 
mystère. 

Transporté  dans  l'art,  l'amour  des  symboles  produit  ce  roman- 
tisme qui  caractérise  les  œuvres  du  génie  allemand;  dans  l'étude 
des  langues,  il  explique  ce  respect  des  signes  et  des  mots,  emblèmes 
de  la  pensée,  qui  engendre  la  passion  philologique  et  en  quelque 

(1)  Luther,  lecteur  asaidii  de  Tauler  et  d*Eckart,  reprochât  à  la  Afor^/a.^'Aristcrte, 
«  cette  pire  ennemie  de  la  grice,  »  d*eAtretenir  la  «  penaée  impie  <iue  Thomme  a  ixiiq 
valeur  personnelle.  »  —  Voyez  Touvrage  de  M.  Janet  :  Histoire  de  la  Science  poUtiQum 
dat  ses  rapports  avec  la  Morale,  1873.  v 


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LIOEE   MODERNE   DU  DROIT.  521 

sorte  renthousiasoie  de  Térudition  ;  dans  la  métaphysique,  il  donne 
naissance  à  ces  systèmes  de  Kant,  de  Schelling,  de  Hegel,  de  Scho- 
penhauer,  où  se  retrouvent  sans  cesse  deux  faces  des  choses  :  l'ab- 
solu mystique,  a  noumène  »  ou  idée,  et  ses  manifestations  visibles 
dans  la  nature,  phénomènes  ou  faits.  C'est  un  symbolisme  que  cet 
a  art  caché  en  notre  âme  »  par  lequel  notre  pensée,  d'après  Kant, 
se  représente  toutes  choses  sous  les  formes  de  l'espace  et  du  temps, 
—  symbolisme,  cet  art  déployé  dans  la  nature  par  lequel  l'absolu, 
selon  Schelling,  s'efforce  de  se  révéler  à  sa  propre  conscience,  «  odys- 
sée de  l'esprit,  qui,  livré  à  une  mei-veilleuse  illusion,  se  cherchant 
lui-même, se  fuit  sans  cesse  lui-même,  »  —  symbolisme,  cette  évo- 
lution des  choses  que  décrit  Hegel  et  où  chaque  moment  est,  dit-il, 
la  manifestation  incomplète  de  l'idée,  — ^^  symbolisme  enfin,  ce  vaste 
système  de  «  représentations  »  par  lequel  la  volonté,  selon  Schopen- 
bauer ,  se  donne  à  elle-même  le  spectacle  décevant  des  formes  qu'elle 
produit  et  détruit  tour  à  tour.  Pour  les  nouveaux  Hindous  des  bords 
de  la  Sprée  comme  pour  les  vieux  Allemands  des  bords  du  Gange,  le 
naonde  entier  pourrait  s'appeler  l'immense  magie  ou  l'immense  illu- 
sion :  Maya.  «  La  nature,  dit  en  propres  termes  Schelling,  est  le 
miroir  magique  de  l'intelligence;  »  «  la  nature,  dit  Schopenhauer, 
est  l'illusion  infinie  de  la  volonté.  » 

L'histoire  sacrée  avait  toujours  été  représentée  comme  une  figura- 
tion dans  le  temps  de  la  puissance  divine  :  les  Allemands  étendent 
cette  conception  à  l'histoire  qu'on  nomme  ppfane,  et  oq  peut  dire 
que  pour  eux  l'histoire  entière  est  s^rée.  Le  développement  de  l'hu- 
manité comme  de  la  nature  est  une  expression  de  la  nécessité  su- 
{»r6me  :  les  œuvres  de  chaque  homme  sont,  selon  Kant,  des  symboles 
de  son  caractère  individuel;  ce  caractère  individuel  est  un  symbole 
de  l'humanité;  l'humanité  est  un  symbole  de  la  Divinité.  Tout  s'en- 
cbalne  comme  les  signes  et  les  équations  d^une  algèbre  expressive, 
ou  comme  ces  accords  des  grandes  symphonies  allemandes  liés  si 
.indissolublement  par  une  science  cachée,  que  chacun  d'eux,  résu- 
mant tout  ce  qui  précède,  annonce  tout  ce  qui  va  suivre,  et  que  le 
inrenûer  retentit  encore  dans  le  dernier. 

La  passion  de  l'histoire  produit  chez  les  Allemands  une  sorte 
d'adoration  des  faits  accomplis  et  en  même  temps  un  penchant  à 
traiter  les  faits  de  haut;  c'est  que  le  symbole,  saint  par  ce  qu'il  re- 
]Nré8ente,  est  indifférent  en  soi  :  on  le  vénère,  et  on  le  dédaigne. 

Même  esprit  dans  la  religion.  Gomme  les  Allemands  la  respectent, 
et  comme  ils  la  façonnent  au  gré  de  leurs  systèmes  !  L'habitude  de 
tout  interpréter  par  allégories  permet  de  demeurer  fidèle  à  la  lettre 
en  abandonnant  l'esprit.  Gbaque  dc^e  religieux,  pour  les  théolo- 
giens allemands,  renferme  une  infinité  de  traductions  possibles,  et 
chaque  homme  y  met  le  sens  qui  est  le  mieux  en  harmonie  avec  sa 


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522  BETTE  DBS  MUX  MOND». 

propre  conscience  :  c'est  une  perspective  sur  rinfini  où  TdBil  ploBge 
plus  ou  moins  loin  selon  sa  portée;  tandis  que  Tun  s'arrête  nmx 
points  les  plus  rapprochés,  Fautif  voit  jusqu'au  fond,  ou  reccmnalt 
qu'il  n'y  a  point  de  fond.  En  Âllemagae,  on  peut  nier  tout  le  chris- 
tianisme, comme  le  docteur  Strauss,  et  en  enseigner  les  formules  ou 
en  pratiquer  les  rites.  Il  y  a  des  degrés  dans  la  vérité  cooome  dans 
Téchelle  de  Jacob,  et  chacun  occupe  celui  où  il  est  capable  de  pif^ 
venir.  On  doit  donc,  selon  Strauss,  «  avoir  une  pensée  de  derrière 
et  juger  par  là  de  tout  en  parlant  cependant  comme  le  peuple.  » 
Sorte  de  direction  mystique  d'intaition ,  qui  finit  par  s'accomnioder 
de  toutes  les  paroles  et  de  tous  les  actes,  pourvu  qu'on  y  Toie  les 
emblèmes  du  divin.  La  morale  elle-même,  comme  la  religion,  n'est 
qu'un  ensemble  de  symboles  relatifs  par  lesquels  la  foi  se  tradoit  en 
œuvres  :  «  crois,  et  fais  ce  que  tu  voudras;  »  —  bien  plus  :  a  crois, 
et  pense  ce  que  tu  voudras;  »  —  bien  plus  encore  ;  «  cnMS,  et  ooîs 
ce  que  tu  voudras,  j) 

On  devine  ce  que  produira  cette  manière  de  voir  daas  la  vie  so- 
ciale et  combien  elle  répugne  à  l'idée  d'un  droit  fixe  ou  inviolable. 
Traditions,  coutumes,  lois,  puissances  établies,  —  autant  de  sym- 
boles ;  à  ce  titre,  ils  sont  sacrés.  On  les  respectera  dans  ses  oeu- 
vres, on  les  dépassera  dans  sa  foi,  car  il  est  écrit  :  «  Tu  respecteras 
les  puissances;  »  mais,  pendant  que  le  corps  sera  incliné  devant 
elles,  la  pensée  les  domioera  de  toute  la  distance  qui  sépare  l'idée 
du  signe.  Ainsi  se  concilieront  la  plus  grande  soumissi(Hi  4  César 
et  la  plus  grande  indépendance  intérieure;  on  dira  même  en  raffi- 
nant que  cette  soumission  est  précisément  la  marque  de  l'indé- 
pendance. Se  mettre  au-dessous  de  la  puissance  visibJe,  c'est  se 
mettre  au-dessus.  Enfin  on  ira  jusqu'à  faire  en  faveur  d'une  insti- 
tution positive  un  argument  mystique  de  son  absurdité  même.  Se- 
lon Strauss,  la  république  est  rationnell^nent  supérieure  à  la  nxH 
narchie,  et  c'est  précisément  pour  cela,  dit-il,  qu'il  faut  préférer  la 
monarchie.  «  Sans  doute,  il  y  a  dans  la  monarchie  quelque  ciiose 
d'énigmatique,  d'absurde  même  en  apparence;  c'est  en  cela  que 
consiste  le  secret  de  sa  supériorité  :  tout  mystère  parait  absurde,  et 
pourtant  sans  mystère  rien  de  profond,  ni  la  vie,  ni  l'arty  ni  Tétai,  » 
Tel  est  le  droit  divin  de  l'incompréhensible,  emblème  mystérieux 
de  ridée.  Charles  Vogt,  dans  ses  lettres  sur  la  guerre  franco-alle- 
mande, constate  avec  étonnement  «  la  soumission  en  face  de  la 
Herrschaft^  de  l'autorité,  »  qui  caractérise  les  érudits  les  plus  «u- 
dacieux  de  l'Allemagne.  DéjàM"«  de  Staël,  sans  en  bien  comprendre 
le  motif,  faisait  une  observation  analogue  :  a  les  hommes  éclairés 
de  TAllemagne  se  disputent  avec  vivacité  le  domaine  des  spécula- 
tions, mais  ils  abandonnent  assez  volontiers  aux  puissans  de  la  terre 
tout  le  réel  de  la  vie;  l'esprit  des  Allemands  et  leur  caractère  pa- 


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l'iD£&  MODEaNE,  DU  BAOIT.  623 

raissent  n'avoir  aucune  communication  ensemble,  l'un  ne  peut  souf- 
frir de  bornes,  l'autre  se  soumet  à  tous  les  jougs.  »  N'est-ce  point 
l'idée  du  symbolisme  universel  qui  établit  la  communication  cher- 
chée par  M*"*"  de  Staël  entre  l'audace  mystique  ou  métaphysique  et 
le  traditionalisme  politique? 

Les  mots  trop  précis  de  la  langue  française  sont  impuissans  à  bien 
caractériser  cette  synthèse  merveilleuse  des  contraires.  Ce  qu'on  nom- 
merait chez  nous  hypocrisie ,  mensonge,  servilité  dans  l'obéissance, 
brutalité  dans  le  commandement,  devient  outre-Rhin  un  symbole  de 
la  vérité,  un  degré  de  la  vérité,  un  moment  de  la  vérité.  La  force  par 
exemple  sera  appelée  le  symbole  du  droit.  Si  la  contradiction  semble 
par  tr(^  dioquante  entre  la  chose  et  son  signe,  la  subtilité  germanL- 
que  invoquera,  pour  la  justifier,  une  forme  originale  de  symbolisme 
très  goûtée  des  Allemands  et  qu'ils  appellent  la  forme  ironique.  Fré- 
déric Schlegel  et  Solger  ont  élevé  l'ironie  à  la  hauteur  d'un  principe 
universel;  la  nature,  ironie  divine,  cache  le  risible  sous  le  sérieux, 
et  le  sérieux  sous  le  risible  ou  l'absurde.  Il  y  a,  dit  aussi  Hegel,  un 
principe  de  dissimulation  et  de  ruse  dans  la  nature;  la  sagesse  pre- 
nant l'apparence  de  la  folie,  c'est  la  ruse  de  l'absolu,  c'est  <t  la  ruse 
absolue.  »  Transportez  cette  théorie  dans  l'ordre  social ,  vous  doii- 
nerez  de  la  force  brutale  une  définition  dans  legoèt  germanique  en 
y  aillant  la  ruse  du  droit,  l'ironie  du  droit,  la  dissimulation  par 
laquelle  le  droit,  en  se  cachant,  assure  son  triomphe.  L'absolu  étant 
ainsi  rusé,  dissimulé,  ir&nique,  on  devine  ce  que  pourra  être  la  nar 
tîon  qui  se  croit  en  possession  de  l'absolu,  et  chez  laquelle  le  co- 
mique et  le  sérieux  tendent  également  à  prendre  la  forme  d'une 
ironie  parfois  tragique. 

U  était  difficile,  même  aux  Germains,  de  s'en  tenir  à  des  idéalités 
ou  à  des  symboles  et  d'abandonnar  à  jamais  le  u  réel  de  la  vie.  » 
Us  (mt  commencé,  comme  dit  Jean-Paul  Richter,  par  se  contenter  de 
l'empire  de  l'air,  a  laissant  aux  Français  celui  de  la  terre  et  aux  An- 
glais celui  de  l'océan;  »  mais  nous  savons  qu'aujourd'hui  la  devise 
des  HohenzoUern  est  devenue  la  leur  :  l'aigle  noir  aux  ailes  dé- 
ployées, «  du  rocher  à  la  mer.  »  —  n  Les  Allemands,  a  dit  aussi 
Schopenhauer,  sont  deà  hommes  qui  cherchent  dans  les  nuages  ce 
q^'ils  ont  à  leurs  pieds;  »  aujourd'hui  ils  savent  fort  bien  chercher 
à  leurs  pieds  et  terre  à  terre,  seulement  ils  ont  encore  soin  de  s'en- 
velof^r  de  nuages  métaphysiques  pour  faire  croire  qu'ils  planent 
dans  les  airs. 

Cependant  les  plus  hardis  ou  les  plus  sincères  ont  rejeté  l'élé- 
ment idéaliste  pour  ne  conserver  que  le  positif  :  le  principe  absolu 
était  tellement  inintelligible  qu'on  devait  finir  par  le  nier.  De  là, 
comme  dernier  terme  de  cette  évolution,  un  matérialisme  qui  est  à 
la  fois  le  culte  théorique  et  le  souci  très  pratique  des  choses  de  ce 

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52&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

monde.  A  la  fin  se  touchent  les  deux  extrêmes  :  mysticité  et  bru- 
talité, l'ange  et  la  bête.  On  sait  ce  que  disait  il  y  a  vingt  ans  Henri 
Heine  :  «  cette  forte  race,  douée  d'un  grand  appétit,  de  muscles 
solides  et  d'une  complexion  non  éthérée,...  s'est  réconciliée  avec  la 
nature  et  soupire  après  des  mets  plus  solides  que  la  chair  et  le  sang 
mystiques.  »  Cn  même  mot  allemand  n'exprime-t-il  pas,  sdon  la 
remarque  de  Fichte,  l'enthousiasme  de  l'imagination  et  le  déborde- 
ment des  mœurs  :  Schwarmerei  ? 

Nous  entrevoyons  maintenant,  par  cette  esquisse  du  caractère 
germanique,  comment  la  force  matérielle,  après  avoir  paru  à  l'idéa- 
lisme des  Allemands  un  simple  instrument  et  une  œuvre  tout  exté- 
rieure du  droit,  a  pu  sembler  ensuite  à  leur  fatalisme  religiaix  ou 
philosophique  une  réalisation  nécessaire  du  droit,  à  leur  goût  du 
symbolisme  une  image  visible  du  droit,  et  enfin  comment  le  natu- 
ralisme contemporain,  se  dégageant  de  la  vieille  envelof^e  mys- 
tique, devait  aboutir  à  l'identité  pure  et  simple  de  la  force  et  da 
droit,  ou  plutôt  à  la  primauté  de  la  force  réelle  sur  le  «  droit 
abstrait.  » 

Essayons  de  suivre  les  Allemands  dans  ce  progrès  ou,  si  ce  ta*me 
semble  peu  juste,  dans  ce  prozess  de  leurs  conceptions  du  droit, 
longue  série  d'efforts  pour  construire  la  société  tout  entière  sans 
autres  élémens  que  des  forces  et  sans  autre  loi  que  la  nécessité. 
Nous  passerons  d'abord  rapidement  en  revue  les  nombreuses  doc- 
trines qui  se  sont  produites  en  Allemagne  sur  la  philosophie  du 
droit;  mais,  tout  en  montrant  le  développement  historique  des 
idées,  nous  nous  attacherons  surtout,  selon  la  méthode  des  Alle- 
mands eux-mêmes,  à  en  découvrir  le  développement  logique.  «Mal- 
gré la  complexité  des  hommes  et  des  théorieé,  un  mouvement  com- 
mun anime  les  divers  systèmes,  les  oblige  à  se  transformer  l'un 
dans  l'autre,  et  les  entraine  vers  un  idéal  qu'ils  ne  semblent  pas 
pouvoir  atteindre. 

II. 

«  Hume,  Rousseau  et  Spinoza,  dit  Hegel  dans  ses  leçons  $ur 
l'histoire  de  la  philosophie^  sont  les  trois  points  de  départ  de  la 
philosophie  allemande  moderne...  Rousseau  proclama  la  volonté 
libre  l'essence  de  l'homme.  Ce  principe  est  la  transition  à  la  doc- 
trine de  Kant,  dont  il  est  le  fondement  (1).  n  Dans  la  philosophie 
du  droit  en  effet,  c'est  d'abord  l'influence  française  qui,  avec  Rous- 
seau ,  domina  chez  Kant  et  chez  Fichte. 

(1)  Kant  avait  pour  Rousseau  une  grande  prédilection.  Ses  biographes  rapportent  que 
la  lecture  de  VÉmiU  l'attacha  si  fort  qu'elle  le  retint  pendant  plusieurs  Jours  de  sa 
promenade  ordinaire.  Le  portrait  de  Rousseau  était  le  seul  qui  ornât  son  appartement. 

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l'idée  moderne  du  droit.  525 

La  doctrine  si  libérale  exposée  par  Kant  dans  ses  Élémens  meta- 
phoques  du  droite  dont  M.  J.  Bami  nous  a  donné  récemment 
une  traduction  nouvelle,  est  un  développement  des  principes  de 
Rousseau.  Cependant  on  y  remarque  déjà  la  tendance  allemande  à 
traiter  les  questions  sociales  comme  un  problème  de  mécanique.  En 
définissant  le  droit  k  «  l'ensemble  des  conditions  qui  limitent  les 
libertés  pour  rendre  possible  leur  accord,  »  Kant  parait  s'en  tenir  à 
la  forme  extérieure  et  négative  du  droit  sans  nous  en  faire  pénétrer 
le  fond.  Le  droit  demeure  alors  tout  entier,  dans  les  rapports  des  ac- 
tions, dans  les  œuvres;  aussi  finit-il  par  s'identifier  avec  la  faculté 
de  contrainte  réciproque,  c'estr-à-dire  avec  un  systënoe  mécanique 
de  forces  défensives  qui  se  font  équilibre  :  Kant  parait  moins  se 
préoccuper  des  personnages  que  de  leurs  armures. 

Remplir  cette  idée  trop  vide  du  droit  et  animer  ce  mécanisme, 
telle  fut  la  pensée  des  successeurs  de  Kant.  Deux  voies  oppo- 
sées se  présentairat.  On  pouvait,  avec  Fichte  et  avec  G.  de  Hum- 
boldt,  suivre  plus  ou  moins  librement  Rousseau  et  les  théoriciens  de 
la  révolution  française,  qui  placent  le  principe  intérieur  du  droit 
dans  la  volonté,  —  ou  revenir  à  Spinoza  et  aux  théories  fatalistes, 
selon  lesquelles  le  droit  n'est  que  la  nécessité  réglant  la  nature  et 
l'histoire,  a  Chacun,  dît  Spinoza  avec  Hobbes,  a  autant  de  droit  qu'il 
a  de  puissance,  n 

Les  tendances  fatalistes  de  l'esprit  germanique  ne  tardèrent  pas 
à  dominer  l'influence  française  et  à  produire  une  admiration  crois- 
sante pour  <c  le  grand  et  saint  Barucb,  »  auquel  le  théologien  Schleier- 
macber  voulait  qu'on  immolât  une  boucle  de  cheveux.  Seulement, 
tandis  que  Spinoza,  épris  de  l'immuable  géométrie,  avait  tout  vu 
sous  l'idée  de  l'éternité,  $ub  specie  cetemiy  les  écoles  allemandes, 
éprises  de  l'histoire,  voient  toutes  choses  sous  l'idée  du  temps. 

On  sait  comment,  le  jurisconsulte  Thibaut  ayant  publié  en  181â 
son  livre  sur  la  Nécessité  d'un  code  civil  général  pour  rAUemagnCy 
Savigny  répondit  par  son  écrit  célèbre  :  Vocation  de  notre  temps 
pour  la  législation.  Ainsi  commença  le  grand  débat  de  l'école  phi- 
losophique et  de  l'école  historique.  Celle-ct  est  encore  aujourd'hui 
plus  vivace  que  jamais  en  Allemagne,  où  elle  a  eu  ces  dernières 
années  pour  principaux  représentans  MM.  Mommsen,  Strauss  et 
M.  Bluntschli,  si  libéral  dans  ses  premiers  et  savans  ouvrages  sur  le 
Droit  public  universel^  si  admirateur  de  l'autorité  prussienne  dans 
se&  discours  à  l'université  de  Heidelberg  (1). 

(1)  M.  Bluntschli  a  donné  Tannée  dernière  une  importante  Bittoire  du  droit  public^ 
qui  fait  parûe  de  la  grande  collection  d'histoires  et  de  rapports  «  publiée  sous  la  protec^ 
tion  du  roi  de  Bavière  Haximilien  U,  et  éditée  par  la  commission  historique  auprès  de 
l'Académie  royale  des  sciences.  »  C'est  à  cette  collection  qu'appartiennent  VHistoirê  de 
la  philosophie  allemande  par  M.  ZeUer  et  YHistoire  de  VEsthéUque  par  M.  LoUe. 


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520  ,  aEYUB  DES   DEUX  MONDES. 

Selon  récole  h^torique,  le  droit  n'est  pas  une  création  réiédde 
ai  libre  de  la  Tolonté  humaine,  c'est  un  développement  spontané  et 
fatal  des  tendance  d'un  peuple.  Les  constitutions  et  les  législations 
ne  se  créent  pas,  elles  poussent;  il  n'y  a  pas  de  droit  naturel  im- 
prescriptible et  inaliénable  :  tout  droit  natt  de  la  coutume  et  en  con- 
séquence du  temps.  Le  génie  français,  semblable  à  Descartes,  qui 
prétendait  reconstruire  la  philosophie  entière  par  sa  seule  pensée, 
TOU(kait  refaire  la  société  par  sa  seule  volonté;  il  croit  qu'il  suffit 
de  vouloir  pour  pouvoir  et  de  décréter  pour  fonder  :  il  a  foi  dans- 
la  puissance  de  l'homme.  L'école  historique  allemande  dresse  de- 
vant lui,  comme  un  obstacle,  la  puissance  des  choses.  La  volonté  ne 
connaît  point  le  temps  ou  espère  s'en  affranchir;  l'histoire  la  ramène 
sous  l'empire  de  cette  force  suprême  :  à  l'idée  de  révolution  subite, 
elle  oppose  celle  d'évolution  lente;  à  la  liberté  personnelle  qui  s'ef- 
force de  rompre  avec  le  passé,  elle  oppose  la  loi  de  ccmtinuité  et 
le  déterminisme  universel.  Le  droit  i^paralt  ators  comme  n'était 
que  la  puissance  supérieure;  mais  cette  puissance  ne  réside  ni  dans 
la  volonté  morale  ni  dans  la  force  physique  (te  l'individu,  choses 
également  j^issagères  qui  ne  peuvent  rien  fonder  de  durable  :  le 
droit  est  la  force  organisée  par  le  temps,  la  puissance  accunuilée 
des  générations.  Des  milliers  d'animalcules,  en  s'unissant  et  en  se 
serrant  les  uns  contre  les  autres,  préparent  pendant  des  siècles  au 
fmd  des  eaux  les  continens  qu'on  verra  surgir  à  la  lumière,  hin&i 
dans  la  barbarie  même  se  forme  la  civilisation  future;  le  temps  est 
le  vrai  génie  créateur,  parce  qu'il  est  la  patience. 

Quelque  sagesse  que  renfermassent  ces  objections  de  l'école  his- 
torique à  la  raison  impatiente  du  mieux,  elles  ne  pouvaient  entier 
rement  convsôncre  l'école  philosophique.  On  opposait  la  £Mxe  du 
temps  à  l'élan  de  la  pensée;  mais  le  t^nps  renferme  lui-même  une 
contradiction  qui  devait  obliger  la  pensée  à  s'élever  plus  haut.  Si 
l'infinité  des  siècles  passés  est  une  force  avec  laquelle  il  faut  comp- 
ter, l'infinité  des  siècles  à  venir  n'est-elle  pas  une  force  au  moins 
égale,  sinon  supérieure?  S'il  ne  s'agit  que  de  durer  pour  avoir  rai- 
son, le  m^leur  moyen  de  durer  dans  l'avenir  ne  peut-il  pas  être  de 
rompre  avec  le  passé?  L'histoire  nous  montre  que  les  instituti(His 
qui  ont  vécu  le  plus  longtemps  ont  été  souvent  les  plus  odieuses, 
conune  le  despotisme  oriental;  elle  montre  aussi  que  les  grands 
mouvemens  de  rénovation  subite  ont  su  conquérir  la  durée ,  que 
toutes  les  traditions  ont  commencé  par  être  des  nouveautés,  et  cpie 
toutes  les  nouveautés  heureuses  sont  devenues  des  traditions.  Il  en  ' 
est  des  grands  faits  historiques  comme  des  dynasties  :  la  l^itinûté 
dyn^^tique  n'est  qu'une  usurpation  qui  se  prolonge,  et  l'usurpation 
se  flatte  toujours  d'être  une  légitimité  qui  commence.  Le  temps 
sera  donc  invoqué  aussi  bien  par  les  novateurs  que  par  les  conser- 


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l'uhée  homme  du  diioct.  627 

vateuis  :  la  4euk  différence  est  que  ks  uns,  CMime  dit  Platoai, 
u  «dbantent  le  pasaè,  »  ia&dis  que  les  autres  (c^cbanlent  Tavenir.  > 

Aussi  Yk-*on  de  nouveau  l'école  philoso^que  opposer  la  force 
de  raveur^  objet  de  la  pensée,  à  cette  force  du  passé  ^e  soutenait 
l'école  historique.  HegeU  dont  le  système  n'est  plus  guère  enseigné 
nulle  part,  mais  dont  l'influence  ae  fait  partout  sendr  en  Allemagne, 
crut  ceocilîer  les  deilx  écdes  en' identifiant  le  déveloi^ment  dt 
l'histoire  avec  le  dévelof^ment  de  la  pensée  même,  le  réel  avec  la 
rationnel,  le  trioipj^e  de  la  force  supérieure  avec  celui  de  l'idée 
supérieure.  Restait  toujows  à  skvoîr  quelle  est  cette  force  supè» 
rieure  où  l'idée  se  réalise.  Hegel,  la  cherchant  au-dessus  de  l'indi- 
vidu et  des  générations  particulières,  reconnaît  tout  d'abord  dans  la 
nation  une  puissance  ^nérale  à  laquelle  doivent  se  subordonner  les 
individos  et  en  qui  réside  vraiment  la  force  de  l'avenir.  La  nation, 
par  rapport  aux  citoyens,  représente  le  droit.  Hegel  revient  ainsi  i 
cette  antique  coiception  qu'on  pourrait  appeler  le  panthéisme  poli- 
tique; il  roanpc  avec  Kant,  qui  avait  considéré  l'individu  OHmne  fin 
«n  lui-m£s)e  et  x)ar  conséquent  comme  portant  en  lui-mtoie  ce  ca- 
ractère d'invîolalnlité  morale  qu'on  nomme  le  droit,  a  L'honune, 
dit  Hegel,  est  sans  doute  fin  en  soi  et  doit  être  respecté  conune  tel; 
mais  rfacumne  individuel  a'est  à  respecter  comme  tel  que  par  l'in- 
dividu et  vjion  quant  à  l'état,  parce  que  Véiat  ou  la  nation  eu  $a 
suhuance»  »  Telle  est  la  nouveUe  forme  de  la  raison  d'état  encore 
en  fave«ur  dans  les  universités  allemandes^  Il  y  a  deux  morales, 
pour  l'individu  et  pour  la  nation  :  une  fois  dans  l'état,  l'homme 
n'a  plus  d'autres  droits  que  ceux  qui  lui  sont  conférés  par  l'état  lui- 
même.  Les  actions  justes  deviennent  celles  où  «  l'esprit  individuel  » 
s'identifie  à  «  l'esprit  de  la  nation.  i>  On  pourrait  dire,  pour,  traduire 
&i  termes  mcnns  métaphysiques  la  pensée  de  Hegel  :  —  Les  actions 
justes  sont  les  forces  qui  agissent  dans  le  même  sens  que  la  force 
nationale,  les  actions  injustes  celles  qui  agissent  dans  un  sens  op- 
posé: les  premières  réussissent,  les  secondes  échouent.  La  puis- 
sance individuelle  et  passagère  qui  prétend  s'exercer  omtre  la 
puissance  nationale,  seule  durable,  ressemble  à  un  homme  qui, 
lançant  une  pierre  dans  une  direction  opposée  au  mouvemait  de  la 
terre,  espéreinit  lui  faire  poursuivre  indéfiniment  sa  route  :  ne  la 
verrait-il  pas  bientôt,  après  une  courbe  plus  ou  moins  allongée, 
retomber  vaincue'vers  le  centre  commun  d'attraction  pour  être  ennr- 
portée  avec  tout  le  reste?  Cet  homme  aurait  mal  compris  les  lois  de 
la  mécanique;  il  en  est  d'autres  qui  comprennent  mal  les  lois  et  le 
sens  du  mouvement  national  :  leur  erreur  de  direction  est  une  er- 
reur de  droit. 

Le  mouvement  national  a  lui-même  sa  justification  dans  l'évolu- 
tion universelle,  cette  providence  du  panthéisme  si  souvent  inv*- 

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528  REVUE  DES   DEUX  MOICMS. 

quée  de  nos  jours.  Si  la  puissance  nationale  est  réelle,  c'est  qu'au 
fond  elle  est  rationnelle.  Selon  Hegel,  une  nation  ne  s'élève  sur  les 
autres  que  soutenue  par  une  idée.  Tant  qu'elle  sert  l'évolution  du 
monde,  «  mouvement  d'un  tout  qui  se  connaît,  »  les  auti^es  nations, 
en  perdant  leur  force,  «  perdent  leur  droit.  »  Le  peuple  allemand  en 
puticulier  est  le  peuple  élu  de  la  philosophie.  «  Ifous  avons  reçu, 
disait  Hegel  en  1816,  la  mission  d'être  les  gardiens  de  ce  feu  sacré, 
comme  aux  Eumolpides  d'Athènes  fut  confiée  la  conservation  des 
mystères  d'Eleusis  et  aux  habitans  de  Samothrace  celle  d'un  culte 
plus  pur,  ainsi  que  l'esprit  universel  avdt  donné  au  peuple  d'Ia^gl 
la  conscience  que  de  son  sein  il  sortirait  renouvelé.  » 

Ce  qui  fait  la  fcn^ce  des  individus  et  des  générations,  c'est,  avons- 
nous  vu,  l'esprit  national  qu'ils  portent  en  eux;  l'esprit  national  à 
son  tour  ne  peut  devenir  la  force  suprême  qu'en  s'identifiant  avec 
l'esprit  des  autres  peuples  :  par  une  «xpansion  nécessaire,  il  tend 
à  I^  absorber  en  lui.  Chaque  individu  voudrait  être  la  nation,  chaque 
nation  voudrait  être  le  monde.  Nouvelle  manifestation  du  droit  de  la 
force  :  ce  droit  s'exerce  de  peuple  à  peuple,  et  le  destin,  par  hi 
guerre,  tranche  les  questions;  car  le  destin  est  une  justice,  et,  dans 
les  rapports  des  nations  entre  elles  comme  dans  les  rapports  de  la 
nation  à  l'individu,  ce  qui  est  réel  est  rationnel.  «  La  guerre,  forme 
absolue  du  duel,  vient  se  placer  ratre  le  meurtre  et  la  vengeance  : 
c'est  le  besoin  de  la  destruction  et  un  affiranchissement  nécessaire.  » 
La  destruction  en  effet,  selon  Hegel,  affranchit  l'être  de  ses  formes 
ou  déterminations  présentes,  et  rétablit  a  l'absence  de  détermina- 
tion »  d'où  sortiront  des  formes  nouvelles,  o  Cette  destruction  s'est 
montrée  dans  toute  sa  sauvage  beauté  en  Orient,  où  elle  avait  pour 
représentans  Tamerlan  et  Gengiskan,  qui,  comme  des  balayeurs  en- 
voyés de  Dieu ,  nettoyèrent  des  contrées  entières.  »  La  guerre  est 
une  dialectique  en  action.  Hegel,  faisant  d'avance  la  théorie  de  cette 
brutalité  même  que  ses  compatriotes  devaient  plus  tard  numtrer  k 
l'Europe  étonnée,  aboutit  à  ces  formules  bizarres  :  «  le  fanatisme  de 
la  destruction,  puisqu'il  est  l'élément  absolu  et  qu'il  prend  la  forme 
naturelle,  est  invincible  par  le  dehors,  la  différmoe  et  la  déiarmi- 
nation  étant  soumises  à  l'indifférence  et  à  l'indéterminatitm.  »  Heu- 
reusement Hegel  nous  apprend  que  le  génie  destructeur  s'anéantit 
lui-même  par  son  excès  :  «  comme  toute  négation  en  général,  U 
contient  en  soi  sa  négation;  la  marche  de  la  destruction  naturelle 
vers  la  destruction  absolue  ccmstitue  la  rage,  qui  a  sa  négation 
en  soi.  » 

Telle  est  la  métaphysique  de  la  guerre;  de  nos  jours,  où  fon  vit 
encore  en  Allemagne  sur  le  fonds  de  Hegel,  on  fera  l'esthétique  de 
la  guerre.  En  1873,  dans  une  leçon  sur  la  guerre  et  les  arts,  H.  Fré- 
déric Visoher  célébrait  la  beauté  du  terrible,  et  allait  jusqu'à  pré- 

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l'iobe  moderhe  du  dkoit«  ,       529 

seater  la  guerre  eraime  on  remède  aux  ennuis  de  l'existence  corn- 
nmne.  a  Je  ne  sais  quelle  inquiétude  et  quelle  angoisse  pèsent  sur  la 
vie;  il  n'est  pas  besoin  d'être  lâche  pour  être  par  momens  opprimé 
de  lugubres  appréhensions,  pour  démêler  sous  les  êtres  qui  nous 
entourât  comme  autant  de  menaces  et  de  fantômes.  »  Voilà  une  an- 
goisse toute  romantique  et  germanique,  née  du  symbolisme  univers 
sel.  Il  y  a  plu;  d'une  manière,  selon  H.  Vischer,  de  secouer  cette 
angoisse;  «  l'une  des  plus  efficaces,  c'est  de  se  mêler  aux  mouve- 
mens  fougueux  de  la  guerre.  Celui  qui  ne  compte  plus  avec  la  vie 
éprouve,  au  milieu  des  images  de  mort  quf  l'assaillent  de  toutes 
parts,  un  réconfort  intime;  les  nufl^es  qui  l'obsédaient  se  dissi* 
pent,  et  il  jouit  de  la  vie  elle-même  avec  plus  de  plénitude  et  d'in- 
tensité. » 

De  leur  côté,  les  théologiens,  lecteurs  assidus  de  l'Âncien-Testa- 
ment  et  adorateurs  du  Dieu  des  armées,  s'accordent  avec  les  philo- 
sophes pour  ériger  la  guerre  en  œuvre  sainte  et  pour  donner  raison 
au  plus  fort.  Les  hétérodoxes,  comme  Strauss,  ne  le  cèdent  en  rien 
aux  autres.  «  Cne  intelligence  plus  profonde  de  l'histoire  nous  a 
appris  que  c'est  l'instinct  d'expansion  des  peuples  qui  éclate  dans 
l'ambition  des  conquérans,  et  qu'ils  ne  sont  que  les  représentans 
d'asjnrations  généndes.  La  suppression  de  la  guerre  n'est  pas  moins 
chinâérique  que  la  suppression  des  orages,  et  ne  serait  pas  moins 
dangereuse,  h'uliima  raiio  des  peuples  sera,  dans  l'avenir  comme 
par  le  passé,  le  canon.  » 

La  théorie  hégélienne  de  la  guerre,  par  un  progrès  nouveau,  ne 
pouvait  manquer  de  se  combiner  avec  la  théorie  germanique  des 
races  et  avec  le  système  de  Darwin.  A  la  puissance  des  individus,  à 
celle  du  temps,  à  celle  des  peuples,  succède  la  force  des  races,  et  par 
conséquent  le  droit  des  races  que  la  lutte  des  nations  fait  surgir. 
Sous  cette  nouvelle  forme,  le  droit  de  la  force  essaie  de  se  justifier 
absolument  en  se  révélant  comme  la  loi  de  la  nature  entière.  Pour 
faire  le  triage  des  espèces  qui  méritent  la  vie  et  de  celles  qui  doi- 
vent périr,  la  nature  n'a  eu  qu'à  laisser  agir  à  travers  les  longues 
périodes  dés  anciens  âges -les  Ids  mécaniques  de  la  force;  cette 
afq[)arente  brutalité  est  sagesse*  et  cette  force  ^st  droit.  Les  plus 
forts  en  effet  ne  sont-ils  pas  ceux  qui,  grâce  à  ime  supériorité  natu- 
relle ou  acquise,  se  trouvent  le  mieux  en  harmonie  avec  les  condi- 
ticHis  nouvelles  de  l'existence,  et  qui,  dans  le  mécanisme  de  leurs 
organes,  ont  devancé  l'avenir?  Les  grands  arbres  étouffent  les  petits 
et  leur  enlèvent  la  lumière  du  soleil  avec  la  sève  de  la  terre;  mais 
c'est  en  se  nourrissant  des  débris  de  ces  arbustes  inférieurs  qu'ils 
dressent  de  plus  en  plus  haut  leur  tête,  signe  d'une  race  perfection- 
née. La  même  loi  de  guerre  et  de  sélection  mécanique  r^t  l'bu- 

lOMi  Kl.  —  1874,  34 


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530  REYTTE  DES  DEUX  IfONDES» 

mamté.  «  Bans  le  inonde  de  l'homme  comme  dans  le  monde  animal, 
ce  qui  règne,  dit  Schopenbauer,  c'est  la  force  et  non*  le  droit...  Le 
droit  n'est  que  la  mesui^e  de  la  puissance  de  chacun.»  M.  Alexandre 
Ecker  aboutit  aux  mêmes  conclusions  dans  son  étude  mit  la  sélec* 
tion  naturelle  appliquée  aux  peuples,  «  La  dernière  guerre,  dit-il, 
nous  fournit  la  preuve  que  l'histoire  des  nations  repose  également 
sur  des  lois  naturelles,  et  se  compose  d'une  sârie  de  nécessités  ab- 
solues, série  dans  laquelle  la  balance  penche  toujours  du  côté  du 
progrès. » 

Avons-nous  atteint,  avec  la  puissance  supérieure  des  races,  le 
terme  des  évolutions  accomplies  par  cette  mouvante  philosophie  du 
«  droit  historique?  »  —  Les  admirateurs  des  triomphes  de  la  Prusse 
voudraient  bien  s'en  tenir  au  point  où  nous  sommes  parvenus,  et 
fixer  à  jamais  la  pensée  dans  l'idée  de  la  race  germanique,  repré- 
sentée par  la  Prusse,  représentée  elle-même  ipêT  son  empereur; 
mais  le  mouvement  irrésistible  de  la  logique  entraîne  l'esprit  plus 
loin  et  phis  haut.  Ne  faut-il  pas  convenir  qu'il  existe  une  force  su- 
périeure à  celle  de  la  race  même,  celle  de  l'humanité?  Hommes, 
générations ,  peuples  et  races  n'ont  qu'une  puissance  passagère; 
l'humanité  est  la  puissance  durable;  tandis  que  les  individus  dis(>a- 
raissent,  le  type  de  l'espèce  demeure.  Ainsi,  dit  Schopenhauer,  on 
voit  les  gouttelettes  d'une  cascade  s'élever  et  retomber  en  pous- 
sière, tandis  que  l'arc-en-ciel  qu'elles  formentplane  au-dessus  d'elles 
immobile. 

S'il  en  est  ainsi,  le  droit  ne  saurait  être  simplement  la  direction 
latine,  germaine  ou  slave;  il  doit  être  la  direetidn  humaine.  Hegel 
l'avait  du  reste  reconnu ,  et  ses  disciples  de  la  gauche,  Feuerbach, 
Bruno  Bauer,  Arnold  Ruge,  puis,  plus  récemment,  Lassalle  et  les 
socialistes  contemporains  ont  poussa  jusqu'au  bout  la  pensée  du 
maître.  Dieu  n'existe  que  dans  l'humanité,  et  l'humanité  n'a  d'autre 
vie  que  la  vie  présente.  «  (hie  la  volonté  de  l'homme  soit  faite,  » 
voilà,  comme  disait  Feuerbach,  la  loi  unique;  le  culte  de  l'huma- 
nité est  le  seul  culte,  et  la  force  de  l'humanité  est  le  seul  droit. 

Dans  la  prat,ique,  la  force  de  l'humanité  devient  la  force  du  plus 
grand  nombre,  et  c'est  au  nombre,  selon  les  démocrates  ée  la 
.  gauche  hégélienne,  que  l'avenir  appartient.  Le  suffrage  unîvopsel,  i 
en  croire  cette  école,  n'est  point,  comme  on  l'admet  en  France, 
l'expression  d'un  droit  inhérent  à  chaque  individu  par  cela  seul 
qu'il  est  Hbre  et  participe  au  contrat  social  :  c'est  un  simple  moyen 
de  compter  les  forces  avant  d'en  venir  à  la  lutte.  En  déterminant 
ainsi  d'avance  le  résultat  probable  du  conflit,  on  prévient  le  confifi 
lui-même,  et  le  traité  de  paix  précède  la  guerre  au  lieu  de  la  suivre. 

Cependant  les  majorités  ne  sont  elles-mêmes  que  des  forces  va- 


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L'iDBB  afODUNE  DIT  DEDIT.  5M 

riabies,  qui  se  déplacent  sans  eeœe.  La  majoriié  d^aixjoiird'hai  peut 
être  renvearsée  nou-seuleiBém  par  la  majorité  de  demain,  mais  par 
une  Boinorité  et  Hième  par  un  seul  homme*  De  là  encore  pour  le 
pouvoir  une  lutte  incessante,  oii  les  vieilles  classes  sociales  s^elfor- 
ceront  de  retarder  Tavéneaient  des  nouvelles,  où  les  nomyelles  se 
diviseront  à  leur  tour  contre  elles-mêmes.  Le  suffrage  n'étant  pré- 
senté que  comme  un  substitut  de  la  iorce,  an  en  revimidra  à  la  force 
toutes  les  fois  qu'il  sera  nécessaire.  Cette  guerre  des  classes  et  non 
plus  des  races,  où  le  césarisme  et  la  démocratie  sont  en  présence, 
parfois  alliés,  finalement  ennemis^  a  pour  but  de  faire  régner  enfin 
un  ((  égoïsme  »  sans  autre  droit  que  la  force.  «  Que  m'importe  le 
droit?  disait  M.  Max  Stimer,  je  n'en  ai  pas  besc^n.  Ce  que  je  puis 
acquérir  par  la  force,  je  le  possède  et  j'en  jouis.  Ce  dont  je  ne  puis 
m'emparer,  j'y  renonce,  et  je  ne  vais  pas,  en  manière  de  consola- 
tion, me  pavaner  avec  mon  prétendu  droit,  avec  mon  droit  impres- 
criptible. » 

La  société  réduite  à  un  système  de  forces  où  le  triomphe  appar- 
tient, en  fait  et  en  droit,  au  plus  puissant  ou  au  plus  inteUigent, 
telle  est  la  perspective  finale  devant  laquelle  nous  laissent  les  écoles 
de  l'Allemagne.  Le  droit  n'est  que  la  force  transformée,  comme  tous 
les  phénomènes  de  La  nature  ne  sont  que  du  mouvement  transformé. 
La  force  prime  le  droit,  ou  plutôt  il  n'y  a  pas  de  droit,  il  n*y  a  que 
des  com^omis  ou  des  conflits  entre  les  forces  (1).  Le  travail  du 

(i)  C«vtià,aamble-i41,  topentéttiiithiiedBM.  daB&Muurek^bieBqaHl  D*tit  pot  eni- 
pk^â  expreisâineiit  1»  iMmuto  qa^da.luî  attribue  :  U  loree  prime  le  dreit.  Cette  témé- 
rité de  langa^a  eût  été  dit  reMe  pea  o»mp«tiUe  avec  U.  prodesee  poUtiqœ  du  ministre- 
président.  Dans  la  séance  da  21  JanTÎer  1S63,  il  j  eut  une  discussion  entre  1»  ehambre 
et  la  couronne  à  propos  de  rusa^  illégal  du  budget  par  le  gouverpemeat.  M.  de 
Bismarck,  apràs  s*ètre  effiirc6  de  représenter  la  riolation  des  lois  constitQtioQnenes 
comme  lUie  application  de  ces  lois  mômes,  laissa  entendre  que,  si  le  pl^plement  n'ac- 
cordait pan  les  sabaides,  le  gouvernement  les  prendrait.  -*  «  Un  homme  d'état  d'une 
grande  ei^périence  en  matière  de  conatitÉiiion  a  dit  que  toute  la  rie  constituftionnelle 
n'est  qu'une  suite  de  comproo^  Que  l'un  des  pouToirs  Teuilte  persister  dans  ses 
propres  yues.  kpoc  un  absolulâsme  doctrinaire,  la  série  des  eompromis  se  trouve  in- 
terrompues à  leur  pkoe  jiaiiseAt  les  conflits,  et,  comme  ^existence  de  l'état  ne  peut 
s'arrêter,  les  conflits  dé|;énéreet  en  questions  da  force;  oar  celui  qoi  a  la  force  en 
main  continue  d'avance  dans  le  sens  qui  est  le  sien,  parce  que  k  rie  de  l'état,  Je  le 
rép^  ne  peut  s'arrêter  un  instant.»  Le  comte  de  SchweriQ,  dans  sa  réponse,  traduisit 
cette  tbéorie  soi-disant  coastitutionneile  en  ces  termee  :  «  la  force  prime  le  droit.  »  Le 
ministre-président  ne  pouvait  accepter  une  formule  aurai  précise.  •  le  ne  me  souriens 
paa»  répliqua-t-il,  d'aToic  réellemont  employé  de  pareiUes  expresaions^  et  mal^é  isx 
moraucf  d'incrédulité  avec  lesquelles  vous  aocueiUes  ma  rectiflcatioa,  j'en  appelle  k 
votIV  mémoire;  si  elle  est  aussi  sàre  que  la  mienne  môme,  elle  vous  dira  que  J'ai  stm-^ 
plement  exprimé  ce  qui  suit  :  J'ai  conseillé  un  compromis,  parce  que  sans  cela  doivent 
se  produire  des  conflits,  que  ces  conflits  sont  des  questions  de  puissance,  et  que,  la  vie 
de  l'état  ne  pouvaat  subir  de  tempe  d'arrêt,  cehn  qui  se  trouve  en  possession  de  la  puis- 
saoœ  serait  dan»  la  n^cssiiléi  d>nNS«r.  M  Op  sait  comment  M.  de  Biemarclt  ^ 


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bSa,  RETUE  DES  DEUX  HONIMBS. 

jurisconsulte  et  du  politique  ne  difière  pas,  au  fond,  du  travail  de 
Vingénieur  :  organisation  d'une  armée  et  organisation  d'un  pays, 
opérations  militaires  et  loi?  civiles,  tout  est  affaire  de  mécanique; 
la  mécanique,  à  laquelle  viennent  se  réduire  les  autres  sciences, 
est  la  vraie  logique  de  la  force  où  s'accomplit  l'identité  cherchée 
entre  «  le  rationnel  et  le  réel  ;  »  elle  est  pour  l'humanité,  comme 
pour  la  nature,  cette  justice  armée  d'une  balance  où  le  poids  le 
plus  fort  entraîne  le  plateau. 

III. 

Nous  avons  suivi,  avec  les  écoles  de  l'Allemagne,  une  voie  qui 
aboutit  soit  à  la  lutte  plus  ou  moins  brutale  des  individus  entre  eux, 
soit  à  l'absorption  de  l'individu  dans  la  nation,  dans  la  race,  dans 
l'humanité  et  finalement  dans  le  nombre  :  c'est  le  fatalisme  tour  à 
tour  anarchiste  et  absolutiste.  Il  semble  alors  que  les  objections  se 
pressent  contre  cette  philosophie  de  la  forôe.  —  Ériger  la  force  en 
droit,  dka-t-on  aux  partisans  des  écoles  allemandes,  c'est  l'ériger 

et  de  quelle  maniëi'e  le  même  parlement  qui  avait  refusé  les  subsides  accorda  plus  tard 
an  gouvernement  un  bill  d'indemnité  pour  Tillégalité  de  sa  conduite.  Le  succès  justifie 
tout.  M.  de  Bismarck  cependant  tenait  à  se  délivrer  de  la  formule  devenue  populaire 
dans  laquelle  on  avait  résumé  sa  théorie  et  sa  pratique.  «  Je  me  permets,  dit-il  dans  la 
séance  du  12  mars  1869,  de  rappeler  que  la  fameuse  maxime  :  la  force  prime  le  droit, 
dent  je  ne  me  suis  Jamais  servi,  est  sortie  de  la  bouche  de  M.  le  préopinant  (le  comte 
de  Schwerin).  »  Ce  dernier  répondit  qull  n*avait  pas  voulu  mettre  dans  la  U>uche  do 
comte  de  Bismarck  la  maxime  en  question;  il  s*était  borné  à  dire  que  les  paroles  pro« 
noncées  par  le  ministre-président  «  culminaient  dans  cette  idée  que  la  force  prime  le 
droit,  »  et  il  maintenait  encore  aujourd'hui  une  telle  interprétation.—  Il  faut  croire  que 
M.  de  Bismarck  avait  à  cœur  de  se  disculper,  car  il  revint  encore  sur  ce  sujet  dans  la 
séance  du  1*'  avril  1870.  «  Ces  mots  ne  sont  pas  plus  âortis  de  ma  bouche  que  celui 
de  la  force  prime  le  droU,  et  autres  inventions  semblables.  Cest  vraiment  un  tort, 
suivant  moi,  que  de  prendre  à  regard  des  paroles  dites  par  le  représentant  du  gouver- 
nement fédéral  cette  liberté  de  leur  faire  subir  de  petites,  je  ne  dirai  pas  falsificaHons, 
mais  exagérations,  comme  on  le  fait  pour  les  paroles  d'autres  collègues,  lesquelles 
n*ont  pas  autant  de  poids  en  Allemagne  et  à  l'étranger.  »  Même  recdflcatioD  dans 
la  séance  du  1^  avril  d871.  —  Ce  qui  nous  intéresse  id  en  définitive,  c'est  de  savoir 
quelle  théorie  se  dégage  des  paroles  de  M.  de  Bismarck.  N'est-ce  pas  la  suivante?  Ce 
qu'on  appelle  en  France  le  droit  et  en  Allemagne  le  droit  abstrait  n'existe  pas,  et  la 
force  supérieure  avance  toujours  dans  sa  direction  propre  sans  autre  règle  qu*elle* 
même;  si  elle  peut  s'entendre  avec  les  autres  forces,  il  y  a  compromis;  si  elle  ne  peut 
s'entendre,  il  y  a  conflit;  le  gouvernement,  représentant  la  vie  de  Tétat  et  aj^ant  en 
main  la  force,  se  passe  au  besoin  de  l'approbation  du  parlement.  En  deux  mots  :  don- 
nex-moi  votre  concours,  et,  si  vous  me  le  refusez,  Je  passe  outre.  —Mais,  pourra-t-on 
demander,  si  le  peuple  allemand,  se  trouvant  en  possession  de  la  force  et  jugeant 
que  la  vie  de  l'état,  —  c'est-à-dire  la  sienne,  —  ne  peut  s'arrêter,  en  lisait  pour  ren- 
verser le  gouvernement,  aurait-il  à  son  tour  le  droit  par  cela  même  qu'il  aurait  la 
force?  M.  de  Bismarck  a^t-il  songé  à  cette  conséquence  nécessaire  de  sa  métaphysique 
politique,  ou  trouverait-il  dans  Hegel  une  autre  thèse  pour  contredire  la  précédente? 


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l'idée  moderne  Dt  pRorr.  53S 

en  règle;  mais  une  règle  doit  précéder  et  dominer  les  choses  aux- 
quelles on  l'applique  t  vous  au  contraire,  vous  donnez  pour  règle 
de  l'action  les  résultats  de  l'action  même  et  le  succès  qu'elle  attend 
de  l'avenir.  La  série  de  ces  résultats  n'est  jamais  épuisée,  et  ce  suc- 
cès est  toujours  provisoire.  La  force  est  variable,  et  il  n'y  a  point 
dans  l'histoire  de  puissance  définitivement  supérieure;  dans  ce  mou- 
vement sans  fin,  on  ne  sait  sur  quoi  se  fixer.  —  En  outre  le  mot  de 
droit  n'a  aucun  sens  en  votre  bouche,  s'il  n'ajoute  pas  à  la  force  une 
idée  nouvelle.  De  ce  que  vous  êtes  le  plus  fort,  vous  pouvez  simple- 
ment conclure  que  vous  êtes  le  plus  fort  :  c'est  là,  comme  dirait  Kant, 
une  proposition  purement  analytique,  qui  n'avance  à  rien;  mais  vous 
ajoutez  qu'en  définitive  le  plus  fort  a  raison.  Cette  synthèse  du  réel  et 
du  rationnel  est-elle  suffisamment  justifiée?  Ne  dépassons-nous  pas  la 
réalité  de  deux  manières,  par  la  pensée  et  par  la  volonté,  en  conce- 
vant et  en  voulant  quelque  chose  de  mieux  que  ce  qui  est  ?  Hegel,  qui 
paraissait  d'abord  suspendre  la  réalité  à  l'idée  et  subordonner  ainsi 
l'école  historique  à  l'école  philosophique,  finit  par  soumettre  l'idée  à 
la  réalité  et  par  diviniser  l'histoire,  o  Donner  l'intelligence  de  ce  qui 
est,  nous  dit^il,  tel  est  le  problème  de  toute  philosophie,  car  ce  qui 
est  est  la  raison  réalisée.  Pour  dire  ce  que  le  monde  doit  être,  la 
philosophie  vient  toujours  trop  tard,  car,  en  tant  qu'elle  ne  fait  que 
réfléchir  le  monde  par  la  pensée,  elle  ne  peut  venir  qu'après  que 
le  monde  est  déjà  formé  et  tout  achevé.  »  —  Il  n'y  a  donc,  pas  plus 
lieu  de  critiquer  ou  de  corriger  l'histoire  que  de  corriger  la  nature; 
c'est  l'absolution  implicite  de  toute  injustice  et  de  tout  despotisme, 
c'est  un  universel  optimisme  comme  dans  Spinoza.  Combien  Scho- 
penhauer  et  M.  de  Hartmann  sont  plus  près  du  vrai  quand  ils  ap- 
pellent l'histoire  ((  le  rêve  confus  et  pénible  de  l'humanité  I  »  On 
veut  que  nous  nous  inclinions  devant  le  fait  accompli  et  que  nous 
adorions  le  «  droit  hfetorique,  »  c'est-à-dhre  le  succès;  mais  l'idée, 
loin  d'adorer  le  fait,  le  juge,  et,  loin  de  le  subir,  le  domine.  Autre 
chose  est  d'expliquer,  autre  chose  de  justifier;  de  ce  que  toute  réa- 
lité est  rationnelle  en  ce  sens  qu'elle  a  sa  raison  dans  des  causes 
suffisantes,  il  n'en  résulte  pas  qu'elle  soit  rationnelle  en  ce  sens 
qu'elle  aurait  sa  raison  dans  une  fin  suffisante  :  les  métaphysiciens 
allemands  ne  devraient  pas  confondre  si  facilement  dans  leurs  for- 
mules la  ((  causalité  »  et  la  a  finalité.  »  Sous  ce  dernier  rapport,  la 
réalité  n'est  jamais  entièrement  rationnelle,  et  c'est  ce  qui  l'oblige 
à  un  travail  sans  fin;  le  rationnel,  d'autre  part,  n'est  jamais  entiè- 
rement réel,  et  c'est  ce  qui  produit  la  révolte  incessante  de  la  pen- 
sée contre  les  choses.  L'histoire  des  idées,  l'histoire  intellectuelle 
avance  toujours;  l'histoire  physique  et  politique  est  toujours  en  re- 
tard. A  quoi  servirait  l'intelligence,  sinon  à  devancer  les  choses  et 
à  les  entraîner  avec  elle?  Le  droit  n'est  pas  le  fait,  c'est  l'idée 

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53&  BEYIIE  laS  DEUX  MONIttS. 

en  avant  snr  le  fah  el  loi  montrant  la  érection  qu'il  doit  suâyre. 

Selon  la  remarque  d'un  hégélien,  M.  Arnold  Rage,  «  tout  en  con- 
tinuant avec  Kant  et  Ficbte  de  proclamer  k  lilierté.  la  fin  de  l'iiis- 
toîre,  la  philosophie  de  Hegel  vivait  en  paix  avec  tout  le  monde, 
même  avec  la  servitude  la  plus  abaolue;  ^le  se  montra  satisfaite  de 
toute  skuatioQ,  de  tout  résultat  actuel,  lecrasidàrant  coamie  arrivé 
avec  nécessité,  n  L'exemple  donné  par  H^pel  n'a  été  que  trop 
suivi  en  Allemagne  :  le  fatalisme  a  fini  par  y  étouffer  le  libéra- 
lisme. 

Destractiott  de  toute  règle  fixe  an  profit  des  to^s  variables,  ab^ 
sorptton  de  l'idée  dans  le  fût  et  de  la  liberté  dans  le  despotisme, 
est-ce  là  pourtant  le  dernier  mot  des  doctrines  de  l'AUemagne 
contemporaine?  La  théorie  de  la  force  n'a-t-elle  point,  elle  aussi, 
son  idéal  qu'elle  peut  opposer  au  fait,  et  où  elle  peut  trouver  une 
règle  de  direction?  Cet  idéal  ne  constslerait-il  pas  dans  une  certaine 
liberté  sociale  qui  n'est  poônt  incompatible  avec  le  fatalisme?  U 
n*est  pas  sans  importance  pour  la  cause  libérale»  menacée  aujour- 
d'htri  par  rAUemagne,  desavoir  a  la  Uberténe  serecoaunafiderait 
pas  au  point  de  vue  même  de  la  force,  et  si  dte  n'est  pcînt  U  plos 
grande  des  forcer. 

En  ce  cas,  la  doctrine  fsttdiste  ne  serait  pas  encore  arrivée  en 
Allemagne  à  la  forme  défmitive  qu'elle  revètma  dans  un  temps  phis 
ou  moins  rajf^rodié.  Pour  prévoir  le  développement  historique  d'une 
doctrine,  il  irôfflt  d*en  dévdopper  soè-mème  les  conséquMces  logi- 
ques, et  de  bâter  ainsi  par  la  pensée  Tœuvre  du  temps;.  Avant  de 
réfuter  la  doctrine  allemande,  il  fendrait  d'abord  U  compléter, 
Cpmme  elle  se  complétera  un  jour  elle-même;  car,  si  on  s'arrêtait  î 
moitié  chemin  dans  les  déductions,  le  jugement  ne  pourrait  être  dé- 
finitif, et  il  suffirait  d'un  nouveau  progrès  de  la  doctrine  pour  re- 
mettre tout  en  question.  Essayons  donc»  afin  de  rendre  l'apprécia- 
tion moins  difficile,  d^alLer  plus  Join  que  ne  scmt  aUés  «icore  les 
Altemands.  Cherchons  si  le  fatalisme  dans  ses  demièrea  déductions 
ne  tendrait  pas  à  sortir  du  despotisme  ott  de  l'anarchie  pour  s'éle- 
ver jusqu^au  libéralisme,  et  si  la  doctrine  germanique  de  la  fofce 
n'asph*erait  pas  ainsi  à  se  rapprocher  de  la  doctrine  française  du 
droit.  En  un  mot,  ne  pourrait-on  construire  d'avance,  quelqae 
étranges  que  les  expressions  paraissent,  une  sorte  de  fatalisme  li- 
béral, et  montrer  que  c'est  là  l'idéal  dont  les  écoles  aUemandes  se- 
ront forcées  eîlesHfnÔmes  de  poursuitre  la  réalisation?  — U  restera 
d^aiDeurs  à  chercher,  si  la  réalisation  de  ce  libéralisme  idéihl  est 
possible  pour  les  écoles  qui  nient  le  droit,  et  si  elles  sont  capables 
d'atteindre  réellement  ce  qu'elles  sont  logiquement  obligées  de 
poursuivre. 

L'idéal  de  la  doctrine  de  la  force,  c^est  naturellemeit  de  réatoct 

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L'iBÉe  MODERNE   BU  DtOIT.    *  &36 

la  plus  grande  paissance  dans  la  société  par  une  heuiietise  applica- 
tion des  lois  de  la  oiécaniqiie.  Puisque  la  mécanique  gouverne  aujour- 
d'hui te  monde,  demandons-lui  quels  sont  les  mécanismes  les  plus 
parfaks  et  les  plus  riches  en  force  vive.  Ne  sont-ce  pas  ceux  qui, 
une  fois  abandonnés  à  eux-m&ities^  marchent  par  eux-mêmes  le 
plus  longtemps  poseible^  et  se  rapprochent  ainsi  de  TiiTéalisable 
idéal  î  le  mouvement  pcipétuel?  Pour  arriver  à  cette  perfection ,  il 
faut  laissa  chaque  force  se  développer  daas  ^a  direction  naturelle 
et  prqxre,  et  n'exercer  que  la  contrainte  strictement  nécessaire  pour 
tourner  le  mouvement  des  parties  au  profit  de  l'ensemble.  On  ob- 
tiendra ainsi  une  plus  grande  inlensité  de  force.  Un  mécanicien  ha- 
Ixle  fait  servir  les  obstacles  mêmes  k  son  but  :  il  les  respecte  dans 
une  certaine  mesure,  les  laisse  agir,  puia,  s'emparant  de  leur  tra- 
v^U  P&r  une  combinaisim  ingénieuse  il  change  en  secours  ce  qui 
était  une  entrave,  en  puissance  ce  qui  semblait  une  résistaiKe.  Ainsi 
doivent  faire  le  jurisconsulte  et  le  politique^  L'idéal  de  la  a  mécani- 
que sodale  »  nous  apparaît  déjà  comme  laissant  aux  individus  la 
plus  grande  liberté  possible;  nous  prenons  d'ailleurs  ce  mot  de  li- 
berté en  un  sens  physique,  comme  on  dit  que  le  mouveni^ent  d'un 
corps  est  libre  lorsque  ce  corps  peut  se  déplacer  en  toute  direction. 
Cette  latitude  laissée  aux  forces  individuelles  aurait  pour  résultat 
dans  l'ordre  social  non-seulement  une  plus  grande  int^sité,  mais 
encore  une  plus  grande  variété  d'eflets,  oo,  comme  dis^t  les  sa- 
vans,  une  multiplication  d'effets.  Un  rayon  de  lumière  qui  traverse 
un  milieu  de  densité  uniforme  conserve  lui-mépoe  une  teinte  uni- 
forme ;  mais,  s'il  se  meut,  se  réfracte,  se  réfléchit  à  travers  une  va- 
riété de  milieux,  il  s'épanouit  et  étale  la  diversité  de  ses  nuances  : 
le  simple  rayon  est  devenu  un  riche  tableau,  le  point  lumineux  est 
devenu  un  monde.  De  même  dans  la  sodété  les  rayons  de  lumière 
intellectuelle  ont  besoin  d'un  milieu  varié  :  l'uniformité  produit  un 
état  neutre  et  mort ,  la  diversité  et  l'originalité  engendrent  les  dé- 
couvertes nouvelles,  les  applications  nouvelles,  et  en  un  mot  sem- 
blent multiplier  les  forces  en  multipliant  leurs  effets.  Les  Chinois, 
depuis  une  haute  antiquité,  ont  fait  des  découvertes  scientifiques 
dont  les  résultats  auraient  dû  être  innombrables,  et  pourtant,  mal- 
gré rinvention  du  papier,  de  l'imprimerie  et  de  la  poudre,  ils  sont 
restés  presqu'au  même  point  :  c'est  que  la  lumière  de  la  pensée  a 
rencontré  chez  eux  un  milieu  uniforme  où  elle  n'a  pu  déployer  le 
faisceau  de  ses  conséquences  et  produire  des  changemens  à  l'infmi. 
Quand  l'Allemagne  aura  réussi  à  trouver  son  unité  dans  le  despo- 
tisme militaire,  on  verra  s'arrêter  chez  elle  les  effets  variés  dé  la 
science  et  de  l'industrie  :  déjà  ce  résultat  s'y  fait  sentir,  et  c'est  là 
une  loi  de  mécanique  sociale  trop  oubliée  par  les  nations  éprises 
d'unité.  Qu'est  devenu  cet  individualisme  dont  les  Germsdns  se  sont 

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536  RETUE  DES   DEUX   MONDES. 

longtemps  enorgueillis?  Il  s'absorbe  de  plus  en  plus  dans  leur  pan- 
théisme politique.  G.  de  Humboldt  comprenait  mieux  le  véritrf)le 
idéal  lorsqu'il  disait  :  «  La  seule  condition  désirable  pour  l'homme 
est  un  état  où  chacun  jouisse  de  la  liberté  illimitée  de  se  dévelcq)- 
per  lui-même  selon  son  caractère  individuel.  » 

La  liberté  physique  des  forces,  outre  l'intensité  et  la  variété,  pro- 
duit encore  la  stabilité.  Nous  nous  retrouvons  ici  en  face  d'une  er- 
reur sociale  qui  est  en  même  temps  une  erreur  de  naécanique.  On 
croit  généralement  que  l'uniformité  et  l'unité  résistent  mieux  aux 
obstacles;  au  contraire,  —Goethe  et  le  physiologiste  Baer  l'ont 
montré,  —  rien  de  plus  fragile  et  de  plus  instable  qu'un  tout  uni- 
forme :  comme  il  se  trouve  au  milieu  d'influences  variées  et  qu'il  n'a 
point  en  lui-môme  une  variété  capable  de  se  mettre  en  harmonie 
avec  ces  influences  ou  de  se  plier  aux  obstacles,  il  est  bientôt  dés- 
agrégé, divisé,  détruit.  Les  espèces  d'animaux  qui  n'ont  pas  su  se 
modifier  selon  les  circonstances,  qui  s'en  sont  tenues  à  un  type  in- 
flexible, ont  fatalement  disparu  de  Ift  surface  du  globe.  Tels  sont  les 
peuples  qui  se  proposent  un  idéal  de  fausse  unité  et  qui  ne  veulent 
pas  se  modifier  avec  le  progrès  des  siècles.  Il  est  bon  de  résister,  il 
faut  aussi  savoir  céder,  avoir  réponse  à  tout  dans  ses  organes.  En- 
core une  leçon  de  la  mécanique  qui  a  sa  valeur  dans  l'ordre  social, 
et  que  la  philosophie  allemande  ne  devrait  pas  négliger.  La  société 
la  plus  forte  sous  tous  les  rapports  est  la  société  la  plus  libre. 

La  liberté  physique,  qui  donne  aux  forces  sociales  intensité,  va- 
riété et  durée,  entraîne  une  égalité  progressive  qui  s'impose  aussi 
aux  Allemands  par  des  raisons  toutes  mécaniques.  Pour  assurer  à  an 
système  de  forces  ce  qu'^n  appelle  un  mouvement  libre,  il  faut  que 
ces  forces  se  pressent  également  de  toutes  parts,  et  qu'en  chacune 
l'action  ejiercée  contre  les  autres  soit  égale  à  la  réaction  des  autres 
contre  elle.  De  même,  dans  la  sphère  des  forces  sociales,  pour  ob- 
tenir le  plus  haut  degré  de  puissance,  il  faut  que  la  contrainte  soit 
non-seulement  aussi  minime  que  possible,  mais  aussi  réciproque, 
aussi  égale  que  possible;  vo)is  ne  devez  me  contraindre,  —  et  Kant 
l'a  bien  fait  voir,  —  qu'aux  actes  auxquels  je  puis  également  vous 
contraindre,  par  exemple  à  ne  pas  m'enlever  ma  vie  ou  mes  biens. 
Avec  ce  minimum  de  contrainte  réparti  paiement  dans  toute  la 
masse  du  corps  social,  nous  obtiendrons  le  maximum  de  force.  Toilà 
l'égalité  fondée  à  son  tour  sur  des  raisons  de  mécanique  sociale  qui 
sont  valables  à  la  fois  pour  les  partisans  des  doctrines  adverses. 

Allcms  plus  loin.  Si  les  forces  libres  et  soumises  à  l'égalité  par 
leur  équilibre  réciproque  arrivent  ensuite  à  se  confondre  dans  un 
mouvement  commun  vers  un  but  commun,  cette  concorde  des  forces 
deviendra  pour  les  Allemands  la  manifestation  mécanique  de  ce  que 
les  Français  nomment  en  langage  moral  la  fraternité. 

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l'idée  moderne  du  droit.  537 

Tel  est  l'idéal  de  libéralisme  auquel  tendra,  en  se  perfectionnant, 
l'anticiue  doctrine  du  fatalisme  et  de  la  force  qui  séduit  l'Allemagne 
contemporaine.  Sans  doute  la  réalisation  de  cet  idéal  ne  serait  en- 
core qu'un  libéralisme  tout  extérieur  :  liberté  apparente,  égalité  ap- 
parente et  surtout  fraternité  apparente.  Au  fond,  ce  serait  toujours  un 
équilibre  fatal  de  forces,  mais  ces  forces  auraient  du  moins  trouvé 
la  meilleure  manière  de  se  mettre  en  harmonie  et  la  plus  parfaite 
imitation  d'un  régime  de  vraie  liberté.  Il  nous  reste  à  chercher  si 
la  réalisation  de  cet  idéal  est  possible  par  le  seul  jeu  physique  des 
forces,  et  sans  que  la  société  ait  besoin  de  ce  principe  moral  qu'on 
nomme  proprement  le  droit.  L'examen  détaillé  de  cette  question  de- 
manderait des  développemens  trop  longs,  qui  ne  seraient  guère  ici 
à  leur  place  ;  nous  nous  contenterons  d'appeler  l'atteiition  sur  les 
principales  difficultés  auxquelles  la  doctrine  de  la  force  aboutit. 

IV. 

Le%  législateurs  et  les  politiques  de  la  force,  s'ils  s'oublient  eux- 
mêmes  et  n'ont  en  vue  que  le  développement  de  la  puissance  com- 
mune, s'efforceront  de  réaliser,  dans  les  lois  civiles  et  dans  les  con- 
stitutions politiques,  l'idéal  de  libéralisme  que  nous  avons  tracé  tout 
à  l'heure.  De  son  côté,  chaque  citoyen,  quand  il  se  placera  au  point 
de  vue  général  et  non  à  son  point  de  vue  particulier,  quand  il  pen- 
sera et  agira  pour  ainsi  dire  en  législateur,  poursuivra  le  même 
idéal  de  liberté  pour  tous.  Par  malheur,  le  point  de  vue  imperson- 
nel et  le  point  de  vue  personnel,  le  bien  général  et  le  bien  particu- 
lier, peuvent  se  trouver  en  opposition;  nous  savons  assez  que  l'op- 
position est  la  loi  même  des  forces.  Quelle  sera  alors  l'attitude  de 
rindividu  en  face  de  la  société,  lorsque,  bien  convaincu  du  système 
fataliste,  il  se  dira  que  toute  idée  d'un  droit  supérieur'est  une  chi- 
mère? —  Là  se  trouve  la  difficulté  véritable.  Pour  réaliser  l'idéal 
de  la  société  la  plus  forte,  il  faut  que  les  individus  y  prêtent  leur 
concours  et  y  conforment  leurs  actions.  Or,  pour  nous  concilier  le 
concours  de  l'individu,  nous  n'avons  que  trois  moyens  :  l'obliga- 
tion morale,  la  persuasion  logique,  la  force  physique.        ^ 

Les  partisans  du  fatalisme  germanique  ont  renoncé  à  l'obligation 
morale  en  supprimant  l'idée  morale  du  droit.  Le  vrai  sens  de  leur 
philosophie  du  droit,  c'est  qu'au  fond  il  n'y  a  pas  de  droit,  comme 
le  vrai  sens  de  leur  morale  c'est  qu'au  fond  il  n'y  a  pas  de  devoir, 
lis  ne  pourront  donc  présenter  l'idéal  de  la  société  la  plus  forte 
comme  une  fin  dont  la  poursuite  serait  moralement  obligatoire  pour 
riiulividu* 

Est-ce  par  la  logique  qu'ils  persuaderont  à  l'individu  de  se  sa- 
crifier au  besoin  pour  cet  idéal  de  la  société?  Laisser  aux  autres 


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538  BETUE  DES  DEUX  UOJXDE^ 

hommes  leur  liberté  jibysique,  les  traiter  en  égaux  et  s'unir  même 
à  eux  par  une  fraternité  apparente,  c'est  assurément  diose  logique 
cte  la  part  d'un  iiklifidu  tant  qu'il  se  considëre  par  abstraction 
comme  siiuple  partie  du  corps  social;  mais  si  à  un  moment  donné 
le  Iriieii  gén^^l  et  le  bien  particiilier  se  trouvent  en  ftagHnte  op- 
position,  si  par  exemple  je  suis  placé  entre  la  faim  et  un  voir  à  main 
armée,  que  faudra-t-il  faire  t  —  En  général ,  je  l'accordev  le  phis 
sûr  et  le  plus  logique  est  de  se  régler  sur  le  mouvement  die  1'»- 
semble;  mais  actuellement  je  puis  détourser  à  mon  usage  la  idree 
dont  je  dispose,  et,  si  je  ne  te  fais  pas,  je  serai  victime  du  mécanîsBie 
général.  Faut-il  donc,  si  je  ne  suis  qu'un  rouage,  que  je  me  laisse 
écraser  entre  les  roues  de  votre  grande  machine  plutôt  que  de  me 
conserver  aux  dépens  d'un  autre  rouage?  S'il  n'existe  que  ce  méca- 
nisme matériel  avec  la  fatalité  de  ses  lois,  pourquoi  le  respecter? 
Selon  M.  Kirchmann,  le  respect  n'est  que  «  le  sentiment  d'une  puis- 
sance démesurément  supérieure  à  la  nôtre  :  »  c'est  dire  qu'il  se  réduit 
à  la  crainte;  mais,  si  c'est  présentement  ma  puissance,  à  moi,  qui  peut 
être  supérieure  à  la  puissance  d'un  autre  homme  o«i  à  celle  de  la  so- 
ciété to»t  entière,  que  m'importe  votre  idéal  de  liberté  mécafliique, 
d'égalité  mécanique,  de  fratwnité  mécanique?  Que  m'importe  l'ave- 
nir, où  je  ne  serai  plus,  en  face  du  présent,  où  je  suis  et  où  je  s^uflre? 
Dût  votre  machine  se  briser  tout  entière,  je  conserve  mon  mécanisme 
aux  dépens  du  vôtre,  et  j'agis  fatalement  comme  vous  agissez  fata- 
lement. Qu'avez-vous  à  ctire? 

Ne  pouvant  ni  obliger  moralement  Findivîdu  à  respecter  le  droit 
de  tous,  ni  le  convaincre  logiquement,  les  partisans  du  ftitalisme 
germanique  n'auront  plus  d'autre  ressource,  pour  réaliser  leur  idéal 
social,  que  de  contraindre  physiquement  l'individu  à  subir  la  force  de 
tous.  —  C'est  l'affaire  de  la  société,  diront-ils,  que  de  s'assurer  à  elle- 
même  le  triomphe,  et  elle  a  pour  cela  deux  moyens  :  d'abord  éta- 
blir le  plus  d'harmonie  possible  CTitre  la  force  collective  et  la  force 
individuelle,  puis,  dans  les  cas  de  collision  inévitables,  mettre  de 
son  côté  la  force  dernière  par  une  bonne  police  et  par  une  bonne 
armée. 

Sans  vouloir  entrer  dans  le  détail  de  ces  questions  pratiques,  on 
se  demande  quellç  organisation  sociale  serait  assez  parfaite  pour 
mettre  fin  à  l'antagonisme  des  individus  et  de  leurs  intérêts.  En 
outre  comment  la  société  demeurera-t-elle  la  plus  forte,  si  chaque 
individu  tire  tout  à  soi,  oppose  une  résistance  sourde  à  ce  qui  exige 
un  sacrifice  quelconque  de  son  intérêt  et  s'efforce  de  se  faire  seul 
centre  du  système  social?  Quel  mécanisme  résisterait  à  cette  force 
de  dissolution  qui  travaillerait  à  la  fois  tous  âes  rouages? Dans  Fhy- 
pothèse  allemande,  la  société,  qui  n'a  jamais  de  droit  réel  à  Tégard 
de  l'individu,  n'a  pas  toujours  la  force  :  ne  l'aura-t-dle  pas  de 


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l'idée  moderne  du  droit.  639 

mon»  en  moins  à  mesure  que  les  individus  seront  plus  convaincus 
de  rinanité  môme  des  droits  et  de  Tunique  réalité  des  forces?  La 
civilisati<m  future,  fondée  exclusivement  sur  le  jeu  fatal  de  ces  forces, 
ne  peut  être  au  fond  que  la  lutte  universelle  devenue  consciente  de 
sa  nécessité,  que  la  barbarie  universelle  devenue  consciente  dé  soi. 
Dès  que  cette  conscience  existera  dans  sa  pleine  clarté,  toute  illu- 
sion de  justice  et  de  droit  ayant  disparu,  la  barbarie  intérieure  ne 
fera  que  s'accroître  par  le  progrès  même  de  la  civilisation  exté- 
rieure :  les  hommes  vus  du  dehors  fussent-ils  l'un  prar  l'autre  des 
agneaux,  ils  n'en  seront  pas  moins  au  dedans,  comme  le  croyait 
Hobbes,  des  loups,  et  ils  redeviendront  loups  ouvertement  toutes 
les  fois  qu'il  le  faudra.  Chaque  cité  ressemblera  à  cette  ville  où,  dit 
Montaigne,  <c  le  roi  Philippus  fit  un  amas  des  plus  méchans  hommes 
et  incorrigibles  qu'il  put  trouver  et  les  Ipgea  tous.  »  Elle  s'appela  de 
leur  nom  la  cité  des  méchanSy  Ponéropolis.  «  J'estime,  ajoute  Mon- 
taigne, qu'ils  dressèrent  des  vices  mêmes  une  contexture  politique 
entre  eux.  »  C'est  une  contexture  analogue  que  réalisera  la  civili- 
sation conçue  k  la  manière  allemande;  sous  les  dehors  mêmes  de  la 
paix  subsistera  la  guerre  des  égoîsmes,  et  l'avantage  restara  à  celui 
qui  aura  le  mieux  calculé. 

Ce  qui  se  passera  d'individu  à  individu  se  passera  de  nation  à  na^ 
tien;  nous  voilà  revenus  à  ce  que  nous  voulions  faire  cesser  :  il  fau- 
dra se  résigner,  avec  M.  Strauss,  à  un  état  de  guerre  perpétuelle, 
sans  autre  justice  que  celle  de  la  mécanique  et  des  mathématiques 
appliquée  par  les  ingénieurs  et  les  tacticiens.  Même  c^onflit  entre  les 
races  et  entre  les  classes.  Chaque  race  européenne  se  prétendra  su- 
périeure; chacune  s'attribuera,  avec  la  force,  le  droit  d'absorber 
les  autres  comme  des  parties  d^ms  le  grand  tout.  La  Prusse  parle 
aujourd'hui  de  sa  mission  pangermanique;  la  Russie  lut  répond 
déjà  en  invoquant  un  droit  non  moins  saci^,  le  droit  des  races  slaves  * 
et  la  mission  panslaviste.  La  France,  séduite  à  son  tour  par  ces  spé- 
culations sur  les  races,  et  ne  se  doutant  pas  qu'on  retournerait  un 
jour  contre  elle  la  théorie,  n'a-t-elle  pas  voulu  aussi  invoquer  un 
droit  particulier  pour  justifier  des  essais  de  conquête  lointaine? 
M'a-t-on  pas  voulu  nous  persuader  de  noue  mission  latine?  Par  un 
respect  phis  grand  de  la  langue  que  du  droit,  on  n'a  pas  osé  appe- 
ler cette  mission  de  son  nom  véritable^  un  panlatinisme.  De  toutes 
ces  missions,  quelle  est  la  vraie?  Le  monde  sera-t-il  germain,  latin, 
saxon  ou  slave?  Vainqueurs  hier,  les  Latins  sont  aujourd'hui  vain- 
cus; mais  les  Germains  à  leur  tour  peuvent  être  vaincus  par  les 
Slaves.  Nous  voilà  entraînés  encore  dans  un  mouvement  peipétuei, 
image  sensible  de  la  contradiction  intérieure  qui  rend  si  instable 
le  système  de  la  force.  Toujours  à  la  recherche  d'une  puissance 
définitivement  supérieure  et  d'un  dernier  succès,  nous  ne  pouvons 

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5&0  BETUE  DES   IWUX  MONDES. 

l'atteindre  ni  par  la  pensée  ni  par  l'action,  car  l'histoire  n'est  jamais 
finie,  et  il  n'y  a  point  de  dernier  triomphe.  Des  armemens  croissans^ 
un  militarisme  universel,  un  perpétuel  retour  à  l'état  de  guerre  pri- 
mitif, une  paix  non  moins  inquiète  ({uela  guerre  même,  un  système 
formidable  de  force  armée,  l'absorption  de  toute  la  richesse  publique 
dans  des  moyeds  de  défense  que  la  science  remplacerait  par  d'autres 
à  mesure  qu'elle  les  aurait  inventés,  —  voilà  l'idéal  prussien  doBt 
on  veut  faire  l'idéal  humain.  Est-ce  l'avwiip  ou  le  passé? 

Rien  de  surpreq^nt  que  ces  sombres  perspectives  inspirent  à  la  phi^ 
losophie  allemande  la  plus  récente  un  pessimisme  absolu,  lie  pessi- 
misme est  la  conclusion  naturelle  du  système  de  la  force,  et  peut-être 
aussi  son  principe  caché;  car  ce  système  commence  par  nier  la  valeur 
morale  de  l'homme,  ce  qui  est  la  misanthropie  par  excellence.  S'il 
faut  en  croire  Schopenhauer  et  M.  de  Hartmann ,  l'humanité  a  mar- 
ché d'illusion  en  illusion ,  et  la  dernière  de  ses  illusions  est  déjà 
réfutée  :  c'est  l'espoir  du  progrès.  Nous  allons  sans  doute,  dit  M.  de 
Hartmann,  à  la  république  universelle,  à  l'organisation  du  tra- 
vail, à  la  diffusion  des  lumières,  au  règne  de  la  science;  mab  que 
nous  sommes  loin  d'aller  au  bonheur  I  L'accroissemrat  de  la  popu- 
lation trouvera  toujours  sa  limite  dans  raccr<HS8emeQt  des  subâs- 
tances,  et  la  misère  durera  toujours.  La  science  acquerra  une  con- 
science croissante  de  ses  limites,  et  l'ignorance  durera  toujours. 
L'immoralité,  ou  ce  qu'on  appelle  de  cç  nom  et  qui  n'est  que 
l'inévitable  égoïsme,  se  disséminera  en  se  transformant,  mais  elle 
durera  toujours.  A  notre  époque,  ajoute  M.  de  Hartmann ,  les  che- 
mins sont  plus  sûrs  qu'autrefois,  mais  l'expérience  nous  oblige 
a^à  tenir  notre  frère  allemand  pour  un  fripon  jusqu'à  ce  qu'il  ait 
établi  son  honorabilité  par  les  preuves  les  plus  rigoureuses.  »  Enfin, 
quand  même  les  souffrances  diminueraient  matériellement,  le  pro- 
grès des  lumières  ne  ferait  que  rendre  ces  souffrances  plus  sen- 
sibles. Tel  est  en  effet  le  seul  progrès  qui  ne  soit  pas  illusoire  :  il 
consiste  dans  la  conscience  croissante  que  l'existence  esi  un  mal  ; 
c'est  le  progrès  du  pesshnisme  même.  Quand  l'humanité  entière 
aura  enfin  acquis  cette  claire  conscience,  alcnrs,  par  un  acte  de  vo- 
lonté unanime,  elle  s'anéantira  elle-même;  du  même  coup,  elle 
anéantira  le  monde,  elle  anéantira  Dieu.^Tel  sera,  selon  H.  de  Hart- 
mann, le  dénoûmént  de  la  tragédie  universelle. 

C'est  en  effet  l'unique  dénoûmént  qui  conviendrait  à  une  sodété 
convaincue  que  la  force  est  tout  et  que  le  droit  n'est  rien.  Ce  qu'un 
.  monde  sans  droit  aurait  de  mieux  à  faire,  ce  serait  de  tourner  sa 
force  contre  lui-même  et  de  s'anéantir.  Au  moins  en  cet  instant  qui 
séparerait  l'universelle  vie  de  l'universelle  mort,  la  justice  aurait 
existé. 

Ainsi,  après  ces  diverses  évolutions,  montant  et  retombant  sans 

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LIDSB  MODERNE  DU   DBOIT.  5Si 

cesse,  la  doctrine  qui  fait  de  la  for<!e  son  unique  objet  propose  fina- 
lement comme  but  à  la  civilisation  la  barbarie,  à  la  conscience  l'in- 
consdent,  à  toute  existence  le  néant.  Pour  se  résigner  à  ces  con- 
clusions,  au  moins  faudrait-il  être  sûr  du  point  de  départ;  or  quel 
est  le  principe  de  toute  cette  théorie?  Est-il  évident,  est-il  démoii- 
tré  ?  -^  Ce  principe,  c'icst  que  l'idée  du  droit  est  sans  objet  parce  que 
tosi'se  réduit  à  des  forces  nécessaires  et  que  la  liberté  morale,  seule 
chose  inviolable  et  absolument  respectable,  n -existe  nulle  part.  Or, 
comme  l'a.  dit  Kant,  en  admettant  qu'on  n'ait  jamais  démontré 
logiquement  que  nous  sommes  libres,  il  est  encore  plus  yrai  qu'on 
n'a  jamais  démontré  que  nous  ne  le  sommes  pas.  Le  système  tout 
entier  n'est^  donc  en  son  ens^nble  qu'une  vaste  hypothèse;  nous 
Tavoiffî  vue  se  dérouler  dans  la  série  de  ses  conséquences  et  nous 
la  voyons  maintenant  se  rattacher  à  deux  principes  essentielle- 
ment problématiques  :  négation  de  la  liberté  morale,  négation  du 
droit  inhérent  à  cette  liberté.  Ajoutons  une  troisième  hypothèse 
ias^arable  des  précédentes  :  négation  de  tOute  moralité  propre-- 
DEient  dite.  Sans  doute  nos  voisins  d'outre^Rhin  parlent  beaucoup  de 
rimmonJité  française  :  ils  ont  même  voulu  nous  persuader  qu'ils 
nous  conquéraient  pour  nous  moraliser;  mais  ceux  qui  ont  plus  de 
clarté  dans  la  pensée  ou  de  sincérité  dans  la  parole  disent  avec 
Schopenhauer  et  M.  de  Hartmann  que  le  devoir,  l'obligation  et 
môme  «  l'impératif  catégorique  »  du  ViOer  KoM  sont  des  contes 
tfaéologîques  bons  pour  les  eiiùfans  et  pour  les  nourrices.  Cette  fran- 
chise vaut  mieux  que  l'hypocrisie  des  soi-disant  mystiques,  et  à 
ceux-ci  (m  pourrait  dire  :  Avant  de  prétendre  nous  m<Mraliser,  com- 
mencez par  admettre  l'existence  de  la  moiralité  même,  ou,  )û  la 
destruction  de  toute  moralité  est  le  fond  de  votre  pensée,  n'essayez 
pas  de  cacher  «  sous  le  pieux  manteau  de  Tartufe  votre  armure 
de  fer.  »  .      • 

La  nation  dç  la  moralité  n'est  p^  seul^nent  une  conséquence 
du  système  fataliste  :  elle  en  est  le  principe  même,  et  elle  fait  tout 
ensemble  sa  force  et  sa  faiblesse,  < —  sa  ibrce,  car  quelle  réfutation 
logique  peut  atteindre  celui  qui  se  retranche  dans  un  scepticisme 
moral  absolu  4 'qui  reconnaît  d'avance  qu'un  qrime  heureux  n'est 
plus  un  crime,  que  la  distinction  du  bien  et  du  mal  se  réduit  à  la 
distinction  du  succès  et  de  l'échec,  en  un  mot  qu'il  suffit  d'6tre}le 
plus  fort  pour  avoir  raison,  et  de  bien  calculer  pour  être  le  plus 
fort?  La  logique  pure,  en  présence  d'un  tel  système,  est  aussi  im- 
puissante à  démontrer  la  moralité  qu'à  démontrer  en  face  d'autres 
systèmes  l'existence^  du  monde  extérieur.  Prouvez  que  la  nature 
existe,  vous  ne  le  pourrez  pas  :  vous  pouvez  seulement  agir  comme 
si  elle  existait  ;  prouvez  que  la  moralité  existe,  vous  ne  le  pourrez 
pas  davantage  :  vous  pouvez  seulement  agir  comme  si  elle  existait. 

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&&2  RETUE   DES  DEUX  IfONDBS. 

Les  puiisans  du  fatalisme  sont  inexpugnables  dans  leur  domaine; 
seulemeni  ce  qui  fait  leur  force  fait  aussi  leur  faiblesse  ;  y  ft-t-il  nn 
principe  moins  évident,  une  hypothèse  pins  problématique  que 
celle-ci  :  —  tout  se  réduit  à  dea  lois  physiques,  et  la  loi  morale 
n'existe  pas?  —  Au  moins  existe-t-elle  à  l'état  d'idée;  au  moins 
aTons^ous  la  notion  du  devoir  et  du  droit  :  on  peut  même  dire 
que  l'humanité  a  jusqu'ici  vécu  de  cette  idée.  Mdntenant  on  nois 
affirme  que  c'est  une  chimère  :  à  qui  inccmibe  la  preuve  d'une  a^ 
sertion  aussi  énorme?  N'est-ce  pas  à  ceux  qui  la  font?  Or  on  peut 
défier  tous  les  métaphysiciens  de  l'Allemagne  réunis  de  donner  cette 
preuve.  Ils  ne  nous  empêcheront  donc  jamais  de  dépasser  leur  sys- 
tème naturaliste  par  l'idée  d'un  ordre  supérieur  et  moral,  et  ils  ne 
démontreront  jamais  qu'une  telle  notion  est  sans  objet* 

Cette  idée  du  droit  est  si  peu  celle  de  la  %rce  qu'die  n'éclate 
nulle  part  avec  plus  d'énergie  qu'en  présence  de  la  faiblesse.  Si  le 
droit  est  une  puissance,  il  est  li^  puissance  des  fiaiblès  cosmae  des 
forts.  Sans  doute,  pa^cela  même  qu'il  est  le  drodt,  il  doit  ^re  au 
besoin  la  force;  mais,  fbt-il  seul,  pour  notre  pensée  il  serait  encore 
le  droit,  il  serait  encore  tout  entier.  Le  respect  du  droit  est  si  peu 
la  crainte  d'ui^  puissance  <c  d^esurément  supérieure,  »  qu'il  est  le 
sentiment  prodoit  par  l'idée  même  de  l'égalité;  c'est  la  Iiba*té  s'ar- 
rètant  devant  une  liberté  semblable  à  elle  et  ^innulant  l'in^lité 
des  forces  par  l'égalité  des  droits. 

Il  est  fâcheux  pour  un  système  d'avoir  toujours  au-dessus  de- lui 
une  idée  qui  le  dépasse;  or,  nous  venons  de  le  voir,  quelque 
transformation  qu'on  fasse  subir  à  la  force  fatale,  la  pensée  humaine 
concevra  toujours  quelque  diose  qui  serait,  non  plus  fiatalité,  mats 
liberté%n(m  plus  inégalité,  mais  égalité;  non  plus  force,  ma^  droit. 
Ne  doit-on  pas  déclarer  incomplet  im  système  qui  ne  peut  jamais 
fournir  autant  que  l'esprit  peut  concevoir?  —  II  y  a  plus  :  ce  sys- 
tème, pai*  une  sorte  de  contradiction  intérieure,  semble  travailler 
san«  cesse  contre  luinsiêroe,  et  les  conséquences  dernières  de  Thy- 
pothèse  all^nande  se  retournent  contre  elle.  Le  principe  de  toute 
cette  théorie  a  été  la  négation  de  la  liberté;  la  négation  de  l'existence 
en  est  la  conclusion.  Cet  immense  univers  voué  à  la  douleur,  qui  ne 
s'agite  et  ne  se  développe  que  pour  se  convaincre  lui-même  de  sa 
radicale  absurdité,  et  qui  cherche  son  salut  dans  son  propre  sui- 
cide, ne  satisfait  pas  plus  la  raison  que  la  volonté  et  la  sensibilité; 
il  n'est  pas  plus  rationnel  qu^il  n'est  moral,  et,  s'il  n'y  a  de  réel  que 
ce  qui  est  raticmnel,  on  se  demande  quelle  réalité  peut  avoir  un 
monde  que  M.  de  Hartmann  déclare  produit  par  «  la  bétîse  absolue,  i 

Ainsi  la  liberté  morale,  qui,  dans  l'ordre  social,  fonde  seule  le 
droit,  est  seule  capable,  dans  l'ordre  métaphysique,  de  donner  un 
sens  à  l'existence. 


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l'hoc  moderne  du  droit.  bhZ 

Entre  l'hypothèse  de  la  liberté  et  celle  de  la  nécessité,  entre  la 

possibilité  d'un  règne  dn  droit  et  la  domination  universelle  de  la 

force,  entre  l'espérance  du  progrès  et  le  pessimisme  absolu,  entre 

l'intelligibilité  de  l'exîstenee.et  sa  a  bêtise  absolue,  »  c'est  à  chacun 

de  choisir.  Dans  ce  choix  réaide  la  moralité  même.  Chacun  résout 

pour  son  propre  compte  ce  dilemme  auquel  tous  les  autres  viennent 

se  réduire  :  agir  comme  ai  la  justice  n'était  qu'un  mot,  ou  comme-  si 

elle  était  la  seule  réalité. 

• 

V. 

Le  droit  du  plua  fort  a  pour  corollaire  natiurel  le  droit  du  plus 
habile  et  du  plus  intelligent.  Qu'est-ce  qu'une  intelligence  supérieure 
quand  on  fait  systématiquement  abstraction  de  la  moralité?  Ce  n'est 
plus  qu'une  manifestation  supérieure  de  la  force»  Il  y  a  dans  le  cer- 
veau d'un  homme  de  génie  de  quoi  mettre  en  mouvement  des  mil* 
lions  d'hommes,  et  aucune  puissance  matérielle  n'est  comparable 
à  cette  puissance  intellectuelle.  Les  difficultés  inhérentes  au  droit 
de  la  force  ne  feront  que  se  résumer,  sous  une  forme  plus  frappante, 
dans  la  théorie  allemande  des  droits  du  génie.  Les  nations  et  les 
races,  avec  les  idées  qu'elles  représentent,  se  perscmnifient  chez  les 
grands  hommes  qui,  par  une  loi  providentielle  selon  les  uns,  par 
.une  sélection  naturelle  selon  les  autres,  s'élèvent  au-dessus  de  l'hu- 
manité. Dans  cette  iq»plication  particulière  de  la  doctrine  fataliste, 
ne  retouverons-nous  pas  le  même  mysticisme  au  début,  le  même 
nuitérialisme  à  la  fm? 

Que  des  politiques  habiles  s'autorisent  {mbliquement  de  leur  pré^ 
tendue  a  mission  providentielle  »  pour  cacher  des  projet»  tput  hu- 
mains, il  n'y  a  rien  là  d'étonnant^,  c'est  un  argument  toujours 
ancien,  toujours  nouveau,  auquel  les  peuples  se  laissent  encore 
prendre,  auquel  Tambition  ne  semble  pas  près  de  renoncer.  Notre 
société  se  voit  menacée  de  périr  par  l'abondance  des  a  sauveurs,  )> 
comme  cet  empereur  romain  qui  disait  :  «  Je  meurs  par  l'abon^ 
dance  des  médecins.  ».  Malheureusement  il  s'est  trouvé  des  philoso- 
phes pour  faire  l'apothéose  des  ambitieux  qui  réussissent  (1).  Cette 
théorie,  passant  et  repassant  d'Allemagne  en  France,  de  France  en 
Allemagne,  a  déjà  eu  d'étranges  destinées.  Il  suffit  presque,  pour 
l'apprécier,  d'en  faire  l'histoire  et  de  la  suivre  exi  ses  voyages  :  nous 
la  verrons  se  contredire  elle-oràme  dans  la  pratique. 

Selon  Hegel,  le  grand  homme,  étant  le  symbole  de  l'idée,  a  le 
droit  avec  la  force  :  a  il  peut  donc  considérer  tout  l'être  humain 

(1)  Voyez  sur  ce  sujet  Fr.  Heirenschneider,  les  Principes,  les  partis,  l$s  Napoléons; 
—  Foacher  de  Careil,  Hegel  et  Schopenhauer ;  *-  Ch.  Renouvler,  quatrième  Essai  de 
mtiqu9  gàiêrêlê^  et  Armée  pMêSophique, 


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6A&  RETDE  DES   DECX  MONDES, 

comme  une  matière  qu'il  s'approprie,  et  de  laquelle  il  crée  son  in- 
dividualité, son  corps.  »  Sa  vie  à  lui-même  est  un  fragment  du 
«  cœur  immortel  de  la  nature,  »  Lesigne  authentique  du  droit  des 
génies  est  le  succès,  qui  se  reconnaît  à  la  puissance,  à  la  gloire,  à 
la  victoire.  «  La  puissance  du  grand  homme,  dit  encore  Hegel,  est 
légitime  en  tant  qu'elle  crée  ou  conserve  les  états...  »  -^  «  Jamais, 
ajoute-t-il  en  donnant  du  Contrat  social  une  interprétation  dont  Kant 
et  Fichte  avaient  cependant  montré  la  fausseté,  jamais  les  états  ne 
se  sont  constitués  par  contrat  :  c'est  la  sublime  puissance  du  grand 
homme  qui  les  a  créés.  »  Les  autres  hommes  obéissent  au  génie  sans 
le  vouloir  :  leur  «  volonté  spontanée  »  est  la  sienne,  bien  qu'il  en 
soit  autrement  de  leur  «  volonté  réfléchie.  »  —  «  La  supériorité  du 
grand  homme  est  de  connaître  la  volonté  absolue  et  de  l'exprimer.  » 
Il  prononce  le  mot,  et  tous  le  répètent;  il  fait  le  premier  pas,  et  le 
monde  le  suit.  Pourtant  cette  initiative  du  génie  n'est  qu'une  a{^>a- 
rence  :  sa  force  individuelle  n'est  que  la  force  générale  dont  il  est 
l'instrument  et  le  symbole.  «  L'individu  est  fils  de  son  teknps,  et  nul 
individu  ne  peut  réellement  devancer  son  siècle.  » 

Dans  sa  Phénoménologiey  cette  «  psychologie  des  peuples»  {Vôl- 
her^psychologîe),  Hegel  annonçait  une  transformation  du  monde, 
hâtée  par  la  venue  d'un  grand  homme  encore  inconnu ,  mais  qui 
aurait  été  «  élevé  dans  l'école  philosophique.  »  —  «  C'est  ainsi  que, 
pour  l'exemple  de  l'humanité  et  pour  lui  donner  une  liberté  nou- 
velle, Alexandre  le  Macédonien  sortit  de  l'école  d'Âristote  afin  de 
ccmquérir  le  monde.  » 

Le  fondateur  de  l'éclectisme  en  France,  à  son  retour  d'Âlle^ 
magne,  reproduisit  dans  des  leçons  célèbres  la  doctrine  de  Hegel 
sur  le  droit  des  génies,  à  laquelle  les  saintnsimoniens  avaient  déjà 
fait  quelques  emprunts.  M.  Cousin  se  contônta  de  substituer  à  l'es- 
prit universel  et  à  l'évolution  universelle  ce  qu'un  hégélien  français 
a  appelé  les  «  bons  vieux  mots  de  Dieu  et  de  la  Providence.  »  Selon 
M.  Cousin,  dont  il  importe  de  rappeler  ici  les  paroles,  tous  les 
grands  hommes  ont  été  plus  ou  moins  fatalistes;  l'erreur  est  dans 
la  forme  et  non  dans  le  fond  de  leur  pensée  :  il$  sentent  qu'en  efiet 
ils  ne  sont  pas  là  pour  leur  compte.  Le  génie  est  au  service  d'une 
puissance  qui  n'est  pas  la  sienne,  car  toute  puissance  individudle 
est  misérable,  et  nul  homme  ne  se  rend  à  un  autre  homme;  le 
peuple  sert  qui  le  sert.  Le  grand  homme  n'est  que  «  l'instrument 
de  ceux  auxquels  il  commande,  de  ceux-là  mêmes  qu'il  a  l'air  d'<^ 
primer.  »  De  là  sa  puissance  et  son  droit,  qui  se  reconnaissent  à 
deux  signes  :  le  succès  pendit  ta  vie,  la  gloire  après  la  mort. 
(i  Quiconque  ne  réussit  pas  n'est  d'aucune  utilité  au  monde  et  passe 
comme  s'il  n'avait  jamais  été.  »  —  m  Qu'est-ce  que  la  gloire?  Le  ju- 
gement de  l'humanité  sur  un  de  ses  membres;  or  l'humanité  a  tou- 

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l'idée  moderne  du  droit,  5i5 

jours  raison.  On  peut  en  appeler  des  coteries  et  des  partis  à  l'huma- 
nité;  mais  de  l'humanité  à  qm  en  appeler?  »  M.  Cousin  oublie  le 
conscience. 

Par  là  il  est  entrahié  à  placer  la  grandeur  la  plus  haute  dans  les 
conquêtes.  «  Quelles  sont  les  plus  grandes  gloires?  En  fait,  ce  sont 
celles  des  guerriers.  Quels  sont  ceux  qui  ont  laissé  les  plus  grands 
noms  parmi  les  hommes?..  Ceux  qui  ont  gagné  le  plus  de  batailles.  » 
Aussi  toute  victoire  a-t-elle  raison,  a  II  faut  être  du  parti  du  vain- 
queur, car  c'est  toujours  celui  de  la  meilleure  cause,  celui  de  la 
civilisation  et  de  l'humanité,  celui  du  présent  et  de  l'avenir,  tan- 
dis que  le  parti  du  vamcu  est  toujours  celui  du  passé.  »  M.  Cousin 
ce  aime  et  honore  assurément  le  dernier  des  Brutus;  mais  Brutus  re- 
présentait l'esprit  ancien,  et  l'esprit  nouveau  était  du  côté  de  Cé- 
sar. »  Toute  démocratie,  à  en  croire  M.  Cousin,  «  veut,  pour  durer, 
un  maître  qui  la  gouverne;  la  démocratie  romaine  prit  le  plus  ma*- 
gnanime  et  le  plus  sage  dans  la  personne  de  César.  »  —  Telles  sont 
les  théories  rapportées  d'Allemagne  qu'applaudissait  en  1828  un 
immense  auditohe.  Les  Allemands  célébraient  en  prose  et  en  vers 
cette  conquête  de  la  France  par  leur  philosophie,  et  Moriz  Veit  disait 
dans  un  hymne  à  Hegel  :  a  Lumière ,  lumière  I  le  Franc  s'extasie 
quand  tu  t'approches,  toi  et  tes  pensées.  Autour  de  toi  se  rassemble 
le  meilleur  et  le  plus  noble  peuple  de  'l'Occident.  » 

Trente  ans  plus  tard,  M.  Cousin  regrettait  les  paroles  qu'il  avait 
prononcées,  et  de  sa  propre  main  il  en  avait  effacé  une  partie  dans  ses 
livres.  Il  put  les  retrouver  commentées  et  appliquées  dans  une  Vie 
de  César  écrite  par  le  césar  d'alors.  Là  aussi  était  soutenue  cette  doc- 
trine hégélienne  du  droit  des  grands  hommes,  du  droit  des  hommes 
providentiels.  «  Mon  but,  disait  l'auteur,  est  de  prouver  que,  lorsque 
la  Providence  suscite  des  hommes  tels  que  César,  Charlemagne, 
Napoléon,  c'est  pour  tracer  aux  peuples  la  voie  qu'ils  doivent  suivre, 
marquer  du  sceau  de  leur  génie  une  ère  nouvelle  et  accomplir  en 
plusieurs  années  le  travail  de  plusieurs  siècles.  Heureux  les  peuples 
qui  les  comprennent  et  qui  les  suivent  I  Malheur  à  ceux  qui  les  mé- 
connaissent et  qui  les  combattent!  Ils  font  comme  les  Juifs,  ils  cru- 
cifient leur  messie;  ils  sont  aveugles  et  coupables.  »  Tel  fut  César 
selon  le  disciple  français  de  Mommsen.  «  La  société  romaine  en 
dissolution  demandait  un  mattre,  l'Italie  opprimée  sous  le  joug  un 
sauveur.  »  Dne  grande  cause  se  dressait  derrière  César,  le  poussait 
en  avant,  «  et  l'obligeait  à  vaincre  en  dépit  de  la  légalité,  des  im- 
précations de  ses  adversaires,  et  du  jugement  incertain  de  la  pos- 
térité. »  C'est  ainsi  que  la  doctrine  allemande,  professée  en  France 
par  le  philosophe,  était  adoptée  par  l'homme  d'état. 

(hi  sait  de  quelle  manière  cette  théorie  nous  est  revenue  d'Aile- 

Ton  m.  —  1874.  35 


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g/16  «fiVUE  DES  MUX  M0I7D£S« 

magne  une  âeeofnde  fois  »  non  plud  séulemeÉt  comme  une  spécula* 
tien  abstraite,  mais  comme  unô  désastreuse  réfalité.  kprèn  nous 
avoir  enseigné  la  philosophie  du  succès  et  les  droits  du  génie,  les 
Allemands  nous  en  ont  enseigné  la  pratique  perfectionnée;  leur  cé- 
sar, lui  aussi,  invoquant  Sans  cesse  la  Providence,  s'est  déclaré  un 
homme  providentiel,  représentant  d'une  race  providentielle,  chaiigé 
de  ^châtier  cet  autre  homme  providentiel,  cet  autre  sauveur,  cet 
autre  messie  qui  nous  avait  entraînés  à  notre  perte. 

L'expérience  nous  a  ainsi  montré  la  valeur  de  la  doctrine  î  nous 
nous  en  étions  servis  pour  fafre  l'apologie  de  nos  conquêtes  et  justi- 
fier nos  injustices;  nous  avons  vu  nos  sophlsmes  se  retourner  contre 
nous.  Le  droit  des  génies,  sous  ses  déguisemens  mystiques,  n'est 
encore  que  le  fatalisme  de  la  force,  qui  aboutit  historiquement  à  se 
contredire  lui-même.  C'est  qu'il  repose  sur  une  conception  inexacte 
de  la  vraie  grandeur  et  de  la  vraie  puissance.  Hegel  et  ses  imita- 
teurs partent  d'un  principe  juste  dont  ils  ne  déduisent  pas  les  vraies 
conséquences.  Tout  génie  en  effet  est  une  «  merveilleuse  harmonie 
de  l'individualité  et  de  l'universalité,  »  et  c'est  cette  double  force 
qui  fait  sa  grandeur.  Être  grand,  c'est  être  soi-même  et  c'est  être 
aussi  tous  les  autres;  c'est  avoir  une  personnalité,  une  physiono- 
mie originale,  et  porter  cependant  en  soi  quelque  chose  d'imperson- 
nel où  tout  le  monde  se  reconnaît;  en  un  mot,  c'est  concevoir  une 
pensée  propre  qui  est  en  même  temps  la  pensée  commtme  à  tous. 
Maintenant  où  peut  se  trouver  cette  universalité  qui  fait  la  grandeur 
du  génie,  sinon  dans  l'union  de  l'esprit  individuel  avec  l'esprit  de 
l'humanité  tout  entière?  Hegel  et  ses  disciples  le  reconnaissant 
d'abord;  ils  n'en  finissent  pas  moins  par  identifier  le  grand  homme 
avec  l'esprit  de  son  temps,  avec  l'esprit  de  son  pays,  avec  l'esprit  de 
son  peuple,  choses  bornées,  passagères  et  incwnpléteraent  vraies^ 
qu'ils  érigent  malgré  cela  en  momens  nécessaires  de  l'universelle 
évolution.  Ils  conçoivent  ainsi  le  génie  comme  un  homme-peuple, 
quand  il  faudrait  en  faire,  s'il  est  permis  de  le  dire,  un  homme- 
humanité.  Dès  lors  la  puissance  du  grand  homme  n'est  plus  que  la 
puissance  plus  ou  moins  fragile  d*une  nation  et  d'une  époque,  puis- 
sance qui  agit  toujours  dans  le  temps  et  dans  l'espace,  puissmce 
qui  s'y  manifeste  trop  souvent  sous  une  forme  brutale  et  guerrière. 
Au  lieu  des  héros  du  droit,  on  n'a  plus  que  les  héros  de  la  force. 

En  même  temps  qu'on  enlève  ainsi  au  génie  sa  vraie  universalité, 
on  lui  enlève  sa  vraie  individualité.  Si  les  grands  hommes  ne  sont 
que  les  instrumens  d'une  puissance  nécessaire  et  fatale,  en  quoi 
sont-ils  grands,  et  de  quelle  supériorité  personnelle  peuvent-ils  se 
prévaloir?  L'épée  se  vante-t-^lle  de  la  puissante  main  qui  s*en  sert? 
Le  génie  paraissait  d'abord  devancer  son  siècle;  Hegel  nous  dît 


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l'idée  M0D£BN£  du   DROIT.  5&7 

qu'il  se  borne  à  le  suivre  et  à  terminer  l'œuvre  de  tous.  Les  hommes 
eberchant  la  vérité  ressemblent,  selon  Hegel,  à  des  ouvriers  chei^ 
cbant  une  source  :  le  terrain  peu  à  peu  se  creuse  sous  les  eff(»rts  de 
tous;  l'un  d'eux,  que  le  hasard  a  mis  plus  près  de  la  source,  s'écrie 
tout  à  coup  :  Voici  l'eau,  et  il  enlève  le  dernier  obstacle.  C'est 
le  g^and  homme.  Le  lac  entier  se  précipite  sur  eux  et  les  noie  en 
les  désaltérant. — Ne  faudrait<-il  pas  dire  plutôt  que  le  grand  homme 
est  celui  qui  devine  la  source  à  l'endroit  où  personne  ne  l'eût  soup- 
çonnée^ et  qui,  frappant  le  rocher  même,  l'en  fait  jaillir? 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  si  ce  fatalisme  historique,  qui  commence 
par  glorifier  les  grands  hommes,  finit  par  les  réduire  à  un  rôle  mi- 
sérable* On  les  appelle  d'abord  des  hommes  nécessaires,  puis  on 
découvre  qu'ils  sont  des  hommes  superflus.  Bauer  prétend  que,  «  si 
un  Gharlemagne,  un  Grégoire  VII,  n'eussent  pas  existé,  d'autres 
eussent  pris  leur  place,  et  sous  d'autres  noms,  par  d'autres  voies, 
accompli  finalement  la  même  œuvre,  »  parce  que  ce  qui  est  ration- 
nel finit  toujours  par  être  réel.  Que  devient  alors  le  droit  fondé  sur 
U  nécessité  des  hommes  qui  se  croient  providentiels?  Us  ont  beau 
s'intituler  «t  les  pilotes  nécessaires,  »  sans  leur  secours  nous  arri- 
vericms  également  au  port. 

Après  avoir  dépouillé  le  grand  homme  de  sa  personnalité  propre, 
la  même  théorie  supprime  la  personnalité  des  autres  hommes  et 
leur  ^lève  tous  leurs  droits.  Pour  l'instrument  du  destin  ou  de  la 
Providence,  nous  ne  sommes  plus  nous-mêmes  que  des  instrumens  : 
il  se  sert  de  nous  selon  ses  projets,  et,  i^u  nom  de  la  nécessité  dont 
il  est  le  symbole,  il  opprime  toutes  les  libertés.  Brutal  et  mystique 
tout  ensemble,  cachant  le  droit  du  plus  fort  sous  le  droit  divin,  le 
représentant  de  la  Providence  ou  de  l'idée  «  trempe,  comme  disait 
Henri  Heme,  son  bâton  de  caporal  dans  l'eau  bénite.  ^ 

On  pourrait  en  appeler  ici  des  hégéliens  à  Hegel,  et  de  Hegel  lui- 
marne  à  Hegel  mieux  inspiré.  Ce  penseur  en  effet,  dans  les  pages  de 
la  Philosophie  du  droit  où  il  est  revenu  à  la  tradition  de  Fichte,  de 
Kant  et  de  la  révolution  française,  enseigne  que  «  l'histoire  univer- 
selle est  l'histoire  de  la  liberté,  »  c'est-ànlire  «  le  récit  des  vicissi- 
tudes à  travers  lesquelles  l'esprit  acquiert  la  conscience  de  la  liberté, 
qui  est  son  essence*  »  Si  cette  liberté  dont  parle  Hegel  n'est  pas  un 
vain  mot,  si  elle  est  la  force  supérieure  et  divine  présente  à  la  con- 
science de  chaque  homme  et  par  laquelle  chaque  homme  doit  être 
à  lui-même  sa  providence,  les  hommes  vraiment  providentiels  et  les 
vrais  représentans  de  l'idée  ne  sont  pas  ceu^  qui  oppriment  cette 
forœ  divine;  ce  sont  ceux  qui  la  respectent,  ceux  qui  la  défendent, 
ceux  qui  par  leur  désintéressement  la  font  reconnaître  chez  eux  et 
la  suscitent  chez  les  autres.  Il  eût  été  digne  d'un  philosophe  de 
placer  la  grandeur  la  plus  haute  ailleurs  que  dans  la  gloire  et  dans 

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&A8  BCVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  victoire.  Des  hommes  humbles  par  leur  puissance  matérielle  ne 
peuvent-ils  pas  avoir  la  vraie  grandeur?  Celle-ci  doit  consister,  se- 
lon les  théories  mêmes  de  la  philosophie  allemande,  dans  ce  qu'il  y 
a  de  plus  personnel  et  de  plus  impersonnel  tout  ensemble;  or  une 
analyse  exacte  des  conditions  philosophiques  de  la  grandeur  nous 
apprend  que  ce  qu'il  y  a  de  plus  individuel  et  de  plus  universel, 
c'est  l'acte  de  liberté  par  lequel  on  respecte  la  liberté  des  autres,  et 
qui  est  le  fondement  moral  du  droit.  Dans  cet  acte,  en  effet,  on  est 
vraiment  soi-même  par  l'énergie  de  la  volonté  libre,  et  en  même 
temps  on  se  désintéresse  de  soi,  on  se  rend  impersonnel  pour  se 
confondre,  je  ne  dis  pas  seulement  avec  son  époque  ou  avec  son 
peuple,  mais  avec  l'humanité  tout  entière,  bien  plus,  avec  le  véri- 
table esprit  universel,  qui  est  la  justice.  La  grandeur  de  l'objet 
voulu  passe  alors  dans  la  volonté  même.  Ainsi  .peut  s'obtenir  la 
puissance  supérieure  et  la  dernière  victoire,  que  la  dialectique  alle- 
mande cherche  en  vain  dans  la  succession  des  forces  physiques; 
ainsi  peut  s'introduire  dans  le  monde  la  seule  force  destinée  à  un 
succès  sans  revers.  C'est  un  principe  cher  aux  récentes  écoles  de 
l'Allemagne  comme  de  l'Angleterre  et  de  la  France,  que  rien  ne  se 
perd  dans  la  nature  physique,  pas  même  le  plus  l^r  mouvement 
imprimé  à  un  corps  et  qui  va  se  propageant  à  l'infini;  mais  ne 
serait-il  pas  plus  vrai  encore  de  dire  que  rien  ne  se  perd  dans  le 
monde  de  l'esprit,  et  que  le  libre  mouvement  de  notre  voleté  v^« 
la  justice  est  une  force  impérissable?  Qui  sait  si  cette  impulsion 
qu'on  se  donne  à  soi-même  ne  se  perpétue  pas  dans  une  sphère  tel- 
lement supérieure  aux  alternatives  des  choses  et  aux  vicissitudes 
mêmes  de  l'histoire  que  nulle  force  matérielle  ne  saurait  l'anéantir? 
Alors  seulement  on  vit  dans  ce  que  Hegel  nomme  la  sphère  inté- 
rieure des  choses  et  le  cœur  de  la  nature,  a  dans  le  vrai,  dans  le 
divin,  dans  l'éternel.  »  Alors  aussi,  au  sein  de  la  société  humaine, 
par  l'énergie  de  la  volonté  personnelle  et  par  le  respect  du  droit 
commun,  on  devient  virilement  son  propre  sauveur,  et  on  invite  les 
autres  hommes  à  devenir  leurs  sauveurs  eux-mêmes.  Toutes  les  fois 
qu'un  homme  résout  pour  sa  part  le  conflit  des  forces  égoïstes  en  fa- 
veur de  la  justice,  il  s'élève  philosophiquement  et  politiquement  au 
rang  d'homme  providentiel ,  car  il  fait  surgir  en  lui  et  chez  les  au- 
tres la  vraie  providence  du  monde,  la  liberté. 

La  supériorité  des  grands  hommes  n'est  probablement  elle-même 
qu'une  volonté  plus  libre  et  une  raison  plus  clairvoyante.  Ni  aussi 
haut  ni  aussi  bas  que  le  croit  l'école  de  Hegel,  ils  ne  sont  ni  les  maî- 
tres de  l'humanité  ni  les  esclaves  de  la  fatalité  :  ils  sont  libres  parmi 
des  hommes  libres.  Ils  ne  se  bornent  pas  à  résumer  l'âge  qui  s'en 
va,  mais  ils  anticipent  l'âge  qui  doit  venir.  Le  génie  n'est  pas  seule- 
ment reflet  de  ce  qui  est  et  patience,  mais  divination  de  ce  qui  doit 

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l'idée  moderne  du  droit,  5A9 

être  et  initiative.  La  théorie  de  Hegel  et  de  Bauer  rappelle  celle  de 
lord  Macaulay;  selon  l'historien  anglais,  les  génies  seraient  simple- 
ment des  hommes  qui  se  tiennent  sur  des  lieux  plus  élevés  çt  qui  de 
là  reçoivent  les  rayons  du  soleil  un  peu  plus  tôt  que  le  reste  de  la 
race  humaine,  a  Le  soleil  illumine  les  collines  quand  il  est  encore  au* 
dessous  de  l'horizon,  et  les  hauts  esprits  sont  éclairés  par  la  vérité  un 
peu  avant  qu'elle  ne  rayonne  sur  la  multitude  :  telle  est  la  mesure 
de  leur  supériorité.  Ils  sont  les  premiers  à  saisir  et  à  refléter  une  lu- 
mière qui,  sans  leur  secours,  n'en  deviendrait  pas  moins  visible  à 
ceux  qui  sont  placés  bien  au-dessous  d'eux.  »  La  vérité,  répond 
avec  raison  Stuart  Mill  aux  partisans  de  ce  fatalisme  historique,  u  ne 
se  lève  pas,  comme  le  soleil,  par  son  mouvement  propre  et  sans 
effort  humain,  et  il  ne  suflît  pas  de  Tattendre  pour  l'apercevoir.  Les 
hommes  éminens  ne  se  contentent  point  de  voir  briller  la  lumière 
au  sommet  de  la  colline,  ils  montent  sur  ce  sommet  et  appellent  le 
jour,  et  si  personne  n'était  monté  jusque-là,  la  lumière»  dans  bien 
des  cas,  aurait  pu  ne  jamais  luire  sur  la  plaine.  » 

Il  en  est  de  la  justice  comme  de  la  vérité  :  nulle  évolution  fatale 
de  forces  ne  peut,  sans  la  volonté  humaine,  faire  apparaître  le  droit 
dans  le  monde,  et  cependant  le  monde  ne  peut  se  passer  du  droit. 
Nous  avons  vu  dans  les  systèmes  allemands  la  force  de  la  nation 
succéder  à  celle  de  l'individu,  la  force  de  la  race  à  celle  de  la  na- 
tion, la  force  du  nombre  à  celle  de  la  race,  et  à  celle-ci  enfin  la 
force  supérieure  des  hommes  en  qui  le  nombre  se  personnifie;  mais 
ces  diverses  puissances,  qui  ne  s'élèvent  tour  à  tour  que  pour  se  dé- 
truire elles-mêmes,  ne  réaliseront  point  par  des  moyens  extérieurs 
un  idéal  de  justice  que  la  moralité  intérieure  est  seule  capable  de 
réaliser.  Ce  n'est  pas  en  réduisant  le  droit  à  des  «  conflits  de  forces  » 
ou  à  des  ((  compromis  entre  les  forces  »  que  les  races  qui  prétendent 
représenter  l'humanité  future  la  feront  dès  aujourd'hui  reconnaître 
en  elles,  ce  n'est  pas  en  abaissant  l'idée  devant  le  fait  accompli  que 
les  peuples  qui  se  croient  supérieurs  se  montreront  en  possession  de 
l'idée;  quant  aux  hommes  qui  se  disent  providentiels  et  qui,  pour 
aider  la  Providence,  veulent  nous  entraîner  par  la  force  sur  le  som- 
met où  ils  se  croient  parvenus,  ils  ont  une  chose  meilleure  à  faire 
pour  nous  persuader.  Qu'ils  nous  montrent  de  ce  sommet  leur  front 
illuminé  par  des  clartés  nouvelles,  et  l'humanité  ne  demandera  pas 
mieux  que  de  monter  avec  eux  dans  la  lumière  ;  leur  seul  droit, 
c'est  de  nous  révéler  librement  cette  lumière  de  l'avenir,  et  de 
nous  inviter  à  les  suivre  librement  sur  les  hauteurs  où  elle  brille. 

Alfred  Fouillée. 


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LA  FONTAINE 


A  PROPOS  D*UNE  NOUVELLE  ÉDITION  ILLUSTRÉE. 


Fabla  dé  La  Fontaine,  publiées  par  D.  Jouauft,  ayec  une  introdaction  par  H.  6amt-R«&< 
Taillandier,  de  l'Acadéinie  fraDçaiie,  ornées  de  douze  dessins  originaux  de  Bodmer, 
J.-L.  Brown«  P.  DanbifDj,  Détaille»  Oérdme,  L.  Leloir,  âmila  Léry,  Henri  Lérj,  MiUet 
Ph.  Rousseau,  Alt  SteTens,  J.  Wonns. 


a  Dn  jour,  raconte  Walckenaer,  Molière  soupait  avec  Racine,  Des- 
préaux, La  Fontaine  et  Descoteanx,  fameux  joueur  de  flûte,  La  Fon* 
taine  était,  ce  jour-là  encore  plus  qu'à  son  ordinaire,  plongé  dans 
ses  distractions.  Racine  et  Despréaux,  pour  le  tirer  de  sa  léthargie, 
se  mirent  à  le  railler  si  vivement  qu*à  la  fin  Molière  trouva  que  c'é- 
tait passer  les  bornes.  Au  sortir  de  table,  il  poussa  Descoteaux  dans 
Tembrasure  d"une  fenêtre,  et,  lui  parlant  d'abondance  de  cœur,  il 
lui  dit  :  «  Nos  beaux  esprits  ont  beau  se  trémousser,  ils  n'efface- 
ront pas  le  bonhomme  I  »  Poète,  c'était  lui  en  effet  qui  des  quatre 
Tétait  le  plus,  poète  dans  le  sens  naturel,  le  vrai  sens  du  mot.  La 
Fontaine  est  un  inconscient,  il  bavarde,  dit  ce  qui  lui  vient,  se 
répète,  rabâche,  original,  primesautier,  partout  prenant  ses  cou- 
dées franches.  Il  est  en  réaction  contre  l'esprit  du  siècle,  esprit 
d'état  sorti  de  Richelieu,  qui  ne  plaisante  point  avec  le  style  et  veut 
une  langue  bien  morigénée,  une  langue  ayant  portée  sociale,  phi- 
losophique et  ne  se  permettant  aucun  zigzag.  Dans  les  affaires  du 
gouvernement,  comme  dans  les  choses  de  la  vie  littéraire,  c'est  le 
règne  de  l'autorité,  l'individu  ne  saurait  penser  que  ce  que  pensent 
la  cour  et  la  nation.  Le  côté  idéal  du  siècle  de  Louis  XIV  nous  ap- 
paraît sous  des  mœurs  grecques  et  romaines  dans  les  tragédies  de 
Racine,  le  côté  comique  dans  le  théâtre  de  Molière  :  siècle  despo- 
tique et  bigot,  mais  d'un  despotisme  et  d'une  bigoterie  que  tempè- 
rent le  goût  et  la  raison,  «  le  bon  sens  avec  l'expression  heureuse, 

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UNE  ÉDITION  DE   LA  FONTAINE.  551 

bases  du  véritable  talent,  »  écrit  Chateaubriand,  Sans  doute  l'imagi- 
nation n'es\  point  tout;  elle  est  pourtant  bien  quelque  chose.  Tâchons 
néanmoins  de  ne  pas  trop  nous  élever  contre  cet  absolutisme  intel- 
lectuel du  xvn*  siècle,  et  cela  pour  deux  motifs  :  d'abord  parce  que 
c'est  à  cet  excès  de  culture,  à  cet  art  tout  français  de  la  période,  du 
nombre  et  du  choix  dans  les  idées,  dans  les  images,  que  l'Europe 
doit  d'avoir  conservé  la  notion  du  goût  et  du  bon  sens,  ensuite 
parce  que  la  règle,  tout  en  s'imposant  à  la  pluralité  des  esprits,  n'a 
rien  empêché  de  ce  qui  devait  naître  de  viable  et  de  fort,  a  Ce  siècle 
est  fort  plaisant,  il  est  régulier  et  irrégulier,  dévot  et  impie,  adonné 
aux  fenmies,  enfin  de  toute  sorte  de  genres  de  vie.  »  Il  y  avait  en  effet 
divers  courans,  et  M°**  de  Sévigné,  qui  parle  d'or,  nous  l'apprendrait, 
sll  en  était  besoin. 

Tandis  que  les  Boileau,  les  Racine,  fondaient  l'ère  du  solennel, 
luttant  pour  la  correction  et  les  pompeuses  merveilles,  invoquant 
celui-ci  Euripide  et  Sénèque,  celui-là  le  Sti^rite  et  Horace,  La 
Fontaine  remontait  négligenmient  la  pente  des  temps,  et,  distrait, 
émancipé  de  toutes  règles,  guidé  par  ses  instincts  de  poète  et  l'ob- 
servation de  la  nature,  s'en  allait  par-delà  le  siècle  tendre  la  main 
à  Mathurin  Régnier,  à  Rabelais,  à  Montaigne,  ses  vieux  et  chers 
compères  en  belle  humeur  gauloise.  L'auteur  de  Gargantua  le  pas- 
sionnait, et  du  plus  grand  sérieux  il  demandait  aux  gens  s'ils  pen- 
saient que  saint  Augustin  eût  plus  d'esprit  que  Rabelais,  à  quoi  les 
gens,  se  croyant  mystifiés,  répondaient  :  «  Prenez  garde,  monsieur 
de  La  Fontaine,  vous  avez  mis  vos  bas  à  l'envers,  »  ce  qui  n'était, 
hélas  I  que  trop  vrai.  Révasseur,  débraillé  au  moral  comme  au  phy- 
sique, voilà  le  bonhomme.  De  ses  somnolences,  il  se  réveillait  ce- 
pendant, il  secouait  ses  torpeurs,  et  nous  savons  ce  qui  se  trouvait 
alors  de  bonté  d'âme  et  d'humanité  sous  l'indifférentisme  apparent. 
Qui  n'a  gardé  le  souvenir  de  sa  fidélité  courageuse  à  Fouquet,  de  son 
pieux  attachement  à  M""  de  La  Sablière?  Oh  !  ces  naïfs,  ces  désœuvrés 
incorrigibles,  pour  les  juger  à  fond,  peut-être  ne  serait-ce  pas  inu- 
tile de  les  confronter  avec  les  grands  raisonneurs  et  doctrinaires 
de  ce  monde.  On  comprendridt  ainsi  ce  que  valent  à  l'user  les  uns 
comme  les  autres. 

Je  ne  prétends  atténuer  aucun  tort,  ni  les  défaillances  conjugales, 
ni  le  tour  licencieux  des  contes,  quoique  la  société  du  xvii*  siècle 
n'eût  point  de  ces  pudeurs  qui  nous  chagrinait  tant  aujourd'hui,  et 
prit  au  demeurant  fort  en  patience  et  même  fort  en  agrément  cer- 
taines libertés  dans  l'expression.  Ces  mots  qu'un  administrateur  as- 
surément fort  malavisé  de  la  Comédie-Française  rayait  naguère 
de  V École  des  femmes  pour  ménager  les  nais  de  son  auditoire  du 
inardi  et  du  jeudi,  —  la  cour  du  grand  roi,  moins  susceptible, 
les  entendait  sans  sourciller*  M'"''  de  Thianges  lisait  les  contes  de 

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552  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

La  Fontaine  et  les  pardonnait,  M"*  de  Sévigné  faisait  mieux,  elle  les 
goûtait  de  préférence  aux  fables,  et  M"*  de  Sillery,  voulant  rassurer 
sa  pudeur  un  peu  alarmée,  se  contentait  de  les  trouver  obscurs! 
Tout  ceci  n'empêche  point  cette  littérature  des  contes  d'être  quel- 
que chose  de  «  très  indiscret  et  de  très  malhonnête,  dont  la  lecture 
ne  peut  avoir  d'autre  effet  que  de  corrompre  les  mœurs  et  d'inspi- 
rer le  libertinage  :  »  aussi  je  n'ai  qu'à  m'incliner  devant  Boileau, 
qui  traite  à  ce  sujet  La  Fontaine  a  d'infâme  déserteur  de  la  vertu.  » 
Il  était  en  outre  joueur,  emprunteur,  et  quel  mari,  justes  dieux  1 

Sa  femme  l'avait  quitté  et  s'était  retirée  à  Château-Thierry.  Il  va 
de  son  côté  chercher  aventure,  et  n'a  rien  de  plus  pressé  que  de  la 
tenir  au  courant  de  ses  galanteries.  Que  pensait-il  donc  de  l'hono- 
rabilité de  sa  femme  pour  lui  faire  à  chaque  instant  de  ces  aveux 
naïfs  et  singuliers?  J'estime  qu'il  n'en  pensait  que  médiocrement. 
La  dame  était  coquette,  volontaire,  et,  malgré  sa  dévotion ,  très  ca- 
pable de  ressentir  un  pareil  délaissement  et  même  d'en  tirer  ven- 
geance; mais  La  Fontaine  allait  où  son  plaisir  le  portait,  et  point  ne 
se  souciait  des  conséquences;  supprimez  de  ces  lettres  d'un  mari 
à  sa  femme  le  côté  fâcheux  et  par  trop  fantaisiste,  -^  vous  y  saisirez 
des  traits  charmans,  toute  sorte  de  galtés  et  de  malices  dont  four- 
mille sa  prose  comme  son  vers.  «  Je  trouvai  à  Chatellerault  ime 
Pidoux  dont  notre  hôte  avait  épousé  la  belle-sœur,  tous  les  Pidoux 
ont  du  nez  et  abondamment.  »  M°**  de  La  Fontaine,  qui  était  une 
Pidoux,  avait  donc  un  long  nez,  et  nous  savons ,  par  une  lettre  du 
poète  à  la  duchesse  de  Bouillon,  qu'il  détestait  les  nez  aquilins  et 
longs.  «  On  nous  assura  de  plus  que  les  Pidoux  vivaient  longtemps 
et  que  la  mort,  qui  est  un  accident  si  commun  chez  les  autres  hu- 
mains, passait  pour  un  prodige  parmi  ceux  de  cette  lignée;  je  serais 
merveilleusement  curieux  que  la  chose  fût  véritable.  Quoi  qu'il  en 
soit,  mon  parent  de  Chatellerault  demeure  onze  heures  à  cheval 
sans  s'incommoder,  bien  qu'il  passe  quatre-vingts  ans;  ce  qu'il  a 
de  particulier  et  que  ses  parens  de  Château-Thierry  n'ont  pas ,  il 
aime  la  chasse  et  la  paume,  sait  l'Écriture  et  compose  des  livres  de 
controverse;  au  reste,  l'homme  le  plus  gai  que. vous  ayez  vu  et  qui 
songe  le  moins  aux  affaires,  excepté  à  celles  de  son  plaisir.  Je  crois 
qu'il  s'est  marié  plus  d'une  fois;  la  femme  qu'il  a  maintenant  est 
bien  faite  et  a  certainement  du  mérite.  Je  lui  sais  bon  gré  d'une 
chose,  c'est  qu'elle  cajole  son  mari  et  vit  avec  lui  comme  si  c'était 
son  galant,  et  je  sais  bon  gré  d'une  chose  à  son  mari,  c'est  qu'il  lui 
fait  encore  des  enfans.  Trop  bien  me  fît-on  voir  une  grande  fille  que 
je  considérai  volontiers  et  à  qui  la  petite  vérole  a  laissé  des  grâces 
et  en  a  ôté.  »  Suit  un  couplet  d'imprécations  contre  cette  cruelle 
maladie  : 

Qui  ne  peut  voir  qu'avec  envie 

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UNE  ÉDITION   DE   LA  FONTAÎNE.  553 

Le  sujet  de  nos  passions; 
Ta  loi  laisses  les  Us  et  tu  lui  prends  les  roses! 

Et  ces  lis,  même  sans  les  roses,  feraient  encore  l'affaire  du  bon- 
homme, lequel  n'entend  pas  se  priver  du  plaisir  d'en  instruire  sa 
fenmie.  «  Si  nous  eussions  fait  un  plus  long  séjour  à  Chatellerault, 
j'étais  résolu  de  la  tourner  de  tant  de  côtés  que  j'aurais  découvert 
ce  qu'elle  a  dans  l'âme,  et  si  elle  est  capable  d'une  passion  secrète. 
Je  ne  vous  en  saurais  apprendre  autre  chose ,  sinon  qu'elle  aime 
fort  les  romans;  c'est  à  vous,  qui  les  aimez  fort  aussi,  de  juger 
quelle  conséquence  on  en  peut  tirer,  » 

On  voit  que  je  n'écris  pas  un  panégyrique,  et  tiens  à  donner  mon 
héros  pour  ce  qu'il  est;  je  passe  condamnation  sur  les  désofdres  de 
conduite  et  les  incongruités  de  langage,  à  la  condition  de  pouvoir 
franchement  admirer  ce  que  ce  naturel  a  de  bon,  d'excellent.  Dis- 
trait, dissipé,  dissipateur,  insoucieux,  indifférent  et  libertin  tant 
qu'on  voudra.  «  Il  paraît  grossier,  lourd,  stupide  (1),  ne  sait  ni 
parler  ni  raconter  ce  qu'il  vient  de  voir;  »  mais  ce  prétendu  bé- 
lître, ce  lourdaud,  que  les  circonstances  le  secouent  un  peu  par 
les  épaules,  et  vous  aurez  tout  de  suite  devant  vous  le  meilleur 
des  hommes.  Je  me  demande  si  c'est  Boileau  qui  jamais  eût  donné 
l'exemple  de  ces  mouvemens  de  sensibilité  dont  La  Fontaine  fut 
capable  toute  sa  vie.  Parlez-moi  des  simples,  des  naïfs,  de  ces 
pauvres  d'esprit  selon  le  monde,  le  royaume  des  idées  leur  appar- 
tient, et  la  profession  n'étouffe  point  chez  eux  les  délicatesses  du 
cœur.  Qui  dit  état,  condition,  profession,  dit  quelque  chose  de 
borné,  de  mesquin,  de  nécessairement  ridicule  à  un  jour  donné. 
Les  femmes  doivent  la  moitié  de  leur  beauté,  de  leur  charme  à  ce 
que  leur  sexe  n'a  point  d'état.  En  ce  sens,  la  poésie  est  femme 
et  divinement  femme.  Être  poète  n'est  point  un  état;  en  revanche, 
à  côté  du  poète,  espèce  d'halluciné,  de  somnambule  vivant  en  de- 
hors des  questions  et  des  intérêts  du  jour,  à  côté  du  poète,  il  y 
a  l'homme  de  lettres  agité  de  toute  sorte  de  préoccupations  et 
d'animosités  professionnelles.  Boileau,  correct,  didactique,  surveil- 
lant tout  ce  qui  peut  porter  atteinte  à  l'orthodoxie,  est  un  homme 
de  lettres.  «  Il  travailla  toute  sa  vie  sur  le  vers  français,  n  Quelle 
épigramme  dans  cet  éloge,  travailler  sur  le  vers  français  I  Mais  le 
bon  La  Harpe  ne  s'en  est  pas  douté,  La  Fontaine  n'y  met  point 
tant  de  façons,  il  rêve,  cause  avec  Jean  Lapin,  regarde  une  souris 
trotter,  et  son  vers  lui  vient  tout  familièrement;  comme  toutes  ces 
belles  choses  qu'il  imagine  ne  coûtent  à  son  génie  aucun  effort,  il  ne 
se  crée  à  leur  sujet  aucun  chagrin. 

Lisex*les,  ne  les  lisez  pas, 
(i)  La  Bruyôre. 

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55&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'importent  vos  impressions  et  vos  louanges  à  ce  vagabond  du 
pays  de  Cythère,  qui  ne  revient  de  ses  courses  lointaines  que  pour 
visiter  quelques  amis,  Objet  de  sollicitudes  inaltérables!  La  Fontaine 
vit  par  le  cœur  au  moins  autant  que  par  la  tète,  et  c'est  ce  qui  fait 
de  lui  un  si  grand  poète;  du  cœur,  il  en  met  partout  sans  y  penser, 
Fontenelle  dit  qu'il  ne  se  considérait  comme  inférieur  à  Ésope  et  à 
Phèdre  «  que  par  bêtise.  »  Une  telle  bêtise  ramenée  à  sa  vraie 
expression  s'appelle  naïveté,  simplicité  d'âme,  sancta  simplicitasy 
divin  mot  que  trop  souvent  Tironie  accompagne,  et  qu'avec  La  Fon- 
taine on  est  heureux  de  pouvoir  employer  sans  alliage  et  dans  la 
pureté  de  l'acception  originelle.  De  même  que  le  fabuliste  trouve 
son  ver%  c'est  également  sans  y  penser  que  l'homme  accomplit  ses 
belles  actions.  Son  dévoûment  à  Fouquet,  rien  de  plus  simple  :  une 
bêtise!  et  cependant  il  y  jouait  sa  tête,  il  y  jouait  tout  au  moins  sa 
liberté.  Peut-être  le  savait-il ,  peut-être  bien  aussi  qu*il  l'ignorait  : 
quoi  qu'il  en  soit,  le  péril  ne  l'eût  pas  arrêté;  on  l'aurait  jeté  dans 
un  cachot  conmie  Pélisson,  qu*il  ne  s*en  serait  pas  davantage  con- 
sidéré comme  un  héros.  Maintenant  contemplez  Despréaux,  le  mo- 
raliste sans  reproche,  suivez  dans  ses  rancunes  sourdes  ou  décla- 
rées, dans  ses  méchantes  passions  littéraires,  ce  parfait  honnête 
homme  toujours  à  cheval  sur  la  mesure,  le  bon  sens,  le  goût,  les 
bienséances,  et  voyez  si  l'inconscient  rîmeur  avec  tous  ses  défauts 
n'est  pas  plus  sympathique  : 

Retoormer  à  Daplaé  mol  nien  qwM  vangw, 

murmure  La  Fontaine  sans  autrement  prendre  souci  de  qui  Tof- 
fense.  Le  sage  Boileau  n'est  point  si  magnanime;  ce  pardon  des  in- 
jures que  le  fabuliste  pratique  avec  grâce  et  nonchaloir,  le  légis- 
lateur du  Parnasse  n'en  a  point  fait  un  des  articles  de  son  code; 
personne  plus  amèrement  ne  ressent  le  trait  et  ne  le  venge,  et 
pour  lui  échauffer  les  ordlles  à  ce  juste ,  pas  n'est  besoin  d*un 
bien  grand  crime  :  la  simple  omission  d^un  compliment,  une  pecca- 
dille suffit;  que  sera-ce«  si  vous  vous  êtes  rendu  coupable  d'une  épi- 
granune?  Il  en  coûta  cher  à  La  Fontaine  d*avoir  été  seulement 
soupçonné  d'un  tel  méfait,  car  cette  malheureuse  épigramme  qui 
lui  valut  tant  de  désagrémens,  rien  ne  prouve  qu'il  l'eût  écrite.  H 
n'en  subit  pas  moins  une  dénonciation  en  belle  et  bonne  forme,  qai« 
galamment  insérée  dans  FAri  poàique,  fut  cause  qu'il  y  eut  une 
sentence  de  police  interdisant  la  vente  des  nouveaux  contes  (1685), 
et  ce  n'est  point  assez  que  le  fabuliste,  coupable  ou  non,  soit  châiié 
de  cette  velléité  de  malveillance  contre  Boileau;  le  genre  jaême 
dans  lequel  s'exerce  le  talent  de  La  Fontaine  en  devra  pâtir.  On 
verra  figurer  dans  VArt  poétique  Téglogue,  l'élégie,  l'ode,  le  son- 
net, l'idylle,  mais  point  la  fable,  qui  sera  désormais  jugée  indigne 

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^^jy 


UOT  ÉDITION  DE   LA  FONTAINE.  655 

de  tenir  sa  place  entre  Tépigramme  et  le  vaudeville,  a  Ce  n'est  pas 
un  homme,  mais  un  fablierl  »  M"**  COTnuel  avait  raison.  Secouez 
Tarbre  tant  qu'il  vous  plaira,  ne  lui  ménagez  ni  les  mauvais  traite- 
mens,  ni  les  écomiflures,  et  le  fablier  ne  vous  en  donnera  ni  plus 
ni  moins  ses  fleurs  et  ses  fruits;  mais  ne  touchez  point  à  Despréaux  : 
qui  s'y  frotte  s'y  pique;  c'est  un  chardon,  mieux  encore,  c'est  un 
homme  de  lettres  1  Déflez-vous  de  ce  pédagogue  trop  sensé,  il  a  des 
susceptibilités  qui  devancent  les  temps,  son  amour-propre  blessé 
n'épargne  personne.  Quelle  chose  plus  triste  que  ce  portrait  de 
M*"*  de  La  Sablière  dans  la  satire  sur  les  femmes  !  Tous  ces  méchans 
vers  et  cette  mauvaise  action,  pourquoi?  Parce  que  M"*  de  La  Sa- 
blière, qui  en  effet  s'occupait  d'astronomie,  avait  remarqué  que  Boi- 
leau  parlait  de  l'astrolabe  sans  le  connaître. 

Ce  procès  d'immoralité  intenté  à  La  Fontaine  ne  semble  pas  près 
de  finir.  Lamartine,  qui  se  plaisait  à  n'accepter  que  sous  bénéfice 
d'inventaire  certaines  admirations  traditionnelles,  a,  si  l'on  s'en 
souvient,  fort  maltraixé  notre  poète.  Il  trouvait  la  morale  des  fables 
vulgaire,  étroite,  inepte  même,  et  l'accusait  de  maximer  les  vilains 
calculs  de  l'égoïsme.  Disons  tout  de  suite  que  Lamartine  n'aimait 
pas  La  Fontaine,  et  ce  grand  esprit  ne  critiquait  bien  que  ce  qu'il 
aimait  bien.  D'ailleurs  entre  le  poète  des  Méditations  et  l'auteur 
des  Contes  et  des  Fables^  nul  trait  d'union,  point  d'afikdté,  ni 
d'homme,  ni  de  race  I  Les  goûts  mêmes  qu'ils  possèdent  en  commun, 
au  lieu  de  les  rapprocher,  les  éloignent.  Tous  les  deux  adorent  la 
nature,  et  de  quels  yeux  différens  ils  l'envisagent,  celui-là  toujours 
porté  aux  vues  d'ensemble,  planant  de  haut  dans  son  nuage,  ce- 
lui-ci, terre  à  terre,  musa  p^destris^  flânant  par  les  buissons,  tout 
entier  à  son  petit  monde  et  n'ayant  ciu'e  de  remonter  de  ce  fini  qui 
l'amuse  à  l'infini  qui  l'ennuierait  I  La  langue  qu'ils  parlent  a  beau 
n'être  pas  celle  du  vulgaire,  elle  ne  les  rapproche  point  davantage. 
Lamartine  détestait  les  vers  libres;  la  seule  vue  d'une  de  ces  pages 
mal  alignées  l'horripilait.  A  ce  génie  harmonieux,  il  fallait  la  strophe 
symétrique  et  les  beaux  rhythmes  cadencés.  Je  regrette  que  Lamar- 
tine ne  se  soit  pas  récusé  vis-à-vis  de  La  Fontaine,  non  que  l'étude 
qu'il  en  a  faite  manque  d'intérêt,  les  plumes  telles  que  la  sienne  ne 
sont  jamais  en  reste  de  brillantes  raisons;  mais  cet  art  agréable  et 
captieux  du  paradoxe,  sans  danger  pour  les  esprits  suflîsamment  in- 
formés, a  l'inconvénient  de  donner  l'éveil  à  toute  une  légion  d'écri- 
vains maladroits,  ouvriers  de  la  deuxième  heure,  qui  viennent  en- 
suite appuyer  lourdement  et  fausser  le  goût  au  nom  de  la  morale. 
a  Quand  les  ignorans,  écrit  excellemment  M"*  de  Staël  (1),  ont 
attrapé  sur  un  sujet  sérieux  une  phrase  quelconque  dont  la  rédac- 

(1)  Comià/éraJiWM  à  propos  de  M.  Necker. 

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556  REVOE  DES   DEUX  MONDES. 

tion  est  à  la  portée  de  tout  le  monde,  ils  s'en  vont  la  redisant  à  t(Mit 
propos,  et  ce  rempart  de  sottise  est  très  difficile  à  renverser.  » 

La  morale  de  La  Fontaine,  eh  !  mon  Dieu,  elle  est  un  peu  tout  ce 
qu'on  veut  et  tout  ce  qu'on  coudra  :  il  la  prend  autour  de  lui,  comme 
il  la  trouve,  et  sans  jamais  se  gêner  le  moins  du  monde.  Ainsi  fait-il 
pour  ses  idées  sur  les  animaux,  qui  sont  les  idées  générales,  en  même 
temps  justes  et  inexactes,  selon  que  vous  allez  de  la  définition  po- 
pulaire à  l'observation  scientifique.  M"*  de  Sévigné  préférait  le  con- 
teur au  fabuliste.  C'est  que  le  fabuliste  est  surtout  un  conteur.  Le 
poète  va  droit  à  son  récit,  à  ses  personnages,  et  l'affabulation  de- 
vient ensuite  ce  qu'elle  peut.  Lui-même  ne  nous  dit-il  pas  que  son 
œuvre  est  une  comédie  ayant  l'univers  pour  théâtre?  En  ce  swis,  la 
moralité  des  fables  de  La  Fontaine  ressemble  beaucoup  aux  dénoù- 
mens  de  Molière,  lesquels  ne  sont  aussi  très  souvent  qu'une  simple 
manière  d'en  finir.  Il  y  a  telle  moralité  qui  ne  s'accorde  point  avec 
le  sujet,  telle  autre  qui  le  contredit.  Je  prends  pour  exemple  le  Bat 
et  V Huître.  Que  nous  enseignent  les  premiers  vers?  Qu'il  se  faut  te- 
nir coi  dans  son  logis,  que  c'est  montrer  peu  de  cervelle  que  d'en 
vouloir  sortir,  et  dix  lignes  plus  loin  voici  qu'on  se  moque  de  ce  rat 
ignorant  qui  prend  pour  des  montagnes  la  moindre  taupinière,  et 
finalement  se  laisse  gober  par  une  huître.  Que  devient  alors  la  leçon 
du  début?  Vous  nons  recommandez  de  rester  benoîtement  chez  nous, 
de  ne  pas  bouger,  et  presque  aussitôt  vous  nous  apprenez  comme 
quoi  celui  qui  n'a  voyagé  ni  vécu  d'expérience  ne  saurait  être  que 
dupe  et  victime  de  tout  ce  qu'il  rencontre.  Combien  parmi  les  fables 
n'en  citerait-on  pas  d'où  il  ne  ressort  aucune  moralité!  Les  Deux 
Amisy  les  Femmes  et  le  Secret^  le  Faucon  et  le  Chapon^  sont  de  vé- 
ritables contes,  le  Bat  qui  s'est  retiré  du  monde  est  une  légende  à  la 
Rabelais  sur  les  moines  moinant  de  moinerie.  Les  sentences  qui  se 
dégagent  de  la  narration  n'ont  le  plus  souvent  qu'un  intérêt  secw)- 
daire,  chacun  voit  là  ce  qui  lui  platt  :  H.  Saint-Marc  Girardin  y  trou- 
vait sous  l'empire  matière  à  controverses  libérales;  ensuite  nous 
eûmes  M.  Taine,  qui  dans  cette  philosophie  à  tiroir  imagina  d'aller 
chercher  des  argumens  pour  son  système,  ou  ce  qu'il  croit  être  son 
système;  puis  vint  Lamartine,  qui,  parlant  de  haut,  comme  c'était 
son  droit,  émit  sur  la  question  certaines  idées  très  nettes  et  très 
vibrantes;  Lamartine  ayant  dit,  ce  fut  le  tour  de  M.  Sainte-Beuve, 
qui  naturellement  soutint  l'avis  contraire.  Aujourd'hui,  non  moins 
ingénieux,  non  moins  disert,  mais  d'un  sens  tout  modeste  et  mieux 
équilibré,  M.  Saint-René  Taillandier  se  présente  au  chapitre,  et  sa 
voix  n'en  sera  que  plus  écoutée. 

Il  y  a  en  effet  bien  du  goût  et  du  tact  dans  la  manière  dont  cette 
nouvelle  critique  est  abordée.  Le  commentateur  ne  nous  annonce 
aucune  prétention  aux  grandes  découvertes,  il  s'agit  uniquement 

/Google 


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UNE  ÉDITION   DE   LA  FONTAINE.  557 

d'une  lecture  des  fables  de  La  Fontaine  au  lendemain  de  nos  dé- 
sastres. Dès  lors  rien  de  forcé,  de  systématique.  Vous  lisez  sous 
l'impression  d'événemens  inoubliables,  et  l'allusion  à  chaque  instant 
s'offre  à  votre  esprit;  quoi  de  plus  simple?  «  Je  traduis  la  leçon  à 
notre  usage  et  je  dis  :  C'est  agir  sagement  que  de  se  préparer  des  al- 
liances; mais,  les  alliés  pouvant  faire  défaut,  il  est  plus  sage  encore 
de  se  tenir  toujours  prêt  et  d'avoir  en  main  sa  faucille  !  »  Ainsi  parle, 
à  propos  de  V Alouette  et  ses  Petits^  M.  Saint-René  Taillandier,  et  la 
plupart  des  fables  qu'il  interroge  au  même  point  de  vue  lui  répon- 
dent par  des  moralités  de  circonstance  qu'il  tourne  et  retourne  au 
soleil,  et  s'amuse  à  voir  miroiter,  mais  sans  se  laisser  prendre  à  ce 
jeu  prismatique,  et  tout  en  reconnaissant  que  d'autres  viendront 
plus  tard  aux  yeux  de  qui  l'œuvre  du  poète  changera  d'aspect,  La 
philosophie  des  fables  est  donc  une  pure  affaire  d'impression  et  de 
sentiment  :  vous  en  déduisez  ceci,  j'en  conclus  cela,  et,  quoique 
placés  l'un  et  l'autre  aux  pôles  extrêmes,  tous  les  deux  nous  avons 
raison.  Cette  philosophie  ressemble  au  fameux  nuage  d'Hamlet. 
Tous  les  commentateurs  qui  se  succèdent,  imitant  à  tour  de  rôle  le 
personnage  du  prince  de  Danemark,  s'efforcent  d'inculquer  leurs 
propres  perceptions  au  public  bénévole,  qui,  pareil  au  chambellan 
Polonius,  se  confond  en  révérences,  et  trouve  qu'en  effet  tantôt  ce 
nuage  ressemble  à  un  éléphant,  et  tantôt  qu'on  jurerait  y  voir  un 
saumon.  Je  voudrais,  lorsqu'on  m'entretient  de  La  Fontaine,  qu'il 
fût  un  peu  moins  question  du  moraliste  et  beaucoup  plus  question  du 
poète.  Le  moraliste,  soyons  francs,  ne  nous  raconte  que  ce  que  nous  - 
avons  intérêt  à  lui  entendi^e  raconter  :  ses  affabulations  sont  comme 
l'oracle  de  Delphes,  il  y  en  a  pour  tous  les  goûts,  et  chacun  de  les 
interpréter  à  sa  guise.  Quant  au  récit,  c'est  autre  chose;  paysages, 
tableaux  de  mœurs,  fiez-vous  au  peintre,  il  ne  vous  manquera  pas. 
Vous  est-il  seulement  jamais  arrivé  de  vous  demander  s'il  y  avait 
une  moralité  quelconque  mise  au  bout  des  Animaux  malades  de  la 
peste?  Il  en  est  une  pourtant  et  des  plus  banales  : 

Selon  que  tous  serez  puissant  ou  misérable, 
Les  Jugemens  de  cour  vous  feront  blanc  ou  noir. 

Mais  qu'importe  cela,  si  le  chef-d'œuvre  subsiste  indépendamment? 
Tout  le  Roman  du  Renard  tiendrait  dans  ce  fragment  épique  où  la 
vérité  naturelle  se  confond  avec  la  vérité  traditionnelle,  où  les  ca- 
ractères sont  enlevés  d'une  main  de  maître.  Se  figure-t-on  autre- 
ment le  lion,  le  renard,  le  singe,  en  un  tel  drame?  Et  cet  âne  qui 
s'accuse  d'avoir  tondu  l'herbe  des  moines  et  qui  paie  incontinent  de 
sa  vie  l'horrible  sacrilège,  Rabelais  inventerait-il  mieux?  Puis,  pour 
fond  à  cette  admirable  scène,  je  ne  sais  quel  trouble  dans  Tordre 
universel,  une  harmonie  sourde,  funèbre,  que  traversent  par  instans 


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558  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

des  bouffées  d'émotion  jusqu'alors  inconnues  de  la  musc  française, 
élégante  et  pompeuse ,  étrangère  à  toute  impression  de  la  nature. 

P1q8  d*amour,  partant  plus  de  joie. 

Est-ce  assez  simple,  assez  charmant?  Virgile,  lui  non  plus,  ne  dit 
pas  tout,  et  La  Fontaine,  comme  lui,  vous  fait  rêver,  car  la  poésie 
est  bien  plus  une  âme  qu'un  langage.  Veut-on  maintenant  le  pay- 
sagiste, prenez  le  Héron. 

Un  Joor,  sur  ses  longs  pieds  allait  Je  ne  sais  où 
Le  héron  an  long  bec  emmanché  d^in  long  cou. 

n  cdtoyait  une  rifière. 
L*onde  était  transparente  ainsi  qu'aux  plus  beaux  Jours, 
lia  commère  la  carpe  y  faisait  mille  tours 

A?ec  le  brochet  son  compère. 

Ces  vers  sont  superbes,  de  quelque  façon  que  vous  les  envisagiez, 
impossible  de  ne  pas  applaudir;  comme  tournure,  image,  comme 
strophe  même,  c'est  parfait,  et  dans  quelle  poétique  atmosphère 
cela  baigne!  11  vous  semble  à  la  fois  entendre  de  la  musique  de 
Schubert  et  voir  un  Corot.  Le  vers  de  La  Fontaine  a  des  secrets 
particuliers  d'élégance  et  de  rhythme,  il  est  au  fond  plein  de  science 
dans  sa  fantaisie,  et  cette  science  lui  vient  par  don  de  nature.  Jamais 
le  bonhomme  ne  s'est  mis  en  tête  de  se  la  procurer,  non-seulement 
il  n'a  point  l'air  de  se  douter  de  son  grand  art  métrique,  mais  il 
va  jusqu'à  s'excuser  dans  ses  préfaces  des  qualités  virtuelles  de  son 
style,  jusqu'à  demander  pardon  au  lecteur  «  pour  ses  vers  qui  en- 
jambent. ))  Qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  étant  donnée  la  voie  où  s'en- 
gageait La  Fontaine,  une  pareille  divination  des  secrets  de  la  forme 
devenait  chose  indispensable.  Souvenons-nous  que  les  Fables  sont 
écrites  en  vers  libres;  dans  la  prosodie,  dans  la  forme  qui  se  prête 
le  plus  à  rabaissement  du  langage,  à  la  platitude  du  ton.  Ici  la 
science  proprement  dite  ne  peut  rien,  et  la  preuve,  c'est  que  jamais 
un  grand  poète,  parmi  ceux  qu'il  faut  en  même  temps  appeler  de 
grands  artistes,  ne  s'est  exercé  dans  ce  genre.  L'instinct  en  un  tel 
cas  est  tout,  et  ce  don  de  nature,  La  Fontaine  ainsi  que  Molière  le 
possédaient  au  suprême  degré,  ce  qui  fait  qu'ils  ont  écrit  l'un  ses 
Fables^  et  l'autre  Amphytriouj  c'est-à-dire  les  deux  seuls  ouvrages 
en  vers  libreâ  qui  se  puissent*  lire.  Cette  forme,  d'autant  plus  in- 
grate qu'elle  appartient  en  quelque  sorte  au  dcmiaine  public,  per- 
sonne, en  dehors  de  Molière  et  de  La  Fontaine,  n'a  jamais  su  la 
manier  honnêtement.  Banalité,  vulgarité,  platitude,  voilà  ce  qu'elle 
apporte  en  dot  aux  amoureux  qui  la  courtisent  et  qui,  grâce  à  Dieu, 
deviennent  de  plus  en  plus  rares,  à  ce  point  qu'on  ne  les  rencon- 
trerait guère  aujourd'hui  que  parmi  ces  auteurs  qui  écrivent  leurs 
comédies  en  vers,  parce  qu'ils  ne  peuvent  pas  les  écrire  en  prose. 

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UNE  ÉDinON  W  LU  FONTAINE.  559 

Je  ne  louerai  point  le  nouveau  conunentateur  de  La  Fontaine 
pour  le  talent  qu'il  a  mis  à  rechercher,  à  comparer  les  origines,  à 
prendre  à  leur  source  divers  apologues  dont  il  nous  raconte,  avec 
mille  détails  charmans,  les  filiations  compliquées.  C'est  ainsi  que 
nous  voyons  la  Laitière  et  le  Pot  au  lait  nous  venir  du  pays  des 
brahmee,  non  sans  quelques  détours  Assurément;  mais  les  incidens 
du  voyage  sont  narrés,  étudiés  d'une  plume  si  alerte  qu'on  y  prend 
un  plaisir  ex^ème.  L'apologue  du  Panlchatanira  traduit  du  sanscrit 
en  persan,  du  persan  en  arabe,  de  l'arabe  en  hébreu,  de  l'hébreu 
en  laiin,  du  latin  en  espagnol,  arrive  jusqu'à  Bonaventure  des  Per- 
riers,  lequel,  voulant  donner  une  leçon  aux  alquémiues  de  son 
temps  el  montrer  que  tout  leur  art  s'en  va  en  fiimée,  «  ne  les  sçau* 
rait  mieux  comparer  qu'à  une  bonne  femme  qui  portait  une  potée 
de  lait  au  manche.  »  Ce  c(mte  de  Bonaventure  des  Perriers,  c'est 
déjà  presque  du  La  Fontaine  en  prose;  un  pas  encore,  et  nous  avons 
le  vers.  Mêmes  remarques  à  faire  au  sujet  de  vingt  autres  fables  : 
VOurs  et  VAnudeur  desjardinSy  les  Deux  Pîgeom^  le  Berger  et  le 
Roiy  VHùmme  et  la  Couleuvre^  la  Tortue  et  les  deux  Canards^  le 
Loup  et  le  Chasseur^  la  Souris  métamorphosée  en  fille^  les  Deux 
Amisy  etc.  :  toutes  fleurs  primitivement  écloaes  aux  jardins  de 
l'Inde  et  de  la  Perse  et  que  le  vent  des  siècles  a  disséminées  ici  et 
là.  c(  Les  classiques  français,  imiiateiurs  d'imilAtions  successives 
dans  les  littératures  étrangères  1  »  disait  YiUewaia,  le  grand  initia^ 
teur  de  la  critique  littéraire  moderne,  le  vrai  mattre  auquel  'û  fau- 
dra toujours  <}u'on  revienne  apiès  s'être  laissé  distraire  aux  Jeux 
subtils  de  l'esprit  et  de  l'analyse.  En  effet,  ce  qui,  jbous  des  formes 
diverses,  ofSre  «n  caractère  hardiment  original,  échappe  à  nos  clai^ 
siques  ou  les  blesse;  ils  n'aiment  qu'une  litâmture  savaate,  remon- 
tent à  la  simplicité  par  système  et  n'estimant  la  poésie  qu'autant 
qu'elle  est  l'omemmt  de  la  raison.  La  Fontahae,  pas  plus  que  les 
autres,  ne  crée  et  ii'invent«,  et,  sans  manquer  une  occasion  d'être 
poète,  il  ne  ee  fait  pmi^  fauite  d'imiter  à  âa  façon,  d'aller  prendre 
à  qui  bon  lui  semble  le  sujet  auquel  il  donne  (snauit^  sa  propre 
couleur;  ^u  reste,  il  ne  s^en  cache  pas  ; 

VoMS  1^  /fit,  quilçoA^e  jca  90H  r^iteor^ 
y^  A9t8  4p  KQîÇû  »elon  les  Accurrences  ; 
Cest  ma  coutuoie,  et  ^ns  teDes  lloences, 
le  quitienés  te  ^b«r|«  de  eoAteiir. 

Qttél  malheur  que  Jes  «eus  qm  passent  leur  yv^  à  demander  da 
nouveau  fréquentent  si  peu  l'école  de  la  critique  I  ils  y  appren- 
draient ce  qu'ils  devraient  savoir  :  que  tout  a  été  pensé  et  repensé, 
dit  et  redit.  Transformer,  remanier,  avec  du  vieux  faire  du  neuf, 
t&che  inétadablie  à  laqualie  Botre  impuissance  4oit  se  résigner. 


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560  RBYUE  DES   DEUX  MONDES. 

Le  Meunier^  son  Fils  et  VAne  passe  des  contes  orientaux  au  moine 
de  l'abbaye  de  Haute-Selve;  Malherbe  le  raconte  à  Racan,  à  qui 
La  Fontaine  l'emprunte.  Les  récits  de  Bidpaï,  de  Ferdusi,  trans- 
latés, arrangés,  combinés  avec  l'esprit  de  chaque  temps,  par  des 
intermédiaires  de  tout  ordre,  fourniront  matière  aux  Jean  de  BoTes, 
aux  Rutebeuf,  aux  Boccace,  aux  Chaucer,  aux  Marguerite  de  Navarre, 
aux  Bonaventure  des  Perriers,  et  La  Fontaine  travaillant  à  la  suite, 
récoltant  en  plein  passé,  La  Fontaine,  étonné  lui-même  des  trésors 
de  son  héritage,  n'osera  d'abord  se  déclarer  l'auteur  de  son  propre 
livre,  et,  dans  un  excès  de  touchante  modestie,  écrira  au  fronti^ce  : 
tt  Fables  mises  en  vers  par  La  Fontaine  1  »  Ainsi  ce  qui  se  pensait  il 
y  a  deux  mille  ans  aux  bords  du  Gange,  nos  hommes  de  génie  le 
répètent  aujourd'hui,  et  ce  va-et-vient  ne  finira  qu'avec  le  monde. 
Nous  traduisons  le  sanscrit  de  Bidpaï  en  belles  strophes  bien  son- 
nantes, d'autres  viendront  ensuite  qui  mettront  ces  vers  en  pein- 
ture, en  musique,  en  vaudevilles,  en  pantomimes,  mais  le  motif  se 
transformant  reste  le  même,  car  nous  sommes  condamnés  à  vivre 
sur  un  fonds  d'idées  qui  ne  saurait  se  renouveler  absolument.  Les 
générations,  disparaissant,  lèguent  leurs  étemelles  redites  aux  gé- 
nérations qui  leur  succèdent  :  vital  lampadal  De  peuple  à  peuple, 
on  s'emprunte,  on  se  prend,  on  se  pille,  et  cela  le  plus  honnête- 
ment du  monde,  puisqu'il  s'agit  d'un  trésor  conunun,  héritage  sé- 
culaire de  l'humanité.  «  Je  prends  mon  bien  où  je  le  trouve  I  »  Quoi 
de  plus  légitime?  Quand  l'imitation  de  Sénèque  et  de  Térence  a 
produit  assez  de  Jodelle  et  de  Pierre  Larivey,  Euripide  et  Sophocle 
entrent  en  scène  et  viennent  se  faire  accommoder  par  Racine  au 
goût  du  Versailles  de  Louis  XIV.  Les  comédies  de  Molière,  si  mer- 
veilleusement adaptées  à  l'époque ,  au  pays ,  c'est  la  plupart  du 
temps  l'Espagne  et  l'Italie  qui  en  ont  fourni  la  trame  et  quelque- 
fois même  des  scènes  entières;  les  Fourberies  de  Scapin^  Don 
Juan^  la  Princesse  d'Élide^  autant  d'emprunts  à  Tirso  de  Molina, 
à  Moreto,  à  tel  poète  bergamasque  ou  vénitien  qui,  eux  non  plus, 
*  ne  se  sont  point  gênés  pour  dévaliser  le  prochain  !  la  défroque  de 
la  veille,  radoubée,  redorée,  sert  à  la  fête  du  lendemain.  Retour- 
nez le  Malade  imaginaire  de  Molière,  vous  avez  le  Mitkridale  de 
Racine,  —  le  Mercadet  de  Balzac,  c'est  le  Tur^uret  de  Le  Sage,  et 
à  vingt  ans  de  distance  Une  Chaîne  de  Scribe  devient  Monsieur  Al-- 
phonse.  Comédie  hier,  tragédie  aujourd'hui,  pont-neuf  tantôt!  Pre- 
nez r École  des  femmes,  les  contes  de  La  Fontaine,  et  la  plus  triviale 
de  nos  complaintes  de  carrefour;  même  idée  et  même  moralité  : 

A  Jeune  femme,  U  faut  Jeune  mari  l 

11  n'y  a  de  changé  que  le  style. 
On  connaît  l'érudition  délicate  et  sûre  de  M.  Saint-René  Taillan- 


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UNB  ÉDITION  DE  LA  FONTAINE.  561 

dier;  l'auteur  de  tant  d'études  justement  remarquées  n'a  pas  besoin 
d'être  vanté  pour  la  sereine  et  vigoureuse  compétence  de  sa  cri- 
tique, dont  les  traits  principaux  sont  le  goût  dans  la  solidité,  et 
cette  force  de  persuasion  que  l'écrivain  tire  de  sa  conscience.  M.  Tail- 
landier est  un  doctrinaire,  mais,  chose  rarissime,  c'est  un  doctri- 
naire sympathique.  Celui-là  du  moins  sait  son  affaire;  son  informa- 
tion, très  diverse  et  très  ferme  sur  le  terrain  national,  étend  ses 
clartés  fort  au-delà.  Aussi,  lorsqu'il  touche  aux  littératures  étran- 
gères, qu'il  vous  parle  de  Goethe  ou  de  Byron,  de  Shakspeare  ou  de 
Dante,  vous  pouvez  l'en  croire,  car  il  a  pour  lui  l'autorité  de  l'homme 
qui  connaît  les  langues  et  s'entend  à  déchiffrer  les  textes.  A  la 
science  du  critique  se  joint  un  sens  poétique  très  caractérisé,  et  je 
n'entends  point  parler  ici  d'un  simple  goût.  M.  Saint-René  Tail- 
landier est  mieux  qu'un  dilettante;  avant  d'écrire  sur  la  poésie,  il 
l'a  dûment  pratiquée.  Lamartine,  Alfred  de  Vigny,  Novalis,  en  ce 
temps-là  furent  ses  maîtres,  et  la  fleur  bleue  du  romantisme  étoila 
ce  poème  de  Béatrice  par  lequel  il  débutait  vers  1840.  On  com- 
prend quel  crédit  cela  vous  donne  pour  aborder  ensuite  certains 
sujets.  La  notice  imprimée  en  tête  d^s  Œuvres  de  Brizeux,  dont 
H.  Taillandier  dirigea  la  publication,  avait  déjà  bien  mérité  de  la 
poésie,  cette  nouvàle  étude  sur  La  Fontaine  nous  offre  un  intérêt 
tout  autrement  instructif  et  varié.  Nous  y  voyons,  préludant  à  ses 
chefs-d'œuvre  par  la  contemplation  de  la  nature,  cet  homme  que 
les  biographes  ne  cessent  de  nous  représenter  comme  une  sorte 
d'être  végétal,  perdu  de  sonmolence  et  d'apathie.  La  Fontaine  avait 
quarante  ans  lorsqu'il  publia  ses  premiers  vers,  il  en  avait  quarante- 
sept  lorsque  parut  son  premier  recueil  de  fables.  Si  vous  demandez  à 
L'histoire  de  quoi  jusqu'alors  il  pouvait  bien  s'être  occupé,  elle  vous 
répondra  :  De  rien  au  monde,  pas  même  de  sa  femme,  une  jolie 
personne  de  seize  ans,  mise  là  pour  gouverner  cette  nature  indo- 
lente, et  qui  de  son  côté  gaspillait  les  heures  à  sa  manière  en  lisant 
des  romans.  Un  beau  jour  cependant  un  officier  de  cavalerie,  en 
garnison  dans  Château-Thierry,  récite  devant  notre  étoumeau  une 
ode  de  Malherbe,  et  tout  aussitôt  la  lumière  se  fait;  le  dormeur  se 
réveille  poète.  De  l'abbé  d'Olivet  à  Walckenaer,  ainsi  parlent  tous 
les  biographes;  mafe  M.  Saint-René  Taillandier  se  fait  de  la  poésie 
et  de  la  vocation  poétique  une  tout  autre  idée.  Il  repousse  la  lé- 
gende, et  dans  l'explication  qu'il  imagine  je  retrouve  la  sagacité 
d'un  esprit  habitué  aux  confidences  de  la  muse  :  a  Non,  se  dit-il, 
les  choses  ne  se  passent  pomt  de  la  sorte  par  des  coups  de  canon,  o 
C'est  pas  à  pas,  dans  le  silence  et  la  rêverie,  qu'un  poète  comme  La 
Fontame  s'achemine  vers  sa  destinée.  Vous  l'accusez  d'avoir  perdu 
son  temps;  qu'en  savez-vous?  qui  oserait  dire  que  telle  ou  telle  de 

TOMB  uu  —  1874.  36 


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562  RETUE  DES  DEDX  MÛHDES. 

ses  inspirations  les  plus  aimables  ne  date  pas,  sans  qu'il  l'ait  su,  de 
cette  longue  matinée  de  sa  vie?  L'abbé  d'Olivet,  parlant  de  ces 
vers  de  Malherbe  qui  produisirent  sur  le  irôveur  une  impression  si 
forte,  ajoute  que  La  Fontaine,  transporté  d'enthousiasme,  allait  les 
réciter  dans  les  bois.  A  ces  mots ,  H.  Taillandier  avec  l'émotion 
du  chercheur  se  sent  sur  une  piste  vraie*  *«*-  Plus  tard,  dans  une 
lettre  à  M'^''  de  Champmeslé,  La  Fontaine  écrit  ces  lignes  datées  de 
Château-Thierry  :  «  Que  vous  aviez  raison,  mademoiselle,  de  dire 
qu'ennui  galoperait  avec  moi  devant  que  j'aie  perdu  de  vue  les 
clochers  du  graïul  village I  Bois,  champs,  ruisseaux  et  nymphes 
des  prés  ne  me  touchent  plus  guëres  depuis  qu'avez  enchaîné  le 
bonheur  près  de  vous,  n  Et  le  critique  de  saisir  an  vol  cette  confi- 
dence du  poète  cachée  sous  des  galanteries^  Bois,  champs,  ruisseaux 
et  nymphes  des  prés  l'avaient  donc  touché  autrefois,  c'est-à-dire 
aux  heures  insouciantes  de  jeunesse,  à  ces  heures  où  les  biographes 
af&rment  qu'il  ne  songeait  à  rien.  A  rien,  bon  Dieul  il  songeait  à 
tout.  Il  recueillait  d'instinct  toutes  les  impressions  du  spectacle  de 
la  nature,  et  sans  aucune  visée  particulière,  par  conséquent  plus 
libre  et  plus  ouvert  à  toutes  choses,  il  en  remplissait  son  âme.  lit- 
dessus  notre  commentateur  prend  son  crayon  et  relève  en  quelques 
traits  la  physionomie  de  ces  vertes  campagnes  où  le  poète  prooDe^ 
nait  son  loisir  en  attendant  de  nous  en  ramener  tant  de  person-* 
nages  amusans  :  Jean  Li^pin,  Robin  Mouton,  Bominagrobis ,  ^«- 
tant  de  figures  sympathiques  :  l'hirondelle  voyageuse^  U  cok>mbe 
délaissée,  la  perdrix  qui  sauve  ses  petits  menacés  par  le  chasseur» 
et  cette  autre  perdrix,  «  la  dame  étrangère,  »  obligée  de  vivre  dans 
la  société  des  coqs,  en  butte  aux  injures  de  ces  malotrus.  C'est  id 
qu'il  a  vu  le  chêne  orgueilleux  et  Thumble  roseau,  c'est  ici  qu'il  a 
vu  le  pigeonnier  d'où  est  parti  l'imprudent  chercheur  d'aventurer. 
u  Oh!  les  jolies  maisonnettes  rustiques  à  demi  cachées  derrière  les 
arbres,  les  rians  villages  épars  dans  la  vallée  et  sur  les  pentes  dm 
collines  :  Saint-Martin,  Essonnes,  Étampes,  Les  Chesnauxl  c'est  sur 
ces  chemins  à  travers  prés  qu^l  a  rencontré  une  jeune  fille  allant 
vendre  son  lait  à  la  ville.  »  La  ville,  n'en  doutez  pas,  c'est  Gfa&teaiv- 
Thierry ,  et  voilà  comment  la  nature  la  plus  douce,  le  paysage  le  plus 
charmant,  tous  ces  villages,  toutes  ces  métairies,  tout  ce  petit 
monde  de  la  ferme,  poules,  pigeons,  brebis,  sai^  oublier  les  uu- 
reaux  et  les  génisses,  ont  laissé  dans  ses  yeux  tjne  multitude  d*i-* 
mages.  Il  avait  reçu  ces  impressions  naïvement,  «lies  prirent  une 
voix  et  chantèrent  sitôt  que  scm  génie  s'éveilla.  Je  ne  croîs  pas  qu'o» 
puisse  toucher  plus  juste  et  mieux  définir  l'état  pathologique  d'une 
nature  prédestinée  en  travwl  d'enfantement.  Du  reste  ces  pages  d'un 
pittoresque  si  achevé  complètent  admirablement  une  introduction 
aux  deux  magnifiques  volumes  de  l'édition  nouvelle.  L'auteur  les 


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^  UNE  ÉDITION   DE  Là  FONTAINE.  663 

eût  mises  là  tout  exprès  pour  relier  son  œuvre  à  Tinspiration  des 
divers  artistes  chargés  des  illustrations  du  texte,  que  je  n'en  serais 
pas  étonné. 

C'est  qu'en  effet  tout  se  tient  et  marche  d'ensemble  dans  cette 
publication  où,  pour  la  première  fois,  douze  dessinateurs,  et  choisis 
parmi  les  plus  habiles,  se  sont  partagé  la  besogne  que  d'ordinaire 
un  seul  entreprend.  Atteler  à  la  même  tâche,  diriger  vers  le  même 
but  ces  nombreux  talens  appelés  des  points  les  plus  écartés  de  l'ho- 
rizon, l'affaire  était  de  conséquence,  et  le  succès  l'a  couronnée. 
S'est-on  concerté  de  l'un  à  l'autre?  Je  l'ignore.  Quoi  qu'il  en  soit, 
dans  cette  variété ,  beaucoup  d'unité  se  laisse  voir,  et  l'unité  ainsi 
obtenue  a  quelque  chose  d'original  qui  plaît  au  goût.  D'ailleurs,  s'il 
fut  jamais  poète  se  prêtant  à  ces  curiosités  de  mise  en  scène  par 
lesquelles  nous  aimons  à  rajeunir  nos  vieux  classiques,  c'est  assu- 
rément ta  Fontaine.  La  diversité  même  de  ses  sujets  appelle  la  di- 
versité d'interprétation,  et  la  monotonie,  bien  plus  que  la  trop 
grande  variété,  semblerait  ici  à  redouter.  A  ce  festin  de  Villmira- 
iioriy  les  talens  les  plus  étrangers  les  uns  aux  autres  peuvent  être 
conviés,  et  tandis  que  je  me  figure  un  Salvator  brossant  avec  furie 
le  Chêne  et  le  Roseau^  je  vois  Kaulbach  modelant  et  groupant  en 
masses  épiques  les  Animaux  malades  de  la  peste.  Contentons-nous  de 
ce  que  nous  avons,  et  puisque  Salvator  Rosa  n'est  plus  de  ce  monde, 
laissons  venir  à  nous  M.  Daubigny;  son  dessin  a  bien  de  la  vie  et 
du  naturel ,  le  vent  y  souffle  rudement ,  je  ne  lui  reproche  qu'un 
défaut  :  celui  de  ne  point  spécialiser  assez  le  lieu  de  la  scène,  d'être 
un  paysage  quelconque  où  l'orage  éclate,  et  point  du  tout  ce  pay- 
sage. Le  chêne  ressemble  à  tous  les  chênes  de  la  forêt;  il  n'a  rien 
d'individuel,  rien  d'héroïque,  le  roseau  se  perd  dans  le  fouillis;  en 
un  mot,  je  ne  retrouve  pas  mes  personnages.  Veut-on  un  contraste 
à  ce  tableau  d'un  site  ravagé,  le  Cerf  et  la  Vigne  de  M.  Bodmer  va 
nous  l'offrir.  Ici  tout  respire  le  calme  ou  du  moins  l'apparence  du 
calme,  car  à  travers  la  frondaison  de  la  vigne,  dont  l'imprudent 
animal  fait  litière  et  qu'il  éclwrcit  à  belles  dents,  vous  apercevez 
au  loin  déjà  la  meute  en  quête  de  sa  proie.  M.  Bodmer  a  très  fine- 
ment rendu  le  mouvement  du  petit  drame.  Son  cerf,  vu  de  dos,  a 
grande  tournure;  il  fallait  un  animalier  pour  traduire  cette  fable, 
comme  il  fallait  des  peintres  de  genre  pour  le  Coche  et  la  Mouche^ 
VEnfouissetxr  et  son  Compère^  la  Chatte  métamorphosée  en  femme ^ 
et  des  peintres  d'histoire  pour  le  Paysan  du  Danube  y  les  Deux 
Amis  y  le  Berger  et  la  Mer.  —  Mais,  dira-t-on,  avec  un  tel  sys- 
tème on  arrive  à  ne  produire  que  des  ouvrages  sans  unité.  —  L'ob- 
jection était  d'avance  trop  bien  indiquée  pour  ne  pas  tenter  les  ' 
esprits  superficiels.  Réfléchissons  pourtant  aux  conditions  si  par- 
ticulières d'un  tel  livre,  représentons-nous  le  génie  d'un  La  Fon- 

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564  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

taine,  si  ondoyant,  si  divers,  si  kaléidoscopique;  interrogeons  les 
résultats  obtenus  de  notre  temps  par  le  travail  individuel.  Je  ne 
parle  pas  de  Grandville,  un  fantaisiste  pur,  un  philosophe  collec- 
tionneur de  curiosités  amusantes  qui,  dans  la  comédie  de  La  Fon- 
taine, s'est  taillé  une  comédie  à  lui,  toute  personnelle.  Feuille- 
tons le  volume  de  M.  Doré;  comment  ne  point  prendre  goût  d'abord 
à  cette  imagerie  colorée,  tapageuse?  A  la  longue  cependant  on 
s'en  lasse,  trop  d'abondance  tourne  à  la  prolixité.  C'est  un  art  fort 
prestigieux  et  surtout  fort  avantageux  que  l'improvisation;  mais 
l'accent,  la  vérité  du  sentiment,  ont  aussi  quelquefois  leur  mérite. 
Ajoutons  qu'une  certaine  science  du  dessin  dans  la  façon  de  traiter 
les  personnages  n'a  jamais  rien  gâté.  Un  coin  de  forêt,  un  chemin 
creux,  une  hutte  de  charbonnier  près  d'une  mare,  cela  s'enlève  haut 
la  main  comme  un  décor  de  théâtre;  faire  vivre  des  bonshommes 
et  des  animaux,  c'est  autre  chose. 

Oui,  certes,  Tœuvre  d'un  seul  serait  préférable;  je  cherche  seule- 
ment où  nous  trouverions  aujourd'hui  l'artiste.  Delacroix,  qui  pei- 
gnait les  tigres,  les  lions  et  les  chevaux  comme  Barye  les  sculpte, 
l'auteur  du  Pont  de  Taillebourg  et  de  VEntrée  des  Croisés  à  Jéru- 
salem y  aussi  grand  animalier  que  grand  paysagiste  et  peintre  de 
marines,  Delacroix  aurait  pu  l'être,  cet  artiste;  l'eût-il  voulu?  J'en 
doute;  de  plus  fameux  travaux  le  gouvernaient.  Entre  les  plafonds 
du  Louvre,  les  fresques  de  Saint-Sulpice  et  la  besogne  quotidienne 
de  cet  atelier  de  la  rue  Furstenberg  dont  la  porte  restait  sourde  k  la 
voix  même  des  amis,  le  temps  eût  manqué  pour  des  distractions  de 
ce  genre.  Excelsior  était  son  mot,  il  ne  se  sentait  à  son  aise  que  sur 
les  hauts  sommets,  jugez  ensuite  si  les  talens  faciles  l'attiraient. 
Dn  jour  qu'un  très  jeune  homme  en  train  déjà  de  faire  sa  fortune 
par  Villustration  l'informait  de  son  intention  d'aborder  la  peinture  : 
a  La  peinture,  s'écria  Delacroix,  y  pensez-vous?  Mais  alors  ce  ne 
serait  que  beaucoup  plus  tard,  car  il  vous  faudra  énormément  tra- 
vailler! »  A  défaut  du  maître,  nous  avons  l'élève.  Je  connaissais 
M.  Henri  Lévy  par  son  Christ  au  tombeau^  si  remarqué  au  dernier 
salon  ;  son  tableau  des  Deux  Amis  me  confirme  dans  la  bonne  opi- 
nion que  j'avais  prise  alors  de  son  talent.  C'est  un  tableau  que 
cette  page  d'une  composition,  d'une  couleur  et  d'une  exécution  ache- 
vées. Le  peintre  a  traité  son  sujet  à  l'orientale.  Au  fait,  le  Monomo^ 
tapa,  où  cela  pourrait-il  bien  être,  sinon  dans  quelque  coin  reculé 
de  l'Asie,  au  pays  des  caftans  et  des  babouches?  Je  lisais  l'autre 
jour  que  La  Fontaine,  qui  ne  croyait  guère  à  l'amitié,  avait  imaginé 
une  contrée  absolument  fantastique  pour  y  placer  deux  vrais  amis, 
chose  à  ses  yeux  fort  chimérique.  Les  commentateurs  de  nos  clas- 
siques ont  ainsi  à  tout  propos  des  inventions  qui  vous  émerveillent. 
La  Harpe  n'a-t-il  pas  découvert  que  a  les  pensées  sont  dans  une 

.,y,u.edby  Google 


UNE   ÉDITION   DB  LA  FONTAINE.  565 

ode  un  mérite  moins  essentiel  que  partout  ailleurs,  parce  que  l'har- 
monie peut  plus  aisément  en  tenir  lieu!  » 

Revenons  à  nos  deux  amis.  Cette  fois  l'artiste  s'évertue  à  serrer 
le  texte  de  près;  il  n'omet  de  la  fable  aucun  détail.  La  Fontaine 
parle  d'une  jeune  esclave  que,  par  un  luxe  de  libéralité  peu  ordi- 
naire et  sans  aucun  doute  en  usage  au  seul  pays  de  Monomotapa, 
l'ami  qu'on  réveille  de  son  sommeil  offre  à  son  visiteur  nocturne  : 

.    .    •    •    •    VoQ8  ennayez-Tous  point 
De  coucher  seul?  Une  esclave  assez  belle 
Était  à  mes  côtés  ;  roalez^-YOus  qu*OK  l'appelle? 

Cette  esclave,  la  voilà  accroupie  demi -nue  sur  le  bord  du  lit, 
charmante  avec  son  joli  bras  qui  lui  sert  d'appui,  sa  mine  futée  et 
son  front  constellé  de  sequins.  Les  serviteurs  accourent,  armés  de 
flambeaux,  comme  il  sied  dans  le  palais  d'un  riche  où  tout  à  coup 
l'alerte  est  donnée  <c  quand  Morphée  en  a  touché  le  seuil.  »  J'ap- 
pelle également  des  tableaux  la  Veuve  de  M.  Stevens,  la  Chatte 
métamorphosée  en  femme  de  M.  Leloir,  F  Amour  et  la  Folie  de 
M.  Emile  Lévy,  le  Paysan  du  Danube  de  M.  Gérôme,  le  Berger  et 
la  Mer  de  M.  Millet.  — Assise  ou  plutôt  penchée  à  son  miroir,  une 
rose  dans  la  main  droite,  tandis  que  sa  main  gauche  soutient  sa 
tête  pleine  d'électricités  qui  se  combattent,  cette  jeune  veuve  en 
son  attitude  abandonnée  me  fait  songer  à  Didon,  une  Didon  par 
exemple  aussi  moderne  que  possible.  Elle  aussi,  l'aimable  dame  est 
en  train  d'oublier  Sichée;  pendant  qu'elle  rêve,  un  coquin  d'amour 
soulève  un  coin  du  tapis  de  la  table,  et,  renouvelant  le  vieux  mythe, 
s'apprête  à  chasser  du  cœur  de  la  belle  le  souvenir  de  l'époux  dé- 
funt, dont  le  portrait  s'efface  à  moitié  derrière  un  galant  paravent 
chiné  de  mille  fleurs  : 

Paalatim  abolire  Sichœum 
Incipit,  et  tIto  tentât  prœyertere  amore 
Jamdudum  résides  animes  desuetaqae  corda. 

C'est  du  Virgile  attifé  à  la  mode  du  jour,  une  reine  de  Gartbage  en 
robe  de  faye,  en  volans  et  en  pouffs.  Plusieurs  crient  au  scandale; 
pourquoi?  Nous  venons  de  voir  que  la  moralité  de  la  Jeune  Veuve 
s'applique  tout  aussi  bien  à  Didon,  une  veuve  qui  n'est  pas  d'hier. 
Or  une  moralité  qui  peut  prendre  une  pareille  marge  évidemment 
n'a  point  de  temps.  Libre  à  chacun  de  la  costumer  comme  il  l'en- 
tend. Guérin  l'a  vêtue  à  la  grecque,  M.  Stevens  l'habille  à  la  fran- 
çaise«  simple  affaire  de  goût  qui  ne  vaut  pas  la  peine  d'être  dis- 
cutée! 

J'admets  toutefois  qu'en  déguisant  la  jeune  veuve  en  cocodette 
d'aujourd'hui ,  M.  Stevens  aille  un  peu  loin.  Il  va  de  soi  que  les 


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566  BETTTE  DES  DEUX  MONDES. 

fables  de  La  Fontaine,  étant  de  tous  les  temps,  ne  sauraient  être  lo- 
calisées dans  un  étroit  milieu.  On  ne  doit  pas  néanmoins  nous 
laisser  oublier  qu'elles  nous  viennent  du  xvn*  siècle;  il  y  a  pour 
elles,  comme  pour  certains  chefs-d'œuvre  qui  sont  aussi  de  toutes 
les  époques,  une  sorte  de  costume  de  convention  ^alwnent  éloi- 
gné de  l'affectation  archaïque  et  du  froufrou  contemporain,  et  ne 
répugnant  point  à  la  fantaisie.  L'édition  des  fermiers-généraux  me 
paraît  donner  la  vraie  note.  Je  ne  reprocherai  donc  pas  à  M.  Levis 
Brown  d'avoir,  dans  le  Coche  et  la  Mouche^  visé  le  style  Louis  XV. 
Tout  ce  petit  monde ,  emprunté  plus  ou  moins  au  répertoire  de 
Callot,  prend  son  malheur  en  patience  :  le  moine  dit  son  bréviaire, 
une  jeune  virago  dégoise  sa  chanson  au  nez  d'un  cavalier  qui  se 
cambre,  ime  vieille  femme  assise  à  terre  dorlote  un  poupon,  un 
monsieur  joue  avec  son  chien,  un  sergent  d'armes  troussé  en  Sca- 
pin  se  donne  des  airs  de  capîtan.  Cependant  la  lourde  machine  em- 
bourbée se  remet  en  branle  sous  l'effort  redoublé  de  six  robustes 
percherons;  mais  le  chemin  «  montant,  sablonneux,  malaisé,  »  qu'en 
a-t-on  fait?  Je  cherche  aussi  ce  brûlant  soleil  qui  joue  un  si  grand 
rôle  dans  la  fable  :  point  de  trace;  un  ciel  vaporeux,  nuageux.  Otez 
cette  infraction  au  programme,  la  vignette  est  des  mieux  réussies; 
vignettes  également  le  Singe  et  le  Léopard  de  M.  Philippe  Rous- 
seau, le  Meunier j  son  Fils  et  F  Ane  de  M.  Worms,  TEnfouisseiir  et 
son  Compère  de  M.  Détaille,  dont  le  paysage  nous  rappelle  un  peu 
trop  les  Joueurs  de  boules  de  Meissonier,  ce  qui  n'est  d'ailleurs  une 
critique  qu'au  point  de  vue  du  sujet;  ces  jolis  arbres  plantés  en  clai- 
rière, cette  maison  proche  et  riante,  tout  cela  n'indique  pas  un  site 
bien  favorable  au  mystère.  Placez  dans  cet  agréable  décor  une  scène 
d'opéra-comique,  à  la  bonne  heure;  mais  les  compères  de  l'espèce 
de  ceux  que  La  Fontaine  nous  décrit  préfèrent  généralement  les 
sites  plus  écartés.  M.  Leloir,  avec  sa  Chatte  métamorphosée  en  femme, 
nous  ramène  au  tableau  de  genre.  Du  fond  de  son  alcôve,  dont  la 
courtine  est  à  demi  relevée,  le  mari  stupéfait  observe  la  crise  :  est-ce 
une  femme,  est-ce  une  chatte,  cet  animal  délicat,  élégant,  souple, 
nerveux,  qui  se  traîne  ainsi  à  quatre  pattes  sur  le  tapis  et  projette 
vers  les  souris  effarées  ses  jolis  doigts  recourbés  en  griffes?  L'artiste 
a  merveilleusement  fondu  les  deux  natures  en  une  seule.  Cette 
chatte,  qui  miaule  d'une  voix  de  soprano  et  montre  aux  yeux  des 
attitudes  si  voluptueusement  féminines,  regagnera  son  lit  plus 
amoureuse  et  plus  séduisante,  et  le  brave  homme  de  mari  se  gau- 
dira  de  la  métamorphose,  —  car  les  fables  de  La  Fontaine  ont  cela 
de  particulier,  que  jamais  une  image  terrible  ou  repoussante  ne  se 
cache  sous  l'enjouement.  Qu'un  Allemand  touche  à  ce  motif,  et  vous 
aurez  tout  de  suite  la  souris  rouge  restée  aux  dents  de  la  belle  dame 

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UNE  EDITION   DB   LA  FONTAINE.  567 

et  souillant  les  baisers  qu'elle  donne.  Goethe  n'y  a  pas  manqué;  La 
Fontaine  n'est  point  si  barbare,  sa  démonstration  n'a  que  douceur 
et  bonhomie,  se  contentant  de  nous  enseigner  la  force  du  naturel  : 

U  se  moque  de  tout;  certain  ftgt  accompli, 
Le  me  est  imbibé,  Tétoffe  «  prit  boa  plL 

Le  joli  vers,  et  comme  c'est  bien  venu!  Nous  qui  nous  imaginons 
aujourd'hui  posséder  le  secret  des  vers  bien  faits^  trouverions-nous 
à  fournir  beaucoup  d'échantillons  de  cette  sorte?  Haussons  mainte^ 
nant  la  note  :  voici  le  Berger  et  la  Mer,  de  M.  Millet,  le  Paysan  du 
Danube,  de  M.  Gérôme,  r Amour  et  la  Foliey  de  M.  Emile  Lévy. 
Dans  un  paysage  tout  fraîcheur  et  clarté,  la  Folie  conduit  l'Amour  et 
dirige  son  arc.  De  ce  feuillage  et  de  cette  lumière  se  détachent  les 
deux  figures,  deux  marbres  pour  l'harmonie,  la  pureté  du  groupe; 
c'est  d'un  romantisme  néo-grec  qui  vous  enchante,  quelque  chose 
comme  un  Célestin  Nanteuil  que  le  style  de  l'heure  présente  a  tou- 
ché. Donc  au  total  douze  dessins,  tous  remarquables  I  Chaque  livre 
a  son  illustration,  et,  grâce  au  procédé  héliographique  habilement 
manié  par  l'éditeur,  ce  n'est  plus  désormais  une  interprétation  quel" 
conque  de  l'œuvre  qui  nous  est  offerte,  c'est  l'œuvre  même  de  l'ar- 
tiste telle  qu'elle  a  été  conçue  et  exécutée,  à  la  mine  de  plomb,  à  La 
plume,  au  pinceau.  Il  faut  bien  le  reconnaître,  la  taille-douce  voit 
chaque  jour  ses  autels  abandonnés.  C'est  là  un  malheur  dont  nombre 
d'excellens  esprits  ne  se  omsoleront  jamais;  ils  ne  cessent  de  nous 
le  répéter  sur  tous  les  tons,  mais  qu*y  Caire?  Les  plus  belles  élégies 
du  monde  n'ont  pas  empêché  les  chemins  de  fer  de  remplacer  les  di- 
ligences, la  télégraphie  électrique  de  succéder  aux  télégraphes  ma- 
chinés, les  instrumens  météorologiques  de  détrôner  les  baromètres 
à  capucin.  Tout  passe,  tout  lasse;  disons  mieux,  tout  se  transforme. 
D'ailleurs  pourquoi  le  prendre  sur  ce  ton  de  prophétique  égarement, 
pourquoi  désespérer  &  si  grands  frais?  Dans  tous  les  procédés  qui 
s'imposent  fatalement  à  l'industrie  moderne,  dans  tous  ces  dérivés 
de  la  photographie  et  du  cliché,  l'art  du  graveur  trouvera  toujours 
où  mettre  la  main.  L'agent  mécanique  ne  fera  jamais  que  le  quart 
ou  le  tiers  du  travail,  et  la  perfection  ne  s'<H)tiendra  qu'à  l'aide  du 
ciseau  rq[)renant  la  planche  et  la  parachevant,  la  complétant.  Alors 
sera  rendue  impossible  au  graveur  toute  déviation  dans  l'inter- 
prétation de  l'original,  il  lui  faudra  bon  gré  mal  gré  s*en  tenir  à  la 
composition  du  maître,  et  renoncer  d'avance  à  toute  espèce  de  mo- 
dification d'un  style  qui  l'enserrera  de  tous  côtés  comme  dans  un 
filet. 

Ces  expériences  faites  non  plus  in  anima  viliy  mais  sur  les  plus 
grands  héros  du  règne  intellectuel,  ont  cela  de  précieux,  qu'dles  ne 
se  bornent  pas  à  nous  offrir  des  merveilles  de  fabrication,  elles  sont 


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568  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

également  œuvres  de  reconstitution,  et  par  là  se  rattachent  à  l'es- 
prit de  notre  temps.  Ainsi  dans  ce  beau  livre  La  Fontaine  revit  tout 
entier  au  plein  de  la  société  qui  Ta  vu  naître  et  se  former.  Autour 
de  cette  avenante  et  bonne  figure  dont  Rigault  nous  a  conservé  les 
traits,  une  ingénieuse  et  délicate  sollicitude  a  réuni  tout  ce  qui  fut 
la  gloire  et  le  bonheur  de  l'existence  du  poète.  L'introduction,  la 
vie  d'Ésope,  chaque  chapitre,  chaque  livre,  s'enguirlandent  de  fleu- 
rons encadrant  tantôt  le  sujet  d'une  fable,  tantôt  le  portrait  de  l'il- 
lustre patronne  à  laquelle  le  livre  est  dédié  et  dont  le  blason  s'écar- 
tële  au  verso  de  la  page  :  la  superbe  Montespan,  la  gracieuse 
Sévigné,  la  tendre  La  Sablière,  qui  disait  :  a  De  toute  ma  maison,  je 
n'ai  gardé  que  mon  chat  et  La  Fontaine  I  » 

Homme  heureux  1  C'est  à  qui  le  pensionnera,  l'hébergera,  ses 
mauvaises  rimes,  ses  défauts,  ses  vices  même,  on  lui  passe  tout, 
comme  à  Henri  IV,  à  cause  de  sa  bonne  humeur  et  de  sa  gaillardise. 
«  Pourquoi,  s'est  demandé  l'historien  de  Marguerite  de  Navarre,  la 
flétrissure  de  l'opinion  ne  s'attaque-t-elle  pas  équitablement  à  tous 
les  vices?  Pourquoi  par  exemple  la  liaison  d'Henri  IV  avec  Gabrielle, 
marché  vulgaire  de  libertin  dupé,  a-t-elle  reçu  de  la  tradition  un 
caractère  héroïque,  tandis  que  les  amours  de  Marguerite  et  de 
Ghampvallon,  tout  rians  qu'ils  soient  en  efiet  de  passion,  de  jeu- 
nesse et  de  beauté,  sont  demeurés  iin  objet  de  moquerie  (1)?  »  C'est 
qu'Henri  IV  commençait  une  branche  royale  et  que  Marguerite  était 
le  dernier  rejeton  de  la  sienne.  Autant  on  en  peut  dire  de  La  Fon- 
taine, qui  lui  de  même  a  fondé  une  puissance  et  fait  souche  de 
grandeur,  et  par  là,  comme  par  la  joviale  innocence  de  son  naturel, 
s'est  acquis  l'indulgence  de  tous.  Que  nous  l'aimions  aujourd'hui, 
rien  de  plus  simple,  le  temps  ayant  passé  l'estompe  sur  les  côtés 
fâcheux  de  sa  mémoire;  mais  ce  qu'on  s'expliquejtnoins,  c'est  cet 
élan  d'attachement  dont  furent  prises  pour  lui  les  plus  honnêtes 
femmes  du  grand  siècle,  les  Thianges,  les  Sévigné,  les  La  Fayette, 
et,  singularité  précieuse,  la  seule  personne  qui  ose  lejjuger  avec 
rigueur,  c'est  Ninon  de  l'Enclos  1  «  J'ai  su,  écrit-elle  à  Saint-Évre- 
mond,  que  vous  souhaitez  La  Fontaine  en  Angleterre,  on  n'en  jouît 
guère  à  Paris;  sa  tête  est  bien  affaiblie.  C'est  le  destin  des  poètes, 
le  Tasse  et  Lucrèce  l'ont  éprouvé.  Je  doute  qu'il  y  ait  du  philtre 
amoureux  pour  La  Fontaine;  il  n'a  guère  aimé  de  femmes  qui  en 
eussent  pu  faire  la  dépense.  »  On  n'est  jamais  trahi  que  par  les 
siens  ;  il  y  avait  un  mot  sévère  à  dire  sur  La  Fontaine,  et  c'est  une 
courtisane  qui  l'a  dit. 

Henri  Blaze  de  Bury. 
(1)  Voyex  Bazin,  Margumt0  de  Navarre. 

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LES 


MINES  DE  DIAMANS 

DU   CAP 


Les  champs  diamantifères  du  Cap,  que  Ton  exploite  depuis  cinq 
ou  six  ans,  sont  situés  sur  la  limite  de  la  colonie  du  cap  de  Bonne- 
Espérance  et  des  états  libres  du  fleuve  Orange  (l),  à  environ 
1,200  kilomètres  de  Cape-Town,  par  29  degrés  de  latitude  sud  et 
23  degrés  de  longitude  est,  à  une  altitude  moyenne  de  1,800  mè- 
tres. Ils  appartenaient  d'abord  à  la  république  de  l'Orange;  mais, 
dès  que  la  richesse  extraordinaire  de  ces  gisemens  fut  bien  établie, 
le  gouvernement  anglais  se  rappela  tout  à  coup  qu'il  était  cession- 
naire  des  droits  d'un  ancien  chef  cafre  dont  ces  terrains  devaient 
faire  partie.  Il  s'en  empara  en  dépit  des  protestations  énergiques 
de  la  république  hollandaise  »  qui  en  1871  offrait  loyalement  de 
soumettre  la  question  à  l'arbitrage  de  l'empereur  d'Allemagne.  Le 
gouvernement  du  Cap  s'y  refusa,  et  garda  les  mines  malgré  le  ré- 
sultat des  arpentages,  qui  ne  lui  était  pas  favorable. 

On  ignore  la  manière  dont  ces  mines  ont  été  découvertes;  les 
uns  en  attribuent  la  connaissance  première  à  des  chasseurs  d'élé- 
phans,  d'autres  disent  qu'un  diamant  trouvé  parmi  les  déjections 
d'une  autruche  donna  la  première  idée  de  faire  des  recherches  dans 
les  environs ,  d'autres  encore  qu'un  propriétaire ,  ayant  vu  un  gros 
diamant  entre  les  mains  d'un  de  ses  bergers  hottentots,  s'informa 
d'où  il  venait,  et  que  l'homme  lui  montra  l'endroit  où  il  l'avait  ra- 
massé sur  la  terre.  On  raconte  aussi  qu'un  fermier,  après  avoir  en- 
duit sa  cabane  de  boue  pour  en  boucher  les  fentes,  vit  apparaître 
des  points  brillans  qui  étaient  des  diamans.  Ces  versions  et  bien 

(i)  Oranje  Vrij  Staat,  répnbliqae  hoUandaÎBe. 

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570  B£yUE  DES   DEUX  MONDES. 

d'autres  ont  été  mises  en  ayant;  U  est  probable  que  tous  ces  faits  se 
sont  produits  simultanément  et  ont  confirmé  l'existence  d'un  grand 
dépôt  de  diamans  dans  cette  région. 

I. 

Il  y  a  trois  routes  principales  conduisant  aux  placers  diamanti- 
fires.  Celle  de  la  colonie  de  Natal,  plus  courte  comme  distance,  est 
peu  fréquentée  à  cause  de  l'éloignement  des  ports  auxquels  doivent 
se  rendre  les  personnes  arrivant  de  l'extérieur;  il  ne  s'y  trouve  aucun 
service  de  transport  établi  ;  le  voyageur  est  dans  la  nécessité  d'or- 
ganiser lui-même  tout  son  matériel  et  de  se  charger  de  ses  vivres 
et  des  rations  de  ses  chevaux,  car  il  ne  serait  pas  sûr  de  s'en  pro- 
curer en  chemin.  Par  le  fait,  on  met  plus  de  temps  pour  arriver  de 
ce  côté,  et  le  voyage  est  plus  coûteux;  la  seule  chose  qui  pourrait 
certes  compenser  les  ennuis  de  ce  pénible  trajet,  c'est  le  passage 
du  Draken's  Berg  (Montagne  du  Dragon),  d'où  le  panorama  est  si 
beau,  si  grand,  que  les  personnes  les  moins  sensibles  aux  spectacles 
de  la  nature  ne  peuvent  se  défendre  d'une  admiration  profonde  en 
contemplant  ce  paysage  vaste  et  riche,  si  digne  d'inspirer  un  artiste. 

La  route  de  Port-Élisabeth  est  assez  fréquentée  et  desservie  par 
des  voitures  américaines  qui  font  chaque  semaine  un  voyage  d'aller 
et  un  de  retour  qui  durent  cinq  jours  chacun.  Enfin  pour  la  troi- 
sième route,  celle  du  Gap,  on  trouve  deux  lignes  de  diligences  ri- 
vales qui  ont  chacune  deux  départs  d'aller  et  deux  de  retour  par 
semaine,  et  qui  font  le  trajet  en  six  jours  environ.  Ces  voitures 
voyagent  nuit  et  jour,  et  ne  s'arrêtent  que  pour  changer  de  relais 
aux  fermes  et  dans  les  villages,  où  les  voyageurs  pendant  ce  temps 
prennent  un  repas  quelquefois  copieux,  mais  rarement  appétissant. 
Quoique  cette  ligne  soit  plus  longue  que  les  autres,  elle  est  plus 
suivie  en  raison  des  nombreuses  stations  où  le  voyageur  peut  non- 
seulement  se  ravitailler  et  trouver  gîte  pour  lui  et  ses  chevaux, 
quand  il  se  sert  de  ses  propres  moyens  de  transport,  mais  aussi,'  en 
cas  d'accident,  recevoir  assistance  de  tous  ceux  qui  parcourent  cette 
route.  Lors  de  mon  séjour  au  Cap,  il  y  a  trois  ans,  le  prix  du  pas- 
sage par  la  diligence  de  Cape-Town  aux  mines  était  de  300  francs 
par  personne,  et  les  frais  de  nourriture  et  de  coucher,  quand  on 
avait  ce  dernier  luxe  pendant  quelques  heures,  pouvaient  bien  s'é- 
lever à  100  francs.  En  somme,  ce  ne  serait  pas  trop  cher,  si  Ton 
était  un  peu  mieux  nourri  et  mieux  assis.  Les  diligences  qui  font 
ce  service  contiennent  quatorze  passagers,  un  conducteur,  im  co- 
cher et  un  porte -fouet,  profession  peu  connue  en  Europe,  mais 
justifiée  dans  la  colonie  par  le  nombre  de  chevaux  ou  de  bœufs  qui 
constituent  un  attelage.  On  concevra  en  effet  qu'un  cocher  chai^ 


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LES  MINES   DE   DIAMANS   DU   CAP.  571 

de  conduire  quelquefois  jusqu'à  douze  chevaux  ait  besoin  d'un  fouet 
trop  long  pour  être  manié  d'une  main  ;  il  a  donc  un  aide  armé 
d'une  formidable  gaule  en  bambou,  comme  un  pécheur  à  la  ligne, 
avec  une  lanière  proportionnée,  dont  il  se  sert  avec  une  adresse 
surprenante  qu'on  aurait  envie  d'admirer,  si  l'on  pouvait  oublier 
qu'il  excelle  à  faire  claquer  cet  abominable  engin;  outre  ce  fouet 
modèle,  l'aide  en  a  un  autre  pluA  court,  en  nerf  de  bœuf,  pour  les 
limoniers.  Les  dix-sept  personnes  qui  s'embarquent  dans  ces  dili- 
gences sont  entassées,  trois  de  front,  sur  des  banquettes  transver- 
sales pouvant  à  peine  les  contenir;  le  dessous,  fermé  en  caissons 
pour  les  colis  et  les  diamans,  dont  la  valeur  atteint  quelquefois 
plusieurs  centaines  de  mille  francs,  empêche  de  remuer  les  jambes 
et  contribue  à  rendre  la  position  encore  plus  incommode.  Ces 
lourds  véhicules,  destinés  à  rouler  sans  repos  sur  des  routes  rem- 
pUes  de  fondrières,  sont  munis  d'énormes  ressorts  rouilles  par 
leur  passage  fréquent  dans  les  ruisseaux  et  les  rivières,  et  les  mal- 
heureux voyageurs,  encombrés  de  bagages,  cahotés  en  tout  sens, 
heurtés  au  plafond  et  aux  boutons  de  la  voiture,  privés  de  sommeil, 
soulfrant  de  la  chaleur  l'été,  du  froid  l'hiver,  arrivent  souvent  à 
leur  destination  avec  les  jambes  enflées  par  le  manque  de  circula^- 
tion,  et  dans  tous  les  cas  rompus  de  fatigue.  Pour  éviter  ces  incon- 
véniens,  beaucoup  de  voyageurs  préfèrent  acheter  quatre  ou  six 
chevaux  et  une  carriole  à  deux  roues  où  Us  empilent  tous  leurs  ba- 
gages :  tentes,  meublea,  etc.,  et  sous  laquelle  ils  suspendent  les  us- 
tensiles de  cuisine  dont  ils  se  servent  en  route,  — ce  qui  leur  donne 
assez  l'apparence  de  marchands  forains  ou  de  saltimbanques  en  dé- 
ménagement. 

Ceux  qui  choisissent  ce  mode  de  voyage,  beaucoup  plus  coûteux 
et  plus  long,  car  il  faut  laisser  reposer  les  chevaux  faute  de  relais, 
s'arrêtent  d'ordmaire  toutes  les  nuits  soit  dans  les  hôtels  ou  les 
fermes,  soit  sur  la  route,  où  ils  couchent  en  plein  air  après  avoir 
pris  un  repas,  s'il  est  permis  de  donner  ce  nom  à  une  grillade 
faite  sur  un  feu  de  fiente  de  moutons,  accompagnée  de  gros  pain 
rassis  et  d'eau  corrigée  par  quelques  gouttes  d'eau-de-vie.  Le  voyage 
fait  dans  ces  conditions  dure  environ  trois  semaines,  et,  malgré 
l'excessive  monotonie  d'un  terrain  plat  et  dénudé  où  l'on  est  quel- 
quefois plusieurs  jours  sans  voir  ni  arbre  ni  verdure,  il  y  a  encore 
un  charme  indicible  à  se  sentir  dans  ces  régions  si  peu  connues,  si 
différentes  de  tout  ce  qui  se  voit  dans  les  autres  pays,  si  bien  faites 
pour  frapper  l'imagination,  tant  par  leur  aspect  de  désolation  que 
par  les  spectacles  imprévus  qui  se  succèdent  sous  les  yeux. 

Ces  déserts,  où  le  mirage  se  joue  dans  toute  sa  beauté,  ont  des 
propriétaires;  il  y  a  des  fermes I  Je  le  crois  parce  qu'on  me  l'a  dit, 
je  n'ai  paus  d'autres  raisons.  Les  fermes  de  l'Afrique  sont  immenses, 

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572  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  plus  petites  n'ayant  presque  jamais  moins  de  2,000  à  3,000  hec- 
tares. Un  Anglais  possédait,  dans  les  républiques  de  l'Orange  et 
du  Transvaal,  plus  de  1  million  d'hectares;  mais  il  ne  faut  pas  ou- 
blier que  ces  immensités  sont  incultes  et  arides,  et  que  les  fer- 
miers, pour  la  plupart,  y  vivent  misérablement  au  milieu  de  leurs 
troupeaux  de  moutons,  dans  des  semblans  de  maisons  où  toute  la 
famille  couche  dans  une  même  chambre  et  sur  des  matelas  com- 
muns. Il  y  a  cependant,  surtout  parmi  les  Anglais,  des  fermiers 
riches  qui  mènent  une  vie  plus  aisée,  et  jouissent  d'un  luxe  relatif, 
dû  au  commerce  des  laines,  qui  est  leur  principal  revenu. 

Dans  ce  pays  où  le  bois  et  la  pierre  font  également  défaut,  les 
fermiers,  presque  tous  d'origine  hollandaise,  bâtissent  en  brique 
avec  une  simplicité  vraiment  incroyable;  ils  moulent  l'argile  ordi- 
naire après  l'avoir  délayée,  et  la  laissent  sécher  au  soleil.  Au  bout 
de  vingt-quatre  ou  quarante-huit  heures,  les  briques  sont  prêtes  à 
être  employées,  et  sont  cimentées  les  unes  aux  autres  au  moyen  de 
cette  même  terre  détrempée.  Comme  on  le  voit,  ces  maisons  ne  sont 
faites  que  de  terre  et  d'eau,  et,  chose  étrange,  elles  résistent  par- 
faitement. Néanmoins  les  pluies  torrentielles  délaient  une  partie  de 
cette  matière  si  légèrement  agrégée  et  obligent  à  de  fréquentes  ré- 
parations, peu  coûteuses  il  est  vrai,  car,  lorsqu'il  s'agit  de  remettre 
la  maison  en  état,  on  se  contente  de  faire  un  immense  tas  de  boue 
dans  lequel  tous  les  membres  de  la  famille,  les  manches  retrous- 
sées, puisent  à  pleines  mains,  et  les  jeunes  filles  comme  les  enfans, 
armé^  de  leurs  projectiles  de  pâte,  bombardent  la  maison  avec  un 
entrain  qui  ne  tarde  pas  à  en  boucher  tous  les  trous  jusqu'à  la  pro- 
chaine pluie  d'orage.  Les  fermiers  riches  ont  naturellement  recours 
à  des  moyens  plus  civilisés,  et  leurs  habitations  comme  leurs  nuBurs 
sont  toutes  différentes;  mais  une  nécessité  devant  laqpielle  tout  le 
monde  est  égal  est  celle  du  combustible,  qui  est  invariablement 
fourni  par  les  troupeaux.  Le  fumier  est  retiré  des  parcs  sous  forme 
de  grandes  briques  et  empilé  pour  faire  à  ces  mêmes  parcs  des 
murs  dont  on  enlève  un  morceau  de  temps  en  temps  pour  le  porter 
à  la  cuisine;  le  feu  ainsi  obtenu  est  très  chaud,  se  conserve  long- 
temps, mais  n'améliore  pas  du  tout  les  mets. 

L'immensité  des  distances  à  parcourir  et  la  difficulté  des  chemins, 
rendus  impraticables  quelquefois  pendant  plusieurs  semaines,  for- 
cent les  entrepreneurs  de  charrois  à  des  stations  fort  longues,  et 
pendant  ces  interruptions  il  leur  faut  laisser  paître  les  dix  ou  qua- 
torze paires  de  bœufs  qui  forment  chaque  attelage.  Pour  venir  en 
aide  aux  voyageurs,  le  gouvernement  accorde,  de  distance  en  dis- 
tance, des  concessions  de  terrains  gratuites  à  des  fermiers  qui  n'ont 
pas  le  droit  d'y  conserver  de  troupeaux  pour  leur  compte,  mais  qui 
sont  obligés  de  tenir  une  espèce  d'auberge  où  les  voyageurs  puis- 


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LES  HINES  DE  BIAMANS   DU   GAP.  573 

sent  trouver  de  la  nourriture,  quelques  provisions  à  emporter,  et 
même  un  gîte  en  cas  de  besoin,  le  tout  moyennant  paiement,  cela 
va  sans  dire;  en  outre  les  pâturages  de  ces  fermes  sont  exclusi- 
vement réservés  aux  attelages  qui  passent,  et  qui  peuvent  y  séjour- 
ner sans  aucune  rétribution.  Cette  mesure  a  été  dictée  par  l'intérêt 
général,  car  les  fermes  éloignées  de  tout  centre  se  trouveraient  au- 
trement dans  l'impossibilité  d'écouler  leurs  produits,  et  les  villes 
de  l'intérieur  n'auraient  aucune  communication  avec  le  littoral.  On 
comprendra  la  nécessité  de  ces  étapes,  si  l'on  songe  que,  pour  aller 
de  Gape-Town  aux  mines,  les  fourgons  de  marchandises  mettent 
quelquefois  trois  mois  et  plus.  Malgré  les  bienfaits  de  ces  stations, 
où  les  animaux  se  reposent  et  se  refont  d'un  labeur  des  plus  pé- 
nibles, le  voyageur  qui  traverse  cette  contrée  pour  la  première  fois 
remarque  avec  étonnement  la  quantité  de  carcasses  de  bœufs  et  de 
chevaux  qui  bordent  la  route  comme  pour  lui  indiquer  le  chemin  à 
suivre  et  en  môme  temps  l'avertir  de  ménager  ses  attelages  :  aus- 
sitôt qu'un  animal  s'abat  pour  ne  plus  se  relever,  son  propriétaire 
le  tue,  l'écorche  et  abandonne  la  chair  aux  oiseaux  de  proie,  qui  la 
dévorent  avec  une  étonnante  rapidité,  et  servent  ainsi  à  empêcher 
les  miasmes  pestilentiels  de  se  répandre  dans  l'atmosphère. 

Outre  les  oiseaux  de  toute  sorte,  le  gibier  est  très  varié,  et  l'a- 
mateur trouve  de  fréquentes  occasions  d'exercer  son  adresse  :  les 
belettes,  les  singes  cynocéphales,  les  dindons  sauvages,  lés  perdrix, 
enfin  les  antilopes  de  différentes  espèces,  qui  vont  par  troupeaux 
considérables  dans  les  pâturages  où  la  vie  leur  est  facile,  tous  ces 
élémens  de  chasse  fournissent  une  distraction  nécessaire  au  futur 
mineur  destiné  à  de  si  rudes  fatigues,  et  qui  déjà  du  reste  commence 
l'apprentissage  d'une  vie  assez  peu  confortable.  Les  bêtes  fauves  exis- 
tent dans  les  montagnes  de  quelques  endroits,  mais  ne  se  montrent 
jamais,  et  laissent  la  sécurité  la  plus  complète  aux  voyageurs;  elles 
s'attaquent  seulement  aux  troupeaux  de  moutons,  ce  qui  force  les 
fermiers  qui  habitent  les  environs  de  ces  montagnes  d'être  toujours 
sur  leurs  gardes.  Je  me  souviens  de  m'être  arrêté  dans  une  ferme 
riche  à  cinq  heures  de  la  ville  de  Beaufort-West,  où  tous  les  meubles 
du  salon,  sans  exception,  étaient  couverts  de  magnifiques  fourrures 
de  panthères,  de  léopards,  de  chats-tigres  tués  sur  la  propriété. 

U  faut  ajouter  à  cette  faune  nombreuse  et  variée  les  autruches 
appartenant  à  des  fermiers,  mais  vivant  à  l'état  sauvage,  que  le 
voyageur  rencontre  aussi  quelquefois  sur  sa  route.  Cet  intéressant 
échassier  fournit  l'un  des  produits  les  plus  recherchés  du  commerce 
du  Cap.  Les  fermes  à  autruches  sont  entourées,  comme  les  lignes  des 
chemins  de  fer,  d'un  barrage  en  gros  fil  métallique  ayant  pour  but 
d'empêcher  ces  précieux  oiseaux  de  s'échapper,  —  ce  qui  n'est  pas 
difficile  du  reste,  puisqu'ils  ne  peuvent  ni  voler  ni  enjamber,  —  et 


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57&  REVUE  DES  DEUX  UONDES. 

leur  permettant  cependant  de  vivre  à  leur  guise,  de  choisir  leurs 
pâturages  et  de  faire  leurs  nids  dans  les  vallées  qui  leur  conviennent 
le  mieux  sans  être  inquiétés  par  le  voisinage  de  Thomme.  Tous  les 
ans,  vers  l'époque  de  la  mue,  le  fermier  et  ses  aides  vont  à  la  re- 
cherche des  autruches,  qu'ils  chassent  devant  eux  jusqu'à  un  enclos 
de  plus  en  plus  resserré  d'où  elles  sont  obligées  d'entrer  dans  un 
endroit  où  on  les  saisit  et  les  dépouille,  pour  leur  rendre  la  liberté 
ensuite  jusqu'à  l'année  suivante.  Une  autruche  rapporte  en  moyenne 
1,250  francs  par  an  sans  aucun  frais  d'entretien  et  sans  autre  dé- 
bours que  l'acquisition  de  la  ferme;  les  belles  plumes  des  mâles, 
atteignant  près  de  1  mètre  en  longueur  et  assez  flexibles  pour  s'en- 
rouler en  spirale  lorsqu'on  les  agite,  se  vendent  jusqu'à  76  francs 
pièce  dans  l'intérieur,  et  les  petites  plumes  fines,  qui  servent  d'or- 
dinaire à  l'ornement  des  chapeaux  d'enfant,  valent  à  peine  1  sou. 
Ces  plumes,  assorties  convenablement  et  expédiées  en  Angleterre, 
trouvent  sur  le  marché  des  prix  allant  en  gros  jusqu'à  plus  de 
2,000  francs  la  livre  pour  les  belles  qualités,  et  constituent  mainte*- 
nant  un  commerce  assez  étendu  et  fort  lucratif.  Aussi  le  gouverne- 
ment, après  avoir  longtemps  négligé  cette  branche  importante,  s'est 
enfin  décidé  à  promulguer  des  lois  sévères  contre  ceux  qui  se  li- 
vrent à  la  destruction  de  l'espèce,  et  tout  homme  tuant  un  de  ces 
oiseaux  ou  pillant  un  nid  est  condamné  à  une  amende  de  1,250  fr», 
—  mesure  fort  prévoyante,  car,  outre  les  chasseurs  qui  tuaient  les 
autruches,  tant  pour  le  plaisir  et  l'émotion  d'une  chasse  à  courre 
d'un  gibier  rare  que  pour  l'avantage  de  se  procurer  des  plumes  à 
peu  de  frais,  il  se  trouvait  bon  nombre  de  fermiers  qui  visitsâent  les 
nids  pour  en  enlever  les  œufs  et  les  numger. 

On  s'imaginerait  difficilement,  en  voyant  ces  oiseaux  massifs  et 
lourds,  qu'ils  puissent  courir  assez  vite  et  assez  longtemps  pour  fa- 
tiguer un  cheval;  la  rapidité  d'allures  est  cependant  le  seul  moyen 
que  la  nature  leur  ait  fourni  pour  se  dérober  aux  poursuites  achar- 
nées dont  ils  sont  l'objet,  et  c'est  par  un  instinct  naturel  de  pru- 
dence que  les  autruches  se  tiennent,  à  l'état  sauvage,  dans  des 
plaines,  d'où  leur  vue  perçante  leur  permet  de  voir  arriver  l'homme 
de  loin  et  de  commencer  la  fuite  avec  une  avance  assez  considérable 
pour  avoir  quelque  chance  d'échapper.  On  les  chasse  avec  des  ca- 
rabines à  longue  portée  et  du  plus  gros  calibre,  car  elles  ont  la  vie 
très  dure  et  ne  se  laissent  pas  souvent  arrêter  par  une  balle  seule; 
alors  môme  qu'elles  sont  abattues,  il  n'est  pas  aisé  de  s'en  rendre 
maître  en  raison  de  la  force  extrême  dont  elles  jouissent  et  de 
l'acharnement  désespéré  avec  lequel  elles  font  usage  de  leurs  pieds 
et  de  leurs  ailes  comme  moyen  de  défense;  un  coup  de  pied  d'une 
autruche  peut  fort  bien  briser  la  jambe  d'un  homme,  et  beaucoup 
de  chasseurs  inexpérimentés  ou  trop  ardens  ont  payé  cher  rim{N:u« 

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LES  MINES  DE  DUMANS  DU  CAP.  575 

dence  de  s'approcher  de  ces  victimes  qu'ils  croyaient  en  leur  pouvoir. 

Pour  l'élève  des  autruches  comme  pour  toutes  les  autres  branches 
de  l'industrie,  le  progrès  s'est  fait  avec  le  temps,  et  les  proprié- 
taires commencent  à  comprendre  qu'il  est  de  leur  intérêt  immé-. 
diat  de  soigner  ces  animaux  utiles  et  de  les  apprivoiser,  afin  de 
rendre  plus  facile  la  récolte  des  plumes,  qu'autrefois  on  n'obtenait 
qu'après  des  luttes  acharnées  contre  les  autruches  absolument  sau- 
vages par  leur  genre  de  vie,  et  habituées  à  considérer  l'homme 
comme  un  ennemi  contre  lequel  il  fallait  se  défendre.  Ces  luttes  en« 
dommageaient  les  .plumes  et  faisaient  quelquefois  blesser  l'animal 
par  la  violence  qu'on  employait  pour  s'en  emparer.  Afin  de  calmer 
son  naturel  farouche ,  quelques  hommes  de  bon  sens  ont  essayé 
l'emploi  de  couveuses  artificielles,  et,  sans  se  rebuter  des  nom- 
breux tâtonnemens  qui  les  attendaient,  sont  arrivés  à  voir  couronner 
leurs  efibrts  d'un  succès  qui  a  dépassé  toutes  leurs  espérances. 

La  population  de  l'intérieur  est  c(HnpOsée  de  Gafres  et  de  Hotten- 
tots,  dont  les  femmes  présentent  une  particularité  frappante  dans 
l'expansion  monstrueuse  des  parties  charnues.  L'échantillon  con- 
servé au  Musée  anthropologique  du  Jardin  des  Plantes  en  donnera 
meilleure  idée  que  toutes  les  descriptions.  Ces  Hottentots  s'em- 
ploient assez  volontiers  sur  les  fermes  comme  charretiers  ou  ber- 
gers; cette  dernière  profession  paraît  surtout  leur  plaire  tant  par 
l'oisrveté  qu'elle  procure  que  par  la  facilité  de  voler  un  mouton  de 
temps  à  autre  sans  que  le  propriétaire  s'en  aperçoive. 

Si  les  voyageurs  couchent  le  plus  souvent  en  plein  air  ou  dans 
des  fermes  assez  misérables,  ils  font  aussi  des  étapes  dans  des  villes 
charmantes,  dont  le  séjour  leur  parait  encore  plus  enchanteur  après 
les  plaines  dénudées  qu'ils  ont  parcourues.  Beaufort^West  et  Victo- 
ria-West  sont  deux  édens  dont  les  grands  arbres,  les  allées  touffues, 
les  jardins  toujours  verts,  les  constructions  gracieuses  et  inatten- 
dues, ne  manquent  pas  de  faire  une  délicieuse  impression  par  le 
contraste  avec  ce  qui  les  précède.  Pour  ma  part,  j'ai  conservé  le  plus 
agréable  souvenir  de  leurs  hôtels  bien  tenus,  où  la  table  est  bonne 
et  abondante,  —  justice  que  je  ne  peux  pas  rendre,  hélas  !  à  tous 
les  endroits  où  je  me  suis  arrêté  pour  me  voir  rançonner  sans  pitié 
ni  conscience. 

Mais  poursuivons  notre  route  monotone  dont  chaque  jour  res- 
semble à  la  veille;  nous  voici  arrivés  à  Boshof,  la  dernière  station; 
nous  ne  sommes  plus  qu'à  une  petite  distance  du  premier  placer 
diamantifère,  et  nous  touchons  au  terme  de  notre  long  et  pénible 
voyage.  Déjà  Ton  aperçoit  au  loin  les  premières  tentes  de  Bidt- 
Fontein^  et  nous  foulons  enfin  cette  terre  promise  où  tant  de  ri- 
chesses sont  accumulées,  dont  la  vue  seule  fait  battre  nos  cœurs 
d'espérance  et  d'émotion  r  Lorsqu'on  arrive  sur  les  hauteurs  qui 


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576  REVUE  DES   DEUX  MONDES* 

dominent  le  camp,  à  l'heure  où  le  soleil  disparaît  à  l'horizon,  et 
qu'à  travers  cette  atmosphère  d'une  limpidité  sans  pareille,  on  dé- 
couvre devant  soi  cette  plaine  immense  dont  l'œil  ne  peut  em- 
brasser l'étendue,  cette  ville  de  tentes  où  commencent  à  poindre 
les  premiers  feux  du  soir,  ces  lumières  dont  le  nombre  augmente 
à  chaque  instant  et  qui  produisent  l'effet  d'autant  d'étoiles  s' allu- 
mant sur  la  terre,  on  éprouve  comme  une  crainte  vague  de  res- 
ter en  route  et  de  voir  le  but  reculer  encore.  C'est  qu'on  a  subi 
tant  de  fatigues  pour  y  arriver,  on  y  a  tant  rêvé,  que  l'on  se  de- 
mande involontairement  si  c'est  bien  là  qu'on  doit  trouver  cette 
fortune  attendue,  et  pourtant,  malgré  l'impatience  qu*on  ressent, 
on  voudrait  presque  ralentir  sa  marche,  on  a  besoin  de  se  re- 
cueillir; mais  les  chevaux  ont  continué  leur  route,  et  l'on  pousse 
enfm  un  soupir  de  soulagement  en  se  voyant  au  milieu  des  tentes, 
parmi  des  mineurs  qui  reviennent  de  l'ouvrage  les  outils  sur  l'épaule. 

Quelle  chose  étrange  qu'une  ville  sans  maisons,  où  les  bureaux 
de  l'administration,  les  études  des  notaires,  les  cabinets  des  avoués 
et  des  avocats,  les  hôtels,  les  magasins,  les  cantines,  sont  sous  des 
tentes,  où  les  marchandises  sont  laissées  nuit  et  jour  dans  les  rues 
sans  nulle  surveillance,  où  d'un  simple  coup  de  canif  donné  le  soir 
dans  la  toile  d'une  tefate  un  malfaiteur  pourrait  enlever  tout  ce  qu'il 
convoite!  Et  cependant  il  n'en  est  rien,  cardans  toutes  les  mines 
du  monde  règne  la  loi  de  Lynch ,  et  l'on  se  fait  justice  soi-même 
avec  son  revolver,  chacun  prêtant  main-forte  à  ses  voisins.  Au^ 
mines  de  diamans  toutefois  les  choses  ne  se  passent  plus  ainsi  de- 
puis l'installation  de  tribunaux  et  d'une  police  régulière. 

J'ai  dit  l'impression  que  l'on  ressent  à  l'arrivée  au  camp,  mais 
comment  parler  du  bizarre  assemblage  que  présentent  les  repas 
d'hôtels?  La  première  table  d'hôte  à  laquelle  je  qpe  suis  assis  en  ar- 
rivant au  placer  de  Du  Toit's  Pan  réunissait  des  échantillons  de 
toutes  les  nations,  mais  n'offrait  qu'un  seul  et  unique  sujet  dé  con- 
versation :  les  mines  et  leurs  produits.  Voyageurs ,  marchands  de 
diamans,  commerçans  de  toute  catégorie,  mineurs,  ne  parlaient  que 
de  ces  pierres,  objets  de  leur  ardente  convoitise,  et  l'on  se  passait 
de  mains  en  mains  des  poignées  de  diamans  pour  la  plupart  très 
gros,  car  les  petits  ne  valent  pas  la  peine  d'être  montrés,  sans 
avoir  l'air  de  croire  à  la  possibilité  d'une  soustraction.  Le  mineur 
qui  venait  ainsi  de  vider  ses  poches  sur  la  table,  et  qui  voyait  ses 
pierres  distribuées  entre  des  convives  que  souvent  il  ne  connaissait 
pas  même  de  vue,  attendait  tranquillement  que  chacun  eût  fini  son 
examen  et  lui  eût  renvoyé  son  trésor,  qu'il  rattrapait  en  détail  sans 
qu'il  y  manquât  jamais  rien.  Les  choses  ont  bien  changé  depuis  :  la 
civilisation  y  a  porté  ses  fruits  sous  la  forme  d'aventuriers  toujours 
disposés  à  se  tromper  de  poches.  C'est  la  conséquence  de  toutes  les 

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LES   MINES   DE   DIÂMANS   DU   CAP.  577 

grandes  agglomérations  d'hommes  de  faire  le  mal  plus  facile  en  en 
rendant  la  répression  moins  aisée.  J'ai  pu  voir  ce  même  soir  un 
magnifique  diamant  de  115  carats  extrait  dans  la  journée  par  un 
mineur  arrivé  la  semaine  précédente,  et  qui  venait  d'acheter  pour 
la  modique  sonmae  de  625  francs  un  elaim  jusque-là  stérile.  Le 
premier  propriétaire  y  avait  travaillé  trois  mois  sans  rien  trouver; 
découragé,  il  s'était  défait  de  son  terrain,  dont  la  stérilité  devait 
cesser  au  moment  même.  Des  faits  de  cette  nature  se  représentent 
presque  tous  les  jours;  on  m'a  cité  un  Irlandais  qui  avait  acheté 
25  fr.  un  mauvais  claimy  et  qui  après  quelques  heures  de  recherches 
trouvait  un  diamant  qu'il  vendait  75,000  francs.  Ces  gains  inespérés 
racontés  de  bouche  en  bouche  n'ont  pas  tardé  d'attirer  aux  mines 
une  population  considérable  qu'on  a  estimée  à  A0,000  âmes  pour  le 
New-Rtish  seulement,  avec  beaucoup  d'exagération  sans  doute; 
mais  il  est  sûr  que  le  nombre  des  personnes  qui  vivent  aux  mines 
est  très  élevé.  On  y  construit  maintenant  des  magasins  en  bois  ou 
en  tôle,  et  même  de  petites  maisons  qui  coûtent  fort  cher  à  cause 
du  transport,  qui  revient  à  environ  65  centimes  par  livre  pesant, 
car  on  ne  trouve  absolument  rien  sur  les  lieux,  et  il  faut  faire  venir 
tous  les  matériaux  de  Gape-Town  ou  de  Port-Élisabeth.  Une  planche 
de  sapin  coûte  20  francs,  une  solive  80  francs,  et  le  reste  à  l'ave- 
nant; la  main-d'œuvre  se  ressent  aussi  du  manque  d'ouvriers,  et 
l'on  ne  peut  se  procurer  un  homme  se  disant  charpentier  parce 
qu'il  sait  enfoncer  un  clou  pour  moins  de  25  francs  par  jour  :  aussi 
n'y  a-t-il  guère  que  les  mineurs  riches  qui  puissent  se  passer  le 
luxe  d'une  maison.  Ceux-là  vivent  d'une  manière  assez  agréable, 
ayant  bonne  table,  piano,  chevaux  et  voitures,  terrain  de  crocket, 
allant  aux  concerts,  aux  courses,  aux  bals,  aux  représentations 
théâtrales,  car  il  y  a  maintenant  tout  cela,  même  une  table  de  rou- 
lette. Avec  le  sens  pratique  qui  caractérise  les  races  saxonnes ,  les 
Anglais  des  mines  ont  trouvé  deux  moyens  nouveaux  d'attirer  le 
monde  à  la  roulette  et  au  théâtre.  Dans  la  salle  de  jeu,  il  y  a  tou- 
jours à  la  disposition  des  joueurs  des  cigares ,  des  biscuits  assortis 
et  des  rafraîchissemens  variés  et  de  premier  choix,  même  du  vin  de 
Champagne,  le  tout  à  discrétion  et  absolument  gratuit;  on  ne  se 
fait  pas  faute  d'en  user,  sans  indiscrétion  cependant.  Quant  aux 
théâtres,  afin  qu'il  soit  possible  d'en  jouir  sans  trouble,  les  enfans 
en  sont  exclus  par  une  mesure  qui  fixe  le  prix  de  leur  place  à  125  fr. 
11  est  probable  que  les  membres  du  comité  qui  a  pris  ces  mesures 
devaient  être  des  célibataires;  mais  il  faut  reconnaître  qu'ils  ont  agi 
dans  l'intérêt  public,  et  personne  ne  s'en  plaint.  Les  femmes  trou- 
vent aux  mines  des  modistes  et  des  bijoutiers,  les  enfans  des  écoles, 
les  hommes  des  cercles  avec  tous  les  journaux  de  l'Europe;  mais  il 

iH.  —  1874.  37 

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•^.T^ 


578  RETUE  DES  DEUX  MONDES, 

ne  faut  pas  juger  de  Texistence  de  la  masse  par  ces  exceptions,  et 
croire  que  les  plaisirs  fassent  partie  de  la  vie  des  mineurs,  car  la 
plupart  gagnent  péniblement  ce  qu'ils  ont,  quand  toutefois  ils  ar- 
rivent à  le  gagner,  et  en  dehors  des  heures  de  travail  la  fatigue  et 
les  exigences  du  climat  ne  laissent  guère  penser  au  plaisir. 

Cependant  l'immigration  continue,  et  les  hôtels,  toujours  combles,, 
sont  obligés  de  refuser  journellement  des  voyageurs.  Pour  ce  qui  me 
touche,  je  n'ai  pu  à  mon  arrivée  trouver  la  moindre  place  où  dormir; 
la  table  d'hôte  même  avait  été  transformée  en  lit  de  camp  où  les 
arrivans,  moyennant  2  fr.  50  cent.,  s'entassaient  les  uns  à  côté  des 
autres  tant  qu'il  en  pouvait  tenir,  et  j'ai  dû  coucher  dans  la  rue  pen- 
dant trois  nuits  sous  une  pluie  battante  qui  ne  cessait  de  tomber  et 
me  donnait  fort  à  réfléchir  sur  les  douceurs  à  venir.  Ce  n'était  du 
reste  qu'un  avant-goût  de  ce  que  je  devais  souffrir  dans  un  pays  oil 
les  puces  et  les  mouches  sont  à  l'état  de  vrai  fléau,  où  l'on  ne  peut 
ouvrir  la  bouche  pour  parler  ou  pour  manger  sans  être  exposé  à  y 
recevoir  ces  insectes  immondes  qui  voltigent  en  nuages  autour  de 
chacun,  se  noient  dans  les  tasses  et  les  verres  et  s'attachent  aux 
mets  sans  qu'il  soit  possible  de  s'en  débarrasser.  On  s'y  fait  pour* 
tant  à  la  longue  au  point  de  rire  du  dégoût  des  nouveau-venus.  La 
nuit  met  un  terme  à  ce  supplice,  les  mouches  disparaissant  avec  le 
soleil;  mais  le  mineur  n'y  gagne  pas  grand'chose,  car  à  peine  est-il 
étendu  sur  sa  couche  qu'une  armée  de  puces  logées  dans  les  four- 
rures et  la  trame  des  couvertures  vient  s'abattre  sur  lui  avec  une 
voracité  qui  l'empêche  de  goûter  aucun  repos.  Ce  ne  sont  pas  du 
reste  les  seuls  insectes  ;  les  grosses  sauterelles,  qui  font  de  fréquentes 
apparitions  dans  le  pays,  se  montrent  aussi  fort  désagréables,  elles 
s'arrêtent  sur  les  tentes,  qu'elles  rongent  quelquefois  comme  tout  ce 
qu'elles  rencontrent;  mais  en  général  elles  sont  inoffensives  et  cau- 
sent seulement  un  ennui  momentané  en  se  promenant  sur  les  lits 
ou  en  pénétrant  dans  les  vêtemens. 

Il  faut  vraiment  avoir  assisté  au  passage  d'une  nuée  de  saute- 
relles pour  se  représenter  l'espace  que  peuvent  occuper  ces  légions» 
aussi  abondantes  que  les  sables,  et  dont  le  nombre  incommensu- 
rable obscurcit  la  lumière  du  soleil  et  projette  une  ombre  sur  la 
terre;  cette  masse  compacte,  vue  de  loin,  fait  l'effet  d'une  mon- 
tagne dont  les  contours  seraient  adoucis  par  la  distance  et  qui  s'a- 
vancerait lentement  et  sans  interruption.  En  effet  les  sauterelles,  qui 
s'abattent  sur  les  champs  pour  se  nourrir  et  se  reposer,  reprennent 
leur  vol  plus  tard  et  se  mêlent  de  nouveau  à  la  troupe,  tandis  que 
d'autres  à  leur  tour  s'arrêtent  pour  continuer  ensuite  de  la  même 
manière,  établissant  ainsi  un  mouvement  perpétuel  que  nul  obstacle 
ne  peut  rompre.  Une  voiture  surprise  par  cette  avalanche  est  forcée 
de  s'arrêter,  les  chevaux,  aveuglés  et  affolés,  refusant  tout  travail, 

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LES  MINES   DE   DIAHANS  DU  CAP.  579 

ne  sachant  comment  se  dérober  aux  coups  multiples  de  ces  my- 
riades d'insectes  incapables  de  diriger  leur  vol  et  se  heurtant  contre 
tout  ce  qui  se  trouve  devant  eux,  pour  retomber  épuisés  sur  la  terre, 
où  ils  forment  une  sorte  de  matelas  mouvant  et  grouillant.  La  nuée 
la  plus  considérable  qui  ait  passé  aux  mines  pendant  mon  séjour 
commença  vers  sept  heures  du  matin  et  ne  disparut  qu^à  une  heure 
assez  avancée  de  la  journée;  elle  couvrait  environ  8  kilomètres  de 
longueur^  ne  cessa  pendant  tout  le  jour  de  s'avancer  sur  cette  éten- 
àne  «n  masse  toujours  renouvelée,  et  formait  à  Thmzon  comme  un 
rempart  se  déroulant  sans  interruption  et  doanftnt  l'idée  de  l'infini, 
des  nuées  d'ordinaire  sont  accompagnées  de  troupes  d'oiseaux  insec- 
tivores que  l'on  s'étonne  de  ne  pas  voir  plus  nombreux  dans  te  pays, 
au  milieu  d'élémens  si  favorables  à  teur  existence. 

Dans  ces  occasions^  les  Cafres  mettent  le  feu  aux  champs;  toutes 
les  sauterelles  que  la  fatigue  y  fût  tomber  ont  les  ailes  et  les  pattes 
grillées  et  leiur  fournissent  des  repas  friands  et  copieux.  Cette  sorte 
de  manne  leur  est  souvent  d'un  grand  secours  lorsqu'ils  entrepren- 
nent de  véritables  voyages  au  long  cours,  ayant  à  marcher  un  mois 
et  plus  pour  se  rendre  de  leur  tribu  aux  mines.  Ils  y  sont  attirés  en 
grand  sombre  par  la  certitude  de  trouver  un  emploi  qui  leur  assure 
une  existence  fadte  et  la  perspective  d'avoir  un  fusil,  car  l'ambition 
de  tous  les  Cafres  est  de  posséder  une  arme  à  feu.  Ils  ne  travaillent 
que  le  temps  strictement  nécessaire  pour  amasser  de  quoi  l'acheter, 
et  ils  se  montrent  alors  fiers  conune  des  héros,  lorsqu'ils  ont  pu, 
moyennant  25  ou  80  francs,  se  procurer  un  de  ces  fusils  de  rebut 
•dont  les  canons  ne  sont  que  de  vieux  tuyaux  à  gaz  un  peu  dérouillés 
et  faits  spécialement  pour  être  vendus,  non  pour  servir.  Quoi  qu'il 
en  soit,  armés  de  la  sorte,  avec  une  corne  de  bœuf  pour  poire  à 
poudre,  —  la  plus  grande  possible  naturellement,  —  ils  regagnent 
leur  pays,  convaincus  qu'ils  vont  tuer  tous  leurs  ennemis,  et  en 
attendant  ils  tirent  à  toute  minute  des  coups  de  fusil  en  l'air  pour 
voir  si  l'arme  n'éclate  pas,  mais  en  prenant  toujours  la  précaution 
de  détourner  la  tète  et  de  fermer  les  yeux  au  moment  où  le  coup  va 
partir.  Cette  manière  de  viser  devrait  bien  rassurer  leurs  ennemis, 
s'ils  n'en  faisaient  autant  de  leur  côté;  mais  chacun  c(»npte  plus  sur 
la  détonation  pour  affecter  le  moral  de  ses  adversaires  que  sur  le  mal 
problématique  qu'il  pourrait  leur  faire.  Ces  Cafres  s'emploient  avec 
les  mineurs  à  raison  de  10  ou  15  francs  par  semaine,  plus  le  mais 
à  discrétion,  la  viande  le  dimanche,  du  tabac  quelquefois  et  des 
coups  souvent;  ils  travaillent  le  moins  possible  et  volent  le  plus 
qu'ils  peuvent,  avec  l'assurance  qu'ils  ne  seront  jamais  découverts, 
vu  la  difficulté  d'exercer  une  surveillance  active  sur  une  quantité 
d'honmies  disséminés  et  occupés  à  des  travaux  divers  dans  des  en- 
droits différens, 

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580  REVUE   DES    DEUX  MONDES. 


IL 


Les  concessions  faites  à  Torigine  par  le  gouvernement  hollandais, 
premier  propriétaire  du  pays,  stipulaient  toutes  que  les  minéraux  pré- 
cieux trouvés  dans  le  sol  appartenaient  à  l'état  et  que  le  titulaire  de  la 
concession  recevrait  une  indemnité  en  échange  du  terrain  dont  il  se- 
rait évincé,  et  c'est  en  vertu  de  cette  loi,  favorable  au  gouvernement, 
au  fermier  et  au  mineur,  que  toute  ferme  sur  laquelle  on  découvre 
une  mine  est  immédiatement  mise  sous  la  tutelle  directe  de  l'état. 
Celui-ci  établit  une  police  chargée  de  percevoir  un  droit  de  patente 
de  chaque  mineur  et  de  protéger  les  intérêts  de  tous  ;  ce  droit  de 
patente  est  partagé  avec  le  fermier,  auquel  il  constitue  un  très  beau 
revenu.  Chacun  ayant  le  droit  de  chercher  {to prospect)^  il  y  a  beau- 
coup de  personnes  qui  parcourent  le  pays  isolément  et  font  des 
fouilles  là  où  la  nature  du  terrain  les  invite  à  tenter  fortune.  Si  au 
bout  de  quelques  jours  ou  de  quelques  semaines,  suivant  la  pa- 
tience du  chercheur,  il  n'a  rien  trouvé  qui  lui  fasse  espérer  un  ré- 
sultat lucratif,  il  démonte  sa  tente  et  va  fouiller  ailleurs;  autrement 
il  persévère  dans  son  travail.  Il  arrive  alors  presque  toujours  qu'un 
voyageur  quelconque  ou  im  chasseur,  apercevant  une  tente  amsi 
plantée  au  milieu  de  la  plaine,  s'approche  pour  ^loit  ce  qui  s'y 
passe  et,  le  cas  échéant,  partager  l'aubaine.  Le  mineur  répond  in- 
variablement à  toutes  les  demandes  qu'il  n'a  encore  rien  trouvé; 
mais  le  chasseur,  jugeant  par  la  grandeur  du  trou  du  temps  qu'il  a 
fallu  y  employer,  ne  se  laisse  pas  persuader  que  l'on  continue  à  tra- 
vailler sans  motif  dans  un  endroit  stérile.  Il  prend  alors  des  points 
de  repère,  et  va  chercher  à  son  tour  des  outils  et  des  amis  qui  vien- 
nent s'installer  auprès  du  premier  pionnier.  Cette  petite  colonie  nais- 
sante, aperçue  de  même  par  d'autres  voyageurs,  attire  encore  quel- 
ques personnes  jusqu'au  moment  où  chacun  reconnaît  qu'il  n'y  a 
réellement  rien  à  y  faire  :  alors  on  se  sépare;  mais  quand  au  con- 
traire il  arrive  à  un  de  ces  mineurs  de  trouver  seulement  un  dia- 
maât,  le  bruit  s'en  répand  avec  une  rapidité  incroyable,  et  de  tous 
les  points  de  l'horizon  l'on  voit  accourir,  se  ruer,  suivant  l'expres- 
sion anglaise  [to  rmh)^  des  mineurs  n'ayant  pour  tout  bagage  qoe 
des  outils,  un  pain  et  une  gourde  d'eau-de-vie.  Il  va  sans  dire  qu'en 
même  temps  arrivent  des  bouchers,  des  boulangers  et  surtout  des 
cantiniers,  qui  font  les  bénéfices  les  plus  certains.  Ces  derniers  sont 
quelq[uefois  les  propagateurs  de  la  nouvelle,  dont  ils  savent  si  bien 
tirer  parti. 

Lorsqu'il  se  découvre  un  nouveau  placer^  chaque  mineur  qui  y 
vient  choisit  ou  plutôt  prend  au  hasard  un  morceau  de  terre  de 
31  pieds  carrés,  aux  quatre  coins  duquel  il  enfonce  des  piquets  de 


LJiyiLi/ieu  uy   ■ 


LES   MINES   DE   DIÂMÂNS    DU   CâP.  581 

jardinier  pour  établir  sa  possession  et  en  même  temps  ses  bornes. 
C'est  là  son  seul  titre  de  propriété,  et  il  a  quelquefois  à  le  défendre 
à  bons  coups  de  poing.  En  effet,  les  derniers  venus,  n'ayant  plus 
de  place  ou  se  voyant  relégués  trop  loin  de  l'endroit  où  ont  été  trou- 
vés les  diamans,  cherchent  à  s'emparer  d'un  daim  quelconque  par 
la  ruse  ou  par  la  force;  ils  attendent  le  moment  où  le  propriétaire, 
en  allant  déjeuner,  emporte  ses  outils  et  laisse  le  terrain  vide,  pour 
venir  s'installer  à  sa  place  et  soutenir  après  avec  impudence  que  ce 
SOTt  eux  qui  ont  posé  les  bornes;  il  s'ensuit  un  procès  qui  se  décide 
sur  les  lieux  à  la  boxe,  et  le  terrain  reste  au  plus  fort.  Aussitôt  qu'il 
est  bien  établi  que  les  diamans  existent  réellement  dans  l'endroit 
et  que  la  mine  est  appelée  à  vivre,  les  mineurs  se  réunissent  et 
nomment  un  comité  chargé  de  rendre  la  justice  et  de  prononcer 
sans  appel  sur  toutes  les  questions  en  litige,  —  celles  du  moins  qui 
concernent  la  propriété  et  le  travail,  car  personne  ne  se  préoccupe 
des  délits  de  la  vie  publique  ou  privée.  Le  premier  soin  de  ce  co- 
mité est  de  faire  un  règlement  pour  déterminer  quand  un  daim 
peut  être  considéré  comme  abandonné.  Il  arrive  en  effet  que  des 
mineurs,  ne  trouvant  rien  au  début,  se  dégoûtent  et  vont  ailleurs 
sans  en  donner  avis,  puis  reviennent  plusieurs  mois  après  lorsqu'ils 
ont  appris  que  la  richesse  du  placer  est  constatée.  Il  est  donc  né- 
cessaire de  se  tenir  en  garde  contre  leurs  réclamations,  comme 
aussi  d'empêcher  les  spéculateurs  de  s'emparer  des  terrains  et  de 
les  garder  sans  les  mettre  en  exploitation.  Pour  ces  raisons,  il  est 
convenu  que  tout  daim  qui  n'est  pas  travaillé  d'une  façon  quel- 
conque pendant  trois  jours  entiers  est  supposé  abandonné,  et  peut 
être  pris  par  le  premier  qui  vient.  Ce  délai  de  trois  jours,  adopté 
d'abord,  a  été  plus  tard  fort  augmenté  pour  faire  la  part  de  la  ma- 
ladie ou  de  toute  autre  cause  indépendante  de  la  volonté  du  mineur. 
La  propriété,  une  fois  établie  de  cette  manière  sommaire,  n'est 
plus  à  la  merci  de  la  force  brutale,  et  celui  qui  désire  se  procurer 
un  terrain  doit  l'acheter  du  détenteur,  auquel  il  donne  une  soname 
plus  ou  moins  forte,  selon  la  réputation  du  daim.  Au  New-Rushy 
les  propriétaires  primitifs  ont  dès  le  début  morcelé  leurs  daims  par 
quarts,  par  cinquièmes,  etc.,  et  ces  morceaux  se  payaient  toujours 
fort  cher,  quoique  chaque  jour:^en  vît  diminuer  la  terre  et  par  con- 
séquent la  richesse.  Un  de  mes  voisins,  possédant  un  Aemi-daim 
(31  pieds  sur  15)  déjà  travaillé  à  plus  de  15  mètres  de  profondeur, 
était,  lors  de  mon  départ,  en  marché  pour  le  vendre  100,000  francs. 
C'est  pourquoi  il  se  fait  maintenant  si  peu  de  fortunes  aux  mines. 
Les  débours  considérables,  le  prix  de  la  main-d'œuvre  toujours  crois- 
sant en  proportion  de  la  profondeur,  la  nécessité  de  transporter  à  de 
grandes  distances  les  sables,  qu'on  ne  peut  plus  trier  sur  place  vu 
rencombrement  produit  par  les  anciens  travaux,  tout  cela  cause 


ô-^ 


582  R£yUB  DES  DEUX  MONDES. 

une  augmentation  de  frais  notable  à  la  charge  des  nouveau-voius. 
Autrefois  chacun,  exploitant  la  surface  du  sol  ou  à  peu  près,  enle- 
vait la  terre  dans  une  brouette  et  allait  la  trier  à  quelques  pas,  au- 
tour du  bassin  diamantifère,  sans  avoir  besoin  d'appareils  d'extrac- 
tion ni  de  travaux  de  soutènement,  et  sans  perdre  de  temps  à  faire 
mont^  les  seaux  d'une  assez  grande  profondeur.  La  terre  n'était  pas 
plus  riche;  mais,  comme  on  en  travaillait  davantage  dans  le  mëaie 
temps  et  à  moins  de  frais,  on  recueillait  plus  de  diamans  et  Von 
avait  un  bénéfice  plus  certain,  surtout  quand  on  avait  eu  le  temin 
pour  rien  ou  pour  peu  de  chose.  Ceux  que  le  hasard  a  favorisés 
assez  pour  leur  permettre  d'avoir  un  daim  au  New-Bush  lors  de  la 
découverte  de  ce  placer  exceptionnel  ont  pu  s'enrichir  en  très  peu 
de  temps;  mais  en  général  il  ne  s'y  est  pas  fait  de  grandes  fortunes 
parce  que  ceux  qui,  après  quelques  seoiaines,  quelques  mois  peut- 
être,  avaient  le  bonheur  de  se  trouver  à  la  tête  d'un  certain  capital, 
s'empressaiait  de  fuir  un  climat  et  un  travail  trop  durs,  pour  aller 
jouir  ailleurs  de  leur  bonne  chance.  Naturellement  ils  vendaiait  en 
partant  leur  morceau  de  terre,  et  mettaient  le  nouveau  propriétwre 
à  l'abri  de  toute  réclamation  en  lui  transférant  la  patente  sur  la- 
quelle est  porté  le  numéro  du  daim.  C'est  là  toute  la  formalité  re- 
quise; elle  suffit  pour  assurer  la  libre  jouissance  de  ce  bien  acquis 
dans  des  conditions  si  peu  ordinaires.  On  comprend  que  ceux  qui, 
outre  leur  peine  et  leur  temps,  apportent  des  capitaux  dans  une  en- 
treprise aussi  hasardeuse  ne  voient  pas  d'un  bon  œil  le  règlement 
qui  autorise  le  premier  venu  à  s'emparer  de  leur  daim^  si,  pendant 
un  temps  assez  difficile  à  constater  et  toujours  contesté,  ils  ont  né- 
gligé leur  exploitation  :  aussi  tous  les  mineurs  actuels,  possesseurs 
à  la  suite  d'acquisitions  sérieuses,  sont-ils  fortement  opposés  an 
maintien  de  cette  coutume,  qui  n'a  pu  être  abolie  entièrement,  mais 
<jui  a  du  moins  été  renfermée  dans  de  plus  justes  limites;  le  pro- 
priétaire malade  ou  momentanément  absent  a  désormais  le  temps 
d'être  prévenu  par  ses  voisms  et  de  venir  par  sa  présence  déjouer 
les  calculs  de  mauvaise  foi. 

Lorsqu'une  mine  olTre  une  étendue  telle  que  les  détenteurs  des 
terrains  du  milieu  ne  pourraient  exploiter  leurs  morceaux  sans  pas- 
ser chez  leurs  voisins,  on  fait  des  rues  qui  traversent  le  bas^  de 
bout  en  bout,  et  courent  parallèlement  les  unes  aux  autres.  Pour 
cela,  chacun  doit  donner  un  espace  large  de  7  pieds  1/2  sur  toute 
la  longueur  de  son  terrain  ;  mais,  afin  de  diminuer  le  nombre  des 
rues  au  profit  de  la  largeur,  on  les  adosse  deux  à  deux;  l'intervalle 
se  trouve  ainsi  plus  grand  et  permet  à  l'air  et  à  la  lumière  de  cir- 
culer librement,  en  même  temps  que  les  charrettes  peuvent  se  croi- 
ser sur  un  espace  de  15  pieds.  Chaque  mineur  place  en  terre,  en 
travers  de  la  route,  deux  ou  trois  solives  débordant  sur  son  claim 


LES   MINES   DE   DIAMANS   DU   CAP.  583 

de  1  mètre  envircm,  de  manière  à  former  avec  des  planches  et  un 
rebord  une  sorte  de  plate -forme  ou  de  caisson  pour  recevoir  la 
terre  qu'on  y  fait  monter,  en  attendant  les  brouettes  ou  les  char- 
rettes qui  l'emportent  à  Tendroîl  où  se  fait  le  triage.  Chacun  tra- 
vaillant à  sa  façon  et  selon  ses  moyens ,  on  comprend  que  les 
daims  ne  gardent  pas  le  même  niveau  et  que  les  uns  soient  arrivés 
à  de  grandes  profondeurs  quand  d'autres  souvent  sont  encore  peu 
avancés.  Il  devient  alors  facile  de  reconnaître  les  différentes  pro- 
priétés sans  qu'il  soit  nécessaire  de  laisser  entre  elles  aucun  mur 
de  séparation.  En  général,  on  cherche  à  descendre  le  plus  vite  pos- 
sible, d'abord  pour  en  finir  plus  tôt,  puis  parce  que  la  loi  de  Ken- 
droit  est  que  toute  terre  qui  tombe  dans  un  daim  appartient  au 
propriétaire  chez  qui  elle  tombe,  de  sorte  qu'on  a  toujours  intérêt 
à  se  maintenir  au-dessous  de  ses  voisins  pour  recevoir  tout  ce  qui 
peut  s'échapper  de  chez  eux,  —  non  par  poignées,  comme  on  pour- 
rait le  croire ,  mais  par  charretées  quelquefois,  et  même  par  cen- 
taines de  tonnes  dans  îes  cas  d'éboulemens.  Ces  éboulemens,  très 
rares  à  l'origine ,  finissent  par  devenir  assez  fréquens  lorsque  les 
terrains  ont  été  travaillés  à  de  grandes  profondeurs,  laissant  les 
rues  debout  comme  d'immenses  murs  non  étayés  et  ébranlés  sans 
cesse  par  le  passage  des  charrettes  ;  en  outre  les  mineurs,  avec  une 
imprévoyance  coupable ,  se  laissent  aller  à  entamer  les  terres  au- 
dessous  des  rues,  de  manière  que  celles-ci  ne  représentent  plus  que 
des  pyramides  renversées  dont  le  haut  conserve  toujours  la  largeur 
primitive,  tandis  qu'en  bas  elles  n'ont  guère  plus  de  1  mètre  ou  2. 
II  arrive  alors  un  moment  où  cette  masse,  de  plusieurs  centaines 
de  mètres  de  long,  s'ébranle  et  s'abat  avec  un  fracas  épouvantable, 
entraînant  les  plates-formes  et  les  échafaudages ,  brisant  tout  et 
remplissant  les  daims  de  débris  de  toute  sorte.  Par  un  bonheur 
providentiel,  ces  éboulemens  n'arrivent  d'ordinaire  que  la  nuit,  aux 
heures  où  le  changement  subit  de  la  température  produit  une  con- 
traction brusque  des  terres.  Les  mineurs ,  en  venant  le  matin  au 
travail,  voient  toute  leur  installation  réduite  à  néant,  et  sont  obli- 
gés, avec  grande  perte  de  temps  et  d'argent,  d'adopter  un  nouveau 
mode  d'extraction,  pufequeles  rues  n'existent  plus.  Us  y  trouvent 
quelquefois  une  compensation  lorsque  leurs  daims,  étant  très  pro- 
fonds, ont  reçu  les  terres,  c'est-à-dire  les  diamans  des  voisins;  mais 
cet  avantage  est  souvent  annulé  lorsque,  parmi  les  terres  diaman- 
tifères, se  trouvent  beaucoup  des  schistes  formant  le  pourtour  du 
bassin;  le  travail  est  alors  des  plus  pénibles,  et,  pour  quelques 
charretées  de  bonne  terre  que  l'on  recueille  ainsi ,  on  est  forcé  de 
déblayer,  transporter  et  trier  des  tonnes  de  pierres.  Ce  sont  en  gé- 
néral des  pertes  considérables,  qui  jettent  tout  le  monde  dans  la 
consternation  et  ruinent  ceux  qui  n'ont  pas  les  moyens  de  refaire  de 

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58&  REVUE  DES   DEUX   MOIIDES. 

nouveaux  appareils,  toujours  fort  coûteux.  Quand  ces  éboulemens 
ont  lieu  de  jour,  ceux  qui  sentent  la  terre  trembler  sous  leurs  pieds 
ou  qui  voient  la  première  fissure  se  produire  donnent  aussitôt  Ta^ 
larme,  et  chacun  au-dessous  s'empresse  de  fuir  pour  échapper  aux 
malheurs  affreux  qui  en  résulteraient;  mais  il  s'en  produit  quand 
même,  car  l'imprudence  est  excessive  et  l'habitude  du  danger  fait 
qu'on  le  craint  moins  :  aussi  dans  ces  cas  y  a-t-il  souvent  des  per- 
sonnes gravement  blessées  ou  enterrées  vives  sous  des  masses  tel- 
lement énormes  de  matériaux  que  l'ardeur  qu'on  met  à  leur  p(Mier 
secours  n'est  pas  toujours  couronnée  de  succès.  Ce  n'est  pas  le  seul 
danger  qui  menace  le  mineur  à  ciel  ouvert,  car  il  arrive  presque 
tous  les  jours  que  des  charrettes,  en  se  croisant  sur  les  rues,  sont 
forcées  de  passer  trop  près  du  bord ,  qui  s'écroule  sous  le  poids  de 
la  charge,  et  charrettes,  bœufs  et  chevaux  sont  précipités  au  fond 
du  claim^  où  ils  arrivent  broyés.  Toutefois,  par  un  hasard  extraor- 
dinaire où  l'on  pourrait  bien  voir  la  protection  divine,  il  n'est  jamais 
arrivé,  à  ma  connaissance  du  moins,  qu'un  mineur  ait  été  sériçuser- 
ment  blessé  par  la  chute  de  ces  corps;  s'il  en  était  autrement,  les  es- 
prits seraient  trop  frappés  pour  continuer  un  travail  qui  met  inces^ 
samment  la  vie  en  danger,  et  personne  ne  consentirait  à  chercha 
une  fortune  problématique  dont  on  n'aurait  guère  la  chance  de  jouir. 
Lorsque  l'écroulement  des  voies  de  communication  a  rendu  im*» 
possible  l'exploitation  des  daims  du  centre,  on  établit  sur  le  pour- 
tour supérieur  du  bassin  des  pieux  solidement  fichés  en  terre  et 
assujettis  les  uns  aux  autres,  que  l'on  fait  communiquer  chacun 
avec  uu  daim  au  moyen  d'un  câble  en  fil  de  fer  galvanisé,  sur  le- 
quel court  une  poulie  armée  à  sa  partie  inférieure  d'un  crochet  pour 
suspendre  les  seaux  de  terre,  et  que  deux  hommes  font  monter  au 
moyen  d'une  corde  qui  s'enroule  sur  un  tambour  mû  par  une  mani- 
velle. Les  travaUleurs  du  fond  remplissent  les  seaux,  et  la  terre, 
une  fois  rendue  en  haut,  est  empilée  pour  être  enlevée  plus  tard,  ou 
versée  dans  des  caissons  d'où  on  la  fait  couler  dans  les  charrettes 
qui  viennent  la  recevoir.  La  vitesse  avec  laquelle  montent  les  seaux 
ainsi  tirés  est  telle  que  le  balancement  produit  les  fait  souvent  dé^ 
crocher  pour  le  plus  grand  malheur  de  ceux  qui  se  trouvent  au-des- 
sous, et  il  est  vraiment  surprenant  que  malgré  ces  chutes  jouma^ 
Hères  il  n'y  ait  jamais  eu  à  enregistrer  aucun  accident  mortel.  Quand 
un  Gafre  reçoit  un  seau  ou  une  pierre  sur  la  tête  ou- même  sur  toute 
autre  partie  moins  délicate,  il  commence  à  tout  hasard  par  tomber 
eu  syncope  et  par  faire  le  mort;  on  lui  jette  de  l'eau  à  pleins  vases, 
on  y  joint  d'ordinaire  quelques  coups  de  pied  dans  les  côtes,  et  le 
remède  est  souverain  pour  le  remettre  sur  ses  jambes,  car  cette 
race  est  dure  au  mal  au-delà  de  tout  ce  qui  peut  s'imaginer,  et  sup- 
porte avec  impunité  des  coups  dont  aucun  autre  homme  ne  revien-. 

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LES   MINES   DE   DUMANS    OU    CAP.  585 

drait.  Je  me  souviens  d'avoir  vu  un  Cafre,  pris  de  boisson,  qui 
avait  imaginé  de  démolir  à  coups  de  tête  un  mur  en  pierre  de  taille, 
s'élancer  contre  ce  mur  la  tète  la  première  comme  un  bélier,  après 
avoir  pris  un  élan  de  quelques  pas;  les  chocs  qu'il  recevait  ainsi 
étaient  effrayans,  et  en  apparence  suiBsaient  pour  le  tuer  sur  place, 
ce  qui  ne  l'empêchait  pas  de  recommencer. 

Les  Gafres  qui  travaillent  au  fond  des  daims  trouvent  souvent 
des  diamans  en  piquant^  c'est-à-dire  en  creusant  avec  le  pic,  car 
il  est  difficile  qu'un  gros  diamant  échappe  dans  des  conditions  pa- 
reilles à  un  œil  exercé  :  ils  le  portent  alors  au  maître  ou  au  sur- 
veillant, qui  leur  donne  une  récompense,  à  moins  qu'ils  n'aient  la 
certitude  que  personne  ne  les  a  vus  le  ramasser,  ce  qui  influe  beau- 
coup sur  leur  honnêteté.  La  terre  diamantifère  que  les  charrettes 
ont  transportée  sur  les  lieux  où  elle  doit  être  triée  est  d'abord 
écrasée  grossièrement  par  les  hommes  qui  s'accroupissent  en  rond 
armés  de  bûches  et  qui  la  battent  à  mesure  qu'elle  est  jetée  par 
pelletées  au  milieu  d'eux;  cette  première  opération  a  pour  but  de 
la  séparer  des  pierres.  On  la  passe  ensuite  à  travers  un  tamis  à 
mailles  d'environ  15  millimètres  de  côté  qui  retient  les  coraux, 
que  l'on  rejette  malgré  les  diamans  qui  peuvent  s'y  trouver,  car 
la  peine  qu'il  faudrait  se  donner  pour  briser  ces  pierres  ne  com- 
penserait pas  la  perte  de  temps  et  d'argent  occasionnée  par  ce  tra- 
vail. La  terre  est  passée  dans  un  second  tamis  à  petites  mailles  de 
2  à  3  millimètres  pour  la  débarrasser  de  la  poussière  et  la  mettre 
en  état  d'être  triée.  On  la  verse  alors  sur  des  tables  autour  des- 
quelles les  hommes  sont  rangés  avec  des  espèces  de  racloirs  faits  de 
morceaux  de  fer-blanc  ou  de  débris  de  vieux  seaux;  chacun  plonge 
9cm  racloir  dans  la  masse  et  attire  à  lui  une  certaine  quantité  de 
teire,  une  forte  poignée  à  peu  près,  que  du  même  mouvement  il 
étale  de  manière  à  voir  d'un  seul  regard  s'il  s'y  trouve  des  dia- 
mans. La  sûreté  de  coup  d'œil  qu'on  acquiert  avec  l'habitude  finit 
par  rendre  ce  travail  beaucoup  moins  minutieux  qu'il  ne  parait  au 
premier  abord,  à  ce  point  que  les  nouveau-venus,  en  voyant  le 
mouvement  de  va-et-vient  continuel  du  bras,  ne  peuvent  croire  à 
la  possibilité  d'un  triage  fait  aussi  vite.  Cependant  il  est  difficile 
de  laisser  passer  un  diamant  à  moins  qu'il  ne  soit  très  petit,  car 
ce  cristal ,  quoique  ne  jetant  aucun  feu  à  l'état  brut  et  n'ayant 
aucune  couleur,  saute  aux  yeux  d'une  manière  étonnante  au  mi- 
liea  des  terres  et  des  graviers,  et,  chose  remarquable,  il  est  tou- 
jours pur,  même  dans  la  poussière ,  qui  ne  s'y  attache  jamais  et 
semble  le  respecter.  Malgré  ces  conditions  favorables,  les  terres  re- 
jetées après  le  triage  contiennent  encore  beaucoup  de  diamans,  par 
la  raison  que  les  Gafres  employés  à  ce  travail  sont  plus  occupés  à 
bararder  qu'à  regarder  la  table,  et,  par  paresse  ou  par  besoin 

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586  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

naturel  de  mal  faire,  trient  en  couches  tellement  épaisses  que  les 
diamans  sont  enfouis  au  milieu  des  autres  matériaux  et  échappent  à 
la  vue.  Pour  donner  une  idée  de  la  négligence  avec  laquelle  ces 
hommes  s'acquittent  de  ce  devoir,  je  dirai  qu'un  de  mes  associés, 
étonné  de  voir  que  nos  trois  daims  réunis,  travaillés  ensemble  par 
tous  nos  Gafres,  nous  donnaient  à  peine  huit  ou  dix  diamans  par 
jour  quand  nous  pouvions  en  attendre  vingt-cinq  ou  trente,  puisque 
chacun  de  nos  claims  fournissait  ime  moyenne  d'environ  huit  dia- 
mans chaque  jour  quand  nous  les  travaillions  nous-mêmes,  eut 
ridée  de  cacher  parmi  les  terres  qui  se  trouvaient  sur  la  table  un 
diamant  de  36  carats,  c'est-à-dire  plus  gros  que  la  plus  belle  noi- 
sette, afin  de  voir  s'il  fallait  accuser  la  fidélité  des  ouvriers,  et,  quoi- 
qu'il les  surveillât  attentivement,  toute  la  terre  fut  triée  devant  lui 
sans  que  le  diamant  fût  aperçu;  il  avait  été  rejeté  sous  la  table,  où 
il  fut  retrouvé  après  des  recherches.  Cette  même  négligence  nous 
fut  confu*mée  du  reste  dans  une  autre  circonstance  :  en  déplaçant 
la  table  pour  la  transporter  dans  un  endroit  moins  encombré,  on 
trouva,  parmi  les  sables  qui  avaient  été  triés,  un  diamant  de  13  ca- 
rats 1/2,  gros  comme  la  première  phalange  du  doigt  et  qui  aurait 
été  perdu  pour  nous  comme  tant  d'autres.  C'est  même  devenu  ime 
industrie  nouvelle  aux  mines,  pour  ceux  qui  ne  peuvent  acheter  un 
daim  y  de  repasser  les  terres  abandonnées,  ce  qui  est  quelquefois 
très  productif.  Un  de  mes  amis  se  faisait  ainsi,  sans  avoir  risqué 
aucun  capital,  un  revenu  de  250  francs  par  semaine,  car,  outre  les 
diamans  qui  peuvent  échapper  à  la  vue  pendant  le  triage,  il  s'en 
rencontre  dans  les  coraux  et  les  terres  duies  qui  restent  dans  le 
premier  tamis,  et  ces  terres,  après  avoir  été  exposées  quelque 
temps  à  la  pluie  et  au  soleil,  se  désagrègent  d'elles-mêmes  et 
abandonnent  leur  trésor  à  celui  qui  a  eu  la  patience  de  chercher 
et  d'attendre.  Beaucoup  d'enfans  et  de  jeunes  Hollandaises  pas- 
sent ainsi  leurs  journées  à  fouiller  à  l'aventure  dans  les  sables,  et 
3ont  quelquefois  largement  récompensés.  Dans  la  rue  où  je  travail- 
lais, un  enfant  trouva,  parmi  des  terres  déjà  triées,  un  diamant  de 
73  carats.  Quoique  des  hasards  aussi  favorables  soient  une  excep- 
tion ,  il  n'est  point  rare  de  rencontrer  dans  les  rues  de  petits  dia- 
mans d'un  carat  et  au-dessous,  tombés  avec  la  terre  pendant  le 
transport,  qui  s'effectue  dans  des  charrettes  à  peine  jointes,  ou 
provenant  des  sables  dont  on  se  sert  comme  de  gravier  dans  les 
tentes  et  ailleurs. 

Les  hommes  et  les  femmes  ne  sont  pas  seuls  à  se  montrer  avides 
de  ces  cristaux  précieux,  ils  ont  des  concurrens  parmi  les  volailles, 
qui,  pour  un  motif  plus  matériel,  avalent  les  diamans,  comme  les 
autres  cailloux,  quand  elles  les  rencontrent.  Aussi  les  cuisiniers  qui 
ont  à  préparer  un  poulet  ne  manquent-ils  jamais  d'apporter  les 

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LES  MINES  DE  DIAMâNS   DU  GAP.  587 

plus  grands  soins  à  \e  vider,  et  les  maîtres  y  gagnent  sous  le  rap- 
port de  la  propreté.  Dans  un  restaurant  où  je  prenais  mes  repas, 
on  découvrit  deux  dimanches  de  suite  un  diamant  dans  le  jabot  ou 
le  gésier  des  poulets,  et  les  journaux  de  l'endroit  ont  parlé  d'un 
cheval  qui,  en  piétinant  pour  se  soustraire  à  un  médicament  qu'on 
voulait  lui  faire  avaler,  mit  à  nu  un  diamant  de  7  carats,  à  la 
grande  satisfaction  de  son  propriétaire.  Ces  faits,  écrits  par  les 
mineurs  à  leurs  amis  d'outre-mer,, racontés  et  ampliflés  par  ces 
derniers,  sont  passés  à  l'état  de  l^ende,  et  ont  entouré  les  mines 
d'une  auréole  féerique  qui  séduit  les  esprits  aventureux  et  leur 
cause  bien  des  déboires  à  leur  arrivée. 

Un  des  côtés  les  plus  caractéristiques  des  mines  est  la  manière 
sommaire  dont  la  justice  y  est  administrée  :  aussitôt  qu'un  homme 
de  service  est  pris  volant  un  diamant,  il  est  tout  d'abord  rossé  con- 
sciencieusement par  son  maître  et  conduit  au  bureau  du  magistrat 
par  une  escorte  de  mineurs.  Chemin  faisant,  ils  lui  appliquent  par 
anticipation  une  correction  de  coups  de  poing  et  de  coups  de  pied 
pour  le  cas  où,  son  fait  n'étant  pas  assez  prouvé,  il  serait  relaxé,  ce 
qui  est  rare,  attendu  que  le  magêtrat,  qui  a  vécu  de  longues  an- 
nées parmi  ces  peuples,  connaît  leur  perversité  et  ne  se  laisse  pas 
prendre  à  leurs  mensonges.  L'homme  est,  pour  ce  vol,  condamné 
aux  travaux  forcés,  outre  la  peine  du  fouet,  qui  lui  est  appliquée 
séance  tenante.  Cependant,  malgré  la  sévérité  bien  connue  du  juge, 
i)  arrive  souvent  que  les  mineurs  se  laissent  aller  à  se  faire  justice 
eux-mêmes,  comme  au  temps  où  le  gouvernement  ne  se  mêlait  pas 
encore  de  ces  questions ,  et  dans  ce  cas  les  châtimens  sont  d'une 
rigueur  vraiment  exemplaire,  comme  cela  eut  lieu  pour  un  Cafre 
qui  fut  frappé  jusqu'à  mort  par  ses  maîtres.  Les  possesseurs  de 
daims  se  montrent  également  inflexibles  pour  les  cantiniers  qui 
achètent  des  diamans  aux  Cafres,  c'est-à-dire  qui  recèlent  leurs 
vols.  Dès  que  le  fait  est  prouvé,  les  mineurs  se  réunissent  le  soir  en 
meeting  et  vont  incendier  la  cantine  avec  tout  ce  qu'elle  contient,  et 
le  coupable  se  trouve  ainsi  réduit  à  la  misère.  Malheureusement  ces 
exemples  terribles  ne  produisent  pas  toujours  l'effet  qu'on  en  de- 
vrait attendre  :  la  tentation  d'avoir  un  diamant  pour  un  verre  d'eau^ 
de-vie,  jointe  à  l'espérance  de  l'impunité,  séduit  encore  bien  des 
malfaiteurs,  qui  se  laissent  aller  à  commettre  ces  actes  répréhensi- 
Wes  jusqu'au  jour  où  la  passion  des  mineurs  les  pousse  à  ces  tristes 
excès  de  sauvagerie,  que  la  police  locale  fait  de  louables  efforts  pour 
arrêter;  mais  que  peuvent  une  centaine  d'hommes,  quoique  bien 
montés  et  armés  jusqu'aux  dents,  contre  une  foule  exaspérée?  Je 
pourrais  citer  encore  bien  des  actes  de  sévérité  barbare,  je  n'en 
rappellerai  qu'un  seul.  Un  faux  docteur  fut  convaincu  d'avoir  em- 
poisonné une  petite  fille  avec  des  médicamens  administrés  au  ha- 

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588  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


sard.  Dans  le  premier  moment  d'exaspération  causée  par  cette  nou- 
velle, on  décida  non-seulement  de  brûler  sa  tente,  mais  de  le  brûler 
lui-même  après  l'avoir  enduit  de  goudron  et  de  plumes.  Heureuse- 
ment il  parvint  à  se  soustraire  au  supplice  dont  il  était  menacé. 

Pour  s'assurer  que  tous  les  diamans  trouvés  en  possession  des 
Gafres  sont  bien  le  produit  d'un  vol,  on  ne  leur  permet  pas  d'avoir 
de  daims  et  de  travailler  la  terre  pour  leur  compte.  S'il  en  était 
autrement ,  si  un  seul  Cafre  pouvait  posséder  légalement  un  dia- 
mant, il  deviendrait  le  receleur  général,  et,  sous  prétexte  de  vendre 
ce  qui  lui  appartient ,  écoulerait  le  produit  de  tous  les  vols.  Ces 
gens  trouvent  assez  d'occasions  de  tromper  la  surveillance  pour 
qu'il  soit  inutile,  dangereux  même,  de  leur  faciliter  les  moyens  de 
mal  faire.  Du  reste,  ils  avaient  eu  pendant  un  temps  le  droit  de 
posséder  des  daims  dans  une  ancienne  mine  abandonnée  et  impro- 
ductive, et,  quoique  ces  terres  ne  pussent  guère  rapporter  de  dia- 
mans, ils  en  avaient  toujours  à  vendre,  ce  qui  a  fini  par  ouvrir  les 
yeux  et  faire  prendre  les  mesures  sévères  dont  il  est  question. 

Il  ne  sera  pas  sans  intérêt  de  donner  quelques  détails  sur  la  vie 
matérielle  des  ];pineurs.  Tous  ceux  qui  occupent  une  position 
moyenne  prennent  leurs  repas  à  des  tables  d'hôte ,  où  ils  trouvent 
de  grosses  pièces  de  viande  de  boucherie  rôtie  ou  bouillie,  quelques 
légumes  communs  et  un  dessert  assez  simple.  Ils  peuvent  ainsi 
satisfaire  les  plus  robustes  appétits  à  des  prix  rendus  raisonnables 
par  la  concurrence  des  établissemens  de  ce  genre,  —  environ 

2  fr.  50  par  repas,  sans  le  vin.  Chacun  arrive  dans  son  costume 
de  travail,  les  manches  retroussées,  couvert  de  terre,  la  pipe  à 
la  bouche.  La  propreté  et  le  confort  laissent  beaucoup  à  dteirer 
à  ces  tables  dépourvues  de  nappes  et  de  serviettes,  où  les  cou- 
teaux ne  coupent  guère  plus  de  la  lame  que  du  manche,  où  les 
fourchettes  de  fer  à  deux  dents  ne  servent  que  trop  souvent  à  une 
foule  d'usages  en  contradiction  flagrante  avec  leur  destination.  Des 
hôtels  tenus  avec  un  certain  luxe  relatif,  et  qui  ont  des  couverts 
en  métal  blanc  et  une  table  presque  recherchée,  offrent,  pour 

3  fr.  75,  toujours  sans  le  vin,  des  repas  convenables,  et  sont  fré- 
quentés spécialement  par  l^s  marchands  de  diamans,  les  voyageurs, 
les  nouveaux  arrivés.  Cependant  ces  deux  catégories  de  tables 
d'hôte  ne  peuvent  suffire  ni  convenir  à  toutes  les  bourses  et  à  tous 
les  goûts;  le  mineur  pauvre  ou  économe  fait  sa  cuisine  lui-même 
et  se  contente  d'un  ordinaire  plus  que  modeste  ;  il  passe  chez  le 
boulanger  et  le  boucher  en  quittant  l'ouvrage,  et  porte  sans  honte 
ce  qu'il  vient  d'acheter.  L'existence  la  plus  agréable  et  la  mieux 
entendue  sous  tous  les  rapports  est  celle  du  mineur  riche  qui  se 
joint  à  quelques  amis.  Les  tentes  sont  alors  groupées  de  manière  à 
former  un  camp;  on  l'entoure  et  l'on  est  chez  soi  avec  des  domes- 


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LES   MINES   DE  DIAMANS   ÙV  CAP.  589 

tiques,  un  cuisinier  et  une  tente  consacrée  uniquement  à  servir  de 
salle  à  manger;  ceux  qui  se  trouvent  dans  ces  conditions  vivent  à 
leur  guise,  ayant  bonne  table,  bouteilles  nombreuses  et  variées, 
des  visiteurs  toujours,  cela  s'entend,  et  en  somme  ne  dépensent 
pas  beaucoup  plus.  Seulement  chacun  à  son  tour  a  l'ennui  de  s'oc- 
cuper du  ménage  et  d'aller  au  marché,  où  tout  se  vend  aux  enchères, 
depuis  le  poulet  jusqu'à  la  botte  de  carottes.  Ce  marché,  qui  se  tient 
tous  les  matins  sur  une  grande  place  d'environ  un  kilomètre  carré, 
offre  un  coup  d'oeil  assez  étrange  sous  le  rapport  de  la  variété.  Les 
comestibles  de  toute  sorte  à  côté  de  lingeries  et  de  vieilles 
défroques,  les  fourgons  de  bois,  les  chevaux,  les  harnais,  les  objets 
de  ménage,  les  tentes,  les  troupeaux  de  bœufs  ou  de  moutons,  les 
ferrailles,  les  outils,  enfin  tout  ce  qui  peut  se  vendre  y  est  envoyé 
et  y  trouve  un  acquéreur  à  des  prix  quelquefois  assez  modiques, 
à  moins  qu'il  ne  s'agisse  de  comestibles ,  car,  excepté  la  viande 
de  boucherie,  qui  est  abondante  aux  minés,  tout  ce  qui  se  con- 
somme est  fort  cher.  Un  cuisinier  ou  se  disant  tel,  sachant  tout  au 
plus  faire  bouillir  de  l'eau,  se  paie  au  minimum  150  francs  par 
mois,  et  à  ce  prix  n'a-t-on  généralement  qu'un  empoisonneur  émé- 
rite.  L'usage  des  viandes  saignantes  et  des  boissons  fortes,  la  rareté 
des  légumes  et  peut-être  aussi  la  mauvaise  qualité  de  l'eau,  ne 
tardent  pas  à  enflammer  le  sang  au  point  qu'en  été  la  plus  légère 
.  égratîgnure  devient  en  quelques  heures  une  plaie  douloureuse,  fait 
enfler  tout  le  membre,  et  peut  causer  de  grandes  souffrances  pen- 
dant plusieurs  mois.  C'est  un  tribut  que  paient  la  plupart  des  nou- 
veau-venus. 

Du  climat  des  mines,  je  me  contenterai  de  dire  quelques  mots, 
ne  m'étant  pas  trouvé  dans  des  conditions  qui  m'aient  permis  de 
l'étudier.  Il  m'a  été  affirmé  que,  d'après  les  observations  faites  par 
un  médecin  anglais,  pendant  l'hiver  de  1871  le  thermomètre  est  des- 
cendu, aux  mines  de  rivières,  à  25  degrés  Fahrenheit  au-dessous 
de  glace  (envh-on  14  degrés  centigrades),  et  que  pendant  l'été  il 
s'est  élevé,  à  l'ombre,  à  150  degrés  Fahrenheit  (66  degrés  centi- 
grades). Je  peux  déclarer  à  mon  tour  qu'au  New-Rush,  où  les  sai- 
sons sont  beaucoup  moins  rigoureuses  qu'aux  mines  de  rivières, 
pendant  l'hiver  de  1872  (juin  à  septembre)  mon  thermomètre  est 
descendu,  en  plein  air,  à  10  et  12  degrés  centigrades  au-dessous 
de  zéro,  et  qu'à  la  fin  de  septembre  il  est  monté,  dans  ma  tente, 
à  39  degrés  centigrades.  Jugeant  qu'une  augmentation  de  tempé- 
rature ne  conviendrait  pas  à  ma  santé,  je  suis  parti  sans  plus 
observer.  11  y  a  toujours  une  grande  différence  entre  la  tempéra- 
ture des  jours  et  celle  des  nuits  :  en  été,  malgré  la  chaleur  brû- 
lante des  journées,  les  nuits  sont  presque  toujours  assez  froides 
pour  nécessiter  l'emploi  de  couvertures  de  laine  ;  en  hiver,  quel 

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590  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  soit  le  degré  de  froid  de  la  nuit,  le  thermomètre  ne  reste  pas, 
pendant  le  jour»,  au-dessous  de  6  degréa  centigrades.  Il  se  produit 
donc  tous  les  jours  une  variation  de  15  à  20  degrés  dans  la  tem- 
pérature pendant  les  premières  heures  de  la  matinée  en  hiver,  et 
une  variation  plus  forte  pendant  les  dernières  heures  de  la  nuit  en 
été.  Ces  changemens  s'expliquent  par  l'élévation  extrême  du  ter- 
rain d'une  part,  et  sa  nature  sablonneuse  de  l'autre  ;  le  rayonne- 
ment est  encore  augmenté  dans  une  proportion  notable  par  les 
inunenses  amas  de  sables  et  de  coraux  accumulés  autour  des  habi- 
tations à  la  suite  des  travaux,  et  au  milieu  desquels  chaque  tenté  se 
trouve  placée  comme  dans  un  foyer  ardenL 

Pendant  tout  l'été,  et  surtout  pendant  les  mois  de  fdrtes  chaleurs 
(  décembre  à  mars  inclusivement),  le  pays  est  visité  par  des  pluies 
torrentielles  qui  font  songer  à  cette  expression  de  coiaracte  usitée 
dans  les  Écritures.  En  quelques  minutes,  les  plaines  se  transforment 
en  lacs;  1^  plus  petites  sinuosités  de  terrain  se  changent  en  ruis- 
seaux dangereux  à  traverser;  les  endroits  encaissés  deviennent  lœ 
lits  de  véritables  torrens  qui  déracinent  les  arbres  sur  leur  passagei^ 
vont  grossir  les  fleuves,  et  en  peu  de  temps  les  faire  monter  de  plu-> 
sieurs  mètres.  Ces  pluies,  qui  d'ordinaire  viennent  de  Klip-Drift 
(mines  de  rivières),  s'annoncent  par  un  nuage  que  l'on  voit  poindre 
à  l'horizon,  et  qui  est  précédé  de  quelques  rafales;  au  bout  d'une 
demi-heure  environ,  le  ciel  entier  est  pris,  les  éclairs  partent  de 
tous  les  côtés  à  la  fois,  laissant  à  peine  aux  yeux  le  temps  de  se  re- 
mettre; le  tonnerre  gronde  et  tombe  avec  des  vibrations  et  des  éclats 
dont  on  ne  peut  se  faire  une  idée  sans  les  avoir  entendus;  le  feu. 
semble  couler  avec  l'eau,  ce  qui  fait  dire  aux  mineurs  que  le  ton- 
neffe  tCMnbe  «  comme  la  pluie.  »  Le  6  octobre  1872,  quoique  la 
saison  des  orages  ne  fût  pas  encore  commencée,  il  y  eut  cinq  hommes 
frappés  de  la  foudre  dans  le  bassin  du  New^ush  seulement.  Après 
ces  cataclysmes,  le  ciel  se  dégage  en  peu  de  temps  et  redevient 
serein;  tout  se  calme  et  rentre  dans  l'ordre  accoutumé.  Il  arrive  sour 
vent  que  l'horizon  entier  est  couvert  et  que  le  voyageur  étonné  vœt 
briller  les  astres  au-dessus  de  sa  tète,  alors  que  la  ceinture  de  nuages 
noirs  qui  encadre  cet  horizon  lui  présente  le  spectacle  grandiose 
de  pinceurs  orages  éclatant  simultanément  sur  divers  points  et  se 
répondant  avec  une  intensité  toujours  croissante.  Ces  convulsions 
de  la  nature  frappent  de  terreur  et  d'admiration  ceux  qui  ont  la 
chance  d'y  assister,  car  dans  cette  seule  région  de  l'Afrique  proba- 
blement l'observateur  peut  voir  une  série  de  phénomènes  électriques 
assez  difficiles  à  rencontrer  réunis  ailleurs  :  ainsi  il  n'est  pas  rare  d'y 
voir  des  étincelles  remontantes,  espèce  de  chocs  en  retour,  allant 
de  la  terre  aux  nuages  avec  un  petit  mouvement  en  zigzag  peu  ac- 
centué, et  pendant  les  forts  orages  les  objets  sont  tellement^élec- 

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LES  MINES   DE  DIâMâNS  DU  CâP*  591 

trisés,  —  quelquefois  même  malgré  la  grande  humidité,  —  que  les 
roues  des  charrettes  laissent  échapper  des  auréoles  de  lumière;  les 
haches,  quand  on  s'en  sert,  émettent  des  étincelles  si  fortes,  qu'un 
de  mes  hommes,  occupé  un  jour  à  fendre  du  bois,  jeta  son  outil  et 
se  sauva  épouvanté.  Les  peaux  d'animaux,  tigres,  chacals,  hyènes 
et  autres,  dont  on  se  sert  comme  de  couvertures,  donnent  la  nuit, 
au  toucher,  de  véritables  éclairs,  que  l'on  peut  renouveler  presque 
indéfiniment,  comme  si  elles  se  rechargeaient  aussitôt  que  déga» 
gées.  Les  chiens,  même  vivans ,  produisent  un  phénomène  sem- 
blable, mais  plus  faible  et  ne  s'obtenant  pas  à  volonté.  Les  échanges 
de  fluide  sont  tels  entre  la  terre  et  les  couches  supérieures,  que  par 
tous  les  temps,  même  les  plus  calmes,  alors  qu'il  n'y  a  pas  un  ïiuage 
au  ciel,  on  voit  se  former  de  nombreux  tourbillons  plus  ou  moins 
intenses,  tantôt  stationnaires,  tantôt  parcourant  les  plaines.  S'il  est 
vrai,  comme  on  l'a  prétendu,  que  là  où  les  diamans  sont  abondans 
l'air  est  toujours  fortement  chargé  d'électricité,  ce  pays  doii  i  tre 
éminemment  diamantifère,  et  l'on  aurait  la  chance  de  découvrir  de 
nouvelles  mines  en  observant  les  endroits  où  ces  tourbillons  fc  for- 
ment avec  le  plus  de  régularité,  comme  dans  la  plaine  située  cuire 
le  New-Rushy  Du  Toit' s  Pan  et  Old  de  Béeras. 

Outre  les  pluies  accompagnées  d'orages,  la  région  des  mines  est 
sujette  à  être  parcourue  par  des  «  tempêtes  de  poussière.  »  Le  vent 
souffle  alors  avec  une  violence  inouie,  déchirant  et  soulevant  les 
tentes,  renversant  tout  ce  qui  lui  fait  résistance,  et  entraîna  ni  des 
nuages  poudreux  d'une  épaisseur  telle  qu'ils  en  sont  littéralement 
opaques.  Les  mineurs  sont  alors  forcés  de  cesser  tout  travail  et  de 
s'abriter  contre  ce  gravier  qui  leur  cingle  le  visage  et  le  corps  avec 
une  force  incroyable,  et  d'attendre  que  cet  ouragan  se  soit  calmé, 
ce  qui  n'a  lieu  qu'au  bout  de  quelques  heures.  Cette  poussière 
rouge  et  fine  pénètre  partout,  s'attache  à  tout,  et  peut  être  consi- 
dérée comme  un  des  plus  grands  fléaux  de  cette  contrée  déjà  si  mal- 
traitée. 

Un  phénomène  3ingulier  et  inexplicable  est  la  grandeur  apparente 
des  astres;  le  soleil  et  la  lune  ont  pour  l'œil  des  dimensions  cunsi- 
dérables  et  semblent  atteindre  à  leur  lever  et  à  leur  coucher  un  dia- 
mètre au  moins  double  du  diamètre  habituel.  Ce  jeu  d'oplitjue  ne 
provient  pas  des  vapeurs  et  molécules  aqueuses  tenues  en  suspen- 
sion dans  l'atmosphère,  car  en  mer,  où  l'évaporatîon  est  plus  grande 
qu'au-dessus  d'un  désert  de  sable,  le  même  phénomène  ne  se  re- 
produit pas.  Sans  en  chercher  l'explication,  ce  spectacle  est  d'une 
splendeur  incontestable,  et  l'on  comprend  le  respect  superstitieux 
dont  les  peuples  sauvages  entourent  l'astre  roi,  lorsqu'on  voit  son 
disque  énorme  descendre  au  milieu  des  brumes  de  l'horizon  avec 
des  teintes  d'une  richesse  à  désespérer  les  peintres, 

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592  REVCË   DES   DEUX   MONDES. 

Je  termine  ces  remarques  sur  le  climat  par  deux  obsenrations. 
!•  Les  habitans  de  l'Afrique  et  des  colonies,  lorsqu'ils  viennent  en 
Europe,  souffrent  moins  des  premiers  hivers  que  les  Européens  parmi 
lesquels  ils  vivent,  de  même  que  dans  les  colonies  les  Européens 
sont  moins  sensibles  que  les  créoles  aux  premiers  étés  qu'ils  y  pas- 
sent. De  ce  fait  parfaitement  connu,  il  semble  résulter  que  le  sang 
a  la  propriété  d'emmagasiner  le  calorique  pour  ainsi  dire,  et  de  con- 
server très  longtemps  une  température  correspondante  au  milieu 
dans  lequel  il  se  trouvait.  î""  Â  température  égale  au  tbermcmiètre, 
le  froid  est  bien  moins  sensible  sous  les  tropiques  que  sous  les  au^ 
très  zones.  Ainsi  on  a  vu  qu'aux  mines  le  thermomètre  descend  à 
— 1&  degrés  centigrades  environ,  et  cependant,  malgré  la  rigueur 
apparente  de  ces  hivers,  aucun  mineur  ne  fait  de  feu  pour  se  diauf-^ 
fer,  peut-être,  il  est  vrai,  à  cause  du  prix  élevé  du  bois.  Quel 
que  soit  le  motif  de  cette  abstention,  il  n'en  est  pas  moins  constant 
qu'une  population  d'une  quarantaine  de  mille  âmes  de  tout  pays 
et  de  tout  âge,  répartie  entre  les  diverses  mines,  y  vit  en  quelque 
sorte  en  plein  air,  sans  autres  abris  que  des  tentes,  et  aux  mines 
de  rivières  tous  les  Gafres  qui  allaient  y  chercher  de  l'emploi  (je 
parle  de  1870  et  1871,  ne  sachant  pas  si  les  choses  ont  changé  de- 
puis) couchaient  à  la  belle  étoile  et  sur  la  terre  nue  sans  jamais  se 
plaindre.  Cette  insensibilité  relative  ne  provient  pas  de  la  chaleur 
antérieure  conservée  par  le  sang  comme  dans  l'observation  précé* 
dente,  car  les  Anglais  et  les  Écossais,  quittant  leur  pays  à  la  fin  de 
l'hiver  boréal  pour  arriver  en  Afrique  au  commencement  de  l'hiv« 
austral, — les  saisons  étant  opposées  dans  les  deux  hémisphères, — 
se  montrent  aussi  peu  frileux  que  les  autres;  elle  ne  vient  pas  non 
plus,  comme  on  pourrait  le  penser  à  tort,  de  l'activité  donnée  au 
sang  par  les  travaux  manuels,  puisque  maintenant  la  plupart  des 
mineurs  font  faire  les  travaux  durs  par  les  Cafres  et  se  réservent 
le  triage  des  terres,  qui  n'est  certes  pas  une  besogne  de  nature  à 
augmenter  la  circulation.  Du  reste,  dans  les  montagnes  de  Ttle  de 
La  Réunion,  à  l'établissement  thermal  de  Salazie  par  exemple,  où  le 
thermomètre  descend  jusqu'à  2  degrés  centigrades ,  et  où  je  l'ai 
souvent  vu  à  3  degrés  en  1861,  les  maisons,  fort  mal  jointes,  n'ont 
pas  de  cheminées,  même  celles  destinées  aux  malades,  qui  y  voiu 
précisément  en  hiver,  et  personne  n'y  fait  de  feu  et  n'y  porte  de 
pardessus,  sauf  les  Européens,  qui  ont  l'habitude  de  ce  vêtement; 
bien  plus,  il  n'est  pas  rare  d'y  voir  des  personnes  prendre  des  bains 
de  rivière  matin  et  soir  à  la  température  citée  plus  haut;  j'en  parle 
par  expérience  personnelle.  Il  est  vrai  que  là,  comme  aux  mines, 
le  temps  est  toujours  sec  et  calme,  ce  qui  contribue  puissamment  à 
en  atténuer  la  rigueur. 


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LES   MINES   DE   DUMANS    DU   CAP.  593 


III. 


Les  champs  diamantifères  soDt  divisés  en  deux  catégories  :  les 
mines  de  rivières  et  les  mines  sèche»  (<fry  diggings).  Aux  mines 
de  rivières,  les  diamans  se  trouvent  sur  les  bords  et  dans  le  lit  des 
cours  d'eau  au  milieu  de  pierres  d'une  grande  variété  :  calcédoines, 
agates,  divines,  grenats  rouges  et  verts,  granits,  feldspaths  mica- 
cés décomposés,  tufs,  schistes  alumineux  contenant  des  pyrites  de 
fer,  micas,  aragonites.  Ces  pierres,  aux  couleurs  vives  quelquefois, 
égaient  la  vue  et  empêchent  la  monotonie  du  travail.  Aux  mines 
sèches,  les  diamans  gisent  au  milieu  des  sables  et  des  terres  d'allu- 
vion,  parmi  des  calcaires  de  toute  sorte,  des  grenats,  péridots, 
schistes,  micas,  etc.,  et  avec  un  minéral  noir,  toujours  en  petits 
fragmens  informes,  de  cassure  conchoîdale,  réfléchissant  vivement 
la  lumière  et  rayant  le  verre,  qu'on  appelle  sur  les  lieux  du  car- 
bcme,  —  sans  doute  à  cause  de  sa  couleur. 

Toutes  les  mines  sèches  sont  situées  au  milieu  de  vastes  plaines 
incultes,  si  plates  et  si  unies  que  la  vue  peut  s'étendre  dans  toutes  les 
directions  sans  rencontrer  autre  chose  qu'un  horizon  qui  par  sa  ré- 
gularité tranche  sur  le  ciel  absolument  comme  celui  de  la  mer; 
c'est  à  peine  si  de  loin  en  loin  on  y  aperçoit  quelques  arbres  isolés 
appartenant  invariablement  à  la  famille  des  mimosas;  pas  d'eau, 
pas  de  terre  végétale,  rien  en  un  mot  qui  puisse  donner  à  penser 
que  ces  régions,  privées  de  toute  condition  d'existence,  soient  faites 
pour  être  habitées  par  l'homme.  La  terre  végétale,  —  terre  à  bri- 
ques, rouge  et  fine,  sans  pierres,  —  a  une  épaisseur  qui  varie  de 
10  centimètres  à  3  mètres,  mais  ce  dernier  chiffre  est  une  excep- 
tion. Quoique  les  diamans  ne  se  montrent  en  abondance  que  dans 
quelques  bassins  où  ils  ont  été  accumulés  avec  une  profusion  qui 
rappelle  les  ma*veilles  fantastiques  des  Mille  et  une  Nuùsy  il  est  re- 
connu qu'il  en  existe  dans  toute  la  région  située  aux  environs  du 
fleuve  Yaal.  Une  circonstance  assez  étrange  et  invariable  jusqu'ici 
pour  les  mines  sèches,  c'est  qu'elles  se  trouvent  toutes  sur  de  fai- 
bles élévations  de  terrain,  ou,  pour  parler  plus  justement,  qu'elles 
sont  toutes  accompagnées  de  renflemens  comme  si  une  force  inté- 
rieure avait  soulevé  la  terre  en  ces  endroits,  ce  qui  a  fait  penser 
que  les  diamans  s'y  trouvent  par  suite  d'une  action  volcanique.  Un 
autre  point  digne  de  remarque,  c'est  que  les  diamans  ne  se  ren- 
contrent à  l'état  de  mines  que  dans  des  bassins  ou  dans  les  envi- 
rons d'un  récif  quelconque  ayant  pu  former  barrière,  —  bassin  et 
récif  intérieurs  qui  deviennent  visibles  à  la  suite  des  fouilles  qui  y 
sont  opérées. 

Ton  m.  *  1874.  38 

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59&  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  mines  sèches  sont  au  nombre  de  quatre,  situées  dans  un  rayon 
d'environ  5  kilomètres  :  Bult-Fontein^  Du  ToiYs  Pan^  Old  de  Beer's 
et  de  Béeras  New-Rush.  Le  New-Rushy  la  plus  imposante  des  mines, 
tant  sous  le  rapport  de  sa  richesse  que  de  la  régularité  de  sa  forme 
et  de  sa  constitution,  est  un  vaste  bassin  de  630  pieds  anglais  sur 
environ  900,  ayant  à  peu  près  la  forme  d'une  poire,  et  se  terminant 
à  Touest-nord-ouest  par  un  goulot.  Il  est  entouré  d'une  ceinture 
de  schistes  qui  paraissent  avoir  subi  l'action  du  feu ,  et  dont  les 
lames,  variant  d'épaisseur,  mais  régulièrement  superposées ,  sont 
très  friables,  se  décomposent  à  l'air  au  bout  de  quelques  semaines, 
et  se  désagrègent  avec  une  grande  facilité.  Cette  ceinture  de 
schistes,  tantôt  gris,  tantôt  et  plus  généralement  d'un  brun-jaune 
marbré,  descend  vers  le  fond  en  pente  irrégulière,  et  donne  au 
bassin  l'apparence  d'un  cratère  de  volcan;  elle  varie  quelque  peu 
dans  sa  composition,  offrant  dans  sa  partie  est-nord-est  une  pierre 
dure  et  lisse.  Du  reste,  en  approchant  du  goulot,  le  terrain  change 
complètement  de  nature;  le  sable  devient  de  plus  en  plus  rare,  tan- 
dis que  la  terre  végétale  augmente  jusqu'à  former  la  totalité  du  sol, 
en  même  temps  que  la  cehiture  de  schistes  disparaît  dans  la  même 
proportion  pour  ne  plus  laisser  voir  partout  que  la  terre.  En  deux 
ou  trois  endroits,  dans  l'intérieur  du  bassin,  s'élèvent  comme  des 
récifs  de  pierre  calcaire  arrivant  jusqu'à  la  surface  même  du  soK 
Les  lames  de  schistes  qui  forment  le  tour  du  bassin  sont  toutes  in- 
clinées de  l'intérieur  à  l'extérieur,  comme  si  ces  terrains,  unis  au- 
trefois, avaient  été  soulevés  du  centre  de  manière  à  en  faire  décli- 
ner les  bords  du  côté  de  la  circonférence.  Les  terres  qui  remplissent 
le  bassin,  —  sables  gris  et  verts, '.tufs,  glaises,  terres  graveleuses, 
coraux,  terres  dures  comme  de  la  pierre,  d'un  bleu-gris  très  tran- 
ché, etc.,  sont  déposées  en  couches  parfaitement  distinctes  et  pa- 
rallèles, ou  du  moins  suivent  toutes  les  ondulations  les  unes  des 
autres,  comme  cela  se  voit  dans  les  terrains  rapportés  par  les  eaux. 
A  28  mètres  de  profondeur,  vers  le  milieu  de  la  longueur  du  bassin, 
existait  un  lit  de  pierres  noires  ordinaires  dont  les  angles,  arrondis 
ou  adoucis,  semblaient  annoncer  qu'elles  avaient  été  roulées  par  les 
eaux;  ces  pierres  gisaient  dans  une  terre  brune  mêlée  de  beaucoup 
d'eau.  On  rencontre  aussi,  éparses  parmi  les  terres,  des  roches  de 
dimensions  plus  ou  moins  considérables,  atteignant  jusqu'à  2  ou 
3  mètres  de  diamètre.  Les  différentes  terres  qui  remplissent  le  bas- 
sin du  fond  à  la  surface  sont  distribuées  sans  aucune  régularité,  et 
les  couches,  quoique  parallèles ,  ne  sont  pas  les  mêmes  partout  à 
une  profondeur  égale.  Ainsi  tel  mineur  qui  à  10  mètres  rencon- 
trera une  couche  jaunâtre  verra  son  voisin  travailler,  à  la  même 
profondeur,  dans  une  couche  de  couleur  et  de  nature  différentes; 
de  même  l'une  pourra  être  très  riche,  et  l'autre  ne  rien  contenir. 


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LES   MINES   DE   0IABCAN9   DU   CAP.  595 

Ua  mineur  dont  le  daim  (morceau  de  31  pieds  anglais  carrés)  ne 
présentera  absolument  qu'une  terre  graveleuse  et  farte  d'une  seule 
constitution  se  trouvera  à  quelques  pas  d'un  autre  dont  le  claim 
sera  composé  de  sables  ou  terres  meubles  en  couches  régulières.  En 
général,  en  arrivant  à  de  grandes  profondeurs,  on  rencontre  des 
eoucbes  n'ayant  aucun  rapport  avec  celles  qui  leur  étaient  super- 
posées, soit  des  terres  grasses  excessivement  dures,  soit  des  pierres 
en  alxmdance,  soit  une  terre  dure  bleu-gris^  soit  d'ordinaire  une 
terre  calcaire  a^lomérée,  composée  en  grande  partie  de  coraux* 

Outre  ces  minéraux  r^uliers ,  il  se  rencontre  parfois  des  frag- 
Bsens  ressemblant  à  des  morceaux  de  bois  minéralisé,  comme  cela 
aitvail  lieu,  si  des  sels  en  dissolution  avaient  imprégné  les  pores  et 
les  cavités  de  débris  végétaux  et,  après  la  cristallisation,  en  avaient 
gardé  la  forme  et  l'apparence ,  tandis  que  le  végétal  lui-même  se 
déconqwsait  et  disparaissait.  On  a  trouvé  au  New-Bush  une  écaille 
d'bititre ,  un  osuf  d'autruche ,.  un  grain  de  collier  en  verre  bleu  et 
des  os  d'antilope,  le  tout  à  7  mètres  au-dessous  du  niveau  du  soi. 
Les  àsxa.  derniers  objets  font  partie  du  musée  de  la  ville  du  Cap. 

Les  diamans  commencent  à  se  rencontrer  presque  à  la  surface  du 
soly  car^  la  terre  végétale  n'existant  pour  ainsi  dire  pas,  on  arrive 
immédiatement  en  contact  avec  les  couches  diamantifères,  et  les 
gisemens  continuent  également  à  toutes  profondeurs;  lors  de  mon 
départ  des  mines,  on  était  descendu  à  près  de  35  mètres,  et  les  dé- 
ccuvertes  étaient  aussi  fructueuses  pour  ceux  qui  travaillaient  à  ces 
profondeurs  que  pour  les  mineurs  échelonnés  à  toutes  les  hauteurs 
inteitmédiaires. 

Ces  diamansi,  pour  la  plupart,  sont  plus  ou  moins  cassés,  et  l'on 
trourve  autant  de  morceaux  informes  que  de  pierres  entières;  ime 
règle  assea  générale  est  que  le  diamant  est  d'autant  plus  coloré  en 
jaune  qu'il  est  plus  gros;  les  plus  beaux  découverts  jusqu'à  ce  jour, 
sous  le  rapport  du  poids,  sont  de  288  carats,  de  166,  de  1&&,  de 
115v  6^*  Aucune  mine  au  monde  n'a  jamais  donné  une  aussi  grande 
abondance  de  grosses  pierres.  Ainsi,  avant  la  découverte  des  champs 
du  Cap,  un  diamant  de  A  carats  était  considéré  comme  une  fort 
belle  pierre,  et  au-delà  de  ce  poids  les  prix  ne  s'évaluaient  plus 
d'après  les  calculs  ordinaires,  mais  devenaient  prix  de  fantaisie, 
tandis  que  mainteuant  l'abondance  des  grosses  pierres  est  telle  sur 
tous  les  marchés  que  le  prix  en  est  considérablement  réduit  et  de 
beaucoup  inférieur  relativement  à  celui  des  petites/ Des  diamans  de 
10  à  20  carats  se  trouvent  journellement  au  Gap,  et  la  richesse  de 
ces  champs  est  telle  que  le  New^Rush  seulement  a  fourni  une 
moyenne  de  plus  de  3,000  diamans  par  jour  pendant  plus  de  huit 
mois,  la  plupart  de  grosses  pierres. 

Les  diamans  du  Gap  oifirent  certaines  particularités  curieuses 

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596  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dignes  d'hêtre  mentionnées,  La  première,  c'est  que  la  qualité  la  plus 
précieuse,  en  raison  de  la  pureté  de  son  eau,  de  forme  octaèdre  ré- 
gulière à  arêtes  vives,  est  sujette  à  se  briser  au  contact  de  tair. 
C'est  ordinairement  dans  le  cours  de  la  première  semaine  i^rès  la 
découverte  que  la  pierre  se  gerce  et  se  casse;  cependant  il  est  à  ma 
connaissance  que  des  pierres  qui  avaient  résisté  trois  mois  et  plus 
ont  fini  par  obéir  à  cette  loi  assez  commune.  Ces  diamans  ont  les 
faces  excessivement  unies,  ce  qui  s'oppose  peut-être  à  la  libre  cir- 
culation du  calorique,  et  empêche  les  couches  internes  de  se  mettre 
en  équilibre  avec  l'air  ambiant,  et  de  pouvoir  se  dilater  ou  se  con- 
tracter en  même  temps  que  les  couches  externes,  d'où  cette  ten- 
dance à  éclater.  11  n'y  a  que  les  diamans  de  cette  catégorie  qui 
soient  sujets  à  ces  accidens  :  je  n*ai  vu  qu'une  seule  exception  dans 
un  diamant  octaèdre  de  16  carats  qui  n'avait  qu'une  gerçure  inté- 
rieure lorsque  je  l'ai  trouvé,  et  qui  le  lendemain  avait  craqué  dans 
tous  les  sens,  malgré  la  précaution  que  j'avais  prise  de  l'isoler  par 
une  enveloppe  de  suif.  11  n'y  a  pas  d'exemple  d'un  diamant  jaune 
ayant  jamais  craqué.  Il  n'est  jamais  arrivé  qu'aucun  de  ces  diamans, 
une  fois  taillé,  se  soit  gercé  ou  brisé  aux  changemens  de  tempéra- 
ture. Or,  pendant  l'opération  de  la  taille,  le  diamant  est  fortement 
échauifé  par  la  pression  exercée  contre  la  roue  du  lapidaire  tournant 
avec  une  vitesse  de  1,200  tours  à  la  minute;  n'est-il  pas  permis  d'en 
conclure  que,  si  après  ce  travail  la  pierre  a  perdu  la  propriété  de  se 
séparer  en  morceaux,  c'est  que  la  chaleur  développée  a  permis  aux 
molécules  de  se  grouper  d'une  manière  normale?  On  pourrait  aussi 
inférer  de  là  que  ces  diamans  ont  dû  être  formés  dans  un  milieu 
d'une  température  élevée  et  qu'ils  ont  éprouvé  un  refroidissement 
subit,  une  sorte  de  trempe.  En  effet,  on  peut  fort  bien  supposer,  en 
considérant  la  mauvaise  conductibilité  du  cristal  pour  la  chaleur, 
qu'une  couche  très  mince  à  la  surface  se  trouve,  pour  une  cause 
quelconque,  assez  trempée  pour  être  dans  un  état  de  dilaution  très 
différent  de  celui  des  couches  intérieures,  ce  qui  fait  qu'un  change- 
ment de  température  en  produit  la  rupture  et  détermine  une  fissure 
qui  se  propage  dans  la  masse,  comme  cela  a  lieu  pour  les  larmes 
bataviques.  Une  autre  circonstance  rend  plus  frappante  encore  l'a- 
nalogie d'arrangement  moléculaire  qui  existe  avec  le  verre  trempé. 
Les  substances  non  cristallisées  régulièrement  ou  appartenant  an 
système  cubique  sont  douées  de  réfraction  simple,  —  le  verre  et  le 
diamant  sont  dans  ce  cas;  mais,  lorsque  le  verre  a  été  trempé,  il  ac- 
quiert la  propriété  de  polariser  la  lumière,  de  même  que  certaim 
diamansy  ce  qu'on  regarde  dans  ces  deux  cas  comme  l'effet  d'un 
groupement  forcé  de  molécules  dû  à  l'action  de  la  trempe.  Il  seraii 
intéressant  de  savoir  si  les  diamans  qyi  par  exception  polarisent  la 
lumière  sont  précisément  ceux  qui  sont  sujets  à  se  briser. 

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LES  MINES   DE   DIAMANS   DU   CAP.  597 

La  seconde  particularité  des  diamans  du  Cap,  c'est  que  toutes  les 
fois  qu'on  trouve  beaucoup  de  grenats  dans  la  terre  qu'on  travaille, 
c'est  un  signe  à  peu  près  certain  qu'on  y  rencontrera  des  diamans. 
Les  jours  où  les  grenats  sont  rares,  on  ne  trouve  guère  de  diamans, 
lés  deux  allant  ensemble  d'ordinaire.  Cette  observation  cependant 
ne  s'applique  pas  à  toutes  les  terres;  les  graveleuses  sont  pauvres 
en  grenats,  tandis  que  les  sables  en  sont  riches.  En  troisième  lieu, 
il  est  très  rare  qu'on  rencontre  de  gros  diamans  là  où  les  petits 
abondent;  au  contraire,  les  jours  où  l'on  ne  trouve  pas  de  petites 
pierres,  on  compte  fortement  sur  un  gros  diamant,  et  cette  espé- 
rance est  très  souvent  réalisée.  Ajoutons  enfin  que,  dans  les  envi- 
rons d'une  grosse  roche  ou  plutôt  au-dessous,  on  trouve  presque 
toujours  un  gros  diamant. 

Les  diamans  sont  distribués  dans  les  terres  de  deux  manières  : 
l'une  parfaitement  régulière  et  mathématique  pour  ainsi  dire,  l'autre 
déjouant  tous  les  calculs  et  paraissant  soumise  à  la  seule  loi  du  ha- 
sard. Ainsi  les  terres  situées  contre  le  récif  qui  compose  le  pour- 
tour du  bassin  sont  invariablement  d'une  richesse  immense  de  la 
surface  au  fond;  celles  au  contraire  qui  se  trouvent  dans  l'intérieur 
sont  toujours  d'un  produit  fort  irrégulier.  Parmi  ces  dernières,  les 
unes  sont  riches,  tandis  que  celles  qui  les  touchent  ne  contiennent 
rien;  chez  les  unes,  les  diamans  se  montrent  à  la  surface,  le  con- 
traire a  lieu  chez,  les  autres;  dans  plusieurs  enfin,  les  filons  riches 
alternent  avec  des  couchés  où  l'on  travaille  des  mois  sans  faire  ses 
frais.  Une  qualité  de  terre  est  reconnue  la  meilleure  dans  une  cer- 
taine région  quand,  quelques  pas  plus  loin,  elle  |est  réputée  détes- 
table. En  un  mot,  il  n'y  a  de  certitude  pour  l'acheteur  que  dans  les 
daims  situés  immédiatement  contre  le  pourtour,  quel  que  soit  le 
genre  de  terre  qui  les  compose. 

Abordons  maintenant  les  hypothèses  qui  ont  été  mises  en  avant 
pour  expliquer  la  présence  des  diamans  en  ces  lieux.  Selon  la  pre- 
mière, le  bassin  est  un  cratère,  et  les  diamans  s'y  trouvent  à  la  suite 
d'une  éruption  volcanique  par  laquelle  ils  y  auraient  été  jetés.  L'ap- 
parence de  la  ceinture  de  pierre  formant  le  pourtour  du  bassin  peut 
justifier  la  première  partie  de  cette  proposition,  mais  l'examen  des 
terres  qui  le  remplissent  et  la  manière  symétrique  dont  les  couches 
en  sont  disposées  éloignent  toute  idée  d'action  volcanique;  en  outre 
la  présence  de  sulfate  de  chaux  à  l'état  de  cristaux,  de  pierres  cal- 
caires à  l'état  de  coraux  non  calcinés,  de  débris  végétaux  minérali- 
sés, enfin  d'écaillés  d'huîtres,  d'œufs,  d'os  et  de  verroteries,  in- 
dique surabondamment  que  le  produit  du  bassin  du  New-Bush  est 
dû  à  une  tout  autre  cause. 

D'après  la  seconde  hypothèse,  ce  seraient  de  violentes  rafales  qui 
auraient  entraîné  les  diamans  dans  ces  mines  avec  le  sable,  la  terre 


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598  EEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

et  les  débris  organiques.  Cette  opinion^  émise  par  un  homoie  venu 
sur  les  lieux  avec  les  connaissances  voulues  pour  se  prononce  en 
pareille  matière,  dilr-6»,  a  trouvé  grand. crédit  dans  le  pays, — peut- 
être  parce  qu'elle  semblait  promettre  un  lieu  de  dép^  qui  devait 
en  ccnztenir  une  prodigieuse  quantité,  pour  avoir  pu  en  laisser  au- 
tant emporter  pur  le  vent.  D'abord  les  diamans  se  trouvant  dans 
tous  les  genres  de  terre  diu  bassin,  il  est  évident  qu'ils  ont  dû  être 
entraînés  avec  ces  laexres;  mais,  comme  ces  terres  diffèrent  essen- 
tiellement les  unes  des  autres,  elles  ne  peuvent  provœir  ^une 
même  localité.  Gommeni  comprendre  alors  que  les  vents  généraux 
aient  pu  faire  une  tournée  dans  le  pays  pour  en  enlever  uniquement 
les  terres  diamantifères  et  les-  réunir  toutes  dans  vai  même  bassin 
sans  en  laisser  tomber  sur  la  route?  Ensuite  les  quatre  mines  sëdies, 
si  elles  avaient  été  alimentées  de  la  sorte,  auraient  dû  se  trouver  sor 
la  ligne  droite  représentant  la  direction  des  vents  généraux,  —  ce 
qui  n'a  pas  lieu,,  car  elles  forment  un  trapèze  sur  la  carte.  Enfia 
une  objection  capitale,  c'est  la  présence  parmi  ces  terres  de  roches 
dont  les  dimensions  et  le  poidla  sont  tels  qu'aucun  ouragan  ne  pour- 
rait seulement  les  ébranler.  Ces  roches,  n'ayant  aucun  rapport  avec 
la  nature  du  terrain  environnant  et  se  trouvant  à  des  profondeurs 
variables,  doivent  être  venues  en  même  tenqps  que  les  terres  en 
question.  Or,  les  roches  n'ayant  pu  céder  à  l'action  du  vent,  il  est 
de  toute  évidence  que  les  terres  qui  les  aecompt^ent  n'ont  pu  être 
amenées  par  une  rafale* 

La  troisième  supposition  présente  les  diamans  eonme  ayant  été 
formés  sur  place  par  le  feu,  —  théorie  assez  mal  définie  au  reste^ 
et  qui  se  contente  d'une  probabilité  vague  sans  l'appuyer  sur  au- 
cune preuve.  L'action  du  feu  laissant  intacts  des  calcaires  de  toute 
sorte  est  une  nouveauté  qui  se  juge  d'elle-même,  et  qui  n'a  pas  be- 
soin de  réfutation:. 

Après  avoir  passé  en  revue  les  théories  du  vent  et  du  feu,  il  reste 
à  envisager  celle  de  l'eau,. —  et  après  l'hypothèse  de  la  formatioa 
à  l'extérieur,  celle  de  la  formation  sur  place;  commençons  par  La 
dernière.  Il  faut  rappeler  ici  que  le  bassin  du  New-Ruak  est  pins 
large  à  la  surface  qu'au  fond,  vers  lequel  les  bords  se  dirigent  eji 
pente ,  c'est-àr-diire  que  ce  bassin  a  la  forme  d'une  inunense  cap- 
sule. Lorsqu'on  met  dans  une  capsule  un  liquide  contenant  des 
corps  étrangers  en  suspension  ou  en  dissolution,  ces  corps  se  dépo- 
sent toujours  à  l'état  de  précipité  ou  de  cristaux  contre  les  parœs 
et  le  fond,  les  plus  lourds  et  les  plus  gros  d'abord.  Or  c'est  préci- 
sément ce  qui  a  lieu  pour  les  diamans.  Les  bords  et  le  foùà  du 
bassin  sont  les  endroits  où  ils  se  rencontrent  en  plus  gnmde  abon- 
dance, —  les  plus  gros  étant  beaucoup  plus  répandus  vers  les  ré- 
gions inférieures  qu'à  la  surface.  Cette  règle,  pour  les  derniers,  est 

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LES  MINES   DE  DIABÏANS   DU   CAP.  599 

loin  d'être  invariable,  mais  elle  est  assez  générale  pourtant.  La  ri- 
chesse bien  connue  des  terres  situées  contre  le  pourtour  rendrait 
assez  séduisante  la  théorie  de  la  formation  sur  place ,  d'autant  plus 
que  d'autres  faits  encore  sembleraient  la  confirmer.  Ainsi  il  y  a  des 
endroits  où  les  diamans  sont  généralement  entiers  et  de  même  na- 
ture, comme  s'ils  avaient  été  produits  dans  des  conditions  iden- 
tiques, ce  qui  n'arriverait  pas  s'ils  provenaient  du  dehors,  car  ils 
n'auraient  pas  eu  la  chance  de  se  trouver  réunis  et  pour  ainsi 
dire  classés.  D'autre  part,  l'existence  presque  invariable  de  gros 
'diamans  sous  les  grosses  roches  ne  peut  être  attribuée  au  hasard, 
et  l'on  est  amené  à  supposer  que  ces  roches,  par  leur  abri  ou  leur 
rayonnement,  ont  facilité  la  formation  du  cristal.  Une  autre  preuve 
serait  fournie  par  les  diamans  doubles,  soit  deux  cristaux  parfaits, 
l'un  gros  et  l'autre  très  petit,  attachés  ensemble,  soit  deux  diamans 
collés  de  manière  à  former  l'extérieur  régulier  d'un  seul  cristal  ; 
ces  attaches  fragiles  n'auraient  pas  résisté  aux  frottemens  et  aux 
chocs  violens  que  les  pierres  auraient  eu  à  subir,  si  elles  avaient 
été  lancées  par  le  feu  ou  charriées  par  les  eaux  pêle-mêle  avec 
d'autres  minéraux.  Enfin  la  règle  générale  qui  veut  que  les  gros  et 
les  petits  diamans  ne  se  trouvent  pas  ensemble  pourrait  bien  don- 
ner à  penser  que  la  formation  doit  avoir  eu  lieu  sur  place,  puisque 
là  où  des  circonstances  inconnues,  il  est  vrai,  mais  propices  évidem- 
ment, ont  permis  à  la  cristallisation  de  se  faire  librement,  toutes  les 
molécules  se  sont  réunies  en  un  seul  cristal  gros  et  entier,  et  d'au- 
tant plus  gros  qu'il  y  a  moins  de  petits  diamans  dans  les  environs. 

Toutes  ces  considérations  prises  dans  leur  ensemble  feraient  ad- 
mettre la  formation  sur  place  d'une  partie  des  diamans;  pourtant 
des  raisons  sérieuses  peuvent  aussi  être  invoquées  en  faveur  d'une 
formation  hors  du  bassin,  suivie  d'un  transport  par  les  eaux.  D'abord 
la  plupart  des  diamans  sont  plus  ou  moins  cassés  et  portent  les 
traces  de  bouleversemens  violens;  puis  il  n'y  a  pas  d'exemple  qu'on 
ait  jamais  rencontré  deux  morceaux  pouvant  s'adapter  comme  s'ils 
avaient  appartenu  à  la  même  pierre  ;  enfin  les  terrains  dans  lesquels 
ils  gisent  sont  quelquefois  d'une  nature  complètement  différente  du 
sol  ordinaire  de  la  localité,  et  ont  dû  arriver  du  dehors,  comme  le 
prouvent  du  reste  l'écaillé  d'huître,  le  collier  de  verre,  etc.  Or,  ces 
bouleversemens  ne  pouvant  s'accorder  avec  la  théorie  d'une  action 
volcanique,  la  régularité  et  la  superposition  des  couches  et  la  pré- 
sence des  pierres  à  angles  arrondis  nous  forcent  à  reconnaître  que 
ce  bassin  a  dû  être  rempli  par  les  eaux  à  des  époques  successives. 
Ces  eaux  seraient  venues,  selon  toute  probabilité,  par  le  goulot  qui 
s'ouvre  vers  l'ouest- nord-ouest,  côté  d'où  souffle  le  vent  et  d'où  ar- 
rivent toujours  les  orages  et  les  pluies  torrentielles. 

11  ne  serait  pas  improbable  que  les  diamans ,  formés  ailleurs , 


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600  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'eussent  été  transportés  par  ces  eaux  en  même  temps  que  d'autres 
à  Tétat  rudimentaire  ou  en  voie  de  formation,  et  que  ces  derniers^ 
après  le  cataclysme,  se  trouvant  dans  le  milieu  favorable  à  leur  dé- 
veloppement, n'eussent  achevé  de  se  cristalliser.  Cela  expliquerait 
assez  les  anomalies  que  présente  la  coexistence  en  un  même  endroit 
de  pierres  dont  les  unes  paraissent  n'avoir  jamais  subi  aucun  oiTort, 
tandis  que  les  autres  sont  dans  des  conditions  diamétralement  oppo- 
sées. Si  cette  théorie,  que  je  hasarde  sous  toutes  réserves,  était 
sanctionnée  par  l'autorité  d'un  savant  spécialiste  après  mûr  examen 
des  lieux,  on  serait  fondé  à  croire  qu'en  recherchant  les  traces  du 
torrent  original  et  en  le  remontant  suivant  les  indications  des  loca- 
lités, on  pourrait  arriver  au  point  initial  d'où  sont  partis  ces  dia-- 
mans  et  les  surprendre  pour  ainsi  dire  en  voie  de  formation.  On 
se  procurerait  ainsi,  outre  l'éclaircissement  d'une  très  intéressante 
question  scientifique ,  une  nouvelle  source  de  richesses  incalcula- 
bles. Un  fait  qui  viendrait  dans  une  certaine  mesure  confirmer  cette 
idée,  c'est  qu'aux  mines  de  rivières,  situées  dans  la  direction  du 
goulot  et  d'où  viennent  tous  les  orages  et  les  grandes  pluies, 
presque  tous  les  diamans  sont  entiers,  —  ce  qui  semblerait  indi- 
quer que  c'est  à  parth*  de  ce  point  ou  un  peu  plus  haut  seulement 
qu'ont  commencé  les  débordemens  qui  ont  charrié  les  diamans  et 
les  ont  brisés. 

Si  les  observations  qui  précèdent  ont  été  faites  avec  assez  d'exac- 
titude pour  établir  qu'une  partie  au  moins  des  pierres  ont  pris  nais- 
sance à  l'endroit  même  qu'elles  occupent  dans  le  bassin  du  New- 
Rushy  il  demeurera  acquis  que  la  cristallisation  du  diamant  n'exige 
ni  température  très  élevée,  ni  pression  extraordinaire,  ces  conditions 
n'ayant  pu  être  remplies  à  la  surface  du  sol,  à  1,800  mètres  d'élé- 
vation et  au  milieu  de  calcaires  non  calcinés. 

Il  n'est  pas  inutile  d'ajouter  qu'en  dehors  des  bassins  diamanti- 
fères il  y  a  encore  des  gisemens  de  minéraux  ayant  l'apparence  de 
l'anthracite  ou  du  bog-heady  et  parmi  lesquels  se  rencontre  du  fer 
sulfuré. 

Quel  sera  maintenant  l'avenir  réservé  aux  champs  diamantifères 
du  Gap?  Tous  les  placers  mis  en  exploitation  jusqu'ici,  étant  de  peu 
de  surface,  ont  été  bien  vite  épuisés  ;  seuls  Du  Toifs  Pan  et  le 
New-Rush  continuent  à  maintenir  leur  production  en  dépit  des 
quantités  considérables  de  pierres  précieuses  qui  en  sont  extraites, 
et  il  serait  téméraire  d'assigner  un  terme  à  cette  fécondité.  Du  reste 
la  région  comprise  entre  le  Vaal  et  l'Orange  est  si  vaste  qu'il  se 
passera  encore  bien  des  années  probablement  avant  qu'elle  ait  été 
sondée  dans  toutes  ses  parties;  le  champ  reste  donc  ouvert  aux 
suppositions. 

Desdemaimes-Hugon. 


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POÈTES  CONTEMPORAINS 

DE  L'ITALIE 


M.   aiOSUÉ   OARDUOCI. 


1.  PottU  cK  Qiosui  Cardueei  (Enotrio  Romano),  Firenze  1871,  Barbera.  —  U.  Nuove  PoetU  di 
BnoMo  Romano  {Gioiui  Cardueei),  Imola  1873,  Oaleati.  —  lU.  Opère  di  Poliziano,  iUus- 
trato  da  a.  Cardacci.  —  lY.  Poésie  di  Lorento  de*  Medici,  prefaziono  di  Q.  Cardacd.  — 
V.  SCmA*  letterœri,  Lifomo  1874,  Vigo. 


Un  poète  qui  jette  des  rimes  dans  la  mêlée  des  partis,  qui  déploie 
un  drapeau  pour  y  inscrire  ses  vers,  est  en  France  une  exception 
assez  rare.  Nous  n'aimons  pas  que  la  muse  se  fausse  la  voix  au 
milieu  des  clameurs  enrouées  de  la  place  publique,  ni  qu'elle  serve 
d'instrument  servile  aux  passions  violentes.  L'exemple  en  a  été 
donné,  mais  il  n'a  pas  porté  bonheur  à  ceux  qui  l'ont  essayé;  ils 
y  ont  perdu,  sinon  le  succès  bruyant,  du  moins  la  sympathie  et 
l'affection  du  public  vraiment  lettré.  En  Italie,  les  habitudes  sont 
différentes.  Longtemps  la  poésie  a  été  le  foyer  de  la  vie  nationale  : 
en  l'absence  de  tout  autre  moyen  d'expansion,  l'activité  morale,  les 
désirs,  les  espérances,  les  regrets,  les  colères  de  ce  peuple  asservi 
à  des  étrangers,  empruntaient  les  accens  de  ses  poètes,  et  durant 
les  périodes  de  son  plus  grand  abaissement  c'est  encore  dans  les 
cadences  de  leurs  strophes  que  l'on  pouvait  compter  les  battemens 
de  ce  cœur  italien  qui  refusait  de  mourir. 

Une  longue  pratique  a  consacré  dans  ce  pays  l'usage  de  plier 
l'ode,  la  canzone^  la  satire,  le  sonnet,  à  l'expression  de  la  pensée 
politique.  Chacun  des  mouvemens  sociaux  de  l'Italie  du  xix""  siècle 

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602  REVUE  DES   DEUX  M<»KDES. 

a  eu  ses  chantres  harmonieux.  Après  1815,  partagé  entre  les  conso- 
lations religieuses  qui  lui  parlaient  d'une  Providence  et  le  désespoir 
qui  ne  voyait  dans  la  création  qu'une  fatalité •  sans  entrailles,  ce 
pays,  alors  malheureux  entre  tous,  entendit  les  hymnes  sacrés  de 
Manzoni  et  les  éloquentes  malédictions  de  Leopardi,  1821  releva  les 
courages  et  suscita  le  Lombard  Berchet  et  le  Florentin  Niccolini  : 
l'un  aguerrit  la  molle  strophe  italienne  et  lui  fit  exprimer  la  haine 
de  l'étranger  ;  l'autre  continua  sur  des  scènes  souvent  obscures  la 
tradition  républicaine  d'Alfieri.  Après  1830,  le  Béranger  toscan, 
Giusti,  travaillait  avec  ses  satires  à  l'œuvre  de  la  liberté.  Quand 
18A7  vit  naître  des  espérances  que  rien  désormais  ne  pouvait  plus 
étoufler,  la  vie  active  commença  en  Italie,  et  la  poésie  dut  rentrer 
peu  à  peu  dans  son  vrai  domaine.  De  1847  à  1859,  si  M.  Aleardî 
engagea  la  lutte  avec  l'arme  fragile  des  vers  contre  les  Autrichiens 
maîtres  de  la  Lombardie,  M.  Prati  en  Piémont  put  se  li\Ter  à  sa 
libre  fantaisie  et  se  contenter  d'être  quelquefois  le  poète  de   la 
dynastie  constitutionnelle. 

Après  1859,  il  semble  qu'il  ne  reste  plus  de  place  pour  la  poésie 
dans  la  politique.  Son  rôle  est  fini;  elle  a  préparé  la  natioa  à  de 
nouvelles  destinées,  elle  a  ouvert  la  voie  aux  hommes  de  guerre, 
car  les  changemens  les  plus  légitimes  dans  le  sort  des  nations  se 
font  malheureusement  avec  le  fer.  Quand  l'œuvre  du  soldat  est 
accomplie,  c'est  à  l'homme-  d'état  d'organiser  la  conquête,  même 
quand  le  peuple  est  son  propre  conquérant.  Le  temps  des  Amphions 
et  des  Orphées  est  passé  :  on  n'établit  pas  un  gouvernement,  des 
chambres,  un  code  de  lois,  une  armée,  un  budget,  avec  des  strophes. 
Ne  convient-il  pas  alors  que  les  poètes  quittent  le  forum  et  rentrent 
dans  leur  vrai  domaine,  dans  la  retraite  studieuse,  où  ils  retrouvent 
la  nature  et  la  vérité?  Et  qui  sera  le  gardien  de  ce  sanctuaire,  s*il 
est  délaissé  par  ceux  qui  en  doivent  entretenir  le  culte? 

Cependant  il  n'en  est  pas  ainsi  de  l'autre  côté  des  Alpes.  Lyri- 
ques, satiriques,  dramaturges,  ne  s'empressent  pas  de  quitter  le 
champ  de  bataille  des  partis  :  il  en  résulte  ce  double  inconvénient, 
beaucoup  de  poésies  de  circonstance  et  une  large  dose  de  politiqpie 
rimée.  Je  ne  crois  pas  que  le  danger  en  soit  fort  à  craindre  dans  un 
pays  pourvu  d'un  grand  sens  et  rompu  par  les  siècles  aux  habitudes 
de  la  docilité;  pourtant  la  dignité  des  lettres  en  soullre,  et  les  écri- 
vains s'accoutument  à  faire  leur  trouée  dans  le  monde  par  des  té- 
mérités, à  surprendre  l'attention  publique  avec  un  peu  de  talent  et 
beaucoup  de  bruit.  Au  milieu  de  ce  conflit  de  stances  dont  on  au- 
rait pu  se  passer,  il  y  a  cependant  des  pages  faites  pour  mériter  l'in- 
térêt. Nous  trouvons  des  unes  et  des  autres  dans  un  écrivain  jeune 
encore  qui  a  emporté  de  nombreux  sui&ages  et  soulevé  tout  autant 


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POÈTES   CONTEBIPORAmS  d'iTALIE,  603 

de  critiqrics.  M.  Carduoci  est  Fauteur  de  quatre  recueils  :  les  Juve- 
niUuy  juvénUes  moins  par  Tesprit  du  livre  que  par  Fâge  de  Fauteur, 
qui  a  fait  plus  tard  ses  fredaines  littéraires,  —  les  Levia  GraviOy 
mêlés,  comme  il  le  dit,  et  peut-être  phis  qu'il  ne  le  pense,  de  choses 
légères  au  milieu  de  pensées  graves,  —  les  Decennali^  série  politi- 
que dont  la  prétMtion  est  de  rappeler  un  poème  de  Machiavd  pw- 
tant  le  même  titre,  —  enfin  les  Nouvelles  Poésies^  qui,  sauf  deux  ou 
trois  pièces  violentes,  accusent  une  certaine  maturité. 


I. 


M.  Gios«ë  Carducd  n'a  pas  eu  souci  du  reproche  adressé  aux 
iKmQbreux  poètes  de  circonstance  que  compte  la  génération  actuelle. 
Il  ne  se  rend  pas  compte  des  différences  qui  séparent  notre  temps 
de  celai  de  Leopardi  ou  de  Manzoni;  il  ne  voit  pas  qu'il  a  derrière 
lui  non  plus  une  nation,  mais  un  parti,  et  ce  parti  est  précisément 
le  s(mci ,  Finquiétude,  le  trouble-fête  de  la  nation.  Cependant  ses 
écrits,  tout  animés  qu'ils  sont  de  la  passion  du  moment,  prouvent 
un  véritable  talent,  et  de  ces  effusions  républicaines,  qui  sont  même 
quelque  chose  de  plus,  il  restera  sans  doute  des  traits  de  satire, 
quelques  mouvemens  lyriques,  dont  le  souvenir  sera  lié  à  celui 
de  Fbistoire  de  l'Italie  contemporaine.  L'ardeur  politique  répandue 
dans  ses  écrits  n'est  pas  le  seul  grirf  de  la  critique  contre  M.  Car- 
ducd ;  l'écrivain  a  un  goût  fâcheux  pour  les  personnalités.  En  qua- 
lité d'étranger  fort  désintéressé  dans  la  question,  elles  ne  peuvent 
que  BOUS  déplaire,  elles  ne  sauraient  nous  blesser;  mais  notre  re- 
gret est  bien  vif  de  retrouver  (lans  la  littérature  d'un  peuple  désor- 
mais libre,  d'un  peuple  ami,  ces  odieuses  querelles  où  se  reflétait 
rabaissement  politique  d'autrefois.  Et  que  signifie  en  effet  de  parler 
d'unité,  d'Italie  indivisible,  si  le  démon  de  la  discorde  est  toujours 
là,  si  les  poètes  se  chargent  de  perpétuer  l'esprit  de  cette  vendMa 
littéraire? 

Serra  est  le  nom  de  sa  patrie,  dans  la  maremme  toscane,  non  loin 
de  Femplacement  de  la  vieille  Populonia,  la  ville  étrusque,  la  cité 
des  forgerons  dont  parle  Virgile  et  d'où  Rome  tirait  le  fer  pour  sou- 
tenir son  duel  contre  Carthage.  Il  se  fait  gloire  d'être  né  dans  ce 
pays  sévère,  au  milieu  de  ces  plages  veuves  de  leurs  anciennes  cités, 
i  l'ombre  des  vieux  donjons  féodaux  qui  du  haut  de  leurs  roches 
calcinées  semblent  veiller  sur  les  nécropoles  tyrrhéniennes  au  fond 
des  bois.  Il  a  entendu,  dit-il,  à  Fheure  silencieuse  de  midi,  lorsque 
tout  semble  dormir  dans  la  campagne  inondée  de  soleil,  la  conversa- 
tion des  lucumons  et  des  augures  de  ses  premiers  ancêtres.  Quand  le 


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-î-ç- 


604  HEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

sirocco  énervant  tourmente  les  figuiers  sauvages  sur  les  vastes  ro- 
chers taillés  en  équerre,  il  est  monté  sur  les  côtes  anguleuses  où  le 
précédait  le  marchand  du  temps  des  Tarquins,  attendant  les  voiles 
rouges  de  Phénicie  sur  la  vaste  mer  bleue.  Dante,  qu'il  appelle  m 
pontife  étrusque  sorti  de  sa  tombe,  a  été  son  grand-prôtre  et  son 
père  spirituel ,  et  il  se  fait  conter  par  le  chasseur  la  légende  du 
comte  Ugolin  revenant  du  combat  et  frappant  à  la  porte  de  la  toor 
de  Donoratico. 

Il  paraît  que  M.  Carducci  n'a  pas  conservé  de  l'école  un  souvenir 
sympathique.  Est-ce  la  noire  soutane  du  maître,  sa  voix  chevrotante 
et  le  verbe  amo  à  conjuguer  sur  une  page  usée  et  jaune,  qui  lui  fai- 
saient venir  à  l'esprit  l'idée  précoce  de  la  mort?  Par  un  beau  jour 
de  juin,  jour  de  soleil  et  de  joie  exubérantes  que  le  poète  excelle 
à  décrire,  l'enfant  délivrait  ses  regards  et  sa  pensée  des  entraves 
de  la  classe,  en  les  dirigeant,  à  travers  la  fenêtre,  sur  les  monts, 
sur  le  ciel,  sur  la  courbe  sinueuse  de  la  mer.  Grands  chênes,  petits 
arl^risseaux,  nids  babillards,  oiseaux,  insectes,  faisaient  un  tableau 
et  un  concert  à  sa  jeune  imagination.  Tout  à  coup  du  milieu  de  cette 
vie  de  la  nature  jaillit  dans  son  esprit  l'idée  de  la  tombe  et  du  néant. 
Cette  petite  peinture,  intitulée  Souvenir  (T école  (1),  n'est  pas  seule- 
ment une  de  ses  esquisses  les  plus  heureuses;  sans  le  vouloir,  il  fait 
entrevoir  dans  cette  figure  enfantine  de  dix  ans  la  physionomie  dn 
poète  à  trente  ou  quarante  ans.  «  L'enfant  est  le  père  de  l'homme,  » 
dit  Wordsworth ,  et  je  ne  saurais  m'étonner  de  ce  que  cet  écolier 
qui  se  dérobe  à  sa  classe  pour  voltiger  tour  à  tour  des  pensées 
joyeuses  aux  images  funèbres  continue  plus  tard,  esprit  peu  docile, 
à  secouer  tous  les  jougs ,  même  parfois  celui  de  la  raison,  à  vaga- 
bonder en  imagination,  à  passer  du  rire  aux  larmes,  quelquefms 
sans  motif,  comme  le  clavier  sous  les  doigts  d'un  artiste  capricieux. 

11  a  consacré  à  un  autre  maître  un  honunage  plus  reconnaissant. 
Pietro  Thouar  était  un  instituteur  populaire,  d'opinions  qui  sai- 
taient  la  république,  et  un  écrivain  de  la  phalange  de  ceux  qui,  re- 
nonçant aux  conjurations,  s^  mirent  à  préparer  le  peuple  pour  des 
jours  plus  heureux.  Il  avait  fait  partie  de  la  Jeune  Italiej  et,  tout  en 
faisant  sa  classe,  il  copiait  et  répandait  sous  main  les  vers  patrie 
ques  de  Berchet.  Ce  sont  là  précisément  les  honunes  qui  ont  donné 
le  signal  du  ralliement  autour  du  trône  national  de  Victor-Emma- 
nuel. On  comprend  que  de  tels  maîtres,  qui  signaient  des  adresses 
à  la  royauté  d'une  main  atteinte  déjà  des  glaces  de  Tâge,  devaient 
laisse^*  quelques  écoliers  moins  revenus  des  illusions  de  la  jeunesse. 
Si  M.  Carducci  est  un  échantillon  fidèle  de  cette  génération,  elle  est 

(1)  BifMmbranxa  di  tcuola,  Nuore  Poe^e,  p.  65. 

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POÈTES   CONTEMPORAINS   d'iTALIE.  605 

plus  démocrate  que  celui  qui  Ta  formée.  L'instituteur  fuyait  les 
avances  des  princes  et  ne  portait  pas  les  décorations  qui  lui  étaient 
accordées;  l'écolier  fait  profession  de  braver  les  grands  et  les  riches; 
il  ne  croit  pas  pouvoir  honorer  son  maître  sans  déclamer  quelque 
peu  contre  les  faux  Gracchus,  contre  les  Brutus  satisfaits,  contre  les 
Gâtons  de  comédie.  Disons-le  en  passant,  M.  Carducci  gâte  le  por- 
trait de  cet  homme  aimable  et  modeste  par  le  cadre  emphatique  où 
il  l'enchâsse;  il  en  est  puni  par  le  ton  théâtral  de  cette  pièce  d'un 
lyrisme  peu  d'accord  avec  la  simplicité  du  sujet. 

Un  autre  écrivain ,  celui-là  plus  célèbre,  paraît  avoir  exercé  sur 
lui  et  sur  les  hommes  de  son  âge  et  de  son  parti  une  influence  sé- 
rieuse. Le  poète  dramatique  Niccolini  avait  marché  d'abord  dans  la 
même  voie  que  les  Manzoni,  les  Rosmini ,  les  Balbo,  les  Giusti.  Une 
scission  eut  lieu  sur  la  question  religieuse  ;  Niccolini  ne  se  laissa 
pas  gagner  par  les  espérances  qui  brillèrent  comme  une  aurore  fu- 
gitive sur  les  commencemens  du  règne  de  Pie  IX.  «  Tu  resteras  gi- 
belin, et  nous  resterons  guelfes,  mais  nous  serons  toujours  amis,  » 
telles  avaient  été,  dit-on,  les  dernières  paroles  adressées  à  la  suite 
d'une  discussion  par  le  marquis  Gino  Capponi,  qui  attendait  de  la 
papauté  la  revendication  de  la  liberté  italienne,  à  Niccolini,  qui  n'en 
attendait  que  la  prolongation  des  maux  présens;  cette  protestation 
cordiale  ne  fut  pas  réalisée.  Les  libéraux  d'avant  1846  demeurèrent 
plus  ou  moins  guelfes,  ceux  d'après  se  firent,  pour  une  bonne  part, 
gibelins;  mais  Niccolini  cessa  de  donner  la  main  à  ses  anciens  com- 
pagnons d'armes.  Il  changea  d'amis ,  et  M.  Carducci  compta  sans 
doute  parmi  ceux  qui  renouvelèrent  l'entourage  du  vieux  poète  ré- 
publicain; il  grossit  certainement  les  rangs  des  jeunes  hommes  qui 
faisaient  de  chacune  des  tragédies  nouvelles  de  Niccolini  une  occa- 
sion de  manifestations  politiques  contre  la  dynastie  de  Lorraine.  Il 
devait  être  au  milieu  de  la  foule  qui,  à  la  veille  de  l'annexion  au 
royaume  d'Italie,  battait  des  mains  aux  scènes  plus  virulentes  que 
dramatiques  de  la  pièce  d*Amauld  de  Brescia.  Lui  aussi ,  je  pense , 
accompagnait  en  triomphe  à  son  domicile  le  dramaturge  presque 
octogénaire  qui  venait  de  surexciter  en  beaux  vers  la  double  pas- 
mn  de  l'unité  nationale  et  de  l'indépendance  civile.  Dans  plusieurs 
pièces  de  M.  Carducci,  nous  retrouvons  l'écho  de  ces  soirées  qui 
«livrèrent  un  instant  Florence  et  rompirent  la  solitude  où  vivait 
confiné  le  patriardie  libéral.  C'est  au  lendemain  d'une  représenta- 
tion de  l'été  de  1856,  presqu'à  la  veille  de  la  libération  de  l'Italie, 
que  le  jeune  poète  enthousiaste  écrivait  ces  strophes  : 

a  D^où  te  vient,  ô  saint  vieillard,  la  puissance  de  communiquer  à  de 
vieux  souvenirs  de  jeunes  et  vivantes  colères,  et  d'enseigner  Tespérance 

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606  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  nous  autres,  âmes  abattues  et  muettes?  Donc  rét^rnelle  intelligence 
est  encore  compatissante  à  cette  patrie,  puisque  tu  demeures,  malgré 
la  destinée  ennemie,  chantre  de  rUalie  en  ses  années  de  servitude..* 

((  Eh  bien  I  puisque  tout  le  reste  nous  est  refusé,  que  la  muse  du  fond 
des  théâtres  déclare  la  guerre!  qu'elle  jette  la  flûte  plaintive  et  ceigne 
la  cuirasse,  qu'elle  saisisse  la  lance  d'une  main  aguerrie!  Que  les  jeunes 
reçoivent  d'elle  un  lait  qui  les  remplisse  de  courage,  que  Page  mûr  se 
forme  à  la  hardiesse,  que  la  plèbe,  point  d'appui  nécessaire,  apprenne 
qu'il  y  a  une  patrie  (1)  1  » 

Ces  images  ne  sont  pas  toutes  d'une  égale  fraîcheur;  elles  pa- 
raissent d'autant  plus  conformes  à  l'école  classique  et  toute  grecque 
de  Niccolini.  Une  analogie  plus  remarquable  se  rencontre  dans  cer- 
tains sujets  traités  par  le  poète  de  soixante-<tix-huit  ans  et  par  son 
disciple,  qui  n'en  a  que  vingt-six.  La  différence  consiste,  et  sans 
doute  elle  est  notable,  en  ce  que  le  premier  parle  des  mêmes  choses 
en  ayant  les  yeux  sur  Dante  et  sur  Pétrarque,  et  le  second  en  tour- 
nant quelquefois  les  regards  du  côté  de  M.  Victor  Hugo.  Le  saint-père 
a-t-il  excommunié  les  envahisseurs  du  territoire  de  l'église,  le  vieil- 
lard maudit  Rome,  il  l'appelle  «  courtisane  des  rois,  »  meretrice  dd 
rcy  il  s'emporte  contre  «  sa  cupidité,  »  contre  «  sa  bassesse  merce- 
naire, ))  c'est  de  l'invective  qui  sent  son  xre*  siècle;  le  jeune  homme 
s'attaque  directement  au  souverain  pontife  et  l'excommunie  à  sa  ma- 
nière en  vers  lyriques.  M.  Carducci  brûle  ce  qu'il  a  adoré;  il  a 
outragé  la  majesté  pontificale  dix  ans  après  avoir  chanté  le  saint 
sacrement.  Ici  encore  nous  trouvons  la  progression  remarquée  plus 
haut,  et  le  disciple  va  bien  plus  loin  que  le  mattre.  Niccolini  refusa 
la  croix  de  l'ordre  civil  de  Savoie  que  lui  donnait  le  roi  Victor-Em- 
manuel :  il  était  au  fond  républicain;  mais  il  vint,  appuyé  sur  les 
bras  de  ses  amis,  présenter  une  adresse  au  nouveau  roi  d'Italie.  Le 
vieux  poète  y  rappelait  avec  complaisance  des  vers  de  sa  façon  où  il 
invoquait,  trente  ans  auparavant,  l'avènement  d'un  roi  qui  fît  dis- 
paraître les  divisions  et  fermât  les  blessures.  Celui  qui  prétend 
marcher  sur  les  traces  du  vieux  gibelin,  à  défaut  d'une  autre  répu- 
blique, chante  la  république  française,  l'ancienne,  celle  des  Des- 
moulins, des  Danton,  des  Robespierre.  Marat  lui-même  a  sa  part, 
non  d'éloges,  —  M.  Carducci  est  homme  d'esprit,  —  mais  de  sou- 
venirs et  d'excuses,  le  tout  puisé  dans  M.  Michelet»  Nos  écrivains 
radicaux  ont  pris  de  l'empire  sur  la  démocratie  italienne  :  Mazzini 
est  délaissé  conmie  mystique  et  amoureux  de  l'idéal. 

Après  ces  réflexions,  ceux  qui  ne  sont  pas  au  fait  de  rextrème 
libéralisme  qui  règne  en  Italie  apprendront  avec  surprise  que  ce 

(1)  Poésie,  p.  153  et  suiv. 


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POÈTES   CONTEMPORAINS   D'iTALIE.  607 

poète  jacobin,  que  cet  ennemi  forcené  des  papes  est  professeur  de- 
puis une  douzaine  d'années  à  Bolc^e.  Sans  doute  cette  ville,  en  sa 
qualité  d'ancien  cbef-lieu  des  légations  pontificales,  est  un  foyer 
naturel  de  réaction  démocratique;  cependant  de  l'autre  côté  des 
Alpes  il  n'y  a  pas  à  s'étonner  de  cette  liberté  ou,  si  l'on  veut,  de 
cette  licence  :  l'Italie,  même  sous  le  régime  de  l'unité,  est  le  pays 
de  la  variété.  L'esprit  public  change  d'une  ville  à  une  autre,  et  il  y 
a  des  courans  qui  portent  en  sens  divers  les  Italiens  que  leurs  inté- 
rêts n'attachent  pas  à  leur  sol,  ici  les  démocrates,  là  les  conserva- 
teurs, un  peu  partout  les  libéraux.  M.  Garducci  est  un  Toscan  dé- 
paysé. Dans  un  sonnet  de  1867,  il  accuse  Florence  d'indilférence 
politique  et  de  servilité,  ni  plus  ni  moins  que  s'il  était  Napolitain 
ou  Piémontais.  Ne  serait-ce  pas  qu'il  a  des  saillies  trop  vives  pour 
le  cahne  tempérament  des  Florentins?  Il  n'est  pas  besoin  d'une 
grande  sagacité  pour  entrevoir  les  divisions,  les  sécessions,  le  dé- 
membrement final  qui  succéderaient  à  l'institution  de  la  république 
en  ce  pays.  La  royauté  est  le  lien  nécessaire  qui  retient  ensemble 
toutes  ces  parties  discordantes. 

De  bonne  heure,  M.  Garducci  publia  des  vers  qu'il  réunit  ensuite 
sous  le  titre  de  Jwsenilia.  Gomme  il  se  fait  une  consommation  per- 
pétuelle de  poésie,  les  écrivains  en  ce  pays,  Icrin  de  se  recueillir, 
lancent  dans  le  monde  leurs  inspirations  au  jour  la  journée,  et  quand 
ils  les  rassemblent  en  volumes,  il  n'est  pas  rare  que  ces  pensées,  nées 
chacune  en  leu?'  saison  particulière,  affectent  des  couleurs  diverses. 
Il  y  a  un  peu  de  tout  dans  ces  Juvenilia.  L'auteur  pourrait  bien  être 
chrétien  et  catholique,  —  il  écrit  des  stances  en  l'honneur  d'une 
Diana  Giuntini,  morte  en  odeur  de  sainteté;  U  pourrait  bien  aussi 
être  libre  penseur,  —  il  méprise  son  siècle,  «  ce  petit  siècle  qui 
affecte  le  christianisme,  »  il  secoletto  vil  che  cristianeggia^  Peut-être 
ne  serait-il  ni  l'un  ni  l'autre,  s'il  faut  prendre  au  sérieux  sa  pièce 
à  Phébus  Apollon,  où  il  parle  en  dévot  du  vieux  culte  des  idoles. 
Nous  aussi,  nous  avons  eu  nos  païens  de  la  littérature,  quoiqu'ils  ne 
fussent  guère  que  des  dilettanti  de  mythologie,  des  artistes  jouant 
des  variations  sur  un  thème  homérique  ou  alexandrin.  Il  s'agit  ici 
d'un  retour  presque  sérieux  au  polythéisme,  d'une  débauche  de  pa- 
ganisme en  apparence  fervent,  d'un  retour  aux  dieux  de  Virgile  et 
d'Horace  par  je  ne  sais  quel  patriotisme  autant  que  par  tendance 
littéraire.  Monti,  en  1825,  avait  épuisé  tout  ce  que  ce  thème  pou- 
vait offrir  de  piquant.  Son  épître  sur  la  mythologie  était  une  plai- 
santerie écrite  de  verve  contre  les  romantiques.  M.  Garducci  en  fait 
un  article  de  foi  et  une  question  de  drapeau.  Dans  un  brindi$iy 
~  chanson  à  boire,  —  il  invite  ses  amis,  des  étudians  de  Pise  sans 
doute,  à  laisser  la  misérable  famille  romantique  gémir,  jeûner,  re- 

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d08  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

garder  la  lune  de  ses  yeux  affaiblis,  à  vider  les  coupes  suivant  le 
rite  héréditaire,  tandis  que  le  clairon  autrichien  retentit  dans  les 
lieux  où  naquit  Virgile,  tandis  que  le  soldat  français  parcourt  la 
Yoie^acrée.  Il  est  entendu  que,  pour  la  dignité  classique,  le  dainm 
autrichien  reçoit  le  nom  de  lituus  rhétique^  et  le  soldat  français 
celui  de  guerrier  de  Brennus.  Bacchus  est  invoqué  à  défaut  d'Apol- 
lon, que  Tentâtes  et  Odin  ont  mis  en  fuite.  Certes  nos  régim^ns 
eussent  été  bien  étonnés  de  se  voir  traités  d'adorateurs  de  Tentâtes. 
Ces  anachronismes,  datés  de  1854,  perdraient  toute  saveur,  si  l'on 
oubliait  la  passion  politique  ou  nationale  qui  inspirait  les  jeunes 
buveurs. 

((  Caton  lui-même,  intrépide,  demanda  sa  coupe  à  son  esclave;  puis, 
songeant  à  César,  il  saisit  le  fer  romain. 

((  Et,  tandis  que  Brutus  veillait  sur  les  livres  de  Platon,  Cassius,  au 
milieu  des  amphores  de  cécube,  attendit  les  ides  de  mars.  » 

L'auteur  s'efforçait  de  rajeunir  la  vieille  querelle  du  romantisme 
en  y  mêlant  des  choses  étrangères.  Encore  aujourd'hui  cette  préoc- 
cupation le  brouille  avec  l'astre  pacifique  de  la  lune,  la  confidente 
pourtant,  l'amie  d'un  de  ses  maîtres  vénérés,  Leopardi;  mais  la  lune, 
à  ce  qu'il  parait,  a  le  tort  d'être  romantique.  Sa  préférence  littéraire 
pour  le  soleil,  son  mépris  capricieux  pour  l'humble  satellite,  lui 
dictent  encore  dans  son  dernier  recueil  une  boutade  qui  a  son  origi- 
nalité. 

((  Bienfaisant  est  le  soleil;  il  seconde  le  travail  des  hommes,  et,  joyeux, 
il  s'y  complaît;  par  lui,  la  vaste  moisson  d'or  courbée  appelle  en  frémis- 
sant la  faux. 

((  D'en  haut,  il  sourit  au  soc  humide  reluisant  entre  les  noires  mottes 
de  terre,  tandis  que  le  bœuf  descend  lentement  la  côte  toute  rayée  de 
sillons. 

<c  Sous  le  voile  des  pampres,  il  enflamme  et  dore  les  grappes  bril- 
lantes, et  aux  derniers  chants  enivrés  de  Tautomne,  mélancolique,  il 
sourit  encore. 

«  Et  puis  à  travers  les  toits  noirs  des  cités  il  égare  un  de  ses  rayons 
vers  la  jeune  fille  qui  oublie  au  travail  ses  jeunes  années. 

((  II  lui  conseille  une  chanson  de  printemps  et  d'amour  :  le  sein  de  la 
pauvre  artisane  palpite,  et  dans  la  douce  lumière  un  chant  prend  l'essor 
comme  Talouette. 

((  Mais  toi,  6  lune,  tu  te  plais  à  embellir  avec  ton  rayon  les  ruines  et 
les  deuils  :  tu  ne  sais  mûrir,  dans  ton  fantastique  voyage,  ni  fleurs,  ni 
fruits. 


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POÈTES   CONTEMPORAINS   D'iTALIE.  609 

((  Là  où  la  faim  s'endort  dans  la  nuit,  tu  entres  par  les  impostes  vides 
et  tu  la  réveilles,  afin  qu'elle  sente  le  froid  et  qu'elle  pense  au  lende- 
main. 

((  Puis,  sur  les  aiguilles  gothiques,  tu  te  pares  de  languissantes  blan- 
cheurs, et  tu  fais  la  coquette  avec  les  poètes  fainéans,  avec  les  amours 
inutiles. 

((  Puis  tu  descends  dans  le  CampoSanto  :  là  tu  rafraîchis  pompeuse- 
ment ta  lumière  fatiguée,  et  rivalises  de  lueurs  froides  et  blêmes  avec 
les  tibias  et  les  crânes. 

a  Je  hais  ta  face  ronde  et  stupide,  ta  robe  blanche  empesée,  nonne 
libertine  et  inféconde,  fausse  dévote  de  la  voûte  des  cieux  (1).  » 

II. 

Jusqu'en  1857,  époque  des  Juvenilia^  M.  Carducci,  à  peine  âgé  de 
vingt-quatre  ans,  était  pour  ses  lecteurs  un  écrivain  de  bonne  race 
et  de  bon  langage,  aux  veilles  studieuses,  au  style  laborieux,  aux 
opinions  flottantes,  contradictoires  peut-être.  Dans  les  treize  années 
suivantes,  une  physionomie  particulière  de  poète  se  dessina  dans  ses 
Levia  Gravia  et  dans  ses  Decennali.  Le  public  vit  désormais  qu'il 
avait  affaire  à  un  auteur  affamé  de  réputation  :  M.  Garducci  ne  crai- 
gnit pas  dans  ses  vers  de  mettre  au  premier  plan  sa  personne;  il 
adopta  un  rôle  qui  correspondait  sans  doute  à  ses  aspirations  natu- 
relles. Il  ambitionna  d'être  le  Tyrtée  de  l'Italie;  mais  de  quelle  Ita- 
lie parlait-il?  Non  de  celle  que  nous  connaissons, qui  a  ses  grandeurs 
et  ses  faiblesses ,  mais  qui  s'est  sagement  groupée  autour  d'un  roi 
constitutionnel,  qui  a  voulu  se  posséder  elle-même,  se  posséder  tout 
entière,  et  cependant  rester  fidèle  aux  croyances,  aux  souvenirs  de 
son  passé;  celle  qu'il  invoquait,  il  la  voyait  dans  l'avenir,  et  il  l'exhu- 
mait des  ruines  de  l'antiquité.  Il  se  taisait  sur  la  délivrance  entreprise 
de  commun  accord  avec  un  peuple  allié;  il  était  muet  sur  les  grandes 
batailles  formidables  et  gardait  son  enthousiasme  pour  l'expédition 
du  général  improvisé  qu'il  appelle  le  Thrasybule  de  Caprera,  il  gar- 
dait tous  ses  chants  pour  la  surprise,  pour  le  coup  de  main  de  Sicile 
et  de  Naples.  Le  frémissement  de  la  mer  Tyrrhénienne  n'avait  pas 
bercé  ses  premiers  sommeils,  ni  l'ombre  et  la  solitude  de  la  vieille 
Populonia  n'avaient  protégé  ses  premières  années  «  pour  en  faire  un 
poète  de  cour,  pour  l'introduire,  la  poitrine  chargée  de  croix,  dans 
une  foule  aux  habits  dorés.  »  Il  voulait  être  l'Alcée  de  la  sainte 
Italie,  de  la  mère  commune  des  Romains,  des  Samnites,  des  Étrus- 
ques, du  vieux  pays  de  la  guerre  sociale. 

(1)  NuGve  Poésie,  p.  32. 
TOMB  III.  ^  1874.  30 


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«  Salut,  6  toa  patrie  t  Q\x&  cette  ktlgtte  ^é  déâsèôhe,  âl  jaiflâiâ  je  t'ou- 
blie, si  j*oubIie  en  quel  pay^  je  pense  et  j'écris.  Cé^i  td,  6  sainte  patrie, 
qui  fais  jaillir  de  mon  cœur  le  transport  de  la  passion,  Tennui  amer,  le 
trait  enflammé  de  la  colère,  l'élégie  de  l'amour. 

«  Censeur  en  démence,  chanteur  stupide  de  vieilles  folles,  —  que  les 
enfans,  ô  Italie,  me  donnent  tous  les  noms  qu'il  leur  plaira!  Je  ne 
serai  jamais  un  flatteur  d'affranchis  sans  courage  et  de  philosophes 
sans  honneur  I  » 

Voilà  donc  l'idéal  de  M.  CarducCl  :  être  le  poète  de  la  république 
italienne.  Que  celle-ci  réussisse  à  se  faire,  elle  est  assurée  déjà 
d'avoir  un  chantre  pour  la  célébrer.  Reste  à  savoir  s'il  n'aurait  pas 
plus  raison  qu'il  ne  pense,  et  si  le  bon  temps  de  la  guerre  sociale  ne 
reviendrait  pas. 

En  attendant,  il  fait  mine  de  se  confiner  dans  la  tristesse  et  le 
mécontentement,  et  de  n'en  vouloir  sortir  que  pour  lancer  des 
traits  satiriques  contre  le  présent.  A  ceux  qui  lui  conseillent  d'ou- 
blier, de  ne  pas  semer  des  épines  dans  le  cœur  des  hommes,  de  se 
souvenir  que  la  beauté  a  encore  des  sourires^  que  la  vie  a  encore  des 
charmes  qui  né  sont  pas  flétris,  il  répond  en  se  comparant  à  Juvéoal 
et  à  Dante.  On  le  voit,  ce  n'est  point  dans  l'école  républicaine  que  les 
poètes  italiens  perdroût  les  allures  théâtrales  qu'on  s'accorde  géné^ 
ralement  à  leur  reprocher.  Au  besoin,  nous  aurions  ici  le  témoignage 
de  M.  Carducci  critique  contre  M.  Carducci  poète,  et  il  observe 
quelque  part  que  la  révolution  a  malheureusement  appris  aux  écri- 
vains à  exagérer  leurs  pensées  et  à  surfaire  leurs  scntimens.  L'au- 
teur des  Letia  Gratin  se  complaît  donc  dans  sa  morosité,  il  fait  u  de 
l'hypocondrie  rimée.  »  Cette  expression  est  d'un  autre  Toscan,  bien 
naturel  celui-là  et  dépourvu  de  toute  alfectation*  A  propos  de  la  poé* 
sie  à  la  mode  vers  1889,  Oiusii  se  plaignait  de  ce  que  tous  les  échos 
de  l'Italie  retentissaient  de  longues  et  ennuyeuses  jérémiades  (1).  Et 
en  effet  il  ne  se  peut  de  contradiction  plus  choquante  que  celle  qui 
consiste  à  vouloir  que  le  monde  marche  et  à  le  décourager,  à  nier 
le  chemin  déjà  fait  quand  on  lui  montre  celui  qui  est  à  faire.  Enec»^ 
cette  épidémie  de  découragement  s*expliquait-èlle,  il  y  a  trenteMÛnq 
ans,  au  temps  de  Leopardi,  quand  l'Italte  était  dans  un  abaissement 
d'où  il  semblait  impossible  de  la  tirer,  quand  la  gloire,  —ne  par- 
lons pas  de  la  liberté,  -^  quand  la  gloire  était  un  mot  qui  ne  poa« 
Tait  plus  avoir  de  sens  pour  elle,  quand,  par  un  retour  inévitable^ 
elle  se  souvenait  de  ses  grandeurs  passées,  et  mesurait  avec  angoisse 
la  profondeur  de  sa  chute.  Alors  le  désespoir  semblait  permis.  Que 

(1)  Epistolario,  t.  I",  p.  il9. 

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POÈTES   CONTEMPORAINS   D'iTALIE.  611 

dire  aujourd'hui  de  ceux  qui  désespèrent  après  1860  ?  Que  penser 
par  exemple  du  farouche  accablement  qui  sert  de  conclusion  à  la 
canzone  intitulée  Congedo^  «  Adieu  à  la  muse,  »  dans  les  Levia 
Gravia  ?  A  l'exemple  de  Leopardi,  l'auteur  a  voulu  renouveler  cette 
vieille  forme  savante  de  la  poésie  lyrique  italienne.  Dans  ces  larges 
strophes  de  douze,  de  quinze,  de  vingt  vers,  il  faut  que  d'habiles 
repos  soient  ménagés  :  le  plus  souvent  la  canzone  croise  entre  elles 
un' certain  nombre  de  rimes  qui  forcent  l'oreille  d'attendre  long- 
temps avant  d'être  satisfaite.  Cette  complication  magistrale  explique 
la  méprise  bien  naturelle  d'Alfred  de  Musset,  quand  il  s'imagina  que 
les  vers  de  Leopardi  n'étaient  pas  rimes  (1)  ;  elle  trahit  surtout  l'ap- 
prôt  mal  caché  dans  les  poésies  de  ce  maître.  Pour  châtiées  et 
parfaites  qu'elles  soient,  un  lecteur  exercé  ne  peut  s'y  tromper; 
mais  enfin  Leopardi  mettait  son  âme  dans  ses  strophes  un  peu  ar- 
tificielles, il  ne  s'était  donné  aucun  rôle  à  soutenir.  M.  Carducci 
occupe  un  rang  distingué  parmi  les  successeurs  du  poète  de  Reca- 
nati,  il  le  rappelle  souvent  par  l'élégante  concision  du  style;  mais 
pourquoi  versifier  si  laborieusement  son  désespoir  patriotique?  11 
y  a  de  belles  parties  dans  cette  canzone  du  Congedo  quand  il  rap- 
pelle l'ancien  et  doux  ccmimerce  avec  la  muse,  surtout  la  compa- 
raison du  poète  éloigné  de  ses  sources  familières  et  vivifiantes  avec 
TArabe  égaré  dans  le  désert.  On  se  demande  pourtant  ce  que  c'est 
que  ce  désespoir,  quand  on  n'est  pas,  que  nous  sachions,  le  poète 
gobboy  bossu,  dont  les  femmes  se  moquaient,  dont  les  hommes  par- 
laient avec  une  compassion  douloureuse,  l'écrivain  disgracié  de  la 
nature  qui  fuyait  le  monde  de  peur  d'y  être  ridicule,  le  fils  de  fa- 
mille que  l'on  abandonnait  à  ses  propres  ressources,  parce  qu'il  n'é- 
tait pas  bien  pensant,  l'être  chétif  et  inspiré,  vieux  avant  l'âge,  qui 
avait  tant  de  raisons  de  se  plaindre  de  la  nature  et  tant  d'admirable 
éloquence  à  répandre  dans  ses  plaintes,  quand  on  ne  vit  pas  enfin 
dans  une  patrie  abaissée,  asservie  par  l'étranger,  et  qui  semble, 
jKmr  vivre  tranquille,  s'accommoder  de  sa  ^servitude. 

Du  jour  où  M.  Carducci  s'est  montré,  dans  les  Levia  Craviay  sinon 
tel  qu'il  est,  du  moins  tel  qu'il  voulait  être,  la  littérature  italienne  a 
certainenient  compté  un  imitateur  de  plus  de  Leopardi.  A  dire  vrai, 
la  sombre  philosophie  de  ce  génie  étrange  ne  pouvait  que  lui  être 
personnelle;  on  ne  fait  pas  école  avec  la  doctrine  de  l'ennui  et  du 
dégoÂt  de  la  vie,  on  en  répand  tout  au  plus  la  contagion  mcM^le, 
^i  ne  saurait  durer,  ou  qui  dégénère  bien  vite  en  grimace.  L'au- 
teur des  Levia  Gravia,  à  trente-cinq  ans  de  distance,  se  rapproche 
le  plus  qu'il  peut,  et  sans  le  dire,  du  poète  de  Recanati.  Il  lui  em- 

(1)  Poésiei,  Àpréf  une  heture. 

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612  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prunte  l'idée,  le  mot  même  qui  apparaît  toujours  dans  les  médita- 
tions poétiques  du  maître,  il  verOy  la  vérité  odieuse,  mortelle,  que 
celui-ci  voit  au  fond  de  tout, 

L*acerbo,  indegao 

Blistero  délie  cote,... 

le  mystère  désolant  des  choses  qui  se  dévoile,  suivant  lui,  après  la 
jeunesse,  c'est-à-dire  l'idée  du  néant,  l'absence  de  providence  di- 
vine, la  puissance  unique  d'une  nature  indifférente,  féconde  et  des- 
tructrice, attentive  à  produire,  non  à  protéger,  soucieuse  de  l'être, 
non  du  bonheur  ni  du  bien  de  ses  créatures.  M.  Garducci  est-îl 
sérieusement  pénétré  de  la  même  tristesse?  Ce  vrai  dont  il  parle  si 
souvent  est-il  son  fantôme  obstiné,  comme  il  Tétait  de  Leopardi? 
N'y  a-t-il  pas  là  un  peu  de  convenu?  L'ennui  ne  se  feint  pas,  ne  se 
joue  pas  à  volonté.  Quand  ce  dernier  poète  se  représentait  sous  le 
personnage  d'un  pasteur  errant  de  la  Haute-isîe,  quand  il  accusait 
avec  passion  le  vide  de  son  existence  et  qu'il  s'adressait  aux  ani- 
maux repus  et  tranquilles  dans  leur  muette  satisfaction  :  «  dites-moi, 
pourquoi  êtes-vous  contens,  si  vous  êtes  couchés  à  terre?  pourquoi, 
si  je  suis  au  repos,  l'ennui  vient-il  m'assaillir?  »  quand  il  avait  de 
ces  cris  de  l'âme,  nul  ne  songeait  à  douter  de  sa  sincérité.  On  se 
souvenait  de  Pascal,  qui  a  bien  connu  cet  ennui  et  l'a  décrit.  J'avoue 
que  pas  une  de  ces  idées  ne  traverse  l'esprit  à  la  lecture  de  M.  Gar- 
ducci :  on  songe  à  ses  vers  quelquefois  fort  beaux,  à  son  style  vigou- 
reux, on  ne  s'avise  pas  le  moins  du  monde  de  le  plaindre.  Leopardi 
se  croyait  et  il  était  très  malheureux;  il  s'en  faut  que  M.  Garducci 
soit  assez  élégiaque  pour  cela  :  n'a-t-il  pas  pris  lui-même  le  soin 
d'en  avertir?  Il  ne  dit  nulle  part  que  la  vie  est  un  mal,  comme  son 
devancier,  condamné  à  aimer  sans  espoir,  croyait  avoir  le  droit  de  le 
déclarer.  Nous  avons  rappelé  l'influence  de  la  constitution  physique 
de  Leopardi,  de  l'amant  discret  de  Nérme,  de  Silvie  et  d'Aspasie  sur 
k  tournure  de  ses  pensées.  On  sait  aujourd'hui  quelles  étaient  ces 
trois  figures  gracieuses  ou  brillantes  qui  traversent  les  pages  les 
plus  intimes  du  poète,  les  plus  chères  au  pauvre  malade  :  on  redit 
les  propos  qui  se  chuchotaient  dans  les  sociétés  où  il  paraissait  quel- 
quefois. Il  s'irritait,  il  est  vrai,  qu'on  attribuât  sa  philosophie  déses- 
pérée à  l'excès  de  ses  malheurs  et  de  ses  souffrances  ;  mais  il  faut 
remarquer  qu'il  se  faisait  sans  cesse  un  argument  et  une  arme  de 
sa  vieillesse  prématurée,  et  qu'il  revenait  avec  bonheur  vers  ses 
jeunes  années,  vers  le  temps  où  l'amour  ne  lui  semblait  pas  en- 
core interdit.  Non ,  sa  mélancolie,  comme  sa  doctrine,  n'était  pas 
purement  le  fruit  de  sa  pensée  et  l'œuvre  de  son  entendement.  Et 
d'ailleurs  son  orgueil  seul,  un  orgueil  bien  excusable,  prétendait 


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POÈTES   CONTEMPORAINS  d'iTALIE.  613 

cacher  la  source  secrète  de  cette  profonde  tristesse;  dévoilée  telle 
qu'elle  était,  elle  n'en  paraît  que  plus  humaine  et  plus  touchante.* 

Que  la  mélancolie  de  M.  Garducci  soit  moins  sérieuse  que  celle  de 
Leopardi ,  cela  n'a  pas  droit  de  surprendre.  Ce  n'est  pas  chez  lui 
affaire  de  tempérament.  Il  parle  beaucoup  d'amour,  et  le  plus  sou- 
vent sur  le  ton  d'une  satisfaction  entière;  il  chante  très  souvent  le 
vin,  et  toujours  avec  succès.  C'est  à  peine  de  la  philosophie  que  cette 
tristesse;  la  politique  y  joue  le  principal  rôle.  A  cet  égard,  il  s'é- 
loigne beaucoup  du  maître.  Leopardi  était  libéral  et  n'appartenait  à 
aucun  parti  :  il  rejetait  sur  la  nature,  non  sur  un  système  de  gou- 
vernement, la  responsabilité  des  maux  qu'endure  l'humanité.  Le  re- 
cueil de  ses  poésies  renferme  une  belle  pièce  posthume,  peu  connue 
en  France,  le  Genêt  ou  la  Fleur  du  désert^  où  il  développe  largement 
sa  pensée  sur  l'existence  du  mal.  Attiré  par  les  soms  d'un  ami  sous 
le  ciel  bienfaisant  de  Naples,  ce  cœur  dévoré  de  souffrances  physi- 
ques et  morales,  au  lieu  de  se  tourner  vers  les  délicieuses  perspec- 
tives d'Ischia,  de  Mergellina,  du  Pausillipe,  qui  l'invitaient  de  toutes 
parts,  se  complaît  dans  le  désert  de  lave  noire  que  le  Vésuve  a  étendu 
sur  les  campagnes  riantes.  Seule  la  ginestra^  le  genêt,  qui  offre  le 
premier  motif  et  le  titre  de  cette  méditation ,  mêle  une  douce  image 
et-  un  parfum  à  cette  grande  scène  désolée.  Le  désert  volcanique  et 
la  pauvre  fleur  qui  l'embaume  quelques  instans,  voilà,  selon  le  poète 
de  Recanati,  l'image  de  la  vie;  cette  couche  de  lave  qui  se  répand 
sur  les  travaux  les  plus  heureux  du  laboureur,  voilà  le  progrès  hu- 
main. Le  XIX*  siècle,  à  son  avis,  tourne  lé  dos  à  la  vérité,  qui  est 
implacable  et  qui  s'appelle  le  mal  :  il  flatte  l'homme  et  lui  cache 
le  vrai;  il  le  trompe  et  lui  fait  voir  des  horizons  de  félicité  men- 
teuse. 

Que  prétendait  donc  ce  poète  maladif,  pacifique  envers  tous,  ir- 
rité seulement  contre  la  destinée?  Ce  n'était  pas  d'accuser  les  gou- 
vememens,  ni  de  changer  les  sociétés,  c'était  de  remonter  à  la  source 
même  du  mal,  qui  lui  semble  être  la  nature,  de  coaliser  les  hommes 
contre  celle  qu'il  maudit  partout,  afin  qu'ils  se  protègent  et  se  dé- 
fendent de  leur  mieux  contre  l'éternelle  ennemie.  C'est  l'athéisme 
des  derniers  siècles  de  l'antiquité  s' emparant  d'une  intelligence  qui 
s'est  dépouillée  des  croyances  chrétiennes  et  de  toute  religion  natu- 
relle. Giordani  se  trompait  en  disant  que  Leopardi  était  un  Grec  du 
temps  d'Anaxagore  et  de  Périclès  :  il  est  tout  au  plus  du  siècle  et  de 
la  génération  de  Lucrèce;  des  vers  de  ce  dernier,  il  a  fait  son  point 
de  départ,  il  en  a  bu  toute  l'amertume,  qui  s'est  encore  aigrie  dans 
son  imagination  souffrante.  On  voit  combien  Leopardi  est  loin  du  pes- 
simisme politique  et  de  la  misanthropie  républicaine  de  M.  Garducci. 
Au  reste  que  le  découragement  de  l'un  s'accorde  jusqu'à  un  certain 


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61&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

point  avec  le  scepticisme  frondeur  de  l'autre,  que  le  regret  des  an- 
ciens temps  dans  le  premier  aboutisse  naturellement  à  une  sorte  de 
paganisme  vague  dans  le  second,  nous  l'admettons  volontiers.  Il  est 
évident  que  les  idées  de  Leopardi,  érigées  en  système  philosophique 
et  politique,  devaient  produire  à  peu  près  ce  que  nous  voyons  dans 
M.  Garducci;  il  l'est  aussi  que  fauteur  de  la  Ginestra  ne  songeait 
pas  à  faire  des  prosélytes,  et  que  son  désespoir  sincère  n'est  pas 
responsable  des  humeurs  noires  d'une  école  de  mécontens. 

A  toutes  les  poésies  politiques  des  Levia  Gravia,  nous  préférons 
sans  hésiter  celles  qui  touchent  à  la  vie  privée,  aux  sentimens  per- 
sonnels de  l'écrivain.  Nous  ne  pouvons,  par  exemple,  relire  sans 
émotion  les  cinq  ou  six  sonnets  et  l'espèce  de  canzone  qu'il  a  consar 
crés  à  la  mémoire  de  son  frère,  mort  par  le  suicide  le  k  novembre 
1857.  Cet  infortuné  devait  être  de  quelques  années  plus  jeune  que 
lui  ;  aujourd'hui  il  repose  sous  la  terre  de  Sainte-Marie-4l-Monte, 
une  colline  qui  abrite  la  demeure  des  vieux  parens  du  poète  et  d'un 
frère  plus  jeune  encore;  il  a  depuis  apporté  à  côté  de  cette  tombe 
mie  autre  dépouille,  celle  d'im  enfant  qu'il  a  perdu  ;  ce  lieu  paisible 
et  doux  qui  renferme  tout  ce  qu'il  chéi*it,  il  l'a  oicadré  dans  le  meil- 
leur peut-être  de  ses  sonnets,  quatorze  vers  charmans  que  nous  tra- 
duirions, si  le  rhythme  et  la  perfection  du  langage  étaient  choses 
qu'on  pût  traduire. 

La  pièce  qui  a  pour  titre  Alla  Memorîa  di  D.  ,C.  est  toute  une 
peinture  de  cette  fin  douloureuse  de  son  frère*  Il  était  beau  à  voir, 
ce' jeune  homme,  quand  il  pliait  à  sa  fantaisie  un  cheval  soumis  au 
frein,  tantôt  dessinant  au  galop  un  cercle  étroit,  tantôt  lancé  à  toute 
bride  dans  la  plaine  ouverte;  alors  ses  yeux  lançaient  un  éclair,  et 
sa  pensée  courait  avec  le  vent  d'avril  dans  le  printemps  de  sa  jeu- 
nesse et  de  la  nature.  Quelques  regards  le  suivaient,  quelque  s&lut 
affectueux;  peutr-être  quelque  jeune  fille  se  souvenait-elle  du  ca- 
valier dans  ses  rêves.  Hélas  I  un  vague  souci,  le  souci  noir  du  poète 
antique,  chevauchait  en  croupe  avec  lui  :  la  vision  de  mort  l'accom- 
pagnait de  sa  froide  image.  Quelles  idées  l'obsédaient  alors?  L'au- 
teur, qui  le  fait  parler  au  moment  suprême,  s'e£force  d'en  retrouvar 
la  trace* 

t(  Ton  sourire  ne  brille  plus  pour  moi,  soleil  d'ori  Voici  que  je  force 
la  destinée  et  que  je  me  réfugie  sous  la  terre.  0  profonde  paix  où  je  re- 
poserai libre  de  toute  peine  I  0  silence  interrompu  après  le  trooble  I 
Cependant  lu  es  belle  à  voir,  ô  terrel  et  toi  aussi,  soleil,  tu  es  beaul  La 
nature  s'habille  de  vêtemens  de  fête  pour  toi  comme  pour  son  roi,  et 
j'entends  sortir  des  forêts  une  musique  ineffable  que  tes  feux  éveillent. 
Mais  toi,  imperturbable,  indifférent,  ta  éclaires  et  tu  favorises  d'an 

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POETES  CONTEMPORAINS   d'HAUE.  615 

même  regard  les  rendez-vous  amoureux  et  les  tueries  entre  frères.  En 
ce  moment,  tu  te  poses  souriant  sur  Boon  front,  et  tu  jettes  un  yif  rayon 
de  ta  lumière  sereine  sur  le  fer  qui  va  rae  percer  la  poitrine.  Tu  me 
rappelles  les  souvenirs  effacés  de  mon  premier  âge,  et  verse&  le  désir 
de  jouir  dans  mon  cœur  qui  va  pourtant  nuMirir... 

«  0  chères  années  où  je  te  voyais  éclater  sur  la  mer,,  quand  Tonde 
vaste  frémissait  renvoyant  tes  étincelles,  quand  le  ciel  illuminé  de  clar- 
tés s'enflammait!  Pas  de  visage  d'homme,  pas  d'œuvre  humaine  devant 
moi  :  à  travers  la  profonde  lumière,  je  courais  haletant  pour  jouir  de 
ce  haut  spectacle.  J'avais  avec  moi  mon  erreur,  qui  jetait  un  voile  rose 
sur  les  objets.  Oh  1  qui  me  Ta  eiUevée  ?  Qui  m'a  enseigné  la  vie  fu- 
neste? Demain,  étendu  dans  mon  sang,  dans  la  froide  horreur  de  la 
mort,  tu  me  reverras,  soleil,  détruit  de  ma  propre  main.  Que  mon 
jeune  sang  fume  en  présence  de  la  cruelle  marâtre  des  hommes;  souil- 
lant les  regards  de  mes  parens^  qu'il  atteste  l'odieuse  trahison  de  la 
vie.  lAÀn  de  la  force  cruelle  qui  serre  entre  ses  mains  le  frein  de  cet 
univers,  porté  sur  les  ailes  de  la  mort,  que  mon  esprit  prenne  sa  course 
vers  les  lieux  où  l'on  ne  souffre  plus,  où  l'cua  ne  rencontre  plus  de  ty- 
rans. )) 

Le  suicide  est  entré  dans  la  littérature  italienne  avœ  Jacopo  Or- 
tisy  et  il  s'y  est  montré  discursif,  oratoire  outre  mesure;  le  person- 
nage de  prédilection  de  Ugo  Foscolo  parle  sans  cesse  de  se  ^tuer  au 
point  de  faire  croire  que  la  mort  n'est  pour  lui  qu'une  source  d'émo- 
tioDS  et  un  thème  pour  sa  philosophie  pessimiste.  Le  dénoûment  en 
sonfire  un  peu;  il  parait  sans  cesse  ajourné,  on  ne  voit  pas  pourquoi 
il  vient  si  tard,  ou  même  pourquoi  il  ne  serait  pas  retardé  davan- 
tage. Dans  le  fait,  après  avoir  poursuivi  avec  tant  de  complaisance 
l'image  de  la  mort,  après  en  avoir  fait  le  texte  de  tant  de  pages  élo- 
quentes, Foscolo  a  jugé  à  propos  de  vivre,  et  à  travers  toute  sorte 
de  misères,  victinoe  des  événemens,  de  sa  vanité,  de  sa  frivolité,  et 
surtout  de  ses  dettes.  Leopardi  a  voulu  vivre  malgré  son  Briuo  mi- 
Twre,  où.  il  soutient  le  droit  de  se  détruire,  malgré  ses  infirmités  et 
sa  gène,  malgré  sa  foi  robuste  dans  le  matérialisme  et  dans  le 
néant.  Le  suicide  ailleurs  fournit  un  dénoûment  ou  un  chapitre  à 
un  roman;  en  Italie,  il  est  le  sujQt  même.  Il  arrive  de  plus,  comme 
dans  Jacopo  Ortisy  qu'il  affecte  une  tendance  politique  :  les  héros 
italiens  de  la  mort  volontaire  sont  des  Gâtons  d'Utique. 

Ces  reproches  ne  peuvent  s'adresser  aux  vers  de  M.  Carducci  sur 
la  fin  tragique  de  son  frère.  Ici  le  sacrifice  sanglant  n'est  que  trq) 
réel.  Il  y  a  de  plus  dans  ces  vers  d'une  harmonie  funèbre  l'âme 
d'un  frère  qui  pleure  son  sang.  On  s'associe  au  deuil  du  poète  :  on 
ne  se  sent  pas  le  courage  de  tirer  de  ce  suicide  la  leçon  qu'il  con- 


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616  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tient;  on  lui  pardonne  presque  les  paroles  irritées  où  s'exhale  sa 
douleur  impuissante.  Encore  faut-il  que  son  désespoir  ne  soit  pas 
injuste  :  nous  ne  voyons  pas  pourquoi  la  société  serait  maudite  à 
cause  du  suicide  d*un  jeune  homme,  ni  ce  que  signifient  ces  pro- 
messes par  lesquelles  Fauteur  s'engage  à  le  venger  dans  ses  vers 
d'un  monde  odieux. 


III. 


Les  Decennali  ou  poésies  de  dix  ans  sont  du  même  temps  que  les 
I..evia  Gravia  (1860-1870).  L'auteur  a  partagé  ses  vers  de  cette  épo- 
que en  deux  recueils,  suivant  qu'ils  étaient  plus  ou  moins  osés,  plus 
ou  moins  forgés  et  trempés  pour  le  combat.  Les  Levia  Gravia  étaient 
relativement  timides  et  ne  sortaient  guère  du  terrain  philosophique; 
les  Decemiali  contiennent  les  hardiesses,  les  sorties,  les  coups  de 
pistolet  tirés  pour  forcer  l'attention.  La  plus  singulière  de  ces  pièces, 
destinées  à  faire  scandale,  est  une  espèce  d'hymne  a  Satana^  car  il 
y  a  cette  progression  dans  les  écrits  du  poète  :  après  avoir  chanté 
le  saint  sacrement,  il  a  passé  à  Phébus  Apollon,  puis  à  Satan.  Cette 
débauche  intellectuelle  parut  pour  la  première  fois  en  1865  avec  la 
date  de  2618  de  la  fondation  de  Rome,  sous  le  pseudonyme  d'Eno- 
trio  RomanOy  qu'il  a  gardé  depuis.  Que  signifie  un  hymne  à  Satan 
sous  la  plume  d'un  poète  qui  se  range  dans  l'école  de  Léopard,  qui 
adopte  son  langage  et  ses  formules,  qui  croit  au  néant?  Qu'il  ad- 
mette le  hasard,  la  destinée,  une  force  occulte  menant  toute  chose, 
comme  il  voudra;  mais  il  n'y  a  pas  de  principe  du  mal  sans  un 
principe  du  bien,  pas  de  Satan  sans  Dieu.  Ce  n'est  pas  tout  :  le  Sa- 
tan de  M.  Carducci  est  tout  ce  qui  existe,  la  matière  et  l'esprit,  la 
chair  et  la  pensée,  l'amour  et  la  liberté.  Il  est  dans  les  yeux  de  la 
femme  et  dans  l'éclat  vermeil  du  vin,  dans  les  marbres  et  dans  les 
toiles,  dans  les  chœurs  et  dans  les  danses;  il  est  dans  les  vers  de 
l'auteur,  s'il  faut  l'en  croire.  A  ce  compte,  Satan  est  tant  de  choses 
qu'il  n'est  plus  si  noir  qu'on  pensait.  Il  est  vrai  qu'il  est  l'ennemi 
des  rois,  des  prêtres,  du  Dieu  que  ceux-ci  prêchent,  et  en  général 
de  tous  ceux  avec  qui  le  poète  est  brouillé.  En  revanche,  ce  Satan 
si  multiple  rappelle  à  la  vie  les  grandes  ombres  des  vieux  Romains 
de  Tite-Live  ;  il  a  inspiré  les  Wiclef,  les  Hus,  les  Savonarole,  les 
Martin  Luther,  ces  apôtres  de  la  réformation,  qui  eussent  été  bien 
surpris  de  se  voir  glorifiés  à  titre  d'agens  de  Satan,  eux  qui  lui  fu- 
saient si  bonne  guerre.  En  un  mot,  cet  hymne,  qui  a  fait  grand 
bruit,  est  une  folie  relevée  de  bel  esprit;  c'est  la  confusion  même 
jetée  dans  des  strophes  artistement  travaillées.  De  certaines  pages 


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^9 


^ym 


POÈTES   CONTEMPORAINS   d'itALIE.  617 

déjà  confuses  de  M.  Michelet,  l'auteur  a  tiré  des  fantaisies  qui  por- 
tent le  mélange  des  idées  jusqu'à  l'absolue  contradiction» 

Le  morceau  le  mieux  réussi  de  ce  recueil  politique  et  un  peu  so- 
cialiste des  Decermali  est  celui  qui  touche  le  moins  à  la  politique, 
le  Brindisi  ou  Chanson  à  boire.  En  effet  le  disciple  du  mélancolique 
Leopardi  en  met  dans  chacun  de  ses  volumes,  et  il  est  mieux  in- 
spiré quand  il  a  le  verre  à  la  main  que  lorsqu'il  promène  ses  doigts 
sur  les  cordes  de  fer  de  la  lyre  d'Alcée.  Il  est  vrai  que  le  poète  de 
llitylène  chantait  aussi  bien  le  vin  que  la  liberté;  mais,  soit  qu'il 
exagère  le  diapason  de  l'ode  patriotique,  soit  qu'il  n'ait  sur  son  in- 
strument que  l'une  des  cordes  d'Alcée,  M.  Garducci  n'a  pas,  ce 
semble,  la  haute  vocation  lyrique.  Nous  préférons  à  ses  élans  les 
plus  hardis  les  strophes  légères  et  franches  de  Giusti,  qui  faisait  ^ 

d'ailleurs  d'excellentes  chansons  à  boire  à  l'italienne,  des  brindisi  j 

mêlés  de  satire  politique  ou  morale.  M.  Garducci  les  connaît  bien,  H 

et  Ton  s'en  aperçoit  dans  ses  recueils.  Nous  goûtons  beaucoup  moins 
les  déclamations  versifiées  par  l'écrivain  sur  les  fêtes  des  riches  et 
sur  les  privations  des  indigens,  sur  les  belles  dames  qui  meurent 
entourées,  consolées,  et  sur  les  femmes  pauvres  qui  meurent  sans 
amis  pour  leur  adoucir  le  terrible  passage  (est- il  bien  sûr  que 
l'homme  opulent  soit  plus  aimé  des  siens  que  le  misérable?),  enfin 
sur  les  jeunes  filles  que  le  besoin  contraint  d'oublier  leur  honneur  :  \^^ 

ces  sortes  de  sujets  auraient  tout  au  moins  le  tort  de  la  banalité, 
quand  il  ne  serait  pas  avéré  que  nulle  part  mieux  qu'en  Italie  les 
classes  aisées  ne  viennent  au  secours  des  classes  souffrantes.  1 

Entre  les  pièces  de  circonstance  de  ce  recueil  des  Decennaliy 
nous  doutons  fort  que  la  postérité  réponde  à  l'invocation  qui  ter- 
mine les  vers  intitulés  Dopo  Aspromoniey  a  après  Aspromonte.  » 
L'écrivain  mériterait  que  la  Justice  et  la  Liberté  ne  voulussent  pas 
exaucer  la  prière  qu'il  leur  adresse  de  briller  sur  sa  tombe^  afin  de  | 

le  punir  de  ne  pas  voir  qu'elles  ont  bien  déjà  jeté  quelques  rayons 
sur  l'Italie.  Son  nom  demeurerait  obscur  parce  qu'il  a  voulu  être 
aveugle  :  il  serait  puni  par  où  il  a  péché.  Nous  mettons  au  même 
rang  d'autres  poésies  qui  ont  pour  titre  la  Sicile  et  la  révolution 
dans  les  premiers  jours  de  i862j  la  Révolution  de  Grèce,  où  le  sen- 
timent de  la  réalité,  qui  fait  absolument  défaut,  est  remplacé  par 
des  déclamations  plus  ou  moins  érudites.  L'auteur  reproche  ailleurs 
aux  poètes  amoureux  d'être  des  désœuvrés,  perdigiomiy  de  perdre 
leur  temps  :  il  est  malaisé  de  perdve  plus  complètement  ses  journées 
qu'en  adressant  du  fond  de  quelque  ville  italienne  des  avalanches 
de  strophes  aux  Grecs,  aux  Serbes,  aux  Hongrois,  pour  les  appeler  à 
la  liberté,  au  tsar  de  Russie  pour  lui  reprocher  son  hypocrisie  de 
libéralisme,  au  jeune  roi  récemment  appelé  au  trône  de  l'Hellade 


II 


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618  REVUE  DES  BEUX  MONDES. 

pour  lui  dire  qa'il  est  un  enfant  baiimre^  et  qu^  h,  muse  de  M.  Cii^- 
ducci  se  voile  le  visage  afin  de  ae  pas  wîr  cette  «oisérable  issue  de 
la  Févolutton  grecque. 

Rome  est  natureilemeat  le  tex4)e  favori  dm  eSAmm  ipstniotiques 
de  l'écrivain.  Que  les  Mucius  Scérola  de  la  vévoluiion  BUûCABoèeQt, 
ilannonoe  au  monde  qu'une  légion  «entière  est  ^terriëre  eux;  s»K«Afi, 
guerriers,  poètes,  ouvriers,  se  donnent  la  nudfi  pour  miner  le  Vaû* 
can.  Que  dans  ses  loisirs  de  lettré  il  descende  à  tcavers  l'Apennin 
la  TAllée  profonde  dm  Tibre  toscan,  il  jiette  au  fleuve  inaissaAt  des 
vœux  'et  des  malédictioiis  pour  les  porter  dans  les  murs  de  la  ville 
étemelle.  'Que  les  héros  de  la  cause  romaine  périssent  les  uns  après 
les  autres  dans  quelqu'une  des  folles  aventures  qu'ik  ont  courues 
avant  1670,  il  console  leurs  mères  qui  les  ont  vus  pantir  it  l'appel 
du  vieux  <cbef  et  ont  dû  «renoncer  à  la  joie  de  préparer  leurs  Aooes* 
1  chaque  défaite  nouvelle,  nouveaux  sermeoos  deicontiuuer  l'entre*- 
prise  :  Rome  est  toujours  dans  la  perspective.  Certes  la  {;aerre  était 
insensée;  mais,  si  le  poète  est  resté  fidèle  à  la  réalité,  il  y  avait  >de8 
ittï&&  généreuses,  des  cœurs  désintéressés  au  milieu  de  ces  bandes 
qui  compromettaient  l'indépendance  conquise  pour  achever  une 
œuvre  idouteuse  devant  laquelle  les  «âges  reculaient.  On  peut  croiffe 
que  l'écrivain  rend  assez  exactement  l'émotion  qui  s!emparait  éts 
italiens  au  moment  d'une  entreprise  nouvelle,  et  rabattement  jmédé 
d'un  peu  de  honte  qui  succédait  à  l'échec.  uSi  ^brifhmo!  s'écriait  te 
vieux  Niccolini,  vadano  a  Bornai  a  Qu'ils  se  dépèchent  1  qu'ils  aiUeat 
à  Romel  »  A  tort  ou  à  raison,  les  politiques  eux-mêmes  étaient  un 
peu  complices  des  enthousiastes  qu'ils  étaient  obligés  de  téprimer  ; 
ils  attendaient  une  surprise  et  espéraient  du  hasard  une  solutions 
ils  l'ont  eue.  Voici  une  des  pages  où  l'auteur  célèbre  un  denses  hé- 
ros, Odoardo  Corazzini,  mort  des 'blessures  reçues  dons  la  campagne 
de  1M7, 

x(  Dans  ratmosphère  pleine  de  soleil  et  dans  la  riante  enceinte  de  tes 
montagnes,  je  ne  te  verrai  donc  plus,  mon  doux  ami,  comme  aux  jours 
sereins  d^autrefois? 

«  Je  te^uivaisà  travers  le  sentier  alpestre,  et  ton  fusil,  de  «es  coups 
assurés,  frappait  de  temps  en  temps  le  >silence  des  vallons  déserts. 

a  Je  chantais  la  grande  ^t  noble  Borne  sur  la  rive  du  'fleuve  fameux 
dans  l'univers,  et  le  chien,  aboyant  auxplumesqui  tonifoaient,  rompait 
mon  vers  par  le  milieu; 

te  Ou  bien,  pour>t'avertir,'il  sor^t  impatient  du  sombre 'maquis.  A»* 
ioord^huiil  grattelanerae  sur  ta 'fosse  récente,  <et  il 'pleure  aux  rayons 
de  la  Inné. 
'«'Tristes  sont  les  monte rmcds. avril  ârvec  sa  codleur  r6Bé6'rerienâra 


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POÈTES  CONTEMPORAINS  d'hAUE.  619 

dans  ton  ciel  natif;  il  devait  couronner  ton  déair  d'une  aimable  guir- 
lande. 

a  Au  lieu  de  cela,  il  ramènera  la  joyeuse  volée  des  oiseaux  qui  s'a- 
battra sur  les  herbes  hautes  et  profondes  nées  de  Um  cœur  si  îeuoe 
encore. 

0  Pourquoi  laissas-tu ,  ami ,  tes  belles  collines  riches  de  leur  ven- 
dange ,  fuyant  les  larmes  secrètes  d'amour  qui  coulaient  sur  un  pur 
visage? 

«  Pourquoi  laissas-tu  ta  mère?  Ohl  quand  elle  s^asseyait  à  table,  elle 
regardait  ta  place,  et,  plenrant,  détournait  les  yeux. 

a  Mère,  pardonne I  A  un  siçne  de  Uh,  sa  tète,  sa  ncdile  tête  s'incline; 
mais Rome  la  grande  le  prie. 

ff  Sur  les  arcs  de  triomphe,  debout,  dans  le  del  latin  «  il  a  vu  la  hante 
image  de  Rome  affligée... 

«  Austère  et  tendre,  elle  loi  montrait  sa  face  maternelle  avec  des 
larmes  dans  les  yeux,  elle  le  regardait  et  lui  tendait  les  bras  en  lui  di- 
sant :  «  Mon  fils  1  » 

((  Et  lui,  ce  brigand  poor  lequel  l'Apennin  se  couvre  d'abondantes 
pâtures  et  de  moissons 

«  Qui  f(HSonnent,  cet  homme  féroce,  à  qui  un  désir  secret  souriait 
dans  le  cœur,  laissait  pour  elle  son  amour  condamné  à  la  solitude,  pour 
elle  il  courut  à  la  mort  (1).  » 

Effacez  quelques  traits  d'orgueil  ou  de  récrimination  injuste,  que 
reste-t-il,  sinon  l'écho  des  désirs  exaltés,  mais  inévitables  d'une 
nation  redevenue  maltresse  d'elle-même,  sinon  Fexcuse  de  l'halie 
ombrageuse,  ingrate  peut-être,  mais  entraînée  par  une  passion  qui 
est  commune  à  la  généralité  des  classes  et  des  conditions  sociales? 
Si  H.  Carducd  n'avait  jeté  aux  quatre  vents  de  la  politique  d'autres 
strophes  que  celles-ci,  partant  d'un  sentiment  sincère  et  empreintes 
d'une  poésie  naturelle  et  vivante,  on  pourrait  ne  point  partager  sa 
manière  de  voir,  tout  en  reconnaissant  que  de  telles  pages  méritent 
de  survivre  au  conflit  bruyant  des  opinions. 


IV. 


L'Italie  a-t-elle  bien  fait  de  s^établir  à  Rome?  C'est  une  question 
qui  la  regarde  et  qui  ne  doit  pas  troubler  le  bon  accord  entre  elle  et 
la  France.  Nous  en  sommes  sortis  sans  lutte,  sans  offense,  obéis- 
sant  à  une  nécessité  supérieure;  nous  n'avons  aucun  droit  de  nous 

(1)  Ponte,  p.  60  et  «uir. 


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620  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

plaindre  de  ce  qui  est  arrivé.  Il  est  donc  permis  de  chercher  dans 
la  littérature  le  retentissement  de  ce  fait  singulier,  nouveau  dans 
les  annales  du  monde,  l'entrée  de  l'Italie  dans  Rome,  sans  em- 
brasser la  cause  d'aucun  parti,  comme  on  étudie  un  fait  historique 
en  vue  de  satisfaire  une  curiosité  désintéressée,  a  A  Rome  I  à  Rome  !  » 
criait  la  jeunesse  italienne;  il  semble  qu'elle  devrait  aujourd'hui  se 
tenir  pour  satisfaite.  On  n'a  pas  démoli  le  Vatican,  conune  le  poète 
l'avait  prophétisé;  mais  le  roi  tonsurèy  dont  elle  ne  voulait  plus,  est 
tombé  du  trône;  les  pieds  oraés  d'une  croix  brodée  ne  font  plus 
courber  les  têtes  sur  la  rive  du  Tibre  affranchi.  De  tant  de  gran- 
deur, il  ne  reste  que  la  mélancolie  du  convenir  et  le  caractère  indé- 
lébile du  pontificat.  Cependant,  comme  si  la  démocratie  italienne 
n'était  pas  contente  de  ce  qu'elle  a  fait,  elle  se  plaint  de  ce  que 
l'œuvre  n'est  pas  achevée,  ou  de  ce  qu'elle  ne  l'a  pas  été  comme 
elle  le  voudrait.  Il  lui  fallait  Rome,  elle  la  possède,  mais  elle  n'est 
pas  flattée  de  la  manière  dont  elle  est  entrée  en  possession.  Elle 
voulait  de  l'éclat  et  de  la  gloire  ;  elle  entendait  emporter  de  haute 
lutte  ce  que  la  destinée  est,  pour  ainsi  dire,  venue  mettre  à  ses 
pieds.  Ce  triomphe  ne  lui  parait  pas  assez  romain ,  on  n'a  pas  va 
défiler  le  cortège  des  armées  vaincues ,  des  villes  prises,  des  rois 
captifs.  Il  y  a  quelque  chose  qui  manque  à  ses  désirs  dans  les  con- 
quêtes de  l'Italie  moderne,  ou  plutôt  il  y  a  quelque  chose  de  trop 
dans  les  instituions  italiennes  et  qui  déplaît  à  ses  ambitieux  sou- 
venirs. 

Si  nous  étions  les  ennemis  de  la  cause  italienne,  nous  aurions  lieu 
de  nous  réjouir  à  la  lecture  d'un  morceau  des  Nouvelles  Poésies^  der- 
nier recueil  publié  par  Enotrio  flowMrno,  puisque  c'est  là  le  pseu- 
donyme favori  adopté  par  M.  Carducci  :  sous  ce  nom  symbolique, 
assez  semblable  à  ceux  qu'inventait  l'érudition  ingénue  des  acadé- 
miciens d'autrefois,  il  a  voulu  représenter  sans  doute  ses  convictions 
d'Italien  pur  et  de  Romain  déterminé.  Cette  curieuse  pièce  est  une 
de  ces  épodes  ou  compositions  à  la  fois  satiriques  et  lyriques  où 
l'auteur  réussit;  elle  porte  le  titre  de  Chant  de  r Italie  montant  au 
Capitole.  Sans  doute,  l'entrée  du  gouvernement  italien  à  Rome  n'a 
pas  eu  les  proportions  du  grand  triomphe,  ni  même  de  l'ovation 
moins  solennelle  ;  mais  la  moquerie  traditionnelle  mêlant  sa  voix 
aux  acclamations  n'a  pas  fait  défaut.  Grâce  à  M.  Carducci,  les 
triomphateurs  auront  été  avertis  de  la  nécessité  d'être  modestes; 
ceux  qui  ont  vu  avec  quelque  peine  la  promptitude  avec  laquelle  les 
Italiens  occupaient  la  place  que  nous  ne  défendions  plus  trouveront 
une  petite  vengeance  innocente  dans  les  vers  de  M.  Carducci.  Je 
doute  d'ailleurs  que  le  poète  ait  songé  à  eux,  et  c'est  ce  qui  rend  ce 
morceau  plus  piquant. 


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^\V 


POETES   CONTEMPORAINS   D  ITALIE.  621 

«  Silence!  silence!  Quel  est  ce  vacarme  dans  la  nuit?  Oies  du  Capi- 
tole,  silence  !  Je  suis  Tltalie  grande  et  une. 

((  Je  viens  de  nuit,  parce  que  le  docteur  Lanza  craint  les  coups  de 
soleil  :  il  veut  conserver  les  égards  voulus  dans  certains  cas,  il  veut 

((  Qu'on  ne  tranche  pas  trop  du  seigneur  et  maître  dans  Rome  au-delà 
de  certaines  limites.  Allons,  ne  faites  pas,  mes  chères  oies,  tant  de 
bruit,  de  peur  qu'Antonelli  n'entende... 

((  Si  c'est  pour  Brennus,  mes  oisons,  votre  garde  est  en  pure  perte. 
J'ai  été  assez  courageuse  et  assez  fine  pour  entrer  quand  il  s'en  allait. 

((  Oui,  je  portais  le  sac  aux  zouaves,  je  battais  des  mains  hier  aux 
turcos;  aujourd'hui  mes  graves  bambins  s'habillent  en  uhlans. 

c(  Devant  le  chapeau  rouge  ou  devant  le  casque  toujours  à  genoux; 
mais,  adroite  et  leste,  je  secoue  la  poussière  d'une  adoration  pour  en 
commencer  une  nouvelle. 

((  Ainsi  d'un  pied  à  un  autre,  fille  de  Rome,  je  porte  mes  baisers,  et 
j'incline  dans  la  fange  ma  chevelure  couronnée  de  tours  avec  son  étoile, 

a  Pour  rattraper  ce  que  la  mauvaise  fortune  de  celui-ci  ou  l'ennui  de 
celui-là  veut  bien  me  laisser.  Ainsi  j'ai  pu  retrouver  le  vieil  héritage  de 
Troie, 

«  Pièce  à  pièce,  entre  un  premier  pas  et  un  second;  le  voilà  rétabli.  Le 
sang  n'est  pas  de  l'eau,  et  j'ai  reçu  les  leçons  de  Niccolo  Machiavelli...  » 

Nous  ne  tii'ons  de  ce  morceau  que  la  peinture  de  l'événement  de 
1870  :  il  s'est  accompli  fort  modestement,  ce  qui  ne  fait  pas  le 
compte  de  la  démocratie  de  ce  pays.  L'esprit  de  Cola  Rienzi  n'est 
pas  mort,  et  il  s'agit  toujours  pour  ces  républicains  rétrospectifs  de 
rétablir  de  toutes  pièces  la  ville  de  Romulus  :  politique  de  poètes, 
de  professeurs  et  d'archéologues!  Ils  se  figuraient  une  Italie  un  peu 
échevelée,  les  yeux  fulgurans,  le  sein  nu  comme  une  amazone  en- 
trant à  Rome  sur  un  char  de  triomphe,  précédée  de  la  terreur  et 
de  la  menace.  L'éclat  de  son  cimier  devait  éblouir  comme  la  lueur 
sanglante  d'une  comète;  sous  les  roues  du  char,  on  entendait  cra- 
quer les  empires  détruits.  Telle  ils  se  l'imaginaient  au  milieu  du 
monde  ancien,  silencieux  et  dompté,  telle  ils  la  voudraient  encore, 
inspirant  aux  nations  l'épouvante  (1).  La  puissance  et  le  bruit  dans 
le  monde  entraient  dans  leur  programme  plus  que  la  liberté.  Effrayer 
l'église,  mettre  en  fuite  le  saint-siége,  n'était  pas  pour  eux  une  ob- 
jection :  ils  tenteraient,  s'ils  le  pouvaient,  de  réveiller  de  leur  som- 
meil séculaire  les  dieux  du  Gapitole;  mais  s'efforcer  de  vivre  en  paix 
avec  le  souverain  pontife,  faire  des  concessions,  concilier  les  entre- 
prises, les  conquêtes,  la  politique  actuelle,  avec  les  croyances  des 

(i)  Decennali. 

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622  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

aïeux,  voilà  ce  qu'ils  ne  sauraient  admettre,  voilà  ce  qu'ils  appellent 
lâcheté  et  trahison.  Leur  politique  est  d'en  revenir  à  l'histoire  ro- 
maine :  l'esprit  révolutionnaire  compliqué  d'archaïsme,  c'est  à  quoi 
se  réduit  le  radicalisme  italien. 

Le  mécontentement  dont  nous  parlons  s'exprime  ingénument  dans 
les  Nouvelles  Poètes  de  M.  Carducci.  Il  profite  et  même  il  abuse 
de  sa  réputation  acquise  pour  adresser  des  invectives  à  ce  peuple 
italien  dont  il  se  croit  chéri,  à  ce  Titan  vieilli  qu'il  appelle  lâche 
et  qui  lui  crie,  à  ce  qu'il  paraît,  bravo  !  Ce  bon  peuple,  au  dire  de 
l'auteur  lui-même,  s'amuse  volontiers  de  ses  vers  mélancoliques  (1). 
«  Que  chante  donc,  disent-ils,  cet  homme  ténébreux  et  solitaire  ?  Il 
chante  et  il  berce  les  monstres  enfantés  par  son  intelligence.  »  L'é- 
crivain se  plaît,  je  le  crains,  au  rôle  de  Solon,  qui,  pour  se  faire 
écouter,  se  donna  pour  fou  :  Solon  jouait  gros  jeu;  le  peuple  athé- 
nien l'écouta,  lui  cria  bravo  !  mais  il  aurait  pu  le  prendre  au  naot. 
Ces  moyens  extrêmes  ne  réussissent  pas  à  tout  le  monde,  et  M.  Car- 
ducci  ne  semble  pas  avoir  en  lui  l'étoffe  d'un  des  sept  sages  de  la 
Grèce.  Il  ne  veut  pas  que  sa  patrie  ait  atteint  le  but,  ni  que  l'Italie 
soit  relevée.  Malgré  l'entrée  dans  Rome,  les  âmes  ne  se  sont  pas 
agrandies;  le  ciel  est  plus  large,  mais  le  génie  y  voltige  comme  un 
papillon  mal  venu.  Les  héros  sont  morts,  et  il  n'y  a  plus  que  la 
figure  de  Thersite  se  montrant  sur  leurs  tombes.  Quelle  pensée 
l'Italie  a-t-elle  apportée  aux  nations,  quel  astre  s'est  allumé  sur  sa 
tête?  Avec  de  hautes  paroles  et  de  petites  actions,  avec  l'empreinte 
des  anciennes  chaînes  sur  les  mains  et  surtout  dans  le  cœur,  on  ne 
sait  pas  monter  au  Capitole.  —  On  le  voit,  il  fallait  être  d'un  cer- 
tain parti  pour  y  monter  dignement,  pour  lancer  aux  nations  quel- 
que grande  pensée,  pour  allumer  sur  le  front  de  l'Italie  l'étoile  de 
l'avenir,  pour  élargir  les  âmes  en  même  temps  que  l'horizon.  Le 
gouvernement  pratique  et  bourgeois  du  pays  n'y  entend  rien. 

Quelles  sont  donc  les  hautes  pensées  que  le  poète  tient  en  réserve 
pour  le  jour  où  ses  amis  monteront  à  ce  Capitole,  qui  attend  ses  vé- 
ritables élus?  On  les  cherche  dans  les  vers  de  M.  Carducci.  Certes 
il  a  des  traits  de  satire  qui  seraient  amusans,  s'ils  n'étaient  pas 
entachés  de  personnalités  choquantes;  mais  aussitôt  qu'il  parle  de 
son  talent,  et  il  le  fait  volontiers,  il  a  des  transports  et  comme  des 
bouffées  de  lyrisme  qui  lui  font  sans  doute  illusion.  Il  se  compare 
volontiers  aux  autres  faiseurs  de  vers,  et  alors  il  lui  semble  qu'A 
monte  sur  la  cime  des  siècles  et  que  les  strophes  jaillissent  de  son 
front  comme  des  éperviers  :  elles  ont  une  âme;  elles  s'élancent  dans 
1&  vallée  conmie  un  torrent  qui  gronde,  comme  des  cavales  stu- 

(1)  Nw>V9  Poêsie,  p.  11. 

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POÈTES  COKTEMPORAÎJJS   d'iTALIE.  623 

vages;  elles  portent  Tépée  et  la  trompette,  Tépée  pour  abattre  les 
monstres,  la  trompette  pour  assembler  les  guerriers.  Ces  images, 
nous  les  avons  rencontrées,  ce  semble,  dans  le  Mazeppa  de  M.  Vic- 
tor Hugo,  qui  comparaît  aussi  son  génie  à  un  cheval  échappé. 
Quoique  ce  soit  une  faute  de  rappeler  un  modèle  célèbre,  ces  airs  de 
bravoure  réus^ssent  à  M.  Garducci,  qaais  ce  ne  sont  que  des  airs  de 
bravoure,  c'est-à^re  des  morceaux  qui  ont  de  i'entrain  et  du  souffle, 
en  dehors  de  la  pensée  et  quelquefois  en  l'absence  d'une  pensée.  On 
dirait  souvent  que  Tauteur  lest  ^  court  de  motifs  à  enrichir  de  ses  va^ 
dations.  Pascal  dit  quelque  part  que  si  Ton  était  de  la  poésie  les 
siots  de  foudre,  éà  soleil,  de  pierreries,  les  poètes  manqueraient  de 
sujets  :  il  y  a  lieu  de  croire  que  la  prise  de  fiome  a  prÎYé  les  rimeurs 
d'un  texte  coeimode.  )Sn  voyant  en£ore  çà  et  là  l'auteur  se  rejeter 
sur  les  jeunes  gens  qui  rêvent  une  miNrt  glorieuse  bravée  pour  la 
liberté  ou  sur  les  tyrans  qu'il  faut  combattre,  on  est  ira  té  de  penser 
qu'il  se  trompe  de  date  ou  qu'il  y  a  disette  de  thèmes  palriotiques. 
C'est  ainsi  qu'il  nous  fait  l'bona^r  de  célébrer  en  1871  le  aoixante- 
dix-huitième  anniversaire  de  la  république  française,  où  il  prend  le 
Parc^^iuxr^Cerfs  pour  un  parc  et  VOEil-de-Bau ffour  la  fenêtre  d'un 
boudoir  de  Louis  ÎV,  peccadilles  légères  auprès  de  certaines  fautes 
de  goût  et  de  jugement  qui  compromettraient  des  renommées  mieux 
établies  que  la  sienne.  L'étrang^té  même  des  images  ou  l'altération 
des  noms  avertiraient  au  besoin  que  le  poète  if est  pas  sur  son  ter- 
rain :  on  sourit  quand  on  voit  Camille  Desmoulins,  devenu  ûemu^ 
lèriy  «  un  léopard  qui  se  lance  avec  l'éclair  d'une  arme  brandie  par 
un  bras  vigoureux,  et  qui  fait  tomber  la  Bastille.  »  Danton  a  des 
bras  de  tauresau  avec  lesquels  il  délace  cette  vigoureuse  amazone^ 
la  république^ 

Laissons  ceae  rbétoiique  à  une  certaine  école  qui  de  l'autre  côté 
des  Alpes  aurait  besoin  d'uA  aouveau  Giuati  pour  la  rt^peler  à  la 
règle  du  bon  sens  e  il  en  est  du  recueil  opuYeau  de  M.  iCarducci 
comme  des  précédens;  la  partie  personnelle,  sincère,  purement  poér- 
tique,  est  supérieure  à  tout  ce  qui  porte  le  caractère  de  la  circon- 
stance et  le  cachet  d'un  T^Bfiu  Toutes  les  fois  qu'M  parie  de  ses  pre- 
mlères  i»mées  solitaires,  de  sa  vie  a»  sein  de  la  nature,  entre  les 
bois,  les  vieilles  ruioes  et  la  mer,  ii  est  s&r  d'intéresser.  Uûe  des 
meilleures  pages  des  ifuoi^  Peesie  est  assurément  V Idylle  de  la 
maremme.  Au  milieu  de  ragiiatioQ  stérile  de  sa  vie^  le  coeur  du 
poète  se  neporte  vers  une  db^nde  fille  qu'él  a  aiaiée,  dont  l'image 
revient  spootaoéanent  à  s»  pensée  fatiguée,  ^^omn^e  au  fort  de  la 
cbaleur  le  souvenir  de  Tuirpre.  06  estrrèlle?  estneUe  mariée  F  Elle  m 
dà 'tomber  «a  psittuge  A  un  épous;  i^e  éCaU  si  bdUe  quand  <eUe  jbot'- 
iMt  des  bléB  andejrtuQBB,  une  guidaiMle  de  fleuri  A  la  jEnaîn^  iiMite 

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62&  BEYUE   DES   DEUX   MONDES. 

de  taille  et  souriante,  lançant  un  éclair  de  feu  à  travers  ses  longs 
cils! 

«  Ohl  comme  ma  vie  depuis  a  été  froide,  comme  elle  a  été  dénuée 
de  rayons  et  de  joie!  Mieux  valait  t'épouser,  blonde  Marie! 

((  Mieux  valait  courir  cherchant  à  travers  le  bois  désolé  le  baffle 
égaré,  qui  saute  dans  le  maguis,  qui  s'arrête  et  regarde, 

«  Que  de  suer  après  un  misérable  vers  !  Mieux  valait  dans  le  travail 
oublier  sans  le  pénétrer  cet  énorme  mystère  de  l'univers! 

«  Aujourd'hui,  glacé,  assidu  à  l'étude,  le  ver  rongeur  de  la  pensée  me 
perce  le  cerveau,  d'où  vient  que  j'écris  et  que  je  parle  en  gémissant  de 
choses  misérables  et  tristes. 

((  Malade  de  corps  et  d'àme,  les  moelles  rongées  du  fléau  moral  qui 
nous  consume,  je  me  tords  de  rage  en.  pure  perte. 

H  Oh!  les  longues  files  des  peupliers  chuchotant  au  vent!  ohl  les 
beaux  ombrages,  lieu  d'asile  dans  les  beaux  jours,  banc  rustique, 

«  D'où  l'on  voit  la  plaine  brune  labourée,  les  vertes  collines  d'une 
part,  de  l'autre  la  mer  semée  de  voiles,  et  tout  à  côté  le  Campth^anto! 

tf  Ohl  la  douce  conversation  entre  égaux  sur  le  midi  quand  on  se  re- 
pose, et  le  cercle  resserré  autour  du  feu  dans  les  soirées  d'hiver! 

((  Oh!  que  c'est  une  meilleure  gloire  de  raconter  à  ses  enfans  attentifs 
les  fortes  tentatives,  les  chasses,  les  périls  courus , 

((  Et  de  marquer  du  doigt  les  profondes  blessures  dans  le  sanglier 
couché  à  terre...  » 

VIdylle  de  la  maremme  est  le  morceau  le  plus  caractéristique 
de  l'œuvre  de  l'écrivain.  Le  talent  de  M.  Carducci,  quand  il- ne  le 
force  pas,  se  complaît  dans  une  certaine  mélancolie,  entrecoupée 
par  momens  de  vives  saillies  et  de  traits  de  couleur.  Le  paysage 
de  la  maremme,  où  il  est  né,  s'y  reflète  avec  sa  fertilité,  avec  sa 
chaude  lumière  et  quelque  chose  aussi  de  son  air  sauvage;  il  n'est 
pas  jusqu'à  ses  fièvres  qui  ne  semblent  avoir  passé  dans  le  tempé- 
rament du  poète. 

Nous  avons  dit  que  M.  Garducci  était  professeur.  Si  l'on  avait  la 
curiosité  de  chercher  ce  que  peut  être  dans  une  chaire  un  esprit  qui 
se  montre  en  poésie  si  aventureux,  on  risquerait  fort  de  se  tromper 
en  concluant  de  ses  vers  à  ses  leçons.  11  a  donné  des  Stiuti  letterari, 
Études  liitirairesy  et  d'autres  opuscules  d'histoire  de  la  littérature, 
avec  lesquels  il  serait  aisé  de  prouver  que  dans  ce  pays  la  prose  est 
plus  sage  que  les  vers.  Point  de  système  politique,  point  d'esprit 
de  parti  dans  ses  travaux  de  critique,  pas  même  de  passion  anti- 
religieuse. On  dirait  qu'il  réserve  pour  la  poésie  précisément  ce  qui 
paraît  le  moins  fait  pour  elle.  On  pourrait  chercher  dans  ses  écrits 


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?0£TES   CONTEMPORAINS   d'iTALIE.  625 

sur  le  développement  des  lettres  italiennes,  sur  Dante,  sur  Politien, 
sur  la  musique  et  sur  les  compositions  chantées  au  xiv^  siècle,  des 
lumières  pour  se  rendre  compte  de  ses  opinions  :  on  y  trouverait 
surtout  que  le  poète  dit  ce  qu'il  pense,  le  critique  ce  qu'il  sait,  et 
que  ce  sont  comme  deux  parts  distinctes,  l'une  destinée  à  la  popu- 
larité, l'autre  au  public  lettré.  Cette  dernière  partie  des  travaux  de 
M.  Carducci  mérite  l'estime  par  l'étendue  de  l'érudition  et  l'agré- 
ment du  détail  plutôt  que  par  l'originalité  des  recherches  ou  la  soli- 
dité des  jugemens;  nous  n'y  insisterons  pas. 

De  cette  étude  sur  Enotrio  Romano,  puisque  c'est  ainsi  désormais 
que  veut  être  nommé  M.  Carducci,  deux  idées  surtout  semblent  ré- 
sulter. La  poésie  italienne,  comme  nous  le  disions  en  commençant, 
n'a  pas  renoncé  à  se  produire  sur  le  forum  quand  il  n'y  a  plus  de 
place  pour  elle  au  milieu  des  débats  politiques  d'un  peuple  libre. 
Elle  monte  à  la  tribune  aux  harangues,  fait  des  professions  de  foi, 
prononce  des  discours  de  circonstance  et  fournit  des  armes  à  la  co- 
lère, au  lieu  de  se  tenir  en  dehors  de  la  mêlée  et  d'offrir  un  refuge 
.  aux  esprits  fatigués  de  la  lutte.  En  second  lieu,  et  ceci  n'est  pas  le 
trait  le  moins  inattendu  pour  les  amis  de  la  littérature  italienne,  on 
savait  assez  que  les  poètes  de  ce  pays,  quand  ils  se  prenaient  au 
sérieux,  se  guindaient  volontiers  comme  sur  un  théâtre  et  ne  se 
passaient  pas  de  mise  en  scène;  aujourd'hui,  s'il  en  faut  juger  par 
celui  qui  a  su  attirer  l'attention  publique,  ils  imitent  certains  airs 
fatidiques,  certaines  allures  de  pontifes  et  d'hiérophantes  que  nous 
connaissons  bien  et  dont  certains  écrivains  contemporains  ont  donné 
le  ridicule  exemple.  11  y  a  de  nos  jours  une  sorte  de  culte  du  poète 
par  lui-même  :  c'est  un  être  de  nature  supérieure  que  nous  devons 
tous  admirer  et  croire.  Ses  caprices  sont  des  lois  respectables  devant 
lesquelles  le  bon  sens  doit  abdiquer  et  laisser  la  place  à  la  foi  pure 
et  simple.  Sa  parole  est  une  révélation;  elle  est  le  verbe,  et  le  verbe 
est  divin,  comme  dans  l'Évangile  selon  saint  Jean,  car  il  se  sert  à 
lui-même  d'apôtre,  et  il  se  fait  de  sa  chambre  une  petite  Patmos. 
Que  M.  Carducci  veuille  bien  écouter  nos  avis  lorsqu'il  en  est  temps 
encore  :  il  peut  rester  un  mortel  bien  doué  des  dons  de  poésie, 
faire  de  bonnes  satires,  des  chants  lyriques  non  sans  nouveauté, 
pourvu  qti'il  s'arrête  sur  le  chemin  de  l'apothéose.  On  commence 
par  se  dire  un  chêne,  par  se  comparer  à  Dante  et  à  Ju vénal,  on  con- 
tinue par  des  oracles,  par  des  excommunications,  on  finit  par  se  bâ- 
tir de  petits  temples  avec  de  petits  dithyrambes.  La  première  con- 
dition pour  se  dire  bon  poète  est  d'être  homme,  d'être  soi-même  et 
de  ne  pas  s'imposer  un  rôle. 

Louis  Etienne. 

TOME  m.  —  iS74.  40 

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DROIT  ÉLECTORAL 

DE  L'ANCIENNE  FRANCE 


.'ii>i     piintumi    wiiii 


Les  recherches  accomplies  depuis  uo  demÎHsiècle  avec  tant  d'éclat 
par  toute  une  génération  d'historiens  ont  eu  pour  résultat  de  confir- 
mer la  victoire  du  tiers-état  en  njettant  en  lumière  les  titres  de  cet 
ordre  et  en  exposant  les  raisons  de  son  triomphe.  Malgré  c^  travail 
considérable,  qui  a  servi  tour  à  tour  à  faire  comprendre  les  progrès 
de  la  civilisation,  Taffrancbissement  des  çpmmunes  et  Içs  efforts 
de  la  bourgeoisie  pour  conquérir  lentement  son  indépendance,  les 
mœurs  et  les  institutions  qm  lîrenjt  la  fojroe  du  troisième  ordre  n^ 
sont  pas  encore  entièrement  connues,  Qup  de  lacunes  dans  l'étude 
de  ces  faits  qui  tiennent  en  germe  tout  notre  développement  natio- 
nal jusqu'en  1789!  On  a  approfondi  l'organisation  des  communes 
du  nord,  expliqué  la  puissance  des  municipalités  du  mîdi|  la  situa- 
tion des  bonnes  villes  placées  sous  la  protection  royale,  Je3  origines 
du  gouvernement  représentatif,  le  rôle  des  assemblées  politiques  et 
leur  influence;  mais  n'y  aurait-il  pas  lieu  de  rechercher  les  prin- 
cipes qui  dominaient  la  représentation  locale?  Pe  nos  jours,  la  délé- 
gation des  pouvoirs  est  le  fondement  aj^u  de  notre  oi^antôatio» 
politique,  êans  le  passé,  nous  la  trouvons  en  germe#  Ne  serait^M 
pas  utile  de  renouer  sur  ce  point  la  chahie  de  nos  traditions,  non 
pour  engager  nos  législateurs  modernes  à  rédiger  des  projets  fon- 
dés sur  des  mœurs  vieilles  de  quatre  siècles  et  à  jçm^is  disparues, 

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LES   ÉLECTIONS   AUX  ÉTATS-GÉNÉRAUX.  627 

mais  afin  de  mesurer  aux  diverses  époques  les  forces  relatives  de 
chacun  des  élémens  qui  composaient  et  qui  ont  formé  la  France? 

Notre  histoire  ressemble  à  un  grand  drame  où  se  meuvent  seuls 
quatre  puissaos  personnages,  animant  la  scène  de  leurs  luttes, 
l'échauffant  de  leurs  passions  et  demeurant  presque  constamment 
fidèles  à  eux-mêmes.  De  la  féodalité  jusqu'à  la  révolution,  l'unité 
des  caractères  est  absolue.  Royauté,  clergé,  noblesse  et  tiers-état 
eurent  un  rôle  politique  entièrement  différent,  mais  qui,  pour  aucun 
d*eux,  ne  varia  sensiblement  d'un  siècle  à  l'autre..  Ce  qui  fait  des 
états-généraux,  si  rarement  convoqués,  une  des  clés  de  l'histoire 
de  France,  c'est  que  les  manifestations  de  ces  quatre  forces,  plus 
ou  moins  visibles  durant  l'intervalle  des  sessions,  apparaissent  su- 
bitement au  grand  jour.  Tout  d'un  coup  elles  se  personnifient, 
s'avancent  pour  ainsi  dire  sur  le  devant  de  la  scène  et  occupent  le 
premier  plan  :  il  ne  s'agit  plus  d'interpréter  leur  silence,  de  devi- 
ner leur  pensée.  Il  suiBt  de  les  écouter,  le  personnage  est  vivant: 
il  parle,  réclame,  se  plaint  et  veut.  U  n'est  besoin  que  d'écrire.  Je 
ne  connais  pas  de  phénomène  plus  saisissant  que  cette  transforma- 
tion de  pensées  abstraites  et  latentes  en  un  langage  précis  et  con- 
cret. On  ne  pourrait  pas  citer  une  période  où  la  voix  des  trois  ordres 
n'ait  jeté  sur  les  faits  des  lumières  inattendues.  Les  doléances  ont 
été  en  partie  analysées,  les  discussions  assez  souvent  rappelées, 
mais  les  élections,  qui  ont  provoqué  des  recherchés  spéciales  à  un 
temps  ou  à  une  ville,  n'ont  pas  été  examinées  dans  leur  suite  his- 
torique. Pourtant  l'intérêt  est  considérable  :  avec  le  choix  des  dépu- 
tés, le  clergé,  la  noblesse  et  le  tiers  sortent  de  l'ombre  et  prennent 
une  forme.  Nous  assistons  en  quelque  sorte  à  la  métamorphose  elle- 
même;  la  matière  s'anime,  et,  si  les  premiers  cahiers  des  villages 
étaient  publiés,  si  les  harangues  prononcées  dans  les  assemblées 
électorales  étaient  toutes  découvertes,  rien  ne  serait  plus  intéres- 
sant que  de  noter  au  passage  les  premiers  édats  d'une  voix. si  long- 
temps muette. 

Les  élections  nous  offrent  aussi  d'autres  enseignemens.  On  a  sou- 
vent répété  et  on  croit  trop  généralement  que  l'ancienne  France, 
divisée  en  trois  ordres,  a  été  à  toutes  les  époques  le  théâtre  d'une 
lutte  intestine,  acharnée  et  sans  trêve  ;  un  examen  plus  attentif  nous 
montre  en  certains  temps  l'entente  et  l'union.  On  sent  l'importance 
d'une  telle  certitude.  Il  suffit  que  l'accord  ait  existé  pour  assurer 
qu'il  était  possible.  Or,  cette  paix  entre  les  ordres,  n'est-ce  pas  ce 
qui  est  le  plus  rare  dans  notre  pays  d'ardeur  et  de  premier  mou- 
vement, n'est-ce  pas  l'esprit  de  transaction,  l'usage  des  conces- 
sions mutuelles ,  en  un  mot  le  bon  sens  appliqué  au  gcmvemement 
des  sociétés,  ce  que' le  langage  moderne  nomme  l'esprit  politique? 
Un  des  survivans  de  la  grande  école  historique  dont  nous  pariions 


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028  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

tout  à  l'heure  l'a  dit  récemment  encore  dans  cet  éloquent  récit  de 
nos  annales  où  il  donne  aux  jeunes  générations  de  si  précieux  en- 
seignemens  :  analysant  «  avec  une  fierté  patriotique  mêlée  de  tris- 
tesse »  les  causes  de  nos  revers  et  de  nos  déceptions,  M,  Guizot  se  de- 
mande «pourquoi  la  France  n'a  pas  encore  atteint  le  but  auquel  elle 
a  toujours  aspiré,  auquel  aspirent  naturellement  toutes  les  sociétés 
civilisées  :  Tordre  dans  le  mouvement,  la  sécurité  et  la  liberté  unies 
et  durables.-  Deux  choses,  dit-il,  essentielles  à  la  prospérité  poli- 
tique des  sociétés  humaines  lui  ont  manqué  jusqu'ici  :  la  prédomi- 
nance de  l'esprit  public  sur  l'esprit  de  caste  ou  de  profession,  la 
mesure  et  la  fixité  dans  les  ambitions  nationales  au  dedans  et  au 
dehors.  »  C'est  bien  là  l'étemel  secret  de  notre  faiblesse  :  la  di- 
vision entre  les  classes,  les  jalousies  collectives,  et  ce  jugement 
étroit  des  intérêts  généraux,  qui  substitue  aux  grandes  questions 
de  misérables  querelles,  qui  diminue  et  fractionne  indéfiniment  les 
partis,  et  qui  fait  préférer  à  un  but  clairement  désigné  et  pour- 
suivi en  commun  les  intrigues  secrètes  inspirées  par  l'esprit  de 
coterie.  Le  récit  de  nos  impuissances  causées  par  les  haines  mu- 
tuelles serait  une  trop  lamentable  histoire  pour  être  ja;mais  tentée, 
mais  la  peinture  de  la  division  des  trois  ordres,  les  incidens  intimes  et 
et  si  variés  de  leur  lutte,  sont  les  élémens  d'une  étude  indispensable 
de  leurs  caractères.  Les  élections  ne  nous  font  voir  qu'un  point  de 
vue  spécial,  mais  elles  offrent  un  trait  singulier  des  mœurs  de  l'an- 
cien régime  que  nous  ne  devons  point  négliger.  Accomplies  une  fois 
en  commun,  elles  produisirent  une  assemblée  admirablement  unie 
pour  le  bien  du  royaume;  faites  séparément  pendant  un  demi-siècle, 
elles  aboutirent  à  la  rivalité  de  plus  en  plus  ardente  des  classes. 

La  diversité  des  modes  de  nomination  rend  cette  tâche  ingrate  et 
compliquée  :  suivant  les  lieux,  soit  qu'on  étudie  les  bailliages,  les 
pays  d'états  ou  les  grandes  villes,  la  forme  de  la  délégation  varie; 
la  nature  des  mandats  n'est  pas  un  moindre  problème  ;  enfin  les 
élections  municipales  tiennent  si  intimement  aux  élections  politiques 
qu'il  est  presque  impossible  de  diviser  un  tel  sujet.  Contentons-nous 
aujourd'hui  de  suivre  les  élections  dans  les  provinces  de  1302  à 
161  A.  Les  documens  sur  ce  sujet  ne  sont  pas  si  abondans  qu'on  le 
penserait  au  premier  abord.  Dans  l'année  qui  précéda  la  réunion 
des  états-généraux  de  1789,  les  formes  des  anciennes  élections  ont 
été  l'objet  des  plus  vives  controverses;  mais  l'attention  publique  se 
concentrait  sur  quelques  réformes  ardemment  réclamées  :  les  élec- 
tions dans  les  assemblées  de  bailliage,  le  vote  commun  des  ordres 
et,  par-dessus  tout,  le  doublement  du  tiers,  tels  étaient  les  pro- 
blèmes autour  desquels  se  groupaient  les  argumens  et  s'entassaient 
tour  à  tour  brochures ,  mémoires  et  pamphlets.  C'était  une  sorte 
d'effervescence  de  souvenirs  qui  se  produisait  à  la  veille  de  toutes 

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LES  ÉLECTIONS   AUX  ÉTATS-GÉNÉRAUX.  629 

les  sessions  d'états -généraux,  surtout  lorsqu'une  longue  lacune 
avait  précédé  leur  réunion.  Il  paraissait  alors  une  multitude  d'écrits 
rappelant  les  anciennes  formes ,  mais  aucun  ne  nous  présente  un 
résumé  fidèle  et  complet  des  élections  de  députés  depuis  les  pre- 
miers états.  A  côté  de  documens  authentiques,  il  y  avait  un  plus 
grand  nombre  de  pièces  publiées  à  l'appui  d'une  prétention  spé- 
ciale. Aussi  l'bistoire  ne  doit-elle  pas  puiser  indifférenmient  à  une 
telle  sourct;  elle  peut  tout  au  plus  y  trouver  les  élémens  d'un 
tableau  d'ensemble.  Nous  devons  recueillir  ici  les  traits  épars  qui 
peuvent  peindre  la  suite  de  ces  élections,  si  dissemblables  à  l'ori- 
gine des  états-généraux,  montrer  les  diiTérens  systèmes  et  les  modi- 
fications qu'ils  ont  subies,  et,  sans  aller  jusqu'en  1789,  indiquer  les 
principes  généraux  qui  réglaient  du  xiv*  au  xyu^  siècle  le  choix  des 
députés  des  provinces. 

I. 

Tout  d'abord  devons-nous  fixer  en  1302  les  plus  anciennes  élec- 
tions, et  faut-il  admettre  que  les  premiers  députés  fussent  ces 
représentans  des  bonnes  villes  qui ,  en  prenant  place  auprès  des 
prélats  et  des  nobles,  constituèrent  l'assemblée  des  trois  états  de 
France?  Pour  le  troisième  ordre,  la  réponse  ne  saurait  être  douteuse, 
puisque  avant  Philippe-le-Bel  il  n'avait  jamais  siégé  dans  aucune 
assemblée  d'états.  Si  des  envoyés  des  villes  étaient  venus  auprès  du 
roi,  leur  mission,  réduite  à  un  objet  spécial,  leur  était  conférée  par 
une  délibération  de  l'échevinage,  mais  nullement  par  voie  d'élection 
publique.  La  noblesse  connaissait  encore  moins  le  système  des  dé- 
légations. C'est  dans  l'ordre  du  clergé ,  à  l'ombre  des  monastères, 
parmi  ces  communautés  nombreuses  et  puissantes  avec  lesquelles  il 
fallait  compter  au  xm*  siècle,  que  se  sont  en  réalité  produites  les  pre- 
mières élections  politiques.  La  constitution  même  de  l'église ,  ses 
conciles,  les  formes  primitives  qui  réglaient  le  choix  des  évéques, 
tout  cet  ensemble  de  faits  fondés  sur  une  vaste  hiérarchie  sortie  de 
l'élection  devaient  préparer  naturellement  le  libre  choix  des  dépu- 
tés ecclé^siastiques.  Les  monastères,  possédant  des  terres  considé- 
rables d'où  dépendaient  parfois  des  villes  entières,  étaient  régu- 
lièrement convoqués  par  l'intermédiaire  du  bailli,  qui  leur  adressait 
les  lettres  royales.  Accoutumées  à  élire  leurs  supérieurs,  les  abbayes 
recouraient  tout  naturellement  à  une  désignation  semblable  pour  le 
représentant  auprès  du  roi.  L'élection  avait  lieu  dans  la  grande  salle 
du  monastère,  en  présence  de  témoins  ou  d'un  notaire  appelés  pour 
lui  donner  une  plus  grande  solennité.  Tantôt  les  religieux  délé- 
guaient leur  abbé  et  les  chanoines  le  doyen  du  chapitre,  tantôt  ils 
choisissaient  de  simples  moines ,  il  leur  arrivait  parfois  de  prendre 


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630  BEYUE  ras  DEUX  MONDES. 

un  étranger  au  diocèse,  un  jurisconsulte  ou  tout  autre  laïque.  Ce 
serait  cependant  une  grave  erreur  de  croire  que ,  pendant  la  pre- 
mière moitié  du  xir^  siècle,  les  membres  du  clergé  siégeaient  tous 
dans  les  assemblées  en  vertu  d'une  véritable  élection.  Un  grand 
nombre  de  prélats,  traités  comme  les  grands  vassaux,  recevaient 
du  roi  des  lettres  de  convocation  personnelle.  Les  évèques  ainsi  ap- 
pelés avaient  la  faculté  de  se  substituer  un  procureur  qui  se  rendait 
aux  états  en  leur  lieu  et  place,  faculté  dont  ils  usaient  fréquemment. 

Les  nobles  figuraient  tous  dans  les  assemblées  à  raison  de  leurs 
titres  ou  plutôt  en  vertu  des  terres  dont  ces  titres  étaient  le  signe. 
Le  roi  appelait  à  cette  époqpie  non  pas  un  représentant  de  la  noblesse 
du  bailliage,  mais  le  comte  ou  le  baron  qui  en  était  le  premier  sei- 
gneur. La  plupart  des  nid)les  recevaient  une  lettre  du  prince,  qui 
convoquait  tel  ou  tel  personnage  dont  il  importait  de  consulter  l'opi- 
nion ou  de  s'assurer  les  services  et  la  fidélité;  Tintérêt  du  royaume 
l'exigeait.  En  un  temps  où  la  force  réglait  tous  les  différends,  où 
l'armée  sans  le  concours  de  la  hiérarchie  féodale  n'était  rien,  quelle 
autorité  auraient  eue  les  décisions  emportant  paix  ou  guerre  sans 
l'assentiment  certain  des  principaux  chefs  de  la  féodalité  ?  Les  sei- 
gneurs ne  choisirent  donc  pas  de  députés,  mais  il  arrivait  souvent 
qu'ils  se  faisaient  remplacer  par  des  procureurs  qu'ils  investissaient 
du  pouvoir  de  négocier  et  de  traiter  en  lemr  nom.  Le  dac  de  Bre- 
tagne chargeait  de  cette  mission  de  puissans  seigneurs,  tandis  que 
des  nobles  de  moindre  importance  déléguaient  un  chevalier^  un 
simple  écuyer,  quelquefois  même  un  clerc  ou  un  légiste. 

Ainsi,  pour  les  deux  {M'emiers  ordres,  le  principe  était  la  compa- 
rution personnelle;  les  prélats  et  les  seigneurs  se  substituaient  des 
procureurs  i^>éciaux ,  tandis  que  les  abbayes  et  les  chapitres  fai- 
saient choix  d'un  délégué  qui  représentait  seul  un  être  collectif. 

Conmaent  ce  les  gens  des  bonnes  villes  »  assistèrent-ils  aux  états? 
Le  premier  magistrat  de  la  ville  aurait  pu  être  appelé  par  le  roi, 
mais  en  fait  il  ne  parait  pas  que  l'usage  de  convoquer  spécialement 
le  maire  ou  le  consul  se  soit  jamais  introduit.  D'ailleurs,  il  faut  le 
reconnaître,  dès  les  premiers  états-généraux,  l'honneur  de  se  rendre 
auprès  du  roi  et  de  siéger  à  côté  de  la  noblesse  et  du  clergé  tou- 
chait infiniment  moins  les  députés  que  la  certitude  d'un  voyage 
pénible,  de  périls  inévitables,  d'tme  longue  absence,  et,  conune 
récompense  de  tant  de  fatigues,  la  perspective  d'une  profonde  ingra- 
titude et  souvent  des  éclats  de  l'irritation  publique,  lorsqu'au  retour 
ils  apporteraient  la  nouvelle  de  lourds  impôts  accordés  au  roi.  Telle 
est,  à  examiner  les  choses  de  près,  une  des  raisons  qui  empêchaient 
le  premier  magistrat  d'accepter  cette  mission.  Il  faut  ajouter  que, 
dans  certaines  villes,  le  maire  ou  le  consul  ne  pouvait  s'éloigner  de 
la  cité  pendant  l'exercice  de  sa  charge.  Il  fallait  donc  que  la  ville 

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LES   ÉLECnON»   AUI  ÉTATS-GÉNÉRAUX.  631 

ftt  un  choix  lorsqu'elle  recevaii  les  lettres  royales;  mais  les  formes 
usitées  variaient  sufvaAi  les  provinces,  suivant  les  coutumes  locales* 
d'après  la  constitutioD  même  de  la  cité  ou  le  caf)rice  de  ceux  cpu 
r administraient.  Examinons  sucoeasiremenit  le  iBode  d'élection  dans 
les  villes  qui  obéissaient  dixetiemmt  au  jroi  et  dsAS  celles  qui  possé- 
daient une  charte  de  commune^ 

Dans  les  premières»  le  représentant  de  l'anAorité  centrale  exerçsât 
toujours  une  influence  considérable.  Om  cile  des  villes  dans  les- 
quelles le  prévôt  royal  nommait  seul  le  député.  Par  ua  coniraste 
digne  de  frapper  l'attenlMa,  c'élaii  également  dans  des  ciliés  piaoées 
sous  radmimstration  des  prévôts  que  nous  rencontrons  des  députés 
cfaoisis  par  l'univecsaUté  des  habttaïUL  Ainsi  les  villes  prévôiales 
nous  montrent  à  la  Mft  hts  élec^ns  siçppiméas  ou  livrées  au  com« 
mua  peuple,  sur  lequel  le  prévôt  eKevçak  une  Jhction  décisive,  hes 
villes  de  «commîme,  depuis  longtemps  maltresses  d'€lies«dQ[i6mes« 
jalouses  de  leurs  préno^ives  ^et  fidèles  à  leurs  tcadttioos»  n'abdi- 
quèrent jamais  le  droit  de  choisir  kitrs  députés^  Le  plus  souvent 
le  tnavre  et  les  éobevins,  issus  eus^nômes  d'une  première  élec- 
tion, prenaient  seuls  part  ;au  'vate.  C'était  en  réalité  un  suffrage  à 
deux  degrés.  Le  noiift>re  des  électeurs  Tariait  suivant  les  villes  : 
souvent  un  certain  nombre  de  bouigeote,  habiflndiement  réunis  «t 
consultés  dans  les  grandes  affiures,  s'adjoignaient  rame  échevèw^  il  y 
avait  des  villes  où  le  corps  mumotpal  appelait  tous  les  bourgeoisàex* 
primer  leur  vote;  on  en  cite  à  peine  quelquesmaes  oA,  par  uBe'excep^ 
tion  des  plus  rares,  tous  les  iÛJHtans  conoouraieot  à  l'éléctton  (1)« 

Telles  furent  les  origines  diverses  des  députés. qw  s'assemèlèrent 
pendant  la  première  'moitié  du  kiv*  siècle,  et  qin  tentèrent  sous  le 
roi  Jean  et  sous  la  régence  de  son  iih  une  grande  réroitaion  politi- 
que. Toutefois  il  est  une  modification  qu'il  Jious  faut  indiquer,  et  que 
l'abaissement  momentané  du  pouvoir  royad  a  dâ  contribuer  à  faire 
naître.  Sous  le  mi  lean  oomparaissent  deis  députés  qui  représentent 
le  clergé  Ofn  la  noblesse  d'un  bailUoge  ou  d'une  province.  £o  lisant 
les  procès-vertMiux  et  les  chrooiqttes,  il  paradt  évident  que  tous  les 
pi élats  et  que  tous  les  seigneurs  «e  st  reodem  fdus  aux  états  pour 
obéir  à  un  ordre  du  pi^inoe,  >que  parsai  eux  quelque^uns>soivt  ani- 

iS60)  et  ide  H.  Berviea  {Bewte  de  lfyisl(Ui<m  françaite,  J18.73)  mi  paiwamment  con- 
tribué à  éclaircir  ces  difiBciles  questiona.  Les  procurations  citées  permettent  d^assurer 
que  les  maires  nMlurent  Jamais  setfis  les  députés  :  les  Jurés,  les  échetiits,  les  bour- 
ge«b,  les  pairs  4e la  oommotte,  Jeur étiiient  totijeutsaseoeléft; 4a formoto  la  -plus  fir^^ 
quMMe  eatfoalkHd  :  •«  le iimire  tt  ilee  Uurtooii.  >  JKan»  ilarHcardie,  Ae  Umum$,  te 
Soiasoiiiiait  et  la  Fkiulrt«  où  )a  r^ai^^iaiuMcijMû  était  im  plaine  ifigneur,  rjU^nsaiioa 
u^tée  est  «  le  maire  et  les  échevina.  >  Vos  ^rMU  au  coBtiaîre  nomouient  sonvent 
•eols;  Toici  la  formule  inaérée  en  pareils  cas  dans  les  procurations  ^  «  le  pré?6t,  du 
comnnui  aasentioieat  'ém  liibilaBfl.^ 


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632  REVOE   DES   DEUX  MONDES. 

mes  de  sentimens  peu  favorables  au  roi,  et  qu'ils  sont  prêts  à  joindre 
aux  doléances  du  peuple  les  plaintes  de  leur  ordre.  D'où  vient  ce 
fait  nouveau?  La  tenue  fréquente  des  états-généraux  dans  les  pre- 
mières années  de  ce  siècle  avait  produit  un  résultat  dont  l'histoire 
n'a  pas  encore  démêlé  bien  clairement  la  nature.  A  l'imitation  des 
assemblées  que  le  roi  appelait  autour  de  lui ,  des  réunions  moins 
nombreuses  avaient  eu  lieu  dans  les  villes  principales  afin  de  déli- 
bérer sur  les  intérêts  spéciaux  de  la  province.  Déjà  certaines  par- 
ties de  la  France  connaissaient  ces  assemblées  locales,  mais  elles  de- 
vinrent plus  générales  sous  les  premiers  Valois.  Étaient-ce  réellement 
des  réunions  de  délégués  se  consacrant  périodiquement  à  l'examen 
des  affaires  de  la  contrée?  Ces  assemblées  n'avaient-elles  pas,  ainsi 
que  l'ont  cru  certains  érudits,  qui  les  ont  nommées  des  états-géné- 
raux fractionnés,  tous  les  pouvoirs  des  assemblées  tenues  par  le  roi? 
Les  questions  de  paix  ou  de  guerre,  celles  intéressant  tout  le 
royaume,  ne  leur  étaient-elles  pas  soumises?  C'est  là  un  problème 
qui  ne  peut  se  discuter  incidemment  et  encore  moins  se  résoudre  à 
la  légère;  il  suffit  de  se  rappeler  en  ce  moment  que  la  première 
moitié  du  xiv^  siècle  vit  naître  et  se  multiplier  les  états  provinciaux. 
Ces  assemblées,  qui  réunissaient  tous  les  nobles  et  tous  les  ecclé- 
siastiques, donnèrent  bientôt  l'idée  aux  premiers  ordres  de  déléguer 
quelques-uns  de  leurs  membres  aux  états-généraux.  Le  député  ré- 
sumait en  lui  tous  les  pouvoirs  et  épargnait  ainsi  à  la  province  des 
frais  plus  considérables.  Ce  fut  donc  du  sein  des  états  provinciaux 
que  sortirent  les  députés  qui  représentèrent  pour  la  première  lois  le 
clergé  séculier  ou  l'ensemble  des  gentilshommes  d'un  bailliage. 

A  cette  cause  locale,  il  faut  ajouter  un  état  général  des  esprits 
qui  devait  tendre  au  même  résultat.  Le  souffle  d'indépendance  qui 
se  fît  sentir  en  1355,  et  que  les  malheurs  de  la  guerre  rendirent  si 
violent  après  le  désastre  de  Poitiers,  n'atteignit  pas  seulement  le 
troisième  ordre,  mais  exerça  une  influence  puissante  sur  la  masse 
du  clergé  et  même  sur  une  partie  de  la  noblesse.  Dans  les  deux 
premiers  ordres,  les  clercs  et  les  gentilshommes  n'étaient  pas  fichés 
de  substituer  aux  convocations  plus  ou  moins  capricieuses  du  prince 
une  désignation  directe.  Si  plus  tard,  lors  de  la  réaction  en  faveur  de 
l'autorité  royale ,  Charles  V  eut  occasion  d'appeler  près  de  lui  des 
prélats  et  des  nobles,  ces  convocations  n'étaient  plus  qu'une  excep- 
tion; le  coup  était  porté.  Seules  les  assemblées  de  notables  devaient 
voir  des  membres  appelés  par  le  choix  royal  :  ce  qui  demeura  le 
caractère  des  états-généraux,  ce  fut  l'origine  pleinement  indép^- 
dante  des  trois  ordres;  les  états  de  Tours  nous  le  montrent  avec 
une  incomparable  précision.  Franchissons  tout  le  xv*  siècle  et  arri- 
vons à  cette  grande  assemblée  tenue  peu  de  mois  après  la  mort  de 
Louis  XI.  Le  mouvement  commencé  sous  le  roi  Jean  avait  atteint  son 

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LES   ÉLECTIONS   AUx'  ÉTATS-GÉNÉRAUX.  633 

terme  :  le  principe  de  l'élection  est  devenu  général.  Tandis  qu'une 
partie  de  la  France  possède  des  états  particuliers»  les  provinces  gui 
en  sont  privées  ont  vu  les  électeurs  se  grouper  autour  du  bailli.  11 
en  est  résulté  deux  formes  d'assemblées  électorales  d'inégale  im- 
portance, mais  fondées  sur  un  môme  principe,  —  les  états  provin- 
ciaux et  les  états  de  bailliage,  —  les  unes  et  les  autres  composées 
des  trois  ordres,  préparant  leurs  doléances  et  choisissant  librement 
leurs  députés. 

En  1Â83,  c'est  aux  baillis  que  parviennent  les  lettres  royales  : 
«  Nous  voulons ,  disait  le  roi  dans  ce  document  adressé  aux  gens 
d'église,  nobles  et  bourgeois,  et  vous  mandons  que,  en  toute  dili- 
gence, vous  vous  assemblez  et  eslissez  trois  personnages  notables 
de  nostre  senescbaussée  et  non  plus  :  c'est  assavoir  ung  d'église, 
ung  noble  et  ung  de  Testât  commun  (1).  »  Les  ordres  du  roi  furent 
exécutés,  et  les  électeurs  se  réunirent  tous  ensemble  pour  le  choix 
des  députés.  Presque  sous  les  yeux  de  la  cour,  qui  était  alors  à 
Blois,  eurent  lieu  les  élections  de  Tours;  les  représentans  des  prin- 
cipales villes  et  abbayes  se  réunirent  avec  quelques  seigneurs  au 
chef-lieu  du  bailliage,  dans  la  ville  de  Tours,  et  choisirent  en  com- 
mun l'abbé  de  Marmoutiers,  le  seigneur  de  Maillé  et  Jehan  Briçonnet. 
Les  élections  d'Amiens  s'accomplirent  dans  les  mêmes  conditions. 
Le  rapport  de  Jehan  de  Sainct-Delys  à  l'échevinage  en  témoigne 
formellement.  A  Rouen,  le  clergé  consentit  à  se  rendre  à  l'hôtel  de 
ville  pour  procéder  à  l'élection;  enfin  à  Lyon,  le  député  du  troisième 
ordre  fut  nommé  dans  une  assemblée  des  trois  états.  Plus  les  choix 
par  les  électeurs  se  multipliaient,  plus  devenaient  rares  les  appels 
directs  du  roi.  Si  quelque  prélat  d'un  rang  supérieur,  si  les  cardi- 
naux de  Lyon  et  de  Tours  sont  mandés  aux  états  de  lASA,  les  autres 
évoques  n'y  assistaient  pas  comme  investis  du  caractère  épiscopal, 
mais  comme  députés  d'un  bailliage.  La  question  elle-même  se  sou- 
leva :  les  évêques  présens  à  Tours  avaient  voulu  prendre  part  aux 
travaux  de  l'assemblée.  Leur  requête  avait  provoqué  les  plus  graves 
objections.  «  La  forme  des  élections,  dit  Masselin  dans  son  journal 
des  états,  réfute  d'avance  leur  prétention.  Au  commandement  du 
roi,  le  clergé,  la  noblesse  et  le  tiers-état  sont  convoqués  dans  leurs 
bailliages  et  sénéchaussées.  S'il  plait  à  nos  seigneurs  les  évêques, 
ils  sont  libres  de  s'y  rendre,  et  s'ils  désirent  être  élus,  ils  ne  man- 
quent pas  de  l'être.  Tous  les  membres  du  clergé,  évêques  ou  clercs, 
qui  siègent  ici  sont  cepsés  tenir  leurs  pouvoirs  de  ceux  qui  les  ont 
choisis  et  délégués.  On  prétend  que  l'usage  établi  permet  à  tous  les 

(1)  Lettres  du  14  octobre  1483,  extraites  des  archives  de  Bayonne.  H.  Viollet  a  publié 
sur  ces  élections  des  docomens  précieux.  Voyez  la  Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes, 
1865. 


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631  KEYUB  DES  BBUX  HOtfDBS^ 

évoques  d'être  convoqués  et  de  siéger  lorsqu'ils  en  ont  le  désir;  c'est 
le  contraire  qui  est  vrai  (1).  »  Ainsi  même  pour  les  prélats  d^tés 
l'idée  de  la  délégation  s'est  substituée  à  la  comparution  personnelle. 

Le  mandat  dont  les  députés  étaient  investi»  était  non  pas  un 
mandat  spécial  à  chaque  ordre,  mais  un  mandat  commun;  les  dis* 
eussions  l'attestent  clairement.  «  Il  semble,  dit  un  membre  de  la 
noblesse  dans  le  débat  relatif  aux  taxes  des  doutés,  à  en  juger 
par  le  discours  que  vous  venez  d'entendre,  qu'ici  les  ecclésiastiques 
ne  se  soient  occupés  que  d'aibires  d'église,  les  nobles  des  affaires 
de  la  guerre,  et  les  membres  du  troisième  ordre  seuls  des  affaires 
de  la  nation.  Peut-être  ces  derniers  s'imaginent-ils  être  parmi  nous 
les  seuls  et  uniques  représentans  du  tiers-état,  c'est-à-dire  du  peuple. 
Qu'ils  regardent,  je  les  en  prie,  qu'ils  lisent  d'un  bout  à  l'autre  le 
contenu  de  leur  procuration,  ils  verront  clairement  que  les  ecclé- 
siastiques et  les  nobles  ne  sont  pas  moins  qu'eux  les  mandataires 
du  peuple;  tous  les  députés  tiennent  leur  pouvoir  de  tous  les  élec^ 
teurs  réunis  des  trois  états,  et  ce  n'est  pas  seulement  de  l'ordre 
auquel  il  appartient  que  chaque  député  est  censé  tenir  son  mandat. 
Lea  députés  des  trois  ordres  travaillent  en  coounun  au  bieo  de  la 
chose  publique,  devoir  qui  ne  diffère  pas  suivant  l'origine  du  man- 
dat (2).  »  Peut-on  récuser  ce  témoignage  d'une  si  lumineuse  clarté? 

Jamais,  avant  les  états  de  Tours,  la  nomination  des  députés  n'a- 
vait encore  revêtu  un  tel  caractère  d'union  entre  les  ordres.  Ce 
n'était  pas  une  simple  question  de  formes  :  l'accord  était  plus  réel 
et  plus  profond.  En  effet,  ne  nous  arrêtons  pas  au  seuil  des  assem- 
blées de  bailliage,  d'où  sortent  ensemble  le  clerc,  le  noble  et  le 
bourgeois,  tous  trois  élus  le  même  jour  députés  aux  états.  Suivons- 
les  dans  ce  long  voyage,  dont  les  fatigues  créaient  entre  eux  de 
nouveaux  liens,  et  arrivons  avec  eux  à  Tours.  Que  va-t-il  se  passer? 
L'assemblée  s'ouvrira  sans  autre  distinction  de  rang  que  celui  des 
provinces;  les  ordres,  animés  d'intérêts  divers,  mus  par  des  pas- 
sions souvent  contraires,  ne  se  grouperont  pas  dans  un  fatal  isole^ 
ment;  ils  demeureront  fidèles  à  ceux  qui  les  ont  envoyés;  l'esprit 
provincial  l'emportera  sur  l'esprit  de  caste  malgré  l'oppression  exer- 
cée par  Louis  XI  sur  les  gentilshommes,  oppression  à  laquelle  la 
noblesse  a  hâte  d'échapper,  malgré  les  soufihmces  du  peuple,  qui 
fait  entendre  les  plaintes  les  plus  amères.  Tous  ces  sentimens  sont 
étouffés.  La  pensée  de  la  province  et  de  la  France  est  plus  forte  que 
les  intérêts  rivaux. 

(1)  Journal  des  Êtats^Généraux  de  1484,  par  Jehan  Blasselin.  Docamens  inédits  de 
l*hifttoire  de  France,  p.  407. 

(2)  Journal  de  Matselin,  p.  501. 


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LES   ELECTIONS   AUX   ÉTATS-OÉNBBAUX.  635 


II. 

Quelle  émotion  ne  ressent-on  pas  à  la  vne  de  ce  spectacle  d'union 
et  de  concorde  quand  aussitôt  après  on  étudie  les  états  divisés  du 
xYi*  siècle!  Mais  ce  ne  sont  pas  les  assemblées  qu'il  faut  accuser  de 
cette  fatale  séparation  des  trois  ordres.  Le  reproche  atteint  ailleurs 
et  plus  haut  :  les  institutions  ne  sont  que  des  formes  qui  recouvrent 
les  nations;  elles  se  modèlent  à  leur  taille,  et  peuvent  être  tenues 
pour  Tindice  et  la  mesure  de  l'esprit  des  hommes.  Entre  le  règne 
si  longtemps  regretté  de  Louis  XII,  qui  nous  montre  la  paix  so- 
ciale la  plus  profonde  qu'ait  connue  l'ancien  régime,  et  la  mort  de 
Henri  II,  il  ne  passe  sur  le  trône  que  deux  princes,  et  tout  est  trans- 
formé. Opinion  des  classes,  anxiétés  du  clergé,  dédains  distraits 
d'une  noblesse  alTolée  de  plaisirs,  colères  sourdement  amassées  du 
tiers-état,  passions  contraires  de  tous  les  partis,  voilà  le  trouble 
profond  des  âmes  que  vont  nous  révéler  les  premières  élections 
faites  au  xvi"  siècle  entre  les  menées  des  Guises,  les  intrigues  de  la 
reine-mère  et  les  ardeurs  des  partisans  de  la  nouvelle  religion,  con- 
tribuant tous,  à  des  degrés  divers,  à  la  division  des  ordres. 

Elles  nous  découvriront  en  même  temps  d'autres  nouveautés. 
Depuis  Charles  VIII,  la  centralisation  s'est  faite.  En  1560,  nous  trou- 
vons une  hiérarchie  administrative  plus  précise.et  mieux  organisée; 
nous  devons  la  revoir  semblable  en  1676,  en  1588  et  en  1614.  Exa- 
minons donc  à  la  fois  les  élections  qui  ont  précédé  ces  quatre 
grandes  sessions  d'états-généraux.  Elles  suivent  la  môme  marche 
et  portent  le  même  caractère;  elles  forment  en  quelque  sorte  le 
droit  commun  de  l'anci^ne  monarchie.  Aucune  étude  ne  nous  fera 
mieux  pénétrer  dans  le  détail  de  nos  vieilles  institutions. 

Lorsque  la  résolution  de  convoquer  les  états  avait  été  prise,  une 
lettre  signée  du  roi  était  aussitôt  adressée  aux  baillis  et  aux  séné- 
chaux. Il  est  à  peine  besoin  de  rappeler  que  ces  officiers  ne  possé- 
daient plus  à  la  fin  du  xvi^  siècle  le  pouvoir  qu'ils  avaient  jadis 
exercé.  Après  avoir  été,  à  partir  du  xra*  siècle,  les  représentans  di- 
rects et  les  agens  presque  universels  du  pouvoir  central,  ils  avaient 
vu  leur  influence  décroître  rapidement.  Les  lieutenans  auxquels  la 
plupart  des  baillis  avaient  librement  délégué,  dans  le  principe  l'exer- 
cice de  l'autorité  judiciaire  les  avaient  peu  à  peu  supplantés  avec 
l'assentiment  du  pouvoir  royal,  de  telle  sorte  qu'à  l'avénemaoït  de 
François  I"^  les  baillis,  qui  avaient  encore  en  apparence  toute  ^'au- 
torité, n'exerçaient  plus  en  réalité  qu'une  action  nominale.  Sous  le 
règne  de  ce  prince,  l'institution  des  gouverneurs  s'était  étendue  à 
toutes  les  provinces.  Placés  entre  le  roi  et  les  baillis,  ils  étaient 
chargés  de  transmettre  les  ordres  du  souverain  et  d'en  assurer 


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636  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

l'exécution.  Aussi  le  roi,  tout  en  adressant  encore  les  lettres  de  con- 
vocation aux  baillis,  aux  sénéchaux  ou  à  leurs  lieutenans,  les  fai- 
sait-il parvenir  par  l'entremise  des  gouverneurs,  qui  recevaient, 
avec  une  lettre  personnelle  du  prince,  toutes  celles  destinées  aux 
baillis  de  leur  gouvernement.  Les  lettres  exposaient  les  motifs  de  la 
convocation,  indiquaient  le  lieu  où  les, états  se  réuniraient  et  con- 
tenaient l'ordre  de  faire  assembler  «  ceux  du  clergé,  de  la  noblesse 
et  du  tiers-état  de  chaque  ressort  pour  députer  aux  états  (1).  » 

Le  premier  devoir  de  l'officier  qui  les  recevait  était  de  les  faire 
enregistrer  au  greffe  du  bailliage,  puis  il  devait  en  ordonner  la  pu- 
blication «  à  son  de  trompe  et  cri  public  à  ce  qu'aucun  n'en  puisse 
prétendre  cause  d'ignorance.  »  C'est  ainsi  qu'était  promulguée  la 
décision  du  roi  dans  les  villes  qui  formaient  le  chef-lieu  du  bail- 
liage. Cette  formalité  accomplie,  le  bailli  ou  son  lieutenant- général 
fixait  par  une  sentence  la  date  à  laquelle  aurait  lieu  l'assemblée 
générale  du  bailliage ,  et  adressait  les  invitations  à  ceux  qui  de- 
vaient y  comparaître.  Les  juridictions  de  second  ordre,  placées  au- 
dessous  du  bailli,  étaient  chaînées  d'accomplir  dans  les  petites  villes 
et  dans  les  campagnes  les  mesures  qu'avait  prises  au  centre  même 
du  bailliage  le  bailli  ou  son  lieutenant. 

Ces  juridictions  étaient  d'origine  et  de  nature  très  diverses.  Les 
unes  étaient  toutes  féodales  et  avaient  conservé  à  travers  les  temps 
la  marque  de  leur  caractère  primitif  :  c'étaient  les  officiers  des  com- 
tés et  des  baronnies,  prenant  les  titres  de  baillis  ou  prévôts  des  sei- 
gneurs, et  formant  le  premier  degré  de  la  hiérarchie  judiciaire  ;  les 
autres  se  rattachaient  à  l'autorité  royale ,  soit  qu'elles  eussent  été 
constituées  dans  le  principe  par  le  roi,  ainsi  que  la  plupart  des  pré- 
vôtés, soit  que  de  seigneuriales  ell^s  fussent  devenues  royales  par 
l'extension  de  la  puissance  souveraine ,  sans  toutefois  changer  de 
nom,  comme  les  châtellenies  en  Auvergne  et  en  Bourbonnais,  les 
vicomtes  en  Normandie,  les  viguieries  en  Provence.  Si  les  bailliages 
de  médiocre  étendue  ne  comprenaient  au-dessous  du  bailli  qu'un 
seul  degré  de  juridiction,  il  n'en  était  pas  ainsi  de  la  plupart  des 
grands  ressorts,  qui  étaient  composés  de  plusieurs  degrés.  Entre  le 
bailli  et  les  officiers  inférieurs  dont  nous  venons  d'énumérer  les 
noms,  se  plaçaient  alors  des  j.uges  subordonnés  portant  le  titre  de 
lieutenans  particuliers  ou  toute  autre  dénomination.  En  résumé, 
suivant  la  nature  du  ressort,  le  bailli  ou  son  lieutenant-général 
correspondait  avec  les  lieutenans  des  sièges  particuliers  ou  directe- 
mei^  avec  les  officiers  inférieurs.  Le  plus  souvent  ces  deux  cas  se 

(i)  Lettres  de  convocation  des  6  août  4576,  31  mai  1588,  7  juin  i6i4.  —  La  plupart 
des  pièces  que  nous  allons  citer  ont  été  publiées  en  178U  dans  le  recueil,  devenu  fort 
rare,  de  Lalource  et  Duval  :  Forme  générale  et  particulière  de  la  convocation  et  de  la 
tenue  des  états-généraux,  Paris,  Barrois,  3  vol.  in-8. 


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LES  ÉLECTIONS  AUX  ÉTATS-GÉNÉRAUX.  637 

présentaient  simultanément,  une  partie  du  ressort  étant  simple,  et 
l'autre  composée. 

Après  avoir  convoqué  les  ecclésiastiques  et  les  nobles  à  rassem- 
blée générale,  après  avoir  adressé  la  même  convocation  au  maire  et 
aux  paroisses  de  la  ville  où  il  siégeait,  le  lieutenant  du  bailli  or- 
donnait, par  sentence,  que  les  copies  des  lettres  royales  fussent 
envoyées  aux  sièges  particuliers  du  ressort  ainsi  qu'aux  comtés,  ba- 
ronnies  et  châtellenies  qui  relevaient  directement  du  bailliage.  Les 
lieutenans  particuliers  avaient  la  même  mission  :  aussitôt  les  lettres 
reçues,  ils  devaient  en  prescrire  l'enregistrement,  indiquer  le  jour  où 
se  tiendrait  l'assemblée  de  la  juridiction,  les  faire  publier,  les  envoyer 
au  maire  et  aux  paroisses  de  la  ville,  et  enfin  les  transmettre  aux 
juges  qui  dépendaient  d'eux.  Parvenues  en  descendant  jusqu'au 
dernier  échelon  de  la  hiérarchie  judiciaire,  les  lettres  royales  éuient 
communiquées  aux  «  procureurs  fabriciens  des  paroisses  dépendantes 
de  la  justice  pour  les  faire  publier  au  prône  de  la  grand'messe.  »  En 
même  temps  était  lue  la  sentence  du  lieutenant  -  général  fixant  la 
date  de  l'assemblée  générale  et  enjoignant  «  aux  paroisses  de  dé- 
puter deux  d'entre  ceux  des  plus  notables  habitans  de  chacune 
d'icelles  afm  de  se  trouver  à  l'assemblée  et  d'y  apporter  les  cahiers 
des  plaintes ,  doléances  et  remontrances  que  chaque  paroisse  en- 
tend faire  à  sa  majesté  et  moïens  d'y  pourvoir,  » 

C'est  ainsi  que  les  plus  humbles  villages  apprenaient  la  convo- 
cation prochaine  des  états-généraux.  Examinons  maintenant  ce  qui 
suivait  immédiatement  cette  communication  dans  les  villages  et  dans 
les  villes.  Après  avoir  lu  en  chaire  les  lettres  du  roi  et  la  sentence  du 
bailliage ,  le  curé  annonçait  le  jour,  le  lieu  et  l'heure  où  les  parois- 
siens devaient  se  réunir  :  le  dimanche  suivant,  à  l'issue  de  la  grand'- 
messe ou  des  vêpres,  devant  le  porche  de  l'église,  telles  étaient  les 
indications  habituelles  annoncées  par  une  affiche  placée  aussitôt 
après  le  prône  à  la  porte  de  l'église.  Souvent  au  jour  dit,  il  arrivait 
que  les  habitans  n'étaient  pas  en  nombre;  le  juge  prescrivait  alors 
des  mesures  plus  énergiques  :  les  habitans  étaient  assignés  per- 
sonnellement sous  peine  d'amende,  et  les  sergens  allaient  les  pré- 
venir «  de  domicile  en  domicile.  »  Enfin  le  jour  venu  c'est  au  son 
de  la  cloche  que  se  réunissaient  les  paroissiens.  Rien  ne  nous  au- 
torise à  penser  qu'une  exception  fût  faite  ;  tous  les  individus  de- 
meurant sur  la  paroisse,  tous  ceux  qui  avaient  assisté  au  prône, 
étaient  convoqués  à  l'assemblée.  C'était  le  juge  du  lieu,  prenant  le 
titre  de  lieutenant  ordinaire,  qui  présidait  la  réunion  et  qui  rédigeait 
le  procès -verbal.  Dans  les  villages  qui  ne  possédaient  pas  de  jus- 
tice, le  notaire  tenait  la  plume. 

L'assemblée  des  habitans  du  village  avait  deux  objets  distincts, 
désigner  ceux  qui  représenteraient  le  village  à  l'assemblée  supérieure 

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638  BETUE   DES   DEUX  MONDES. 

et  arrêter  le  cahier  de  doléances.  Souvent,  dès  le  premier  dimanche, 
aussitôt  après  que  l'avis  avait  été  donné,  les  habitans  choisissaient 
im  ou  deux  députés  chargés  de  se  rendre  à  la  ville,  puis  ils  s'ajour- 
naient à  huit  jours  pour  préparer  et  voter  les  remontrances.  Pendant 
cet  intervalle,  les  députés,  assistés  des  notables  du  lieu,  recueillaient 
les  vœux  et  rédigeaient  le  cahier,  puis  le  dimanche  suivant  lecture  en 
était  faite  devant  l'assemblée,  qui  en  approuvait  les  termes.  Les  dé- 
putés, auxquels  se  joignait  souvent  le  juge,  étaient  libres  alors  de 
quitter  le  village  pour  se  rendre  à  l'assemblée  supérieure.  La  procu- 
ration dont  ils  étaient  porteurs  était  rédigée  sous  forme  authentique  et 
contenait  à  la  fois  «  pouvoir  et  puissance  de  représenter  les  plaintes, 
doléances,  remontrances  et  autres  qu'ils  aviseront  être  à  faire  par 
raison,  et  n)éme  de  élire  telles  personnes  suffisantes  et  capables  avec 
les  autres  paroisses.  »  Plusieurs  cahiers  de  villages  ont  été  coi^er- 
vés;  on  en  retrouve  chaque  jour  de  nouveaux.  Ces  compilations 
mériteraient  d'être  publiées,  et,  malgré  leur  humble  origine,  elles 
seraient  souvent  consultées  avec  grand  profit  pour  l'histoire  des 
mœurs  et  des  idées  dans  le  sein  des  classes  agricoles. 

Tel  était  dans  son  ensemble,  et  sans  tenir  compte  des  difTérences 
de  détail,  le  travail  accompli  dans  diaque  paroisse  de  France  pour 
rechercher  les  vœux  et  découvrir  les  mandataires  les  plus  capables 
de  les  faire  prévaloir.  Suivons  maintenant  ces  députés  à  la  ville  voi- 
sine. Ils  vont  rencontrer,  au  jour  fixé  par  le  lieutenant  particulier, 
tous  les  délégués  des  paroisses  du  ressort.  Ils  trouvent  en  même 
temps  les  représentans  de  la  ville,  le  plus  souvent  le  procureur- 
syndic,  le  maire,  les  écbevins  et  quelques  notables.  Réunis  dans 
l'auditoire  du  juge  et  sous  sa  présidence,  ils  lui  remettent  les  cahiers 
dcMît  ils  sont  porteurs,  entendent  les  remontrances  des  gens  de  la 
ville,  puis  ils  choisissent  entre  eux  une  commission  de  six  ou  huit 
membres  chargés  de  compiler  et  de  fondre  en  un  seul  cahier  toutes 
les  doléances  locales.  Enfin  l'assemblée  se  réunit  de  nouveau,  elle  en- 
tend la  lecture  du  cahier,  le  modifie  et  l'arrête,  puis  elle  désigne  ceux 
qui  seront  chargés  de  le  porter  à  la  grande  assemblée  de  bailliage. 

Jusqu'ici  nous  avons  vu  les  opérations  préliminaires  se  poursuivre 
dans  \es  villages  et  dans  les  plus  petites  villes.  Dans  les  villes  im* 
portantes,  le  choix  des  électeurs  et  la  rédaction  du  cahier  étaient 
soumis  à  des  formes  plus  compliquées.  C'était  généralement  le  corps 
de  ville  qui  prenait  en  main  la  direction  de  ce  travail  :  tantôt  le 
maire  et  les  écbevins  c<mvoquaient  directement  un  certain  nombre 
de  bourgeois,  tantôt  les  paroisses  elles-mêmes  doutaient  des  re- 
présentans, ainsi  que  les  communautés  de  métiers;  plusieurs  réu- 
nions étaient  consacrées  à  recueillir  les  doléances  dont  le  conseil 
de  ville  avait  réclamé  Fenvoi;  une  coamiission  était  chargée  de 
rédiger  T^isemble  des  remontrances,  et,  quand  ce  travail  était 

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LES  ÉLECÎÎOWS   AUX  ÉTATS-CéWÉRAUX.  689 

achevé,  deâ  délégués»  étaient  élus  pour  porter  le  cahier  à  rassem- 
blée générale. 

ïfl. 

Arrivons  donè  à  cette  assemblée  générale,  tenue  au  cheWieu  du 
bailliage  royal  et  vers  laquelle  tout  convergeait;  efest  là  en  effet 
que  vont  s'accomplir,  à  proprement  parler,  les  élections.  L'assem- 
blée qui  s'y  réunit  ne  se  bornera  pas  à  choisir  un  électeur,  elle 
nommera  de  véritables  députés,  ceux-là  mêmes  qui  iront  quelques 
jours  plus  tard  siéger  aux  états-généraux  pour  y  représenter  le  bail- 
liage. C'est  là  également  que  nous  allons  retrouver  pour  la  première 
fois  le  clergé  et  la  noblesse. 

Au  jour  indiqué,  les  trois  ordres  se  réunissaient  dans  la  plus 
grande  salle  du  palais  de  justice,  ordinairement  appelé  le  palais 
royal,  sous  la  présidence  du  bailH,  qui  conservait  précieusement  ce 
droit  comme  le  dernier  vestige  de  ses  attributions  passées.  La 
séance  s'ouvrait  par  la  lecture  des  lettres  du  roi  et  une  harangue  du 
président  sur  l'objet  même  de  la  convocation.  Aussitôt  le  discours 
achevé,  les  trois  ordres  se  séparaient,  le  clergé  se  rendait  au  palais 
épîscopal,  la  noblesse  chez  le  bailli,  et  le  tiers-état  à  l'hôtel  de  ville. 

Suivons  d'abord  les  membres  du  clergé  et  entrons  à  leur  suite 
chez  l'évêque.  Lorsque  le  chef-lieu  du  bailliage  ne  possédait  point 
un  siège  épiscopal,  les  ecclésiastiques  choisissaient  un  président  et 
se  rendaient  dans  une  église  ou  dans  une  salle  de  quelque  cou- 
vent. La  séance  commençait  par  un  appel  de  tous  les  ecclésiasti- 
ques du  bailliage,  les  bénéficiers  comparaissaient  en  personne; 
non-seulement  les  doyens  ruraux,  mais  tous  les  curés  de  paroisses 
avaient  voix  délibérative.  Quant  aux  chapitres  et  au  clergé  régu- 
lier, ils  se  faisaient  représenter  par  des  délégués,  le  plus  souvent 
par  le  doyen,  le  supérieur  ou  quelque  dignitaire,  qui  avaient  été 
choisis  peu  de  jours  auparavant  dans  une  réunion  préparatoire. 
Aussitôt  après  l'appel,  on  procédait  à  l'élection  des  rédacteurs  du 
cahier.  Dès  que  la  commission  était  constituée,  l'évêque  priait  les 
membres  du  clergé  de  remettre  entre  ses  mains,  dans  un  délai  as- 
sez court,  tous  les  vœux  qui  devaient  être  compris  dans  le  cahier 
de  doléances,  puis  l'assemblée  choisissait,  à  la  pluralité  des  voix, 
ceux  qui  devraient  porter  le  cahier  aux  états-généraux.  Le^clergé 
abandonnait  ainsi  la  rédaction  définitive  à  l'évêque,  assisté  des 
commissaires. 

Pendant  que  cette  séance  avait  lieu  à  l'évêché,  les  nobles  s'étaient 
retirés  dans  la  maison  du  bailli  et  délibéraient  sous  sa  présidence  ; 
tous  les  possesseurs  de  fiefs  et  de  biens  nobles  y  étaient  convoqués; 

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CAO  REVUE   DES    DEUX  MONDES. 

les  assignations  ayant  été  données  au  manoir  seigneurial,  ou  aux 
procureurs  fiscaux  des  seigneuries,  c'était  moins  tel  ou  tel  gentil- 
homme  qui  était  assigné  que  le  propriétaire  du  sol.  Aussi  ne  man- 
quait-on pas  d'appeler  les  mineurs  et  les  femmes,  qui  se  faisaient 
toujours  représenter  par  des  mandataires.  La  préparation  du  cahier 
et  les  élections  se  passaient  comme  dans  l'assemblée  du  clergé, 
mais,  les  procèe-verbaux  n'ayant  pas  été  conservés ,  on  ne  peut 
donner  ici  aucun  détail  spécial  sur  le  mode  de  délibération. 

Les  procès-verbaux  du  tiers-état  nous  permettent  d'indiquer 
moins  vaguement  les  formes  qu'il  suivait.  Nous  avons  dit  qu'il  se 
réunissait  à  l'hôtel  de  ville;  la  présidence  était  ordinah*ement  défé- 
rée au  maire.  Au  début  de  la  séance  avaient  lieu  l'appel  des  pa- 
roisses et  le  dépôt  entre  les  mains  du  greffier  des  mandats  que 
chaque  délégué  avait  reçus,  puis  une  commission  était  nommée 
pour  la  fusion  des  divers  cahiers.  En  réalité,  au  moment  où  s'ou- 
vrait cette  séance,  le  cahier  du  tiers-état  était  fait.  Rapprocher  les 
vœux  et  leur  donner  l'ordre  convenable,  tel  était  le  seul  travail  de 
la  commission.  Tantôt  elle  délibérait  secrètement,  et  les  délégués 
étaient  ajournés  au  lendemain  ou  au  surlendemain;  tantôt  les  délé- 
gués avaient  le  droit  d'assister  en  silence  aux  délibérations  de  leurs 
commissaires.  Généralement  on  choisissait  le  cahier  qui  semblait 
à  première  vue  le  plus  complet,  et  un  des  commissaires  le  lisait  à 
haute  voix,  tandis  que  ses  collègues  suivaient  sur  les  autres  cahiers 
et  effaçaient,  au  fur  et  à  mesure  des  admissions,  les  articles  qui  se 
trouvaient  identiques.  A  la  fin  de  cette  lecture,  il  ne  restait  plu» 
qu'à  grouper,  dans  les  différentes  divisions  de  la  compilation  gé- 
nérale, les  articles  spéciaux  qui  n'avaient  point  été  biffés  dans  les 
cahiers  particuliers.  Il  était  fort  rare  que  les  commissaires  se  déci- 
dassent à  retrancher  de  leur  propre  autorité  un  des  vœux  émis 
par  une  paroisse  :  leur  mission  était  de  coordonner  les  doléances  et 
non  de  les  modifier  dans  leur  essence.  Toutefois,  lorsque  les  com- 
missaires se  trouvaient  en  présence  d'idées  singulières,  de  demandes 
manifestement  opposées  aux  intérêts  généraux  du  bailliage  ou  sim- 
plement de  vœux  contradictoires,  une  discussion  s'établissait  entre 
eux,  et  ils  exprimaient  par  un  vote  l'opinion  que  devrait  refléta  le 
projet  de  cahier.  Ce  travail  achevé,  l'assemblée  du  tiers-état  se  réu- 
nissait de  nouveau  pour  entendre  la  lecture  des  doléances ,  puis  le 
cahier^était  approuvé  et  clos. 

C'est  alors  seulement  que  les  délégués  procédaient  au  choix  des 
députés  du  bailliage;  tantôt  les  délégués  déclaraient  à  haute  voix 
leurs  préférences;  tantôt  l'élection  était  secrète  et  avait  lieu,  soit  par 
la  voie  du] scrutin  de  liste,  soit  par  une  série  de  votes  individuels. 
Ceux  qui  avaient  réuni  le  plus  grand  nombre  de  voix  étaient  aus- 


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fV^i 


L£8  ÉLECTIONS   AUX  ÉTATS-GÉNÉRAUX.  0^1 

sitôt  proclamés,  sans  que  la  majorité  absolue  fût  toujours  exigée» 
Le  nombre  des  députés  n'était  pas  soumis  à  des  règles  fixes.  Tel 
bailliage  envoyait  deux  députés,  tel  autre  six  ou  huit.  En  réalité, 
cette  diversité  n'avait  aucune  importance,  puisque  le  vote  dans  le 
sein  des  états  n'avait  jamais  lieu  par  tête,  mais  se  faisait  par  bail- 
liage ou  par  gouvernement.  Après  la  proclamation  du  vote,  les  élus 
remerciaient  l'assemblée,  et  déclaraient  s'ils  étaient  prêts  à  accepter 
l'élection.  Les  refus  étaient  très  fréquens,  et  l'insistance  des  élec- 
teurs obligeait  les  députés  à  exposer  publiquement  leurs  excuses  : 
généralement  les  difficultés  et  les  fatigues  du  voyage,  une  mau- 
vaise santé ,  des  affaires  qu'on  ne  pouvait  quitter,  étaient  les  rai- 
sons alléguées.  Les  embarras  du  choix  amenèrent  quelquefois  des 
débats  singuliers  à  la  suite  desquels  le  député  se  résignait  à  subir 
la  violence  qui  lui  était  faite.  Si  l'élu  était  absent  de  l'assemblée, 
ime  députation  lui  était  envoyée  pour  qu'en  cas  de  refus  i(ne  nou- 
velle élection  fût  faite  avant  la  levée  de  la  séance.  Les  pouvobrs 
étaient  dressés  sur-le-champ  et  signés  parle  président  et  le  greffier. 

Dès  que  les  députés  étaient  définitivement  choisis,  le  clergé  et  le 
tiers-état  en  avisaient  le  bailli,  qui  comprenait  dans  son  procès- 
verbal  les  q)érations  des  trois  ordres.  Dans  certaines  provinces  où 
s'étaient  conservées  les  formes  les  plus  solennelles,  les  délégués  du 
tiers  revenaient  en  corps  dans  la  salle  où  ils  s'étaient  primitivement 
réunis,  afin  de  signifier  officiellement  leurs  choix  au  bailli.  Cet 
officier  transmettait  alors  au  roi  une  copie  de  son  procès-verbal,  ce 
qui  constituait  la  dernière  opération  provoquée  par  la  convocation 
royale.  C'était  la  marche  régulière  de  la  triple  assemblée  de  bail- 
liage. Parfois  il  arrivait  que  le  trouble  de  l'opinion  publique  pro- 
voquait les  plus  violens  discours.  Au  début  des  séances ,  le  maire 
ou  tout  autre  orateur  du  tiers-état  prenait  la  parole  pour  exposer 
le  sentiment  qui  animait  le  plus  vivement  l'assemblée. 

Les  élections  de  1560  furent,  à  n'en  pas  douter,  les  plus  fé- 
condes en  discours  politiques.  Les  passions  religieuses  depuis  long- 
temps soulevées,  les  souvenirs  récens  du  tumulte  d'Amboise  et  la 
répression  sanglante  qui  l'avait  suivi,  contribuaient  à  soulever  les 
âmes.  A  la  domination  violente  exercée  sous  le  nom  du  roi  par 
les  princes  lorrains  avait  succédé  tout  d'un  coup  une  pleine  liberté, 
dont  le  contraste  était  si  absolu  qu'en  certaines  provinces  les  mé- 
contens  y  crurent  voir  un.  piège,  et  appelèrent  les  élections  une 
«  souricière  à  prendre  les  fols.  »  Mais  cette  défiance  fut  loin  d'être 
générale.  A  Blois,  le  discours  du  procureur  du  roi  Bazin  mit  la  ville 
en  feu.  Prononcé  le  matin  en  présence  des  délégués  du  bailliage,  il 
dut  être  répété  le  soir  même  devant  le  peuple  de  la  ville  ;  il  avait 
peint  sous  les  couleurs  les  plus  sombres  l'émotion  publique,  et  il  ne 

nu  —  1874.  4i 


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6A2  BETUI  DES  DEUX  IfONDES» 

dut  son  salut  qu'à  la  fuite,  tant  ftit  violente  rirritation  des  (teisœ- 
lorsqu'ils  apprirent  son  éloquente  audace  (1)* 

A  la  même  époque  se  tenait,  à  Angars,  la  réunion  du  bailliage. 
Une  grande  partie  de  la  noblesse  avait  éminçasse  la  religion  noo-» 
velle.  Un  ministre  nommé  Dalbiac  fut  chargé  par  plusieurs  gen- 
tilshommes de  dévelc^per  les  remontrances  dans  l'assemblée  de  la 
noblesse.  Il  fit  en  réalité  une  profession  de  foi  complète.  Le  lende- 
main du  discours  de  Dalbiac,  le  tiers^étaf  se  réunissait.  François 
Grimaudet»  avocat  du  roi,  élu  par  les  délégués  pour  exposer  les 
vouiXy  fit  entendre  les  remontrances  les  plus  précises  que  nous 
ayons  trouvées  dans  les  discours  si  emphatiques  de  ce  temps.  Les 
mécontens  nous  ont  conservé  précieusement  ce  résumé^  qui  don-* 
nait,  sous  une  forme  passionnée,  l'esprit  même  du  cahier  qui  alhdi 
être  voté.  Tel  fut  le  retentissement  de  ces  deux  harangues,  que  le 
duc  de  Montpensier  reçut  Tordre  de  se  rendre  sur-le-champ  en 
Anjou  pour  pacifier  les  écrits.  Paris  ne  donnait  pas  moins  de  soucis^ 
aux  Guises.  A  l'assemblée  de  Thètel  de  ville,  un  jeime  avocat  da 
nom  de  Cappd  se  présenta ,  escorté  des  plus  notd>les  huguenots, 
développa  les  plaintes  de  ses  coreligionnaires  et  requit  leur  inser» 
tion  au  cahier.  Les  princes  IcNrraîns  s'alarmèrent.  «  Sçacbant  bien 
que  le  train  que  prenoit  Paris  estoit  coustumiërement  suyvi  par  les 
autres  provinces,  »  apprenant  que  la  plupart  des  bailliages  avaiexil 
vu  de  semblables  manifestations,  ils  firent  annoncer  qu'il  serait 
interdit  aux  états  de  parler  du  fait  de  la  religion.  Les  élections  qui 
précédèrent  les  états  de  1576,  de  1588  et  de  161A  ne  paraîsseat 
pas  avoir  jmxvoqué  d'aussi  ardentes  manifestations. 

Nous  avons  vu  successivement  les  lettres  du  roi  parvenir  aux 
gouverneurs  et  aux  baillis,  puis  descendre  de  degrés  en  degrés  jus- 
qu'au dernier  échelon  de  la  hiérarchie  judiciaire,  arrivant  enfin  aux 
plus  petites  paroisses,  portées  à  la  connaissance  de  tous  les  habi- 
tans,  et  laissant  entrevoir  l'espérance  toujours  si  bien  accueillie  du 
redressement  des  abus.  A  la  joie  de  cette  bonne  nouvelle  succé- 
daient presque  aussitôt  les  assemblées  de  village ,  où  se  faisaient 
entendre  les  premières  plaintes  publiques.  Envoyées  avec  des  délé- 
gués pour  les  soutenir,  ces  timides  doléances  émises  dans  chaque 
paroisse  se  groupaient  et  se  fortifiaient  à  la  ville  principale  et  for- 
maient un  important  cahier,  lorsque  l'assemblée  générale  du  bail- 
liage choisissait  le  député  chargé  de  les-  défendre  devant  les  état»* 
généraux  et  de  les  présenter  au  roi.  Dans  ce  travail  des  bailli^es 
et  des  provinces,  qui  toutes  à  la  fois  sont  admises  à  émettre  leurs 
plaintes,  on  voit  la  pensée  des  habitans  naître  et  se  multiplier,  se 
répéter  et  grandir  en  nombre  et  en  force  jusqu'au  moment  où  le 

(1)  Regni«r  de  La  Planche,  Histoire  d$  l* Estât  de  France,  édil.  Techenar,  ool.  Wî. 

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LES  ÉLECTIONS  AUX  éTATS-GàNERAUX*  6hi 

m 

cahier,  compilé  dans  des  réunions  de  plus  en  plus  nombreuses, 
devient  l'expression  vivante  des  aspirations  d'un  grand  bailliage* 
Ainsi  descendait,  du  roi  aux  deniers  babitans ,  la  volonté  souve- 
raine, et  renonçaient  ensuite,  de  l'assemblée  tenue  sur  la  place  du 
village  à  l'assemblée  des  états,  les  doléances  nationales* 

IV. 

A  quelles  conditions  étaient  soumises  les  qualités  d'électeur  et 
d'éligible?  Notre  embarras  «erait  grand,  s'il  fallait  indiquer  une 
règle  précise.  Dans  les  villages,  nous  avons  vu  que  tout  habitant 
prenait  part  à  l'assemblée  de  paroisse;  il  n'y  avait  donc  pas  d'ex- 
clusi<HU  Dans  les  villes,  une  telle  latitude  eût  été  périlleuse  ;  l'as- 
semblée se  composait  tantôt  de  tous  les  bourgeois,  tantôt  d'un 
certain  nombre  de  notables  aii>itrairement  choisis  dans  chaque 
quartier.  Sur  ce  point,  il  faut  consulter  en  détail  l'histoire  munici- 
pale de  chaque  ville.  Tous  ceux  qui  avaient  le  droit  de  prendre  part 
aux  élections  municipales  participaient  aux  élections  ^e  députés.  ▲ 
Dijon,  nul  n'était  électeur,  s'il  ne  jouissait  d'un  revrau  de  A  livres. 
A  Reims,  la  qualité  de  bourgeois  de  l'échevinage  s'acquérait  par  la 
naissance  ou  par  un  long  domicile;  partout  en  un  mot  le  droit  de 
bourgeoisie  était  exigé. 

Les  principes  qui  règlent  l'éligibilité  sont  plus  vagues  encore  :  la 
possession  de  quelques  biens-fonds,  la  résidence  au  t^nps  des  élec- 
tions dans  le  bailliage,  tels  sont  les  principes  que  nous  voy<ms  rap^ 
pelés,  mais  qu'aucune  sanction  ne  paraît  garantir.  Les  grandes 
charges  ne  créaient  pas  par  elles-mêmes  une  incompatibilité;  mais, 
s'il  y  avait  opposition  entre  les  fonctions  de  l'officier  et  le  mandat 
qu'il  avait  reçu  des  âecteurs,  l'électioQ  elle-même  était  attaquée. 
C'est  ce  qui  arriva  en  1588  à  Châtillon-sur-Seine,  où,  le  lieutenant- 
général  ayant  été  nommé,  les  échevins  déclarèrent  «  qu'il  ne  pour- 
roit  librement  présenter  aux  états  le  cahier  de  doléances  contenant 
plusieurs  remontrances  mxr  la  réformation  de  la  justice  et  l'élection 
^es  gens  du  roi.  d  Cet  abus,  loin  de  s'atténuer,  devint  de  plus  en 
plus  fréquent,  et  souleva  de  vives  critiques,  mais  aucune  mesure 
ne  fut  prise  pour  restreindre  le  libre  choix  des  électeurs. 

Eki  fait,  les  électeurs  se  recrutaient,  pour  la  plus  grande  partie, 
éans  les  deux  catégories  suivantes  :  les  magistrats  municipaux, 
maires,  consuls,  capitouls,  échevins  ou  jurats, —  et  les  juges  subal- 
ternes, officiers  de  justice  portant  les  titres  les  plus  différens,  mais 
ressortissant  tous  au  bailli  et  tirant  de  leur  compétence  judiciaire 
tme  influence  locale  qui  ne  cessa  pas  de  croître  avec  l'autorité  royale 
du  xTf*  au  xvn*  siècle.  On  est  fort  surpris  en  pénétrant  dans  les  vil- 
li^es  de  ne  pas  rencontrer,  i  la  fin  du  xvr  siècle,  une  influence  sei- 

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6AA  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

gneuriale  plus  active  et  plus  visible  :  les  principaux  du  village,  le 
juge,  ou,  à  défaut  d'une  juridiction,  le  notaire,  qui  en  tenait  en  quel- 
que sorte  la  place,  semblent  résumer  à  eux  seuls  la  force  et  l'auto-^ 
rite;  c'est  de  letirs  rangs  que  sortaient  tous  les  électeurs.  L'assemblée 
secondaire,  composée  de  tels  élémens  et  présidée  par  le  lieutenant 
particulier,  donnait  aux  officiers  du  roi  une  prépondérance  exclu- 
sive, et,  quand  s'ouvrait  la  grande  assemblée  de  bailliage,  il  était 
à  peu  près  certain  que  le  lieutenant-général,  le  procureur  du  roi  ou 
tout  autre  oflQcier  de  justice  réuniraient  presque  tous  les  suffrages. 

L'élection  à  deux  degrés  tendit  de  plus  en  plus  à  envoyer  aux 
états  des  députés  possesseurs  d'offices  judiciaires;  en  1614,  après 
quatre  sessions  d'états-généraux  tenus  en  un  demi-siècle,  le  sys- 
tème a  produit  tous  ses  fruits,  et,  sur  192  députés  du  tiers-état, 
131  sQUt  officiers  du  roi. 

Que  doit-on  penser  de  ce  suffrage  à  deux  et  à  trois  degrés,  qui 
était  devenu  le  système  unique  suivi  pour  les  élections  du  tiers.  Si 
nous  le  jugeons  par  ses  résultats,  il  a  produit  en  général  de  bons 
députés,  représentant  fidèlement  l'esprit  public  et  prêts  à  traduire 
au  sein  des  états-généraux  les  sentimens  dont  la  France  était  tour  à 
tour  animée.  La  comparaison  des  cahiers  de  doléances  et  des  pro- 
cès-verbaux de  session  démontre  que  les  députés  représentaient 
assez  exactement  la  moyenne  des  électeurs.  Quelques-uns  d'entre 
eux  surent  même  donner  à  l'opinion  générale  une  forme  remar- 
quable, fiodin  en  1576,  Bernard  en  1588,  Savaron  en  161A,  comptent 
assurément  parmi  les  bourgeois  les  plus  distingués  de  leur  temps. 
A  vrai  dire,  aucun  système  électoral  ne  pouvait  mieux  s'adapter  à 
la  nation  telle  qu'elle  était  constituée  avant  1789. 

Aujourd'hui  nous  sommes  tellement  accoutumés  aux  échanges 
rapides  de  la  pensée  que  nous  avons  peine  à  reconstituer  une  so^ 
ciété  privée  de  ce  bienfait.  La  difficulté  des  communications  ren- 
dait à  elle  seule  nécessaire  le  suffrage  à  deux  degrés.  L'influence 
sur  les  mœurs  en  était  si  profonde  qu'à  certaines  époques  elle  alla 
jusqu'à  supprimer  l'ambition  d'être  élu.  A  bien  plus  forte  raison  ren- 
dait-elle indispensable  un  suffirage  tout  local,  mettant  &ï  présence 
dans  un  espace  restreint  le  candidat  et  l'électeur.  L'assemblée  de 
village  n'avait  à  s'occuper  que  de  ses  plaintes  particulières,  et  ce 
mode  d'élection  n'exigeait  du  paysan  illettré  et  ruiné  parla  taille 
aucun  effort  de  calcul;  il  lui  demandait  seulement  l'expression  sia- 
cère  de  ses  maux.  Rien  n'était  plus  simple  et  plus  pratique.  U  ne 
faut  pas  d'ailleurs  perdre  de  vue  que  la  masse  du  tiers-état  vivait  en 
quelque  sorte  encadrée  dans  une  série  de  règles  fixes  qui  consti^ 
tuaient  à  la  fois  une  barrière  et  un  frein  ;  elles  l'opprimaient  et  le 
soutenaient  tour  à  tour.  Trois  grandes  hiérarchies,  pénétrant  jus^ 
qu'aux  moindres  hameaux,  maintenaient  tout  l'édifice  :  la  noblesse 

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LES  ÉLECTIONS   AUX   ÉTATS-GÉNÉRAUX.  645 

possédait  directement  ou  par  redevance  une  grande  partie  du  soi  ; 
des  ducs  et  pairs  aux  moindres  hobereaux,  elle  formait  une  société 
puissante  contre  laquelle  s'aigrissaient  de  jour  en  jour  les  passions 
du  tiers-état,  mais  qu'il  retrouvait  partout,  qui  occupait  constam- 
ment sa  pensée,  et,  tout  en  gênant  l'essor  de  sa  vie,  contribuait  à  la 
stabilité  générale.  —  Le  clergé,  jouissant  d'une  ancienne  autorité  po- 
litique et  disposant  de  biens  considérables,  mettait  ces  deux  forces 
au  service  d'une  influence  qui  était  en  décadence  dans  les  villes, 
mais  qui  était  incontestée  dans  les  campagnes.  Entre  ces  deux  puis- 
sances auxquelles  avait  appartenu  dans  le  passé  tout  le  pouvoir, 
s'était  formée  peu  à  peu  celle  qui  émanait  de  la  royauté  et  qui  per- 
sonnifiait en  même  temps  le  tiers-état.  Autant  la  noblesse  était  peu 
aimée  et  l'influence  temporelle  du  clergé  redoutée,  autant  était  po- 
pulaire le  délégué  du  roi,  représentant,  entre  le  seigneur  et  le  pay- 
san, l'autorité  protectrice.  Le  juge  demeura  le  défenseur  du  serf 
contre  le  noble  jusqu'au  jour  où  il  lui  prit  fantaisie  de  s'anoblir 
lui-môme.  C'est  entre  ces  trois  hiérarchies,  féodale,  ecclésiastique 
et  judiciaire,  que  s'écoule  toute  l'histoire  du  tiers-état;  c'est  sous  la 
protection  des  délégués  du  roi  que  se  font  les  élections  à  plusieurs 
degrés.  Ne  nous  demandons  pas  si  cette  société  était  bien  ou  mal 
organisée;  ne  recherchons  pas  ici  ses  défauts  et  les  raisons  de  sa 
chute.  Constatons  seulement  que  la  nature  de  son  organisation  ren- 
dait pratique  et  fécond  le  mécanisme  du  sufirage  à  plusieurs  degrés. 
Pour  qu'il  fonctionne  régulièrement,  il  faut  que  la  vie  locale  soit 
beaucoup  plus  développée  que  le  mouvement  général,  et  que  le 
corps  des  électeurs  soit  soumis  à  des  règles  strictement  obéies.  En 
réunissant  même  de  telles  garanties,  réussirait-il  longtemps?  La 
première  condition  de  son  succès  est  d'être  rarement  consulté.  Le 
jour  où  notre  première  constitution  l'a  mis  en  pratique  régulière,  il 
a  été  bien  vite  dénaturé. par  l'esprit  de  faction.  Dans  \xn  temps 
comme  le  nôtre,  les  courans  d'égalité  ne  rompraient-ils  pas  les 
digues  et  ne  rétabliraient-ils  pas  le  niveau  commun  du  sufirage  di- 
rect? Les  lois  pourraient-elles  dresser  des  murailles  factices,  et  les 
électeurs  ne  trouveraient-ils  pas  mille  moyens  de  lier  leurs  délégués 
et  de  ressaisir  par  des  voies  détournées  une  action  qu'on  aurait 
voulu  vainement  atténuer?  Ce  péril  si  redoutable  de  notre  temps 
était  absolument  écarté  sous  l'ancien  régime  par  la  rareté  des  ses- 
sions d'états-généraux  non  moins  que  par  les  influences  dont  nous 
venons  de  décrire  la  nature. 

Dans  le  troisième  ordre,  la  puissance  était  partagée  entre  les 
corps  mimicipaux  et  ces  délégués  du  pouvoir  souverain  qui  parlaient 
au  nom  du  roi,  et  qui  avaient  derrière  eux,  quelque  humble  que  fût 
le  village  où  ils  rendaient  la  justice,  le  parlement  tout  entier.  Nous 
IM-enons  ici  sur  le  vif  le  résultat  direct  de  la  politique  royale  : 

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6i6  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  corps  judiciaires,  instruits  par  elle  à  combattre  les  souvenirs  des 
institutions  seigneuriales,  sont  devenus  l'esprit  et  la  tête  du  tiers- 
état;  la  hiérarchie  des  offices  s'est  dressée  à  la  place  de  la  hiérar- 
chie féodale. 

Avec  des  députés  issus  d'une  telle  source  et  animés  d'un  td 
esprit,  la  royauté  ne  pouvait  plus  avoir  à  craindre  des  difficultés 
très  sérieuses;  nous  ne  voyons  donc  pas  le  pouvoir  central  employer, 
après  l'envoi  des  lettres  de  convocation,  des  moyens  illégieuix  ou 
violens  pour  obtenir  l'élection  de  tel  ou  tel  candidat.  Toutefois,  pen- 
dant les  guerres  de  religion,  les  efforts  des  Guises  et  plus  tard  des  li- 
gueurs se  manifestèrent  en  1588  comme  en  1560;  les  récits  protes- 
tans  nous  ont  laissé  la  trace  des  efforts  acc(miplis  pour  écarter  les 
députés  de  la  nouvelle  religion;  néanmoins  nous  ne  trouvons  pas 
d'indice  d'une  action  exercée  par  le  chancelier  :  tout  au  plus  en  1483 
rencontroQs-nous  une  lettre  du  roi,  écrite  sous  l'inspiration  d'Anne 
de  Beaujeu  pour  recommander  deux  personnages  connaissant  a  mieux 
que  tout  autre  le  fait  et  les  intérêts  de  la  province.  »  En  161A,  Marie 
de  Médicis  écrivit  de  nombreuses  lettres,  mais  aucune  ne  contient 
de  recommandation  directe  et  personnelle.  Craignant  avant  tout  le 
succès  des  princes,  elle  se  borne  à  prier  les  villes  d'envoyer  des 
«  gens  affectionnés  au  service  du  roy.  » 

V. 

Après  avoir  suivi  la  marche  des  élections  générales^  en  laissant 
de  côté  les  exceptions  pour  ne  point  accumuler  les  détails,  il  est  bon 
de  dire  quelques  mots  des  usages  particuliers  à  certaines  provinces, 
et  surtout  d'examiner  ce  qui  se  passait  dans  les  pays  d'états.  Là  du 
moins  les  convocations  ne  surprenaient  personne  :  les  délibérations 
communes  étaient  la  forme  habituelle  de  l'administration  publique; 
une  délégation  permanente  représentait  l'autorité  d'états  périodi- 
quement assemblés.  Il  n'est  donc  point  surprenant  que  les  états 
aient  de  bonne  heure  revendiqué  le  droit  de  choisir  dans  leur  sein 
les  députés  de  la  province;  mais  le  pouvoir  royal  ne  vit  pas  sans 
inquiétude  les  bailliages  destitués  du  droit  d'élection.  11  i^-éférait 
des  députés  issus  d'assemblées  électorales  fractionnées  à  ces  puis- 
sans  délégués  parlant  au  nom  d'une  assemblée  d'états  et  aussi  ca- 
pables d'apprendre  aux  états-généraux  conunent  on  refusait  l'impôt 
que  de  remporter  dans  les  états  particuliers  un  peu  de  cette  irrita- 
tion que  la  fin  des  sessions  laissait  toujours  dans  le  cœur  des  députés. 
La  royauté  ne  s'empressa  donc  pas  de  reconnaître  aux  pays  d'états 
le  droit  de  députer  en  corps;  elle  s'adressa  directement  à  ses  baillisw 

Nous  en  retrouvons  à  la  fin  du  xv*  siècle  un  frappant  exemple.  Le 
8  décembre  1483,  les  états  du  duché  de  Bourgogne  étaient  réunis 


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« 

LES  ÉLECnONS   AUX  ETATS-G^fÉRÂUX.  6A7 

à  Beaune  pour  entendre  le  rapport  du  théologien  Jean  de  Cirey, 
abbé  de  Cîteaux,  envoyé  auprès  d'Anne  de  Beaujeu  pour  réclamer 
du  nouveau  roi  une  confirmation  des  anciennes  coutumes.  L'ambas- 
sadeur insiste  dans  son  récit  sur  la  nécessité  de  défendre  les  privi- 
lèges de  la  province  dans  la  prochaine  assemblée  des  états-géné- 
raux. Rappelant  que  la  réunion  était  prochaine,  et  que  tous  les 
baillis  du  duché  avaient  reçu  du  roi  l'ordre  de  faire  choisir  les  dé- 
putés par  bailliage,  il  demanda  s'il  n'était  pas  préférable  d'élire  les 
députés  dans  l'assemblée  des  états  et  si  l'unité  du  mandat  ne  don- 
nerait pas  aux  représentans  de  la  province  plus  de  force  pour  résis- 
ter àla  pression  des  conseillers  du  prince.  Cette  proposition  fut  votée 
à  l'unanimité,  et  on  procéda  sur-le-champ  au  choix  des  députés.  Rien 
n'indique  un  vote  séparé  des  trois  ordres.  L'abbé  de  Cîteaux  rap- 
porte, dans  la  relation  encore  inédite  d'où  nous  tirons  ces  détails  (1), 
qu'il  fut  élu,  non-seulement  par  les  ecclésiastiques,  mais  par  tous 
les  assistans.  Ainsi  dès  la  fin  du  xv*  siècle  nous  sommes  certains 
par  ce  témoignage  que  le  besoin  d'assurer  une  plus  grande  autorité 
aux  députés  avait  conduit  les  provinces  qui  possédaient  des  états  à 
ne  pas  renvoyer  aux  bailliages  le  choix  de  leurs  mandataires,  comme 
l'aurait  souhaité  le  pouvoir  royal. 

Ce  que  la  Bourgogne  faisait  quelques  années  à  peine  après  sa 
réunion,  le  Languedoc  le  pratiquait  depuis  de  longues  années.  Sous 
Charles  VII,  lorsque  le  petit  roi  de  Bourges  errait  en  quête  de  soldats 
et  d'argent,  les  états  du  Languedoc,  assemblés  à  Carcassonne,  choi- 
sissaient les  députés  qui  devaient  porter  au  roi  les  généreux  témoi- 
gnages du  dévoûment  de  la  province  à  l'unité  nationale  (21  sep- 
tembre 1425).  Trois  ans  plus  tard,  c'est  également  dans  l'assemblée 
de  Beziers  que  les  états  du  Languedoc  (1428)  choisirent  les  dépu- 
tés qui  devaient  se  rendre  à  Chinon  et  voter  dans  un  admirable  élan 
de  patriotisme  les  secours  qui  allaient  contribuer  matériellement  au 
salut  de  la  France  par  la  délivrance  d'Orléans. 

De  tels  exemples  nous  suflSsent  :  au  xv*  siècle,  les.  plus  vieilles 
provinces  comme  les  plus  nouvellement  réunies  à  la  couronne, 
quand  elles  possédaient  des  états,  choisissaient  leurs  députés  dans 
le  sein  de  ces  assemblées.  Cet  usage,  qui  s'appuyait  sur  une  si  an- 
cienne tradition,  suivit  la  destinée  des  états  particuliers.  Il  survé- 
cut dans  les  pays  où  le  patriotisme  provincial  avait  maintenu  les 
états  contre  les  efforts  de  la  royauté.  Il  s'affaiblit  ou  s'effaça  dans 
les  provinces  qui  tenaient  irrégulièrement  les  sessions  ou  qui  crai- 
gnaient d'entrer  en  lutte  avec  le  pouvoir  central.  La  Bourgogne, 
dont  nous  venons  de  remarquer  la  fermeté,  obéit  en  1560,  et,  si 
elle  députa  en  1576  au  nom  de  la  province,  elle  ne  réussit  point  à 

(1)  Manuscrit  de  la  Bibliothèqae  nationale.  F.  franc,  n*  16,248.; 

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6A8  BETCE  DES   DEUX  MONDES. 

ressaisir  complètement  son  ancien  privilège.  Le  Dauphinè  continua, 
durant  tout  le  xvi*  siècle,  à  députer  en  corps,  mais  le  Languedoc 
accepta  les  assemblées  de  sénéchaussées;  il  prit,  il  est  vrai,  une 
double  garantie  qui  do;inait  un  caractère  spécial  à  ses  élections  :  un 
syndic  élu  par  les  états  assistait  à  l'assemblée  nationale  pour  y  veil- 
ler aux  intérêts  généraux  de  la  province.  En  outre  à  aucune  époque, 
même  au  xvi*  siècle ,  le  Languedoc  ne  laissa  périr  l'ancien  ac- 
cord entre  les  ordres ,  qui  avait  donné  après  la  mort  de  Louis  XI 
Ta^emblèe  la  plus  unie  qu'ait  connue  notre  histoire.  Daps  les  sé- 
néchaussées du  Languedoc,  les  délégués  élus  dans  les  villages  s'as- 
semblaient au  chef-lieu  du  diocèse.  Sous  la  présidence  de  l'évéque, 
les  ecclésiastiques  et  les  nobles  se  réunissaient  au  tiers-état,  repré- 
senté par  les  consuls  des  villes  principales  et  par  les  députés  des 
divers  consulats.  C'est  là  que  les  trois  ordres  désignaient  en  com-- 
mun  leurs  délégués.  Ceux-ci  se  rendaient  à  l'appel  du  sénéchal  à 
Toulouse  ou  à  Carcassonne,  où  les  députés  étaient  élus  par  l'en- 
semble des  assistans  confondus  sans  distinction  d'origine.  Les  ordres 
ne  se  séparaient  que  pour  la  rédaction  des  cahiers,  qui  étaient  dres- 
sés par  des  commissaires. 

  l'autre  extrémité  de  la  France  se  retrouvait  le  même  usage  : 
c'était,  au  nord,  le  seul  exemple  d'élections  faites  en  commun.  A 
Troyes,  par  une  tradition  que  nous  devons  rattacher  au  souvenir 
des  états  de  Champagne,  l'assemblée  préparatoire,  aussi  bien  que 
l'assemblée  de  bailliage,  comprenait  les  trois  ordres,  et  les  délégués 
ainsi  que  les  députés  étaient  désignés  par  l'ensemble  des  électeurs, 
qui  écrivaient  sur  le  même  bulletin  les  noms  des  ecclésiastiques,  des 
nobles  et  des  membres  du  tiers-état  qu'ils  entendaient  élire. 

La  forme  suivie  pour  l'élection  variait  suivant  les  états  provin- 
ciaux. Tantôt  les  députés  étaient  élus  par  chacun  des  ordres  déli- 
bérant et  votant  séparément,  tantôt  ils  étaient  choisis  par  les  trois 
ordres  réunis  en  commun.  Par  ce  dernier  mode  d'élection,  les  états 
obtenaient  des  députés  moins  dociles  aux  passions  exclusives  de 
leur  ordre  et  plus  animés  de  l'esprit  général  de  la  province.  Cet  at- 
tachement aux  privilèges  locaux,  cette  sorte  de  fierté  provinciale 
est  très  sensible  dans  les  rapports  des  états  particuliers  avec  l'as- 
semblée des  états-généraux.  Nous  en  avons  trouvé  plus  d'un  témoi- 
gnage dans  la  matière  qui  nous  occupe,  mais  celui  que  nous  offi^ 
la  Bretagne  n'est  pas  le  moins  digne  d'être  cité.  Plus  attachée  qu'au- 
cune autre  partie  du  royaume  aux  vestiges  de  son  indépendance, 
et  trouvant  dans  la  tenue  régulière  de  ses  états  la  meilleure  garan- 
tie du  maintien  de  son  administration  locale,  la  Bretagne  s'inquié- 
tait peu  de  jouer  un  rôle  aux  états-généraux,  et  d'exercer  sur  le 
gouvernement  de  la  France  une  influence  qui  n'eût  été  pour  elle 
d'aucun  profit.  Elle  envoyait  aux  états  moins  des  mandataires  que 


LES  ÉLECTIONS   AUX   ÉTATS-GÉNÉRAUX.  640 

des  ambassadeurs  chargés  de  garder  une  attitude  discrète,  d'obser- 
ver avec  soin,  et  de  ne  sortir  de  leur  réserve  que  si  des  prétentions 
imprévues  venaient  à  menacer  la  province.  Pour  remplir  une  telle 
mission,  il  fallait  des  députés  qui  fissent  plier  les  intérêts  de  leur 
ordre  devant  les  intérêts  généraux  de  la  Bretagne.  N'est-ce  pas 
ainsi  que ,  par  une  étrange  interversion  des  rôles ,  chaque  ordre 
était  exclu  du  droit  d'élire  ses  propres  mandataires?  Les  'procès- 
verbaux  des  états  de  Bretagne  nous  montrent  qu'en  1614  aussi  bien 
qu'en  1576  les  députés  du  clergé  furent  choisis  par  le  tiers  et 
la  noblesse,  pendant  que  les  députés  de  la  noblesse  étaient  élus 
par  l'église  et  le  tiers,  et  que  ceux  du  troisième  ordre  se  trouvaient 
désignés  par  les  suffrages  des  nobles  joints  au  clergé.  C'est  ainsi 
qu'en  face  du  reste  de  la  France  les  Bretons  entendaient  choisir  des 
députés  formant  un  corps  unanimement  dévoué  aux  intérêts  géné- 
raux de  la  province. 

Il  y  avait  des  pays  d'états  où  l'élection  prenait  des  formes  plus 
solennelles.  Il  semble  que  certaines  assemblées  n'aient  pas  cru  pos- 
séder une  suffisante  autorité,  et  qu'elles  aient  jugé  nécessaire  d'ap- 
peler en  réalité  la  province  entière  autour  d'elles.  En  Provence,  il 
se  tenait  des  états  pléniers.  Aux  états  ae  joignaient  les  plus  notables 
personnages  de  chaque  ordre,  qui  constituaient  de  la  sorte  une  as- 
semblée considérable  des  principaux  habitans  de  la  province.  C'est 
dans  le  sein  de  cette  nonibreuse  réunion  qu'étaient  choisis  les  dé- 
putés et  que  les  doléances  se  trouvaient  débattues  et  arrêtées. 

La  forme  de  l'élection  influa  puissamment  sur  les  choix.  Tandis 
que  le  tiers-état  réuni  dans  les  assemblées  de  bailliage  envoyait  le 
plus  souvent  des  députés  pourvus  d'un  office  de  judicature  ou  de 
finance,  dans  les  pays  d'états  le  troisième  ordre  se  faisait  représen- 
ter par  des  consuls,  des  échevins,  des  bourgeois.  En  1614,  les  états 
de  Dauphiné  et  de  Provenoejn' élurent  pas  un  seul  officier  du  roi. 

Avec  la  décadence  des  états  provinciaux,  l'élection  des  députés 
tendit  à  passer  de  plus  en  plus  dans  les  assemblées  de  bailliage. 
,Ce  mouvement  fut  si  marqué  qu'avant  les  états-généraux  de  1789, 
dont  nous  ne  cherchons  point  à  décrire  ici  les  élections,  le  roi  put 
donner  ce  mode  uniforme  à  toute  la  France  pour  le  choix  des  dépu- 
tés. La  résistance  de  la  noblesse  de  Bretagne  et  des  corps  privilé- 
giés sur  quelques  autres  points  du  royaume  n'entrava  pas  un  instant 
les  élections  générales,  tant  l'assemblée  des  trois  états  du  bailliage, 
dont  nous  avons  observé  les  premiers  exemples  en  1483,  représen- 
tait exactement  les  vieilles  et  populaires  traditions  du  royaume. 

Ainsi,  de  1302  jusqu'aux  derniers  états-généraux  de  la  monar- 
chie, nous  avons  suivi  les  faits,  puis  les  principes  qui  dominèrent 
le  système  de  la  représentation  politique.  Après  avoir  vu  sortir  l'é- 
lection des  monastères,  l'avoir  vue  s'étendre  aux  villes,  puis  gagner 


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650  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

enfin  la  noblesse,  nous  avons  remarqué  comment  ce  mode  identique 
de  délégation  avait  amené  les  trois  ordres  à  procéder  simultanément 
au  choix  de  leurs  députés.  De  là  à  l'élection  en  commun  il  n'y  avait 
qu'un  pas.  La  fin  du  x?®  siècle  nous  le  montre  franchi  et  nous  atteste 
que  la  royauté  accepta  sans  réserve  ce  progrès;  puis  Taccord  si  heu- 
reusement formé  entre  les  ordres  vint  à  se  rompre  pour  le  malheur 
de  notre  histoire  ;  l'unité  de  l'assemblée  de  bailliage  ne  demeura 
qu'une  apparence  :  en  réalité,  elle  se  brisa,  comme  les  états-géné- 
raux, en  trois  parties,  presque  toujours  séparées  et  trop  souvent  en- 
nemies. En  certaines  provinces,  l'ancienne  harmonie  prévalut  et 
parvint  à  se  maintenir,  mais  ces  exceptions  fort  rares  ne  servaient 
qu'à  faire  ressortir  la  division  des  ordres,  qui  était  entrée  comme 
une  règle  dans  les  mœurs  publiques,  et  qui  ne  devait  périr  qu'au 
moment  où  tous  les  principes  du  gouvernement  seraient  ébranlés. 

Quel  que  soit  l'intérêt  qui  s'attache  à  la  forme  du  vote,  ce  n'est 
point  là  qu'est  l'originalité  réelle  des  élections  aux  états-générauï. 
L'électeur,  en  se  rendant  aux  as  semblées  préparatoires ,  songeait 
bien  moins  à  la  feuille  sur  laquelle  il  allait  inscrire  le  nom  du  .dé- 
puté qu'aux  remontrances  à  faire  voter  par  l'assemblée.  Oublioas 
donc  un  instant  l'isolement  si  funeste  des  classes,  et  ne  nous  lassons 
pas  de  rappeler  au  terme  de  cette  étude  quelles  étaient  les  sources 
de  ces  grandes  doléances  dont  la  rédaction  collective  mettait  en 
jeu  tous  les  élémens  qui  composaient  l'ancienne  Fraace.  Il  n'y  avait 
pas  un  gentilhomme  qui  n'eût  été  convoqué  au  chef-lieu  du  bail- 
liage, pas  un  curé  qui  n'y  eût  été  appelé,  pas  une  abbaye,  pas  un 
chapitre  sans  représentant  attitré.  Le  troisième  ordre  y  paraissait 
par  une  série  de  délégués  qui  tiraient  leur  pouvoir  des  assemblées 
de  village,  où  tout  habitant  avait  eu  le  droit  d'apporter  ses  vœux  et 
de  produire  ses  plaintes.  Dans  les  villes,  les  paroisses,  les  commu- 
nautés de  métiers,  les  si  mples  particuliers  même  adressaient  des 
mémoires  et  des  remontrances.  Ainsi  de  toutes  parts  les  hat»tans, 
quelles  que  fussent  leur  qualité  et  leur  origine,  étaient  admis  à  faire 
parvenir  au  roi  l'expression  de  leurs  sentimens. 

En  résumé,  point  de  théorie  sur  le  vote  illimité,  le  scrutin  réservé 
à  une  élite  et  le  droit  de  vœu  universel,  voilà  les  principes  que  nous 
pouvons  dégager  de  cette  multitude  de  faits.  En  présence  d'une  pa- 
reille franchise,  qui  ouvrait  une  si  libre  carrière  aux  prières  et  aux 
plaintes  de  la  nation,  comment  s'étonner  quand  on  entend  murmu- 
rer au  milieu  des  déceptions  et  des  maux  de  toute  nature  cet  appel 
incessant  à  une  tenue  d'états-généraux  qui  demeura  pendant  quatre 
siècles  l'espérance  de  ceux  qui  souffraient  et  le  cri  de  tous  les  op- 
primés? 

George  Picot. 

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LE 


SALON   DE   1874 


Si  par  hasard  notre  civilisation  venait  à  disparaître  dans  quelque 
grand  cataclysme,  sans  laisser  derrière  elle  ni  documeas  écrits,  ni 
traditions  verbales,  et  si  la  destruction  s'arrêtait  par  miracle  à  la 
porte  de  l'exposition  des  beaux-arts,  les  historiens  et  les  archéolo- 
goes  qui  viendraient  en  explorer  les  ruines  n'auraient  pas  besoin 
d'autres  témoignages  pour  ressusciter  la  société  coatemporaine,  et 
pour  en  tracer  un  portrait  fidèle  aux  génératioDs  suivantes.  La  cri- 
tique moderne,  si  ingénieuse  à  reconstruire  les  civilisations  mortes, 
trouverait  cette  tâche  comparativement  bien  facile,  et  dédaignerait 
peut-être  de  s'en  occuper.  Ce  ne  serait  point  en  effet  sur  de  simples 
indices,  sur  des  renseignemens  obscurs,  qu'elle  aurait  à  former  des 
hypothèses  plus  ou  moins  aventureuses  ;  elle  aurait  sous  les  yeux 
la  réalité  même  et,  pour  ainsi  dire,  la  représentation  vivante  des 
idées  de  notre  temps.  Or  il  est  souvent  plus  commode  d'avoir  à  de- 
vinar  qu'à  comprendre,  et  il  pourrait  fort  bien  arriver  qu'en  pré- 
sence de  tant  de  témoignages  minutieux  et  irrécusables  de  nos  sen- 
timens  et  de  nos  idées,  de  nos  goûts  et  de  nos  mœurs,  de  nos  vices 
et  de  nos  vertus,  de  nos  modes  et  de  nos  ridicules,  à  la  vue  de  cet 
art  éclectique,  exotique  et  cosmopolite,  que  le  besoin  de  la  nou- 
veauté ou  le  plaisir  du  scandale  entraîne  si  souvent  en  dehors  des 
voies  naturelles,  les  critiques  de  l'avenir  éprouvassent  quelque  em- 
barras à  en  déterminer  les  véritables  tendances  et  à  distinguer  ce 
qu'il  y  a  d'artificiel  ou  de  sincère  dans  les  idées  dont  il  est  V ex- 
pression. 

Tel  est  l'embarras  que  nous  éprouvons  pour  notre  part  en  parcou- 
rant le  Salon.  Nous  y  reconnaissons  l'image  de  la  société  contem- 
poraine; il  nous  semble  que  nous  passons  en  revue  toutes  les  idées 
de  notre  temps.  Seulementi  lorsque  nous  cherchons' ensuite  à  ré- 

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052  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sumer  ces  impressions  diverses  pour  en  extraire  une  opinion  pré- 
cise sur  le  caractère  de  l'art  contemporain  ou  un  jugement  arrêté 
sur  son  avenir,  nous  tombons  dans  l'incertitude  et  dans  la  con-^ 
fusion.  Au  milieu  de  tant  de  systèmes  opposés,  de  tant  d'écoles 
différentes,  dans  ce  chaos  de  vulgarités  prétentieuses  et  de  ba- 
nalités estimables,  où  perce  à  peine  de  loin  en  loin  un  talent 
vraiment  original,  on  se  demande  à  qui  l'on  doit  croire.  Le  bioi 
et  le  mal  se  mêlent  si  étrangement,  les  traditions  durent  si  peu 
de  temps,  les  nouvelles  écoles  sont  si  vite  florissantes  et  si  vite 
frappées  de  stérilité,  que  parfois  il  est  difficile  de  dire  de  quel 
côté  est  la  décadence  et  dans  quel  sens  est  le  progrès.  La  mo- 
bilité^ l'incohérence,  l'indiscipline,  le  charlatanisme,  le  défaut  de 
fixité  dans  les  traditions  et  dans  les  doctrines,  paraissent  être  le 
seul  caractère  de  l'art  contemporain,  comme  ils  sont,  à  ce  qu'on  as- 
sure, celui  de  la  société  contemporaine. 

Ne  nous  arrêtons  pas  à  ces  apparences  décourageantes.  Au  fond, 
la  critique  d'art  n'a  jamais  été  plus  intéressante  que  dans  ce  mo* 
ment  de  crise  où  l'art  se  disperse  dans  tous  les  sens,  à  la  recherche 
d'un  progrès  encore  mconnu.  Ses  entreprises  même  les  plus  infruc- 
tueuses et  les  plus  téméraires,  ses  tentatives  de  renouvellement  ou 
de  résurrection  les  plus  malheureuses,  ses  affectations  exagérées 
d'indépendance  à  côté  de  ses  imitations  serviles,  ses  essais  de  bru- 
talité révolutionnaire  et  ses  réactions  froidement  dogmatiques,  tous 
ces  efforts  désordonnés  pour  s'ouvrir  des  horizons  nouveaux,  toute 
cette  agitation  un  peu  anarchique  et  jusqu'à  présent  assez  stérile,  y 
ajoutent  au  contraire  un  intérêt  de  plus  :  elles  éveillent  la  curiosité, 
elles  ouvrent  la  porte  à  l'espérance;  elles  montrent  dans  tous  les 
cas  l'inquiétude  qui  travaille  nos  artistes,  le  désir  du  mieux  qui  les 
tourmente  et  qui  parfois  les  égare.  Nous  parviendrons  peut-être  à 
démêler,  par  une  attentive  observation  des  faits,  quelle  est  aujour- 
d'hui celle  des  branches  de  l'art  qui  résiste  le  mieux  à  la  mauvaise 
influence  des  mœurs,  et  à  laquelle  nous  devons  attacher  nos  der- 
nières espérances  d'avenir. 

I. 

II  ne  faut  pas  se  le  dissimuler,  la  civilisation  moderne  n'est  pas 
un  milieu  favorable  à  l'éclosion  du  grand  art.  Il  y  a  longtemps 
qu'on  se  demande  à  quoi  tient  sa  décadence  et  qu'on  avise  pédan- 
tesquement  aux  moyens  de  le  faire  refleurir.  On  a  pour  cela  des 
recettes  particulières,  des  procédés  de  culture  infaillibles,  et  l'on 
s'en!prend  à  l'administration,  comme  si  elle  pouvait  faire  des  mira- 
cles. Si  le  grand  art  dépérit,  c'est  qu'il  n'y  a  pas  de  grandes  idées 
pour  le  nourrir,  c'est  que  les  dehors  vulgaires,  les  habitudes  frivoles 


UB   SALON   DE  187i.  653 

OU  mercantiles,  le  tour  d'esprit  sceptique  et  positif  de  notre  société 
bourgeoise,  n'ont  rien  qui  échauffe  l'imagination  poétique,  et  qui 
puisse  inspirer  aux  artistes,  avec  l'ambition  des  grandes  entre- 
prises, le  dévoûment  et  la  conviction  nécessaires  pour  les  mener 
à  bonne  fin. 

Cette  réflexion  s'impose  à  l'esprit,  lorsqu'en  parcourant  nos  expo- 
sitions annuelles  on  y  cherche  de  préférence  les  œuvres  sérieuses 
et  sévères.  Les  tableaux  de  style  ou  soi-disant  tels  sont  assez  nom- 
breux cette  année,  et  il  n'est  pas  impossible  que  les  encouragemens 
officiels  soient  pour  quelque  chose  dans  cette  abondance  apparente. 
II  y  a  dans  l'art,  comme  dans  la  politique,  une  espèce  de  parti  légi- 
timiste qui  invoque  le  principe  de  l'autorité  traditionnelle,  et  qui 
en  conserve  pieusement  le  dépôt.  Ces  classiques  obstinés  demeu- 
rent vaillamment  sur  la  brèche,  et  cela  est  d'autant  plus  méritoire 
qu'ils  ont  peu  de  chose  à  attendre  de  la  faveur  publique.  Les  com- 
mandes de  l'état  sont  habituellement  leur  seule  récompense,  et 
l'espérance  de  trouver  un  refuge  à  l'Institut  reste  leur  unique  con- 
solation. Il  y  a  quelques  années,  les  deux  plus  grands  maîtres  de 
cette  école,  .Ingres  et  Flandrin ,  vivaient  encore,  et  l'éclat  de  leur 
vigoureuse  vieillesse  cachait  la  médiocrité  de  leurs  successeurs.  Où 
sont  aujourd'hui  leurs  descendans?  On  a  quelque  peine  à  les  recon- 
naître, car  on  ne  trouve  plus  guère,  à  la  place  laissée  vide  par 
ces  deux  grands  noms,  que  quelques  fabricans  corrects  comme 
M.  Bin,  quelques  habiles  faiseurs  d'images  comme  M.  Lazerges, 
quelques  décorateurs  négligens  comme  M.  Puvis  de  Ghavannes,  et 
quelques  mythologues  entêtés  comme  M.  Picou. 

Est-ce  M.  Bin  qui  est  aujourd'hui  leur  chef?  On  serait  presque 
tenté  de  le  croire,  à  voir  sa  fécondité  pleine  d'assurance  et  ses  pro- 
cédés imperturbablement  académiques.  A  coup  sûr,  s'il  n'est  pas  le 
chef  de  l'école  classique,  il  est  un  de  ceux  qui  en  gardent  le  mieux 
la  tradition  et  dont  elle  a  le  moins  à  rougir.  On  ne  saurait  en  effet 
reprocher  à  M.  Bin  de  ne  pas  cultiver  la  grande  peinture.  La  gran- 
deur est  précisément  son  fort;  nous  voulons  parler  de  ce  genre  de 
grandeur  qui  réside  surtout  dans  les  dimensions.  Il  se  plait  aux 
peintures  colossales ,  aux  toiles  prodigieuses  et  cependant  à  peine 
assez  vastes  pour  contenir  un  ou  deux  personnages  gigantesques, 
qu'il  baptise  au  hasard  de  quelque  nom  pris  dans  Homère  ou  dans 
Eschyle^  M.  Bin  n'est  pas  seulement  un  classique;  il  appartient, 
pourrait-on  dire,  à  l'école  cyclopéenne.  Il  entrevoit  le  génie  de  la 
Grèce,  le  plus  humain,  le  mieux  équilibré,  le  mieux  proportionné 
qui  fut  jamais,  à  travers  les  fantaisies  monstrueuses  de  la  mytho- 
logie indienne  ou  à  travers  les  exagérations  enfantines  des  contes 
de  Perrault.  Dans  son  naïf  désir  de  faire  grand,  il  se  livre  à  des  am- 
plifications démesurées,  obtenues  le  plus  souvent  par  des  moyens 


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ttd  REYUX  DES  DEUX  UQiSDiS. 

mécaniques,  —  d'ailleurs  dessinateur  habile,  possédant  à  fond  les- 
principes  de  son  art,  connaissant  sur  le  bout  du  doigt  les  propor- 
tions réglementaires  de  la  figure  humaine,  appliquant  sa  scienee, 
presque  sans  efibrt,  à  toutes  les  attitudes  et  à  tous  les  sujets.  G^ie 
année,  sans  descendre  tout  à  fait  de  l'olympe,  il  daigne  re?eoir  à 
des  dimensions  plus  modestes.  La  Venus  Astétrtéy  se  promenant  sur 
les  vagues  et  tordant  ses  dieyeux  roux  au-dessus  de  sa  télé  de  se& 
deux  bras  académiquement  repliés^  manque  d'élégance  et  de  finesse 
autant  que  de  fermeté  vraie;  elle  ne  manque  pas  d'une  eertaine 
majesté  pesante  qu'elle  doit  à  sa  correction  et  à  sa  froideur  môme. 

Est-ce  M.  Puvis  de  Ghavannes  que  nous  allons  saluer  dief  d'é- 
cole? Nous  avons  déjà  dit  ce  que  nous  pensions  de  ce  maître.  En 
fait  de  grandeur,  il  ne  le  cède  pas  à  IL  Bin;  en  fait  de  dessin,  il  est 
loin  de  l'égaler;  en  fait  d'invention  et  de  compositian,  il  se  contrite 
k  peu  de  frais,  et  il  prend  trop  volontiers  ses  intentîoifê  à  peine 
ébauchées  pour  des  réalités  achevées.  Il  n'a  ni  la  eonsciendeuae 
exactitude  du  falnricant  honnête  et  laborieux,  ni  le  génie  et  la  coo- 
vJctioQ  qui  se  plaisent  à  dominer  1^  obstacles.  U  ne  semble  s'èlre 
adonné  à  la  grande  peinture  allégorique  qu'afin  d'échapper  aux  ezî-^ 
gences  d'une  fidèle  imitation  de  la  nature.  Pour  se  dispenser]  de 
donner  un  corps  aux  ombres  étriquées  qu'il  promène  à  travers  ses 
toiles,  il  les  délaie  dans  un  bad^eoa  blafard  où  les  fcmnes  s'éva- 
nouissent et  s'éteignent.  D'ailleurs  le  sentiment  de  l'action  lui  manque 
OHume  la  précision  de  la  forme;  les  seuls  sujets  qui  lui  convienneat 
sont  ceux  où  le  mouvement  languit,  où  la  pœsée  s'endort  et  oà 
l'imagination  décorative  prend  le  pas  sur  l'action  dramatique. 

Charles  Martel  sawse  la  chrétienté  à  la  bataille  de  Poitiers.  A 
en  ji^er  par  ce  titre,  on  s'attend  à  voir  quelque  magnifique  mêlée^ 
comme  la  bataille  de  Constantin  contre  Maxence,  ou  qudque'ma- 
jestueuse  ordonnance  triomphale,  comme  c^  admirable  dessin  de 
Decamps  qui  représente  la  Prise  de  Jéricho.  Yain  espmrl  Ge^n'est 
qu'une  grande  Unie  plate  et  brouillée,  au  milieu  de  laquelle  le  hé- 
ros, bardé  d'une  armure  cotonnaise,  assis  sur  un  cheval  de  carton 
qui  s'écrase  de  son  propre  poids,  lève  son  marteau  vers  le  del  d'un 
geste  qui  rappelle  les  cérémonies  maçonniques;  derrière  lui,  ses 
chevaliers,  pressés  confusément,  forment  une  masse  lourde  et  pâ- 
teuse qui  semble  fondre  à  vue  d'œil  ;  en  face,  un  groupe  étriqué  [de 
prélats  et  d'h(xnmes  d'église  s'allonge  en  tranche  au  bord  du  cadre^ 
trop  restreint  pour  le  contenir  ;  au  premier  plan,  un  autre  groupe 
cmifus,  raide  et  disgracieux,  représente  des  prisonniers  accroafHS- 
auxquels  de  maigres  et  charitables  femmes  offrent  pieuselhient  à 
boire.  Non  vraiment,  ce  n'est  pas  non  plus  M.  de  Ghavannes^quijre- 
lèvera  la  grande  peinture  en  France. 

Yoici  du  moins  un  élève  authentique  d'une  grande  école  ;  c'est 

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1 


I£  SALON  DE  187A.  055 

H.  de  Vignon,  qui  fit  jadis  ses  premières  armes  dans  Tatelier  de 
Léon  Gogûiet.  Léon  Gogoiet  fut  le  dernier  rejeton  de  cette  école 
académique  du  premier  empire,  qui  avait  de  si  nobles  qualités  au 
milieu  de  quelques  ridicules.  Il  en  avait  l'emphase  dramatique,  la 
solennité  un  peu  tendue,  la  grandeur  voulue,  mais  réelle;  on  pour- 
rait dire  de  lui  que  c'était  un  David  ou  un  Girodet  romantisé. 
On  sent  l'imitation  du  maître  dans  l'immense  toile  que  M.  de  Vi* 
gnon  expose  sous  le  titre  de  Funérailles  de  Pompée;  on  ne  la  sent 
même  que  trop.  L'auteur  est  trop  préoccupé  de  s'approprier  cette 
sobriété  sévère  qui  donne  un  tel  aspect  de  grandeur  k  la  solitude  du 
Mdtrius  assis  sur  les  ruines  de  Carùvage.  Chose  triste  à  dire,  quand 
même  H.  de  Vignon  ferait  revivre  sous  son  pinceau  quelque  chose 
du  génie  de  ses  devanciers,  il  trouverait  aujourd'hui  peu  d'admira- 
trars.  Les  contanporains  de  Talma  sont  démodés  et  dépaysés  parmi 
les  auditeurs  de  Barbe-Bleue  et  de  la  Belle  Hélène. 

On  s'en  aperçoit  à  chaque  pas.  Tantôt  c'est  la  Gloire  posûmme 
de  M.  Baader,  oeuvre  abstraite  et  glacée  d'un  artiste  dont  le  talent 
s'épuise  à  lutter  contre  l'indifférence  du  public  T^mtôt  c'est  le  Ua- 
riage  de  la  Vierge  de  H.  Lek>ir,  tableau  harmonieux,  élégant  et  sy- 
métricpie,  qu'entoure  une  épaisse  atmosphère  de  convention  et  de 
froideur.  Tantôt  c'est  la  frise  où  M.  Ehrmann  nous  déroule  l'histoire 
de  l'art  dans  un  style  de  bas -relief  qui  rappelle  celui  de  M.  Gleyre, 
son  maître.  Tantôt  c'est  M.  Hennebicq,  un  honune  de  talent-,  qui 
taille  bravement  sa  toile  en  pleine  histoire  romaine,  et  qui  nous  r^ 
présente,  d'après  Tacite,  une  Messaline  sortant  de  Rome  sur  la  char- 
rette aux  ordurea,  au  milieu  des  huées  de  la  populace;  cette  toile  a 
de  la  vigueur  et  une  certaine  gravité  imposante  qui  rappelle  de  loin 
les  grandes  scènes  romaines  de  Court  et  de  LetÛère;  mais  l'action 
en  est  languissante  et  d'un  sentiment  presque  découragé.  Tantôt 
c'est  M.  Picou ,  qui  lui  du  moins  n'est  pas  accessible  au  décourage- 
ment, et  qui  s'obstine  à  nous  étaler,  dans  un  paysage  de  plâtre  et 
de  carton  peint,  une  troupe  de  nymphes  en  papier  mâché,  coloriées 
avec  de  la  brique  pilée  et  peinturlurées  de  draperies  criardes;  elles 
s'enfuient  en  gambadant  lourdement  devant  un  petit  Cupidon  qui 
leur  décoche  des  flèches  du  sein  d'une  auréole  jaune;  ces  malheu- 
reuses filles  ressemblent  à  ces  poupées  de  carton  sur  lesquelles  les 
marchandes  de  modes  essaient  les  chapeaux  de  femmes;  on  ne  s'ex- 
plique pas,  à  voir  la  mollesse  de  leurs  membres  ronds  et  engorgés^ 
comment  elles  peuvent  bondir  à  une  aussi  grande  hauteur;  leurs 
ffiouvemens  sont  figés  comme  ceux  des  figurantes  que  l'on  suspend 
au-dessus  du  théâtre,  attachées  à  des  fils  de  fer  invisibles.  Décidé- 
ment la  rentrée  en  scène  de  M.  Picou  ne  sert  qu'à  nous  présenter 
en  sa  personne  la  triste  image  de  la  décadence  de  l'école  dont  il  4t 
^té  lui-même  une  des  plus  brillantes  eq)éraiices. 

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656  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  tableau  de  M.  Blanchard,  Uyla$  entraîné  par  les  nymphes, 
contraste  heureusement  avec  les  marionnettes  de  M.  Picou.  Là  du 
moins,  faute  d'un  sentiment  très  pur  et  d'une  exécution  très  ferme, 
le  classique  est  vivifié  par  un  naturalisme  sincère  et  par  une  intel- 
ligence délicate  des  symboles  de  la  mythologie  païenne.  Au  bord 
d'une  rivière  tranquille  et  profonde,  sous  de  frais  et  ténébreux  om- 
brages, le  jeune  homme  se  couche  sur  la  berge  et  se  penche  au  mi- 
lieu des  grandes  herbes,  en  s'accrochant  à  un  vieux  tronc  d'arbre 
qui  surplombe  au-dessus  des  eaux.  Tandis  qu'il  remplit  sa  crudie  ou 
plutôt  son  urne,  les  nymphes  aux  formes  ondoyantes,  aux  yeux  noirs, 
profonds  et  perfides,  sortent  de  leurs  retraites  obscures  et  cherdient 
à  l'attirer  doucement  en  lui  soufflant  au  visage  la  délicieuse  fraî- 
cheur de  leurs  ondes.  Elles  le  séduisent  par  leurs  caresses  plutOt 
qu'elles  ne  l'enlacent  de  leurs  embrassemens.  L'une  se  soulève  au:- 
dessus  de  l'eau,  légèrement  suspendue  à  une  guirlande  de  lierre, 
et  elle  passe  doucement  sa  froide  main  sous  le  menton  de  l'adoles- 
cent fasciné;  l'autre,  nonchalamment  renversée  en  arrière,  se  laisse 
flotter  à  la  surface  de  l'eau  comme  une  fleur  de  nénufar  blanc;  du 
bout  de  sa  main  négligemment  étendue,  elle  effleure  à  peine  le 
bras  de  sa  victime,  qui  frémit  de  ce  contact  voluptueux  et  léger. 
La  mythologie  ainsi  comprise  est  encore  de  notre  temps^  car  elle 
n'est  que  l'interprétation  animée  du  langage  de  la  nature,  et  elle 
prête  pour  ainsi  dire  un  corps  au  paysage,  dont  nous  n'avons  pas 
encore  cessé  de  comprendre  et  d'admirer  les  beautés. 

La  religion  va-t-elle  au  moins  nous  ofiQrir  une  source  d'inspira- 
tions plus  sincères?  Gomme  on  devait  s'y  attendre,  en  ce  temps  de 
réveil  religieux  et  de  réaction  cléricale,  les  tableaux  de  dévotion 
sont  assez  nombreux  ;  mais  il  y  a  peu  de  religion  dans  ces  tableaux, 
et  le  peu  qu'ils  en  contiennent  est  tout  à  fait  à  la  mode  du  jour.  Us 
ne  resphrent,  pour  la  plupart,  qu'une  piété  bourgeoise  et  affadie 
ou  une  dévotion  de  commande,  qui  dégoûte  plus  qu'elle  n'émeut. 
Malgré  les  miracles  et  les  pèlerinages  en  vogue,  il  est  visible  que 
le  sentiment  religieux  manque  aujourd'hui  de  profondeur;  il  n'a 
plus  ni  cette  énergie  austère  qui  engendre  les  grands  dévoûmens, 
ni  cette  grandeur  poétique  et  naïve  qui  produit  les  chefs-d'œuvre. 
La  religion,  soit  dit  à  notre  honte,  est  pour  la  plupart  de  nos  con- 
temporains une  convenance  officielle  et  un  moyen  de  parvenir.  Plus 
elle  se  répand  en  pratiques  insignifiantes  et  en  manifestations  théâ- 
trales, plus  elle  tourne  au  pharisaîsme  prosaïque  et  utilitaire.  La 
plupart  des  hommes  qui  étalent  aujourd'hui  leurs  croyances  le  font 
surtout  par  intérêt  ou  pu:  système;  les  plus  convaincus  le  font  pour 
l'exemple  et  pour  l'effet  qu'ils  espèrent  produire.  II  en  est  à  peu 
près  de  même  de  ceux  de  nos  artistes  contemporains  qui  se  sont 
adonnés  particulièrement  au  genre  religieux.  Nous  ne  les  accusons 

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LE  SALON   DE   1874.  657 

pas  d'hypocrisie, — la  foi  de  l'esprit  est  inutile  là  où  celle  de  l'imagi- 
nation suffit, — mais  ils  ont  respiré  l'air  de  la  société  incrédule  où  ils 
virent.  Les  uns  sont  de  simples  artisans  qui  exercent  un  métier,  les 
autres  sont  des  médiocrités  qui  se  gourment  et  des  spéculateurs  en 
gravité  pharisienne;  les  meilleurs  se  livrent  à  des  résurrections  sa- 
vantes, à  des  imitations  composites  des  anciens  modèles.  Quelques- 
uns,  arrivés  à  un  rang  élevé  dans  l'école,  se  croient  tenus  d'aborder 
les  sujets  religieux  pour  soutenir  leur  rang,  comme  ces  fonction- 
naires ou  ces  seigneurs  de  village  qui  se  croient  obligés,  pour  l'hon- 
neur de  leur  nom,  de  marcher  en  tète  des  processions  de  leur  pa- 
roisse. Ils  prennent  alors  un  air  de  parade  et  d'emphase  à  travers 
lequel  ils  laissent  percer  une  certaine  n^ligence  de  manières  qu'ils 
prennent  pour  de  la  dignité. 

Voyez  par  exemple  les  Quatre  Êvangélisies  de  M.  Monchablon  : 
quelle  désinvolture I  quelle  insouciante  aisance!  quel  style  de  fio- 
ritures calligraphiques!  —  Voyez  Xt^Stabat  Mater  de  M.  Lazerges  : 
quelle  adresse  banale  et  facile!  quel  superbe  dédain  du  modèle! 
quel  talent  de  se  mettre  à  côté  de  la  nature  et  de  la  représenter  à 
peu  près,  sans  la  copier!  Cette  peinture  blême,  amollie,  sans  mus- 
cles, sans  vigueur,  ces  chairs  de  cire  transparente  et  fondante,  ce 
elair-obscur  à  e£fet  qui  enveloppe  la  scène  et  fait  saillir  les  figures, 
tout  dans  ce  tableau  raconte  la  fabrication  savante  exécutée ,  sui- 
vant un  type  convenu,  par  une  main  qui  n'hésite  plus  jamais.  Et  le 
Saint  Laurent  martyr  de  M.  Lehoux?  Celui-ci  du  moins  dessine 
avec  une  certaine  vigueur  et  n'en  épargne  pas  l'étalage  ;  sa  toile 
est  un  entassement  confus  de  raccourcis  brutaux ,  de  gestes  vio- 
lons, un  fouillis  hurlant  de  jambes,  de  bras,  de  torses  et  de  têtes 
qui  se  contournent  à  grand  renfort  de  muscles,  sans  harmonie,  sans 
style  et  sans  dignité.  —  Hélas!  il  n'est  pas  jusqu'à  H.  Cabanel  lui- 
même  qui,  malgré  ses  éminentes  qualités,  ne  mérite  d'être  rangé 
cette  année  parmi  les  fabricans  habiles  avec  son  Saint  Jean-Baptiste 
maladif  et  étriqué,  qui  semble  avoir  subi  l'influence  de  la  Malaria 
de  H.  Hébert.  Sans  doute,  le  jeune  prophète  en  est  à  «  sa  première 
extase;  »  depuis  qu'il  s'est  retiré  dans  le  désert,  il  a  jeûné,  il  a 
veillé  ;  le  rocher  contre  lequel  il  s'est  blotti  doit  être  une  couche  fort 
incommode,  et  l'expression  ^arée  de  son  regard,  la  mine. inquiète 
et  fiévreuse  de  sa  tête  brune  qu'il  incline  languissamment  sur  ses 
mains  croisées,  sont  bien  d'un  ascète  réduit  à  se  nourrir  de  saute- 
relles; mais  pourquoi  faut-il  que  de  pareilles  idées  se  présentent 
involontairement  à  l'esprit  du  spectateur?  Pourquoi  l'homme  de 
Dieu  est-il  accroupi  dans  cette  posture  misérable,  qui  fait  ressortir 
les  angles  de  sa  charpente  chétive  et  les  os  dénudés  de  sa  jambe 
maigre?  A  quoi  rime  en  peinture  cette  espèce  de  réalisme  analy- 

TOMB  m.  —  1874.  45 


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658  BEVUE  DES   DEUX  MONDES, 

tique,  qui  appauvrit  un  sujet  à  force  de  le  creuser?  Ce  tableau 
restreint,  dont  tout  l'intérêt  se  concentre  dans  une  seule  figure, 
exigeait,  soit  plus  de  majesté  d'attitude,  soit  plus  de  noblesse  d'ex- 
pression; tel  que  le  voilà,  il  ne  sert  qu'à  marquer  toute  la  distance 
qui  sépare,  en  fait  d'art,  les  créations  abstraites  du  raisonnement 
des  créatures  vivantes  de  l'imagination  et  de  la  foi. 

Nous  préférons,  à  tout  prendre,  la  Madeleine  dans  le  disert  de 
H.  Henrer.  Voilà  du  moins  un  tableau  simple  et  sans  intentions 
raffinées  I  Cette  extrême  simplicité,  qui  est  son  défaut,  est  en  même 
temps  son  plus  grand  charme.  La  pécheresse  repentie  est  assise  om 
plutôt  à  demi  couchée  contre  un  rocher,  dans  une  attitude  un  pea 
raide,  un  peu  insignifiante,  mais  profondément  naturelle.  Son  corpB 
blanc  et  nacré,  ceint  d'une  draperie  bleue,  est  peint  de  cette  touche 
grasse  et  fondue,  il  se  modèle  avec  cette  suavité  puissante  et  avec 
cette  science  du  clair-obscur  qui  fait  songer,  quand  on  regarde  les 
tableaux  de  M.  Henner,  à  certaines  figures  de  Gorrége.  Les  mains 
jointes  devant  elle,  elle  ferme  les  yeux  et  s'endort  de  l'air  calme 
et  douloureusement  recueilli  d'une  femme  qui  a  beaucoup  pleuré. 
Ce  n'est  pas  sa  faute  si  elle  a  les  formes  un  peu  lourdes  et  vu!*- 
gaires  du  modèle  à  la  ressemblance  duquel  elle  est  faite.  —  Le  Ban 
Samaritain^  du  même  auteur,  est  conçu  dans  le  même  sentiment. 
Peint  dans  une  gamme  discrète  et  pâle,  presque  dans  le  ton  d'une 
grisaille,  les  nus  y  ont  cependant  un  éclat  paisible  et  une  sorte  de 
rayonnement  lumineux.  Le  blessé  est  étendu  tout  de  son  long,  dans 
une  attitude  assez  gauche,  la  tête  renversée,  les  jambes  en  l'air,  le 
visage  exsangue,  plongé  dans  un  évanouissement  douloureux  qui 
ressemble  à  la  mort.  Le  Samaritain  se  penche  sur  lui  maladroite- 
ment, entortillé  dans  une  couverture  qui  parait  gêner  beaucoup  ses 
mouvemens  et  sous  laquelle  on  ne  devinerait  pas  de  corps,  s'il  n'en 
sortait  un  bras  lourd  et  disgracieux.  Tout  rdfet  du  Ubleau  réside 
dans  la  figure  abandonnée  du  mourant,  qui,  malgré  quelques  im- 
perfections, notamment  dans  le  dessin  des  jambes,  est  vraimoit  fort 
belle  et  fort  expressive.  Si  nous  osions  défmir  le  talent  de  M.  Hen- 
ner, nous  dirions  que  c'est  un  peintre  de  naissance  plutôt  qu'un 
artiste  accompli;  c'est  positivement  un  descendant  de  Corrége,  moins 
le  génie. 

Le  David  de  M.  Delaunay  ne  pèche  ni  par  l'extrême  simplicité 
de  M.  Henner,  ni  par  l'extrême  subtilité  de  M.  Cabanel.  C'est  un 
pastiche  de  Dubois  transposé  en  peinture.  11  s'avance  vers  le  spec- 
tateur, un  immense  glaive  sur  l'épaule,  élevant  triomphalement  de 
l'autre  main  la  tête  coupée  de  Goliath.  La  jambe  gauche,  qui  reste 
en  arrière,  semble  chercher,  pour  s'y  poser,  cette  tête  qui  n'est  plus 
là,  et  l'on  ne  sait  trop  conmient  elle  s'appuie  sur  le  sol  qui  fuit  d^- 


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LE  SALON  DE  187A.  669 

rière  elle.  Cette  figure,  quoique  fermement  dessinée,  est  d'un  t^spoct 
anguleux  et  étriqué.  Le  fond  est  meublé  d'un  côté  par  un  groupe  de 
soldats  sonnant  de  la  trompette ,  de  l'autre  par  un  cayalier  bardé 
de  £^,  à  moitié  engagé  dans  un  pli  de  terrain.  Aucune  pensée  in- 
téressante, aucune  poésie  pittoresque  ne  se  dégage  de  cette  toile, 
œuvre  froide  et  déclamatoire  d'un  talent  qui  se  néglige. 

Enfin  voici  la  Saiide  Famille  de  IL  Humbert.  Ici  du  moins  nous 
respirons  à  l'aise  et  nous  pouvons  nous  arrêter  à  loisir.  Cette  t(Âle, 
d'un  style  un  peu  travaillé,  n'en  a  pas  moins  une  franchise  virile  et 
une  fierté  d'aspect  vraiment  magistrale;  c'est  incontestablement  le 
meilleur  tableau  religieux  du  Salon.  La  scène  est  une  de  ces  cam- 
pagnes romantiques  où  les  vieux  maîtres  italiens  aimaient  à  placer 
leurs  images  saintes.  La  Vierge  est,  comme  les  madones  de  Pérugin, 
assise  sous  un  dais  qui  coupe  le  paysage  en  deux  compartimens 
^aux.  Droite,  él^ante,  impérieuse,  presque  hautaine  sous  sa  ciq)e 
rouge  et  dans  sa  robe  rouge,  elle  jette  sur  le  spectateur  un  regard 
à  la  fois  méditatif  et  dédaigneux,  un  de  ces  regards  devant  lesquels 
on  s'incline,  quoiqu'im  ne  puisse  pas  les  rencontrer  en  face.  De  sa 
main  fine  et  noblement  effilée,  elle  entoure  et  soutient  son  fils,  qui 
se  dresse  luinnème  en  souriant  avec  une  majesté  précoce  et  natu- 
relle. Cette  femme  aux  yeux  noirs,  au  teint  brun,  à  la  tète  sévère, 
au  geste  superbe,  n'a  rien  des  tendresses  angéliques  ou  des  miè- 
vreries ravissantes  des  blondes  et  virginales  madones  de  Raphaël 
ou  de  Gorr^e.  A  vrai  dire,  ce  n'est  pas  une  vierge  ni  une  mère, 
c'est  plutôt  une  reine,  et  c'est  un  prince  de  sang  royal  qu'elle  pré- 
s^ite  à  l'adoration  des  hommes.  Reine,  vierge  ou  mère,  elle  a  un 
«qpect  surhumain  qui  subjugue,  et  cet  aspect  est  d'autant  plus  sai- 
sissant qu'il  est  presque  impossible  à  définir.  Elle  mêle  à  la  no- 
blesse florentine  quelque  chose  de  la  vigueur  colorée  des  puissantes 
madones  du  Titien,  sinon  même  quelques  nuances  de  l'expression 
énigmatique  et  froide  qu'on  rencontre  sur  les  figures  de  Léonard.  Les 
maîtres  dont  elle  descend  le  plus  directement  sont  Donatello  et  An- 
dré del  Sarto;  encore  ne  se  rattache-t-elle  à  ce  dernier  que  par  l'in- 
termédiaire de  son  élève,  le  dur  et  fier  Pontormo.  Quand  on  a  tant 
de  peine  à  trouver  l'arbre  généalogique  d'une  œuvre  d'art,  on  est 
bien  près  d'y  reconnaître  une  création  originale.  Insisterons-nous 
maintenant  sur  ses  défauts?  Lui  reprocherons-nous  une  draperie 
qui  ne  fait  peut-être  pas  assez  sentir  le  dessin  du  genou,  la  cuisse 
et  la  jambe  imparfaites  de  saint  Jean -Baptiste,  certains  défauts 
d'harmonie  sensibles  surtout  à  distance,  et  le  barbouillage  noirâtre 
qui,  à  mesure  qu'on  s'éloigne,  semble  envahir  la  figure  peut-être  un 
peu  brouillée  de  l'enfant  Jésus?  Nous  n'en  avons  pas  le  courage; 
nous  sommes  trop  heureux  de  saluer  une  belle  œuvre  et  d'applaudir 
à  un  grand  talent  qui  rentre  dans  la  bonne  voie. 


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Gcx)gle 


6Ô0  R£VU£  D£S  DKCX  MONDES, 

C'est  presque  un  tableau  religieux  que  le  Sarpédon  de  M.  Henri 
Lévy.  Tandis  que  M.  Humbert  donne  à  sa  déesse  chrétienne  toute 
la  dignité  d'une  reine  de  l'olympe,  M.  Lévy  mêle  à  la  mythologie 
païenne  un  je  ne  sais  quoi  de  plus  sentimental,  de  plus  modenie  et 
pour  ainsi  dire  de  plus  chrétien.  Il  est  vrai  que  le  sujet  s'y  prête, 
et  le  bon  Homère,  à,  qui  M.  Lévy  l'emprunte,  donne  volontiers 
aux  dieux  les  tendresses  avec  les  colères  humaines.  La  Mort  et  le 
Sommeil  apportent  à  Jupiter  le  corps  de  son  fils  Sarpédon,  tué  au 
siège  de  Troie.  Au  sein  d'un  nuage  diapré,  d'une  couleur  sombre 
et  mélancolique,  qui  par  en  bas  traîne  sur  des  montagnes  noirâtres, 
et  par  en  haut  touche  aux  portiques  lumineux  de  l'empyrée,  le  corps 
blanc  du  jeune  héros  s'élève,  assis  dans  les  bras  des  deux  divinités 
funèbres,  et  sa  tête  renversée  se  présente  aux  portes  de  l'olympe, 
où  Jupiter  lui  dépose  un  triste  baiser  sur  le  front.  Oui  certes,  malgré 
l'aigle,  malgré  la  foudre,  malgré  la  couronne  royale  posée  sur  sa 
tête,  il  y  a  du  père  éternel  dans  ce  roi  des  dieux,  et  c'est  bien 
ainsi  qu'on  pourrait  concevoir,  si  le  dogme  chrétien  le  permettait. 
Dieu  le  père  accueillant  dans  ses  bras  son  fils  supplicié  pour  les 
péchés  des  hommes.  D'ailleurs  le  jeune  honune,  assis,  les  bras 
pendans ,  renversé  en  arrière  sur  sa  couche  de  nuées,  est  d'une 
beauté  un  peu  frêle,  qui  n'a  rien  de  la  vigueur  païenne.  La  Mort, 
reconnaissable  à  sa  pâleur,  &  ses  yeux  fermés  et  à  son  carquois  fu- 
nèbre, ressemble  plus  à  une  déesse  du  sonuneil  qu'à  la  divinité  de 
rÉrèbe.  C'est  encore  moins  le  spectre  dédiamé  du  moyen  âge  ou 
le  squelette  fantastique  de  la  danse  macabre;  c'est  la  mort  telle 
que  l'entendait  la  sagesse  païenne,  la  mort  énigmatique  et  glacée, 
mais  sans  hideux  appareil  et  sans  vaines  terreurs,  la  mort,  au  sein 
de  laquelle  on  se  repose  comme  dans  le  silence  de  la  nuit.  Quant 
au  génie  du  Sommeil,  qui  s'enlève  l^èrement,  les  ailes  déployées, 
soutenant  de  ses  genoux  et  de  ses  bras  le  nuage  qui  enveloppe  le 
héros,  c'est  peut-être  la  figure  la  plus  achevée  qui  soit  jamais  sor- 
tie du  pinceau  de  M.  Lévy.  Cette  fois  plus  de  maigreurs  maladives, 
plus  de  sécheresses  du  modelé ,  plus  de  cercles  noirs  autour  des 
corps  brillans;  les  personnages  sont  enveloppés  dans  la  masse,  et 
l'air  y  circule.  Si  M.  Lévy  pouvait  reculer  de  cent  ans  en  arrière, 
les  grands  peintres  all^oriques  du  conunencement  du  siècle  der- 
nier reconnaîtraient  en  lui  leur  élève ,  si  même  ils  n'étaient  obligés 
de  le  saluer  quelquefois  comme  un  maître. 

IL 

Nous  sommes  déjà  loin  de  notre  point  de  départ.  Avec  H.  Hum- 
bert, avec  M.  Lévy,  avec  M.  Delaunay  lui-même,  nous  avons  glissé 
du  style  académique  dans  ce  qu'on  appelait,  il  y  a  quelques  an- 


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ir 


LE   SALON   DE  1874.  661 

nées,  le  style  romantique,  et  à  ce  contact  de  la  pensée  moderne 
nous  avons  senti  tout  à  coup  Tart  se  réchauffer  et  s'épanouir.  Pour^ 
tant  le  romantisme  lui-même,  qui  a  exercé  autrefois  une  si  grande 
influence  sur  le  goût  français,  est  maintenant  en  décadence.  Au 
fond,  Tart  romantique  n'a  jamais  pu  devenir  très  populaire  en  dehors 
des  artistes  et  des  lettrés;  même  au  temps  de  sa  plus  grande  pro- 
spérité beaucoup  de  ceux  qui  l'admiraient  sur  parole  avaient  quel- 
que peine  à  le  comprradre  et  lui  préféraient  secrètement  des  iMina- 
lités  académiques,  qui  avaient  au  moins  le  mérite  d'être  claires.  Le 
romantisme  a  été  l'instrument  d'une  révolution  dans  le  goût  public, 
il  ne  pouvait  pas  en  être  le  but  :  ce  n'était  qu'un  effort  pour  rajeu- 
nir un  art  pétrifié  et  pour  introduire  dans  son  domaine  l'histoire  et 
la  poésie  modemes.iÀ  mesure  que  la  grande  poésie  s'éteignait, 
le  romantisme  a  faib^Ii.  Où  sont  à  présent  les  descendans  de  De- 
lacroix et  de  Decamps?  Il  n'est  guère  resté  des  traditions  de  ces 
grands  peintres  que  leurs  procédés  matériels,  leur  style  d'orne- 
mentation, ce  qu'on  pourrait  appeler  leur  manteau  pittoresque  :  le 
corps  lui-même  a  disparu  ou  s'est  singulièrement  amoindri.  De 
Ltôme  qu'en  littérature  les  coloristes,  les  ciseleurs  de  mots,  les  par^ 
nassiensy  comme  ils  s'appellent,  ont  succédé  à  nos  grands  poètes , 
de  même  nos  petits  romantiques,  poetœ  minores  y  ont  transporté 
sur  de  petites  toiles  et  appliqué  surtout  à  de  petites  idées  la  fac- 
ture et  l'imagination  de  leurs  maîtres.  C'est  ainsi  que  sont  venues 
au  monde  toutes  ces  œuvres  tapageuses,  prétentieuses  et  n^ligées, 
ces  fantasmagories  extravagantes,  ces  all^ories  laborieuses,  ces 
vulgarités  déclamatoires  qu'on  a  longtemps  reprochées  à  l'école  ro- 
mantique, et  dont  le  bon  sens  public  commence  heureusement  à  se 
dégoûter. 

Voyez  par  exemple  M.  Gustave  Doré.  C'est  le  type  accompli  du 
romantique  de  la  décadence;  c'est  le  peintre  des  buveurs  d'ab- 
sinthe. Tout  en  illustrant  le  Dante  et  la  Bible,  il  aurait  dû  faire 
des  vignettes  pour  les  contes  d'Edgar  Poê.  Une  déplorable  facilité 
mise  au  service  d'une  imagination  froidement  délirante,  nulle  con- 
science, nul  respect  de  la  nature,  aucun  souci  de  la  logique,  au- 
cune autre  préoccupation  que  celle  de  l'effet.  En  voyant  les  ta- 
bleaux de  M.  Doré,  on  songe  involontairement  à  certains  décors  de 
théâtre  éclairés  par  la  lumière  électrique.  Les  Martyrs  chrétiensy 
qu'il  expose  cette  année,  représentent,  à  la  lumière  des  étoiles,  le 
cirque  dégarni  de  spectateurs  et  jonché  de  cadavres,  à  travers  les- 
quels se  promènent  des  lions  sans  doute  repus  d'avance,  car  ils  ne 
daignent  même  pas  les  dévorer.  Des  anges  symétriquement  rangés 
en  triangle  descendent  du  ciel  étoile.  Ces  féeries  de  la  Porte^-Samt- 
Martin  n'ont  plus  guère  de  succès  en  France,  mais  il  parait  qu'on 
en  trafique  encore  en  Angleterre. 

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662  REYUE  DES  DEUX  MONDES* 

Prenons  maintenant,  dans  un  autre  genre,  le  tableau  de  H.  Gor- 
mon,  une  Jalousie  au  sérail.  Dans  le  clair-obscur  rougeâtre  et  pail- 
leté d'une  alcôve  tendue  de  soie  et  de  velours,  on  eunuque  noir 
relève  le  cadavre  d'une  femme,  blonde  et  blanche  qui  peadant  la 
nuit  s'est  frappée  au  casar.  Blême  et  déjà  raidi  par  la  mort,  le  coips 
délicat  et  nacré  de  la  jeune  femme  se  renverse  encore  dans  l'atti- 
tude douloureuse  où  elle  a  reçu  le  coup  mcxtel;  l'eunuque  la  dégage 
des  tissus  l^ers  et  ensanglantés  qui  l'enveloppent.  Cette  figure  est 
d'une  grande  puissance  de  coloris  et  d'une  incontestable  beauté. 
An-dessus  d'elle,  une  autre  femme  brune»  presque  jaune,  couchée 
sur  le  ventre  et  accoudée  au  bord  du  lit,  avance  sa  tête  plate  et 
fine  comme  celle  d'une  vipère;  de  ses  longs  yeux  fendus  en  amande, 
elle  regarde  en  souriant  le  cadavre  de  sa  rivale  avec  une  expressioa 
de  curiosité  cruelle  et  de  médianceté  satisfaite.  Malgré  tout,  la 
toile  de  M.  Cormon  est  encore  une  oeuvre  subalterne,  un  de  ces 
morceaux  romantiques  de  haut  goût,  où  le  brillant  de  la  couleur 
dissimule  la  médiocrité  d'une  imagination  vulgaire  et  la  négligence 
d'une  composition  sans  intérêt. 

Le  regretté  Henri  Regnault  n'était  pas  lui-même  exempt  de  cas 
défauts,  qu'il  rachetait  par  une  grande  firanchise  d'exécution  et  par 
une  grande  largeur  dans  le  coup  d'œil;  il  oubliait  quelquefois  les 
cfttés  les  plus  élevés  de  son  art  pour  s'abandonner,  suivant  sa  fou* 
gueuse  nature,  à  la  fantasia  de  la  couleur.  La  Salaméy  qui  a  fait 
.  école,  est  un  morceau  admirable  d'un  art  un  peu  malsain.  On  se 
rappelle  l'invasion  d'orientales  empanachées  qui  suivit  l'apparition 
de  ce  chef-d'(Buvre.  Dans  son  Exécution  à  Tanger^  Regnault  nous 
montrait  un  bourreau  qui  coupe  une  tête  :  voici  venir  à  présent 
H.  Clairin,  qui  nous  montre  plusieurs  bourreaux  et  toute  une  cor- 
beille de  têtes  coupées.  Où  cela  s'arrêtera-t-il7  De  ce  côté,  nous 
sommes  complètement  sortis  du  grand  art,  et  nous  ne  savons  plus 
guère  par  quelle  porte  y  rentrer. 

Un  louable  effort  a  été  tenté  pour  y  rentrer  par  la  porte  du  réa- 
lisme. Sous  l'influence  des  chefs-d'œuvre  de  l'école  espagnole,  un 
certain  nombre  de  peintres  ont  entrepris  à  leur  tour  de  rajeunir  en 
France  la  grande  peinture,  m  s'afifranchissant  .tout  à  la  fois  de  la 
fadeur  des  conventions  académiques  et  des  oripeaux  fanés  du  ro- 
mantisme, pour  ne  demander  d'inspirations  qu'à  la  nature  et  pour 
s'efforcer  de  faire  des  œuvres  saines  d'après  des  réalités  saines. 
Quelques-uns  sont  allés  jusqu'au  bout  dans  cette  voie;  rompant 
brutalement  avec  toutes  les  idées  qui  avaient  alimenté  l'art  de  leurs 
devanciers,  ils  se  sont  fait  une  esthétique  nouvelle  qui  n'a  servi 
qu'à  leur  fausser  le  goût.  D'autres,  plus  prudens  et  peut-être  plus 
sages,  se  sont  contentés  d'adapter  le  sentiment  réaliste  aux  anciens 
sujets  historiques  ou  religieux.  Parmi  ces  derniers,  le  seul  qui  ait 


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LE   SALON   DE   187i.  663 

réussi  et  qui  se  soit  fait  une  place  incontestée  parmi  les  maîtres 
est  un  artiste  bien  connu  de  nos  lecteurs,  M.  Léon  Bonnat. 

Le  grand  défaut  de  l'école  réaliste,  défaut  dont  M.  Bonnat  lui- 
même  n'est  pas  tout  à  fait  exempt,  c'est  de  peindre  uniforniément 
toutes  les  parties  d'un  sujet,  et  de  donner  la  même  importance  h 
tout  ce  qui  lui  tombe  sous  le  sens.  Comme  elle  s'attache  particuliè- 
rement au  côté  matériel  des  choses,  qu'elle  affecte  de  ne  faire  au- 
cune différence  entre  tous  les  objets  qui  frappent  également  la  vue, 
elle  se  préoccupe  surtout  de  rendre  chaque  morceau  avec  puissance, 
et  elle  ne  s'inquiète  pas  assez  de  les  subordonner  les  uns  aux  autres. 
Elle  ne  veut  voir  la  nature  qu'avec  les  yeux  du  corps;  elle  refuse 
systématiquement  d'y  appliquer  les  yeux  de  l'esprit,  qui  seuls  ce- 
pendant peuvent  mettre  chaque  chose  à  son  rang  et  donner  à  chaque 
détail  sa  véritable  valeur.  Les  réalistes  oublient,  ou  plutôt  ils  font 
semblant  d'igDorer  que  la  peinture  n'est  point  une  science  exacte, 
qu'elle  est  l'art  des  relations,  et  que  cet  art  consiste  surtout  à  sa- 
voir ordonner  les  diverses  parties  d'un  sujet  en  vue  de  l'effet  et  de 
l'ensemble;  ils  s'épuisent  vainement  à  égaler  la  nature,  alors  qu'ils 
devraient  se  contenter  modestement  de  la  transposer  sur  un  autre 
mode  ou  de  l'interpréter  dans  une  autre  langue.  Assurément  ce 
combat  corps  à  corps  avec  la  nature  a  produit  plus  d'une  heureuse 
trouvaille  et  formé  plus  d'un  talent  vigoureux;  c'est  une  gymnas- 
tique nécessaire,  qui  sert  à  acquérir  les  instrumens  de  Fart,  mais 
qui  n'est  pas  l'art  lui-même,  et  qui  ne  doit  pas  en  détourner  la  pen- 
sée. Quand  elle  devient  la  principale  préoccupation  du  peintre,  il 
en  résulte  un  manque  d'équilibre  et  d'harmonie,  une  prédominance 
exagérée  de  certains  détails,  et  la  figure  humaine,  qui  est  le  centre 
naturel  de  toute  œuvre  d'art,  finit  par  succomber  à  la  concurrence 
des  moindres  objets  qui  l'entourent;  elle  tombe  au  second  rang 
quand  elle  devrait  rester  au  premier.  Tels  sont  les  défauts  naturels 
aux  peintres  de  cette  école,  ou  plutôt,  —  car  il  n'y  a  plus  à  propre- 
ment parler  d'écoles,  —  de  cette  espèce  de  tempérament  pitto- 
resque. Tous  les  réalistes,  grands  et  petits,  depuis  M.  Courbet  jus- 
qu'à M.  Pille,  depuis  M.  Duran  jusqu'à  M.  Manet,  font  des  tableaux 
qui  manquent  plus  ou  moins  d'harmonie.  Les  meilleurs  peignent  la 
figure  humaine  à  la  façon  de  la  nature  morte,  et  vraiment  il  y  a 
plus  d'un  rapport  entre  la  grande  peinture  comme  ils  l'en  tendent 
et  telle  nature  morte  d'un  effet  violent  et  dramatique,  comme  le 
Coin  de  halle  de  M.  Vollon.  A  voir  ce  chaudron  sombre  aux  reflets 
lugubres,  ces  poissons  grimaçans  dont  la  sinistre  physionomie  dit 
assez  qu'ils  ont  crevé  de  maie  mort,  on  se  demande  en  vérité  pour- 
quoi ce  sujet  n'en  vaut  pas  un  autre,  et  si  au  point  de  vue  de  Tin  té- 
Têt  pittoresque  le  poisson  n'est  pas  quelquefois  supérieur  à  Thomme, 
C'est  une  tragédie,  et  des  plus  émouvantes,  plus  émouvante  peut- 


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66A  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

être  que  certaines  compositions  historiques  ou  religieuses  de  nos 
réalistes  contemporains. 

Revenons  à  M.  Bonnat,  de  qui  cette  digression  nous  a  écartés.  A 
Dieu  ne  plaise  que  nous  ayons  voulu  établir  une  comparaison  in- 
convenante entre  les  poissons  morts  de  M.  YoUon  et  le  Christ  en 
croix  de  M.  Bonnat  I  Cependant  la  première  impression  que  cette 
toile  nous  laisse,  c*est  qu'elle  représente,  elle  aussi,  un  supplicié, 
le  juste  supplicié,  comme  le  dit  la  noble  et  calme  expression  de  sa 
tôte  résolument  tournée  vers  le  ciel ,  du  geste  d'une  victime  qui  en 
appelle  au  souverain  juge,  —  mais  qu'enfin  elle  ne  représente  pas 
un  Dieu.  Incontestablement  l'attitude  est  belle;  l'artiste  a  su  donner 
à  cette  posture  rigide  et  ingrate  d'un  homme  cloué  sur  quatre 
planches  un  certain  mouvement  fier  et  simple  à  la  fois.  Ce  grand 
corps  nu  qui  se  découpe  sur  un  ciel  sanglant  et  sombre,  brutale- 
ment éclairé  par  un  rayon  d'en  haut,  et  dont  les  bras  étendus  ont 
Tair  de  vouloir  embrasser  l'horizon ,  ne  manque  pas,  si  l'on  veut, 
d'une  certaine  majesté  tragique.  Il  y  touche,  mais  il  ne  l'atteint 
pas.  L'illusion  s'évanouit  avant  même  de  naître;  les  détails  ne  ré- 
pondent pas  à  l'ensemble,  et  ils  nuisent  à  l'effet  général  par  la  trop 
grande  importance  qu'ils  ont  prise.  C'est  une  très  savante  et  très 
vigoureuse  étude  de  muscles  gonflés,  étirés,  crispés,  galvanisés  par 
l'agonie;  mais  toute  cette  anatomie  n'a  rien  qui  nous  émeuve.  Peut- 
être  ce  tableau  trouvera-t-il  un  milieu  plus  favorable  dans  le  demi- 
jour  de  la  cour  d'assises  à  laquelle  il  est  destiné. 

M.  Laurens  n'est  point  un  élève  de  M.  Bonnat;  son  remarquable 
tableau.  Saint  Bruno  reftisant  les  offrandes  du  comte  de  Ccdabrej 
est  cependant  de  la  même  école.  C'est  à  M.  Laurens  surtout  qu'il 
faut  reprocher  de  traiter  l'histoire  comme  la  nature  morte  et  de 
manquer  d'harmonie  à  force  de  chercher  la  vigueur.  Son  ciel  et  ses 
fonds  blancs  ou  roses  sont  d'une  couleur  si  vive  et  si  intense  qu'ils 
tuent  les  premiers  plans  malgré  leur  dureté  presque  criarde.  Cette 
toile  a  les  défauts  habituels  à  la  peinture  de  M.  Laurens.  C'est 
un  singulier  mélange  de  lourdeur  et  de  liquidité,  d'abus  du  noir 
dans  les  ombres  et  d'abus  de  la  transparence  dans  les  demi- 
teintes.  C'est  dans  la  cohiposition  qu'en  est  le  principal  mérite. 
Il  y  a  peu  de  chose  à  dire  des  envoyés  du  comte,  qui  déchargent 
leurs  mules  dans  la  cour  du  couvent  et  déposent  leurs  présens  aux 
pieds  du  saint;  tout  l'intérêt  se  concentre  sur  le  groupe  de^moines 
drapés  de  blanc  qui  s'avance  à  leur  rencontre  sous  le  porche  de 
l'église.  Saint  Bruno,  qui  marche  à  leur  tête,  se  détourne  en  levant 
les  bras  avec  une  certaine  affectation  théâtrale  qui  manque  un  peu 
de  majesté.  Le  moine  qui  baisse  les  yeux  avec  recueillement,  sur- 
tout celui  qui  les  ferme  en  croisant  les  bras  sur  sa  poitrine,  sont 
d'un  type  expressif  et  d'un  beau  caractère;  cependant,  à  les  bien 


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l^^r^T 


LE   SALON   DE   187Â.  665 

considérer,  ot  y  trouve  je  ne  sais  quoi  de  forcé  qui  frise  la  carica- 
ture. Il  vous  vient  involontairement  à  l'esprit  je  ne  sais  quelles  ré- 
miniscences des  figures  grimaçantes  du  Christ  au  milieu  des  doc^ 
teursj  de  M.  Ribot,  ce  même  M.  Ribot  qui  jadis  a  donné  de  si  grandes 
espérances,  et  qui,  après  avoir  fait  pendant  quelques  années  de  mé- 
diocres pastiches  des  maîtres  espagnols,  mérite  aujourd'hui  qu'on  le 
renvoie  à  ses  natures  mortes,  à  ses  cheminées  noires  de  suie  et  à 
ses  marmitons  barbouillés  de  fumée. 

H.  Matejko,  qui  s'est  spécialement  consacré  à  retracer  les  grands 
épisodes  de  l'histoire  de  Pologne,  est  un  talent  d'une  espèce  singu- 
lière, qui  ne  rentredans  aucune  des  catégories  de  l'école  française. 
Par  certaines  hardiesses  romantiques,  il  fait  songer  vaguement  à 
Delacroix;  par  une  certaine  sincérité  mâle,  il  se  rapproche  de  Robert- 
Fleury;  par  un  certain  réalisme  brutal,  il  rappelle  quelquefois  Ho- 
garth;  par  une  certaine  barbarie  systématique,  il  confine  à  M.  Gus- 
tave Doré  et  aux  tableaux  humoristiques  de  M.  Yibert,  le  tout 
rassemblé  dans  d'énormes  toiles  de  15  ou  20  pieds  de  long,  encom- 
brées de  personnages  diversement  costumés,  pleines  de  détails  bi- 
zarres, bariolées  de  couleurs  éclatantes  qui  s'entassent  les  unes  sur 
les  autres,  sans  que  l'air  et  la  lumière  puissent  jouer  dans  les  in- 
tervalles. L'œil  est  d'abord  blessé  de  ce  tumulte,  puis  on  y  découvre 
une  composition  originale,  une  grande  fermeté  de  dessin,  des  atti- 
tudes énergiques  et  franches,  des  types  d'une  brutalité  saisissante. 
Dans  le  tableau  ^Etienne  Baihori  recevant  les  envoyés  d'Ivan  le 
Terribley  la  figure  du  roi  assis  sous  sa  tente,  les  deux  mains  plan- 
tées sur  ses  cuisses,  est  d'une  rudesse  un  peu  vulgaire,  mais  pleine 
de  fierté.  Les  types  des  hommes  d'alise  et  des  ambassadeurs  age- 
nouillés ou  prosternés  devant  lui  dans  la  neige  sont  tous  empreints 
de  celte  même  trivialité  puissante  qui  se  marie,  chez  M.  Matejko, 
à  de  véritables  débauches. pittoresques.  Même  à  ne  le  considérer 
que  comme  une  curiosité  archéologique  et  ethnologique,  ce  tableau 
serait  encore  d'un  vif  intérêt  et  d'une  sérieuse  valeur. 

IIL 

Cette  fois  nous  en  avons  fini  avec  la  grande  peinture,  et,  sauf 
quelques  exceptions  que  nous  saluerons  au  passage,  nous  n'aurons 
plus  afiaire  qu'à  des  œuvres  d'un  caractère  plus  modeste.  Jusqu'ici 
nous  n'avons  vu  que  l'aristocratie  de  l'art,  aristocratie  parfois  en- 
croûtée, souvent  corrompue,  toujours  un  peu  déchue,  qui  tantôt 
s'engourdît  dans  des  traditions  surannées,  tantôt  secoue  ses  préju- 
gés et  s'encanaille  avec  le  siècle.  Nous  allons  maintenant  faire  con- 
naissance avec  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  bourgeoisie  de  l'art, 
car  il  y  a  aussi,  n'en  déplaise  aux  artistes  pour  qui  ce  mot  de  bour- 

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666  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

geoisie  est  synonyme  de  platitude,  un  idéal  bourgeois  qui  exerce 
sur  eux  une  grande  influence  et  auquel  ils  se  conforment  souvrat 
sans  s'en  douter. 

Et  d'abord,  pour  que  personne  ne  s'offense  d'être  rangé  dans  cette 
catégorie,  disons  tout  de  suite  à  ces  artistes  bourgeois  quels  sont 
leurs  ancêtres  :  il  y  en  a  de  célèbres,  il  y  en  a  même  d'illustres. 
Horace  Vemet,  malgré  son  génie,  était  un  peintre  bourgeois;  Paul 
Delaroche  eût  été  peut-être  un  grand  peintre,  s'il  n'avait  eu  des 
côtés  bourgeois;  Winterhalter,  le  faiseur  de  portraits  à  la  mode, 
était  l'élégance  boui^eoise  personnifiée;  nous  pourrions  en  citer  hi&i 
d'autres.  C'est  à  leur  suite  qu'il  faut  ranger  tous  ces  faiseurs  de 
tableaux  oflSciels,  tous  ces  peintres  de  cérémonies  et  de  batailles  qui 
font  métier  de  couvrir  d'un  uniforme  décent  les  pompes  insigni- 
fiantes de  notre  civilisation  sans  poésie.  C'est  à  leur  suite  aussi 
qu'il  faut  mettre  ces  agréables  mièvreries,  ces  confiseries  pitto- 
resques et  sentimentales,  ces  fadaises  égrillardes  ou  mélancoliques, 
ces  beautés  d'albums  ou  de  keepsake^  tout  cet  art  de  boutique  et 
de  boudoir  ou  même  de  cabinet  de  toilette  qui  aux  yeux  du  public 
bourgeois  est  encore  le  dernier  mot  du  style. 

En  ce  genre-là<  M.  Landelle  et  M.  Bouguereau  sont  deux  grands 
maîtres;  M.  Emile  Lévy  en  est  un  autre,  et  M.  Hébert  serait  le  plus 
grand  de  tous,  si  son  talent  n'avait  pas  trop  d'originalité  et  d'élé- 
vation pour  réaliser  tout  à  fait  l'idéal  bourgeois.  M.  Bouguereau, 
qui  pendant  dix  ans  nous  a  fatigués  de  ses  Italiennes,  s'adonne 
maintenant  aux  scènes  mythologiques  et  aux  sujets  classiques;  il  y 
porte  l'intelligence  rapide,  la  merveilleuse  facilité  dont  la  nature  l'a 
doué  et  dont  il  abuse  un  peu.  Son  Homère  avec  les  bergers  est  em- 
prunté probablement  à  des  vers  d'André  Chénier  que  nous  n'osons 
pas  citer  ici,  de  peur  de  nui^e  à  l'interprète,  Le  vieil  aveugle,  tou- 
jours majestueux,  quoique  effirayé,  s'appuie  d'une  main  sur  un 
bâton  et  pose  l'autre  main  sur  le  bras  du  jeune  bet^r  venu  à  son 
secours;  à  ses  pieds,  un  des  chiens  qui  l'attaquaient  tout  à  l'heure 
gronde  encore  en  montrant  les  dents;  dans  le  fond,  au  bout  de  la 
prairie,  les  autres  bergers  font  de  grands  gestes  et  appellent  à 
grands  cris  leur  meute  irritée.  Cette  scène  a  du  mouvement,  mais 
elle  est  assez  mollement  dessinée  et  d'un  aspect  tout  à  fait  banal. 
La  Charité,  du  même  auteur,  est  une  femme  très  sèchement  peinte 
qui  tient  sur  ses  genoux  des  enfans  très  roses.  Enfin,  pour  n'en 
pas  perdre  Thabitude,  M.  Bouguereau  expose  des  Italiennes  à  la 
fontaine^  toujours  fort  jolies  et  sœurs  jumelles  de  leurs  innom- 
brables devancières. 

M.  Landelle,  qui  nous  fatiguait  depuis  vingt  ans  de  ses  femmes 
égyptiennes,  tombe  de  plus  en  plus  dans  la  fadeur  avec  sa  jeune 
fille  française  intitulée  Rêverie  de  seize  ans.  M.  de  Goninck,  phis 


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LE  SALON  DE  187A.  667 

prudent,  reste  fidèle  à  ses  chères  Italiennes.  M.  Bertrand,  peintre 
iM'dinaire  des  suicidés  romantiques,  couche  le  cadavre  de  Roméo 
sur  le  cadavre  de  Juliette.  M.  Perrault  épouvante  les  mères  de  fa- 
mille avec  son  Jeune  Baigneur  surpris  par  la  marée,  et  il  fait  rêver 
les  jeunes  filles  avec  son  Amour  rebelle.  Il  y  a  beaucoim  de  talent 
et  une  véritable  suavité  dans  V Amour  et  la  Folie  de  M.  Emile  Lévy, 
mais  il  y  a  aussi  trop  de  mignardise.  Ensuite  viennent  d'innom- 
Inrables  nudités,  toutes  plus  ou  moins  relevées  par  une  certaine 
pointe  d'impudicité  discrète,  car  c'est  par  là  qu'on  évite  la  fadeui: 
et  qu'on  plait  au  public  bourgeois.  C'est  M.  Toudouze  qui  met  la 
mythologie  en  rébus,  c'est  M.  Machard  qui  essaie  de  la  rajeunir 
par  une  mise  en  scène  prétentieuse  et  puérile;  c'est  la  Gauloise  £é^ 
tirant  les  bras  à  son  réveily  de  M.  Luminais,  peinture  d'un  haut 
ragoût  bestial  et  d'une  sensualité  palpitante.  Les  peintres  qui  ne 
savent  pas  les  faire  tenir  debout  les  couchent  sur  des  fourrures  ou 
sur  de  riches  étoffes,  ce  qui  d'ailleurs  facilite  le  modelé  et  sert  à 
faire  valoir  le  coloris  de  la  chair.  Quelques-uns,  plus  hardis,  cher- 
chent les  tours  de  force  et  se  plaisent  à  la  difficulté  vaincue.  M.  Ga- 
rolus  Duran,  par  exemple,  va  jusqu'à  la  ténaérité  :  c'est  en  plein 
air,  sans  ombres,  en  pleine  lumière,  qu'il  s'est  donné  pour  tâche 
de  peindre  sa  Jeune  Fille  dans  la  rosée. 

Ce  n'est  point  là  du  reste  une  innovation  sans  précédons.  Sans 
parler  d'Henri  Regnault,  le  trop  fameux  M.  Manet  avait  montré  la 
voie  à  M.  Carolus  Duran;  mais,  sans  compter  que  M.  Manet  sim- 
plifie ordinairement  sa  tâche  en  s'afiranchissant  dé  toutes  les  lois 
du  dessin,  il  ne  peint  plus  guère,  et  pour  cause,  que  des  figures 
habillées.  M.  Duran,  qui  est  un  honune  sérieux  et  qui  respecte 
la  forme,  avait  de  bien  autres  difficultés  à  vaincre;  il  les  a  même 
exagérées  à  plaisir  en  plaçant  sa  Jeune  Fille  au  milieu  d'un  jar^ 
dîn,  dans  un  déluge  de  tons  frais  et  printaniers  qui  ne  lui  of- 
fraient plus  aucune  base  solide  pour  y  asseoir  une  figure  fermement 
peinte  et  pour  la  modeler  sans  ombres  franches,  avec  les  seules 
demi-teintes  d'un  jour  vaporeux  et  diffus.  Cette  excesmve  fraîcheur 
du  fond  l'a  contraint  à  faire,  dans  les  nus,  une  véritable  débauche 
de  couleurs  claires,  d'une  tonalité  rose  et  blanche;  encore  n'a-t-il 
pu  éviter  un  certain  a^ct  criard.  Les  demi-teintes,  quoique  sans 
vigueur,  paraissent  grises  et  sont  écrasées  par  les  clairs;  les  clairs 
eux-mêmes  paraissent  rougeâtres  et  presque  lourds.  Ce  défaut  est 
surtout  sensible  dans  les  parties  qui  offrent  peu  de  surface  et  qui 
se  découpent  sur  le  fond;  les  bras  par  exemple  ont  ce  même  aspect 
cartonneux  que  nous  reprochions  naguère  à  certain  portrait  équestre 
du  même  auteur.  D'ailleurs  le  geste  est  joli,  le  type  élégant  et  fin, 
certaines  parties  sont  d'un  modelé  souple  et  extraordinairement  ha- 

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•  -iWÏ' 


668  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

bile.  Si  ce  tableau,  comme  on  ne  peut  guère  le  nier,  doit  être  con- 
sidéré comme  une  erreur  du  goût,  c'est  tout  au  moins  une  de  ces 
erreurs  qu'il  n'est  pas  donné  à  tout  le  monde  de  commettre. 

Maintenant  tsomment  se  fait-il  que  la  Femme  au  perroquet  y  de 
M.  Courbet,  nous  revienne  involontairement  en  mémoire?  Est-ce  un 
pur  caprice  du  souvenir?  Cela  tient-il  à  cette  longue  chevelure  rouge 
que  la  jeune  fille  écarte  de  ses  deux  mains  et  qui  rappelle  les  boucles 
luxuriantes  de  la  femme  de  M.  Courbet?  Il  faut  attribuer  cette  rémi- 
niscence à  des  raisons  plus  sérieuses;  elle  tient  surtout  à  la  manière 
dont  les  artistes  modernes  comprennent  la  nudité  féminine.  Pour  eux, 
et  c'est  là  un  des  côtés  par  où  ils  sont  plus  bourgeois  qu'ils  ne  le  pen- 
sent, le  corps  nu  est  toujours  plus  ou  moins  le  modèle  déshabillé. 
Le  seul  idéal  corporel  auquel  ils  s'élèvent  est  celui  d'un  bel  animal, 
d'un  joli  cheval  de  sang  souple  et  bien  harnaché.  Qu'ils  peignent  la 
femme  nue,  qu'ils  la  peignent  habillée,  ils  ne  l'envisagent  guère 
qu'au  point  ne  vue  pittoresque;  les  uns  se  plaisent  à  étudier  les 
finesses  de  la  couleur,  le  grain  de  la  peau,  l'éclat  du  teint;  les  autres 
s'arrêtent  à  la  robe,  au  manteau,  à  la  coiflbre;  ils  se  perdent  dai» 
les  rubans,  dans  les  fourrures  et  dans  les  dentelles,  fort  peu  se  don- 
nent la  peine  d'atteindre  le  type  lui-même.  Les  portraits  de  fenune 
les  plus  achevés  ne  sont  plus  que  des  études  brillantes  auxquelles 
le  modèle  a  servi  de  motif.  Le  badaud  qui  les  voit  s'extasie  en  pas- 
sant, mais  l'art  sérieux  n'y  trouve  pas  son  compte. 

M.  Carolus  Duran  est  passé  maître  en  cette  manière,  pour  ainsi 
dire  animale,  de  traiter  la  figure  humaine,  même  dans  ses  échantil- 
lons les  plus  parfaits.  Son  portrait  de  M"*  de  ***  est  la  merveille  du 
genre.  Malgré  un  certain  air  de  douairière,  qui  ne  convenait  pas  i 
l'éternelle  jeunesse  du  modèle,  on  y  reconnaît  bien  la  distinction  de 
race,  la  beauté  de  choix,  la  femme  dont  c'est  la  préoccupation  d'être 
belle,  et  qui  se  considère  elle-même  comme  nn  objet  d'art  animé. 
Les  traits  sont  composés  et  dédaigneux,  l'air  de  tête  un  peu  théâ- 
tral, comme  il  sied  à  un  tableau  vivant  qui  a  conscience  de  sa  di- 
gnité. La  facture  est  admirable,  surtout  celle  des  mains,  des  épaules, 
et  celle  de  ce  corsage  noir  semé  d'étoiles  de  diamans  sous  lequel  se 
dessine  une  taille  élégante  et  fière.  C'est  bien  là  ce  mélange  accom- 
pli de  la  grande  actrice  et  de  la  grande  dame,  de  la  divinité  et  de 
la  bête  de  prix,  qui  est  devenu  depuis  quelques  années  l'idéal  du 
beau  monde.  Les  talens  se  trouvent  toujours  à  point  nonuné  pour 
exprimer  les  idées  de  leur  temps,  et  M.  Duran,  qui  débutait,  il  y  a 
quelques  années,  d'après  des  modèles  plus  vulgaires,  par  d'autres 
portraits  d'un  style  analogue,  quoique  moins  raffiné,  est  bien  le 
peintre  qui  convient  à  ce  genre  de  perfection  féminine.  Du  reste, 
l'excellent  portrait  de  petite  fille  qu'il  expose  à  côté  est  conçu  dans 


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LE   SALON   DE   187A.  069 

le  même  sentiment  :  c'est  la  beauté  fiëre  et  un  peu  sauvage  d'un 
jeune  animal  plein  de  sève  qui  s'épanouit  au  milieu  du  luxe  d'une 
civilisation  raffinée. 

M.  Dubufe  n'en  cherche  pas  si  long,  il  ne  voit  de  la  femme  que  la 
toilette.  Il  ne  la  traite  môme  pas  comme  une  belle  béte  :  il  en  fait 
un  mannequin  enluminé  sans  caractère  et  sans  vie.  M.  Pérignon  du 
moins,  ayant  à  représenter  une  actrice  célèbre  sous  le  costume  de 
la  grande^uchesse  de  Gérolsteirij  ne  pouvait  faire  qu'un  tableau  de 
bal  masqué.  On  ne  saurait  non  plus  s'extasier  beaucoup  devant  le 
portrait  assez  nc^le,  mais  un  peu  mignard,  de  la  duchesse  de  L..., 
par  M.  Cabanel.  Grâce  à  un  trop  grand  luxe  d'accessoires  et  à  une 
enluminure  plus  systématique  que  sincère,  cette  toile  manque  de 
plan,  de  jour  et  d'harmonie.  C'est  aussi  le  défaut  capital  du  très 
beau  portrait  de  la  comtesse  W.  de  L...,  dont  l'aspect  est  répulsif  à 
première  vue,  et  auquel  il  faut  que  l'œil  s'accoutume  avant  de  l'ad- 
mirer. La  jeune  femme  est  à  demi  affaissée  contre  un  coussin,  dans 
une  pose  à  la  fois  noble  et  nonchalante;  elle  se  présente  de  trois 
quarts,  son  épaule  droite  se  relève  en  avant,  ses  mains  traînent  lan- 
guissamment  et  se  rejoignent  à  demi  sur  ses  genoux.  Le  cou,  les 
bras,  les  mains,  les  épaules,  sont  de  ce  dessin  précis  et  délicat  dont 
M.  Cabanel  possède  le  secret.  La  tête  s'accorde  à  merveille  avec  l'at- 
titude du  corps;  le  nez  est  courbé,  la  bouche  entr*ouverte,  l'œil 
sombre  et  voilé,  les  sourcils  noirs  et  marqués  se  rejoignent  presque 
au-dessus  des  yeux;  la  physionomie  tout  entière  est  mystérieuse, 
énigmatique,  un  peu  inquiétante  et  profondément  individuelle.  Voilà 
du  moins  un  portrait  qui  représente  la  personne  morale  à  travers  la 
figure  extérieure;  mais  pourquoi  ces  indécisions  blafardes  sur  le  vi- 
sage? On  dirait  que  le  modèle  a  commencé  par  se  peindre  luinnême 
avant  de  se  faire  peindre.  Cette  fâcheuse  impression  est  encore  ag- 
gravée par  le  voisinage  redoutable  d'un  coussin  rouge,  d'une  robe 
bleu  d'azur,  d'une  tunique  violette,  d'une  chevelure  rouge,  le  tout 
sur  un  fond  bleu.  Ce  bariolage  de  couleurs  vives  tue  complètement 
les  chairs,  qui  déjà  n'ont  pas  beaucoup  d'éclat  par  elles-mêmes. 
Est-ce  le  succès  de  M.  Duran  qui  a  gâté  le  goût  de  M.  Cabanel?  Lui 
jadis  si  sévère  et  si  discret  dans  le  choix  des  moyens,  il  tombe  à  son 
tour  dans  ce  travers  des  colorations  voyantes,  qui  subordonnent  la 
figure  à  la  toilette  et  la  personne  humaine  à  ra^)ect  pittoresque. 

Il  faut  adresser  le  même  reproche  à  un  fort  beau  portrait  de 
vieille  femme  de  M.  Hébert,  peinture  peut-être  un  peu  molle,  mais 
du  plus  noble  aspect;  seulement  les  détails  de  la  toilette  sont  figu- 
rés avec  un  si  grand  luxe  de  couleurs  discordantes  que  le  person- 
nage perd  toute  espèce  d'unité.  Une  figure  qui  au  contraire  se  tient 
d'un  seul  bloc  et  qui  sort  de  la  toile  avec  une  rare  vigueur  est  ce 
portrait  en  pied  de  M.  Henner,  qui  représente  une  femme  en  velours 

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670  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

noir  sur  an  fond  vert  de  cobalt.  Malheureusement  cette  figure  si  s(h 
lidement  peinte  a  le  défaut  commun  des  portraits  de  M.  Heimeri 
elle  ne  parle  guère  à  Tesprit. 

Les  portraits  d'hommes  sont  gén^alement  meill^irs;  on  y  re- 
trouve pourtant  la  même  tendance  à  négliger  le  type  individiMsl 
pour  courir  après  Teffist  pittoresque  ou  après  cette  espèce  d'idé«[ 
bourgeois  qu'on  appelle  \air  distingué.  C'est  tour  à  tour  le  défistnt 
de  M"*  Henriette  Browne,  aussi  banale  que  jamais, — de  M"*  Jacque^ 
mart,  une  artiste  qui  était  presque  virile  en  peignant  des  portraits 
de  femmes  et  de  vieillards,  et  qui  devient  plus  que  féminine  en  fû* 
sant  des  portraits  de  jolis  garçons  bien  habillés,  —  de  H.  Cot,  on 
homme  de  talent,  mais  qui  a  le  talent  d'une  femme,  et  qui  nous 
présente,  avec  une  jolie  blonde  en  robe  noire,  un  beau  militaire 
bien  propre  et  bien  ciré,  -—  de  M.  Sellier,  qui  racle  sa  toile,  ooope 
et  repeint  ses  empâtemens  comme  un  paysagiste,  et  se  contait 
dans  un  clair-^scur  tantôt  verdâtre,  tantôt  jaunâtre,  d'un  aspect 
fantastique  et  douteux,  admissible  peut-être  au  second  plan  sur  une 
figure  accessoire,  dans  un  tableau  d'ensemble,  mais  tout  à  fait  hors 
de  propos  dans  un  portrait,  où  tout  doit  concourir  à  jeter  de  la  pré- 
cision et  de  la  clarté,  —  de  M.  Bonnegràce,  dont  le  pinceau  un  peu 
lourd,  mais  juste  et  sincère,  s'embarrasse  parfois  à  la  recherche  de 
l'effet,  —  enfin  de  M.  Delaunay  lui-même,  qui  s'amuse  souvent, 
6(»nme  cette  année,  à  déployer  sa  grande  halnleté  jHttoresqoe  et 
son  admirable  puissance  de  moddé  dans  des  toiles  monochromes 
qui  sont  plutôt  des  pochades  que  des  portraits. 

M.  Ldebvre,  quant  à  lui,  est  un  portraitiste  sérieux,  qui  ne  s'ar* 
rètepas  aux  apparences  et  qui  creuse  son  sujet  jusqu'au  fond.  Pres- 
que tous  ses  portraits  ont  un  type  saimssant;  seulement  on  ne  sau- 
rait lui  demander  l'impossible ,  à  savoir  de  tirer  de  rien  quelque 
chose.  On  ne  crée  pas  un  portrait  de  toutes  pièces;  quelquefois  le 
modèle  est  tellement  incolore  qu'il  se  refuse  à  toute  intequ-étatian 
morale ,  à  toute  idéalisation  intelligente.  Il  y  a  surtout  pour  les 
jeunes  hommes  un  certain  ige  ingrat  où  rien  n'est  formé  dans  leur 
physionomie,  et  où  leur  insignifiance  naturelle  ra  devient  le  prin- 
cipal caractère.  Plaignons  les  peintres  obligés  de  travailler  sur  de 
tels  modèles I  Os  exi  sont  réduits  alors,  comme  M«  Lefebvre  dans 
son  portrait  du  prince  impérial,  à  chercher  l'idéal  de  la  nullité  tà^ 
lescente  en  la  couvrant  du  vernis  d'une  distinction  banale.  Cet  en- 
fant pâle  et  presque  inanimé,  qui  se  tient  debout,  en  costume  de 
parade,  dans  une  posture  raide  et  gênée,  fait  peine  à  voir  quand  oa 
songe  à  toutes  les  qualités  de  sincérité  élégante,  de  dessin  exact, 
fin  et  serré,  que  M.  Lefebvre  a  dépensées  dans  cette  toile  popr  pro- 
duire un  si  pauvre  efiet. 

Quelle  différence  entre  cette  jeunesse  étiolée  et  le  superbe  por- 

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m  SALON  DE  187A.  671 

trait  de  magistrat  exposé  par  M.  Ldévin  de  Winne!  C'est  un  vieil^ 
lard  à  cheveux  blaucs  simplemeot  posé  dans  sa  robe  rouge,  qui  se 
détache  sur  une  muraille  grise,  les  mains  croisées^  le  visage  calme, 
le  regard  direct,  la  bouche  serrée  sans  effort  avec  une  expression  de 
fermeté  naturelle.  L'ensemble  est  sobre,  grave,  d'un  style  sans  em- 
phase et  plein  de  dignité,  d'un  pittoresque  modéré,  d'un  effet  im- 
posant. Comparez  à  cette  toile  celle  de  M.  Sellier,  dont  nous  parlions 
tout  à  l'heure ,  et  qui  représente  également  un  magistrat  en  robe 
rouge,  ou  cet  autre  magistrat  de  M.  Lafond,  figure  pleine  de  mou- 
vement, et  même  trop  agitée  pour  un  simple  portrait;  vous  verrez 
entre  quels  excès  M.  Liévin  de  Winne  sait  garder  la  mesure,  et  avec 
quel  goût  accompli  il  sait  composer  un  portrait. 

U  ne  faut  pas  qu'un  portrait  soit  une  pétrification  sans  mouve- 
nient  et  sans  vie;  il  ne  faut  pas  non  plus  qu'il  représente  une  ac- 
tion en  train  de  s'accomplir.  La  rigidité  académique  et  l'smimation 
romantique  sont  également  hors  de  saison  dans  cet  art  simple  et 
sévère.  Comme  les  statues,  il  faut  que  les  portraits  posent,  qu'ils 
montrent  le  modèle  à  l'état  d'équilibre,  ou  qu'ils  indiquent  tout  au 
moins  un  repos,  un  temps  d'arrêt  dans  l'action.  C'est  ce  que 
M.  Healy,  un  élève  de  Gros,  comme  M.  Bonnegrâce,  avec  lequel  il  a 
de  secrètes  analogies,  comprend  et  observe  à  merveille.  Les  trois 
portraits  du  pape,  de  M.  Washburne  et  de  M.  Thiers  se  distinguent 
au  premier  abord  par  quelque  chose  de  franc,  de  solide  et  de  sensé. 
Le  meilleur  des  trois  est  celui  de  If.  Washburne,  assis  de  trois 
quarts,  penché  en  avant,  les  mains  posées  sur  ses  genoux,  dans 
une  attitude  pleine  de  naturel ,  qui  rappelle ,  dans  un  genre  plus 
familier,  le  geste  de  l'inimitable  portrait  de  Beitin,  par  M.  Ingres. 
Celui  du  saint-père,  peut-être  un  peu  trop  coloré,  a  la  main  levée 
pour  bénir;  il  est  d'une  ferme  et  solide  assise,  d'une  expression 
saine  et  presque  souriante.  Celui  de  M.  Thiers  rend  assez  bien  la 
physionomie  fine,  la  malicieuse  bonhomie  du  modèle;  il  est  vivant, 
mais  d'une  vie  trop  physique;  le  coloris  de  même  en  est  trop  vif 
et  trop  frais;  il  rappelle  trop  les  riches  colorations  de  la  vieille 
école  anglaise,  dont  le  sang  perce,  pour  ainsi  dire,  à  travers  cette 
peinture  un  peu  lourde.  Le  talent  de  M.  Healy  est  de  cette  nature 
droite  et  saine  qui  répugne  aux  nuances  trop  délicates;  il  va  au  but 
sans  détour  et  rudoie  un  peu  la  vérité  en  s' emparant  d'elle. 

Est-ce  un  portrait  à  deux  personnages  ou  un  tableau  de  style 
que  le  Chemin  de  fer  de  M.  Manet,  toile  qui  nous  représente  une 
mère  assise  à  côté  de  sa  fille,  regardant  à  travers  un  grillage  un 
chemin  de  fer  au  fond  d'une  tranchée?  Les  informations  nous  man- 
quent pour  résoudre  ce  problème;  nous  hésitons  d'autant  plus 
qu'en  ce  qui  concerne  la  jeune  fille  ce  serait  tout  au  moins  un  por- 
trait vu  de  dos.  M.  Manet  a  fait  tant  d'innovations  que  rien  de  sa 

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672  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

part  ne  saurait  nous  étonner.  Ce  qui  est  évident,  c'est  qu'en  d^it 
de  ses  prétentions  révolutionnaires  H.  Hanet  est  un  peintre  esseiH 
tiellement  bourgeois,  on  peut  même  dire  le  plus  profondément 
bourgeois  de  tous  les  peintres  contemporains  qui  aient  réussi  à  fûre 
un  peu  de  bruit  autour  de  leur  personne.  Sans  doute,  il  appartient 
à  une  école  qui,  faute  de  connaître  et  de  pouvoir  sentir  le  beau, 
s'est  fait  un  idéal  nouveau  de  la  trivialité  et  de  la  platitude;  mais 
sa  peinture  est  celle  des  devantures  de  boutique ,  et  son  art  s'élève 
tout  au  plus  à  la  hauteur  des  faiseurs  d'enseignes  de  cabaret. 

IV. 

Après  le  tableau  d'inspiration  bourgeoise  qui  garde  encore  des 
prétentions  au  style,  il  faut  placer  le  tableau  familier  emprunté  à  la 
vie  contemporaine.  C'est  dans  ,cet  ordre  d'idées  que  l'imagination 
de  nos  artistes  s'épanouit  le  plus  à  l'aise,  parce  que  c'est  là  (ju'elle 
trouve  son  aliment  le  plus  facile  et  le  plus  abondant.  Tandis  que  la 
grande  peinture  est  une  plante  de  serre  chaude,  d'un  entretien 
difficile  et  coûteux,  le  petit  tableau  de  genre  est  pour  ainsi  dire  la 
végétation  naturelle  au  climat  de  la  société  contemporaine.  Aussi 
aucune  branche  de  l'art  n'est-elle  plus  toufïue  et  plus  florissante. 

Dans  ces  innombrables  petites  toiles  qui  encombrent  aujourd'hui 
nos  musées,  nous  ne  voyons  pas  seulement  se  dérouler  toutes  les 
petitesses  et  toutes  les  laideurs  de  la  civilisation  moderne.  La  mesr- 
quinerie  de  nos  mœurs  et  de  nos  idées  déborde  jusque  sur  le  passé, 
où  nos  artistes  vont  chercher  des  sujets  qu'ils  accommodent  à  notre 
goût  pour  les  mettre  à  notre  niveau.  Le  petit  tableau  d'appartement 
a  étendu  de  tous  côtés  son  domaine;  il  s'est  annexé  une  foule  de 
genres  qui  appartenaient  jadis  à  la  grande  peinture.  Le  tableau 
d'histoire,  le  tableau  de  batailles,  sont  tombés  dans  le  style  fami- 
lier. La  poésie  même  s'en  est  retirée;  elle  a  été  remplacée  par  l'es- 
prit comique  et  par  un  excès  d'exactitude  matérielle  faussement  dé- 
Corée  du  nom  de  réalisme. 

Les  trois  charmans  tableaux  exposés  par  M.  GérOme  sont  un 
exemple  frappant  de  cette  manière  étriquée  de  concevoir  la  pein- 
ture d'histoire.  Déjà,  dans  sa  Phryné  devant  VAréopage^  cet  homme 
de  trop  d'esprit  glissait  involontairement  dans  la  caricature.  Il  en  a 
gardé  une  nuance  drolatique  qu'il  ne  perdra  jamais.  Il  y  a  de  fort 
belles  parties  dans  son  tableau  de  VÉminence  grise^  qui  est,  disons- 
le  tout  d'abord,  disposé  avec  un  art  exquis;  mais  l'intention  en  est 
subtile  à  force  d'être  ingénieuse,  et  la  composition  en  est  chaînée  à 
force  d'être  parlante.  La  scène  se  passe  sur  le  grand  escalier  du 
Palais-Cardinal;  le  père  Joseph,  droit,  maigre,  sec,  ascétique,  im- 
passible, occupe  toute  une  moitié  de  l'escalier  restée  vide  autour  de 

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LE   SALON   DE   187â.  673 

lui;  il  descend  en  lisant  son  bréviaire,  sans  même  daigner  lever  les 
yeux  de  l'autre  côté;  un  groupe  de  courtisans  remontent  les  degrés; 
ils  défilent  à  distance  respectueuse,  se  pressant  contre  la  balus- 
trade et  s'inclinant  jusqu'à  terre  du  plus  loin  qu'ils  aperçoivent 
ce  l'éminence.  »  Ce  contraste  est  des  plus  heureux,  mais  il  est  trop 
chargé;  de  plus  ce  groupe  forme  un  entassement  confus  où  les 
plans  se  distinguent  mal  et  où  l'air  manque  entre  les  figures. 
Évéques  en  camail  violet,  cardinaux  en  robe  rouge,  grands  sei- 
gneurs en  pourpoint  de  soie  et  en  manteau  de  cour,  s'entassent  les 
uns  sur  les  autres  et  ne  forment  qu'un  seul  bloc.  Un  jeune  hallebar- 
dier  se  tient  dans  un  coin;  plus  haut,  sur  les  marches  de  l'escalier, 
trois  figures  d'un  dessin  très  beau  et  très  sévère,  un  évoque  coiffé 
de  sa  calotte  et  deux  jeunes  seigneurs,  chapeau  en  tète,  se  retour- 
nent pour  considérer  cette  exhibition  de  la  platitude  humaine.  La 
signification  morale  de  l'œuvre  se  trouve  ainsi  soulignée  avec  cette 
clarté  toute  française  qui  est  le  propre  du  talent  de  M.  Gérôme,  et 
dont  quelquefois  chez  lui  l'excès  tourne  presque  en  défaut. 

Le  Eex  Tibiceriy  du  même  auteur,  n'a  pas  seulement  le  malheur 
de  porter  un  titre  d'une  latinité  prétentieuse  qui  déroute  bien  des 
gens;  il  a  le  tort  infiniment  plus  grave  de  justifier  ce  titre  préten- 
tieux. Jamais  le  danger  d'avoir  trop  d'esprit  en  peinture  n'a  été 
mieux  démontré.  Le  grand  Frédéric  rentre  de  la  chasse,  et,  sans  se 
donner  le  temps  d'ôter  ses  bottes,  il  exécute  sur  la  flûte  un  des 
morceaux  brillans  de  son  répertoire.  Rien  qu'à  le  voir  s'agiter  de- 
vant son  pupitre,  on  sent  la  furie  musicale  qui  l'anime  et  on  entend 
presque  les  vocalises  qui  sortent  de  son  instrument.  Tout  est  ingé- 
nieux dans  ce  tableau,  depuis  le  désordre  des  papiers  jetés  sur  la 
table  jusqu'aux  bottes  crottées  du  souverain,  depuis  le  chapeau  jeté 
à  terre  jusqu'au  lévrier  couché  dans  le  fauteuil  sur  l'épée  du  maître, 
jusqu'au  buste  de  Voltaire  qui  regarde  son  élève  avec  un  ironique 
sourire;  mais  quelle  mesquine  façon  de  travestir  l'histoire  !  Ce  n'est 
même  plus  l'histoire  en  robe  de  chambre,  comme  nous  l'ont  mon- 
trée les  érudits  de  notre  temps;  c'est  l'histoire  en  costume  de  bal 
masqué  et,  qui  pis  est,  fort  maigrement  peinte.  —  La  Collaboration 
est  d'une  touche  moins  sèche  et  moins  cassante;  elle  a  même  une 
coloration  de  bon  goût  qui  ressemble  presque  à  de  la  couleur.  Aux 
deux  bouts  d'une  longue  table  de  chêne  et  dans  des  attitudes  qui 
rendent  à  merveille  leur  caractère,  sont  assis  deux  poètes,  un  vieux 
et  un  jeune  t  Corneille  et  Quinault,  travaillant  ensemble  au  ballet 
de  Psyché;  le  premier,  ime  calotte  noire  sur  la  tête,  en  habit  gris 
.galonné  de  coupe  démodée  et  d'antique  apparence,  le  second  en 
perruque  blonde  et  en  habit  de  cour.  Le  vieux  poète,  penché  sur  la 
table,  lit  avec  chaleur  à  son  jeune  confrère  un  manuscrit  que  l'autre 

TOMB  lu.  —  1874.  43 


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d7A  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

écoute  9  renversé  en  arrière ,  appuyé  sur  son  coude  et  les  Jambes 
nonchalamment  croisées.  Cette  toile  est  la  meilleure;  le  lecteur  re* 
marquera  que  c'est  aussi  la  plus  modeste  et  celle  qui  a  le  moins  de 
prétentions  à  la  profondeur. 

Dans  un  genre  encore  plus  familier,  la  Chanson  de  BoUmd^  de 
M»  Goêssin  de  La  Fosse,  est  une  toile  aimable,  d'un  sentiment  juste 
et  d'une  exécution  honnête.  Dans  la  grande  salle  du  cbftteau,  de^ 
vant  la  grande  cheminée,  la  famille  se  groupe  autour  du  dais  où 
trônent  le  chfttelain  et  la  châtelaine  :  le  chanteur,  debout  devant 
eux,  déclame  son  poème  en  s'accompagnent  d'une  vielle.  Le  foo, 
les  servantes,  les  pages,  les  hommes  d'armes,  tous  sont  là,  buvant 
ses  paroles,  jusqu'au  lévrier  tranquillement  couché,  sur  la  tète 
duquel  se  promène  la  main  nonchalante  du  mattre*  Cette  scène 
d'intérieur  est  pleine  de  charme;  mais  elle  n'a  de  gothique  que  les 
costumes,  et,  si  l'on  en  retirait  les  costumes,  perscmne  ne  la  regar- 
derait plus. 

La  peinture  de  batailles ,  elle  aussi  ^  a  changé  de  caractère  en 
changeant  de  dimensions,  et  l'on  ne  saurait  dire  qu'elle  ait  perdu 
au  change,  car  elle  était  tombée,  sous  le  dernier  régime,  dails  une 
décadence  profonde»  Maintenant  nos  ardstes  ont  vu  la  guerre  de 
près,  la  guerre  véritable,  non  pas  la  guerre  «tratégique  telle  que  la 
combine  un  général  ou  telle  que  la  raconte  un  histCNTien,  mais  la 
guerre  populaire,  telle  que  la  voit  un  simple  soldat,  telle  que  la  dé- 
crit M.  Brckmann-Chatrian  dans  le  Conscrit  de  iSiS.  k  la  place  de 
ces  victoires  d'apparat,  que  le  second  empire  faisait  fabriquer  sur 
commande,  ils  nous'donnent  des  scènes  prises  sur  la  vif,  la  Charge 
de  cuirassiers  de  M.  Détaille,  le  Combat  sur  une  voie  ferrée  de 
H.  de  Neuville.  M*  Détaille,  qui  est  un  dessinateur  exact  et  un  ar- 
tiste consciencieux,  épris  de  la  vérité  photographique,  s'est  heurté 
cette  année  aux  difficultés  d'un  sujet  mal  choisi.  Il  a  voulu  repré- 
senter une  colonne  de  cavalerie  venant  se  choquer,  dons  un  village, 
contre  une  barricade  improvisée*  Les  premiers  plans,  d'ailleurs  fort 
habilement  rendus,  ne  se  composent  que  de  (barrettes  renversées 
et  de  débris  entassés  en  travers  de  la  rue.  C'est  par-dessus  ce  pre- 
mier plan,  beaucoup  itop  maigre,  qu'on  aperçoit  les  cuirasners  ve- 
nant se  jeter  dans  une  sorte  d'entonnoir  où  l'ennemi  les  fusille 
à  bout  portant  du  haut  des  maisons  alsaciennes,  à  grands  toits  et  à 
fenêtres  étroites.  Ils  tombent  un  à  un,  leurs  chevaux  se  cabrent  ou 
s'abattent;  on  sent  qu'ils  vont  se  briser  contre  ce  faible  obstacle. 
Tout  est  vrai  dans  cette  toile;  malheureusement  la  perspective  J 
ibit  complètement  défaut,  lea  figures  s'étouffaiït  et  manquent  d'air, 
bien  qu'éparpillées  trop  au  hasard.  M.  Détaille  nous  parait  vainoit 
cette  fois  encore  par  M.  de  Neuville.  Celui-ci  n'a  peut'-être  pas  la 

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facture  serrée  et  timidement  soignetise  de  M.  Détaille;  il  n'est  pas, 
comme  lui,  élève  de  Meissonier  et  miniaturiste  de  profession;  mais 
il  a  la  franchise,  l'audace,  le  mouvement,  la  variété  des  physiono- 
mies, la  vérité  du  geste,  la  vérité  de  la  couleur,  le  tout  sans  effort 
visible  et  comme  au  bout  du  pinceau.  Il  a  en  un  mot  le  génie  de 
l'action,  cette  qualité  toute  française  qu'on  ne  saurait  exiger  d'im 
Hollandais  comme  M*  Détaille* 

Nous  sommes  en  hiver,  à  l'armée  de  la  Loire;  le  ciel  est  gris,  les 
arbres  sont  dépouillés,  quelques  restes  de  frimas  traînent  encore 
sur  la  terre  gelée.  Par-dessus  le  remblai  d'une  voie  ferrée  qui  tra- 
verse la  scène,  on  aperçoit  des  nuages  de  fumée  et  un  clairon  de 
chasseurs  qui  sonne  la  charge.  Sur  le  talus  gisent  quelques  cadavres 
français  ou  prussiens,  dans  cette  attitude  indéfinissable  de  l'homme 
surpris  par  la  mort.  Quelques  mobiles  rampent  curieusement  jus- 
qu'au bord  pour  y  faire  le  coup  de  feu.  Dans  uil  coin  parait  une 
tête  de  colonne  qui  escalade  le  remblai,  un  peu  en  désordre,  en 
glissant  et  en  se  culbutant.  Le  premier  homme  qui  se  risque  au 
dehors  tombe  à  la  renverse,  mortellement  atteint.  Un  officier,  de- 
bout sur  la  crête,  le  jarret  tendu,  penché  en  avant,  arrête  la  co- 
lonne d'un  signe;  derrière  lui,  ses  lieutenans  exécutent  son  ordre; 
devaht  lui,  Un  autre  oflScier  ensanglanté  se  relève  à  demi,  à  son 
approche.  La  scène  est  un  peu  décousue,  mais  émouvante  et  claire 
au-delà  de  toute  expression.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  étonnant,  c'est  la 
venté  des  types,  la  précision  scrupuleuse  des  moindres  détails,  là 
•justesse  des  moindres  nuances,  sans  que  cet  effort  d'exactitude 
embarrasse  en  rien  l'agilité  de  la  main  ou  ralentisse  en  rien  l'élan 
de  la  pensée.  La  vie,  c'est  la  qualité  maîtresse  de  H.  de  Neuville. 
Voyez  plutôt  sa  Ricolte  du  varech  :  quel  beau  mouvement  plein 
'  de  hardiesse  chez  la  femme  cambrée,  au  mouchoir  rouge,  qui  va 
mettre  sa  récolte  sur  le  dos  du  cheval!  Quoi  de  plus  franc  et  de 
plus  animé  que  cette  autre  figure  de  femme  qui  se  baisse  pour  ra- 
masser le  varech?  Quoi  de  plus  fier  et,  qu'on  nous  passe  le  mot,  de 
plus  crâne  que  la  silhouette  de  l'enfant  qui  se  tient  debout ,  les 
deux  mains  dans  ses  poches,  à  la  tête  du  cheval  7  Le  vent  souffle, 
la  mer  déferle,  comme  tout  à  l'heure  la  mitraille  sifflait  et  crachait. 
Non  vraiment,  en  prenant  congé  d'un  peintre  tel  que  M.  de  Neu- 
ville, nous  n'avons  pas  le  courage  de  parler  de  V Alerte  de  M.  Pro- 
taîs,  alerte  si  calme  et  si  froide  qu'on  se  croirait  à  peine  sur  le 
champ  de  manœuvres,  —  m  de  cette  plate  élégie  où  il  nous  repré- 
sente deux  mélancoliques  muscadins  militaires  considératit  au  loin, 
du  haut  d'une  montagne ,  ime  ville  ensoleillée  qu'il  appelle  Metz. 
Ce  patriotisme  affiidi  ne  mérite  aucune  pitié.  Ce  n'est  même  plus 
de  la  peinture  bourgeoise;  c'est  de  la  peinture  à  l'usage  des  pen- 
sionnats de  petites  filles. 

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676  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Après  cela,  nous  tombons  dans  les  infiniment  petits,  dans  1^ 
mille  détails  minutieux  de  la  vie  moderne.  Ce  ne  sont  plus  que 
petits  tableaux  d'intérieur,  petites  études  de  mceurs  familières,  pe- 
tits sujets  empruntés  à  la  vie  élégante  ou  à  la  vie  domestique,  pe- 
tites peintures  vernissées,  pomponnées,  vulgaires  ou  maniérées, 
précieuses  ou  drolatiques,  tantôt  en  costume,  tantôt  en  habit  bour- 
geois, promenant  le  spectateur  du  salon  à  Tateli^,  du  cabinet  de 
toilette  à  la  cuisine,  de  la  salle  à  manger  aux  allées  du  parc,  du 
boudoir  à  l'écurie,  de  l'école  primaire  au  casin'o  des  bains,  de  l'église 
à  la  course  de  chevaux.  En  ce  genre,  les  hommes  de  talent  pullulent. 
Voici  M.  Garaud  avec  ses  soubrettes  et  ses  marquises  enrubannées; 
voici  M.  Dubois  avec  sa  Conversaiioiudans  râtelier^  où  deux  jolies 
dames  pimpantes  et  mièvres  s'exercent  à  poser  devant  le  public; 
voici  M.  Toulmouche  et  son  Livre  sérieux^  sur  lequel  deux  jeunes 
lilles  se  sont  epdormies;  voici  M.  Vibert  avec  sa  spirituelle  Répri- 
mande^ administrée  par  un  gros  chanoine  à  une  jolie  pécheresse 
fort  confuse;  voici  M.  de  Nittis  et  ses  charmantes  frileuses  courant 
au  bord  du  lac  et  piétinant  pour  se  réchauffer  en  se  cachant  sous 
leurs  fourrures.  Puis  c'est  M.  Claude  avec  ses  délicieuses  minia- 
tures équestres;  c'est  M.  Goubie  avec  son  Manège  au  dix-huitième 
siècle;  c'est  M.  Kœmmerer  avec  ses  Baigneurs  sur  la  plage  de  Sche- 
veningèny  débauche  de  couleurs  claires  et  gaies,  toile  criarde,  écla- 
tante, blessante  pour  l'œi^à  force  de  blancheur,  et  qui  semble  peinte 
en  parodie  du  sombre  chef-d'œuvre  de  Ruysdaël  ;  c'est  M.  Feyen- 
PeiTin  avec  ses  étemelles  Cancalaises^  vraiment  trop  délicates  et 
trop  peu  hâlées  pour  de  simples  pêcheuses  d'huîtres;  c'est  M.  Cas- 
tres avec  son  cuisinier  et  ses  marmitons  assis  face  à  face  au  coin 
de  l'âtre,  en  compagnie  du  chat  de  la  maison,  après  le  coup  de  feu 
de  la  table  d'hôte;  enfin  c'est  H.  Cabaillot-Lassalle,  qui,  dans  son 
Salon  de  i874y  les  dépasse  tous  en  audace  bourgeoise,  et  qui,  sans 
se  mettre  en  frais  d'imagination,  d'esprit  ni  de  style,  obtient  à  ce 
seul  ûive  un  succès  pleinement  mérité. 

Malgré  la  petitesse  du  sujet,  le  Prétendu^  de  M.  Beme-Bellecour, 
mérite  ime  place  à  part  dans  cette  énumération  rapide.  C'est  une 
charmante  petite  variation  sur  le  thème  connu  d'Hercule  aux  pieds 
d'Omphale,  exécutée  dans  ce  genre  doux  et  gracieux  où  une  nuance 
légère  d'attendrissement  se  mêle  à  un  comique  tempéré.  Dans  un 
jardin,  un  ofiicier  en  uniforme  de  l'ancien  temps,  assis  au  bout  d'un 
banc  de  pierre,  tient  un  écheveau  de  soie  que  sa  fiancée  dévide,  as- 
sise elle-même  à  l'autre  bout.  L'air  doux,  embarrassé,  attendri  et 
un  peu  béat  du  soldat  amoureux  est  rendu  avec  ime  grande  finesse. 
La  jeune  fille  aussi  est  fort  intéressante  avec  son  air  pensif,  alangui, 
à  moitié  charmé,  à  moitiérésigné,  mêlé  de  gravité  tranquille  et  de 
coquetterie  mutine.  Les  parens,  debout  derrière  elle,  sont  un  peu 

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LE   SALON  DE  187A.  077 

trop  des  parens  de  comédie.  La  facture  de  cette  toile  est  fine  et  ser- 
rée, mais  un  peu  sèche,  comme  d'habitude.  Le  portrait  de  M""*  V... 
est  au  contraire  d'une  facture  presque  grasse  et  surabondanmient 
colorée  pour  ces  petites  dimensions.  Le  Matin  éCèti  en  revanche  est 
d'une  touche  maigre  et  cassante,  d'un  coloris  dur  et  d'un  effet  noi- 
râtre. M.  Beme-Bellecour,  qui  fait  des  progrès  visibles,  a  encore 
beaucoup  à  faire  pour  arriver  à  peindre  comme  M.  Meissonier  ou 
comme  M.  Bonvin. 

V École  des  frères^  de  M.  Bônvin,  est  un  petit  chef-d'œuvre  com- 
parable à  tout  ce  que  les  Hollandais  nous  ont  légué  de  plus  ferme 
et  de  plus  fin.  De  cette  salle  d'école  aux  murs  jaunes?  de  ces  ran- 
gées de  pupitres  où  s'alignent  des  figures  enfantines  et  populaires, 
de  cet  abécédaire  péniblement  épelé  avec  une  baguette,  de  la  figure 
médiocre  et  un  peu  vulgaire  du  mattre,  de  tout  cet  ensemble  mo- 
deste, de  cette  ordonnance  ingrate  et  rebelle  au  pittoresque,  l'ex- 
cellent artiste  a  su  tirer  une  composition  claire,  variée,  animée, 
attachante,  un  tableau  net,  plaisant,  lumineux,  coloré,  plein  d'air 
et  de  perspective,  et,  qui  plus  est,  un  tableau  sérieux  sans  l'ombre 
de  caricature.  Les  modernes  peintres  de  genre  ont  trop  souvent 
l'habitude  de  donner  le  change  au  spectateur  et  de  détourner  son 
attention  par  quelques  physionomies  grotesques  ou  par  quelques 
touches  fantaisistes  habilement  jetées  sur  des  toiles  imparfaites  dont 
ils  espèrent  ainsi  dissimuler  les  défautst  Ainsi  procède  par  exemple 
le  très  spirituel  H.  Simon  Durand  dans  son  Différend  conjugal  de- 
vant une  justice  de  paix ^  M.  Bonvin,  quant  à  lui,  n'a  pas  besoin  de 
ces  artifices,  et  il  a  trop  le  respect  de  son  art  pour  condescendre  à 
les  employer. 

Nous  aurions  encore  beaucoup  d'hoounes  de  talent,  beaucoup  d'au- 
tres toiles  à  citer  ;  mais  on  se  fatigue  à  voir  cet  interminable  défilé 
d'objets  connus  et  d'idées  vulgaires.  Le  public  bourgeois,  qui  s'y 
complaît,  finit  lui-même  par  s'en  lasser;  il  demande  du  nouveau,  et 
l'on  ne  sait  plus  conunent  lui  en  fournir.  Il  faudrait  inventer  quel- 
que chose,  et  la  source  de  l'invention  est  tarie.  Alors,  faute  de  nou- 
veauté véritable,  nos  artistes  en  cherchent  du  moins  l'apparence  : 
ils  vont  prendre  au  loin,  soit  en  province,  soit  dans  les  pays  étran- 
gers, x^hez  les  nations  encore  à  demi  barbares,  soit  dMis  le  passé, 
chez  les  peuples  les  plus  antiques  et  dans  les  civilisations  disparues, 
des  costumes  pittoresques,  des  types  singuliers,  des  traits  de  mœurs 
étranges,  toute  sorte  d'assaisonnemens  de  haut  goût  qu'ils  adap- 
tent, s'il  est  possible,  à  des  scènes  familières,  pour  réveiller  la  cu- 
riosité endormie  et  exciter  l'imagination  blasée  du  public^  C'est 
ainsi  qu'on  a  vu  se  produire  tour  à  tour  le  tableau  breton,  le  ta- 
bleau alsacien,  le  tableau  italien,  espagnol,  monténégrin  ou  pidi- 
kare,  le  tableau  africain,  ^yptien  ou  arabe,  et  enfin,  dans  ces  der- 

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678  REVUE  DES  DEUX   MONDES. 

niers  temps,  le  tableau  japonais  ou  chinois.  La  mode  passe  vite 
dans  ce  genre  exotique  «  et  la  curiosité  s'épuise  à  mesure  qu'elle  est 
satisfaite.  Il  y  a  longtemps  que  les  costumes  italiens,  qui  dispa- 
raissent en  Italie,  n'étonnent  plus  personne  en  France.  L'Orient  le- 
vantin, qui  pendant  longues  années  a  ravi  nos  pères,  est  délaissé 
pour  l'extrême  Orient,  et  voilà  que  l'extrôme  Orient  lui-même,  dont 
les  œuvres  d'art  nous  inondât,  commence  à  nous  être  trop  bien 
connu.  Toutes  ces  modes  artificielles  et  fragiles,  toutes  ces  tenta- 
tives de  renouvellement  éphémère  montrent  combien  l'art  fait  fausse 
route  en  dozmant  dans  la  curiosité  pittoresque. 

Quelques  cintres  cependant  persévèrent  avec  succès  dans  ce 
genre  épuisé.  H.  Brion  continue  à  peindre  d'un  pinceau  franc,  mais 
un  peu  dur,  ses  jolies  scènes  de  villi^e  en  Alsace.  M,  Wonns  reste 
fidèle  à  ses  charmantes  scènes  de  village  espagnoles,  et  nous  en 
donne  cette  année,  dans  ses  Maquignons  de  la  province  de  Grenade^ 
un  nouvel  exemplaire  supérieur  aux  précédons,  M.  Pasini  continue 
à  nous  éblouir  par  la  merveilleuse  coloration  de  ses  Marchés  à  Con- 
stantinoplè  ou  de  ses  Pertes  de  mosquée  peuplées  de  mendians  et 
de  derviches.  M.  Leloir,  qui  passe  agréablement  du  moyen  âge  aux 
harems  des  rois  africains,  nous  représente  une  esclave  blanche  ac- 
croupie  qui  chante  aux  pieds  de  son  mattre,  horrible  nègre  empa- 
naché qui  éclate  de  rire  avec  une  gaité  féroce;  en  reprenant  pour 
.  le  traiter  à  la  parisienne  le  sujet  d'une  des  plus  belles  aquarelles 

^  d'Henri  Begnault ,  il  l'a  dépouillé  de  la  gravité  triste  qui  en  faisait 

toute  la  poésie.  H.  Germak,  dont  le  talent  procède  à  la  fois  de  Ro- 
bert-Fleury  le  père  et  de  M.  Fromentin,  persiste  avec  succès  à  faire 
passer  sous  nos  yeux  les  admirables  types  des  populations  du  Mon- 
ténégro et  de  l'Herzégovine.  Ce  sont  deux  bien  jolis  tableaux  que 
son  Bendez^vous  dans  la  Montagne  et  ses  Chevaux  à  Fabreuvoir; 
seulement  la  même  figure  de  femme  a  servi  pour  tous  1^  deux. 
Dans  le  premier,  elle  se  tient  debout  au  bord  d'un  précipice,  à  mi- 
cftte  d'un  escarpement  presque  inaccessible.  Droite,  fière,  pâle, 
brune,  vraiment  très  belle,  avec  son  r^ard  fixe  et  presque  faroudie, 
elle  vient  d'arriver  au  rendez^vous  et  relève  son  voile  noir;  on  de- 
vine là  tout  un  drame  de  passion  presque  aussi  sauvage  que  cette 
ftpre  nature.  Dans  Tàutre  tableau,  la  jeune  fille  s'adosse  d'un  geste 
nonchalant  et  gracieux  à  un  beau  cheval  blanc,  contre  lequel  elle 
iq>puie  la  tète  en  jouant  avec  sa  longue  crinière.  Ce  tableau  ftit 
sooger  à  Briséis  menant  boire  les  chevaux  d'Achille.  M«  Germtk 
est  peut-être  le  seul  peintre  contemporain  qui  sache  encore  mettre 
du  style  dans  les  sujets  pittoresques. 

Que  dire  à  présent  de  la  peinture  archaïque,  ardiéologiqne,  pseudo- 
savante et  ultnh-prétentieuse  de  M.  Abna-Tadéma?  Sans  doute  il 
faut  de  la  couleur  locale  dans  les  sujets  anciens,  et  il  ne  convînt 

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LE  SALON  DE  1874,  670 

pas  de  placer*  comme  M.  Rosalës,  le  meurtre  cle  Virginie  dans  une 
chambre  meublée  presque  à  la  moderne;  mais  il  ne  faut  pas  que  les 
sujets  eux-raâmes  soient  subordonnés  à  la  couleur  locale  ou  h  l'in- 
yention  wcbéologique,  C'est  ce  qui  arrive  ordinairement  à  M,  Aima- 
Tadéma.  Sa  Dixième  Pkie  d'Égjtpiey  toile  longue  et  écrasée,  rem- 
plie de  personnages  accroupis  et  presque  rampans  dans  une  espèce 
de  crypte,  est  absolument  inintelligible.  Nous  aurions  besoin  de 
M,  Cbampollion-Figeac  pour  nous  expliquer  cette  peinture  hiérogly- 
phique; il  nous  dirait  si  vraiment  elle  peut  avoir  un  sens  raison- 
nable, ou  si  elle  n'est^  comme  noua  le  soupçonnons,  qu'une  mystifi- 
cation audacieuse. 

Plus  nous  avançons»  plus  nous  voyons  l'art  se  corrompre*  Tout  ji 
l'heure  c'était  la  boutique  du  costumier  qui  en  faisait  le  fond;  à  pré- 
sent ce  sont  des  énigmes,  des  monstruositéSi  des  duperiest  La  pein- 
ture de  genre  devient  un  magasin  de  brioà^bra^  ou  une  succursale 
du  musée  Bamum.  Comment  réagir  contre  ce  ctyrlatanisme  gro^ 
sier  et  contre  ces  raffinement  de  mauvais  goût?  U  y  a  une  école  qui 
répond  :  par  le  réalisme,  par  le  choix  des  sujets  populaires,  par  l'é- 
tude attentive  et  la  reproduction  Odèle  des  réalités  même  les  plus 
triviales  et,  faudrait^l  dire,  surtout  les  plus  triviales,  Ici  nous  tou- 
chons à  ce  que  Ton  peut  appeler  la  démocratie  de  l'art.  Cette  démo^ 
cratie  proteste  contre  les  platitudes  bourgeoises  et  contre  leaf^intai*- 
aies  corrompues  du  luxe  bourgeois;  mais  elle  ne  sait  la  plupart  du 
temps  qu'imiter  ces  platitudes,  et  elle  est  souvent  tout  aussi  mal^ 
saine  que  Tart  qu'elle  entend  réfonner.  Sa  prétention  est  d'id^iser 
la  trivialité  par  l'excès  de  la  trivialité  même  et  d'échapper  h  la 
banalité  par  l'affectation  même  du  lieu^commun«  D'ailleurs  ceux 
des  peintres  de  Técole  démocratique  qui  en  font  sonner  le  plus  haut 
la  doctrine  ne  sont  pas  en  général  les  plus  convaincus.  Ce  ne  sont 
pour  la  plupart  que  des  vaniteux  aigris  et  des  sceptiques  blasés  à 
qui  la  prétention  et  l'esprit  de  système  tiennent  lieu  de  talent  et  de 
travail, 

Et  cependant  tout  n'est  pas  stérile  dans  la  réforme  qu'ils  ont  ten- 
tée. Halgré  l'insolente  nullité  de  la  plupart  d'entre  eux,  c'est  peut- 
ôtre  encore  de  leur  côté  qu'il  y  a  le  plus  de  conquêtes  et  de  progrès 
à  faire.  Il  y  a  bien  des  degrés  dans  le  réalisme,  et,  sans  parler  de  la 
distance  qui  sépare  M.  Hanet,  ce  barbouilleur,  de  M.  Courbet,  ce 
vigoureux  peintre,  auquel  U  ne  manque  que  le  sentiment  du  beau, 
une  école  qui  peut  compter  dans  ses  rangs  M.  Uillet  et  M«  Jules 
Breton,  ces  deux  poètes  rustiques  incomparablea,  H%  Pille,  oe  prént- 
phaélique  d'une  espèce  étrange,  mélange  singulier  de  Giotlo  al  4^ 
Daumier,  et  même,  avec  d'autres  procédés  de  peinture^  xm»  ai ec 
une  inspiration  également  populaire,  l'énergique  U.  Munk^acsy, 
cette  école  assurément  ne  mérite  ni  U  pitié,  ni  la  dédain*  Quoi  de 


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680  ABVUB  DES   DEUX  MONDES. 

plus  expressif  par  exemple  que  le  Mont-de-Piété  de  M.  Hunkacsy? 
C'est  la  vie  populaire  prise  sur  le  fait.  Cet  ouvrier  en  manches  de 
chemise,  ce  petit  bourgeois  râpé,  cette  ménagère  pâle  et  maigre 
avec  son  panier  sous  le  bras,  conduisant  un  gamin  déguenillé,  cette 
vieille  dame  assise  sur  un  banc  avec  les  restes  d'une  opulence  fa- 
née, cette  pauvre  mère  qui  se  tient  devant  le  guichet  avec  son  petit 
enfant  dans  ses  bras,  cette  fille  publique  aux  cheveux  rouges,  assise 
à  côté,  cet  employé  lui-môme,  avec  sa  plume  sur  l'oreille  et  sa  mine 
indifférente,  vous  les  avez  vus  bien  souvent;  ils  vous  intéressent 
comme  de  vieilles  connaissances.  Dans  les  Rôdeurs  de  nuity  toile 
plu^  animée,  plus  dramatique,  où  le  tableau  est  moins  subordonné 
à  l'étude  de  mœurs,  un  groupe  de  malfaiteurs  sort  d'une  ruelle 
noire,  poussé  par  deux  soldats,  suivi  d'une  troupe  d'enfans  curieux. 
Les  marchandes  en  plein  vent  lèvent  la  tète,  les  femmes  se  mettent 
sur  le  pas  de  leur  porte  pour  les  voir  passer.  Que  de  fois  vous  avez 
vu  cela,  sans  même  y  faire  attention  !  M.  Munkacsy  vous  force  à 
vous  y  arrêter  et  vou$  en  fait,  dans  sa  manière  vigoureuse  et  sombre, 
une  véritable  tragédie  populaire.  Seulement  l'école  réaliste  se 
trompe,  si  elle  croit  avoir  rien  inventé;  ces  orgueilleux  révolution- 
naires ont,  qu'ils  le  veuillent  ou  non,  des  ancêtres.  Les  maîtres 
hollandais  et  espagnols  les  ont  précédés,  sinon  dépassés  dans  ce 
genre,  et  M.  Munkacsy  procède  à  la  fois  des  unâ  et  des  autres, 
comme  M;  Hanet,  qui  n'est  lui-même,  hélas  !  qu'un  détestable  imi- 
tateur de  Velasquez. 

Rien  de  dramatique  dans  l'œuvre  de  M.  Pille,  un  Pardon  aux 
environs  de  Guéménée.  Nulle  composition  :  les  pèlerins  sont  assis  un 
à  un  sur  l'herbe  verte  et  dispersés  comme  au  hasard  à  travers  toute 
la  toile,  où  ils  forment  des  taches  sombres;  peu  de  couleur  malgré 
un  bariolage  sans  harmonie  qui,  répété  uniformément  sur  chaque 
figure,  donne  une  étrange  monotonie  à  la  tonalité  générale  du  ta- 
bleau. Les  premiers  plans  sont  trop  faibles  pour  le  fond;  l'air  manque 
entre  les  personnages,  qui  s'entassent  les  uns  sur  les  autres  par  gra- 
dins irréguliers.  En  revanche,  il  y  a  d'excellens  morceaux  et  des 
types  pleins  de  vérité,  avec  un  sentiment  grave  et  triste  qui  con- 
vient à  merveille  à  ce  paysage  sans  air  et  sans  soleil.  La  province 
de  l'art  réaliste  où  M.  Pille  a  élu  sa  demeure  est  une  contrée  bien 
austère  et  bien  sombre.  Le  ciel  y  pèse  comme  une  chape  de  plomb, 
la  lumière  n'y  pénètre  pas,  la  beauté  ne  saurait  s'y  épanouir,  la 
pensée  y  est  tristement  courbée  vers  la  terre;  les  objets  inanimés 
eux-mêmes  participent  à  cette  résignation  machinale  et  à  cette  dé- 
solation sans  poésie,  et  l'humanité  s'y  promène  avec  ennui,  sans  pa- 
raître goûter  le  plaisir  de  vivre,  conune  si  elle  accomplissait  je  ne 
sais  quel  pèlerinage  inutile  en  attendant  l'heure  de  la  mort. 
Tout  le  monde  ne  peut  pas,  conune  H.  Jules  Breton,  élever  les 

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LE  SAI.ON  DE  i87A«  681 

réalités  les  plus  simples  à  l'intérêt  et  aux  proportions  du  grand 
style.  S'il  y  a  un  maître  dans  l'école  réaliste,  c'est  assurément  ce- 
lui-là. Ce  n'est  point  un  matérialiste  comme  H.  Courbet,  et  nous  le 
soupçonnons  fort  d'être  indifférent  aux  théories  qu'on  lui  prête.  Il 
idéalise  au  contraire  tout  ce  qu'il  touche;  sans  altérer  en  rien  la 
nature,  il  sait  la  revêtir  d'une  suprême  beauté.  C'est  qu'il  puise 
cette  beauté  dans  les  profondeurs  de  la  réalité  elle-même,  dans  un 
sentiment  presque  religieux  de  l'harmonie  paisible  qui  règne  entre 
l'homme  et  la  nature.  Son  tableau  de  cette  année,  la  Falaise^  ne 
contient  qu'un  seul  personnage,  et  c'est  presque  un  poème.  Du  plus 
haut  sommet  d'une  falaise,  à  côté  d'une  écbancrure  profonde  qui 
laisse  apercevoir  une  plage  argentée  par  les  brisans,  on  découvre 
un  vaste  horizon  d'eau  bleue,  b(\rdé  au  loin  par  la  silhouette  vapo- 
reuse d'une  île  ou  d'un  promontoire*  Dne  pauvre  paysanne  est  là 
qui  contemple  cette  immensité.  Elle  tourne  le  dos  au  public  et  ne 
se  doute  guère  qu'on  la  regarde;  immobile,  couchée  sur  le  ventre, 
ses  deux  jambes  nues  traînant  par  terre,  elle  s'accoude  sur  le  gazon 
au  bord  même  du  précipice.  Ses  écheveaux  de  laine  traînent  à  côté 
d'elle;  elle  a  interrompu  son  ouvrage  pour  méditer  vaguement.  On 
ne  voit  pas  son  regard,  mais  on  le  sent;  sa  grosse  tête  carrée  se 
découpe  sur  l'horizon,  coiffée  d'un  bonnet  blanc;  son  visage  hâlé, 
aux  traits  grossiers,  à  la  forte  charpente,  se  présente  de  profil  perdu, 
largement  dessiné  en  quelques  traits  rudes  et  primitifs,  comme  un 
bloc  de  granit  resté  à  l'état  d'ébauche;  son  corps  lourd  et  naïf  à  la 
large  encolure,  à  la  carrure  compacte,  s'étale  tout  de  son  long  dans 
la  posture  la  plus  naturelle  et  la  plus  dénuée  de  coquetterie,  sous 
les  plis  épais  d'une  casaque  de  tricot  et  d'une  gi*osse  jupe  de  laine. 
Peut-être  quelques  morceaux  de  cet  accoutrement  manquent-ils  un 
peu  de  relief  et  de  précision;  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  ja- 
mais figure  humaine  de  cette  dimension  n'a  été  résumée  plus  so- 
brement, en  traits  plus  larges  et  plus  simples.  De  là  vient  cette 
grandeur  d'aspect  qui  surprend  dans  un  sujet  si  modeste.  Cette  so- 
briété des  lignes,  cette  simplicité  des  plans,  cette  ampleur  du  mo- 
delé, quelquefois  défectueuj:,  mais  toujours  imposant,  nous  ramè- 
nent bien  loin  dans  le  passé,  à  l'art  égyptien  de  l'époque  primitive. 
A  voir  cette  paysanne  couchée  qui  regarde  la  mer,  on  se  prend  à 
songer  à  la  silhouette  colossale  du  sphinx  qui  regarde  le  désert. 
Gomme  lui,  elle  est  le  seul  acteur  de  la  scène  et  elle  fait  partie  de 
la  nature,  dont  elle  semble  interroger  l'étemel  mystère. 

V. 

Le  réalisme  ainâ  compris  touche  de  bien  près  au  paysage ,  et 
c'est  peut-être  pour  cela  que  notre  école  de  paysage  est  aujourd'hui 

LJiyiUiieu  uy   -^^J Vj vJ Vt  Iv, 


682  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

si  florissante.  Le  paysage  est  le  refuge  naturel  des  idéalistes  et  des 
rêveurs  dégoûtés  des  vulgarités  artificielles  de  l'art  contemponin; 
il  est  la  ressource  des  talons  honnêtes  qui  ne  se  prêtent  pas  w 
charlatanisme  et  à  la  mode  du  jour.  I^our  échapper  à  la  laideur  et  à 
la  médiocrité  qui  le  débordent  de  toutes  parts,  l'artiste  véritable  se 
jette  volontiers  dans  le  sein  de  la  nature  inanimée;  il  la  prend  pour 
confidente  de  ses  secrètes  émotions  et  de  ses  pensées  intimes,  il 
s'adresse  à  elle  pour  fuir  le  commerce  d'une  civilisation  qui  ne  le 
comprend  plus. 

Mais  là  encore  nos  peintres  ont  de  la  peine  à  dépasser  les  horizons 
bornés  de  la  vie  bourgeoise.  De  nos  jours,  la  nature  elle-même  se 
transforme  à  l'image  de  l'homme.  Partout  les  vastes  solitudes,  les 
larges  horizons,  les  aspects  sauvages  tendent  à  faire  place  à  une 
nature  plus  petite,  plus  modeste,  enjolivée  et  morcelée  par  la  main 
de  l'homme.  Il  se  produit  dans  l'art  un  phénomène  analogue  :  on  a 
une  tendance  chaque  jour  plus  visible  à  abandonner  les  grandes 
scènes  naturelles  ou  les  grands  paysages  savamment  composés  poor 
rechercher  les  détails,  les  petits  recoins  familiers,  les  beautés  in- 
times, une  chaumière  moussue,  un  buisson,  une  haie  vive,  une 
mare,  un  verger,  un  chemin  creux,  une  étroite  clairière  au  fond 
d'une  forêt,  un  carré  de  luzerne,  un  champ  de  blé  mûr.  Voilà  les 
sujets  que  préfèrent  nos  paysagistes  modernes,  d'accord  en  cela  avec 
les  goûts  réalistes  et  avec  l'esprit  positif  de  leur  temps. 

Ce  penchant  à  faire  petit,  même  dans  de  grandes  proportions,  et 
à  remplir  des  toiles  souvent  trop  vastes  avec  des  sujets  trop  res- 
treints, se  révèle  même  dans  les  ouvrages  de  ceux  de  nos  peintres 
contemporains  qui  ont  le  gçût  de  la  grandeur  et  qui  ont  gardé  quel- 
que chose  des  anciennes  traditions  classiques.  Le  patriarche  des 
paysagistes,  M.  Corot  lui-même,  sembla  obéir  depuis  quelque  temps 
à  une  inspiration  plus  familière;  il  nous  semble  cette  année  moins 
grand  poète  que  de  coutume  et  plus  visiblement  préoccupé  du  pro- 
cédé pittoresque.  M.  Français  excelle  encore  à  donner  un  dessin 
précis  et  une  forme  presque  académique  aux  caprices  de  la  nature 
végétale,  sans  leur  imposer  la  symétrie  architecturale  d'un  style 
trop  exclusivement  décoratif;  mais  il  se  restreint  de  jour  en  jour  à 
des  compositions  plus  modestes.  L'aimable  M.  Fromentin,  dont  le 
talent  semblait  s'être  agrandi  à  l'aspect  des  horizons  du  désert,  re- 
vient au  genre  soyeux  et  fin  de  ses  premières  scènes  algériennes, 
peuplées  de  montagnes  sans  solidité  et  de  charmantes  cavalcades 
multicolores.  M.  Harpignies,  rude,  anguleux,  presque  sauvage, 
dessine  toujours  les  rochers  et  les  arbres  avec  une  dureté  vigou- 
reuse et  un  style  sculptural  empreint  d'une  certaine  fierté;  mais  les 
vastes  horizons  lui  manquent,  l'air  ne  circule  pas  librement  dans  ses 
toiles  sans  harmonie  et  sans  profondeur^  Los  migoifiques  toilos  de 

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LB  SALON  DE  187i.  683 

M.  Van  Marcke,  peuplées  de  belles  vaches  au  pelage  roux  et  blanc, 
errant  dans  de  gras  pâturages  au  bord  de  quelque  ruisseau  où  elles 
s'abreuyent,  sur  la  lisière  de  quelque  forêt  au  feuillage  bruni,  sont 
d'un  excellent  élève,  presque  d'un  émule  de  Troyon;  mais  avec 
tous  leurs  mérites  positifs  elles  n'ont  aucun  caractère  individuel, 
elles  manquent  de  ces  grandes  échappées  que  Troyon  ouvrait  sur 
la  nature  champêtre,  de  ce  profond  sentiment  naturaliste  auquel  il 
savait  associer  parfois  jusqu'aux  animaux  des  champs.  Elles  ne  lais- 
sent d'autre  souvenir  que  celui  d'un  joli  morceau  détaché  d'un  pay- 
sage et  habilement  transporté  dans  un  tableau. 

Force  nous  est  de  nous  adresser  à  un  barbare,  qui  est  parfois  un 
barbare  de  génie,  qui  est  toujours  un  homme  d'une  merveilleuse 
habileté  pittoresque;  nous  voulons  parler  de  M.  Daubigny  père.  Son 
tableau  des  Champs  au  mois  de  juin  fera  sourire  bien  des  gens;  on 
se  demandera  pourquoi  ces  énormes  coquelicots  qui  remplissent  de 
leurs  taches  rouges  et  de  leurs  tiges  colossales  un  premier  plan  tout 
uni  sans  rien  qui  arrête  le  regard.  Or  c'est  grâce  à  ces  coquelicots 
audacieux  que  la  vigoureuse  verdure  des  champs ,  qui  leur  suc- 
cède au  second  plan,  peut  s'enfoncer  dans  le  lointain  sans  rien 
perdre  de  sa  vigueur;  c'est  à  ces  co^elicots  insolens  que  le  tableau 
tout  entier  emprunte  et  sa  profondeur  et  sa  tonalité  puissante,  re- 
haussée encore  par  un  del  bleu  violacé,  baigné  de  ces  lourdes  va- 
peurs d'été  qui  absorbent  la  lumière  et  la  transforment,  pour  ainsi 
dire,  en  chaleur  visible.  C'est  un  procédé,  dira-t-on;  qu'importe,  si 
par  ce  procédé  M.  Daubigny  parvient  à  rendre  fidèlement  un  des 
grands  aspects.de  la  nature  ? 

Encore  un  barbare  que  M.  Wahlberg;  on  le  voit  de  reste  aux  co- 
lorations hardies  et  un  peu  confuses  de  son  Port  de  pêcheurs  dans 
la  Baltique.  Il  y  a  là  un  désordre  dans  l'emploi  de  la  vigueur,  il  y 
a  des  puissances  de  second  plan,  des  faiblesses  de  premier  plan  qu'on 
pourrait  peut-être  tolérer  dans  une  aquarelle,  mais  qui  en  aucun  cas 
ne  sont  pardonnables  dans  une  peinture  à  l'huile.  En  revanche, 
quel  chef-d'œuvre  que  le  Bois  de  hêtres  l  Que  d'air  et  d'espace  dans 
le  demi-jour  de  cette  futaie,  sous  cette  colonnade  de  troncs  mousr- 
sus,  sur  ce  brun  tapisde  feuilles  mortes!  Que  de  transparence  dans 
ces  ombres  mouvantes,  que  de  franchise  même  dans  ces  paillettes 
lumineuses,  qui  sont  cependant  jetées  trop  brutalement  sur  le  sol! 
On  admire  les  futaies  de  M.  Diaz,  qui  ne  sont  que  des  empâtemens 
surchargés  et  des  variations  chatoyantes  sur  l'harmonie  du  rose  et 
du  bleu.  Ici  les  empâtemens  sont  mis  à  leur  place  et  employés  sans 
excès;  l'harmonie  générale  des  couleurs,  bien  plus  profonde,  repose 
sur  deux  notes  dominantes  plus  sévères,  mais  plus  vraies,  le  vert 
de  la  feuille  vivante  et  le  brun  de  la  feuille  morte. 

Tout  autre  est  la  manière  de  H.  Emile  Breton.  Le  paysage ,  tel        j 


68&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'il  le  comprend  et  qu'il  Taime,  n'est  pas  le  paysage  libre  etnrié, 
ouvert  à  l'air,  à  la  lumière,  à  tous  les  souffles  vivifians  de  la  nature; 
M.  Breton  s'enferme  volontiers  dans  un  cadre  étnnt  et  somhre  où 
peu  d'objets  peuvent  trouver  place;  il  s'eflforce  d'arriver  à  l'effet 
tragique  par  la  grande  simplicité  de  l'aspect.  Son  horizon  est  res- 
treint, son  ciel  bas  et  voilé,  ses  forêts  sont  noires  et  épaisses;  il 
aime  à  couvrir  la  terre  d'un  triste  manteau  de  frimas.  La  toile  inti- 
tulée V Automne  est  encore  plus  renfermée  et  plus  étouffée  que  d'iia- 
bitude;  elle  représente,  sous  un  ciel  noir,  le  lit  resserré  d'un  r\à^ 
seaii  plein  d'herbes  vertes,  bordé  d'arbres  brunis  et  jaunis  ;  au  bout 
de  cette  espèce  de  ruelle  encaissée  dans  la  forêt ,  on  apercent  une 
cabane  de  celles  que  La  Fontaine  appelait,  dans  sa  langue  juttores- 
que,  une  a  chaumine  enfumée.  »  Le  tout  est  d'une  couleur  riche 
et  forte,  mais  sans  assez  d'au:  ni  de  profondeur.  Le  Crépuscule  $om 
la  neige  représente  l'entrée  d'un  village,  où  quelques  lueurs  com- 
mencent à  paraître  aux  fenêtres  des  chaumières;  à  l'horizon,  la 
silhouette  frileuse  d'un  clocher  neigeux  se  dessine  sur  une  hx&a 
jaune  qui  perce  entre  des  nuages  noirs.  Ce  tableau ,  d^xmt  facture 
large  et  robuste,  respire  cette  espèce  de  désolation  puissante,  qui 
est  le  propre  du  talent  de  M.  Emile  Breton. 

Si  M.  Breton  fait  de  la  tragédie,  H.  Daliphard  fait  du  mélodrame. 
Sans  parler  de  la  difficulté  vaincue ,  il  y  a  des  morceaux  ezcellens 
et  des  intentions  ingénieuses  dans  son  Printemps  au  cimetière. 
Malheureusement  l'antithèse  est  trop  bien  soulignée  par  des  cru- 
dités fausses  et  par  des  contrastes  un  peu  criards.  Les  pooumers 
en  fleurs  qui  ombragent  de  leurs  rameaux  blancs  les  croix  noires 
plantées  dans  l'herbe  épaisse  sont  eux-mêmes  un  peu  grisonnans, 
et  l'on  dirait  qu'ils  se  sont  mis  en  deuil.  C'est  surtout  dans  la  pein- 
ture de  paysage  que  la  subtilité  est  un  écueil.  Pour  produire  une 
impression  forte,  il  faut  des  effets  francs  et  simples.  Voyez  plutôt 
le  Bosquet  aux  chevreuils  et  la  Route  blanche  de  feu  M.  Chintreuil. 
Rien  ne  jure  dans  ces  deux  toiles.  Dans  la  première,  le  ciel  blanc 
et  voilé  qu'anime  une  nuance  de  bleu  vif  et  frais,  la  f(»rte  verdure 
des  taillis  de  chêne,  la  fine  verdure  du  gazon,  tout  s'accorde  au 
premier  coup  d'oeil,  tout  forme  un  concert  harmonieux  que  d<Hnine 
la  note  grise  des  chevreuils  surpris  au  gtte.  La  Route  blanche  est 
peut-être  plus  saisissante  encore.  Les  arbres,  d'un  veft  sombre,  qui 
bordent  le  chemin,  le  ciel  d'un  bleu  un  peu  dur,  les  moissons  do- 
rées des  deux  côtés  de  la  route,  opposant  leur  lumière  blonde  à  sa 
lumière  blanche,  tout  s'y  tient  d'un  seul  morceau,  tout  concourt  à 
rendre  l'effet  brutal  d'un  de  ces  soleils  implacables  qui  en  été  dar- 
dent l^u^  rayons  sur  la  campagne  au  milieu  du  jour.  Ces  deux  ta- 
bleaux, d'une  mâle  sincérité,  nous  font  grandement  sentir  la  perte 
de  M.  Chintreuil. 

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LE  SALON  DE  187A.  685 

Les  primeurs  de  M.  César  de  Cock  ne  sauraient  nous  en  consoler; 
quoiqu'elles  gardent  toujours, 

en  leor  jeune  àpreté, 

D*un  finit  à  peine  mûr  l*aiinable  crudité  « 

leur  acidité  aigrelette  nous  parait  presque  fade  en  comparaison  des 
saines  et  fortes  saveurs  de  H.  ChintreuiL  Du  reste  M.  de  Cock  se 
répète  trop  lui-môme;  il  serait  temps  qu'il  abandonnât  ses  dessous 
de  bois  printaniers  aux  molles  transparences  pour  affronter  le  grand 
air  et  le  plein  jour  de  la  campagne.  Il  faut  en  dire  autant  de  tt.  Pe- 
louse, qui  dépense  un  prodigieux  talent  à  faire  des  tours  de  force 
qui  ne  sont  pas  des  œuvres  d'art.  Sa  vaste  toile  intitulée  A  travers 
bois  ne  représente  qu'un  fouillis  de  broussailles,  presque  de  gran- 
deur naturelle,  peintes  avec  une  habileté  merveilleuse  et  une  exac- 
titude infmie  de  dessin  et  de  couleur;  mais  naturellement  les  lignes 
manquent,  la.  lumière  se  disperse,  et  cet  incroyable  effort  de  préci- 
sion aboutit  à  un  effet  de  confusion.  H.  Pelouse,  comme  H.  César 
de  Cock,  voit  trop  la  nature  par  les  petits  côtés.  Â  force  de  se  noyer 
ainsi  dans  les  détails  et  de  les  rendre  avec  cet  amour  minutieux,  il 
lui  arrive  ce  que  les  Allemands  expriment  si  bien  lorsqu'ils  disent 
que  (c  les  arbres  empêchent  de  voir  la  forêt.  » 

Passe  encore  pour  les  broussailles  de  H.  Pelouse;  il  a  peint  ce 
qu'il  a  vu,  et  il  ne  faut  pas  trop  lui  en  vouloir.  Ce  qui  est  plus  sur- 
prenant, c'est  de  rencontrer  un  défaut  tout  |)areil  chez  un  peintre 
de  marine.  S'il  est  un  genre  qui  interdise  d'être  mesquin,  c'est  as- 
surément celui-là.  M.  Lansyer  le  sait  mieux  que  personne,  lui  qui 
a  tant  de  fois  rendu  avec  bonheur  la  grandeur  et  la  liberté  des 
hcfrizons  maritimes.  Le  voilà  cependant  qui  fait  comme  M.  Pelouse 
et  pis  encore,  car  la  mer  l'empêche  de  voir  la  côte,  et  la  côte  l'em- 
pêche de  voir  la  mer.  Dans  âon  tableau  des  Brisons  du  Stang^  il 
n'y  a  ni  premiers  plans  ni  horizon.  C'est  un  tumulte  incompréhen- 
sible de  rochers  sans  solidité  et  d'eaux  sans  fluidité,  de  sorte  qu'il 
est  impossible  de  savoir  si  ce  sont  les  vagues  qui  se  brisent  sur  les 
rochers  ou  les  rochers  qui  flottent  sur  les  vagues.  M.  Masure,  qui, 
après  avoir  passé  des  lacs  italiens  aux  côtes  de  la  Méditerranée,  re- 
vient aujourd'hui  de  la  Méditerranée  à  l'Océan,  pour  le  rapetisser 
aux  proportions  méditerranéennes,  ne  donne  à  ses  tableaux  de  la 
côte  de  Granville  que  des  premiers  plans  bénins  et  sans  grande  vi- 
gueur; du  moins  il  ne  s'amuse  pas,  comme  M.  Lansyer,  à  brouiller 
la  terre  et  la  mer  et  à  intervertir  les  rôles  entre  les  élémens. 

C'est  bien  l'Océan  dans  toute  sa  tristesse  et  dans  toute  sa  puis- 
sance que  représente  le  tableau  de  M.  Mesdag,  la  Mer  du  Nord. 
Les  hautes  lames  furieuses  arrivent  en  longues  files  sur  une  plage 
basse  avec  des  transparences  jaunes  et  limoneuses  et  des  crêtes 


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680  EËVDB  DES  DEUX  MONDES. 

hérissées  qui  se  déchirent  en  lambeaux  d'écume.  On  est  au  ras  de 
la  mer,  dans  le  ruissellement  des  nappes  d'eau  qui  s'étendent  au 
loin  sur  le  sable»  et  Ton  se  sent  presque  sous  la  vague,  qui  s'élève 
jusqu'à  l'horizon.  On  croit  entendre  la  monotone  cadence  et  le  nm- 
flement  continu  des  grandes  lames  qui  viennent,  l'une  après  l'autre, 
s'écrouler  et  s'allonger  sur  la  plage.  Quelque»  voiles  ou  quelques 
pointes  de  voiles  s'entrevoient  du  côté  de  la  pleine  mer.  Le  ciel  est 
obscurci  par  des  masses  de  nuages  brouillés  que  le  vent  balaie  par 
rafales.  V Hiver  à  Scheveningue  est  encore  une  toile  bien  frappante 
avec  ses  horizons  jaunes  et  ses  grosses  carcasses  de  navires  échoués 
sur  une  plage  boueuse  à  moitié  couverte  de  neige.  La  Bruyère  de 
Drenthey  avec  ses  dunes  sablonneuses,  ses  bouleaux  nos  et  ses 
broussailles  dépouillées,  sort  aussi  de  l'atelier  de  H.  Mesdag;  c'est 
un  paysage  bizarre  et  d'tme  facture  un  peu  infonne,  mais  d'une 
poésie  triste  et  désolée  qui  serre  le  cœur. 

Bercy  en  décembre^  c'est  le  titre  d'une  magnifique  toile  de 
M.  Guillemet,  qui  n'a  pas  eu  besoin,  comme  on  le  voit,  d'aller  cher- 
cher bien  loin  les  vastes  espaces  et  les  horizons  sublimes.  La  Sdne 
entre  ses  deux  quais,  avec  ses  berges  nues,  ses  lourds  bateaux 
amarrés  sur  les  deux  rives,  des  entrepôts,  des  hangars,  une  file  de 
maisons  vulgaires  qui  fuit  avec  une  perspective  incomparable;  au 
loin,  des  ponts,  des  quais  à  perte  de  vue,  la  silhouette  de  Notre- 
Dame  et  du  Panthéon,  tout  le  panorama  de  la  grande  ville,  sous  un 
ciel  gris,  modelé  sans  accidens,  sans  artifices,  trempé  d'un  bout  à 
l'autre  d'une  lumière  uniforme,  mais  s'étendant  bien  l(Hn  par-delà 
l'horizon,  dans  une  profondeur  infinie,  voilà  tout  ce  tableau  d'une 
réalité  sévère,  d'une  shnplicîté  Imposante,  d'une  facture  à  la  fois 
consciencieuse  et  large,  délicate  et  forte,  d'un  efiet  d'autant  plus 
étonnant  qu'il  ne  s'y  môle  aucun  charlatanisme.  M.  Guillemet  nous 
prouve  que  la  grandeur  est  partout  dans  la  nature  pour  ceux  qui  la 
sentent  et  qui  saven^t  la  trouver. 

VI. 

Lapemture  de  paysage  est  une  aimable  oasis  où  Ton  'se  repose 
agréablement  des  médiocrités  de  la  peinture  de  style  et  des  vulga- 
rités de  la  peinture  de  genre.  Ce  n'est  pourtant  point  de  ce  côté 
qu'il  faut  chercher  l'avenir  de  l'école  moderne.  S'il  doit  y  ^voir  une 
réforme  de  l'art,  ce  n'est  point  dans  ce  sens  qu'elle  peut  avoir  lieu. 
Le  paysage  est  au  grand  art  ce  que  l'instrumentation  est  à  la  mu- 
sique; c'^t  un  art  de  second  ordre  qui  ne  saurait  fleurir  tout  seul. 
Le  véritable  fondement  des  arts  du  dessin  est  dans  l'étude  de  la 
nature  vivante  et  particulièrement  dans  celle  de  la  figure  humaine. 
La  peinture  contemporaine  nous  intéresse  surtout  à  cause  des  idées 

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LB  BÂLON  DE  187A.  087 

et  des  mœurs  qu'elle  eiprime;  mais  au  point  de  vue  de  Tart,  ce 
qui  doit  nous  intéresser  le  plus,  c'est  la  sculpture. 

La  sculpture  est  à  la  fois  l'art  le  plus  réel  et  le  plus  idéal,  —  le 
plus  réel  parce  qu'il  embrasse  un  sujet  restreint,  une  réalité  po* 
sitive^  et  qu'il  est  obligé  d'en  faire  le  tour  pour  la  posséder  tout 
entière^  ^-^  le  plus  idéal,  parce  que,  dans  sa  lutte  avec  la  réalité, 
il  se  voit  obligé  d'en  pénétrer  plus  profondément  et  d'en  exprimer 
plus  fidèlement  le  sens  idéal.  En  sculpture,  il  n'y  a  pas  de  négli* 
gences  possibles,  pas  d'à-^peu^près,  pas  de  fantaisies  permises;  on  ne 
peut  point  racheter  la  faiblesse  de  la  pensée  ou  la  mollesse  de  l'exé- 
cution par  l'effet  décoratif  ou  par  la  magie  de  la  couleur.  Une  sévère 
discipline  pèse  sur  l'artiste.  Il  faut  qu'il  soit  à  la  fois  très  positif  et 
très  abstrait,  très  exact  et  très  dédaigneux  des  détails  purement 
pittoresques  ou  des  minuties  de  l'exécution.  Les  sculpteurs  qui  ai* 
ment  les  tours  de  force  et  qui  veulent  contraindre  le  marbre  et  le 
brcnuse  à  rendre  des  effets  étrangers  au  génie  de  la  sculpture  vien^ 
nent  se  heurter  aux  lois  naturelles  qui  président  à  cet  art  sévère.  Il 
en  résulte  cfaes  eux  une  certaine  tenue,  un  certain  sérieux  dans  les 
études,  Une  certaine  dignité  de  style,  qui  font  de  l'atelier  du  sculp- 
teur le  dernier,  mais  inexpugnable  refuge  des  saines  traditicms  et 
du  grand  art^ 

Aussi  est-ce  avec  un  vr&i  bonheur  que  nous  constatons  une  fois 
de  plus  l'état  florissant  de  la  sculpture  française.  Elle  n*est  pas 
irréprochable  assurément;  elle  vit  sur  le  même  fonds  d'idées  que  sa 
sœur,  la  peinture  de  styles  elle  a  donc  beaucoup  des  mêmes  ten- 
dances et  des  mêmes  travers.  Bile  se  laisse  aller  trop  aisément  à 
l'emphase  banale,  à  la  platitude  bourgeoise  ou  à  la  vulgarité  popu- 
laire; elle  recherche  trop  souvent  la  fausse  distinction,  l'expression 
sentimentale,  la  morbidesse,  la  sensualité  élégante;  elle  se  plaît 
môme  quelquefois  à  des  rai&nemens  pittoresques,  à  des  travaux  de 
bijouterie  qui  ne  sont  point  de  son  domaine,  et  qui  rappellent  les 
enjolivemens  exagérés  de  la  peinture  de  genre.  Néanmoins  ces  dé- 
fauts y  sont  atténués,  idéalisés,  presque  ennoblis;  les  idées  justes 
y  sont  exprimées  dans  un  lapgage  plus  sobre  et  plus  mâle;  les  idées 
fausses  y  deviennent  si  choquantes  qu'elles  se  font,  pour  ainsi  dire, 
justice  elles-mêmes.  En  somme,  la  sculpture  française  est  vivante 
et  saine;  elle  témoigne  d'efforts  consciencieux  et  d'une  conviction 
persévérante,  malheureusement  peu  soutenue  par  un  public  igno- 
rant et  dédaigneux.  Raison  de  plus  pour  qu'on  l'encourage;  si  l'on 
donne  encore  cette  année  une  grande  médaille  d'honneur,  nous  es- 
pérons bim  qu'elle  sera  décernée  au  Nardèse  de  H.  Dubois  ou  au 
Gkria  victis  de  M.  Merdé. 

De  ces  deux  œuvres  vraiment  supérieures,  celle  de  M.  Mercié  est 
la  plus  inspirée  et  la  plus  émouvante;  celle  de  M.  Dubois  est  incon^* 


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688  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

testablement  la  plus  parfaite.  Deboat  au  bord  du  ruisseau  qui  re- 
flète sa  merveilleuse  beauté,  Narcisse»  couronné  de  fleurs,  découvre 
son  jeune  corps  avec  une  sorte  de  lenteur  et  de  solennité  grave;  il 
s'absorbe  avec  un  recueillement  profond  dans  la  contemplation  de 
son  image.  Il  ne  se  penche  point,  comme  un  enfant  curieux,  sur  le 
miroir  qui  lui  renvoie  ses  traits;  en  véritable  artiste  amoureux  de 
lui-même,  il  compose  avec  soin  sa  beauté.  Toute  sa  personne  res- 
pire une  langueur  sérieuse  et  une  voluptueuse  fierté.  Appuyé  sur 
la  jambe  gauche,  il  soulève  de  ses  deux  mains,  d'un  mouvement 
souple  et  charmant,  son  manteau  qui  flotte  de  l'autre  côté  sur  son 
épaule.  Sa  bouche  sourit  à  moitié,  mais  son  visage  reste  calme  et 
pur.  Son  corps  admirable  et  d'une  tendresse  presque  féminine  a 
cette  beauté  un  peu  froide  qui  ^t  le  signe  même  de  la  perfection. 
De  quelque  côté  qu'on  le  tourne,  il  se  présente  avec  une  souveraine 
élégance,  avec  le  port  et  le  geste  d'un  dieu.  Ses  jambes  fines  et 
délicieusement  modelées  le  portent  avec  une  l^èreté  sans  rivale. 
Derrière  lui,  un  pan  de  son  manteau  traîne  jusqu'à  terre  avec  une 
ampleur  de  lignes  qui  n'a  rien  de  pesant  et  qui  développe,  sans  les 
alourdir,  ses  formes  adolescentes.  Voilà  bien  l'image  de  l'éphèbe 
antique  dont  les  poètes  chantaient  la  beauté  comme  ils  chantent 
aujourd'hui  celle  des  femmes,  et  que  l'admiration  naïve  d'une  race 
amoureuse  du  beau  plaçait  d'emblée  au  rang  des  demi-dieux.  Oui» 
cette  incomparable  fleur  humaine  méritait  d'être  divinisée,  et,  si 
M.  Dubois  était  citoyen  d'Athènes,  le  peuple  lui  voterait  des  cou- 
ronnes pour  l'avoir  tirée  du  marbre  de  Paros. 

En  aurait-on  fait  autant  pour  le  Gloria  victis  de  M.  Mercié?  Il  est 
fort  à  supposer  que  les  Athéniens  auraient  peu  compris  cette  œuvre 
admirable,  mais  d'un  génie  tout  difl^érent  du  leur.  Le  glorieux  vaincu 
de  M.  Mercié  n'a  rien  de  commun  avec  la  légende  du  soldat  de  Ma- 
rathon. Ce  n'est  même  plus,  comme  son  Davidy  une  belle  imitation 
de  l'art  florentin;  cette  fois  c'est  une  création  tout  à  fait  originale, 
c'est  la  vision  d'un  peintre  de  génie  réalisée  par  le  plus  audacieux 
des  statuaires,  c'est  un  groupe  d'un  mouvement  si  libre  et  d'un  élan 
si  hardi  qu'on  n'en  a  peut-être  jamais  vu  de  pareil.  Un  ange  ou  un 
génie  enlève  au  ciel  un  jeune  héros  tombé  sur  le  champ  de  bataille. 
Grand,  mince,  fier,  le  front  grave  et  pur,  la  bouche  sévère,  les  re- 
gards fixés  avec  sérénité  dans  l'espace,  le  céleste  messager  s'élance 
d'un  mouvement  facile  et  superbe,  avec  sa  longue  robe  flottante  et 
ses  longues  ailes  largement  déployées,  emportant  dans  ses  bras  et 
soutenant  sur  son  épaule  le  jeune  homme  qui  s'affaisse,  mortelle- 
ment frappé.  Il  y  a  de  l'amour  et  une  sorte  de  colère  sublime  dans 
le  geste  souverain  dont  il  saisit  sa  triste  proie  pour  l'entraîner  dans 
l'éternité  :  c'est  la  pensée  qui  prend  sa  revanche  sur  la  force  et  qui 
s'enfuit  indignée  vers  les  régions  sereines  de  l'idéal;  c'est  la  gloire 

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LE  SALON  DE   187&.  689 

qui  couronne  le  sacrifice  et  qui  recueille  dans  ses  bras  le  héros  con- 
sacré par  la  mort.  Le  jeune  guerrier  lui-même  semble  indiquer  le 
ciel  de  son  bras  étendu  et  déjà  presque  défaillant;  de  l'autre  bras,  il 
tient  ua  tronçon  d'épée  tpi'il  agite  encore;  son  regard  mourant  des- 
cend vers  la  terre,  et  semble  encourager  ses  compagnons  à  faire 
comme  lui  leur  devoir.  11  n'y  a  pas  de  mots  pour  exprimer  la  su- 
blimité de  ces  deux  figures  :  c'est  un  de  ces  poèmes  en  action  dont 
aucune  analyse  ne  peut  donner  l'idée. 

Ce  qui  étonne  peut-être  encore  davantage,  c'est  la  difficulté  vain- 
cue. Quelle  habileté  il  a  fallu  pour  animer  cette  vaste  machine, 
pour  lui  donner,  au  milieu  de  cette  extrême  complication  de  mou- 
vemens  et  d'attitudes,  l'unité  d'aspect,  Tharmonie  des  lignes,  l'équi- 
libre aérien,  sans  lequel  elle  ne  pourrait  avoir  l'élan  et  la  légèreté  du 
vol  !  Quoiqu'elle  s'élance  en  avant,  on  ne  craint  pas  qu'elle  tombe; 
on  sent  qu'elle  s'enlève  et  qu'elle  plane.  Ce  merveilleux  équilibre  est 
dû  à  une  harmonieuse  opposition  entre  le  haut  et  le  bas  du  groupe. 
Tandis  que  la  jambe  gauche  de  l'ange  sert  de  point  d'appui ,  sa 
jambe  droite  se  rejette  fortement  en  arrière,  entraînant  la  hanche; 
le  buste  au  contraire  se  tourne  dans  l'autre  sens  pour  embrasser  le 
corps  du  jeune  homme;  les  ailes  suivent  le  mouvement  du  buste  et 
servent  de  balancier  à  toute  la  figure.  Les  bras  du  blessé  accom- 
pagnent ce  mouvement  et  le  suivent  sans  l'exagérer,  de  manière  à 
assurer  le  centre  de  gravité  de  la  masse  entière;  ses  jambes  parti- 
cipent, de  la  double  impulsion  donnée  à  la  figure  principale.  Jus- 
qu'aux genoux,  qui  sont  de  niveau  avec  la  ceinture  de  l'ange,  elles 
suivent  le  mouvement  du  buste;  au-dessous  des  genoux,  elles  ren- 
trent dans  le  mouvement  de  la  partie  inférieure  du  corps.  Enfin  la 
tête  de  l'ange,  se  redressant  dans  l'axe  intermédiaire  entre  ces  deux 
mouvemens  contrariés,  complète  l'équilibre  et  donne  la  direction 
générale,  ce  qu'on  appellerait  en  mécanique  la  résultante  de  ces 
deux  forces.  Comme  on  l'a  dit  bi^n  souvent,  a  il  y  a  de  la  géométrie 
dans  l'art,  »  et  ce  dicton  cesse  d'être  banal  quand  on  l'applique  à 
l'œuvre  de  M.  Mercié. 

La  grande  variété  des  aspects  dans  une  œuvre  de  cette  impor- 
tance était  un  autre  écueil  encore  plus  dangereux.  M.  Mercié  a  su 
aussi  l'éviter  avec  un  rare  bonheur.  Sauf  une  seule  exception  dans 
le  torse  du  mourant,  dont  la  courbe,  vue  à  quelque  distance,  est 
d'un  effet  étriqué  qu'augmente  encore  la  saillie  des  côtes,  tous  les 
aspects  sont  harmonieux  et  nobles.  De  profil,  à  gauche,  l'entrelace- 
ment des  bras  de  l'ange  et  des  jambes  du  guerrier  est  admirable 
d'aisance  et  de  simplicité.  En  arrière,  ce  qu'il  pourrait  y  avoir 
de  gauche  et  de  grêle  est  sauvé  par  une  superbe  draperie.  De 
profil,  à  droite,  sur  la  face  creuse  du  groupe,  où  rien  ne  rompt 
Ton  m.  —  1874.  44 

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690  REYITE  DES  DEUX  HONDES. 

runité  des  lignes,  Tœil  ne  saisit  qu'un  seul  grand  plan  d'un  élan 
inexprimable;  de  magnifiques  draperies,  tan;ôt  flottantes,  tantAt 
collantes  et  moulées  sur  le  corps,  donnent  de  la  couleur,  relèvent 
les  grandes  lignes,  font  saillir  les  points  où  le  mouvement  se  brise, 
et  sauvent  l'ensemble  de  toute  monotonie.  Le  gros  tampon  d'éu^e 
qui  malheureusement  les  termine  est  au  contraire  d'un  effet  assex 
disgracieux.  Ce  contre-poids,  inutile  à  l'équilibre  idéal  du  groupe, 
était  probablement  nécessaire  à  son  équilibre  matériel. 

Il  y  a  moins  d'élévation  poétique,  mais  il  y  a  peut-être  plus  de 
vigueur  et  de  solidité  sculpturale  dans  la  très  belle  figure  allégo- 
rique du  Monument  funèbre  de  M.  Hiolle.  C'est  encore  un  ange  aux 
ailes  déployées  ou  plutôt  c'est  une  femme  d'un  type  énergique  et 
fier,  mais  d'un  sentiment  moins  calme  et  moins  pur.  Elle  ne  s'en- 
lève pas  au  ciel,  elle  en  descend.  Bien  qu'elle  pose  à  peine  sur  le 
sol,  et  que  ses  grandes  ailes  déployées  soient  prêtes  à  la  remporter 
dans  les  airs,  elle  s'affaisse  sur  elle-même  dans  l'attitude  d'un  re- 
gret viril  et  d'une  douleur  presque  humaine.  Penchée  en  avant,  à 
moitié  agenouillée,  à  moitié  assise,  elle  s'abat,  pour  ainsi  dire,  sur 
un  trophée  d'armes  brisées  que  surmonte  un  canon  renversé;  elle 
tient  une  couronne  dans  chaque  main,  et  elle  étend  le  bras  pour  en 
jeter  ime  sur  le  tombeau  des  soldats  morts  pour  la  patrie.  Son  yisage 
contracté  exprime  une  mâle  tristesse.  Sa  chevelure  épaisse,  un  peu 
tourmentée,  comme  il  convient  à  un  bronze  de  ces  grande  dimen- 
sions, ombrage  son  front  incliné  et  ajoute  à  son  air  de  deuil.  Peut- 
être  y  a-t-il  quelque  brutalité  dans  ces  détails  comme  dans  l'aspect 
de  la  figure  tout  entière ,  ma©  le  mouvement  en  est  grandiose ,  et, 
—  qualité  bien  rare  chez  nos  sculpteurs, — il  concilie  dans  une  juste 
mesure  ces  deux  élémens  nécessaires  de  toute  œuvre  dVt,  l'assiette 
sculptm*ale  et  l'action  dramatique. 

On  peut  en  dire  autant  du  Rétiaire  de  M.  Noël ,  ouvrage  d'un  ta- 
lent qui  grandit  chaque  jour.  Le  jeune  gladiateur  s'avance  presque 
en  rampant,  le  dos  courbé,  le  corps  effecé,  la  jambe  droite  et  l'é- 
paule gauche  en  avant.  Il  tient  son  filet  derrière  lui  de  la  main 
droite,  prêt  à  le  lancer  sur  sa  victime.  Sa  belle  tête  se  relève  à 
demi;  son  regard  guette  les  mouvemens  de  son  adversaire  avec 
une  expression  attentive  et  inquiète.  Il  y  a  dans  toute  son  attitude 
quelque  chose  de  l'allure  souple  et  lenjte  du  chat  qui  va  bondir  sur 
sa  proie;  on  y  sent  la  force  concentrée,  qui  se  ménage  avec  art  et 
qui  va  se  déployer  par  surprise.  Ses  membres,  magistralement  mo- 
delés, sont  d'une  structure  robuste  et  fine,  délicate  et  pleine  à  la 
fois  ;  ils  ont  un  ressort  et  une  détente  qui  rappellent  le  gladiateur 
antique,  avec  cette  différence  que  le  gladiateur  est  en  action,  tan- 
dis que  le  rétiah-e  de  M.  Noël  est  en  arrêt  devant  son  ennemi,  at- 
tendant encore  le  moment  d'agir. 

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LE   SM.ON   D£   là7&.  691 

Le  groupe  de  M.  Granet,  Jeunesse  et  Chimère^  annonce  du  talent 
malgré  de  graves  imperfections  et  malgré  une  imagination  préten- 
tieuse qui  est  moins  voisine  de  Tantiquité  ou  de  la  renaissance  que 
des  allégories  de  M.  Gustave  Moreau.  Le  jeune  homme,  plutôt  cou- 
ché qu'assis  sur  le  monstre,  le  regarde  d'un  œil  fasciné  en  jouant 
avec  les  ornemens  de  sa  chevelure;  la  Chimère  retourne  vers  lui  sa 
tète  féminine  et  lui  adresse  un  sourire  de  sirène  en  Itii  tendant  sa 
patte  de  dragon.  Le  torse  du  jeune  homme,  presque  parallèle  au 
corps  de  sa  fantastique  monture,  est  d'un  aspect  disgracieux,  sec 
et  contourné;  mais  la  séduction  qu'il  subit  est  fort  bien  rendue.  Le 
modelé  de  cet  ouvrage  a  d'ailleurs  des  qualités  agréables,  étrange- 
ment mêlées  à  de  grande»  faiblesses. 

La  Ménade  de  M.  Valette  est  une  œuvre  infiniment  plus  sérieuse 
et  plus  sage.  Assise,  les  jambes  croisées,  sur  une  panthère,  d'une 
main  elle  lui  entoure  le  cou  et  lui  renverse  la  tête,  de  l'autre  elle 
lui  tend  une  grappe  de  raisin  que  la  bête  caressante  cherche  à  sai- 
sir. M.  Valette  n'a  peut-être  pas  tiré  tout  le  parti  possible  du  con- 
traste que  lui  fournissait  ce  sujet  aimable  et  banal  d'une  femme 
nue  jouant  avec  une  bête  féroce.  Sa  panthère  ouvre  la  gueule  avec 
un  geste  félin  qui  ne  manque  pas  de  grâce,  mais  elle  est  d'une  fac- 
ture un  peu  molle  et  trop  fouillée  ;  on  voit  que  H.  Valette  n'est  pas 
un  sculpteur  d'animaux.  La  bacchante  elle-même,  souriante  et  fa- 
milièrement assise  sur  sa  sauvage  monture,  est  peut-être  conçue, 
dans  un  sentiment  trop  calme  et  trop  froid.  C'est  la  déesse  de 
l'ivresse  aimable  et  du  plaisir  facile  plutôt  que  la  furie  des  orgies 
bachiques  et  la  compagne  des  tigres  amoureux.  Du  reste  le  Pépin 
le  Bref  dans  tarène^  de  M.  Isidore  Bonheur,  qui  est  cependant  un 
animalier  de  profession,  a  encore  moins  de  mouvement  et  de  vie, 
sans  avoir  autant  de  charme  et  de  style.  Rien  n'est  plus  déplaisant 
en  sculpture  que  la  représentation  molle  d'une  action  violente. 

Nous  pourrions  signaler  encore  une  Victoire  colossale  de  M.  Le- 
roux, figure  peut-être  un  peu  banale,  mais  d'un  beau  mouvement  et 
d'un  aspect  assez  grandiose,  —  une  France  en  deuil  de  M.  Double- 
mard,  d'un  efiet  trop  mélodramatique, — un  Persée  de  M.  Cordonnier, 
imitation  très  élégante  et  très  heureuse  des  maîtres  florentins,  —  un 
Amphion  de  M.  Laoust,  marbre  d'un  style  noble  et  correct,  d'un  mou- 
vement ferme  et  sculptural,  —  une  assez  belle  tête  de  Mercure  de 
H.  dé  Groot,  morceau  détaché  d'un  groupe  colossal  dont  il  donne 
la  meilleure  idée,  —  une  Bethsabée  assise  et  fort  largement  conçue 
de  M.  Moreau  Vauthier,  —  une  Prêtresse  a^Éleusis  de  M.  Lebourg, 
femme  nue  qui  souffle  sur  un  encensoir  doré,  puis  toute  une  mul- 
titude de  discoboles,  de  satyres,  de  faunes  dansans,  de  danseurs 
indiens,  de  Galatées,  de  Prométhées,  d'Andromèdes,  d'Érigones, 
enfin  l'antiquité  et  la  mythologie  tout  entières  escortées  des  cinq 

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-n 


692  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


parties  du  monde.  Au  milieu  de  cette  encyclopédie  générale  de  tous 
les  sujets  passés,  présens  et  à  venir,  il  y  a,  comme  d'habitude,  une 
lacune  :  c'est  celle  de  Fart  religieux. 

Les  statues  religieuses  sont  pourtant  fort  nombreuses  cette  année; 
mais  les  meilleures  passent  inaperçues,  les  autres  ne  se  font  remar- 
quer que  par  leur  extravagance.  C'est  à  ce  titre  que  nos  yeux  s'ar- 
rêtent sur  le  Saint  Jean-Baptiste  de  M.  Saint-Jean.  Avec  sa  longue 
figure  maigre  ombragée  d'une  immense  crinière  pareille  à  la  per- 
ruque d'un  lord-chancelier,  il  rappelle  la  caricature  fameuse  de  lord 
Brougham  par  Dantan.  M.  Saint-Jean  aura  lu  quelque  part  que  dans 
certains  cas  de  folie  les  cheveux  se  hérissent,  et  il  fait  de  sa  science 
médicale  un  usage  fort  irrévérencieux.  Une  autre  statue  de  saint 
Jean,  par  M.  Lafrance,  pvésente  le  déplaisant  contraste  d'une  atti- 
tude ambitieuse  et  mélodramatique  avec  le  corps  grêle  et  étriqué 
d'un  bambin  de  dix  ans.  Le  Christ  au  roseau^  de  M.  Thabard,  n'est 
pas  une  œuvre  vulgaire;  la  douleur,  la  résignation,  y  sont  bien  ex- 
primées, mais  la  divinité  y  manque,  comme  la  fermeté  et  la  beauté 
sculpturales.  En  général,  la  religion  chrétienne,  surtout  celle  de 
notre  temps,  avec  ses  fadeurs  sentimentales  ou  sa  poésie  souffrante, 
convient  assez  peu  à  la  sculpture.  La  sculpture  est  naturellement 
païenne,  parce  qu'elle  est  nécessairement  saine  et  bien  portante. 
Elle  ne  s'accommode  à  la  poésie  chrétienne  que  dans  les  sujets 
heureux  ou  triomphans,  où  elle  peut  du  moins  introduire  quelque 
veine  de  paganisme. 

C'est  ce  qu'ont  fait  les  grands  maîtres  de  la  renaissance;  c'est  ce 
que  fait  aussi  M.  Barrias  dans  son  Monument  funéraire ^  Des  quatre 
statues  assises  qui  en  décorent  les  angles,  il  en  est  deux  que  nous 
connaissons  déjà;  la  troisième,  qui  représente  sainte  Sophie,  est  assez 
insignifiante;  elle  a  beau  tenir  une  épée  sur  ses  genoux  et  une  palme 
à  la  main,  elle  ressemble,  avec  ses  cheveux  ondes  et  sa  médiocre 
draperie,  à  une  fausse  impératrice  romaine.  La  quatrième  est  une 
figure  d'ange  légèrement  penchée  en  avant,  laissant  tomber  sur  ses 
genoux  ses  deux  mains  jointes,  inclinant  un  peu  la  tête  sur  son 
épaule  avec  un  air  de  recueillement  et  de  prière.  Ses  ailes  ont  une 
courbe  gracieuse  qui  suit  les  mouvemens  de  son  corps.  Les  longs 
cheveux  qui  lui  encadrent  le  front,  le  long  manteau  en  forme  de 
chasuble  qui  est  agrafé  sur  son  épaule,  rappellent  le  type  des  jeunes 
assistans  du  miracle  de  Bolsena  dans  la  célèbre  fresque  d^  Raphaël; 
c'est  un  charmant  composé  du  jeune  lévite  de  la  Bible  et  de  l'éphèbe 
athénien  du  temps  d'Alcibiade. 

Il  -y  a  de  la  noblesse  et  de  la  gravité  dans  le  beau  bas-relief  de 
M.  Marqueste,  Jacob  et  Vange,  Pour  mieux  exprimer  l'élan  que 
l'ange  va  prendre  vers  le  ciel,  l'artiste  s'est  gardé  avec  raison  d'é- 
quilibrer mutuellement  les  attitudes  de  ses  deux  figures  et  de  rem- 

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LE  SALON   DE  187&.  693 

plir  également  les  deux  côtés  de  la  plinthe.  L'ensemble  du  relief 
n'aflfecte  ni  la  forme  d'une  pyramide  ni  celle  d'un  parallélogramme; 
il  se  compose  suivant  une  ligne  oblique  dans  la  direction  du  mou- 
vement déjà  commencé.  Les  pieds  de  l'ange  ont  déjà  quitté  la  terre; 
de  son  bras  étendu  il  désigne  le  ciel,  où  il  va  s'envoler.  Jacob,  resté 
sur  la  terre,  s'avance  vers  lui  les  mains  étendues  et  cherche  à  le 
retenir  en  l'entourant  de  ses  bras.  Il  y  a  un  contraste  heureux 
entre  la  figure  tout  humaine  et  terrestre  du  jeune  berger  à  peu 
près  nu  et  la  silhouette  éthérée  du  messager  céleste,  avec  ses  lon- 
gues draperies  flottantes  et  fluides.  La  facture  même  du  relief  est 
simple  et  correcte;  elle  n'a  rien  de  supérieur,  mais  elle  n'a  rien  de 
choquant.  |En  somme,  c'est  une  œuvre  qui  fait  le  plus  grand  hon- 
neur au  talent  nouveau  qu'elle  nous  révèle. 

VIL 

Passons  maintenant  à  la  sculpture  bourgeoise.  Nous  en  trouvons 
le  type  le  plus  élevé  dans  la  Ceinture  dorée  de  M.  d'Épinay.  C'est 
une  femme  nue,  comme  de  raison,  et  même  une  très  jeune  femme, 
dont  le  corps  virginal  a  encore  toute  la  fraîcheur  et  toute  la  pureté 
d'un  beau  marbre  de  Carrare,  et  cependant  elle  a  déjà  la  physiono- 
mie et  le  genre  de  beauté  du  métier  qu'elle  va  faire.  Debout  sur  la 
jambe  droite,  elle  se  redresse  en  bombant  la  poitrine,  et,  ramenant 
ses  deux  coudes  en  arrière,  elle  agrafe  avec  complaisance  la  cein- 
ture fatale.  Voilà  de  la  poésie  bourgeoise,  s'il  en  fut  jamais  !  On 
pourrait  s'en  consoler,  si  l'exécution  elle-même  n'était  pas  bour- 
geoise et,  comme  on  dit  aujourd'hui,  toute  de  chic.  C'est  l'œuvre 
élégante  d'un  homme  d'esprit,  et  d'esprit  facile,  qui  a  été  l'élève  de 
Dantan,  et  qui  s'inspire  à  ses  heures  sérieuses  de  la  sculpture  de 
Ganova. 

La  Léda  de  M.  Marcellin  est  dans  le  style  du  xviu®  siècle;  c'est 
une  imitation  de  Falconey,  gracieuse  toujours,  mais  pleine  d'afi^é- 
terie  et  de  mièvrerie.  Tout  son  jeune  corps  souple  et  lascif  ondule 
et  se  replie  comme  le  long  cou  du  cygne  amoureux  qui  caresse  une 
de  ses  jambes.  Pour  que  sa  nudité  paraisse  encore  plus  provocante, 
elle  retient  sur  son  épaule  le  bout  d'un  tout  petit  manteau  qui 
semble  positivement  dérobé  à^une  toile  de  Watteau  ou  de  Lancret. 
Ce  petit  groupe  ornera  à  merveille  le  boudoir  de  la  jeune  vierge  de 
M.  d'Épinay.  Le  Printempsy  de  M"»*  Bertaux,  fidèle  aux  femmes 
mordues  par  une  mouche,  trouvera  place  dans  la  chambre  à  cou- 
cher, et,  s'il  y  a  dans  l'appartement  une  salle  à  manger  égypto- 
pompéio-assyrienne,  on  y  mettra  la  Sémiramis  de  M.  Emile  Hébert. 
La  Rêverie  d'enfant ,  de  M.  Chabrié,  mérite  de  prendre  place  dans 

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.*^: 


■  #  ■». 


69â  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  intérieur  plus  vertueux.  Ce  bel  enfant,  à  demi  couché  sur  une 
chaise,  d'un  air  moitié  triste,  moitié  boudeur,  une  jambe  pendante, 
un  genou  relevé,  est  trop  aimable  et  trop  bien  sculpté  pour  aller 
grossir  la  pacotille  de  la  demoiselle  à  ceinture  dorée.  Rendons  la 
même  justice  à  V Enfant  au  lézard^  de  M.  Bouré,  sculpture  d'ima- 
gination pauvre  et  d'exécution  peutr^tre  un  peu  maigre,  mais  souple 
de  mouvement»  suave  et  bien  env^ppée.  La  dame  du  logis  repous- 
serait sans  doute  également  l'Enfant  au  tambour^  de  M.  lannin, 
étude  vivante  et  sincère»  mais  dont  Tintention  est  difficile  à  saisir, 
et  dont  l'aspect  n'a  rien  de  plaisant.  En  revanche,  avec  quel  plaisir 
elle  rangerait  sur  son  étagère^  au  milieu  des  potiches  japonaises  et 
des  curiosités  cosmopolites,  la  Prêtresse  dTJsis^  de  M.  Cordier,  en 
bronze  émaillé  et  multicolore  I  II  est  avéré  que  les  anciens  coloriaient 
souvent  leurs  statues;  les  Grecs  eux-mêmes  le  faisaient  quelquefois, 
les  Égyptieus  le  faisaient  presque  toujours.  Ils  avaient  tort,  mais  il 
est  probable  qu'ils  auraient  bien  ri  devant  cette  momie  tirée  de  son 
sarcophage  et  si  pompeusement,  remise  à  neuf. 

Âpres  la  statue  archéologique^  voici  venir  la  statue  moderne  dans 
la  personne  du  Figaro^  de  MM.  Amy  et  Boisseau.  La  draperie  clas* 
sique  fait  place  au  vêtement,,  à  la  culotte  de  velours,  au  pourpoint 
brodé,  au  jabot  de  dentelles;  les  lignes  se  brisent,  la  forme  dispa- 
raît, la  compositûm  elle-même  se  surcharge  de  mille  accessoires. 
C'est  le  tableau  de  genre  transporté  dans  la  sculpture  avec  son 
dessin  chiffonné,  ses  ef&ts  pittoresques  et  ses  intentions  spirituelles. 
Ce  Figaro  n'est  pas  une  statue,  c'est  une  statuette  de  grande  dir 
mension.  Cette  guitare,  ce  bonnet,  cette  plume  »  cette  ceinture, 
ces  chiffons  à  mille  plis,  ces  lignes  capricieuses,  tout  ce  travail  de 
terre  cuite  s'accorde  mal  avec  la  blancheur  du  plâ^xe.  On  pourrût 
presque  adresser  le  même  reproche  au  Lidli  de  M.  Schœnewerlu 
Cette  statue  ne  rappelle  le  grand  siècle  que  par  sa  lourdeur;  pour 
tout  le  reste,  elle  est  une  médiocre  imitation  dn  xvm*  siècle  et  de 
son  continuateur  contemporain  M..  Falguière.  Quoique  le  costume 
Louis  XIY  se  drape  plus  aisément  et  se  prête  mieux  à  la  sculpture 
que  le  costume  e^agnol,  l'homme  di^arait  eaicore  sous  l'habit. 

C'est  là  le  grand  écueil  du  portrait  moderne.  Les  petits  effets  pit- 
toresques, le  soin  et  le  fini  des  détails,  le  tcavail  des  cheveux  et  des 
étoffes,  sont  souvait  indispensables  pour  dissimuler  la  laideur  de 
nos  acGoutremens  mesquins*  Les  bustes  eux-mêmes  ne  peuvent 
guère  s'en  passer,  à  plus  forte  raison  les  statues  en  pied.  U  est  gro- 
tesque de  représenter,  comme  on  a  longtemps  essayé  de  le  faire,  un 
homme  moderne  dans  la  nudité  d'un  héros  grec  ou  sous  la  toge 
d'un  sénateur  romain.  D'un  autre  côté,  l'habit  bourgeois,  comme 
M.  Barre  en  fait  la  triste  e2q)érience  dans  s&  remarquable  statue  de 

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LE  SALON  DÉ   187&.  695 

Berryer,  s'accorde  mal  avec  les  formes  athlétiques  et  les  attitudes 
majestueuses.  L'homme  moderne,  en  sculpture,  a  besoin  d'être  en- 
nobli ou  romantisé  :  les  grands  artistes  parviennent  à  l'ennoblir, 
les  petits  se  contentent  de  le  romantiser  de  leur  mieux.  De  là  le 
goût  et  l'abus  des  accessoires ,  de  là  cette  invasion  de  barbes  hé- 
rissées, de  crinières  sauvages,  de  chevelures  savamment  échafau- 
dées,  entrelacées  de  bijoux  et  deileurs,  ces  bustes  d'hommes  ponuna- 
dés  ou  incultes^  ces  bustes  de  femmes  écrasées  de  parures,  accablées 
de  bouillons,  de  rubans  et  de  dentelles.  Pour  un  excellent  morceau,, 
oonune  l'Henri  Uonnier  de  M.  Moulin,  largement  établi  dans  un 
sentiment  gras  et  fin,  à  la  façon  du  Yitellius  antique,  —  pour  un 
portrait  sincère  et  honnête,  comme  celui  de  M.  Hanoteau  par 
M»  Gougny,  on  rencontre  une  multitude  de  bustes  tapageurs  et 
prëtentieur,  comme  celui  de  M.  Chatrousse  ou  celui  de  M.  Garolus 
Daran.  Poiur  un  marbre  délicat  et  (in,  comme  le  buste  de  M"'''  M...., 
par  M.  Falguière,  ou  celui  de  M"*  F.  B.,  par  M.  Franceschi,  on  a 
M.  Barrao,  élève  de  M.  Falguière,  qui  transforme  une  Française  en 
Égyptienne,  avec  des  serpens  autour  du  bras  €t  des  anneaux  d'or  aux 
oreilles,  on  a  M.  Pécron,  qui  rivalise  avec  M.  Manet,  —  on  a  surtout 
M.  Garrier-Belleuse,  un  honune  de  grand  talent  qui  manque  de  goût 
et  dont  les  fautes  sont  trop  brillantes  pour  ne  pas  gâter  en  même 
temps  le  goût  du  public.  Son  buste  de  M"'  Croizetta,  l'actrice  bien 
cosnue.de  la  Gontédie-Française,  exagère  ce  qu'il  y  a  de  commun  et 
de  maniéré  tout  à  la  fois  dans  cette  beauté  originale,  mais  un  peu 
vulgaire.  Il  la  représente  en  déshabillé  galant,  une  épaisse  draperie 
lourdement  chiffonnée  sur  l'épaule,  un  paquet  de  roses  sur  le  sein, 
tournant  de  côté  son  visage  grimaçant  et  l'extravagant  édifice  de  sa 
coiffure.  Quoique  ce  buste  ne  descende  pas  jusqu'à  la  taille,  il  a 
quelque  chose  de  contourné,  et  pour  ainsi  dire  de  déhanché^  qui 
rappelle  les  chanteuses  de  certains  concerts  et  les  danseuses  de  cer- 
tains bals  publics.  Le  modelé  même  en  est  lourd,  décousu  et  tapa- 
geur» N'en  déplaise  à  M.  Garrier-Belleuse,  l'art  du  xvm*  siècle  était 
de  meilleur  aloi;  il  avait  tout  au  moins  meilleure  façon. 

Le  véritable  héritier  des  traditions  du  xvni*  siècle,  c'est  M-  Gar- 
peaux.  Sa  sculpture,  traduite  en  marbre,  perd  bien  quelque  chose 
de  sa  chaleur  et  de  son  originalité  pittoresque  ;  elle  y  gagne  en  re- 
vanche un  moelleux  et  un  fondu  qui  lui  donnent  plus  d'unité.  Le 
buste  de  M"**  Sipierre,  quoique  un  peu  trop  chiffonné,  est  gracieux 
et  fin;  celui  de  M.  Alexandre  Dumas  est  une  merveille.  Les  cheveux 
au  vent,  le  col  dénoué,  le  regard  animé,  la  physionomie  inquiète  et 
pleine  de  vie,  les  lèvres  crispées  avec  une  expression  amère  et  dé- 
daigneuse, c'est  bien  là  le  poète  misanthrope,  le  moraliste  chagrin, 
l'écrivain  à  la  fois  mystique  et  trivial  que  nous  connaissons  tous.  Il 

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696  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

y  a  aussi  une  statuette  d'enfant,  de  M.  Carpeaux,  qui  est  un  petit 
chef-d'œuvre,  c'est  l'Amour  blessé.  Coquet  et  couronné  de  roses,  le 
pauvret  se  laisse  tomber  assis  d'un  air  éploré;  il  s'appuie  languis- 
sanunent  sur  sa  main ,  ses  larmes  coulent ,  son  carquois  glisse  à 
terre,  sa  puissance  est  évanouie.  Rien  de  plus  souple  et  de  plus 
charmant  que  les  lignes  de  ce  corps  enfantin,  rien  de  plus  fm  et  de 
plus  fondu  que  le  modelé  de  ces  chairs  tendres  et  potelées.  Ce  n'est 
qu'un  aimable  jeu  d'esprit,  un  délicieux  bijou  d'appartement;  mais 
•dans  ce  bijou  si  fmement  ciselé  on  reconnaît  la  main  du  maître. 

Est-ce  bien  à  ce  genre  élégant  et  pittoresque  qu'il  faut  rattacher 
le  Moineau  de  Lesbie  de  M.  Truphème?  Oui,  à  ne  considérer  que 
le  sujet  lui-même  et  la  composition  maniérée;  non,  si  l'on  en  con- 
sidère l'exécution  brutale,  assez  robuste,  sans  rien  de  gracieux  ni 
d'efféminé.  Le  talent  déclamatoire  et  un  peu  matériel  de  M.  Tru- 
phème appartient  plutôt ,  comme  le  prouve  d'ailleurs  la  coupe  vi- 
goureuse et  presque  grossière  du  buste  de  M"**  M.  M...,  à  cette 
nouvelle  école  de  sculpture  réaliste  qui  réagit ,  depuis  quelques  an- 
nées, contre  la  fadeur  bourgeoise  et  les  mièvreries  mondaines.  A  la 
sculpture  bouflSe,  empâtée,  chiffonnée  et  rocailleuse  du  xvm*  siècle, 
cette  école  a  substitué  hardiment  une  méthode  à  la  fois  plus  sobre 
et  plus  savante;  à  l'exemple  des  Égyptiens  et  des  Grecs,  elle  pro- 
cède par  les  grands  plans  et  par  les  grandes  lignes  extérieures  en 
négligeant  autant  que  possible  les  détails  indifférons  à  l'eoseinble. 
Parmi  les  artistes  courageux  qui  ont  déclaré  la  guerre  aux  élégances 
frelatées  de  la  sculpture  à  la  mode,  il  en  est  certainement  qui  man- 
quent de  goût  et  qui  poussent  trop  loin  l'esprit  de  révolte.  Quel- 
ques-uns cependant  ont  rendu  service  à  l'école  moderne  en  rom- 
pant avec  les  procédés  artificiels  d'un  art  corrompu;  faute  de  l'idéal 
qui  leur  manque  encore  et  auquel  ils  paraissent  trop  souvent  avoir 
renoncé,  ils  ont  retrouvé,  dans  l'étude  assidue  de  la  nature,  quelque 
chose  de  la  grandeur  et  de  la  solidité  de  la  sculpture  antique. 

C'est  M.  Captier  qui  résume  le  mieux  les  défauts  et  les  qualités 
de  cette  école.  N'était  la  fougue  juvénile  qui  parfois  l'entraîne,  et 
la  grande  exactitude  qu'il  apporte  à  l'exécution  de  presque  tous 
ses  ouvrages,  on  pourrait  dire  de  lui  qu'il  est  le  Courbet  de  la  sta- 
tuaire. S'il  y  a  peu  d'artistes  aussi  dénués  d'imagination  et  de  goût, 
il  y  a  peu  de  sculpteurs  naturellement  doués  de  facultés  aussi  puis- 
santes. Son  groupe  colossal  d'Adam  et  Ève^  d'ailleurs  passable- 
ment agencé  et  d'une  composition  plus  calme  qu'on  n'attendrait  de 
cet  artiste,  saisit  au  premier  coup  d'oeil  par  une  certaine  lourdeur 
imposante,  par  la  grande  largeur  des  plans  et  par  l'extrême  sim- 
plicité du  modelé.  Adam  est  assis  et  entoure  de  sa  main  pesante  la 
taille  épaisse  de  sa  compagne  ;  Eve,  debout  près  de  lui,  lui  pose  un 


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LE  SALON   DE  1874.  697 

bras  sur  l'épaule  et  lui  remet  de  l'autre  main  la  pomme  fatale, 
tandis  qu'Adam  la  considère  et  l'interroge  du  regard.  Mais  laissons 
cela  de  côté;  la  scène  est  pauvrement  conçue,  platement  traitée, 
peu  intéressante  enQn.  Ce  guidons  intéresse,  c'est  l'ample  facture 
de  ces  deux  corps  robustes  et  superbes,  presque  beaux,  à  force  de 
puissance,  dans  leur  héroïque  bestialité.  L'Adam  est  cousin  germain 
de  l'Hercule  Farnèse  et  du  Boxeur  de  M.  Courbet;  l'Eve  est  une 
sorte  de  Junon  encanaillée,  apparentée  tout  à  la  fois  à  la  Vénus  de 
Milo  et  à  la  Baigneuse  de  M.  Courbet.  Son  torse  charnu ,  ses  vastes 
hanches,  ses  jambes  vigoureuses,  ses  larges  épaules,  tout  ce  corps 
de  paysanne  se  déploie  d'un  seul  jet,  avec  un  modelé  ronflant  ^  où 
la  sobriété  même  des  plans  concourt  à  la  plénitude  des  formes. 
Du  reste,  aucune  noblesse  d'attitude,  aucune  grandeur  d'aspect, 
aucune  entente  des  côtés  poétiques  de  Tart  sculptural.  On  est  con- 
fondu que  des  qualités  de  premier  ordre  puissent  ainsi  se  concilier 
avec  une  imagination  stérile  et  avec  un  goût  trivial.  Dans  l'en- 
semble, c'est  une  œuvre  commune ,  mais  ce  n'est  pas  une  œuvre 
médiocre;  il  faut  la  considérer  au  point  de  vue  du  métier  connue 
une  simple  étude.  A  cette  condition,  c'est  de  la  grande  et  même  de 
la  très  grande  sculpture;  c'est  presque  de  l'antique,  avec  l'idéal  en 
moins. 

La  vigoureuse  et  excellente  étude  de  M.  Perrault,  la  Parade^  est 
conçue  dans  le  môme  sentiment  positif  et  réaliste,  avec  une  nuance 
académique  en  plus;  cela  est  naturel,  puisqu'il  s'agit  d'un  boxeur 
posé  selon  toutes  les  règles  de  l'escrime.  Le  Chien  de  Montargis  de 
M.  Debrie,  dont  le  sujet  est  emprunté  à  une  anecdote  bien  connue 
d'un  de  nos  anciens  chroniqueurs,  mêle  à  la  même  énergie  réaliste 
et  à  la  môme  vigueur  d'exécution  une  violence  d'action  et  d'expres- 
sion qui  ne  convient  pas  à  la  statuaire.  Sans  parler  de  la  difficulté 
matérielle  de  faire  tenir  en  équilibre  un  homme  qui  tombe  à  la  ren- 
verse, il  a  fallu  beaucoup  de  talent  pour  rendre  les  grimaces  d*un 
homme  pris  à  la  gorge  par  un  chien  furieux;  mais  c'est  du  talent 
mal  dépensé.  La  sculpture  n'est  pas  faite  pour  éterniser  l'image  des 
contorsions  de  la  douleur  physique. 

VOrphée  de  M.  Tournois  n'exprime  du  moins  que  la  douleur  mo- 
rale. Avec  moins  de  puissance  que  M.  Captier,  mais  avec  la  môme 
grandeur  de  plans  et  la  môme  largeur  dans  le  modelé,  il  montre  ce 
que  les  statuaires  de  la  nouvelle  école  gagneraient  à  mettre  leurs 
éminentes  facultés  sculpturales  au  service  d'une  inspiration  plus 
élevée  et  d'un  goût  plus  sévère.  Il  y  a  bien  des  faiblesses  dans  cette 
statue;  les  jambes  et  le  genou  droit  en  particulier  sont  traités 
avec  une  largeur  qui  va  jusqu'à  la  négligence  et  jusqu'à  l'indéci- 
sion; mais  le  torse  est  beau,  la  pose,  un  peu  tourmentée,  exprime 


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698  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  merveille  Teffort  du  chanteur  qui  cherche  à  faire  passer  tome 
son  âme  dans  sa  voix.  Les  lignes  générales,  quoique  un  peu  lourdes, 
ont  une  certaine  suavité  noble  qui  rappelle  le  prisonnier  de  Michel- 
Ange.  C'est  une  de  ces  œuvres  sérieuses  et  sincères  dont  les  imper- 
fections même  témoignent  d'un  sentiment  profond  de  la  nature  et 
d'une  intelligence  élevée  des  moyens  d'expression  dont  L'art  dis- 
pose. 

VIII. 

Arrêtons  ici  cette  revue  bien  succincte  et  pourtant  déjà  trop  longue 
des  productions  de  l'année,  et  tâchons  d'en  tirer  la  morale,  si  tou- 
tefois il  y  a  une  morale  à  en  tn*er.  La  peinture  de  style  est  d'an- 
née en  année  plus  malade;  la  peinture  de  genre  est  surabondante, 
et  s'épuise  par  cette  abondance  même;  la  peinture  de  paysage  est 
la  plus  florissante  de  toutes,  mais,  tout  absorbée  dans  le  détail, 
elle  a  perdu  le  secret  des  grandes  harmonies  ;  la  sculpture  seule  se 
maintient  et  se  régénère.  Dans  l'une  et  dans  l'autre  branche  de 
l'école  française,  une  réaction  salutaire  se  produit  contre  le  manié- 
risme bourgeois  et  contre  les  élégances  frelatées  des  artistes  à  la 
mode;  mais  cette  réaction,  à  laquelle  est  attaché  l'avenir  de  mftre 
école,  n'a  pas  encore  donné  tous  les  résultats  qu'on  en  doit  a^ndret 
elle  n'a  guère  abouti  jusqu'à  présent  qu'à  un  réalisme  assea  trivial. 

C'est  qu'il  en  est  aujourd'hui  dans  l'art  comme  dans  la  Uttérar- 
ture  et  dans  la  société  tout  entière  :  on  y  est  désorienlïé,  découragé, 
démoralisé.  Ce  n'est  pas  le  talent  ni  l'esprit  qui  manquent,  ce  sont 
les  idées,  non  pas  les  idées  nouvelles,  mais  les  idées  siiK^res,  sé- 
rieuses, originales  par  cela  même,  les  idées  échauffées  par  une 
passion  vraie  et  pensées  par  celui  qui  les  ex{»ime.  On  a  peu  de 
cette  élévation  naïve  qui  repose  sur  le  désintéressement  de  la  peo» 
sée,  peu  de  cette  chaleur  communicative  qui  natt  de  l'enthousiasme 
sincère  et  du  complet  oubli  de  soi-même.  On  fait  de  l'art  comme  on 
fiBtit  du  journatisme  et  comme  on  ftiit  de  la  politique,  sms  desseins 
arrêtés,  sans  fortes  croyances,  moitié  par  intérêt,  nâoitié  par  amu- 
sement, quelquefois  par  gageure  ou  par  vanité.  On  cherd^  avant 
tout  ce  qui  i*éusât,  et  l'on  pense  qu'avec  un  certain  tour  il  n'y  a 
rien  qui  ne  puisse  réussir.  Tantôt  on  explore  les  voies  nouveHea,  on 
tente  les  entr^rises  excentriques,  on  les  poursuit  jusqu'à  leurs  plus 
absurdes  conséquences  avec  le  sang- froid  arventureux  àes  esprits 
blasés|;  tantôt  on  se  rejette  en  arrière,  on  entreprend  des  résurrec- 
tions artificielles,  des  imitations  platement  surannées,  et  l'on  s'ap* 
puie,  pour  les  justifier,  sur  ce  pitoyable  argument  da  scepticisme  : 
«  il  fimt  toujours  essayer.  » 


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lE  SAION  T>E  l«7â.  699 

Les  vocations  deviennent  de  plus  en  plus  rares;  ce  n'est  pas  la 
nature  qui  les  produit,  c'est  la  fantaisie  qui  les  décide.  On  s'essaie 
dans  tous  les  genres,  sans  être  porté  vers  aucun  par  une  préfé- 
rence naturelle,  ni  par  un  attrait  passionné.  C'est  une  aventure  que 
Ton  tente,  une  entreprise  que  l'on  fait,  parfois  un  rôle  que  Ton 
soutient;  ce  n'est  pas  une  conviction  à  laquelle  on  cëde«  Tableaux 
religieux,  tableaux  d'histoire,  tableaux  exotiques,  tableaux  archaï- 
ques, tableaux  familiers,  s'improvisent  à  la  hâte  et  se  fabriquent  in- 
différemment par  les  mêmes  procédés.  On  passe  d'un  genre  à  l'autre. 
suivant  la  mode,  jusqu'à  ce  que  l'on  ait  fait  un  ouvrage  qui  réussisse 
et  qu'alors  on  répète  à  profusion*  Les  préoccupations  industrielles 
priment  les  goûts  naturels  de  l'artiste,  —  l'art  est  mis  au  service 
de  la  personne,  quand  c'est  la  personne  elle-même  qui  devrait  se 
dévouer  au  service  de  l'art.  L'artiste  moderne,  comme  l'écrivain 
moderne,  lorsqu'il  n'est  pas  un  pur  ouvrier  ou  un  charlatan  grossier 
qui  spécule  sur  lé  mauvais  goût  public,  n'est  la  plupart  du  temps 
qu'un  demi-amateur,  tant  soit  peu  sceptique  et  blasé,  qui  se  sent  lui- 
même  supérieur  à  son  œuvre  et  pom*  qui  Fart  n'est  qu'une  carrière 
ou  un  moyen  de  parvenir. 

A.  cela,  quel  remède  pratique?  Taut-îl  le  chercher,  comme  le 
proposait  il  y  a  quelque  temps  un  de  nos  législateurs,  dans  l'insti- 
tution d'une  commission  de  magistrats  et  d'évêques,  spécialement 
chargés  de  discipliner  et  de  moraliser  Técole  française  ?  Sans  aller 
tout  à  fait  aussi  loin,  faut-il  le  éhercher  dans  une  meilleure  distri- 
bution des  encouragemens  officiels?  Assurément  il  y  a  quelque 
cho^e  à  tenter.  Au  lieu  de  faire  fabriquer  sur  commande  de  mauvais 
tabl  eaux  et  de  mauvaises  statues ,  dont  il  impose  les  sujets  sans 
égard  aux  aptitudes  des  artistes,  l'état  ferait  mieux  d'acheter  les 
belles  œuvres  originales  partout  où  elles  se  présentent;  au  lieu  de 
les  disperser  dans  des  galeries  de  province,  où  personne  ne  va  les 
voir,  il  devrait  en  faire  un  musée  spécial,  où  les  artistes  pourraient 
venir  souvent  s'échauffer  d'une  émulation  salutaire  que  les  modèles 
des  maîtres  anciens  ne  sauraient  leur  inspirer  au  même  degré. 
Ce  sont  là  cependant  de  petits  moyens  qui  ne  peuvent  avoir  que  de 
petits  résultats.  Pour  régénérer  l'école  nfodeme,  il  faudrait  pouvoir 
changer  le  cours  des  idées  de  notre  temps.  L'art  français  est  ce 
qu'il  doit  être  dans  la  société  où  il  se  développe.  Quand  cette  so- 
ciété sera  moins  frivole,  moins  sceptique,  moins  ignorante,  l'art 
français  pourra  retrouver  quelque  chose  de  son  ancienne  grandeur. 

Ernest  Buvebgier  de  Hauranme. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


31  mai  1874. 

C'éuit  inévitable.  La  lutte  devait  éclater,  elle  a  peut-être  devancé  les 
prévisions  de  ceux  qui  voyaient  se  former  Torage,  et  huit  jours  durant 
le  pays  vient  d'assister  à  une  de  ces  crises  qui  ne  décident  pas  seule- 
ment de  l'existence  d'un  ministère,  qui  mettent  en  quelque  sorte  à  nu 
le  fond  des  choses,  la  gravité,  les  contradictions,  les  périls,  les  impos- 
sibilités d'une  situation.  Par  une  coïncidence  singulière,  cette  crise  a 
éclaté  juste  aux  approches  du  2k  mai ,  un  peu  moins  d'une  année  après 
cette  journée  de  1873  où  des  groupes  conservateurs  aux  tendances  di- 
verses, mais  coalisés  pour  la  circonstance  et  habilement  conduits  au 
combat,  livraient  l'assaut  au  gouvernement  de  M.  Thiers. 

A  pareille  époque,  il  y  a  un  an,  des  vacances  parlementaires  venaient 
de  finir  comme  aujourd'hui.  Les  esprits  étaient  violemment  surexcités 
par  les  élections  de  Paris  et  de  Lyon.  Les  députés  arrivaient  de  leurs 
provinces  pleins  d'ardeurs  belliqueuses.  Il  y  a  un  an ,  comme  aujour- 
d'hui, il  s'agissait  de  savoir  si  l'on  resterait  dans  un  provisoire  indéfini 
dont  profiteraient  les  partis  extrêmes  ou  si  Ton  se  résignerait  par  rai- 
son, par  sagesse,  à  organiser  le  régime  sous  lequel  on  vivait.  Le  gou- 
vernement qui  existait  alors,  qui  achevait  la  délivrance  du  territoire, 
qui  n'avait  rien  négligé  pour  la  pacification  du  pays  après  la  défaite  de 
la  commune,  pour  la  réorganisation  de  l'armée,  des  finances,  et  qui 
préparait,  pour  en  finir  avec  toutes  les  incertitudes,  des  lois  constitu- 
tionnelles sérieusement  méditées,  ce  gouvernement  était  accusé  de 
n'avoir  que  des  majorités  de  hasard,  de  déserter  les  intérêts  conserva- 
teurs et  l'ordre  moral,  de  se  faire  le  complaisant,  «  le  protégé  »  du  ra- 
dicalisme. «  Quelle  situation  étrange  et  sans  issue!  s'écriait  M.  le  duc 
de  Broglie  en  s'adressant  au  gouvernement  de  M.  Thiers.  Dépendre, 
pour  son  existence  journalière,  du  bon  plaisir  des  radicaux  et  en  même 
temps  proposer  des  lois  contre  lesquelles  le  parti  radical  proteste  I  » 
M.  le  duc  de  Broglie  parlait  ainsi,  plaignant  fort  le  gouvernement,  et 


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REVUE.   —   CHRONIQUE.  701 

M.  Thiers,  qui  n'est  jamais  à  court  de  riposte,  répondait  à  son  interlo- 
cuteur qu'il  n'aurait  pas  de  majorité,  lui  non  plus,  s'il  triomphait,  qu'il 
s'exposait  à  être  de  son  côté  le  protégé  de  quelqu'un,  —  «  le  protégé 
de  l'empire  I  »  Une  année  s'est  écoulée  depuis  cette  mémorable  lutte 
qui  se  dénouait  par  la  victoire  des  coalisés  du  2k  mai  1873,  et  M.  le  duc 
de  Broglie  a  dû  plus  d'une  fois  se  souvenir  de  ces  paroles,  de  celles 
qu'il  prononçait  lui-même  et  decelles que  M.  Thiers  lui  adressait,  quand 
il  s'est  trouvé  aux  prises  avec  toutes  les  diflScultés  pratiques  du  gouver- 
nement dont  il  a  été  le  premier  ministre,  qu'il  a  voulu  essayer  d'orga- 
niser. 

M.  le  duc  de  Broglie  a  espéré  être  plus  heureux  avec  ses  terribles 
alliés  d'une  autre  sorte,  chevau-légers  ou  bonapartistes;  il  a  cru  qu'à 
force  d'habileté  il  réussirait  à  les  contenir,  à  les  gagner  ou  à  déjouer 
leur  mauvais  vouloir,  et  il  s'est  trompé.  Il  n'a  réussi  qu*à  les  enhardir, 
à  leur  donner  des  gages  en  s'afTaiblissant  lui-même,  en  affaiblissant  le 
gouvernement  qu'il  représentait,  et  le  jour  où  il  s'est  décidé  à  secouer 
le  joug  de  ces.  dangereux  alliés,  le  jour  où,  pressé  par  la  nécessité,  il  a 
voulu  à  son  tour  faire  quelque  chose,  il  a  échoué  comme  M.  Thiers.  Il  a 
été  vaincu,  quant  à  lui,  par  ceux-là  mêmes  qu'il  avait  trop  ménagés* 
dont  il  avait  payé  trop  cher  le  concours,  et  tout  ce  qu'on  peut  dire,  c'est 
que  ce  jour-là  du  moins  il  est  tombé  sans  marchander,  déchirant  l'équi- 
voque, relevant  avec  fierté  le  défi  qu'on  lui  lançait.  Il  est  tombé  sur  la 
brèche,  pour  avoir  voulu  dégager  la  parole  du  gouvernement  et  de  l'as- 
semblée, également  liés  par  la  promesse  d'organiser  le  régime  créé  le 
20  novembre  187S.  Rien  de  mieux  pour  l'honneur  ministériel  de  M.  le 
duc  de  Broglie;  seulement  à  quoi  aura  servi  cette  année  qui  s'achève? 
Le  ministère  est  tombé,  laissant  les  dernières  chances  monarchiques 
perdues,  la  confusion  aggravée  dans  l'assemblée,  le  gouvernement  du 
maréchal  de  Mac-Mahon  tout  aussi  peu  organisé  qu'il  Tétait,  les  esprits 
un  peu  plus  incertains,  et  le  bonapartisme  refleurissant  par  cette  élec- 
tion de  la  Nièvre,  qui  n'est  pas  un  trait  de  lumière  moins  saisissant  que 
l'élection  radicale  de  Paris  au  mois  de  mai  1873.  C'est  là  en  définitive 
la  moralité  politique  de  cette  crise  qui  vient  d'éclater  et  de  se  dénouer 
en  quelques  jours. 

Cette  crise  était,  à  vrai  dire,  dans  la  nature  des  choses.  Qu'elle  se  soit 
produite  au  dernier  moment  sous  le  prétexte  d'un  incident  d'ordre  du 
jour,  peu  importe;  le  conflit  était  dans  la  situation.  11  est  bien  clair 
maintenant  que  le  vote  du  20  novembre  sur  l'institution  du  gouverne- 
ment septennal  n'était  qu'un  grand  malentendu.  Depuis  le  premier  mo- 
ment, la  lutte  n'a  cessé  d'exister  entre  ceux  qui,  prenant  au  sérieux  le 
vote  de  l'assemblée,  se  sont  proposé  l'organisation  d'un  régime  destiné 
à  donner  sept  années  de  trêve  au  pays  et  ceux  qui  n'ont  vu  dans  les 
pouvoirs  confiés  au  maréchal  de  Mac-Mahon  qu'un  acte  de  déférence 
pour  l'homme,  un  expédient  de  circonstance.  L'erreur  du  miiiistère  a 


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702  REVUE  DES   DEUX  HOICDES. 

été  de  laisser  grandir  l'équivoque,  de  compter  sur  le  temps,  sans  doute 
aussi  sur  son  habileté,  pour  concilier  les  dissidences,  de  s' obstiner  à  vou- 
loir organiser  les  institutions  qui  avaient  été  promises  avec  ceux  qui 
méconnaissaient  ces  engagemens,  en  rejetant  au  contraire  dans  Top- 
position  ceux  qui  ne  demandaient  pas  mieux  que  d'accepter  la  situa- 
tion telle  qu'elle  était.  Pendant  qu'il  épuisait  tous  les  ménagemens, 
les  légitimistes  attendaient  le  mot  d'ordre  de  Frohsdorf,  lés  bonapar- 
tistes allaient  à  Chislehurst.  Qu'a  gagné  le  ministère?  Les  partis  ont 
redoublé  d'audace,  convaincus  qu'on  ne  pouvait  se  passer  d'eux;  ils 
ont  publiquement  prévu  le  cas  où  le  maréchal  4e  Mac-Mahon,  malgré 
ses  sept  ans  de  présidence,  devrait  s'effacer  devant  la  royauté  tradition- 
nelle ou  devant  l'empire.  Ils  ont  bruyamment  déûé,  bravé  le  gouver- 
nement, en  lui  donnant  rendez-vous  aux  premiers  jours  de  la  session 
qui  allait  se  rouvrir,  si  bien  que  l'heure  est  venue  où  le  ministère,  à 
bout  de  temporisation  et*de  condescendances,  ne  pouvait  aller  plus  loin 
sans  trahir  le  pouvoir  qu'il  était  chargé  de  représenter  et  de  défendre. 
C'était  pour  lui  une  obligation  de  dignité  de  ne  plus  reculer  devant  la 
présentation  des  lois  constitutionnelles.  Certes  môme  à  ce  moment  M.  le 
duc  de  Broglie  mettait  toute  sa  dextérité  à  prévenir  le  choc  dont  on  le 
menaçait.  Il  n'est  point  douteux  que,  lorsque,  dès  le  lendemain  de  l'ou- 
verture de  la  session,  il  allait  lire  à  l'assemblée  l'exposé  des  motifs  de 
la  loi  destinée  à  organiser  une  seconde  chambre  sous  le  nom  de  grand- 
conseil  ,  il  comptait  sur  l'effet  de  cette  lecture.  C'était  assurément  un 
spécifique  conservateur  de  première  force.  Ce  grand-conseil ,  avec  ses 
combinaisons  savantes  et  «avec  les  commentaires  qui  l'accompagnaient, 
semblait  de  nature  à  désarmer  toutes  les  susceptibilités,  à  chatouiller 
les  intransîgeans  eux-mêmes.  Malheureusement  pour  le  ministère,  le 
grand-conseil  n'a  rien  changé;  la  lutte  était  dans  l'air,  et,  comme  il  ar- 
rive souvent,  elle  s'est  engagée,  non  sur  le  vrai  point  de  dissidence, 
mais  sur  un  détail,  sur  la  priorité  de  discussion  de  la  loi  électorale 
politique  ou  de  la  loi  municipale.  Ce  n'était  là  évidemment  qu'un  pré- 
texte, la  véritable  question  était  entre  ceux  qui  voulaient  aborder  l'or- 
ganisation constitutionnelle  par  la  loi  électorale  et  ceux  qui  voulaient 
arrêter  du  premier  coup  tout  ce  qui  conduisait  à  cette  organisation. 

Déjà  quelques  heures  avant  la  discussion  publique,  dans  une  séance 
de  la  commission  des  trente,  M.  Lucien  Brun  avait  très  clairement  dit  sa 
pensée.  M.  le  duc  de  Broglie  et  la  commission  demandaient  que  la  loi 
électorale  fût  mise  immédiatement  à  l'ordre  du  jour;  M.  Lucien  Brun 
et  ses  amis  entendaient  s'y  opposer.  La  question ,  ainsi  engagée ,  ne 
pouvait  plus  être  résolue  que  par  l'assemblée  elle-même.  Elle  a  été 
tranchée  après  un  court  débat  de  quelques  minutes;  on  sentait  que  ce 
n'était  plus  le  moment  des  paroles  inutiles.  Le  ministère  avait  au  scru- 
tin 317  voix  pour  lui,  881  voix  contre  lui.  Élevé  au  pouvoir,  soutenu  par 
une  coalition,  il  était  vaincu  par  une  coalition  composée  de  la  gaudie. 


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RfiYUI.  —  CHRONIQUE.  703 

du  ceatre  gauche,  du  groupe  bonapartiste  et  de  cinquante-deux  légiti- 
mistes ,  de  sorte  que  c'est  par  le  fait  la  défection  des  chevau-légers  et 
des  bonapartistes  qui  a  renversé  le  ministère.  D'où  est  venue  au  der- 
nier moment  cette  ardeur  d'opposition  chez  les  légitimistes?  Elle  aurait 
été  inspirée ,  à  ce  qu'il  paraît,  par  des  instructions  de  M.  le  comte  de 
Cbambord.  M.  le  comte  de  Chambord  est  las  de  faire  des  concessions! 
Il  a  laissé  un  certain  nombre  de  aea  partisax^  voter  pour  la  prorogation 
parce  qu'il  Fint^rétait  indutntableœent  comme  M.  Cazenove  de  Prar- 
dines,  parce  qu'il  comptait  peut-être  encore  aur  le  maréchal  de  Mao- 
Mafaon.  M  paraît  que  cÛa  n*a  pas  réussi.  Le  prince  aurait  fait  depuis  un 
devoir  à  3es  amis  de  Versailles  de  s'opposer  à  toute  organisation  consti- 
tutionn^e,  de  voter  au  besoin  contre  le  ministère,  et  il  se  montrerait 
aujourd'hui,  dit-on,  très  satisfait  de  voir  ses  instructions  si' bien  suivies, 
de  s'être  donné  à  lui-même  cette  marque  de  sa  puissance  royale.  Que 
M.  le  comte  de  Chambord  soit  satisfait,  c'est  certainement  d'un  prince 
naïf.  Quelques-uns  de  ses  amis  les  plus  éclairés  de  Versailles  n'éprou- 
vent peu^tre  pas  aujourd'hui  une  satisfaction  aussi  complète.  Ils  com- 
mencent à  comprendre  qu'ils  pourraient  bien  avoir  joué  le  jeu  de  l'em- 
pire, et  que,  si  les  bonapartistes  sont  dans  leur  rôle  parce  qu'ils  se 
croient  le  droit  de  beaucoup  espérer,  les  légitimistes  ont  déîsormais 
peu  de  diaoces  de  revoir  aux  affaires  un  cabinet  aussi  favorable  à 
leur  cause  que  celui  qu'ils  viennent  de  renverser.  C'est  fait,  et  puisque 
M.  le  comte  de  Chambord  est  content,  il  n'y  a  plus  rien  à  dire.  M.  le 
duc  de  BrogUe  peut  voir  maintenajat  à  quoi  lui  ont  servi  les  sacrifices 
qu'il  a  multipliés  pour  ménager  les  légitimistes,  pour  s'assurer  leur  ap- 
pui ,  et  les  cabinets  nouveaux  qui  peuvent  se  succéder  sauront ,  par 
cette  expérience  décisive,  dans  quelle  mesure  ils  peuvent  com4>ter  sur 
cette  alliance. 

La  difficulté  était  de  remplacer  ce  ministère  tombé  sous  ui>  coup  fou- 
droyant de  majorité.  Évidemment,  si  l'on  eût  été  dans  les  conditions 
normales  du  régime  parlementaire ,  s'il  y  avait  eu  en  présence  deux 
masses  d^opinion,  deux  partis  ayant  des  politiques  définies  et  saisissa- 
bles,  la  solution  eût  été  toute  simple;  il  n'y  aurait  eu  qu'à  remettre  le 
pouvoir  aux  chefs  de  cette  majorité  triomphante,  cette  majorité  fût-elle 
une  coalition.  Ici  ce  n'est  pas  même  une  coalition,  c'est  un  amalgame, 
c'est  une  mêlée  de  suffrages  jetés  au  fond  de  l'urne,  il  fallait  avant  tout 
interpréter  ce  coup  de  scrutin,  démêler  ce  qu'il  y  avait  de  politique,  ce 
qu'il  pouvait  y  avoir  aussi  de  personnel  dans  le  vote,  s'efforcer  de  dé- 
gager les  élémens  d'une  majorité  nouvelle,  préciser  les  conditions  dans 
lesquelles  pouvait  se  reconstituer  cette  majorité.  Au  premier  coup  d'œil, 
il  y  avait  une  question  qui  dominait  toutes  les  autres,  celle  de  l'organi^ 
satioa  constitutionnelle»  origine  et  raison  déterminante  de  la  crise.  Or 
c'est  justement  à  ce  point  de  vue  que  le  vote  du  16  mai  devait  être  inr- 
terrogé  dans  sa  vraie  signification.  Parmi  ces  381  voix  qui  venaient  de 

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70A  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

former  une  majorité  assez  imprévue,  les  unes,  celles  des  légitiimstes, 
des  bonapartistes  et  des  radicaux ,  étaient  parfaitement  claires  :  elles 
étaient  l'expression  avérée  d'une  opposition  de  principe  ou  d'intérêt 
contre  les  lois  constitutionnelles.  D'autres,  celles  du  centre  gaache  ei 
même  d'une  partie  de  la  gauche  modérée,  exprimaient  certainement  une 
pensée  d'hostilité  contre  le  ministère,  contre  sa  politique  et  les  projets 
constitutionnels  tels  quMl  les  présentait,  —  elles  n'étaient  dirigées  ni 
contre  le  principe  des  lois  organiques,  ni  contre  le  gouvernement  sep- 
tennal créé  le  20  novembre,  ni  contre  le  maréchal  de  Mac-Mahon.  Les 
hommes  les  pli^  autorisés  Tont  déclaré.  M.  Vacherot,  dans  un  sentîmeot 
de  loyauté,  au  risque  de  paraître  voter  pour  le  ministère,  s'est  môme  pro- 
noncé publiquement  pour  la  priorité  de  la  loi  électorale,  qu'il  avait  sou- 
tenue dans  la  commission  des  trente.  M.  Dufaure,  M.  Laboulaye,  se  sont 
abstenus.  Il  y  avait  donc  un  certain  lien  entre  ces  fractions  modérées 
de  l'opposition  devenue  pour  un  instant  majorité  et  les  317  qui  avaient 
soutenu  au  scrutin  la  politique  d'organisation  constitutionnelle  du  ca- 
binet. C'ét^ait  là ,  si  l'on  voulait  agir  sérieusement,  une  sorte  de  fil  con- 
ducteur dans  cette  confusion.  Que  pouvait-^n  faire?  comment  recom- 
poser un  ministère  répondant  aux  nécessités  diverses  d'une  situation  si 
complexe,  s'établissant  pour  ainsi  dire  entre  les  partis  pour  les  ramener 
à  un  centre  commun  d'action?  C'est  là  ce  qui  s'est  débattu  pendant  huit 
jours  au  milieu  de  toutes  les  péripéties  intimes  et  de  toutes  les  impos- 
sibilités. 

Dès  la  démission  du  ministère  de  Broglie,  M.  le  maréchal  de  Mao- 
Mahou  avait  eu  la  pensée  de  faire  appel  au  président  de  l'assemblée,  à 
M.  Buffet;  mais  l'entrée  de  M.  Buffet  au  pouvoir  avait  pour  conséquence 
l'élection  d'un  nouveau  président.  C'était  peut-être  compliquer  la  ques- 
tion ministérielle  d'une  question  présidentielle,  et  M.  Buffet,  sans  cesser 
d'être  consulté,  restait  en  dehors  de  toutes  les  combinaisons.  C'est  alors 
que  M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon  s'adressait  à  M.  de  Goulard  en  lui 
remettant  le  soin  de  former  un  nouveau  cabinet.  Ancien  ministre  avec 
M.  Thiers,  placé  sur  la  frontière  du  centre  droit  et  du  centre  gauche, 
vice-président  de  l'assemblée,  connu  pour  la  modération  de  ses  idées 
et  l'aménité  de  son  caractère,  M.  de  Goulard  était  certes  l'homme  le 
mieux  fait  pour  être  un  médiateur  modeste,  patient  et  conciliant  entre 
toutes  les  prétentions  et  même  entre  tous  les  amours-propres.  C'est  donc 
M.  de  Goulard  qui  s'est  trouvé  chargé  de  cette  œuvre  de  Pénélope.  Sa 
première  pensée  était  de  chercher  à  retenir  dans  le  cabinet  prêt  à  se 
former  M.  le  duc  Decazes,  qui  depuis  six  mois  a  conduit  nos  relations 
extérieures  avec  un  véritable  tact.  M.  le  duc  Decazes  hésitait  d'abord  à 
séparer  sa  fortune  ministérielle  de  celle  de  M.  de  Broglie;  il  cédait  bien- 
tôt aux  instances  flatteuses  dont  il  était  l'objet  et  qui  sont  justement  la 
mesure  de  la  bonne  direction  qu'il  a  su  donner  à  nos  affaires  diploma- 
tiques. C'était  déjà  un  commencement.  A  M.  Decazes  venait  se  joindre 


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RETVE.   —  CHRONIQUE.  705 

peu  après  M.  le  duc  d^Audiffret-Pasquier,  qui  acceptait  une  place  dans 
la  combinaison  en  faisant  ses  conditions.  Le  noyau  essentiel  et  fonda- 
mental était  trouvé.  Entre  ces  trois  hommes  cherchant  à  s'entendre  pour 
prendre  ensemble  le  pouvoir,  il  y  avait  assurément  de  singulières  dif- 
férences de  caractère.  Au  cabinet  en  formation,  M.  d'Audiiïret  portait  son 
impétuosité  et  sa  décision  un  peu  tranchante,  M.  de  Goulard  sa  bonne 
grâce  conciliante  et  modératrice,  M.  Decazes  son  habileté  avisée;  mais  ce 
qu'il  y  a  de  mieux,  c'est  qu'avec  des  divergences  de  nature  ces  trois 
hommes  poursuivaient  le  même  but  et  s'étaient  mis  d'accord  sur  la  po- 
litique à  suivre,  sur  la  manière  de  reconstituer  le  ministère. 

Ainsi ,  et.  c'était  là  un  des  points  sur  lesquels  M.  le  duc  d'Audiffret  se 
montrait  le  plus  inflexible,  l'élément  bonapartiste  devait  disparaître. 
M.  Magne  lui-même  ne  pouvait  rester  aux  finances;  M.  le  général  Du 
Barail,  qu'on  avait  peut-être  le  tort  de  considérer  comme  attaché  à 
Tempire,  devait  aussi  s'en  aller,  et  avec  le  général  Du  Barail,  avec 
M.  Magne,  M.  Desseilligny  disparaissait  du  même  coup.  D'un  autre  côté, 
M.  de  Larcy,  M.  Depeyre,  qui  représentaient  la  droite  dans  le  précédent 
ministère,  devaient  être  également  remplacés.  En  un  mot,  sauf  M.  le 
duc  Decazes,  le  cabinet  se  renouvelait  tout  entier.  La  pensée  qui  prési- 
dait à  ce  renouvellement  était  d'ailleurs  parfaitement  claire  et  arrêtée 
dès  le  premier  moment.  Sans  nul  doute  la  droite  devait  être  représentée, 
on  n'avait  nullement  l'intention  d'exclure  une  fraction  de  l'assemblée  qui 
venait  de  faire  campagne  avec  le  centre  droit  pour  la  discussion  des  lois 
constitutionnelles,  et  sans  laquelle  on  se  serait  trouvé  aussitôt  en  mino- 
rité; mais  en  même  temps  M.  de  Goulard,  M.  d'Audiffret  et  M.  Decazes 
se  proposaient  de  faire  une  place  dans  le  ministère  à  quelques-uns  des 
hommes  les  plus  modérés  du  centre  gauche,  à  M.  Mathieu  Bodet,  qui  de- 
vait entrer  aux  finances,  à  M.  Cézanne,  qui,  en  sa  qualité  d'ingénieur, 
prenait  les  travaux  publics,  et  même  à  M.  Waddington,  qui  devait  reve- 
nir à  l'instruction  publique,  où  il  n'avait  fait  que  passer  il  y  a  un  an,  aux 
derniers  jours  du  gouvernement  de  M.  Thiers.  Au  milieu  de  toutes  ces 
combinaisons,  M.  L.  de  Lavergne  a  dû  un  moment  être  au  commerce, 
et  nul  certes  n'était  mieux  désigné  pour  la  direction  de  nos  affaires  éco- 
nomiques. Bien  d'autres  noms  ont  été  prononcés,  ils  n'étaient  pas  tous 
sérieux.  Malheureusement  dans  cette  mêlée  des  compétitions  du  pou- 
voir il  y  a  moins  de  postes  à  occuper  que  de  candidats,  et  la  place  a  beau 
être  peu  enviable,  il  y  a  toujours  des  dévoûmens  disposés  à  s'offrir  et 
à  se  sacrifier.  Tout  compte  fait,  après  bien  des  conférences  et  des  négo- 
ciations laborieuses,  on  a  été  assez  près  du  succès,  le  ministère  n'a  pas 
été  loin  d'être  constitué  et  vivant.  C'était  un  cabinet  toujours  conser- 
vateur évidemment,  mais  s'inspirant  d'une  libérale  pensée  de  transac- 
tion, ayant  pour  politique  l'organisation  constiiuiionneilc  sous  le  nom 
de  la  république,  avec  ce  qu'on  appelait  le  caractère  impersonnel,  c'est- 
TOMB  m.  —  1874.  45 


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706  RETUE   DES   DEUX  MONDES  • 

à-dire  avec  la  transmission  régulière  et  assurée  du  pouvoir,  dans  le  cas 
où  M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon  vi^drait  à  manquer.  Celait  en  d'au- 
tres termes  la  république  constituée  pour  sept  ans  dans  des  conditions 
conservatrices,  avec  la  réserve  pour  Tavenir  du  droit  de  la  France  re- 
présentée par  ses  assemblées. 

Que  serait-il  arrivé  de  ce  programme  devant  la  chambre?  U  eût  été  cer- 
tainement discuté,  contesté  avec  passion,  et  il  eût  été  aussi  soui^u  avec 
aut(Hité  au  nom  de  cet  intérêt  du  pays  que  NL  \e  doc  de  Broglie  invo- 
quait l'autre  jour.  Peut-être,  sous  la  pression  d'une  nécessité  impérieuse, 
eût-il  rallié  cette  majorité  qu'on  ne  cesse  de  chercher;  mais  il  n'a  pas 
eu  le  temps  d'être  formulé  et  porté  devant  l'assemblée.  Il  a  disparu  avec 
le  ministère  qui  a  été  un  instant  sur  le  point  d'être  constitué,  qui  s'est 
cru  peut-être  déjà  en  possession  du  pouvoir.  Gomment  cette  comb'mai- 
son  a-t-elle  échoué  pour  le  moment?  11  y  a  peut-être  encore  ici  plus 
d'un  mystère.  Une  chose  sur  laquelle  tout  le  monde  est  d'accord, 
c'est  la  loyauté  avec  laquelle  NL  le  président  de  la  république  s'est 
prêté  aux  tentatives  qui  ont  été  faites  pour  recomposer  le  gouverne- 
ment, sans  repousser,  sans  contester  les  idées  qui  lui  ont  été  soumises. 
Sans  doute  il  y  a  des  sacrifices  qui  ont  pu  coûter  aa  maréchal  de  Mac- 
Mahon.  Lorsqu'on  lui  a  proposé  de  renoncer  aux  services  de  M.  Magne, 
il  n'a  pu  cacher,  ditK)n,  la  peine  qu'il  éprouvait  de  se  séparer  d'un  m^ 
nistre  régulier,  correct,  qui  lui  offirait,  en  dehors  de  la  politique,  les 
garanties  d'une  administration  éclairée  et  sûre.  Il  a  trouvé  plus  pénible 
encore  peut-être  de  se  séparer  du  général  Du  Barail,  qui  était  pour  lui 
un  ami,  un  lieutenant  dévoué,  dont  le  travail  et  les  habitudes  lui  plai- 
saient. U  ne  s'est  pas  déddé  du  premier  coup,  il  a  eu  besoin  qu'on  lui 
assurât  que  c'était  une  condition  pour  la  formation  du  nouveau  minis- 
tère; mais  il  n'a  pas  tardé  à  se  rendre  aux  raisons  qui  lui  ont  été  don- 
nées, et  il  n'a  plus  insisté.  Il  ne  s'est  refusé  ni  aux  concessions  qu'os 
lui  a  demandées,  ni  aux  combinaisons  qu'on  lui  a  proposées,  ni  aux  ten- 
tatives qu'on  a  voulu  faire  pour  chercher  de  nouveaux  alliés.  Tout  cela 
n'a  peut-être  point  laissé  d'être  mêlé  de  petites  péripéties  intérieures, 
de  quelques  vivacités  ou  de  quelques  impatiences  causées  par  des  diffi- 
cultés toujours  renaissantes.  En  réalité,  et  c'est  là  ce  qu'il  faut  constse- 
ter,  M.  le  président  de  la  république,  quels  que  fussent  ses  seotimens  ou 
ses  préférences,  n'a  rien  empêché  et  n'a  découragé  aucune  négociation. 
L'oeuvre  une  fois  engagée,  il  l'a  suivie  jusqu'au  bout  avec  plus  ou  moins 
de  conviction,  et  il  ne  s'est  arrêté  que  lorsque  tout  a  été  impossible. 
L'obstacle  n'est  donc  pas  venu  du  maréchal,  et  il  n'est  pas  venu  non 
plus  du  centre  gauche,  qui  n'a  sûrement  nK)ntré  dans  cette  occasion  ni 
malveillance  ni  exigences. 

Le  centre  gauche,  du  reste,  n'a  été  officiellement  mêlé  comme  parti 
à  aucune  négociation.  Tout  s'est  borné,  de  la  part  de  ceux  qui  conduis 
salent  la  crise,  à  l'intention  évidente,  avouée,  de  créer  une  situation 


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REVUE.   —  CHBONIQUE.  707 

nouvelle  où  le  centre  gauche  trouverait  des  garanties  d'opinion,  et  où 
quelques  hommes  de  cette  région  mixte  auraient  leur  place.  On  a  dit 
que  M.  Dufaure  avait  été  un  instant  appelé  à  la  présidence.  Il  n'en  est 
rien.  Ce  qu'il  y  a  de  vrai,  c'est  qu'avant  tout  Mv  de  Goulard  a  vu  efifec- 
tivement  M.  Dufaure,  dont  il  a  été  le  collègue  sous  M.  Thiers,  dont  il 
connaissait  les  sentimens  de  modération  et  de  réserve ,  et  qui  a  phis 
d'une  fois  fait  acte  d'adhésion  publique  au  septennat.  M.  Dufaure  ne 
pouvait  entrer  au  ministère;  il  s'est  prononcé  pour  la  nécessité  d'un 
gouvernement  définitif,  et  il  se  considérait  comme  trop  engagé  devant 
le  pays  pour  accepter  le  pouvoir  sans  mettre  tout  d'abord  au  frontispice 
de  son  programme  cet  article  véritablement  assez  simple  des  lois  con- 
stitutionnelles qu'il  présentait  l'an  dernier  :  «  le  gouvernement  de  la  ré- 
publique française  se  compose  d'un  sénat,  d'une  chambre  des  repré- 
sentans  «t  d'un  prudent.  »  On  n'en  était  pas  encore  là  tout  à  fait. 
M.  Dufaure  restait  donc  personnellement  hors  de  cause;  mais  il  ne 
témoignait  ni  défiance  ni  hostilité;  il  n'avait  au  contraire  qu'une  en- 
courageante sympathie,  et,  bien  loin  de  contrarier  ou  d^embarrasser  les 
combinaisons  qui  se  préparaient,  il  se  montrait  tout  prêt  à  les  seconder. 
C'était  à  ses  yeux  un  premier  pas  vers  une  solution  nécessaire.  Quant 
aux  hommes  de  la  partie  la  plus  modérée  du  centre  gauche  qui  ont  été 
mêlés  de  plus  près  à  ces  négociations,  et  qui  ont  dû  avoir  un  rôle  dans 
le  ministère,  ils  n'acceptaient  point  évidemment  sans  avoir  obtenu  cer- 
taines satisfactions  d'opinion,  sur  lesquelles  d'ailleurs  on  s'était  d'a- 
vance entendu;  mais  ils  n'avaient  point  des  prétentions  démesurées. 
Dans  ces  régions  du  centre  gauche,  on  se  contentait  de  la  république 
organisée  et  mise  hors  de  question  pour  sept  ans,  en  réservant  l'avenir, 
en  laissant  aux  assemblées  futures  le  soin  de  décider  à  leur  tour  du 
régime  politique  de  la  France.  C'était  accepté,  et  en  définitive  qu'était-ce 
autre  chose  que  la  régularisation  de  ce  qui  existe  avec  la  présidence  du 
maréchal  de  Mac-Mahon,  avec  une  situation  plus  fixe,  moins  livrée  aux 
contestations  incessantes  et  ardentes  des  partis?  Si  ce  n'était  encore 
qu'un  expédient,  il  avait  du  moins  l'avantage  d'être  le  seul  possible, 
de  mettre  un  terme  à  toutes  ces  querelles  subtiles  sur  le  septennat  per- 
sonnel ou  impersonnel,  en  ramenant  la  question  à  l'établissement  d'in- 
stitutions conservatrices  qu'on  désire  avec  un  nom  qu'on  ne  peut  effacer. 
D'où  est  donc  venue  la  diflOiculté  qui  a  fait  tout  écrouler  au  moment 
où  l'on  croyait  toucher  au  succès?  Il  faut  bien  le  dire,  elle  est  venue 
encore  une  fois  de  la  droite.  Tout  semblait  entendu.  Dans  la  combinai- 
son adoptée,  deux  députés,  M.  de  Cumont  et  M.  Tailhant,  devaient  re- 
présenter la  droite;  les  membres  du  centre  gauche  qui  devaient  entrer 
dans  le  cabinet  étaient  désignés.  M.  le  duc  d'Audiffret  devenait  mi- 
nistre sans  portefeuille.  Le  général  de  Cissey  revenait  au  ministère  de 
la  guerre ,  où  il  était  déjà  sous  M.  Thiers.  Le  programme  paraissait 
accepté,  lorsqu'au  dernier  moment  tout  s'est  évanoui,  le  ministère  a 


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708  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

disparu  dans  une  tempête  de  contradictions  intimes.  Pendant  que  ces 
laborieuses  et  délicates  négociations  se  poursuivaient,  en  effet  les  partis 
ne  Testaient  pas  inactifs .  Ils  suivaient  la  marche  de  la  crise,  et  ils 
n'avaient  pas  de  peine  à  distinguer  la  direction  qu'elle  prenait.  Céuit 
assez  pour  soulever  tous  les  orages  dans  certaines  régions.  Les  deux 
députés  de  la  droite  qui  devaient  entrer  dans  le  cabinet  jugeaient-ib 
utile,  avant  de  s'engager  définitivement,  de  consulter  leurs  amis,  de  su 
faire  en  quelque  sorte  autoriser  par  eux  en  leur  soumettant  le  pro- 
gramme qui  allait  être  adopté?  La  droite,  même  avant  d'être  consultée, 
n'était-elle  pas  déjà  en  campagne  pour  contrecarrer  une  combinaison 
qui  la  froissait,  qui  ne  faisait  point  une  part  ^suffisante  à  ses  préten- 
tions? 

Toujours  est-il  que,  dans  cette  dernière  période  de  la  crise,  un  effon 
désespéré  était  tenté  pour  détourner  l'évolution  politique  qui  se  prépa- 
rait. La  présidence  était  assaillie  de  visiteurs,  de  conseillers,  d'avocats 
consultans.  M.  de  Belcastel  lui-même  a  eu  l'honneur  de  soumettre  son 
programme  au  maréchal,  et  M.  Lucien  Brun  a  été  un  des  adversaires  les 
plus  implacables  du  cabinet  en  formation,  auquel  il  a  porté  peut-être  le 
dernier  coup.  M.  Depeyre,  qui  se  trouvait  fort  à  sa  place  à  la  chancellerie 
et  qui  n'aurait  pas  été  pressé  d'en  sortir,  parait  avoir  eu,  lui  aussi,  un 
certain  rôle  d'excitation;  il  n'aurait  pas  peu  contribué  à  stimuler  l'ardeur 
de  ses  amis  de  la  droite  au  lieu  de  la  contenir  et  de  garder  la  réserve 
d'un  homme  quittant  le  pouvoir.  —  Eh  quoi  !  la  république  allait  être  or- 
ganisée  pour  une  durée  fixe  !  le  septennat  allait  devenir  une  institutioo 
impersonnelle,  avec  transmission  régulière  du  pouvoir,  au  lieu  de  res- 
ter le  privilège  personnel  du  maréchal  !  Le  centre  gauche  aux  affaires  ! 
tout  était  évidemment  perdu.  Le  centre  gauche  était  modeste,  il  est 
vrai;  mais  qui  ne  voyait  les  conséquences?  M.  Waddington  conduisait  à 
M.  Dufaure,  à  M.  Thiers,  au  radicalisme,  à  la  commune.  M.  de  Goulard 
et  M.  d*Audiffret  et  M.  Decazes  étaient  des  aveugles  qui  menaient  la 
France  aux  abîmes!  —  Ce  serait  faire  injure  à  M.  le  président  de  la  ré- 
publique de  supposer  un  seul  instant  que  ces  amplifications  aient  pu 
l'impressionner;  mais  comme  en  définitive  le  dernier  mot  de  tout  cela 
était  que,  si  l'on  allait  plus  loin,  la  droite  retirerait  positivement  son 
concours,  comme  on  annonçait  qu'au  lieu  de  50  voix  dis^dentes  il  y  eo 
aurait  alors  150,  le  résultat  était  clair,  le  ministère  n'aurait  point  de 
majorité.  C'était  dans  tous  les  cas  une  lutte  ouverte ,  pleine  d'incerti- 
tudes et  d'incohérence  dans  un  moment  où  l'on  avait  besoin  de  sâreté 
pour  agir  avec  décision. 

Qu'a  voulu  la  droite?  Elle  a  eu  un  rôle  étrange  dans  cette  crise,  il 
faut  l'avouer.  Au  premier  instant,  sous  le  coup  du  vote  du  16  mai,  les 
hommes  de  la  droite  modérée  semblaient  exaspérés  contre  les  chevau- 
légers,  les  intransigeans,  qui  venaient  de  renverser  le  cabinet  de  Broglie; 
ils  n'avaient  pas  des  paroles  assez  dures,  assez  amères  pour  ces  cham- 


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RE7UE.   —   CHRONIQUE.  709 

pions  étourdis  d'une  cause  bien  compromise,  et  en  définitive  que  font- 
ils  autre  chose  aujourd'hui?  Ils  ne  peuvent  rien  par  eux-mêmes  et  ils 
s'efforcent  de  tout  empêcher.  Ils  s'enferment  dans  leurs  opinions  et  se 
dérobent  aux  transactions  les  plus  simples.  On  dirait,  à  les  entendre 
souvent,  qu'ils  n'ont  d'autre  politique  que  de  chercher  M.  Thiers  dans 
tout  ce  qui  arrive,  de  se  prémunir  avant  tout  contre  M.  Thiers.  Ehl 
M.  Thiers  se  borne  à  voir  les  choses,  à  regarder  les  partis  s'entre-cho- 
quer,  se  déchirer,  et  à  songer,  comme  il  le  disait  l'autre  jour  encore, 
qu'une  assemblée  qui  ne  sait  ni  vouloir  ni  pouvoir  va  bien  vite  à  une 
inévitable  dissolution.  Les  hommes  de  la  droite  ne  cessent  de  répéter  à 
M.  le  président  de  la  république  que  c'est  parmi  eux  et  seulement  parmi 
eux  qu'il  peut  trouver  de  vrais  amis,  une  majorité  décidée  à  le  soutenir. 
Lorsqu'on  les  accuse  de  reculer  sans  cesse  devant  la  nécessité  d'une  or- 
ganisation constitutionnelle  que  le  maréchal  lui-même  a  réclamée,  ils 
protestent  qu'on  les  calomnie.  Les  lois  constitutionnelles,  ils  ne  les  re- 
poussent pas,  à  la  condition  toutefois  qu'elles  soient  à  l'usage  person- 
nel et  exclusif  du  maréchal,  qu'elles  forment  ce  qu'on  appelle  main- 
tenant un  «  statut  personnel.  »  Tout  cela  est  fort  bien  ;  seulement  ce 
ne  sont  que  des  mots.  Si  la  droite  est  la  majorité,  ainsi  qu'elle  l'assure, 
comment  a-t-elle  laissé  tomber  le  ministère  de  Broglie?  Si  elle  n'est 
pas  la  majorité,  de  quel  droit  prétend-elle  empêcher  les^  combinaisons 
qu'on  peut  essayer  pour  renouveler  les  forces  du  gouvernement?  La 
droite  a  cru  sans  doute  faire  merveille  en  rendant  impossible  des  ar- 
rangemens  qui,  sans  lui  enlever  à  elle-même  sa  part  d'influence,  fai- 
saient une  certaine  place  à  la  partie  la  plus  modérée  du  centre  gauche, 
elle  a  réussi.  Dès  qu'elle  se  refusait  à  tout,  dès  qu'elle  menaçait  d'une 
opposition  déclarée,  le  ministère  qu'on  travaillait  à  constituer  était 
frappé  à  mort  avant  d'être  né,  et  c'est  dans  ces  conditions  que  s'est 
formé  un  autre  cabinet,  composé  de  quelques-uns  des  membres  du 
dernier  ministère  et  de  quelques  hommes  nouveaux.  Au  demeurant,  le 
résultat  de  toute  cette  crise  a  été  de  laisser  M.  Magne  aux  finances, 
M.  le  duc  Decazes  aux  affaires  étrangères,  de  transporter  M.  de  Fourtou 
à  l'intérieur,  de  faire  entrer  dans  le  cabinet  nouveau  les  deux  membres 
de  la  droite,  M.  Tailhand  et  M.  de  Cumont,  qui  devaient  être  les  collè- 
gues de  M.  de  Goulard  et  de  M.  d'Audiffret.  Un  ingénieur  de  mérite, 
M.  Caillaux,  est  aux  travaux  publics;  un  homme  distingué ,  secrétaire 
de  l'assemblée,  M.  Grivart,  est  au  commerce,  et,  comme  pour  enlever 
d'avance  à  l'administration  nouvelle  toute  couleur  politique,  le  maré- 
chdA  de  Mac-Mahon  a  donné  la  vice-présidence  du  conseil  à  M.  le  géné- 
ral de  Gissey,  fort  étonné  peut-être  de  se  trouver  le  leader  du  gouver- 
nement. 

C'est  en  un  mot  un  cabinet  d'affaires  que  nous  avons,  et  assurément 
depuis  qu'il  s'est  formé  il  joue  son  rôle  sans  bruit.  Il  ne  trouble  pas  le 
parlement  de  Ses  interventions.  11  laisse  l'assemblée  se  livrer  à  cette  dis- 


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710  REVUE  J>E6  DEUX  MONDES. 

cussion  sur  les  haras  où  M.  Bocher  s'est  fait  remarquer  une  fois  de  pins 
par  la  lucidité  de  sa  parole.  Le  gouvernement  n*est  même  pas  intervenu 
dans  un  débat  qui  s'est  renouvelé  hier  encore  pour  fixer  Tordre  du  jour. 
C'était  le  conflit  renaissant  entre  la  loi  électorale  et  la  loi  municipale, 
et  cette  fois  encore  les  chevau-légers,  les  bonapartistes,  la  gaudie,  ont 
marché  ensemble,  la  loi  municipale  a  gardé  la  priorité;  la  loi  électorale 
a  été  évincée  ou  ajournée,  mais  le  ministère  n'a  point  été  battu,  puis- 
qu'il n'a  rien  dit  II  a  laissé  se  quereller  M.  Raudot  et  M.  Bethmont, 
M.  Béranger  et  M.  Depeyre,  qui  a  décidément  sur  le  cœur  d'avoir  quitté 
la  chancellerie.  C'est  qu'en  effet  les  hommes  qui  sont  au  gouvememem 
ne  peuvent  s'y  méprendre.  Ils  dirigent  les  affaires,  ils  les  dirigeront  dam 
le  sens  conservateur,  cela  n'est  point  douteux.  Quant  à  une  politique 
d'initiative  et  d'action,  ils  sentent  bien  qu'après  la  difficulté  de  se  mettre 
d'accord  ils  auraient  à  vaincre  cette  autre  difficulté  de  rallier  une  ma- 
jorité. C'est  un  cabinet  d'affaires,  disions-nous,  c'est  évidemment  anssi 
un  cabinet  de  transition.  Combien  de  temps  durera-t-elle,  cette  transi- 
tion? Voilà  justement  la  question  qui  s'impose  désormais  à  toutes  les 
opinions  modérées,  conservatrices  et  libérales  de  l'assemblée;  s'il  est 
une  circonstance  de  nature  à  les  éclairer,  c'est  un  incident  comme  cette 
élection  de  la  Nièvre,  signe  nouveau  de  ce  travail  du  bonapartisme,  dont 
les  combinaisons  de  la  politique  ont  malheureusement  favorisé  les  pro- 
grès depuis  un  an.  Au  lieu  de^  se  livrer  à  toutes  les  subtilités  de  dis- 
cussion sur  le  septennat,  de  s'épuiser  en  divisions  intestines,  mieux 
vaudrait  assurément  réunir  toutes  les  forces  pour  ramener  au  senti- 
ment de  son  impuissance  l'ennemi  qui  seul  profite  des  fautes  des  autres 
partis.  Le  meilleur  moyen  de  combattre  le  bonapartisme,  et  il  le  sent 
bien,  c'est  de  lui  enlever  la  chance  des  surprises,  de  fixer  le  pays,  de 
donner  à  la  France  ces  sept  années  de  paix  qui  peuvent  être  la  prépa- 
ration salutaire  à  une  organisation  définitive. 

Au  moment  où  se  nouent  et  se  dénouent  ces  crises  intérieures  en 
France,  l'empereur  Alexandre  II  vient  de  visiter  l'Angleterre,  où  il  a  été 
reçu  avec  cette  large  hospitalité  que  les  Anglais  aiment  à  offirir  aux 
voyageurs  couronnés.  Le  tsar  a  trouvé  l'occasion  de  dire  un  mot  en  fa- 
veur de  la  paix  de  l'Europe,  et  c'est  là  sûrement  une  parole  qui  ne  peut 
rencontrer  que  de  la  sympathie  en  France.  Les  journaux  allemands, 
qui  ont  la  plaisanterie  lourde,  s'amusent  de  nouveau  depuis  quelques 
jours  à  rassembler  das  nuages  et  à  nous  représenter  comme  tout  prêts 
à  nous  jeter  sur  la  Belgique.  Les  journaux  allemands  ont  sans  doute 
pour  parler  ainsi  leurs  raisons  que  nous  ne  cherchons  pas  à  pénétrer. 
Ils  persuaderont  difficilement  à  la  Belgique  qu'elle  est  menacée  par  la 
France,  et  ils  ne  réveilleront  pas  chez  nous  la  moindre  idée  de  répondre 
à  leurs  excitations.  Ce  qu'il  y  a  pourtant  d'étrange,  c'est  que  pendant 
qu'on  se  plaît  à  représenter  la  France  comme  prête  à  dévoror  la  Bel- 
gique, un  envoyé  de  Beriin  paraît  être  arrivé  à  Madrid,  et  vdlà  qu'on 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  7H 

parle  encore  de  mettre  un  prince  prussien  sur  le  trône  d*Espagiae.  Q\i  e 
rapport  peut-ii  y  avoir  entre  les  polémiques  saugrenues  des  journaux 
allemands  et  Tincident  espagnol?  Qu'y  at-ii  de  vrai  dans  la  mission  qu'on 
dit  confiée  au  comte  Hatzfeld?  11  serait  curieux  de  voir  M.  de  Bismarck, 
r  esprit  encore  tout  feuneux  de  la  victoire,  s'embarquer  dans  cette  aventure 
et  oflirir  à  l'Europe  ce  spectacle  donquichotesque.  Ainsi,  au  dire  des  nou*- 
vel  listes  qui  savent  tout,  un  Uohenzollem  irait  recommencer  au-delà  des 
Pyrénées  le  règne  du  prince  Amédée.  Comment  finirait  la  nouveau  règne, 
les  Espagnols  le  savent.  M.  de  Bismarck  aurait  peut-être  ce  jDur4à  rendu 
un  vrai  service  à  l'E^agne  en  réveillant  le  sentiment  national,  en  lui 
donnant  un  but  précis.  Non,  ce  n'est  pas  cela,  dit-on  ;  M.  de  Bismarck  n'a 
pas  envoyé  M.  de  Hatzfeld  à  Madrid  pour  placer  un  prince  prussien,  il 
Ta  envoyé  pour  négocier  une  alliance  avec  l'Espagne.  Franchement  c'est 
flatteur  pour  l'Espagne  de  compter  dans  les  calculs  de  M.  de  Bismarck; 
mais  c'est  aussi  flatteur  pour  la  France,  car  enfin  après  l'effroyable  guearre 
qui  a  eu  lieu  c'est  l'Allemagne  qui  se  croirait  en  péril,  tandis  que  la 
France  reste  sûrement  fort  paisible.  Hélas  1  elle  a. bien  assez  à  faire 
pour  le  moment  chez  elle,  et  c'est  là  ce  dont  devraient  se  souvenir  les 
partis  qui  se  déchirent,  surtout  lorsqu'ils  reçoivent  un  écho  de  tous  ces 
bruits  extérieurs.  gh.  de  uazadb. 


L'ASSAINISSEMENT  DES  RIVIÈRES. 

L  A.  Boima.  Êgoutt  et  irrigatUmi,  Paris  lff74»  —  IL  A.  Oénurdin,  Rapport  sur  l'aâtérotUm^ 
ta  eorruption  et  l'attainistement  des  rivUres,  Pan*  1874{  Impiimene  nationale.  —  UL  F.  Fis- 
cher, Mémoire  sur  l'altération  des  ectirs  d'eau',  1874. 

Des  eaux  publiques  dépendent  la  santé  et  la  force  (tes  citoyens;  en 
laissant  salir  l'onde  pure  qui  doit  nous  abreuver,  on  la  rend  perfide  et 
meurtrière.  Les  rivières  corrompues  sont  des  véhicules  de  maladies  et 
de  mort,  des  instrumens  du  déclin  physique  des  habitans,  des  obstacles 
à  l'accroissement  de  la  population;  ce  sont  des  veines  où  coule  un  sang 
impur. 

L'altération  des  eaux  courantes  est  invariablement  due  à  une  même 
cause  :  elles  sont  infectées  par  les  égouts  qui  viennent  y  déverser  les 
eaux  industrielles  et  ménagères.  Comme  les  capitales  sont  toujours  bâ- 
ties sur  les  rives  de  quelque  fleuve,  la  rivière,  qui  est  chargée  de  tant 
d'autres  services  domestiques,  remplit  par  surcroît  l'office  de  balayeur 
et  de  vidangeur,  et  il  en  résulte  que  l'eau  est  horriblement  insalubre 
en  aval  des  grandes  villes.  On  sait  l'odeur  que  répand  à  certaines  épo- 
ques la  Tamise,  qui  reçoit  le  sewage  (eau  d'égout)  de  Londres;  la 
Sprée  à  Beriin,  la  Seine  en  aval  d'Asnières,  roident  des  eaux  impropres 
à  FalimentatiQu.  C'est  bien  pis  encore  pour  les  rivières  d'un  faible  débit 
qui  traversent  des  villes  manufacturières;  on  peut  en  nommer  qui  sont 
devenues  un  fléau  public.  La  Vesle  à  Reims,  la  Mersey  à  Liverpool,  l'Ir- 


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712  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

well  à  Manchester,  sont  dans  ce  cas.  Le  territoire  anglais  se  trouve  dans 
des  conditions  fatalement  exceptionnelles  par  suite  d'une  accumulation 
excessive  d'usines  de  tout  genre  sur  des  cours  d'eau  d'une  étendue  trop 
limitée.  Il  y  a  quelques  années,  l'autorité  sanitaire  de  la  ville  de  Wa- 
keûeld  reçut  des  habita  ns  une  lettre  écrite  avec  une  encre  un  peu  pâle. 
«  Sans  lui  en  demander  la  permission,  disait  la  lettre,  on  adresse  à 
l'autorité  ces  lignes  écrites  avec  l'eau  de  la  Galder,  puisée  aujourd'hui 
au  point  où  débouche  l'égout  urbain;  on  regrette  que  l'odeur  qui  règoe 
en  cet  endroit  ne  puisse  accompagner  cette  pièce  comme  supplément 
d'information.  »  Et  Wakeûeld  n'était  pas  la  plus  mal  lotie  parmi  les 
villes  où  l'état  des  eaux  publiques  eût  pu  justifier  cette  plaisanterie 
tristement  éloquente.  L'irwell ,  lorsqu'elle  arrive  à  Manchester,  après 
avoir  desservi  environ  dix  mille  fabriques  de  toute  sorte  et  charrié  \& 
immondices  des  villes  et  villages  qu'elle  a  traversés,  est,  dit  un  rapport 
officiel ,  ((  infecte  et  noire  comme  le  Styx.  » 

Aussi  l'Angleterre  fait-elle  de  grands  efforts  pour  se  débarrasser  du 
fléau  dont  elle  se  sait  atteinte  :  on  la  voit  sans  cesse  perfectionner  sa 
législation  sanitaire,  multiplier  les  enquêtes,  multiplier  les  essais;  l'ex- 
périence qui  a  été  ainsi  acquise  est  précieuse  pour  nous  éclairer  et  nous 
guider.  Les  innombrables  tentatives  entreprises  par  nos  voisins  ont  sur- 
tout mis  en  lumière  l'étroite  corrélation  qui  existe  entre  le  problème  de 
|a  désinfection  des  rivières  et  celui  de  l'utilisation  de  l'engrais  que  les 
cours  d'eau  entraînent  en  pure  perte  à'  la  mer.  On  comprend  désormais 
que  ce  sont  là  les  deux  termes  d'un  seul  et  même  problème,  que  l'em- 
ploi des  eaux  d'égout  pour  l'agriculture  est  le  moyen  naturel,  le  seul  ra- 
tionnel, le  seul  pratique,  de  protéger  les  cours  d'eau  contre  les  consé- 
quences du  voisinage  des  villes.  Cest  la  conclusion  à  laquelle  ont  abouti 
les  enquêtes  entreprises  par  les  commissions  parlemientaires  de  1865 
et  de  1868,  aussi  bien  que  celle  à  laquelle  se  livre  depuis  1868  l'Asso- 
ciation britannique  pour  l'avancement  des  sciences.  Les  rapports  pu- 
bliés par  ces  commissions  renferment  les  données  les  plus  précises  su 
l'état  des  rivières  infectées,  sur  l'efficacité  relative  des  divers  procédés 
d'épuration  qui  ont  été  adoptés  ou  essayés  par  les  villes  intéressé,  enfin 
-sur  la  valeur  économique  de  ces  procédés  et  notamment  de  celui  des 
irrigations.  Ces  documens,  qui  éclairent  d'un  jour  nouveau  le  problème 
de  l'assainissement  des  villes  et  des  cours  d'eau,  méritent  d'être  étudiés 
par  nos  conseils  d'hygiène  et  par  nos  agriculteurs;  on  les  trouve  repro- 
duits ou  résumés  dans  l'ouvrage  que  vient  de  publier  M.  Ronna  sous 
ce  titre  :  ÉgovUs  et  irrigations, 

La  commission  de  1865  s'est  occupée  plus  spécialement  de  la  Tamise 
et  des  rivières  Aire  et  Calder,  qui  baignent  les  districts  du  Yorkshire, 
où  prospère  l'industrie  des  lainages;  les  recherches  de  la  commission 
de  1868  ontj)orté  en  même  temps  sur  le  bassin  des  rivières  Mersey  et 
Ribble,  siège  principal  de  l'industrie  du  coton.  C'est  dans  ces  régions 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  713 

que  la  contamination  était  arrivée  à  un  degré  vraiment  inquiétant.  Si  les 
eaux  de  la  Tamise,  infectées  par  le  sewage,  ont  besoin  d'être  purifiées 
avant  de  pouvoir  servir  aux  usages  domestiques,  celles  de  l'Aire  et  de  la 
Calder,  en  aval  des  villes  de  Bradford,  Leeds,  Halifax,  Wakefield,  exigent 
une  épuration  préalable  dans  l'intérêt  des  industries  elles-mêmes  qui 
les  emploient ,  et  l'on  n'ose  les  faire  servir  à  l'alimentation.  Dans  les 
bassins  drainés  par  ces  deux  rivières,  la  densité  moyenne  de  la  popula- 
tion est  de  /»70  âmes  par  kilomètre  carré;  pour  le  bassin  de  rirwell,  un 
des  aflluens  de  la  Merse^,  elle  est  même  de  1,250  âmes,  tandis  qu'elle 
ne  dépasse  pas  95  âmes  par  kilomètre  carré  pour  la  Grande-Bretagne  en 
général  et  68  pour  la  France.  Cette  concentration  des  habitans  a  une  in- 
fluence funeste  sur  l'état  des  eaux;  sur  tout  leur  parcours,  les  rivières 
sont  obstruées  et  corrompues  au-delà  de  toute  expression.  Les  ma- 
tières organiques  s'y  rencontrent  en  proportion  aussi  forte  que  dans  la 
moyenne  des  liquides  d'égout,  c'est-à-dire  qu'on  y  trouve  en  dissolu- 
tion jusqu'à  2  et  4  centigrammes  de  carbone  organique,  et  de  3  à  7  mil- 
ligrammes d'azote  organique  par  litre.  Il  n'est  pas  jusqu'aux  poisons  les 
plus  redoutables  qui  ne  soient  introduits  dans  les  rivières  :  ainsi  le  sul- 
fure de  fer  consommé  anhuellement  en  Angleterre  pour  la  fabrication 
de  l'acide  sulfurique  renferme  environ  \  million  de  kilogrammes  d'arse- 
nic, qui  passent  finalement  dans  les  eaux  de  lavage  des  diverses  usines. 
Les  industriels  entendus  dans  l'enquête  n'ont  pas  manqué  d'invoquer, 
pour  atténuer  le  mal,  le  phénomène  de  l'épuration  spontanée.  Un  pré- 
jugé très  répandu  veut  en  effet  que  les  matières  organiques  mêlées  à  une 
eau  courante  s'oxydent  rapidement  au  contact  de  l'air,  et  qu'ainsi  cette 
eau  redevient  salubre  à  une  certaine  distance  du  point  où  débouche 
un  égout.  Les  recherches  de  la  commission  de  1868,  dont  le  rapporteur 
était  un  chimiste  célèbre,  M.  Frankland,  ont  démontré  qu'il  n'en  est 
rien.  On  a  pris  des  échantillons  de  l'eau  de  plusieurs  rivières  à  l'orifice 
d'un  égout  et  à  20  kilomètres  en  aval,  et  l'analyse  a  prouvé  que  les 
proportions  de  carbone  organique  et  d'azote  en  dissolution  étaient  res- 
tées sensiblement  les  mêmes.  On  a  encore  procédé  à  une  épreuve  di- 
recte. Un  mélange  formé  d'un  volume  de  sevoagt  de  Londres  et  de  neuf 
volumes  d'eau  a  été  transvasé  sans  interruption  au  contact  de  l'air  libre; 
après  huit  jours  pleins,  cette  eau  renfermait  encore  les  trois  quarts  des 
matières  organiques  qu'elle  contenait  au  début  de  l'expérience.  On  a  pu 
calculer  ainsi  qu'une  rivière  contaminée  par  10  pour  100  de  sewage  per- 
drait par  l'aération  à  peu  près  le  quart  des  matières  organiques  dis- 
soutes après  un  parcours  de  300  kilomètres.  Un  si  long  parcours  est 
donc  insuffisant  pour  purifier  une  eau  beaucoup  moins  chargée  que  ne 
l'est  d'ordinaire  celle  des  rivières  examinées.  La  marche  d'une  rivière 
n'exerce  en  général  qu'une  influence  matérielle  par  le  dépôt  d'une 
grande  quantité  d'impuretés  organiques  ou  minérales  en  suspension  qui 
gagnent  le  fond,  surtout  si  le  courant  est  ralenti  par  endroits.  C'est 


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^!Ka 


71A  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

cette  clarification  par  dépôt  qui  a  fait  croire  à  ramélioration  rapide  des 
eaux  courantes;  mais  la  matière  qui  est  âissoiUe  s'élimine  très  difficile- 
ment, et  ce  qui  se  dépose  donne  à  la  rivière  un  lit  de  boue  infecte  sans 
que  l'eau  elle-même  devienne  beaucoup  moins  insalubre.  Par  les  temps 
chauds,  les  matières  putrescibles  contenues  dans  le  limon  des  rivières 
peuvent  môme  remonter  dans  Teau  et  y  apporter  un  surcroît  d'infectioD. 

Les  moyens  qui  ont  été  proposés  pour  épurer  les  eaux  d'égout  sont  de 
trois  sortes  :  les  uns  sont  fondés  sur  le  filtrage  ou  la  décantation  ;  les 
autres,  les  procédés  chimiques,  tendent  à  obtenir  la  précipitation  des 
matières  dissoutes;  enfin  les  procédés  vraiment  pratiques  ont  pour  base 
l'irrigation  des  sols  pauvres  par  les  eaux  chargées  des  résidus  de  la  vie 
sociale.  Avant  de  songer  à  l'épuration  des  liquides  contaminés,  on  peut 
d'ailleurs  se  préoccuper  des  dispositions  préservatives  propres  à  en  éloi- 
gner les  déchets  tels  que  cendres,  poussier  de  charbon,  bois  de  teinture 
épuisés,  balayures,  etc.,  qui  peuvent  être  utilisés  pour  le  chauffage  ou 
autrement;  mais  c'est  peut-être  une  erreur  que  d'empôchef  l'écoule- 
ment des  matières  fécales  dans  les  égouts.  En  effet,  l'enlèvement  sé- 
paré de  ces  matières,  qui  nécessite  l'établissement  d'un  dépotob,  est 
non-seulement  un  moyen  barbare  qui  soumet  les  ouvriers  et  les  habitans 
au  «  martyre  de  la  puanteur,  »  mais  il  est  prouvé  que  les  eaux  tfégout 
ne  sont  pas  en  général  moins  dangereuses  dans  les  villes  pourvues 
d'un  service  de  vidanges  que  dans  celles  qui  n'en  ont  pas.  Il  serait 
donc  plus  simple  de  confier  aux  égouts  toutes  les  impuretés ,  quelles 
qu'elles  soient;  il  s'agit  seulement  de  savoir  ce  qu'on  en  fera. 

On  a  d'abord  essayé  un  grand  nombre  de  procédés  de  filtration,  aucao 
de  ces  moyens  n'a  permis  de  clarifier  rapidement  et  à  bon  marché  des 
masses  considérables  d'eau.  On  a  songé  à  utiliser  des  bancs  de  sable 
comme  des  filtres  naturels  :  on  perdait  ainsi  l'engrais  que  renferment  les 
eaux  troubles,  et  ces  eaux  n'étaient  pas  sensiblement  améliorées;  les  ga- 
leries filtrantes  de  Toulouse  et  de  Glasgow  en  ont  fourni  la  preuve.  La  dé- 
cantation ne  réussit  pas  davantage  :  le  repos  n'améliore  point  les  eaux 
impures.  On  a  donc  tenté  de  les  débarrasser  des  matières  qu'elles  tien- 
nent en  dissolution  ou  en  suspension  par  des  réactifs  chimiques  propres 
à  opérer  une  précipitation,  M.  Letheby  en  énumère  soixante  qui  ont  été 
proposés  depuis  la  fin  du  siècle  dernier  ;  tous  ces  moyens  ont  été  re- 
connus insuf&sans.  A  Leicester  et  à  Blackbum,  on  a  essayé  en  grand  le 
traitement  par  la  chaux;  les  dépôts  sont  desséchés  et  vendus  aux  culti- 
vateurs. Une  autre  méthode  (le  trop  fameux  procédé  ABC)  est  fondée 
sur  l'emploi  d'un  mélange  d'alun,  de  sang,  d'argile,  de  noir  animal,  etc. 
Ce  qu'on  a  trouvé  de  mieux  est  encore  le  sulfate  d'alumine,  qui  préci- 
pite une  partie  des  matières  en  suspension  et  fournit  des  boues  suscep- 
tibles d'être  utilisées  comme  engrais.  Ce  réactif  a  été  expérimenté  en 
Angleterre  et  en  Allemagne,  on  en  a  fait  l'essai  à  l'usine  d'Asnîères;  en 
définitive,  il  faut  reconnaître  que  l'eau  n'est  purifiée  que  d'une  ma- 


REVUE.    —  CHRONIQUE.  715 

nière  fort  imparfaite,  et  que  l'engrais  que  l'on  se  procure  ainsi  coûte 
trop  cher. 

Le  vrai  moyen  de  neutraliser  le  poison  que  les  eaux  impures  intro- 
duisent dans  les  rivières,  ces  artères  de  la  vie,  c'est  de  les  répandre  sur 
les  champs.  Notre  civilisation,  vieillie  et  riche  d'expérience,  comprend 
enfin  la  nécessité  d'une  stricte  économie  sur  les  élémens  de  production 
et  de  fertilité  :  au  lieu  de  laisser  l'engrais  s'en  aller  à  vau-l'eau  et  se 
perdre  dans  la  mer  après  avoir  empoisonné  les  riverains,  il  est  si  facile 
de  l'utiliser  par  l'irrigation  des  prairies,  par  la  transformation  de  landes 
stériles  en  terres  productives ,  en  jardins  maraîchers.  Les  eaux  d'égout 
d'Edimbourg  servent  depuis  plus  d'un  siècle  à  fertiliser  d'immenses 
terrains  sablonneux.  Bon  nombre  de  villes  d'Angleterre  et  d'Ecosse  ont 
définitivement  adopté  la  méthode  des  irrigations  en  l'appropriant  cha- 
cune à  sa  situation  particulière;  dans  l'Inde  anglaise.  Madras  a  suivi  cet 
exemple  en  1869.  L'ouvrage  de  M.  Ronna  renferme  sur  les  résultats  de 
ces  tentatives  les  détails  les  plus  minutieux,  et  il  faut  ajouter  les  plus 
encourageans.  Les  expériences  d'irrigation  qui  se  poursuivent  depuis 
cinq  ans  dans  la  plaine  de  Gennevilliers,  aux  portes  de  Paris,  ont  été 
également  couronnées  de  succès,  et  vont  être  appliquées  sur  une  échelle 
beaucoup  plus  vaste.  En  Allemagne,  les  essais  (f  irrigation  entrepris  à 
Dantzig  et  à.  Berlin  ont  donné  des  résultats  qui  ne  sont  pas  moins  con- 
cluans.  Les  adversaires  du  système  objectent  que  les  terrains  arrosés 
par  les  eaux  d'égout  dégagent  des  miasmes;  mais  les  rapports  des  com- 
missions anglaises  démontrent  l'innocuité  complète  des  irrigations,  si 
elles  sont  bien  conduites  :  il  faut  éviter  qu'avant  d'imprégner  le  sol  les 
eaux  sales  ne  circulent  dans  des  canaux  ouverts.  Il  faut  éviter  aussi  de 
saturer  le  terrain  par  un  excès  de  liquide  et  le  débarrasser  du  trop- 
plein  par  un  drainage  convenable,  comme  le  font  beaucoup  de  fermes 
à  sewage.  Dans  ces  conditions,  les  eaux  d'arrosage  sont  dépouillées  de 
leurs  impuretés  au  profit  du  sol,  et  l'eau  ainsi  purifiée  trahit  si  peu  son 
origine  qu'on  la  préfère  souvent  aux  eaux  des  puits.  Les  commissaires 
de  1868,  MM.  Frankland  et  Morton,  sont  convaincus  que  le  succès  des 
irrigations  est  dû  en  grande  partie  à  l'effet  simultané  de  la  filtration 
par  le  sol,  dont  la  conséquence  est  une  oxydation  ou  combustion  lente 
qui  transforme  les  matières  organiques  en  acide  carbonique,  eau  et 
adde  nitrique  ;  mais  il  faut  que  la  superficie  des  champs  d'irrigation 
soit  proportionnée  au  débit  des  égouts.  On  peut  admettre  comme  suffi- 
sante la  proportion  de  1  hectare  par  250  habitans.  Dans  le  cas  où  Ton 
ne  dispose  pas  de  terrains  assez  étendus  pour  absorber  le  sewage,  on 
peut  recourir  au  filtrage  intermittent  en  faisant  écouler  le  liquide  sur 
un  terrain  drainé  profondément  et  divisé  en  quatre  parties  dont  chacune 
reçoit  le  sewage  pendant  six  heures;  1  hectare  suffirait  alors  pour  épurer 
le  sewage  de  5,000  habiUns.  Ce  système  est  appliqué  à  Merthyr-Tydfil 
et  à  Walton,  et  il  va  l'être  à  Birmingham;  il  est  plus  coûteux  que  l'irri- 


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716  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

galion  simple,  qui  a  l'avantage  d'offrir  une  perspective  de  rendement 
par  les  cultures  qu'elle  permet  d'entreprendre.  Il  ne  faut  pas  d'ailleurs 
oublier  que  dans  les  questions  d'hygiène  publique  la  considération  des 
résultats  pécuniaires  immédiats  ne  vient  qu'en  seconde  ligne;  ce  qu'on 
gagne  au  point  de  vue  de  la  salubrité  représente  un  profit  matériel  con- 
sidérable, car  c'est  un  moyen  indirect,  mais  infaillible,  d'accroître  la 
prospérité  (1). 

Les  recherches  entreprises  dans  ces  derniers  temps  par  M.  A.  Gérar- 
din,  sous  les  auspices  du  ministre  de  l'instruction  publique,  ont  beau- 
coup contribué  à  éclaircir  cette  grave  question  de  l'altération  des  rivières. 
M.  Gérardin  a  examiné  les  cours  d'eau  nombreux  que  renferme  le  bassin 
du  Groult,  rivière  qui  se  jette  dans  la  Seine  à  Saint -Denis.  On  y  trouve 
réunies  les  conditions  les  plus  favorables  pour  les  études  hydrologiques  : 
un  réseau  de  rivières  très  développé,  des  puits,  des  sources  minérales, 
des  ruisseaux  d'eau  chaude  provenant  des  usines,  toutes  les  variétés 
d'eaux  altérées  ou  corrompues.  L'examen  comparatif  de  ces  liquides 
divers  tend  à  prouver  que  le  critérium  des  eaux  salubres  ne  peut  être 
ni  la  couleur,  ni  l'odeur,  ni  la  saveur,  ni  la  composition  chimique.  Une 
eau  trouble  peut  n'offrir  aucune  altération  dangereuse;  au  contraire  une 
eau  peut  être  profondément  altérée  sans  cesser  d'être  limpide  et  sans 
répandre  aucune  odeur.  L'analyse  chimique  ne  nous  renseigne  pas  da- 
vantage. Une  eau  salubre  qui  reste  longtemps  renfermée  dans  un  flacon 
s'altère,  et  pourtant  l'analyse  élémentaire  donne  toujoors  les  mêmes 
résultats.  En  définitive,  il  n'y  a  qu'un  seul  moyen  sûr  de  reconnaître 
les  qualités  hygiéniques  des  eaux  :  c'est  d'en  observer  l'effet  sur  les 
organismes  vivans.  Une  eau  est  saine  lorsque  les  animaux  et  les  végé- 
taux supérieurs  peuvent  y  vivre;  elle  est  infectée  lorsqu'elle  fait  périr 
les  êtres  vivans,  sauf  les  infusoires  et  les  cryptogames.  Les  poissons  qui 
peuplent  une  rivière  la  garantissent. 

Dès  que  les  eaux  s'altèrent,  on  voit  les  poissons  remonter  à  la  surface 
à  demi  pâmés;  ils  s'attroupent  dans  les  endroits  où  arrivent  quelques 
filets  d'eau  pure,  el,  si  on  les  chasse  de  ces  stations,  on  les  voit  mourir. 
Au  mois  de  juillet  1869,  l'altération  de  la  Seine  ayant  augmenté  brus- 
quemeni;  le  poisson  mourut  de  Saint-Denis  à  Chatou.  Vers  Argenteuil, 
les  poissons  morts  formaient  sur  les  deux  rives  un  banc  de  2  mètres  de 
largeur  sur  une  longueur  de  5  kilomètres,  et  les  communes  riveraines 
durent  faire  enlever  ces  innombrables  cadavres  pour  les  enterrer.  La 
plupart  des  mollusques  périssent  également  dans  les  eaux  infectées;  dès 
que  l'eau  s'infecte,  ils  remontent  le  long  des  herbes,  s'y  cachent  sous 
les  feuilles,  et  attendent  pour  redescendre  que  le  danger  ait  disparu; 
en  juillet  1869,  les  limnées  restèrent  ainsi  cinq  jours  hors  de  l'eau. 

(1)  En  comptant  1  décès  pour  30  cas  de  maladie  d'une  durée  moyenne  de  20  Joors 
et  causant  une  perte  de  2  francs  par  jour,  une  diminution  de  la  mortalité  de  4  poor 
1,000  représenterait  une  économie  d'environ  5  francs  par  an  et  par  habitant. 


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REVUE.   —   CHRONIQUE.  717 

Les  plantes  aquatiques  sont  aussi  des  réactifs  pour  les  qualités  de 
Teau,  mais  des  réactifs  d'une  sensibilité  très  inégale.  La  plus  délicate 
parait  être  le  cresson  de  fontaine,  dont  la  présence  caractérise  les  eaux 
excellentes.  Il  y  a  quelques  années,  une  féculerie  établie  à  Louvres 
ayant  laissé  écouler  ses  eaux  dans  le  Groult,  en  amont  des  cressonnières 
de  Gonesse,  en  quelques  heures  tout  le  cresson  périt;  il  s'ensuivit  un 
procès,  et  le  tribunal  défendit  que  l'eau  de  féculerie  fût  envoyée  à  la  ri- 
vière. Les  cressonnières  ne  tardèrent  pas  à  refleurir.  Les  épis  d'eau  et 
les  véroniques  ne  poussent  également  que  dans  les  eaux  de  bonne  qua- 
lité; les  roseaux,  les  patiences,  les  menthes,  les  joncs,  les  nénufars,  s'ac- 
commodent des  eaux  médiocres;  les  carex  sont  encore  moins  sensibles; 
enfin  la  plus  robuste  des  plantes  aquatiques  serait,  d'après  M.  Gérardln, 
une  espèce  de  roseau,  Yarundo  phragmites,  qui  résiste  dans  les  eaux  les 
plus  infectes.  Parmi  les  mollusques,  la  physa  fontinalis  ne  vit  que  dans 
des  eaux  très  pures,  la  valvata  piscinalis  dans  les  eaux  saines,  tandis 
que  d'autres  supportent  les  eaux  médiocres;  aucun  mollusque  ne  vit 
dans  les  eaux  entièrement  corrompues.  Les  végétaux  phanérogames  et 
les  mollusques  esquissent  ainsi  à  grands  traits  les  caractères  des  diffé- 
rentes eaux;  mais  les  infusoires  et  les  cryptogames,  et  en  particulier  les 
algues,  peuvent  aussi  servir  à  les  juger  par  les  modifications  que  leur 
fait  subir  Taltération  de  Teau.  Ces  organismes  inférieurs  survivent  après 
la  dispariiion  des  poissons,  des  mollusques  et  des  herbes  vertes. 

Quand  l'altération  de  l'eau  fait  des  progrès,  la  rivière  perd  sa  limpi- 
dité, l'eau  devient  opaline,  et  cette  couleur  grise  résiste  à  la  filtration. 
La  surface  se  couvre  d'écumes,  et  l'eau  dépose  une  vase  noire,  fétide, 
d'où  se  dégagent  des  bulles  de  gaz.  Bientôt  apparaissent  les  sulfures, 
surtout  l'hydrogène  sulfuré,  et  les  émanations  de  la  rivière  noircissent 
l'argenterie  et  la  batterie  de  cuisine  qui  y  sont  exposées.  Dans  ces  con- 
ditions, Teau  a  un  goût  très  désagréable  et  détermine  des  tranchées, 
quelquefois  de  véritables  symptômes  d'empoisonnement.  A  Gonesse,  en 
1869,  un  enfant  tomba  dans  une  fosse  remplie  d'eau  de  fabrique  ;  on 
le  retira  aussitôt  et  dans  les  premiers  momens  son  état  n'inspira  au- 
cune inquiétude,  mais  le  lendemain  il  était  mort.  Un  ouvrier  de  Stains, 
qui  tomba  dans  le  Rouillon  et  réussit  à  sortir  de  l'eau,  succomba  quel- 
ques heures  plus  tard. 

L'analyse  chimique  et  l'épreuve  hydrotimétrique,  appliquées  au  Groult 
et  à  ses  affluens,  attestent  la  présence  d'une  quantité  notable  de  ma- 
tières organiques,  mais  il  en  est  de  même  iK)ur  les  puits  artésiens  de 
Saint-Denis,  et  pourtant  ces  puits  sont  beaucoup  moins  insalubres.  G'est 
à  l'examen  microscopique  des  boues  qui  couvrent  le  lit  de  ces  rivières 
que  M.  Gérardin  demanda  des  informations  plus  sûres.  Lorsqu'il  com- 
mença ses  observations  au  mois  de  septembre  1868,  la  campagne  des 
féculeries  et  des  sucreries  venait  de  s'ouvrir.  Le  Groult  était  couvert 
d'écumes  blanches,  persistantes;  l'eau,  blanchâtre,  avait  un  goût  de 


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718  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vase  prononcé  et  une  odeur  repoussante.  La  vase  était  noire,  très  lé- 
gère, avait  1  mètre  d'épaisseur,  et  se  couvrait  d'une  pellicule  blanche, 
muqueuse,  qui  se  déposait  aussi  sur  les  vannes,  les  barrages,  les  pi^r^ 
de  niveau.  En  les  examinant  au  microscope,  on  trouva  que  ces  crasses 
blanches  n'étaient  autre  chose  que  des  beggiatoa  Ma,  algues  de  la  fa- 
mille des  oscillariées.  Ces  cryptogames  foisonnaient  dans  la  rivière  jus- 
qu'au mois  de  mars,  où  se  termine  la  saison  du  travail  des  usioes.  Â 
partir  de  ce  mois,  on  voyait  l'eau  se  charger  de  crasses  noires  qui  mon- 
taient à  la  surface  :  c'étaient  des  heggicUoa  en  décomposition,  au  mi- 
lieu desquelles  apparaissait  une  autre  algue,  VosciUaria  naians.  Gela 
durait  jusqu'au  curage,  qui  a  lieu  pour  le  Croult  et  le  Rouillon  dans  la 
deuxième  semaine  de  juin.  Après  le  curage,  Teau  coule  noire  pendant 
plusieurs  jours,  puis  elle  se  clarifie,  la  rivière  s'assainit.  Vers  le  milieu 
d'août,  les  travaux  reprennent,  et  avec  eux  les  plaintes  des  riverains. 

L'infection  de  la  Molette  ressemble  à  celle  du  Groult,  seulement  elle 
reçoit  souvent  les  eaux  de  la  voirie  de  Bondy,  et  la  vase  noire  y  est  peu- 
plée des  larves  blanches  de  Térislaie  gluant,  aillées  conmimémeot 
vers  à  queue  de  rca,  qui  affectionnent  les  mares  putiides.  Le  m  de  Mont- 
fort,  dans  la  plaine  de  Saint-Denis,  reçoit  les  eaux  d'une  caFtonoerie  et 
celles  d'une  boyauderie.  Ges  eaux,  claires  et  limpides  en  sortant  des 
usines,  sont  chargées  de  matières  putrescibles;  celles  de  la  fabrique  de 
carton  d'Aubervilliers  forment  des  dépôts  blancs  composés  de  bactéries, 
celles  de  la  boyauderie  donnent  naissance  à  des  euglèûies  reages  et  verts 
qui  tapissent  le  lit  de  la  rivière  en  aval  de  l'uaoe.  Ges  infusoires  carac- 
térisent donc  l'eau  infectée  par  des  matières  animales,  tandis  que  les 
algues  blanches  trahissent  les  eaux  de  féculerie.  Dtans  les  eaux  moins 
profondément  altérées,  on  voit  apparaître  des  algues  vertes.  —  Pendant 
la  guerre  de  1870,  les  berges  du  canal  de  FOurcq  ayant  été  rompues  par 
l'ennemi,  les  eaux  du  canal  s'écoulèrent  dans  le  Groult.  Plus  tard,  Us 
rivières  furent  ramenées  dans  leur  cours  normal ,  mais  les  beggiatoa  et 
les  osciUaria  natam  ont  cédé  la  place  à  des  xggnema  et  des  spirogyra. 

Au  cours  de  ces  études,  M.  Gérardio  a  fait  une  antre  remarque  inH 
portante.  Lorsqu'une  eau  renferme  la  preportion  normale  d'oxygène  db- 
sous,  elle  peut  entretenir  la  vie  des  poissons  et  celle  des  herbes;  dès 
lors  elle  est  saine  et  probablement  bonne.  Quand  l'oxygène  dimiaoe, 
les  animaux  k  respiration  active  disparaissent  les  premiers,  pu»  ceux 
dont  la  respiration  est  lente;  c'est  ainsi  cpie  la  sangsue  noire  peut  vivre 
dans  des  eaux  où  la  crevette  meurt  instantanément.  Ce^  diminotiim 
de  l'oxygène  dissous  influe  aussi  sur  les  plantes,  et  elle  a  pour  cause 
l'oxydation  des  ntatières  organiques  qui  salissent  l'eau.  Une  eaa  cor- 
rompue est  dès  lors  celle  qui  e^  dépourvue  d'oxygène  dissous,  une  eau 
amplement  altèrke  en  renferme  encore,  mais  moins  qu'une  eau  nor- 
male. Gette  remarque  se  vérifie  par  l'expérience;  on  ne  trouve  aucune 
trace  d'oxygène  dissous  dans  les  eaux  notoirement  infectes.  La  salubrité, 


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EFVUE.   —  CHRONIQUE.  719 

l'altération  et  la  corruption  des  eaux  sont  donc  liées  à  la  présence  ou 
à  l'absence  de  Toxygène  dissous,  et  la  proportion  de  ce  gar  que  les  eaux 
renferment  doit  donner  la  mesure  exacte  de  leurs  qualités  hygiéniques. 

Le  dosage  de  l'oxygène  par  les  procédés  qui  étaient  en  usage  jusqu'à 
présent  est  une  opération  difficile  et  compliquée ,  inapplicable  à  des 
liquides  qui  s'ahèrent  rapidement  et  ne  peuvent  se  conserver  en  vases 
clos.  Il  fallait  trouver  un  réactif  qui  permît  de  faire  ce  dosage  in- 
stantanément à  l'aide  d'une  liqueur  titrée.  M.  Qérardin  a  reconnu  que 
cette  condition  est  remplie  par  Thydrosulfite  de  soude,  dont  on  doit  la 
découverte  à  M.  Schûtzenberger.  On  obtient  le  dosage  de  l'oxygène  patr 
la  quantité  de  liqueur  titrée  qui  amène  la  décoloration  de  l'eau,  légère- 
ment teintée  par  le  bleu  d^aniline.  U.  Oérardin  s'est  trouvé  ainsi  en 
possession  de  trois  méthodes  pour  apprécier  le  d^ré  d'infection  des 
eaux  :  l'observation  des  herbes  vertes  et  des  mollusques,  —  l'examen 
microscopique  des  algues  et  des  infusoires,  —  le  dosage  de  l'oxygène 
dissous.  Pour  en  constater  l'accord,  il  en  a  fait  l'application  à  la  rivière 
de  Vesle,  de  Reims  à  Braisne,  en  1873.  A  mesure  que  l'eau  de  cette  ri- 
vière est  souillée  par  les  déjections  des  usines  et  des  villes,  on  voit  en 
effet  disparaître  à  la  fois  les  êtres  vivans  et  diminuer  l'oxygtee,  qui  en 
amont  de  Reims,  au  mois  d'avril,  s'élevait  à  11  cent,  cubes  par  litre, 
pour  descendre  à  moins  de  1  cent,  cube  à  Saînt-Brice ,  et  revenir  à  la 
proportion  normale  un  peu  avant  Braisne. 

Il  paraît  donc  prouvé  que  les  matières  organiques  en  décomposition 
privent  l'eau  de  l'oxygène,  et  y  rendent  ainsi  la  vie  impossible  à  des 
êtres  doués  d'une  organisation  supérieure.  Elles  réduisent  les  sulfates, 
les  transforment  en  sulfures,  et  sont  la  cause  des  émanations  d'hydro- 
gène sulfuré.  Si,  au  lieu  d'abandonner  les  eaux  industrielles  à  la  fer- 
mentation putride  dans  des  fosses  de  décantation ,  on  les  divisait  pour 
les  aérer  sur  une  large  surface,  les  matières  organiques  s'oxyderaient  à 
saturation,  et  l'on  pourrait  ensuite  sans  danger  faire  écouler  ces  eaux  à 
la  rivière.  G* est  ainsi  qu'autrefois  les  pécheurs  des  Vosges  transportaient 
les  truites  vivantes  par  toute  la  France  dans  des  caisses  dont  l'eau  était 
sans  cesse  battue  par  une  roue  à  palettes  que  faisait  mouvoir  une  corde 
enroulée  sur  l'axe  d'une  des  roues  de  la  voiture.  Par  l'agitation  à  l'air, 
l'eau  reprend  facilement  de  l'œcygène. 

Pour  assainir  les  eaux  industrielles,  M.  Gérardin  recommande  donc 
de  les  répandre  sur  un  terrain  préalablement  drainé.  Répandre  les  eaux 
sur  la  terre  ne  suffit  pas  quand  l'espace  manque.  Une  féculerie  de  Go- 
lombes  dirige  ses  eaux  sur  une  prairie  où  elles  s'infiltrent  dans  un  sol 
sableux  ;  elles  y  brûlent  le  gazon  et  font  périr  les  artoes  qu'elles  attei- 
gnent par  accident.  De  plus  le  sol  est  bientôt  étancbe,  et  il  faut  souvent 
changer  le  lieu  d'absorption  ;  les  eaux  cheminent  dans  la  terre  et  vont 
corrompre  des  puits  éloignés,  ce  qui  prouve  qu'elles  ne  s'améliorent 
pas  dans  leur  trajet  souterrain.  Il  est  donc  indispensable  de  compléter 


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720  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  procédé  par  le  drainage,  qui  non-seulement  permet  de  diriger  la 
marche  des  eaux,  mais  qui  surtout  est  un  moyen  d^oxydation  énergique. 

M.  Gérardin  en  a  fait  d'abord  Tapplication  à  la  féculerie  de  Gonesse, 
qui  envoie  au  Groult  chaque  jour  150,000  litres  d'eaux  de  fabricatioQ 
et  de  jus  de  pomme  de  terre.  En  répartissant  cette  massé  sur  un  terrain 
argileux  de  2,000  mètres  de  surface,  préalablement  drainé,  on  a  con- 
staté que  les  eaux  étaient  absorbées  facilement,  que  la  terre  restait 
belle,  parfaitement  saine,  et  que  l'infection  du  Groult,  en  aval  de  la  fa- 
brique, était  notablement  diminuée.  Il  résulte  de  cet  essai  que  les  eaux 
de  féculerie,  à  la  sortie  de  Tusine,  sont  inoffensives  pour  la  végétation, 
et  ne  deviennent  nuisibles  que  par  la  fermentation  dans  les  fosses. 
L'amélioration  de  l'eau  du  Groult,  après  l'épuration  de  l'eau  de  Tusine 
de  Gonesse  en  1869,  était  également  manifeste  au  printemps  de  1870; 
les  herbes  vertes  avaient  reparu  dans  la  rivière,  et  les  poissons  s'y 
montraient  de  nouveau.  La  féculerie  de  Gonesse  avait  été  la  cause  prin- 
cipale de  l'infection  de  l'eau;  aussi  l'état  général  du  Groult  est  devenu 
beaucoup  plus  satisfaisant  malgré  la  présence  des  autres  fabriques,  dont 
une  seule,  une  sucrerie ,  a  suivi  l'exemple.  —  Beaucoup  de  personnes 
croyaient  encore  que  l'épuration  des  eaux  de  Gonesse  était  simplement 
due  à  la  filtration.  Le  propriétaire  de  la  féculerie  du  Bourget  essaya 
en  1872  de  faire  écouler  les  eaux -sur  un  terrain  drainé  de  500  mètres; 
mais  le  sol  fut  infecté,  et  les  eaux  conservaient  leurs  propriétés  nuisi- 
bles. L'année  suivante,  on  les  dirigea  sur  un  terrain  vingt  fois  plus 
grand,  et  aussitôt  le  succès  fut  complet.  Au  Bourget  comme  à  Gonesse, 
on  distribue  l'eau  par  des  gouttières  en  filets  très  minces,  afin  de  les 
répandre  sur  tout  le  terrain.  On  obtient  ainsi  une  oxydation  suffisante, 
tandis  qu'en  amenant  l'eau  par  des  ruisseaux  ou  des  rigoles  on  ne  par- 
vient pas  à  l'oxyder.  Des  expériences  analogues  ont  été  faites  en  1871 
à  la  cartonnérie  d'Âubervilliers,  et  le  ruisseau  du  Vivier  a  été  assaini; 
les  bactéries  en  ont  disparu. 

La  conclusion  qui  se  dégage  de  ces  recherches,  c'est  d'une  part  que 
les  causes  d'insalubrité  qui  résultent  de  la  concentration  des  popula- 
tions dans  les  villes  et  de  la  multiplication  des  fabriques  sont  plus  graves 
qu'on  ne  le  soupçonnait  autrefois,  et  de  l'autre  qu'il  est  possible  d'y  re- 
médier d'une  manière  efficace.  Dès  lors  rien  ne  peut  excuser  l'incurie 
qui  laisse  le  mal  s'aggraver  et  attend,  pour  prendre  un  parti,  l'inter- 
vention du  législateur  ou  le  terrible  avertissement  d'une  épidémie.  L'ar- 
gent qu'on  dépense  en  travaux  d'assainissement,  on  le  retrouve  au  cen- 
tuple en  bien-être  et  prospérité.  N'est-ce  donc  rien  que  de  constater  la 
diminution  de  la  mortalité  générale  et  une  augmentation  sensible  de 
la  durée  de  la  vie  moyenne?  Or  c'est  là  la  réponse  de  la  statistique  aux 
objections  d'une  écocomie  mal  comprise.  a.  radad. 


Le  directeur-gértmi,  G.  Buloz. 

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CHARLES  SUMNER 


Les  grandes  révolutions  politiques  sont  précédées  par  des  révo- 
lutions morales;  mais  les  initiateurs  des  grandes  réformes  sont 
rarement  ceux  gui  les  accomplissent.  L'abolition  de  l'esclavage  en 
Amérique  n'a  pas  été  l'ouvrage  des  abolitionistes,  pas  plus  que  Ta- 
brogation  des  lois  sur  les  céréales  en  Angleterre  n'a  été  l'ouvrage 
des  premiers  libre-échangistes.  Les  réform'ateurs  sont  des  apôtres, 
ils  luttent  contre  les  préjugés  populaires,  ils  parlent  à  l'imagination 
autant  qu'aux  intérêts,  et  leur  prestige  est  d'autant  plus  grand  qu'ils 
se  montrent  plus  indilTérens  à  ce  qui  agite  le  commun  des  hommes. 
L'œuvre,  avant  tout  morale,  philosophique  ou  religieuse,  de  ceux 
qu'on  pourrait  nommer  les  précurseurs  risque  toutefois  de  demeurer 
stérile,  s'il  ne  vient  point,  à  une  heure  donnée,  un  politique  qui 
transporte  les  idées  dans  le  domaine  des  faits,  des  lois,  du  gouver- 
nement, un  de  ces  hommes  qui  tiennent  à  la  fois  du  réformateur  et 
du  législateur,  amoureux  de  la  perfection  et  se  contentant  du  pos- 
sible, capables  de  se  soutenir  entre  les  chimères  et  les  nécessités, 
d'esprit  plus  noble,  plus  généreux  que  les  politiques  vulgaires, 
moins  inflexible,  étroit  et  gauche  que  les  apôtres  de  vérité. 

Les  États-Unis  et  le  sénat  américain  viennent  de  perdre  un  de  ces 
hommes  rares  dans  la  personne  de  Charles  Sumner,  nom  qui  res- 
tera toujours  attaché  à  la  victoire  de  la  cause  abolitioniste  dans  le 
nouveau  contment  et  aux  grands  événemens  qui  l'ont  préparée.  Nous 
vivons  si  vite,  notre  esprit  se  jette- chaque  jour  en  tant  de  lieux 
diiférens,  qu'à  peine  donnons-nous  une  pensée  aux  acteurs  qui 
quittent  cette  scène  mobile  et  inquiète.  Charles  Sumner  n'est  pour- 
tant pas  de  ceux  qu'on  doive  laisser  partir  sans  un  mot,  comme 
un  bateau  qui  sombre,  laissant  un  remou  silencieux  qui  ne  dure 
qu'un  instant.  Sa  trace  sera  plus  profonde;  il  a  affranchi  une  race, 
et  avec  Lincoln,  avec  Seward,  il  a  sauvé  l'Union  américaine.  On  ne 

TOMB  m.  —  15  JOUI  1874.  46 

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7S2  RETUE  Dfg  mm.  MONBBS. 

peut  s'empêcher  parfois  de  sourire  en  lisant  dans  Cicéron  les  éloges 
qu'il  s'accorde  à  lui-même  avec  une  fierté  presque  candide.  Nous 
admirons  à  travers  les  siècles  l'orateur  qui  a  soutenu  si  souvent 
l'assaut  des  factions;  mais,  tout  près  de  nous,  quels  acteurs  nou- 
veaux de  guerre  civile  ne  pouvons-nous  contempler,  quelles  luttes 
de  la  parole  et  de  l'épée,  quels  triomphes  chèrement  achetés,  quelles 
âmes  robustes,  saisies  et  comme  garrottées  par  des  dangers  impré- 
vus et  formidables,  et  qui  ont  su  conserver  leur  calme  et  leur  force, 
quel  sénat  vraiment  romain  usant  la  fortune  et  lui  arrachant  la 
victoire  I 

Pendant  cette  lutte  d'oà  dépendait  le  sort  d'un  continent  et  d'une 
race,  on  peut  dire  sans  exagération  que  Charles  Sunmer  fut  l'âme 
de  ce  sénat.  Tout  reposa  un  moment  sur  les  épaules  de  trois 
hommes  :  l'ironie  du  destin  condamnait  deux  d'entre  eux  à  des 
tâches  pour  lesquelles  ri^  ne  les  avait  préparés;  M.  Seward,  quand 
tout  le  sud  était  debout,  se  flattait  encore  de  réprimer  la  révolte  en 
trois  mois;  M.  Lincoln,  d'humeur  si  paisible  et  si  compatissante, 
se  vit  bientôt  entouré  d'armées  comme  un  César  et  contraint  d'or- 
donner les  plus  terribles  sacrifices  humains.  Sewiu*d  représentait 
l'Dnion  au  dehors,  la  défendait  contre  l'Europe  incrédule  ou  contre 
des  ennemis  tout  prêts  à  se  déclarer;  Lincoln  en  étaii  l'image  do* 
mestique  pour  ainsi  dire,  il  la  personnifiait  aux  yeux  du  peuple;  fan 
rallier  avec  les  moindres  ressorts  de  la  politique  américaine,  il  sut, 
bten  qu'il  eût  été  amené  au  pouvoir  par  un  parti,  rattacher  à  lui 
tom  ceux  qui  pouvaient  servir  la  cause  nationale.  Sunm^  s'était 
réservé  l'action  législative  :  il  tournait  contre  le  sud  non  pas  seule- 
ment des  armées ,  mais  des  lois  ;  mais,  pour  bien  compr^idre  la 
grandeur  du  rôle  que  la  guerre  civile  lui  attribua  à  cette  époque,  il 
faut  retourner  en  lurière,  raconter  ses  premières  luttes,  ses  longs 
et  patiens  efforts  contre  l'oligarchie  des  maîtres  d'esclaves. 


Charles  Sumner  est  né  à  Boston  le  6  janvier  1811  ;  son  père, 
Charles  Pinkney  Sumner,  avait  été  shérif  dans  la  capitale  du  Massa- 
chusetts; sa  mère  était  la,  fil  le  d'un  riche  fermier  de  Hanover;  son 
grand-père,  le  major  Sumner,  avait  servi  dans  l'armée  révolution- 
naire. Il  sortait,  comme  on  voit,  de  la  souche  de  la  vieille  Angle- 
terre, il  respira  dès  l'enfance  l'atmosphère  de  la  ville  qu'on  a  quel- 
quefois appelée  la  nouvelle  Athènes;  il  y  acheva  ses  études  clas^ques 
et  y  commença  l'étude  du  droit  sous  la  direction  du  cél^re  juge 
Story,  qui  devint  et  resta  toujours  son  ami*  Simple  étudiant,  il  écri- 


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UN  HOMME  DETâT  AMERICAIN.  723 

vit  des  articles  qui  furent  remarqués  dans  la  Revue  trimMrieUe  de 
jurUprudence  de  Boston.  Il  entra  bientôt,  pour  se  £aBiUiariser  avec 
les  détails  de  la  procédtn^  dans  l'étude  d'un  avocat  de  Boston^  et 
alla^  passer  un  liiver  à  Washington  pour  étudier  les  a&ires  qui  res- 
sortissent  à  la  cour  suprême.  Marshall,  qui  était  alors  chief-^jus^ 
ticey  l'accueillit  avec  beaucoup  de  bonté  et  devina  son  grand  mente. 
Sumner  prit  ensuite  pendant  trois  ans  la  directHm  de  la  JBe9me  ée 
jurisprudence  américaine. 

Nous  le  voyons  ensuite  inscrit  au  barreau  de  Worcester,  ^ms  le 
Massachusetts;  il  n'avait  que  vingt-trois  ans,  et  déjà  il  passait  pour 
un  savant  légiste.  U  ouvrit  une  étude,  ce  qu'on  noBoiae  wax  l^tats* 
Dnis  un  office j  car  le  même  mot  sert  poiir  le  marchand  et  pour  l'a- 
vocat. Son  esprit  sérieux,  sa  profioiMle  connaissaDce  des  lois,  lui 
donnèrent  du  premier  coup  ime  grande  cUratèle.  Il  fut  nommé  rap- 
porteur de  la  cour  de  circuit  des  États-Unis  et  piddia  tpois  yolumes 
de  décisions  du  juge  Story,  qui  sont  encore  connus  sous  le  iMm 
de  Rapports  de  Sunmer^  et  fréquemment  consultés  par  les  hommes 
de  Icn.  On  lui  fit  de  toutes  parts  de  brillantes  propoaitHx»  pour  le 
déterminer  à  entrer  comme  partenaire  dans  de  grandes  maisons, 
menées  par  des  légistes  énnnens,  car  ma  États-Unis,  ainsi  qo'«n 
Angleterre,  on  admet  des  raisons  sociales  et  des  sociétés  en  partici- 
pation pour  les  afiaires  litigieuses  comme  pour  les  ai&irés  ordinaires; 
il  refusa,  il  gagnait  lui-même  tout  ce  qu'il  voulait,  et  il  tenait  à  sa 
liberté.  U  fut  pendant  trois  ans  le  suppléant  du  juge  Story  dans  la 
chaire  de  droit  du  collège  de  Harvard.  Il  s'iqppliqua  surtout  à  «ette 
époque  à  l'étude  du  droit  international,  qui  devait  rester  sa  sdenœ 
favorite.  On  lui  offiît  une  chaire  au  collège  de  Harvard,  il  la  refusa. 
Il  ne  voulait  pas  se  lier  à  l'université,  il  achevait  d'ailleurs  un  gnmd 
ouvrage,  un  Traité  de  la  jurisprudence  de  rmmrauii.  Cet  ouvrage 
avait  été  commencé  par  Dunlap,  atteroey  de  district  des  États-Unis, 
qui  était  mort,  laissant  son  ceuvre  inachevée  :  Sumner  la  compléta* 
l'enrichit  de  notes  et  de  commentaires,  et  ce  travail  d'Hercule  achevé, 
avant  qu'il  eût  vingtHS^  ans,  il  partit,  comme  un  écolier  délivré, 
pour  r£ur(q)e« 

L'Europe  exerce  sur  les  Américains  une  attraction  d'autant  plus 
irrésistible  qu'ils  ont  reçu  une  éducaticm  plus  parfaite.  C'est  sur  notre 
vieux  continent  que  l'heiiBiie  cherchera  toujours  ses  titres  de  no- 
blesse :  ce  n'est  pas  seulement  le  complément  de  l'éducation  que 
l'Américain  y  vient  demander,  celle  qui  se  fait  devant  les  monum^is, 
dans  la  société  polie,  parmi  tant  de  races  diverses;  il  y  cherche  cette 
poésie  qui  sort  du  passé,  ces  puissances  d'iimaginatioa  qui  s'atta- 
chent aux  souvenirs,  aux  noms,  anx  ruines,  aux  traditions;  il  jouit 
du  {daisir  qu'éprouve  le  naturaliste  en  découvrant  des  faunes 


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72&  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

ciennes;  il  retrouve  sous  la  civilisation  d'hier,  la  seule  qu'il  con- 
naisse, des  civilisations  accumulées,  belles  encore  dans  leur  scmi- 
mml  éternel.  On  devine  ce  que  pouvait  être  une  première  visite  en 
Europe  pour  un  homme  tel  que  Sumner,  nourri  de  Tantiquité  clas- 
sique, ne  connaissant  encore  que  par  les  livres  cette  contrée  que  la 
Nouvelle-Angleterre  r^ardera  toujours  comme  une  mère,  véritable 
pèlerin  de  l'histoire,  des  grands  souvenirs  parlementaires,  des  lettres 
et  des  arts. 

Il  resta  longtemps  en  Angleterre,  et  y  contracta  quelques  ami- 
tiés qui  lui  furent  toujours  fidèles.  Il  assista  fréquemment  aux  dé- 
bats du  parlement  :  les  juges  de  Westminster  l'accueillirent  concune 
un  confrère;  en  Allemagne,  il  vit  le  prince  Mettemich,  Humboldt, 
l'historien  Ranke,  le  géographe  Ritter,  Savigny,  Thibaut,  Hitter- 
maier,  les  grands  jurisconsultes  du  jour.  Pendant  qu'il  séjournait  à 
Paris,  en  18S9,  une  querelle  éclata  entre  l'Angleterre  et  les  États- 
Unis  au  sujet  des  frontières  canadiennes.  Le  général  Gass  pria  Sum- 
ner  d'écrire  un  mémoire  sur  la  question;  ce  court  mémoire  fut 
publié  dans  le  Messager  de  Galignani,  et  le  juge  Story  déclara  que 
Sumner  avait  du  coup  épuisé  la  question  en  litige,  qui  fut  peu  après 
soumise  à  l'arbitrage  du  roi  des  Belges. 

Revenu  en  Amérique,  Sunmer  ne  reprit  point  la  profession  d'avo- 
cat; il  se  remit  pourtant  au  travail  et  publia  une  édition  américaine 
des  Rapports  de  Yesey  en  vingt  volumes,  enrichie  de  notes  très 
nombreuses.  Le  juge  Story  mourut  sur  ces  entrefaites.  Il  avait  tou- 
jours espéré  que  Sumner  lui  succéderait  comme  professeur  à  Cam- 
bridge, tout  le  monde  s'unissait  à  ce  vœu;  mais  déjà  la  politique 
l'attirait,  il  ne  voulait  point  emprisonner  son  ardeur  entre  les  li- 
mites étroites  d'une  université.  Il  ne  s'était  laissé  attirer  jusque-là, 
pour  ainsi  dire,  que  par  le  travail  du  cabinet,  par  les  études  abs- 
traites; nous  allons  le  voir  entrer  dans  la  lutte.  Depuis  longtemps,  il 
cherchait  un  ennemi  digne  de  lui;  il  l'avait  enfin  trouvé,  l'esclavage, 
ennemi  qui  semblait  alors  invincible,  car  il  n'avait  pas  seulement 
avec  lui  tous  les  états  du  sud,  le  gouvernement  de  Washington,  le 
sénat,  la  cour  suprême;  il  avait  des  alliés  dans  tous  les  états  libres, 
et  nulle  part  peut-être  d'aussi  fidèles  ni  d'aussi  ardens  que  dans 
cette  société  riche  et  él^ante  de  Boston,  dont  Sumner  avait  tou- 
jours respiré  l'atmosphère;  il  était  l'enfant  gâté  de  cette  société 
polie,  fermée,  raffinée  :  ses  amis  abhorraient  les  aboHtionistes  et 
faisaient  semblant  de  les  mépriser.  Garrison  avait  failli  être  égorgé 
dans  les  rues  de  Boston  par  une  multitude  où  il  n'y  avait  pas  seule- 
ment des  gens  du  peuple.  Les  apôtres  de  l'émancipation  ne  faisaient 
point  à  l'esclavage  une  guerre  voilée,  modérée,  comme  les  prédica- 
teurs à  la  mode;  c'étaient  des  trouble-fête  :  ils  faisaient  honte  au 


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UN  HOMME  d'État  américain.  725 

nord  de  sa  longue  complicité  avec  des  marchands  d'esclaves,  de  ses 
compromis,  de  l'humilité  de  ses  représentans  à  Washington;  ils 
traitaient  de  pharisiens  les  ministres  de  l'Évangile,  dont  l'esprit  de 
charité  ne  protégeait  plus  que  des  oppresseurs.  Sans  doute  quelques 
fanatiques  vulgaires  étaient  mêlés  à  leurs  rangs,  mais  ce  groupe,  si 
peu  nombreux  au  début,  compta  pourtant  bientôt  dans  son  sein 
quelques-uns  des  noms  les  plus  honorés  dans  la  Nouvelle-Angleterre; 
Sumner  entendait  l'écho  de  leurs  prédications,  il  entendait  aussi  les 
rires  ironiques,  les  éclats  de  colère  de  leurs  ennemis.  Il  n'était  pas 
de  ceux  qui  portent  sans  efforts  le  joug  léger  de  Mammon;  il  était 
comme  ces  jeunes  Romains,  encore  éblouis  par  la  Rome  ptuenne  et 
secrètement  touchés  par  la  grâce  douloureuse  de  la  nouvelle  foi.  Il 
hésita  longtemps;  il  avait  sous  les  yeux  des  exemples  de  vies  non 
pas  simplement  mondaines,  mais  embellies,  honorées  par  les  lettres, 
en  même  temps  que  soustraites  à  la  rudesse  et  aux  violences  des 
partis,  n  était  dans  le  port;  il  en  sortit  quand  la  tempête  s'annon- 
çait et  qu'il  pouvait  rester  paresseusement  à  l'abri. 

Il  n'alla  pas  se  ranger  pourtant  parmi  ceux  qui  faisaient  à  l'es- 
clavage une  opposition  plutôt  religieuse  que  politique.  Il  resta  sur 
le  terrain  de  la  constitution,  et  à  cette  époque  la  constitution  ga- 
rantissait encore  les  droits  des  maîtres  d'esclaves.  Les  abolitio- 
nistes  étaient  des  agitateurs,  des  moralistes;  ils  parlaient  une  langue 
qui  n'était  pas  celle  du  congrès  ou  du  sénat.  Sumner,  qui  les  hono- 
rait et  s'insphrait  de  leurs  enseignemens,  resta  pourtant  un  poli- 
tique; n^ais  il  marqua  bientôt  par  sa  conduite  qu'il  obéissait  à  d'au- 
tres voix  que  celles  qui  étaient  alors  les  maltresses  de  l'opinion.  En 
18&5,  le  h  novembre,  il  assista  k  un  meeting  présidé  par  Charles- 
Francis  Adams,  qui  devint  sous  M.  Lincoln  ambassadeur  des  États- 
Unis  à  Londres.  Les  résolutions^  c'est  ainsi  qu'on  nomme  en  pays 
anglo-saxon  les  propositions  soumises  à  l'approbation  d'une  réunion 
publique,  furent  présentées  par  M.  Palfrey,  un  historien  éminent  qui, 
né  en  Virginie,  avait  émancipé  ses  esclaves  à  l'époque  de  sa  majorité 
et  était  venu  se  fixer  dans  la  Nouvelle-Angleterre.  La  question  qui 
agitait  alors  les  partis  était  l'annexion  du  Texas.  Charles  Sumner 
avait  rédigé  les  résolutions,  et  il  les  commenta  avec  une. grande 
éloquence.  Il  protesta  contre  l'admission  du  Texas  comme  état  à 
esclaves,  il  dénonça  le  plan  de  ceux  qui,  non  contons  de  maintenir 
l'esclavage  dans  les  anciens  états  du  sud  et  dans  les  limites  autre- 
fois convenues,  voulaient  lui  ouvrir  des  territoires  nouveaux,  enva- 
hir tout  le  continent  et  assurer  ainsi  leur  suprématie  dans  les  con- 
seils de  Washington.  Il  protesta  «  au  nom  de  Dieu,  du  Christ  et  de 
l'humanité,  »  et  invita  son  état  natal,  le  Massachusetts,  à  rester  en 
tête  de  la  croisade  libératrice. 

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720  lETUE  DES  ÙECX   MONDES. 

Les  whigs  virent  avec  regret  Sumner  prendre  une  attidtt(k  anasi 
décidée,  ils  ne  purent  le  retenir  dans  leurs  rangs;  Sumn«  se  mêla 
au  parti  qui  prit  le  nom  de  «  la  terre  libre  {free  soil)^  »  pour  indi- 
quer que  les  terres  nouvellement  organisées  en  territoires  et  en- 
suite en  états  devaient  rester  vierges  de  la  souillure  de  l'esclavage. 
Il  alla,  à  la  mode  américaine,  soutenir  les  principes  et  les  caadidats 
de  ce  parti  dans  les  villes  du  nord;  ses  efforts  lui  valurent  rhomieur 
d'être  nommé  en  1851  par  le  congrès  de  Massachusetts  sénateur  à 
Washington.  Il  devint  dès  ce  moment  dans  la  capitale  le  rqfyrésen- 
tant  le  plus  éminent  des  principes  et  des  sentimens  du  nord,  et  en- 
tra  dans  la  pleine  lumière  de  l'histoire. 

Washington  était  en  effet  le  point  où  des  forces  rivales  commen- 
çaient à  entrer  en  lutte  ouverte.  Le  premier  discours  important  que 
prononça  Sumner  devant  le  grave  auditoire  du  sénat  avait  trait  à  la 
loi  sur  les  esclaves  fugitifs.  C'était  la  prétention  des  maîtres  d'es- 
claves de  mettre  tous  les  agens  de  la  confédération  au  service  de 
ceux  qui  allaient  rechercher  des  nègres  en  fuite  jusque  sur  les 
confins  du  Canada,  à  Boston,  dans  toutes  les  villes  du  nord.  Ils 
exigeaient  cette  atroce  loi  d'extradition  contre  des  femnes,  des 
enfans,  irritant  ainsi  et  insultant  la  conscience  des  populations 
religieuses  du  nord,  outrageant  comme  à  plaisir  les  sentimens  les 
plus  profonds  de  la  nature  humaine.  Tous  les  efforts  furent  vains; 
le  sud  triompha,  il  était  le  maître  et  usait  sans  scrupule  et  sans 
merci  de  sa  force.  A  Washington,  tout  pliait  devant  l'arrogante  aris- 
tocratie des  grands  planteurs,  les  députés,  les  sénateurs  du  nord  y 
faisaient  petite  figure,  la  plupart  se  faisaient  pardonner  leur  pré- 
sence incommode  par  leur  mollesse  et  leur  complaisance  ;  ceux  qui, 
tels  que  Sumner,  avaient  conscience  de  la  grandeur  de  leur  mis- 
sion restaient  solitaires  et  presque  méprisés. 

Sumner  avait  une  éloquence  raisonneuse,  nourrie  de  laits,  un 
peu  trop  riche  peut-être,  alourdie  de  citations,  de  textes,  d'ar- 
gumens  pressés  et  débordans  :  il  savait  toutefois  résumer  ses  km- 
gues  harangues  dans  quelque  trait  concis,  qui  pénétrait  comme 
une  flèche  dans  l'esprit  populaire  et  passait  rapidement  dans  la 
langue  politique.  Dans  la  longue  lutte  qu'il  soutint  pour  défaidre 
les  territoires  nouveaux  contre  l'esclavage,  il  opposa  l'une  à  l'autre 
les  deux  théories  du  nord  et  du  sud  dans  ce  court  aphorisme  :  «  la 
liberté  est  nationale,  l'esclavage  est  provincial,  »  voulant  exprimer 
ainsi  que  la  liberté  était  de  droit,  qu'elle  suivait  partout  le  drapeau 
étoile,  et  que  l'esclavage  n'était  qu'un  privilège,  une  institution 
locale.  A  peine  aujourd'hui  se  souvient-on  du  compromis  du  MiS' 
souri.  Cette  mesure  législative,  sorte  de  traité  terapwaire,  prohi- 
bait l'esclavage  au  nord  du  36^  degré  de  latitude;  M.  Douglas  dé- 


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UN  H<»ofE  d'État  américain.  727 

nonça  ce  traité  au  nom  de  la  dérisoire  souyeratseté  des  territoires, 
et  proposa  que  des  prorinces  nouvellement  colonisées,  demandant 
à  être  admises  dans  l'Union,  y  fussent  reçues,  qu'elles  eussent  ou 
non  accepté  l'esclavage  dans  leur  constitution  particulière.  Le  bill 
de  M.  Douglas  fat  voté  par  les  deux  chambres  et  ratifié  par  le  pi*é- 
siéent.  Les  dernières  barrières  opposées  par  une  prévoyance  trop 
timide  à  l'ambition  du  sud  étaient  brisées.  Le  bill  du' sénateur  Dou- 
glas avait  été  présenté  à  propos  de  l'organisation  du  vaste  terri- 
toire de  Nebraska  et  de  Kansas  que  les  Indiens  avaient  cédé  par 
traité.  Les  émigrans  de  l'ouest  et  du  nord  y  entrèrent  bientôt  en 
lutte  avec  les  gens  du  sud,  qui  venaient  en  bandes  armées  du  Mis-< 
souri  prendre  part  à  toutes  les  élections.  Une  véritable  guerre  civile 
éclata,  et  le  gouvernement  mit  les  troupes  fédérales  au  service  des 
flibustiers,  qui  régnaient  déjà  par  la  terreur  dans  le  Kansas. 

Le  sénateur  de  Boston  prononça  à  cette  occasion  un  de  ses  plus 
courageux  discours,  qu'il  fit  imprimer  sous  ce  titre  :  le  Crime  contre 
le  Kujuag.  Il  devait  payer  cher  son  audace.  Il  avait  adressé  quel- 
ques critiques  à  la  Caroline  du  sud.  La  séance  terminée ,  la  salle 
déjà  vide,  un  rq)résentant  de  cet  état  au  congrès,  M.  Brooks,  voyant 
M.  Samner  occupé  à  écrire  des  lettres,  le  frappa  par  derrière  à  plu- 
sieurs reprises  avec  une  lourde  canne  sur  la  tête  et  l'étendit  sans 
connaissance.  Deux  députés  avaient  accompagné  M.  Brooks  pour 
empêcher  que  quelqu'un  pût  se  jeter  sur  lui.  Cette  lâche  agresàon 
remplit  tout  le  nord  d'indignation  et  de  fureur.  Le  sud  au  contraire 
applaudit  à  la  conduite  de  M.  Brooks  :  pendant  que  sa  victime  était 
en  danger  de  mort,  on  lui  vota  des  remercimens,  il  fut  l'objet  de 
ridicules  démonstrations;  il  avait  donné  tout  de  suite  sa  démissiiM), 
ses  électeurs  le  renvoyèrent  au  congrès.  Le  remords  saisit  toutefois 
ce  jeune  fanatique,  qui  appartenait  à  une  des  meilleures  familles 
du  sud;  il  eut  honte  de  lui-même,  et  tomba  dans  une  mélancolie 
qui,  dit-on,  abrégea  ses  jours. 

On  craignit  un  moment  que  la  belle  intelligence  de  Sumner  n'eût 
reçu  des  atteintes  irréparables  ;  le  repos  le  plus  absolu  lui  fut  or- 
donné, son  système  nerveux  était  profondément  ébranlé.  Les  coups 
avaient  dû  être  terribles;  Sumner,  qui  avait  la  taille  et  la  force  d'un 
géant,  en  se  relevant,  avant  de  tomber,  avait  arraché  du  parquet  le 
pupitre  sur  lequel  il  écrivait.  Il  vint  se  faire  soigner  à  Paris;  c'est  à 
cette  époque  que  je  le  vis  pour  la  première  fois.  Il  habitait  l'hôtel 
de  la  Paix  situé  dans  la  partie  de  la  rue  de  la  Paix  aujourd'hui  dé- 
molie; sa  vie  était  alors  un  vrai  martyre,  car  on  lui  appliquait  des 
moxas  le  long  de  l'épine  dorsale,  et  il  ne  voulut  jamais  prendre  de 
chloroforme.  Dans  les  intervalles  de  ces  cruelles  opérations,  j'avais 
souvent  l'honneur  de  le  voir;  son  affection  pour  des  personnes  qui 


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728  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

me  touchaient  de  très  près  noua  entre  nous  des  liens  qui  devaient 
toujours  aller  en  se  resserrant.  Les  premières  impressions  sont  d'cff- 
dinaire  les  plus  vives  :  je  revois  Sumner  à  cette  époque,  de  haute 
taille,  la  tête  chargée  d'une  riche  chevelure,  imposant,  souriant  vo- 
lontiers malgré  ses  souffirances;  ses  traits  avaient  de  la  noblesse,  sa 
voix  était  grave,  lourde,  lente;  toute  sa  personne  donnait  l'impres- 
sion d'une  grande  force  au  repos.  Il  me  sied  à  peine  de  parler  de 
son  exquise  courtoisie,  de  sa  bonté;  son  esprit  était  insatiable,  il 
voulait  tout  savoir,  les  hommes,  les  choses,  non  pour  satisfaire  une 
curiosité  stérile,  mais  en  homme  d'état  qui  ne  dédaigne  rien  et  qui 
observe  sans  cesse.  Sumner  partagea  le  temps  qu'il  passa  en  Europe 
entre  la  France  et  l'Angleterre;  il  reçut  dans  ce  dernier  pays  l'accueil 
le  plus  flatteur.  La  haute  aristocratie  caressa  en  lui  une  sorte  de 
martyr,  trouvant  ainsi  un  moyen  facile  de  faire  éclater  son  zèle  pour 
la  cause  de  l'émancipation.  Il  n'y  a  pas  au  monde  ime  société  qui 
puisse  et  sache  entourer  de  séductions  plus  variées  ceux  qu'elle  veut 
gagner  et,  pour  ainsi  dire,  faire  siens,  qui  mêle  plus  savamment  des 
desseins  politiques  à  ses  plaisirs,  à  ses  amusemens  et  jusqu'à  ses 
émotions  véritables.  Il  n'y  en  a  peut-être  pas  non  plus  qui  sache 
mieux  discerner  l'homme  sous  l'homme  d'état  et  mettre  une  estime 
réelle  à  la  place  d'hommages  d'abord  calculés,  quand  elle  trouve 
quelqu'un  qui  vaille  cette  estime.  Le  bruit  des  ovations  devait  pas- 
ser, la  popularité  s'évanouir;  quelques  amitiés  lui  restèrent  toujours 
fidèles,  même  quand  il  fut  contraint  plus  tard  de  dénoncer  daiis  le 
sénat  américain  la  conduite  de  l'Angleterre  en  des  termes  que  la 
désillusion,  l'admiration  et  la  confiance  trompées  rendaient  encore 
plus  amers. 

En  France,  la  société  impériale  attira  peu  H.  Sunmer;  ses  idées 
politiques,  en  même  temps  que  ses  goûts  littéraires,  l'entraînaient 
plutôt  vers  les  anciens  parlementaires,  H.  Guizot,  M.  de  Montalem- 
bert,  le  duc  de  Broglie,  M.  de  Tocqueville;  il  aimait  mieux  les  der- 
niers reflets  de  ces  pures  renommées  que  l'éclat  des  fortunes  nou- 
velles. L'empire  ne  lui  paraissait  qu'un  accident ,  une  aventure;  il 
s'étonnait  pourtant  de  voir  le  parti  vaincu  si  désespéré,  préférant,  si 
cela  peut  se  dire,  ses  regrets  à  ses  espérances,  parfois  aussi  le  sou- 
venir de  ses  fautes  au  souvenir  de  ses  victoires.  Il  s'étonnait  de  voir 
les  forces  libérales  semblables  à  un  faisceau  défait  que  nulle  main 
n'avait  ni  la  force  ni  même  le  goût  de  renouer,  tant  de  qualités,  de 
vertus,  usées  dans  une  triste  solitude  fermée  à  la  jeunesse,  au  souflle 
des  temps  nouveaux,  à  l'espérance.  Tandis  que  la  plupart  de  ses 
compatriotes  ne  venaient  à  Paris  que  pour  jouir  des  splendeurs  d'une 
capitale  que  le  nouveau  souverain  transformait  comme  avec  une 
baguette  magique,  il  aimait  à  descendre  sur  les  bords  de  ce  Styx 

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UN  HOMME  d'État  américain.  729 

politique  où  erraient  quelques  ombres  qui  fuyaient  les  bruits  im- 
portuns d'un  monde  frivole,  enivré  de  plaisir  et  de  servitude.  Son 
œil  profond  sondait  l'avenir  et  apercevait  déjà  les  ruines  de  cette 
fragile  prospérité. 

Pendant  plusieurs  années,  les  médecins  lui  commandèrent  le  re- 
pos. Il  fut  néanmoins  réélu  sénateur,  à  l'expiration  de  son  mandat, 
par  la  législature  du  Massachusetts;  il  alla  peu  après  reprendre 
enfin  sa  place  à  Washington,  et,  bien  que  l'insolence  du  parti  domi- 
nant n'eût  fait  que  s'accroître,  il  dénonça  avec  une  énergie  nou- 
velle les  empiétemens  et  les  coupables  ambitions  du  sud.  Le  moment 
approchait  où  les  fautes  de  l'oligarchie  des  maîtres  d'esclaves  et  du 
parti  démocratique  allaient  trouver  leur  châtiment.  L'élection  de 
H.  Lincoln  amena  les  républicains  au  pouvoir.  Le  programme  de  ce 
parti  était  bien  modeste,  il  n'aspirait  qu'a  «  préserver  les  nouveaux 
territoires  de  l'esclavage  par  des  moyens  constitutionnels  et  lé- 
gaux; »  mais  ceiix  qui  pendant  longtemps  avaient  tenu  le  sceptre 
politique  à  Washington  se  préparèrent  à  la  révolte.  En  vain  l'on 
balbutia  de  nouveau  le  mot  de  compromis.  H.  Sevrard,  M.  Lin- 
coln, tendirent  l'oreille  aux  propositions  de  M.  Crittenden;  ils 
étaient  prêts  à  toutes  les  concessions  honorables  pour  éviter  la 
guerre  civile,  la  rupture  violente  de  l'Union  leur  paraissait  le  plus 
grand  des  malheurs.  Sumner,  devenu  le  chef  du  parti  républicain 
dans  le  sénat,  s'opposa  au  compromis  de  M.  Crittenden,  il  refusa 
de  sacrifier  les  principes  qui  venaient  de  triompher  dans  les  élec- 
tions, il  savait  que  tout  sacrifice  serait  vain,  que  la  trahison  était 
ouvertement  préparée,  que  les  arsenaux  du  nord  avaient  été  vidés 
par  le  ministre  de  la  guerre,  que  la  lutte  ne  pouvait  plus  être  évi- 
tée. Les  sénateurs  du  sud  quittèrent  leur  poste  l'un  après  l'autre, 
et  dans  cette  enceinte  où  si  longtemps  il  n'avait  fait  entendre  que  de 
vaines  protestations,  Sumner  se  trouva  bientôt  le  représentant  le  plus 
puissant  de  l'Union,  à  la  fois  le  conseil  et  le  juge  du  pouvoir  exécu- 
tif, l'âme  de  la  lutte  engagée  contre  l'esclavage.  Il  fut  nommé  pré- 
sident du  comité  des  affaires  étrangères;  cette  dignité,  la  plus  haute 
que  confère  le  sénat,  faisait  de  lui  le  collaborateur  le  plus  constant 
et  le  plus  intime  du  secrétaire  d'état,  M.  Seward,  en  même  temps 
qu'elle  lui  permettait  de  tourner  au  profit  de  l'état  les  amitiés  qu'il 
avait  depuis  longtemps  nouées  dans  le  monde  diplomatique. 

II. 

A  partir  de  ce  moment  et  pendant  toute  la  présidence  de  H.  Lin- 
coln, la  biographie  de  M.  Sumner  se  confond  avec  l'histoire  même 

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730  lUBTUE  DES  DEUX  HONI»fi. 

des  États-Unis.  Au  début  de  la  guerre  civile,  il  se  produisit  un  inci- 
dent d'où  pouvait  naître  la  guerre  étrangère.  Les  deux  commis 
saires  du  sud  envoyés  par  les  états  confédérés  en  Eurqpe  avaient 
été  arrêtés  sur  un  bateau  à  vapeur  anglais  par  le  capitaine  Wilkes, 
de  la  marine  américaine.  L'Angleterre  les  réclama  et  ne  cacfaa  point 
qu'un  refus  serait  considéré  comme  une  déclaration  de  guerre.  U  y 
a  des  momens  où  les  peuples,  enflammés  et  comme  enivrés  par  la 
lutte,  se  jettent  volontairement  au-devant  des  périls;  mais  le  pouvoir 
exécutif  aux  États-Unis  est  défoidu  contre  les  passions  populaires 
et  contre  le  caprice  des  assemblées  par  la  durée  fixe  de  son  mandat, 
par  l'indépendance  et  le  secret  de  ses  conseils.  L'afiaire  du  Trenl 
fut  résolue  par  H.  Lincoln,  M.  Seward  et  H.  Sumner;  ce  dénier  dé- 
fendit dans  le  sénat  la  conduite  du  gouvernement,  qui  avait  refusé 
de  communiquer  les  pièces  diplomatiques  pendant  la  durée  des  né- 
gociations; les  commissaires  remis  en  liberté,  il  prononça  un  de 
ses  plus  beaux  discours  pour  justifier  la  conduite  du  président.  U 
raconta  tous  les  outrages  que  l'Angleterre  avait  faits  autrefois  à  U 
liberté  des  mers,  l'entêtement  avec  lequel  elle  avait  résisté  naguère 
aux  revendications  de  la  France  et  des  États-Unis;  les  avocats  de  la 
couronne,  dont  le  gouvernement  anglais  avait  invoqué  l'opinioii, 
n'avaient  pas  déclaré  la  prise  des  commissaires  illégale,  ils  avaient 
condamné  la  conduite  d'un  officier  qui  s'était  érigé  lui-même  en 
juge  et  qui  n'avait  point  amené  sa  prise  devant  une  cour  d'ami- 
rauté. En  protestant  contre  une  procédure  internationale  viàeuse 
plutôt  que  contre  la  violation  d'un  droit,  l'Angleterre  n'entrait  pas 
moins  dans  la  voie  que  lui  avait  montrée  depuis  longtemps  l'Amé- 
rique; Sumner  ne  craignait  donc  pas,  en  face  du  patriotisme  améri- 
cain irrité,  de  représenter  la  reddition  des  commissaires  américains 
comme  une  véritable  victoire  pour  les  États-Unis  et  pour  la  civili- 
sation. Dans  cette  longue  harangue,  qui  fut  écoutée  de  tout  le 
corps  diplomatique,  à  l'exception  de  lord  Lyons,  Sumner  ne  ca- 
chait point  la  douleur  que  lui  causaient  les  sentimens  que  l'Angle- 
terre avait  laissés  éclater  depuis  le  commencement  de  la  guerre  ci- 
vile. Elle  était  bien  plus  vive  chez  des  hommes  tels  que  Sumner, 
Motley,  dans  le  Massachusetts,  chez  les  abolitionistes  si  longtemps 
consolés  par  les  sympathies  de  l'Angleterre  de  l'indifférence  de  leurs 
concitoyens,  que  chez  des  politiques  tels  que  Seward,  qui  nourris- 
saient une  défiance  traditionnelle  contre  la  Grande-Bretagne,  ou  chez 
les  hommes  de  l'ouest,  tels  que  Lincoln,  qui,  vivant  au  centre  du 
continent,  n'apercevaient  pour  ainsi  dire  pas  l'Europe  dans  leur  ho- 
rizon. Où  il  avait  désiré,  cherché,  rêvé  des  alliés,  Sumner  voyait 
désormais  des  ennemis;  les  événemens  lui  arrachaient  plus  que 
des  illusions,  ils  meurtrissaient  ses  amitiés  et  dissipaient,  omune 

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UN  HOMME  d'État  américain.  731 

un  vent  froicU  bien  des  mensonges  dont  il  avait  trop  goûté  la  dou- 
ceur. 

Mous  ne  pouvcms  suivre  ici  H.  Sumner  pendant  toutes  les  péripé- 
ties qui  remplirent  ces  années  terribles  de  la  présidence  de  Lincoln. 
Deux  partis  se  disputaient  l'influence;  le  premier  avait  pour  devise 
«  rUnion,  telle  qu'elle  était,  la  constitution  telle  qu'elle  est.  »  M.  Se- 
ward  eut  longtemps  des  complaisances  pour  les  politiques  qui  vou- 
laient, une  victoire  obtenue,  recommencer  le  passé,  comme  si  la 
guerre  n'eût  été  qu'un  mauvais  rêve.  Sumner  au  contraire,  et  les 
abolitionistes  avec  lui,  poussaient  le  président  à  l'émancipation.  Ils 
ne  voulaient  pas  que  tant  de  sang  eût  été  versé  en  vain.  Les  ennemis 
des  États-Unis  en  Europe  répétaient  à  l'envi  que  le  nord  et  le  sud 
ne  se  dilataient  que  l'empire  du  continent.  C'était  le  moment  où 
M.  Gladstone  félicitait  publiquement  M.  Jefferson  Davis  d'avoir  fait 
une  armée,  une  marine  et  une  nation  :  le  président  Lincoln  hésita 
longtemps,  il  se  décida  enfin  le  22  septembre  1862  à  lancer  la  pro- 
clamation où  il  donnait  la  liberté  à  tous  les  esclaves  dans  les  états 
rebelles.  Depuis  le  début  de  la  guerre,  après  chaque  défaite,  chaque 
fois  que  M.  Sumner  trouvait  Lincoln  assombri,  pliant  sous  le  poids 
de  sa  redoutable  responsabilité,  il  lui  conseillait  de  prendre  cette 
grande  mesure.  U  savait  que  cette  parole  libératrice  vaudrait  des 
années  à  l'Union.  Il  lui  répétait  sans  cesse  que  si,  comme  président, 
il  ne  se  croyait  pas  le  droit  d'abolir  l'esclavage,  conmie  commandant 
en  chef  des  armées  il  pouvait,  il  devait  porter  à  la  rébellion  les 
coups  les  plus  propres  à  l'abattre.  On  donnait  des  armes  à  tous  les 
nègres  fugitifs  :  ceux  qui  avaient  porté  l'uniforme  du  soldat  pou- 
vaient-ils reprendre  la  livrée  de  la  servitude? 

Lincoln  se  laissa  enfin  convaincre,  il  frappa  le  grand  coup  qui  de- 
vait ébranler  jusque  dans  ses  fondemens  l'édifice  de  la  nouvelle 
confédération.  Sunmer  commenta  la  proclamation  d'émancipation 
dans  un  discours  fait  à  Boston,  a  On  a  prétendu  quelquefois,  dit-il, 
que  l'objet  de  cette  guerre  est  de  rétablir  la  constitution  telle  qu'elle 
existe  et  rUni(m  telle  qu'elle  existait.  C'est  là  une  erreur,  si,  par  la 
première  de  ces  expressions,  on  entend  le  droit  de  garder  et  de 
poursuivie  des  esclaves,  si  par  la  seconde  on  veut  revenir  aux  jours 
où  le  scrutin  était  violé  dans  le  Kansas,  où  la  liberté  de  discussion 
était  violée  dans  le  sénat,  où  l'on  tendait  des  chaînes  autour  du  tri- 
bunal de  Boston  pour  garder  un  esclave  fugitif.  Cette  iguerre  n'a 
pas  été  entreprise  pour  détruire  l'esclavage,  elle  a  été  entreprise 
pour  vaincre  une  rébellion;  mais  il  se  trouve  que  cette  rébellion  ne 
peut  être  vaincue,  si  l'esclavage  ne  l'est  pas.  »  Puis,  s' adressant  à 
l'Europe,  il  s'écriait  :  a  Dira-t-on  encore  de  l'autre  côté  de  l'Atlan- 
tique que  l'esclavage  n'a  rien  à  faire  dans  cette  guerre,  que  toutes 


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732  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  idées  généreuses  se  trouvent  du  côté  des  rebelles,  que  la  séf^ 
ration  est  inévitable  et  que  notre  temps  assistera  au  démeaibremeat 
de  cette  république?  Nous  pouvons  tranquilliser  les  hommes  d'état 
de  l'Europe  :  Tépée  de  Washington  conduira  encore  nos  armées 
à  la  victoire,  et  notre  drapeau  ne  couvrira  plus  de  ses  plis  que  la 
liberté.  » 

  peine  la  session  du  congrès  était-elle  finie,  H.  Sunmer  retour- 
nait à  Boston.  C'est  là  que  je  le  revis  d'abord  quand  j'allai  vî^* 
ternies  États-Unis  pendant  la  guerre.  Ha  première  visite  fut  pour 
lui  :  il  habitait  une  petite  maison  dans  Hancock  street,  sur  le  re- 
vers de  la  colline  qui  porte  le  palais  de  l'état.  Il  me  reçut  dans 
ime  petite  chambre  dont  les  murs  étaient  couverts  de  portraits  gra- 
vés de  Nanteuil.  Après  quelques  instans,  M.  Wilson  entra;  il  était 
alors  le  deuxième  sénateur  du  Massachusetts,  il  est  aujourd'hui 
vice-président  de  la  république;  bien  qu'il  eût  été  artisan  dans  sa 
jeunesse,  son  bon  sens,  sa  grande  intégrité  et  son  ardent  patrio- 
tisme l'avaient  conduit  jusqu'au  sénat.  Il  revenait  du  Maine,  où  il 
avait  été  travailler  à  la  réélection  de  M.  Lincoln;  il  serait,  di- 
sait-il ,  inutile  de  rien  tenter  contre  Lincoln,  qui  avait  trouvé  une 
place  dans  le-cœur  de  la  nation. 

Le  lendemain  devait  avoir  lieu  une  convention  du  parti  républi- 
cain à  Worcester.  H.  Wilson  demanda  à  Sumner  s'il  fallait  nommer 
M.  Everett  électeur  présidentiel  (l'élection  du  président  est  à  deux 
degrés).  Celui-ci,  avant  la  guerre,  s'était  laissé  nommer  par  le  parti 
démocratique  candidat  à  la  vice-présidence  de  la  république,  il  était 
considéré  comme  un  adversaire  des  abolitionistes.  M.  Sumner  re- 
marqua que,  la  guerre  civile  commencée,  M.  Everett  n'avait  pas  eu 
un  moment  d'hésitation.  Son  patriotisme  lui  avait  montré  le  droit 
chemin  et  l'avait  élevé  au-dessus  des  partis.  Il  n'y  en  avait  plus,  à 
vrai  dire,  que  deux,  les  amis,  les  ennemis  de  l'Dnion.  Il  ne  doutait 
pas  que  M.  Everett  donnerait  sa  voix  à  M.  Lincoln,  et,  en  raison  de 
sa  grande  influence,  il  appuya  sa  candidature. 

Sumner  me  conduisit  ensuite  au  palais  de  l'état,  me  présenta  au 
gouverneur,  qui  travaillait  jour  et  nuit  à  l'équipement  et  au  recrute- 
ment des  régimens  du  Massachusetts;  il  me  fit  voir  la  première 
charte  de  la  colonie,  les  premiers  traités  avec  les  Indiens,  une  copie 
des  tombes  des  ancêtres  de  Washington  qui  reposent  dans  un  cime- 
tière du  Northamptonshire ,  que  lord  Spencer  lui  avait  offerte  et 
qu'il  avait  donnée  à  la  ville  de  Boston.  Nous  visitâmes  ensemble  les 
belles  bibliothèques  publiques  de  la  ville,  Faneuil  Hall,  une  salle 
célèbre  dans  les  annales  de  Boston,  où  se  tiennent  toutes  les  grandes 
réunions  populaires.  Puis-jjs  oublier  les  promenades  faites  plus  tard 
avec  Sumner  aux  environs  de  Boston,  les  vieux  collèges  de  brique 


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UN  HOMME  d'État  américain.  733 

rouge  de  Cambridge,  ombragés  de  beaux  ormes  séculaires,  ce  parc 
sans  fin  qui  s'étend  de  colline  en  colline,  et  où  la  rudesse  d'une  terre 
de  granit  est  cachée  sous  une  riche  végétation  et  la  grâce  de  mille 
coquettes  habitations? 

La  liberté  de  la  campagne  encourageait  la  liberté  des  discours,  et 
Sumner  se  plaisait  à  raconter  tout  ce  qu'il  avait  vu  depuis  le  com- 
mencement de  la  guerre,  ses  émotions,  ses  doutes,  ses  angoisses, 
ses  espérances.  Je  vis  dès  lors  percer  avec  quelque  regret  le  germe 
des  défiances  qui  devaient  plus  tard  le  séparer  du  gouvernement. 
Il  n'y  a  pas  de  vertu  plus  difficile  aux  politiques  qui  ne  sont  point 
animés  d'ambitions  vulgaires  que  de  savoir  se  contenter  :  les  âmes 
délicates,  nobles,  éprises  du  bien,  sont  sans  cesse  froissées  dans 
la  mêlée  des  affaires  publiques.  Il  y  avait  même  alors,  dans  la  con- 
duite de  Lincoln  et  surtout  dans  celle  de  M.  Seward,  des  choses 
qui  pouvaient  inquiéter  Sumner;  mais  Sumner  ne  tenait  peut-être 
pas  assez  de  compte  des  difficultés  qui  s'attachent,  comme  une  robe 
de  Nessus,  à  l'exercice  du  pouvoir.  Il  donnait  et  retirait  en  même 
temps  sa  confiance,  bien  qu'en  politique  il  soit  non-seulement  né- 
cessaire, mais  encore  prudent  de  sembler  accorder  la  confiance 
même  quand  on  ne  l'éprouve  pas.  M.  Seward  était  sans  cesse  hanté 
par  la  crainte  de  la  guerre  extérieure ,  en  même  temps  que  jaloux 
de  ne  jamais  tenir  un  langage  indigne  de  son  grand  pays.  Lincoln, 
soutenu  au  pouvoir  par  tous  les  bons  citoyens,  ne  pouvait  blesser 
inutilement  leurs   passions.  Autour  d'eux  s'agitait  cette  tourbe 
d'hommes  qui,  dans  les  pays  démocratiques,  remplacent  les  cour- 
tisans, valets  aussi  avides,  serviteurs  aussi  fourbes,  décidés  à  bâtir 
leur  fortune  sur  les  faiblesses  des  hommes  et  le  caprice  des  événe- 
mens.  Sumner  vivait  à  des  étages  si  élevés  qu'il  ne  pouvait  ad- 
mettre un  instant  qu'on  se  servit  d'instrumens  vils,  et  pourtant  sa 
candeur  le  livra  plus  d'une  fois  lui-même  à  des  intrigans  qui  le 
nourrissaient  de  grandes  paroles.  Si  la  fortune  l'avait  mis  à  ce  mo- 
ment critique  au  faite  du  pouvoir,  il  eût  sans  doute  parlé  et  agi 
parfois  autrement  que  Seward  et  Lincoln;  nous  doutons  s'il  eût  été 
plus  utile  à  son  pays.  Peu  de  jours  après,  j'allai  avec  lui  voûr  Gar- 
rison  au  bureau  de  la  société  abolitioniste.  Nous  entrâmes  dans 
une  salle  encombrée  de  journaux,  de  pamphlets.  De  temps  en 
temps,  un  homme  de  couleur  entrait,  sortait,  venait  prendre  des 
ordres.  Garrison  arriva  bientôt.  Il  voulut  bien  m'accueillir  comme 
une  vieille  connaissance;  je  fus  frappé  d'un  grand  air  de  douceur 
sur  la  figure  pâle,  amaigrie,  de  cet  homme  si  longtemps  regardé 
comme  un  fanatique.  Sa  sagesse  politique  me  toucha.  Je  fus  heureux 
de  lui  entendre  dire  devant  Sumner  ces  paroles  :  u  notre  plus  cher 
désir,  à  nous  autres  abolitionistes,  c'est  de  disparaître,  de  devenir 


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7ik  UTtrS  DES  DEUX  HOfiillES. 

inutiles,  de  dissoadre  notre  société;  nous  ne  croyons  pas  encore 
pouvoir  le  faire,  parce  que  tous  les  esclaves  ne  sont  pas  encore 
libres  de  fait;  mais  nous  approchons  du  terme.  »  M.  Sumner  fit 
allusion  à  un  discours  récemment  prononcé  par  M.  Seward  à  Au- 
bura,  d'où  on  aurait  pu  coQclure  que  toutes  les  mesures  dites  de 
guerre  cesseraient  d'avoir  leur  effet,  la  paix  une  fois  rétablie. 
«  Seward,  dit  Garrison,  a  toujours  afané  l'équivoque,  mais  je  ne 
vois  dans  sa  déclaration  qu'un  truisme.  Il  est  bien  clair  que,  dès 
que  la  guerre  cessera,  tout  rentrera  dans  Tordre;  mais  ce  qui  est 
fait  est  fait,  et  rien  ne  peut  le  défaire.  J'ai  pleine  confiance  dans 
rhonnèteté  de  M.  Lincoln,  et  son  honneur  l'oblige  à  être  fidèle  à 
la  proclamation  d'émancipation.  Sans  nul  doute,  le  président  a  tou- 
jours déclaré  qu'à  côté  du  sien  il  y  a  un  autre  pouvoir,  celui  de  la 
cour  suprême;  mais,  croyes-le,  l'esclavage  est  frappé  au  cœur,  et 
la  cour  suprême  ne  pourrait,  si  elle  le  voulait,  lui  rendre  la  vie. 
Dans  les  états  loyaux,  nous  le  voyons  mourir*  Le  liaryland  vient 
d'abolir  l'esclavage,  et  les  propriétaires  de  noirs  n'ont  demandé  au- 
cune compensation.  J'ai  vécu  assez  longtemps  pour  voir  accomplir 
les  vœux  de  ma  vie  entière.  » 

Garrison  disait  vrai;  il  se  hâta  de  dissoudre  la  société  abolitio- 
niste  qu'il  avait  fondée;  il  cessa  de  publier  son  journal  U  Libéra- 
teur ;  il  rentra  dans  le  repos  et  prononça  son  nunc  dhmitis  Do- 
miné^ donnant  ainsi  un  exemple  que  peu  de  réformateurs  out  su 
donner.  Son  âme  modeste,  pure  et  bienveillante  choxha  le  port  au 
lieu  de  rester  dans  les  orages.  Sumner  était  par  momens  tenté  de 
suivre  cet  exemple  :  il  servait  le  gouvernement  de  M.  Lincoln ,  à  la 
tribune,  dans  le  sénat,  partout  où  sa  voix  était  entendue;  mais  il  le 
servait  en  maître,  s'il  était  permis  d'user  de  cette  expression,  il  était 
impatient,  défiant.  La  longue  habitude  de  l'opposition  donne  aux 
esprits  les  plus  gtoéreux  des  plis  incommodes  à  eifacer  ;  elle  détruit 
la  confiance,  la  bonne  humeur,  la  netteté  des  vues.  Une  culture  trop 
raffinée  est  aussi  propre  peut-être  à  débiliter  les  hommes  politi- 
ques, car.  elle  accumule  ti*qp  de  pensées  et  de  doutes  sur  la  route 
de  la  force  et  de  l'action. 

Me  sera-t-U  pefmis  de  parler  des  heures  les  plus  heureuses  pas- 
sées avec  Sumner  dans  la  compagnie  du  poète  Longfellow,  son  ami 
le  plus  intime,  d'Emersoa,  d'Oliver  Wendell  Holmes,  de  James  Lo- 
well,  d'Agassiz,  et  de  quelques  autres  membres  du  club  littéraire 
de  Boston?  Je  trouvais  dans  ce  cercle  choisi  quelque  chose  de  l'en- 
tHousiasme  de  nptre  ancienne  pléiade  poétique,  des  ao^itiés  sans 
trace  de  jalousie,  la  curiosité  la  plus  vive  à  l'endroit  de  l'Eure^, 
moins  de  ses  hommes  d'état  et  de  ses  souverains  que  de  ses  écri- 
vains, le  calme  le  plus  grand  parmi  les  remuemens  de  la  guerre 

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UN  B(MME  d'État  amkbicain.  7S5 

civile»  un  patriotisme  des  plus  chauds  pourtant,  une  émotion  p^ve 
et  contenue  qui  n'ôtait  rien  au  charme  de  la  plus  aimable  hospita- 
lité. Tous  ces  liommes  avaient  le  sentiment  qu'ils  travaillaient  à  un 
bel  ouvrage;  ils  façonnaient  la  pensée  d'une  iMUîon  jeune,  éblouie 
de  ses  propres  espérances,  assez  fière  déjà  pour  priser  les  gran- 
deurs de  l'esprit  plus  que  celles  de  la  matière.  Ce  sentiment  respi- 
rait dans  la  gravité  presque  auguste  d'Emersoo,  dans  l'olympienne 
douceur  de  Longfellow,  dans  la  grâce  de  Lowell,  dans  l'esprit  de 
Holmes,  dans  l'ardeur  d'Agassiz,  qui  avait  apporté  à  l'Amérique, 
avec  l'art  d'observer,  une  passion  sientifique  insatiable. 

Sumner  était  l'objet  d'un  grand  respect  dans  ce  cercle,  où  il  ai- 
mait à  dérober  quelques  heures  à  la  politique;  mais  la  campagne 
présidentielle  était  commencée,  ^  le  sénateur  du  Massachusetts  ne 
pouvait  pas  ne  pas  y  prendre  sa  part.  Je  l'entendis  parler  un  soir  à 
Faneuil  Hall  devant  2,000  personnes.  U  compara  les  programmes 
du  parti  républicain  et  du  parti  démocratique,  évitant  de  parier  des 
personnes  et  se  tenant  dans  les  idées  générales.  Il  y  avait  des  noirs 
dans  l'assistance  :  ils  étaient  suspendus  à  la  parole  de  celui  qu'ils 
regardaient  comme  leur  libérateur,  leurs  yeux  vitreux  suivaient  tous 
ses  gestes,  ils  écoutaient,  comme  des  enfans,  sa  parole  grave,  qui 
semblait  Crappo-  des  coups  répétés  et  retentissans. 

Quelques  semaines  après,  je  retrouvai  H.  Sumner  à  Washington; 
c'est  lui  qui  me  conduisit  chez  M.  Lincoln,  à  la  Maison-Blanche  et 
chez  M.  Seward.  Je  restai  i^sez  longtemps  dans  la  capitale  pour  me 
convainore  que  le  président  avait  pour  le  sénateur  du  Massachusetts 
les  sentimens  d'une  grande  déférence.  Il  ne  se  laissait  pas  volon- 
tiers aller  devant  lui  à  ces  saillies  qui  au  reste  ne  lui  servaient 
d'habitude  qu'à  fermer  la  bouche  aux  indiscrets  et  aux  importuns. 
Il  laissait  voir  plutôt  la  tristesse,  qui  était  le  fonds  naturel  de  son 
caractère;  son  bon  sens  un  peu  inculte  demandait  des  leçons  en 
même  temps  qu'il  donnait  des  conseils.  Sumner,  est-il  nécessaire 
de  le  dire?  avait  des  ennemis  nombreux  et  ardens;  M.  Lincoln  ne 
se  livrait  pas  au  plaisir  dangereux  d'affaiblir  un  des  soutiens  de  sa 
cause.  Sa  bonté  finit  par  fondre  les  premières  craintes  de  Sumner; 
Leur  ton  d'esprit  était  tout  différent,  mais  leur  alliance,  fondée  sur 
un  respect  réciproque,  devint  enfin  ime  véritable  amitié.  M.  Seward 
était  d'humeur  un  peu  ironique;  lorsque  Sumner  me  fit  l'honneur 
de  me  ccmduire  chez  lui,  nous  le  trouvâmes,  comme  d'habitude,  en- 
veloppé d'un  nuage  de  fumée.  La  conversation,  d'abord  un  peu 
gênée,  s'anima  bientôt;  elle  tomba  sur  le  chapitre  de  YAlabamay 
et  des  lettres  publiées  sur  ce  sujet  dans  le  Times  par  Historicus. 
Sumner  s'étendit  longuement  sur  les  précédens  cités  par  cet  écri- 
vain et  (q)posé8  aux  États-Unis.  «  Il  est  quelquefois  Ixm,  lui  répondit 

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786  RETCE  DES  DEUX  MONDES. 

M.  Seward,  de  n'en  pas  trop  saroir.  Au  reste,  si  on  nous  enfonce 
dans  les  précédens,  j'en  trouverai  toujours  autant  à  fournir  contre 
l'Angleterre  qu'elle  en  peut  fournir  contre  nous.  »  A  rencontre  de 
M.  Sumner,  M.  Seward  conservait  toujours  l'espoir  de  ramena  Na- 
poléon m  à  la  cause  de  l'Union.  Il  revenait  sans  cesse  sur  ce  sujet, 
répétant  toujours  :  «  Ah  I  si  je  pouvais  voir  l'empereur  I  »  Il  ne  pou- 
vait comprendre  qu'un  souverain  démocratique  n'eût  pas  fait  comme 
l'empereur  de  Russie,  qui  avec  quelques  bonnes  paroles  avait  gagné 
le  cœur  du  peuple  des  États-Unis.  «  On  ne  sait  donc  pas  à  Paris 
ce  que  nous  sommes!  »  Son  esprit  hardi  et  fertile  en  combinaisons 
faisait  des  plans  grandioses  et  aurait  voulu  y  associer  la  France.  Il 
s'irritait  de  trouver  tant  de  froideur  où  il  aurait  voulu  de  l'ouver- 
ture et  de  la  confiance.  Il  avait  accepté  les  services  des  princes  d'Or^ 
léans,  mais  il  n'avait  aucune  antipathie  pour  les  Bonaparte.  Sum- 
ner  affichait  ses  sympathies  pour  les  libéraux,  et  les  républicains 
français;  Seward  les  regardait  avec  quelque  dédain  et  considérait 
notre  nation  comme  plus  jalouse  de  gloire  et  d'égalité  que  de  liberté. 
Il  se  lamentait  pourtant  sur  l'instabilité  de  notre  politique  :  il  cher- 
chait les  rivaux  traditionnels  de  l'Angleterre,  et  il  lui  paraissait  que 
nous  n'avions  plus  même  la  tradition  de  la  haine.  Tandis  que  Sum- 
ner  rêvait  le  triomphe  des  principes  parlementaires  dans  toute  r£u* 
rope,  Seward  cherchait  seulement  deux  ou  trois  politiques  capables 
de  grands  desseins,  il  lui  importait  peu  qu'ils  fussent  ou  non  des 
philanthropes.  Sa  façon  de  servir  l'humanité  était  de  servir  son 
pays.  Il  ne  croyait  pas  aux  abstractions,  il  avait  toujours  à  la  bouche 
des  noms  propres.  Personne  mieux  que  lui  ne  connaissait  les  grandes 
forces  qui  emportent  les  nations  modernes;  il  s'indignait  moins  des 
mauvais  desseins  de  l'Europe  que  de  l'ignorance  qui  les  inspirait; 
il  avait  une  foi  robuste,  impérieuse,  emportée,  dans  l'avenir  des 
États-Unis.  A  la  fois  téméraire  et  prudent,  fécond  en  expédiens  et 
tenace  en  ses  projets,  le  génie  en  un  mot  le  plus  souple  et  le  plus 
dur,  il  différait  profondément  de  Sumner,  plus  ignorant  des  passions 
humaines,  rempli  de  grandes  pensées,  parfois  de  chimères,  esprit 
d'un  vol  toujours  droit  et  élevé.  Je  m'étonne  que  les  étrangers 
qui  voyagent  en  Amérique  ne  recherchent  pas  davantage  le  séjour 
de  Washington  :  dans  cette  ville,  toute  publique,  sont  réunis  les  re- 
présentans  les  plus  intelligens  de  tous  les  états;  le  sénat,  le  gou- 
vernement, la  cour  suprême,  le  congrès,  renferment  toujours  des 
hommes  éminens;  New-York,  Boston,  Philadelphie,  ont  encore  quel- 
que chose  de  provincial;  Washington  est  vraiment  capitale,  et  les  pe- 
tites grandeurs  de  province  y  sont  éclipsées  par  la  grandeur  nationale. 
Les  fonctions  de  M;  Sumner  le  mettaient  en  rapports  constans  avec  les 
membres  du  corps  diplomatique;  on  le  recherchait  pour  la  sûreté 

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UN  HOMME  D'iXAT  ABIÉftlCAIN.  737 

de  son  commerce,  rintérét  de  sa  conversation,  et  il  avait  trouvé 
des  amis  véritables  parmi  tous  les  ministres  qui  avaient  résidé 
quelque  temps  en  Amérique.  Sa  vie  était  des  plus  laborieuses;  il  se 
levait  de  grand  matin,  donnait  des  audiences,  écrivait  ses  rapports, 
et  chaque  jour  on  le  voyait  à  sa  place  au  sénat,  soutenant  les  projets 
de  loi  qu'il  avait  préparés.  Il  était  sans  cesse  occupé  à  cette  époque 
des  mesures  de  détail  qui  devaient  suivre  l'abolition  de  l'escla- 
vage; ce  n'était  pas  assez  de  donner  la  liberté  aux  noirs,  il  fallait 
leur  donner  un  état  civil,  des  droits  électoraux,  le  bienfait  de  l'édu- 
cation publique.  L'opposition  dans  le  sénat  n'était  plus  très  nom- 
breuse depuis  la  défection  des  sénateurs  du  sud,  mais  elle  était 
ardente,  d'humeur  presque  rebelle.  Un  jour,  je  causais  dans  l'en- 
ceinte même  du  sénat  avec  M.  Sunmer  et  M.  Reverdy  Johnson,  qui 
était  parmi  les  mécontens.  Un  sénateur  du  Kentucky,  ancien  gou- 
verneur de  cet  état  frontière,  s'approche  de  Sumner  et  lui  dit  :  a  Eh 
bien  !  quand  accepterez-vous  les  vingt-cinq  nègres  que  je  vous  offre 
depuis  trois  mois?  Je  paierai  leurs  frais  de  voyage.  Votre  loi  (on 
discutait  en  ce  moment  une  loi  relative  aux  femmes  et  aux  ^fans 
des  noirs  enrôlés  dans  l'armée  fédérale)  va  faire  de  nouveaux  mal- 
heureux. Quand  en  aurez- vous  fait  assez?  Vous  perdez  ce  pays.  Vous 
êtes  bien  bon  de  parler  encore  de  la  constitution.  Foulez-la  franche- 
ment aux  pieds.  Les  argumens  constitutionnels  dont  vous  vous  ser- 
vez comme  sénateur  vous  feraient  rire  comme  avocat;  tous  vos  avo- 
cats de  Boston  en  riraient  avec  vous.  »  Il  continua  ainsi  longtemps 
avec  une  sorte  de  familiarité  irritée  et  farouche.  Sumner  l'écouta 
sans  répondre  un  seul  mot.  «  Vous  les  voyez,  me  dit-il,  voilà  ce  que 
j'ai  enduré  pendant  des  années;  à  la  façon  dont  on  nous  traite  main- 
tenant que  notre  parti  est  au  pouvoir,  vous  pouvez  deviner  ce  qui  se 
passait  ici  autrefds.  » 

Quand  je  quitt&i  Washington  pour  me  rendre  à  l'armée  devant 
Richmond,  Sumner  voulut  bien  me  donner  pour  le  général  Grant 
une  lettre  qui  m'assura  la  réception  la  plus  hospitalière.  Je  ne  rap- 
pellerais point  ce  souvenir  sans  un  incident  qui  se  rattache  aux 
premiers  rapports  du  sénateur  du  Massachusetts  et  de  celui  qui  de- 
vait devenir  le  président  de  la  république.  Le  général  Grant  est  un 
homme  froid  et  silencieux;  il  m'avait  fait  donner  une  tente  à  son 
quartier-général,  mais  je  ne  le  vis  jamais  pendant  mon  bref  séjour 
qu'à  l'heure  du  dîner,  qui  était  aussi  court  que  frugal.  À  peine  un 
mot  était  prononcé  devant  lui;  je  me  souviens  qu'un  jour  un  des 
officiers  d'état-major  parla  d'une  attaque  préparée  à  l'embouchure 
d'une  rivière,  et  dit  que  la  barre  à  marée  basse  avait  seize  pieds 
de  profondeur;  Grant  releva  la  tète  :  u  dix-huit  pieds,  dit-il,  »  et 
tout  le  monde  se  tut.  Quand  je  fus  prêt  à  partir,  j'en  donnai  avis 

lu.  —  i874.  47 


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7S8  RETUE  DES  DEUX  HONDEB. 

la  veille,  comme  c'était  la  règle;  ce  jour-là^  après  le  dîner,  le  gé- 
néral, qui  d'ordinaire  rentrait  tout  de  suite  dans  sa  tente,  me  fit 
l'honneur  de  me  demander  de  faire  avec  lui  une  petite  promenade. 
Le  soir  était  presque  venu,  on  était  an  mois  de  janvier.  «  Vous 
m'avez  appwté  une  lettre  de  Sumner,  me  dit-il;  je  ne  m'occupe 
point  de  politique,  mais  on  écrit  dans  les  journaux  que  j'appar- 
tiens au  parti  démocratique.  Vous  pouvez  dire  à  Sumner  que  je 
suis  avant  tout  le  serviteur  de  l'Union  et  du  gouvernement,  que  je 
n'ai  pour  ses  amis  et  particulièrement  pour  lui  que  de  l'estime.  Il 
fait  sa  besogne  au  sénat,  je  fais  la  mienne,  comme  je  puis,  ici,  et 
bientôt,  je  l'eqpère,  nous  entrerons  dans  Richmond.  •  Le  parti  dé- 
mocratique fondait  alors  de  grandes  espérances  siir  (kant  et  médi- 
tait de  l'opposer  quelque  jour  à  Lincoln.  Ces  quelques  mots,  pro- 
noncés avec  la  plus  grande  simplicité,  me  touchèrent  plus  qu'ils  ne 
me  surprirent;  j'étais  confus  de  recevoir  une  marque  de  confiance 
d'un  homme  si  avare  de  paroles.  D'abord  froid,  avec  une  sorte  de 
timidité  contractée  dans  les  solitudes  de  l'ouest,  austère  dans  sa  vie, 
dans  son  costume,  l'infatigable,  l'impassible  Grant  est  rei^  dans 
ma  mémoire  avec  tous  les  signes  du  commwdement,  comme  une 
volonté  vivante,  tenace,  inexorable,  un  de  ces  hommes  sans  faiblesse 
et  sans  plis  qui  sont  faits  pour  terminer  une  guerre  civile,  trop 
profondément  imbu  des  sentimens  de  sa  race  pour  songer  i  la  ter- 
miner autrement  qu'au  profit  de  la  loi.  L'heure  du  triomphe  appro- 
chait; mais  la  victoire  même  ne  pouvait  plus  efbcer  dans  V&me 
naturellement  bénigne  de  Lincoln  le  souvenir  de  tant  d'angoisses, 
de  tant  de  douleurs,  de  sang  versé;  la  mort  vint  le  délivrer  et  le 
prendre  sur  ce  sommet  où  l'avait  porté  la  fortune.  Dès  que  Lincoln 
fut  frappé,  on  alla  chercher  Sumner;  il  assista  à  h  lente  agonie,  et 
peut-être  regretta-t-il  d'avoir  quelquefois  douté  de  celui  qui  avait 
été  choisi  pour  être  le  martyr  de  l'Union. 

Sumner  se  fit  dans  le  sénat  l'exécuteur  testamentaire  de  Lincohi; 
il  devint,  pour  ainsi  dire,  le  chef  du  parti  républicain,  et  son  in- 
fluence, alors  prédominante,  triompha  de  celle  de  Johnson,  élevé  de 
la  vice  -  présidence  au  pouvoir  suprême.  Ses  efforts  se  concentrè- 
rent sur  deux  points  après  la  fin  de  la  guerre,  la  ré(M*gamsation  des 
états  du  sud,  les  négociations  avec  l'Angleterre.  Les  états  du  sud 
étaient  occupés  militairement,  leurs  constitutions  particulières  na- 
turellement mises  à  néant;  la  constitution  fédérale  avait  été  révi- 
sée suivant  les  formes  indiquées  par  cette  constitution  même,  et 
l'esclavage  avait  été  à  jamais  aboli.  Il  s'agissait  de  ramener  les  états 
vaincus  de  la  condition  de  territoire  conquis  à  celle  d'états  fédéraux, 
jouissant  de  tous  les  droits  constitutionnels,  capables  d'être  repré- 
sentés au  sénat  et  au  congrès,  dotés  de  constitutions  particulières 


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UN  H0M3IE  d'État  abiémgain.  739 

discHtées  et  votées  par  les  électeurs  dans  chaque  état.  Le  sud,  rési- 
gné à  accorder  aux  noirs  des  droits  civils,  répugnait  à  leur  donner  le 
droit  électoral.  Sumner  lutta  contre  cette  tendance,  et  travailla  de 
toutes  ses  forces  à  effacer  dans  toute  la  législation  le  privilège  de  la 
couleur.  Ce  n'était  pas  toutefois  chose  facile  que  de  faire  passer 
cette  ^lité  dans  les  constitutions  et  dans  les  codes  particuliers  des 
états  du  sud;  ce  travail  s'est  opéré  lentement,  di£Scilement  ;  le  nord 
n'a  pu  rendre  au  sud  ses  libertés  qu'au  fur  et  à  mesure  que  le  sud 
faisait  lui-même  l'abandon  de  ses  anciras  privilèges. 

Le  gouvernement  avait  une  autre  tâche  qui  put  sembler  un  mo- 
ment presque  aussi  ardue.  Le  commerce  des  États-Unis  avait  été 
miné  pendant  la  guerre  par  les  corsaires  sortis  des  ports  de  l'An- 
gleterre :  les  revendications  du  cabinet  de  Washington  ne  s'étaient 
pas  fait  attendre.  Sunmer  prononça  sur  ce  sujet  un  discours  qui  jeta 
le  plus  grand  émoi  en  Angleterre.  Suivant  lui,  l'Angleterre  avait 
violé  le  droit  des  gens  dès  le  début  des  hostilités;  elle  était  non  pas 
seulement  responsable  des  dommages  directement  infligés  par  les 
corsaires,  mais  des  dommages  indirects  causés  au  commerce  amé- 
ricain par  hi  reconnaissance  hâtive  des  états  confédérés  en  qualité 
de  belligérans,  par  les  encouragemens  donnés  à  la  rébellion,  et  en- 
fin par  les  déprédations  des  corsaires.  L'évaluation  de  ces  dom- 
mages indirects  était,  on  le  devine,  des  plus  difficiles,  et  restait  for- 
cément trop  arbitraire;  Sunmer  eut  le  tort  de  donner  un  chiffre  pour 
les  représenter,  mais  au  fond  nous  lui  avons  étendu  dire  à  lui^ 
même  que,  si  le  chiffre  était  chose  indifférente,  le  principe  des 
dommages  indirects  ne  l'était  point.  Il  est  certain  que  rembourser 
simplement  les  armateurs  dont  les  navires  ont  été  brûlés  ou  coulés 
en  pleine  mer,  ce  n'est  point  indemniser  tous  ceux  que  la  crainte 
des  corsaires  a  contraints  à  vendre  leurs  vaisseaux  à  vil  prix  et  à  in- 
terrompre toutes  leurs  opérations  commerciales.  Un  premier  traité 
avec  l'Angleterre  avait  reçu  la  signature  de  lord  Clarendon  et  du 
négociateur  américain.  M.  Sumner  n'eut  pas  de  peine  à  déterminer 
le  sénat  à  refuser  sa  ratification  à  un  traité  qui  non-seulement  con- 
sacrait l'abandon  des  dommages  indirects,  mais  qui  n'assurait  pas 
sérieusement  les  revendications  les  plus  légitimes,  et  qui  ne  ren- 
fermait pas  la  moindre  trace  d'un  regret  ou  d'une  réparation  mo- 
rale. 


III. 


En  1860,  le  parti  républicain  porta  le  général  Grant  au  pouvoir, 
et  ici  commence  la  partie  la  plus  pénible,  sinon  la  moins  instruc- 


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7A0  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

tive  de  notre  tâche.  Il  n'y  a  pas  de  spectacle  plus  douloureux  que 
le  déchirement  d'une  union  que  tout  devrait  resserrer  et  que  tout 
vient  détruire,  —  la  métamorphose  et  comme  l'empoisonnement 
lent  de  l'amitié,  de  la  confiance,  de  l'estime.  En  prenant  possession 
de  la  présidence,  le  général  Grant  appela  à  la  secrétairerie  d'état 
H.  Hamilton  Fish.  M.  Sumner  et  H.  Fish  étaient  alors  en  parfaite 
harmonie.  En  envoyant  H.  Motley  comme  ambassadeur  à  Londres, 
le  général  Grant  honorait  un  ami  personnel  de  Sumner,  en  même 
temps  qu'un  serviteur  éminent  de  l'Union.  Le  président  attachait 
beaucoup  d'importance  à  ce  choix  à  cause  de  la  nature  particulière- 
ment délicate  des  questions  pendantes  entre  les  deux  pays.  H.  Sum- 
ner eut  aussi  part  au  choix  de  M.  Bancroft  Davis,  nommé  assistant 
secrétaire  d'état  (c'est  le  titre  donné  au  fonctionnaire  qui  assiste  le 
secrétaire  d'état,  ministre  des  affaires  étrangères).  Il  ne  resta  pas 
étranger  à  la  rédaction  des  instructions  données  à  M.  Motley  en 
ce  qui  concernait  VAlabama.  Le  secrétaire  d'état  et  le  président 
du  comité  des  affaires  étrangères  échangèrent  longtemps  leurs 
vues  sur  tous  les  sujets.  Les  fonctions  de  M.  Sumner  et  la  nécessité 
de  faire  ratifier  par  le  sénat  tous  les  choix  diplomatiques  et  tous  les 
traités  conféraient  à  M.  Sumner  une  sorte  de  patronage  ou  tout  au 
moins  de  contrôle  sur  l'administration.  Abusa-t-il  un  peu  de  l'auto- 
rité qui  lui  était  dévolue,  autorité  plutôt  morale  qu'officielle?  Il  n'y 
a  rien  de  si  difficile  que  de  s'amoindrir,  de  s'effacer,  de  se  contenter 
des  réalités  sans  les  apparences.  Le  général  Grant  pouvait  se  consi- 
dérer moins  comme  l'élu  du  parti  républicain  que  de  la  nation  tout 
entière  et  de  la  fortune;  il  apportait  au  pouvoir  quelques  idées  sim- 
ples et  justes;  moins  il  était  disposé  à  jeter  le  poids  de  sa  préroga- 
tive entre  les  partis,  plus  il  était  enclin  et  décidé  à  faire  respecter 
son  avis  quand  il  jugeait  à  propos  de  l'émettre.  Il  n'avait  pas  l'hu- 
meur accessible,  la  patience  infatigable,  l'ouverture  de  H.  Lincob, 
et  Sumner  sentit  bientôt  comme  une  main  invisible  qui  le  séparait 
d'un  président  silencieux,  d'humeur  réservée,  habitué  à  quelques 
figures  familières,  ennemi  de  toute  discussion.  Ce  ne  fut  pas  sans 
doute  sans  effort  qu'il  se  laissa  entraîner  jusqu'à  l'opposition  dé- 
clarée. 

Cette  opposition  éclata  à  propos  d'un  traité  relatif  à  Saint-Do- 
mingue. Le  président  était  très  désireux  d'annexer  une  des  Antilles 
à  la  république;  il  croyait  avoir  trouvé  une  occasion  très  favorable 
à  Saint-Domingue.  Toute  sa  vie,  Sumner  avait  combattu  la  doctrine 
des  annexions;  le  sud  voulait  s'emparer  des  Antilles,  comme  il  s'é- 
tait emparé  du  Texas,  pour  étendre  le  domaine  de  l'esdavage.  Les 
représentans  du  nord  n'avaient  pas  cessé  de  dénoncer  ces  ambitions, 
aussi  bien  que  les  fourberies  et  les  viola:ices  qu'elles  avaient  encou- 


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UN  HOMME  d'État  américain.  741 

ragées.  L'esclavage  détruit,  il  était  permis  de  considérer  d'un  autre 
œil  une  question  qui  devenait  plutôt  nationale.  L'Espagne,  l'An- 
gleterre, la  France,  le  Danemark,  avaient  de  vastes  possessions  ou 
du  moins  un  pied  dans  les  Antilles.  Quelques-unes  des  lies  étaient 
devenues  pendant  la  guerre  les  arsenaux  et  les  centres  de  ravi- 
taillement des  rdl)elles.  On  ne  saurait  ôtre  trop  surpris  si  le  prési- 
dent Grant  prêta  l'oreille  à  ceux  des  habitans  de  Saint-Domingue 
qui  vinrent  le  solliciter  et  lui  offrir  un  site  pour  un  magnifique 
port  militaire  dans  la  baie  de  Samana.  Sumner  attaqua  ce  projet 
avec  une  grande  violence.  Il  ne  se  contenta  pas  d'en  indiquer  les 
dangers  lointains  :  il  montra  que,  la  république  dominicaine  une 
fois  annexée,  Haïti  serait  absorbé  fatalement  par  les  États-Unis,  qu'il 
faudrait  admettre  ces  territoires  insulaires  dans  l'Dnion,  qu'on  en- 
trait ainsi  dans  une  voie  où  l'on  ne  pourrait  plus  s'arrêter,  et  qu'on 
soumettait  à  une  épreuve  trop  dangereuse  les  principes  tradition- 
nels du  gouvernement  fédéral.  C'était  déjà  une  besogne  assez  diffi- 
cile de  ramener  les  anciens  états  du  sud  à  la  vie  constitutionnelle; 
l'Union  devait  se  recueillir,  se  corriger,  panser  ses  plaies  plutôt  que 
de  songer  à  étendre  indéfiniment  ses  limites.  Sumner  ne  se  con- 
tenta pas  malbeureusement  de  ces  argumens  généraux;  il  dénonça 
la  conduite,  les  motifs  des  négociateurs  dominicains,  il  accusa  le 
président  de  soutenir  par  l'appui  de  vaisseaux  de  guerre  américains 
celui  qu'il  nommait  l'usurpateur  Baez,  de  se  rendi*e  ainsi  le  com- 
plice d'un  homme  qui  voulait  vendre  son  pays. 

L'éloquence  la  plus  chaleureuse  doit  savoir  s'imposer  des  règles  : 
le  président  avait  fait  auprès  de  H.  Sumner,  pour  le  ramener  à  son 
avis,  des  efforts  personnels  qui  lui  avaient  peut-être  coûté;  il  ne 
pouvait  lui  en  vouloir  de  le  trouver  ferme  dans  sa  résistance,  mais 
il  fut  justement  offensé  d'une  attaque  si  directe  et  si  personnelle. 
H.  Sumner  entraîna  le  sénat,  mais  Û  avait  trop  triomphé,  il  n'avait 
pas  su  mesurer  ses  coups.  On  ne  doit  pas  corriger  ses  partisans 
comme  ses  ennemis,  il  faut  savoir  reconnaître  ce  qui  est  dû  au  chef 
de  l'état,  et  ne  point  diminuer  de  ses  propres  mains  l'autorité  qu'on 
a  contribué  à  élever;  Sumner  s'était  mépris  d'ailleurs  sur  sa  force, 
non  qu'il  eût  médité  la  lutte  de  l'homme  d'état  contre  le  chef  d'état, 
qui  finit  parfois  par  le  triomphe  de  l'homme  d'état,  il  n'avait  point 
un  tel  dessein,  mais  il  croyait  que  le  sénat  resterait  toujours  rangé 
derrière  lui  et  qu'il  pourrait  guider  le  pouvoir  exécutif.  Il  reconnut 
bientôt  que  ceux  qui  avaient  voté  avec  lui  ne  voulaient  point  parta- 
ger sa  disgrâce.  Comme  tous  les  hommes  qui  ne  sont  point  habitués 
aux  débats  parlementaires,  le  président  avait  cru  voir  dans  le  dis- 
cours de  Sumner  plus  que  celui-ci  ne  voulait  y  mettre;  il  avait  ac- 
cepté la  bataille  avec  une  décision  militaire  quand  on  faisait  mine 


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7A2  KETUE  DES  DEUX  MOMMS. 

de  l'offrir  plus  qu'on  n'avait  d'envie  de  la  livrer.  M.  Motf ey,  qui  était 
à  Londres,  fut  extrôm^ient  surpris  d'être  rappelé,  et  M.  Stonar 
put  croire  que  l'ambassadeur  des  États -Onis  était  la  victime  de 
l'amitié  qu'il  lui  portait.  Il  se  plaignit  avec  plus  d'amertume  qu'il 
n'eût  fait  sans  doute,  s'il  s'était  agi  de  sa  propre  personne;  la  nqh 
ture  entre  le  président  et  lui  devint  complète.  Il  se  laissa  glisser  et 
tomber  de  plus  en  plus  dans  l'opposition,  et  s'étonna  bientôt  de  ne 
plus  être  suivi  que  par  quelques  partisans.  Il  se  retrouva  dans  ce 
sénat,  où  sa  voix  avait  été  pendant  quelques  années  la  plus  écoutée, 
presque  seul,  séparé  de  ceux  qui  avaient  longtemps  combattu  à  ses 
côtés,  aigri,  souvent  injuste  et  se  croyant  victime  de  l'injustice,  dé- 
chu dans  le  triomphe  des  siens,  n'ayant  que  la  lie  et  l'amertume  du 
pouvoir  sans  en  avoir  le  miel.  Ce  qui  lui  restait  de  ce  pouvoir  lui 
échappa  enfin ,  et  un  vote  des  sénateurs  républicains  lui  enleva 
la  présidence  du  comité  des  affaires  étrangères.  11  affecta  dès  ce 
moment  de  considérer  le  parti  républicain  comme  l'instrument  d'un 
gouvernement  personnel,  nouveau  aux  État^-Onis.  11  lança  de  ces 
mots  qui  sont  des  flèches  qui  ne  peuvent  sortir  de  la  plaie^  oea  dire 
à  ses  anciens  amis  :  «  Au  lieu  de  républicanisme,  il  n'y  a  jrius  ici 
que  du  grantisme  (1).  »  Il  jeta  sur  l'avenir  de  la  démocratie  un  re- 
gard désespéré,  montra  les  partis  semblables  à  autant  de  machines 
mues  par  quelques  artisans  d'intrigues,  la  corruptkm  croissante,  le 
peuple  mené  par  des  politiques  serviles,  les  généraux  heureux  suc- 
cédant  aux  grands  citoyens ,  et  dans  l'obscur  avenir  le  césarisme 
européen  transporté  dans  le  Nouveau-Monde.  11  ne  faudrait  point 
croire  qu'il  souffrît,  après  une  vie  si  laborieuse  consacrée  au  service 
de  son  pays,  de  n'avoir  aucune  part  directe  au  gouvernement  :  il 
avait  le  droit  de  dédaigner  les  honneurs;  il  était  de  ceux  quiles 
distribuent  et  n'en  gardent  rien  pour  eux-mêmes  ;  il  avait  repoussé 
l'offre  de  l'ambassade  de  Londres,  qu'on  le  pressa  un  moment  d'ac- 
cepter quand  son  opposition  menaçait  de  devenir  incommode.  11 
souffrait  de  l'isolement,  de  l'ingratitude  des  hommes,  de  ce  travail 
à  rebours  qu'il  était  réduit  à  faire,  des  fatigues  d'une  lutte  qu'il 
sentait  sans  espoir,  des  nouvelles  alliances  auxquelles  il  était  con- 
damné. Il  n'avait  plus  pour  retremper  ses  forces,  pour  enraciner  sa 
volonté,  une  grande  cause  à  défendre,  comme  l'émancipation;  son 
horizon  s'était  rétréci.  11  avait  encore  des  échappées  de  générosité, 
il  plaidait  volontiers  pour  les  vaincus,  pour  les  états  du  sud,  ré- 
clamait pour  eux  les  libertés  qu'ils  avaient  perdues  ;  il  était  toujours 
le  paladin  du  droit,  mais  il  ne  pouvait  pas  se  persuader  à  lui-même 
que  le  droit  souffrit  de  mortelles  injures.  11  voyait  le  pays  reprendre 

(1)  Discours  du  31  mai  1872. 

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UN  HOMME  d'État  améeigain.  7&3 

ses  forces  sous  le  gouvernement  de  celui  dont  il  était  désormais  sé- 
paré comme  par  une  barrière  insurmontable,  les  finances  prospères, 
les  lois  respectées,  les  états  de  l'Europe  jaloux  d'eilacer  par  leurs 
empressemens  les  souvenirs  de  leurs  anciennes  froideurs.  Il  y  avait 
bien  des  taches  dans  ce  brillant  tableau,  mais  si  elles  disparaissaient 
déjà  pour  l'Europe,  elles  devaient  assurément  disparaître  pour  l'his- 
toire. Il  se  condamnait  au  métier  de  censeur  à  un  moment  où  la 
censure  était  non  plus  la  fière  et  retentissante  protestation  de  la  jus- 
tice, mais  un  murmure  vain  perdu  dans  le  bruit  d'un  monde  oc- 
cupé, prospère  et  joyeux. 

Les  négociations  avec  l'Angleterre  avaient  été  reprises,  et  elles 
aboutirent  enfin  au  traité  de  Washington.  Sumner  avait  fait  rejeter 
le  projet  de  traité  de  lord  Glarendon,  mais  il  ne  put  obtenir  que 
dans  le  nouveau  traité  on  reconnût  le  principe  d'une  indemnité 
pour  les  dommages  dits  indirects*  L'Angleterre  avait  tenu  ferme 
sur  ce  point;  elle  avait  cherché  à  apaiser  les  ressentimens  des 
États-Unis  en  exprimant  ses  regrets  sur  les  déprédations  commises 
par  YAlahama^  elle  avait  non-seulement  accepté  certaines  règles 
internationales,  qu'elle  avait  jusque-là  rejetées,  mais  elle  avait 
consenti  à  ce  que  ces  règles  eussent,  en  ce  qui  la  concernait,  un 
efiet  rétroactif  et  fussent  appliquées  dans  l'arbitrage  qui  devait 
suivre  le  traité.  L'abandon  des  dommages  indirects  causa  un  grand 
chagrin  à  Sumner,  il  lui  parut  que  son  pays  était  trop  {uressé  d'ef- 
facer toutes  les  traces  du  passé,  qu'il  se  contentait  à  trc^  bon 
marché,  et  il  ne  trouvait  pour  l'avenir  aucune  garantie  sérieuse 
dans  des  règles  internationales  déjà  contestées  dans  le  parlement 
anglais,  que  rien  n'obligeait  à  soumettre  à  la  sanction  des  grandes 
puissances,  et  dont  l'utilité  pouvait  se  trouver  épuisée  aussitôt 
après  la  fin  de  l'arbitrage. 

L'opinion  publique  se  séparait  de  plus  en  plus  de  cette  petite 
phalange  des  républicains  qui  avaient  pris,  avec  Sumner,  le  nom  de 
républicains  libéraux,  et  qui  avaient  fini  par  se  coaliser  avec  le  parti 
démocratique.  Elle  accueillait  le  traité  de  Washington  et  l'arbitrage 
de  Genève  comme  une  satisfaction;  quelques  abus,  quelques  désor- 
dres administratifs  la  laissaient  indifférente,  elle  approuvait  l'atti- 
tude prise  par  le  général  Grant  vis-à-vis  du  sud.  A  la  suite  de  la 
guerre  civile  et  de  l'émancipation ,  la  plupart  de  ces  états  étaient 
complètement  désorganisés  ;  des  aventuriers  du  nord  (on  les  nom- 
mait les  carpet-baggersy  porteurs  de  sac  de  voyage)  étaient  venus  se 
jeter  sur  les  provinces  reconquises  comme  sur  une  proie,  ils  entraî- 
naient les  noirs  au  scrutin,  nommaient  des  conventions,  bâclaient 
des  constitutions;  souvent  des  législatures  rivales,  ainsi  improvi- 
sées, se  disputaient  le  pouvoir  et  l'influence  dans  le  même  état; 


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*■  y:- M 


7AA  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

l'AIabama,  la  Louisiane,  d'autres  états  encore,  vivaient  daais  un 
désordre  pareil  à  celui  des  petites  républiques  de  rAmérique  du 
Sud.  Le  général  Grant  avait  demandé  au  congrès  et  avait  ob  t 
pouvoirs  suffisans  pour  réprimer  les  désordres  les  plus  scandaleux; 
il  offrait  aux  législatures  légalement  élues  l'appui  des  régimens  fé- 
déraux, et  pouvait  évoquer  devant  les  cours  des  États-Unis  des 
causes  qui  en  d'autres  temps  eussent  été  réservées  aux  cours  pro- 
vinciales. Les  démocrates  criaient  à  la  tyrannie,  mais  les  anciens 
planteurs  eux-mêmes  préféraient  la  protection  du  pouvoir  exécutif  à 
l'anarchie  ou  à  l'omnipotence  de  petits  gouvememens  de  hasard, 
d'autant  plus  violons  qu'ils  étaient  plus  faibles.  Le  gouvernement 
central  était  devenu  une  sorte  d'arbitre  au  milieu  des  factions,  et  le 
président,  qui  n'était  qu'un  citoyen  dans  le  nord,  redevenait  quel- 
quefois un  général  dans  les  anciens  états  rebelles.  L'histoûre  inté- 
rieure de  ces  états  pendant  les  années  qui  suivirent  la  guerre  civile 
est  fort  peu  connue;  mais,  quand  on  lit  les  actes  d'accusation  dressés 
contre  Grant  pendant  la  campagne  électorale  qui  suivit  sa  première 
présidence,  on  ne  trouve  aucun  fait  qui  dénote  de  sa  part  l'intention 
de  substituer  sa  volonté  aux  lois.  Qu'il  fût  l'exécuteur  rigide  de  ces 
lois,  c'était  son  droit,  et  c'était  son  devoir;  ces  lois  étaient  Tœuvre 
du  congrès  et  du  sénat,  non  la  sienne. 

Quand  le  terme  des  pouvoirs  présidentiels  approcha,  Sumner  se 
laissa  entraîner  dans  le  camp  de  ceux  qui  combattaient  la  réélection 
de  Grant.  Les  républicains  du  Massachusetts  furent  extrêmement 
irrités  contre  lui,  ils  l'accusèrent  de  trahison,  la  législature  l'avait 
déjà  censuré  solennellement  parce  qu'il  avait  demandé  qu'on  n'in- 
scrivit pas  sur  les  drapeaux  des  régimens  les  dates  des  batailles 
livrées  pendant  la  guerre  civile.  Que  les  temps  étaient  changés! 
Sumner,  jadis  objet  de  l'horreur  des  démocrates  et  des  planteurs, 
était  devenu  presque  leur  favori  ;  il  avait  plaidé  pour  les  noirs,  il 
plaidait  maintenant  pour  les  vaincus.  Sa  générosité  naturelle  l'en- 
traînait du  môme  côté  que  son  irritation  contre  le  parti  républicain, 
qu'il  accusait  de  froideur,  de  mollesse  et  de  servilité.  Pourtant  il 
ne  voulut  point  prendre  part  à  la  campagne  présidentielle;  il  pré- 
texta de  l'état  de  sa  santé  pour  venir  en  Europe. 

Le  parti  démocratique ,  coalisé  avec  les  républicains  dissidens, 
n'avait  chance  de  lutter  avec  quelque  succès  contre  le  général 
Grant  qu'en  portant  son  choix  sur  quelque  personnage  considérable, 
inspirant  confiance  au  pays,  d'une  sagesse  éprouvée,  supérieur  pour 
ainsi  dire  aux  partis,  capable  de  servir  d'arbitre  entre  tous  et  de 
représenter  la  grandeur  et  les  intérêts  nationaux.  II  n'y  avait  qu'un 
nom  qui,  à  ces  titres  divers,  pût  être  opposé  à  celui  de  Grant;  c'é- 
tait celui  de  M.  Adams,  fils  et  petit-fils  de  présidons,  qui  avait  si 

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UN  HOMME  d'état  AMERICAIN.  7A5 

longtemps  tenu  une  place  honorable  au  congrès,  qui  pendant  la 
guerre  avait  fait  respecter  à  Londres  la  dignité  du  ministre  des 
États-Unis,  et  n'avait  pas  commis  une  seule  faute  dans  les  circon- 
stances les  plus  critiques,  qui  enfin  venait  de  prendre  part  à  la 
conférence  arbitrale  de  Genève*  La  convention  démocratique  lui  pré- 
féra H.  Greeley,  l'éditeur  de  la  Tribune  y  qui  avait  scaridalisé  le 
monde  financier  par  des  théories  sur  le  papier-monnaie  contraires 
aux  principes  de  l'économie  politique,  homme  estimable,  mais  d'es- 
prit faux,  sans  énergie,  jouet  plutôt  que  conducteur  de  son  parti. 
M.  Sumner  ne  conserva  pas  beaucoup  d'illusions  sur  le  résultat  de 
la  lutte;  il  était  à  Paris,  entendant  à  peine  l'écho  de  la  lutte  loin- 
taine; j'étais  quelquefois  le  confident  de  ses  tristes  pensées.  Il  se 
plaignait  beaucoup  de  sa  santé  ;  il  était  diiBcile  d'imaginer  que  cet 
homme  si  grand,  presque  un  colosse,  encore  droit  et  fort  en  aj^a- 
rence,  fût  obligé  d'hésiter  devant  le  moindre  efTort,  devant  une  pro- 
menade, ui^e  visite.  Il  était  plus  changé  moralement  que  physique- 
ment; à  travers  sa  douceur  inaltérable,  on  sentait  je  ne  sais  quelle 
lassitude  et  quel  désenchantement  profond.  La  distance  opère  comme 
le  temps,  elle  met  un  brouillard  devant  les  honmies  et  les  événe- 
mens,  et  ne  laisse  plus  paraître  que  les  linéamens  les  plus  impor- 
tans  des  choses.  Sumner  repassait  de  loin,  dans  la  solitude,  les 
années  récemment  écoulées,  et  se  demandait  peut-être  s'il  avait 
toujours  choisi  les  meilleurs  moyens  pour  arriver  à  ses  fins,  s'il 
n'avait  pas  trop  guerroyé  sur  des  détails,  s'il  n'avait  pas  été  trop 
sévère  pour  les  uns,  trop  indulgent  pour  les  autres.  Il  ne  se  plai- 
gnait pas,  il  n'y  avait  pas  d'amertume  dans  ses  discours;  mais  il 
souffirait  certainement  d'une  rupture  qui  n'eût  jamais  ému  sa  fierté, 
s'il  avait  pu  véritablement  refuser  une  sorte  d'admiration  et  d'es- 
time à  l'homme  qui  avait  rompu  avec  lui. 

Il  y  a  des  maux  sans  remède,  des  chemins  qu'on  ne  peut  tra- 
verser qu'une  fois;  Sumner  le  savait,  il  n'évoquait  pas  volontiers 
certains  souvenirs;  il  ne  critiquait  pas  souvent  devant  ses  amis 
français  le  gouvernement  de  son  pays.  Il  leur  parlait  plus  volontiers 
de  la  France;  il  avait  éloquenmient  plaidé  la  cause  de  notre  pays 
aux  États-Unis  dans  un  discours  qui  avait  été  imprimé  sous  ce  titre: 
Le  Duel  de  deux  nations.  Il  avait  blâmé  la  folle  déclaration  de 
guerre  faite  à  l'Allemagne,  mais  flétri ,  comme  une  iniquité  et  un 
abus  du  droit  de  conquête,  l'annexion  de  l'Alsace  et  d'une  partie 
de  la  Lorraine.  Selon  lui ,  l'Allemagne  victorieuse,  contente  d'une 
fiwrte  indemnité  pécuniaire,  pouvait  inaugurer  en  Europe  une  ère 
nouvelle.  Il  caressait  volontiers  le  rêve  d'un  arbitrage  applicable  à 
toutes  les  querelles  nationales.  La  science  de  Grotius  était  restée 
son  étude  favorite,  et  il  se  flattait  que  le  droit  des  gens  trouverait 
un  jour  des  règles  fixes  et  une  sanction  efiicace. 

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7i6  UTUE  DES  DEUX  IfOWDBS. 

Sumner  n'avait  jamais  aimé  l'empire,  il  avait  blâmé  la  gaerre  de 
Grimée;  si  l'expédition  d'Italie  avait  flatté  ses  passions  libérales  et 
jusqu'à  ses  pencbans  de  lettré,  la  guerre  du  Mexique  avait  aiguisé 
son  instinctive  aversion  pour  le  gouvernaient  impérial.  A  l'époque 
où  les  derniers  parlementaires  français  vivaient  dans  l'ombre,  luMrs 
des  rayons  des  victoires  de  Sébastopol,  de  Magenta,  de  Soiferino, 
loin  des  splendeurs  d'une  cour  qui  attirait  les  yeux  de  toute  VEa- 
rope,  oubliés  par  un  peuple  affamé  de  gloire,  de  richesse  et  de 
plaisir,  ils  étaient  toujours  à  ses  yeux  les  représentans  de  la  France. 
Il  avait  reçu,  protégé  des  réfugiés  français,  confme  ses  ancêtres 
eussent  accueilli  des  huguenots  proscrits,  et  parfois  sa  générosité 
s'était  singulièrement  égarée.  Il  voyait  volontiers  des  héros  chex 
tous  ceux  qui  se  disaient  les  victimes  de  la  liberté.  U  regarda  Sedan 
comme  le  châtiment  du  2  décembre.  U  trouvait  la  France  vaincue, 
Paris  portant  encore  les  traces  d'un  double  siège.  U  se  faisait  cou- 
duiro  devant  les  ruines  qui  bordaient  les  deux  rives  de  la  Seine,  et 
méditait  tristement  sur  la  folie  des  nouveaux  iconoclastes.  Les 
hommes  qu'il  avait  le  mieux  connus  autrefois,  qu'il  avait  vus  unis 
dans  une  lutte  entreprise  au  nom  des  idées  libérales,  il  les  trouvait 
séparés ,  mécontens  les  uns  des  autres,  s'accusant  mutuellement  de 
désertion.  Il  était  surpris  de  l'isolement  de  ceux  qu'il  admirait  le 
plus,  du  vide  fait  autour  de  certains  noms,  de  l'inaction  et  de  la 
langueur  de  quelques-uns.  Il  s'affligeait  de  nos  divisions,  il  ne  com- 
prenait pas  nos  terreurs,  et  ne  voyait  pas  tout  ce  qui  s'ét^t  écroulé 
avec  les  murs  de  nos  forteresses  et  de  nos  palais  incendiés;  mar^ 
chant  sur  les  cendres  d'une  invasion  et  d'une  guerre  civile,  il  avait 
les  yeux  encore  tournés  vers  un  idéal  de  gouvernement  populaire, 
pacifique,  tolérant.  Le  mouvement  tumultueux  des  affaires  publi- 
ques, où  la  parole  avait  repris  la  première  place,  lui  cachait  le  moih 
vement  invisible  et  profond  des  instincts  nationaux  blessés.  Il  vit 
M.  Thiers;  il  l'avait  quitté,  représentant  encore  actif  de  la  monar- 
chie constitutionnelle,  il  le  retrouvait  devenu  l'e^ir  et  le  soutien 
du  parti  républicain.  Suipner  rêvait  pour  la  France  une  république 
libérale  et  généreuse,  où  les  princes  de  l'ancienne  famille  royale 
eussent  trouvé  une  place  éminente,  et  qui  eût  ajouté  à  la  force  ma- 
térielle de  la  démocratie  les  puissances  d'imagination  qui  sortent 
de  l'histoiro.  Il  fut  surpris  de  sentir,  partout  où  il  mit  le  pied,  des 
barrières  invisibles,  de  respiror  partout  la  méfiance,  la  colère  et 
souvent  la  haine.  Il  admira  l'ardeur  infatigable  de  M.  Thiers ,  cette 
liberté  d'esprit  qui  lui  permettait  de  passer  d'une  discussion  sur  la 
constitution  américaine  à  un  parallèle  entre  le  mythe  allemand  de 
Faust  et  le  mythe  latin  de  don  Juan;. il  fut  surpris  de  trouver  cette 
intelligence  à  peine  ployée  par  les  malheurs  de  la  patrie  et  triom- 
phante dans  la  défaite  universelle. 

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UN  HOMME  d'État  américain.  7A7 

Ayant  de  partir  pour  les  États-Unis,  Sumner  avait  voulu  visiter 
Chantilly.  Le  duc  d'Aumale,  qui  Tavait  ccmnu  en  Angleterre,  lui  fit 
lui-même  les  honneurs  de  ce  beau  lieu;  il  le  promena  en  voiture  à 
travers  les  grandes  écuries  désertes,  sous  ces  berceaux  épais  où  les 
ombres  des  grands  arbres  jouent  sur  le  marbre  des  statues,  le  long 
de  ces  eaux  qui  disent  leur  étemel  murmure  autour  d'un  château 
touché  de  la  mort;  il  lui  montra  dans  le  château  cette  galerie  des 
batailles  de  Gondé,  où  il  scgoible  que  Condé  aille  entrer,  tant  on  y 
respire  Tau-  des  temps  passés.  Familier  avec  notre  histoire  natio- 
nale, Sumner  était  capable  de  goûter  le  channe  de  tant  de  souvenirs, 
qui  sont  déjà  des  énigmes  pour  plus  d'un  Français.  On  ne  sait  pas 
quel  attrait  puissant  le  passé  exerce  sur  les  nations  encore  jeunes 
qui  commencent  à  peine  leur  histoire.  Elles  regardent  avec  une 
sorte  de  piété  et  d'envie  mille  choses  auprès  desquelles  passe  notre 
indifférence  égoïste  et  lasse.  Sumner  allait  jusque  dans  les  bou- 
tiques des  libraires  chercher  les  vieux  missels,  les  reliures  de  Gros- 
lier,  les  livres  rongés  du  temps,  les  estampes.  U  n'était  ni  collec- 
tionneur ni  bibliophile,  il  amusait  ses  yeux  et  sa  p^[isée,  et  voulait, 
si  on  excuse  le  mot,  voler  quelque  chose  à  l'Europe  pour  en  faire 
don  à  l'Amérique. 

II  souffrait  d'une  maladie  étrange  qui  le  jetait  par  momens  dans 
des  angoisses  très  alarmantes.  Il  éprouvait  comme  l'impuissance  de 
vivre;  cependant  son  corps  restait  robuste  en  apparence,  et  sa  faculté 
de  travail  semblait  toujours  la  même.  Le  repos  ne  lui  faisait  aucun 
bien,  car  il  le  remplissait  de  rêves,  de  pensées  pénibles,  de  retours 
douloureux  sur  le  passé,  de  sombres  pronostics.  U  avait  traversé 
successivement  l'âge  du  labeur  tranquille,  puis  l'âge  héroïque  des 
victoires  achetées  par  le  courage;  il  était  arrivé  aux  années  où  la 
vie  se  décolore  et  où  les  ombres  de  la  mort  commencent  à  s'étendre 
sur  la  pensée.  Le  parti  auquel  il  avait  prêté  plutôt  que  donné  l'appui 
de  son  nom  allait  subir  une  défaite  presque  honteuse.  Il  fallait  re- 
tourner à  Washington,  non  plus  suivi  des  longues  acclamations  po- 
pulaires, mais  en  vaincu,  sans  ardeur,  sans  espoir,  presque  sans 
but.  Des  chagrins  d'une  nature  très  intime,  dont  je  ne  soulèverai 
pas  le  voile,  contribuaient  encore  à  l'assombrir.  La  main  douce  et 
généreuse  qui  aurait  pu  fermer  les  plaies  de  ce  cœur  ulcéré  lui 
manquait;  il  n'avait  pas  d'enfans,  il  n'avait  plus  de  femme. 

Le  dernier  voyage  que  Sumner  fit  en  Europe  contribua  à  calmer 
Tardeur  de  son  opposition;  il  avait  vu  l'Anglet^re,  la  Russie,  la 
triomphante  Allemagne,  rechercher  à  l'envi  l'amitié  de  son  pays;  le 
tableau  des  États-Unis  lui  semblait  moins  sombre  auprès  de  celui 
de  TEurope  armée  jusqu'aux  dents,  agitée  de*haines  inexorables, 
et  prête  à  je  ne  sais  quelle  nouvelle  guerre  de  cent  ans.  Il  avait  vu 


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7A8  RETUE  DES  DEUX  If  ONDES. 

bien  d'autres  faiblesses,  d'autres  folies  et  d'autres  misères  que  celles 
qui  le  blessaient  à  Washington,  des  gloires  plus  mensongères,  des 
grandeurs  plus  factices,  des  ressentimens  plus  jaloux,  des  abtmeà 
plus  profonds.  Il  revint  apaisé,  plus  disposé  à  reprendre  sa  besogne 
législative.  Il  reprit  sans  bruit  sa  place  au  sénat  :  ses  anciens  amis 
n'eurent  pas  besoin  de  lui  ouvrir  leurs  bras,  il  se  retrouva  dans 
leurs  rangs  comme  s'il  ne  les  eût  jamais  quittés,  non  qu'il  songeât 
à  partager  avec  eux  le  pouvoir  que  la  nation  venait  de  leur  rendre 
pour  quatre  ans;  mais  ses  blessures  étaient  cicatrisées,  il  D*aviit 
plus  de  colère  et  en  reprenant  son  rang  dans  son  parti  il  jouissait 
de  ce  plaisir,  qui  n'est  donné  qu'à  peu,  de  servir  encore  ceux  qui  ne 
pouvaient  plus  le  servir.  La  législature  du  Massachusetts  revint, 
par  un  vote  solennel,  sur  le  blâme  qu'elle  avait  deux  ans  auparavant 
infligé  à  son  sénateur;  cette  réparation  fut  la  plus  douce  pour  Siun- 
ner,  car  il  aimait  le  Massachusetts  comme  le  Breton  la  firet^^e,  et 
il  aurait  pu  lui  dire  :  Et  tu  quoquCy  quand  il  en  avait  reçu  un  coup 
si  sensible  à  son  patriotisme. 

Il  mourut  peu  de  jours  après,  le  12  mars  187i,  dans  une  crise 
de  la  maladie  qui  le  tourmentait  depuis  des  années  {angina  pecîo-- 
ris).  Cette  fin  inattendue  provoqua  dans  toute  l'étendue  des  états 
comme  une  explosion  de  reconnaissance  et  d'admiration.  Le  peuple, 
capricieux  et  léger  comme  bien  des  princes,  avait  presque  oublié 
Sumner  :  il  semblait  que  son  nom  appartint  déjà  au  passé;  mais 
quand  il  disparut  de  cette  scène  qu'il  avait  si  longtemps  remplie,  un 
grand  vide  se  fit  tout  d'un  coup.  On  se  demanda  si  l'on  avait  assez 
reconnu  d'aussi  longs,  d'aussi  grands  services,  si  ce  dévoûmaat 
exclusif  aux  intérêts  publics,  ce  labeur  sans  relâche,  cette  incor- 
ruptibilité antique  que  pendant  trente  ans  le  soupçon  même  n'avait 
jamais  pu  effleurer,  avaient  reçu  des  récompenses  dignes  d'une 
grande  nation,  à  millions  de  noirs  pleurèrent  celui  qu'ils  regar- 
daient comme  leur  libérateur;  les  cloches  de  Charieston  sonnèrent 
le  glas  pour  celui  qui  avait  si  longtemps  été  détesté  dans  les  Ga- 
rolines.  Les  plus  belles  fleurs  du  sud  furent  envoyées  à  Washington, 
car  c'est  la  mode  en  Amérique  de  parer  le  mort  de  fleurs,  et  amon- 
celées sur  le  cercueil  de  Sumner,  sur  le  siège  qu'il  occupait  au  sénat 
et  qui  avait  jadis  été  baigné  de  son  sang.  Le  voyage  de  ce  cercueil 
de  Washington  à  Boston  fut  un  long  triomphe  funèbre;  partout  les 
villes  sollicitaient  l'honneur  de  le  garder  quelques  heures,  et  les 
populations  se  pressaient  pour  apercevoir  ce  qui  restait  d'un  grand 
serviteur  de  l'Union. 

Avec  Sumner  disparaissait  un  des  représentans  de  cette  forte  gé- 
nération d'hommes  d'état  qui  ont  porté  l'Amérique  au  degré  de  puis- 
sance où  le  monde  l'aperçoit  aujourd'hui ,  et  qui  ont  été  les  guides 

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UN  HOHUE  d'État  ÂHiBiGAirc.  749 

plutôt  que  les  serviteurs  de  la  démocratie.  Pénétrés  de  respect 
pour  Tœuvre  de  leurs  pères ,  ils  l'ont  pourtant  corrigée  en  effaçant 
les  traces  d'une  institution  qui  menaçait  de  la  corrompre.  Sumner 
honorait  le  peuple  et  méprisait  h  popularité;  il  était  orateur,  non 
tribun ,  ne  parlant  jamais  que  pour  un  but,  dans  l'intérêt  d'une 
cause  et  non  pour  le  plaisir  vain  des  applaudissemens.  Réformateur, 
il  n'avait  rien  de  chimérique  dans  l'esprit,  tenant  bien  plus  de  Gro- 
tius,  de  Montesquieu,  de  Blackstone,  que  de  Rousseau  ou  des  socia- 
listes. En  demandant  la  liberté  pour  les  noirs,  c'était  leur  droit  à  la 
famille,  leur  droit  à  la  propriété  qu'il  réclamait.  Il  n'avait  pas  d'hor- 
reur instinctive  pour  les  aristocraties,  pour  les  vieilles  dynasties,  il 
ne  détestait  que  la  tyrannie,  mais  il  savait  que  la  tyrannie  sait 
prendre  les  masques  les  plus  divers.  Le  trait  le  plus  frappant  de  son 
caractère  était  un  respect  sincère,  instinctif  et  plein  pour  l'intelli- 
gence; ses  amis  les  plus  chers  étaient  des  poètes,  des  historiens,  des 
penseurs.  Il  ornait  sans  cesse  son  esprit  par  la  lecture  des  grands 
écrivains  de  tous  les  pays.  La  collection  de  ses  discours,  qui  sera 
bientôt  publiée,  formera  plus  de  dix  volumes;  on  y  trouvera,  au 
milieu  des  matières  souvent  les  plus  arides,  des  échappées  fré- 
quentes sur  le  monde  heureux  des  muses.  Il  y  avait  par  momens 
une  grâce  singulière  mêlée  à  son  éloquence,  d'ordinaire  un  peu 
lourde,  à  Ba  logique  écrasante,  à  sa  science  trop  exubérante.  Dans 
un  pays  à  la  fois  avide  et  prodigue,  enflé  de  sa  force  et  de  sa  ri- 
chesse, Sumner  restait  comme  un  type  des  anciens  temps;  simple 
de  moeurs,  désintéressé,  délicat  et  raffiné  dans  ses  goûts,  vivuit  sur 
les  bords  du  fleuve  qui  charriait  les  ambitions  et  les  convoitises 
vulgaires,  les  yeux  toujours  fixés  sur  quelque  chose  de  noble  et  de 
grand.  On  peut  dure  enfin  de  lui  qu'il  sut  servir  à  la  fois,  ce  qui  est 
parfois  malaisé,  son  pays  et  l'humanité,  qu'il  défendit  toute  sa  vie  les 
intérêts  des  États-Unis  et  ceux  d'une  race  opprimée,  et  réussit  à 
confondre  les  deux  causes  qui  lui  étaient  le  plus  chères,  celle  de 
l'émancipation  et  celle  de  l'Union. 

Auguste  Laugee. 


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LES 


FILLES  DE  LOUIS  XV 


»' APRÈS  DES  DOCmnCfS  HfÉDITS  ET  DE  7I0TIVELLES  PCBLICànORS. 


Naguère  encore  ils  étaient  peu  nombreux,  ceux  qui  se  souve- 
naient des  filles  de  Louis  XV.  Mesdames  Inlante  et  Adél^Mkie  excq>- 
tées,  on  ne  savait  plus  que  des  noms.  Les  {MÎncesses  reposai^it 
dans  une  ombre  discrète,  sur  de  blanches  couches  vii^ales  toutes 
pénétrées  d'odeurs  légères.  On  se  ri^pelait  vaguement  l'étrange 
destinée  de  Victoire  et  d'Adélaïde,  mortes  à  Trieste  aux  demieis 
jours  du  xvm*  siècle,  après  avoir  longtemps  erré  sur  la  terre,  con- 
templé de  loin  la  fin  d'un  nKHide,  l'échafaud  de  Louis  XVI  et  de  Marie- 
Antoinette,  les  funérailles  de  la  vieille  France.  La  mémoire  d'Hen- 
riette et  de  Sophie  avait  laissé  dans  quelques  imes  con^ae  une 
traînée  lumineuse,  et  c'est  dans  cette  douce  et  pure  lumière  que 
volontiers  on  évoquait  le  chœur  funèbre  des  six  sœurs.  Unies  dans 
la  vie,  elles  avaient  été  réunies  dans  la  mort  :  elles  dormaient  avec 
leur  père  et  leur  frère  dans  les  caveaux  de  Saint-Denis.  On  avait 
oublié  le  dur  réveil,  l'ouverture  sinistre  des  cercueils,  sorte  de  ju- 
gement dernier  de  la  révolution;  on  se  disait  que  ce  n'était  là  peut- 
être  qu'un  mauvais  rêve,  puisque  les  cendres  des  princesses  fugi- 
tives avaient  été  rapportées  en  France  et  rendues  aux  sépulcres  des 
rois. 

Elles  semblaient  donc  dormir  leur  sommeil  étemel,  ces  filles  de  la 
maison  de  France,  et  l'on  aurait  pu  croire  qu'on  les  laisserait  en 
paix  dans  la  poudre  d'un  autre  âge  du  monde  avec  les  sceptres 
vermoulus  et  les  lis  en  poussière  de  leurs  grands  ancêtres*  Il  n'en 
a  point  été  ainsi  :  les  tombes  des  princesses  ont  été  violées  une  se- 
conde fois,  leurs  blancs  linceuls  déchirés,  et,  tandis  que  les  uns 


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LES  FILLES   DE   LOUIS   XT.  751 

cherchaient  sur  l'une  d'elles  les  stigmates  de  la  sainte,  les  autres 
croyaient  retrouver  la  trace  d'incestes  et  d'immondes  luxures  sur  les 
pauvres  corps  d'Henriette,  d'Adélaïde  et  de  Victoire. 

Ce  déchaînement  de  passions  contraires  suscita  quelques  livres 
d'allure  peu  élevée,  mais  judicieux  et  sincères,  qui  mirent  au  jour 
de  nouveaux  documens  (1).  De  bons  esprits  se  rencontrèrent,  esprits 
moyens,  mais  honnêtes,  qui  ne  craignirent  point  de  répondre  aux 
pamphlets  de  M.  Uichelet  contre  ces  princesses,  comme  aux  naïves 
apologies  de  la  dernière  des  six  sœurs,  de  Madame  Louise,  par 
H.  le  comte  de  Ghambord  (2),  par  les  religieuses  carmélites,  par 
les  pères  de  la  compagnie  de  Jésus.  Ce  n'est  pas  que  la  vérité  môme 
ait  la  vertu  de  persuader  les  croyans  dans  un  sens  ou  dans  l'autre. 
On  n'osera  plus  renouveler  les  singulières  fantaisies  de  M.  Michelet  : 
les  lourdes  afiirmations  des  gens  de  foi,  les  anecdotes  de  sacristie, 
l'éloquence  des  panégyristes  chrétiens,  ont  désormais  le  champ  libre. 
Tout  ce  nmide-là  est  bien  décidé  à  ne  jamais  se  soucier  de  la  réa- 
lité des  faits  :  il  ne  connaît  pas  l'histoire.  Heureusement  l'histoire 
le  connaît  et  l'étudié  avec  curiosité. 

Nul  doute  que  la  catholicité  n'apprenne  bientôt  que  le  ciel  chré- 
tien cmipte  une  sainte  de  plus.  Si  Louise-Marie  de  Bourbon,  en 
religion  mère  Thérèse  de  Saint-Augustin,  n'est  pas  encore  entrée 
dans  les  célestes  milices,  ce  sont  les  événemens  politiques  qui  en 
sont  cause,  la  fameuse  lettre  d'octobre  de  M.  le  comte  de  Gham- 
bord et  le  septennat  de  M.  le  maréchal  de  Hac-Mabon.  Peut-être 
est-il  piquant  de  noter  que  V€mge  de  Madame  Louise  de  France  au 
monastère  de  Saint-Denis,  c'est-à-dire  la  religieuse  qui  l'initia  à 
la  vie  et  aux  mœurs  des  carmélites  en  1770,  fut  la  sœur  Julie,  dans 
le  siècle  Julienne  de  Mac-Mahon,  une  fille  de  cette  noble  famille 
d'Irlande  dont  l'un  des  descendans  retarde  aujourd'hui ,  sans  le 
T(Hiloir  assurément,  la  béatification  et  la  canonisation  de  la  fille  de 
Louis  XV.  Voilà  en  €^t  bien  des  mois  que  cette  cause  a  été  introduite 
à  Rome  par  Pie  IX.  On  conçoit  que  le  chef  de  la  maison  à  laquelle  ap- 
partenait cette  princesse  ait  pu  voir  dans  Madame  Louise  a  un  gage 
certain  du  retour  des  divines  miséricordes  sur  la  France.  »  Nous 
n'avons  point  mission  de  dissiper  ces  iouchantes  illusions,  mais  à 
coup  sûr  il  n'est  plus  permis  à  un  historien  de  bonne  foi  de  croire 
encore  avec  le  dévot  prince  à  la  «  profonde  humilité  »  et  à  «  l'esprit 
de  mortification  »  de  Madame  Louise.  G'est  là  une  légende  dorée 
qui  a  fait  schi  temps.  Le  souvenir  de  la  future  bienheureuse  n'est 
pas  non  plus  précisément  ce  qu'on  appelle  «  une  douce  mémoire  :  » 

(i)  Edouard  de  Barthélémy,  Mesdames  de  France,  /Wiw  de  Louis  XF(1870};  — 
Honoré  Bonhomme,  Louis  XV  et  sa  famille  (1873). 

(2)  Lettre  de  Henri  au  saint-père,  Frofasdorf ,  17  mars  1810.  —  Cf.  une  lettre  du 
même  à  M.  réféque  d'Amton,  5  Jantkr  1850. 


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752  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

à  la  cour,  comme  dans  le  cloître,  loin  de  ne  laisser  que  des  exem- 
ples des  plus  éminentes  vertus,  elle  a  maintes  fois  donné  le  spectacle 
le  moins  édifiant. 

1. 

Tout  a  été  dit  sur  Louis  XV.  La  publication  de  correspondances 
et  de  mémoires  inédits  ne  manquera  pas  de  modifier  quelques  traits 
de  ce  caractère  indéfinissable  :  dans  son  ensemble,  il  restera  tel 
qu'on  le  connaît  aujourd'hui.  Depuis  dix  ans,  c'en  est  fait  du 
Louis  XV  de  la  tradition,  des  romans,  des  historkns  qui  n'ont  point 
connu  ou  voulu  connaître  la  correspondance  secrète,  la  politique 
occulte  des  vingt  dernières  années  du  r^e.  Le  peuple  n'a  guère 
le  sentiment  des  nuances  :  il  se  figure  à  son  image  les  quelques  rois 
bons  ou  mauvais  dont  il  a  gardé  la  mémoire.  Il  ne  conçoit  que  des 
caractères  simples  et  tout  d'une  pièce.  On  est  Marc-Aurèle  ou  Né- 
ron :  point  de  milieu.  Les  Claudes  ont  le  pire  destin,  ils  passent 
pour  les  auteurs  de  tous  les  maux  qu'ils  n'ont  pu  conjurer,  et  on 
leur  fait  un  crime  de  la  bonté  de  leur  cœur,  de  la  clairvoyance  de 
leur  esprit  désabusé,  de  l'impuissance  finale  où  ils  se  laissent  aller 
quand  ils  ont  acquis  l'expérience  des  hommes,  reconnu  l'inutilité  de 
la  lutte. 

Le  fils  du  duc  de  Bourgogne  fut  une  de  ces  natures  très  com- 
plexes dont  on  peut  dire  tout  le  bien  et  tout  le  mal  pos^le,  parce 
qu'elles  réunissent  en  soi  les  extrémités  du  vice  et  de  la  vertu.  Elles 
manifestent  d'une  façon  éminente  les  défauts  de  leurs  qualités,  les 
qualités  de  leurs  défauts.  On  est  d'abord  plus  frappé  des  uns  que 
des  autres;  un  peu  d'attention  permet  de  démêler  ce  qui  est  néces- 
saire de  ce  qui  ne  l'est  point  dans  ces  manières  d'être  d'un  Louis  XV. 
Quand  on  a  suivi  le  développement  de  ses  passions  et  de  ses  pen- 
sées, soumis  à  l'analyse  psychologique  son  humeur  et  ses  penchans, 
décomposé  ce  qui  paraissait  simple  dans  sa  constitution  intellec- 
tuelle ,  classé  ses  notions  en  groupes  définis,  subordonné  les  unes 
aux  autres  ses  diverses  familles  d'idées,  noté  la  puissance  des  forces 
vives  ou  latentes  de  son  âme  et  surpris  le  jeu  des  plus  secrets  res- 
sorts, on  se  trouve  devant  un  organisme  merveilleux,  d'une  délica- 
tesse infinie,  mais  dont  tous  les  actes  sont  solidaires,  s'influencent 
réciproquement,  et  sont  liés  entre  eux  comme  les  anneaux  d'une 
chaîne,  si  bien  que,  l'un  des  anneaux  venant  à  se  briser,  il  n'y  au- 
rait plus  que  des  tronçons,  en  d'autres. termes  des  pensées  et  des 
actions  incohérentes,  une  rupture  d'équilibre  de  toutes  les  forces  de 
l'âme,  une  destruction  complète  de  l'organisme.  De  là  la  vanité  du 
blâme  ou  de  l'éloge  en  histoire,  du  moins  à  l'ancienne  manière.  Le 
mérite  et  le  démérite  ne  sont  point  supprimés  dans  les  annales  bu- 


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LES  niXES  DE  LOUIS  XT.  753 

maines  :  on  pénètre  seulement  plus  ayant  dans  le  monde  mysté- 
rieux de  la  conscience.  Grâce  à  ses  méthodes  particulières  d'analyse 
et  de  synthèse,  Thistoîre  fait  revivre  les  êtres  qu'elle  a  préalablement 
soumis  à  une  sorte  de  dissection  morale.  Partie  des  infiniment  pe- 
tits, des  documens  ignorés  ou  obscurs,  elle  arrive  à  se  donner  le 
spectacle  de  ces  résurrections  grandioses  de  peuples ,  de  héros  ou 
de  rois  qui  s'agitent  dans  les  profondeurs  de  notre  mémoire,  et 
mettent  en  une  intime  communion  l'Européen  du  xa*  siècle  avec 
les  plus  proches  comme  avec  les  plus  lointains  ancêtres  de  notre 
espèce.  Ajoutez  que  l'hérédité,  dont  les  lois  commencent  à  se  déga- 
ger d'innombrables  observations,  est  pour  l'historien  une  sorte  de 
réactif  :  dans  certaines  circonstances  favorables,  par  exemple  dans 
la  présente  étude  oïl  les  six  filles  de  Louis  XV,  sans  parler  du  dau- 
phin, sont  groupées  autour  du  roi  et  de  la  reine,  la  nature  des  pa- 
rons se  manifeste  dans  les  rapports  qu'ils  ont  avec  chacun  de  leurs 
enfans.  Le  caractère  de  Louis  XV,  si  insaisissable  en  sa  mobile 
unité,  si  fuyant  en  ses  métamorphoses,  se  fixe,  pour  ainsi  dire,  à 
divers  états  dans  chacune  de  ses  filles.  Elles  reflètent  toutes  d'une 
manière  plus  ou  moins  accusée  quelques  traits  à  peine  entrevus, 
souvent  imperceptibles,  du  roi  leur  père. 

En  dix  ans,  Marie  Leczinska  avait  donné  dix  enfans  à  Louis  XV ,:  le 
dauphin  et  ses  six  sœurs  survécurent  seuls.  Les  deux  aînées,  Elisa- 
beth et  Henriette,  sœurs  jumelles,  ont  dans  les  portraits  de  Nattier 
une  ampleur  de  forme  et  une  richesse  de  tempérament  vraiment 
exubérantes.  On  les  dirait  déesses,  mais  d'un  plus  vieil  olympe  que 
celui  d'Homère.  Ce  sont  les  sœurs  des  Titans,  à  peine  sorties  du 
chaos  hésiodique  et  encore  à  l'état  d'ébauche.  Nulle  harmonie  dans 
les  lignes,  rien  de  la  sérénité  lumineuse  et  calme  des  déesses  grec^- 
ques  :  les  traits  sont  gros,  lourds  et  sensuels,  comme  ceux  des  en- 
fans sujets  aux  convulsions.  On  est  frappé  de  la  bouffissure  malsaine 
de  ces  chairs  molles,  aux  larges  pores,  et  qu'on  croirait  gonflées  de 
sucs  laiteux.  On  se  rappelle  ces  déplaisantes  maladies  de  la  peau, 
ces  cuisantes  affections  dartreuses  qui,  toute  la  vie,  sans  relâche, 
ont  éprouvé  les  deux  princesses,  tué  l'une  d'elles.  Nul  rayon  sur 
ces  faces  au  teint  plombé;  aucun  mauvais  instinct,  une  tendresse 
calme  et  profonde,  presque  uiimale.  Elisabeth  connaîtra  les  joies 
de  la  maternité,  les  fièvres  de  l'ambition,  les  passions  de  l'intrigue 
politique  ;  un  éclair  de  vie  intense  luira  dans  ses  yeux,  animera  ses 
traits  brunis  par  le  soleil  d'Espagne.  Henriette,  aimante  et  passive, 
brisée  de  langueur  maladive,  sans  nerf,  exsangue,  lymphatique, 
cachera  ses  pâleurs  sous  une  épaisse  couche  de  rouge. 

Le  dauphin  et  Adélaïde  sont  tout  autres.  Avant  même  de  les  bien 
connaître,  on  devine,  à  les  voir,  qu'ils  tiennent  de  leur  mère. 

TOMi  m.  —  1874.  48 

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7Bi  RETITE  DES  DEUX  llOm>Bft. 

Louis  XV  en  a^ahd^  fait  lar  remarque- r  d&ns  ledtii^in,  c'est  le 
caractère  polonais  qui  dominev  H  andt  celle  hunrar  Tire  et  chas- 
geantev  c^^  indokote  paresse,  ces  brillaotes  saillies,  que  l'on  re- 
trouve exagérées  jusqu'au  déUne  chez  sa  sceur  Adélaïde,  sorte  et 
garçon  manqué,  aux  allures  masculines,  à  k  voix  de  basseHaille,.et 
qui  n'eut  qu'us  printemps  ou  deux  la  grâoe  et  le  d)anDe  de  la 
femme.  Il  est  vrai  qu'alors  elAe  fut  vraimeot  belle,  d'une  beauté 
éotatante  et  dangereuse,  qui  rappelait  le  type  bcmrbonniieD  avec  une 
rare  élégance.  Daifô  le  tal>ieau  de  Heinsius,  avec  ses  grands  yeuoL 
noirs  aux  chauds  et  doux  rayons,  elle  saisit  et  subjugue,  sans  vie^ 
laice  aucune,  par  l'expression  atanguie  et  saave  cksa  figure.  EUe 
n'est  point  simstre,  comme  on  Ta  dit,  non  plus  qu'aux  portraits  de 
Naittier  :  on  peut  seulement  trouver  en  toute  s»  personne  qud^o 
chose  d'étrange,  de  légèrement  égaré. 

Cette  dernière  impression  était  certainement  plus  vive  daa&  la 
réalité.  Jtaiais  femme  ne  présenta  d'aussi  brusqua  contraatea 
qu'Adélaïde,  un  tel  manque  d'équilibre  dans  les  facultés,  un  si  vkh 
lentdécbatnement  de  fantaisies  bizaites.  Ibus  les  enfans  de  Marie 
Leczînska  ont  hérité,  à  divers  degrés^  des  terreurs  qui  avaient  hanté 
le  berceau  de  la  fille  de  StanMas^  et  qui  la  suivirent  à  YersaflleS' 
inéme,  dans  le  palais  de  Louis  XIT.  La  retne^  on  le  sait,  était  sou- 
vent prise  de  peur  subite,  craignait  les  revenaas,  se  relevait  la  nuit 
et  courait  dans  sa  chambre.  Le  roi ,  se&  femmes,  rien  n'y  faisait.  U 
fallait  l'endormir  comme  un  enfant  qu^on  berceaux  récits  de  quel- 
que histoire  ;  sa  main  reposait  dans  la  main  d'une  de  ses  daines^ 
afin  de  n'être  pas  seule  quasid  un  vague  effiroî  la  faisant  se  dresser 
sur  son  séant,  l'oTeille  tendiie,  r<Bil  hagard.  Pks  tard,  après  la' 
naissance  de  ses  dix  enfans,  des  infirmités  graves  vinrent  encore 
compliquer*  cet  état  maladif.  Lorsqu'on  en.  Ut  le  déta^  (dans  Argen- 
son,  on  n'est  point  surpris  que  le  roi  se  dérobe.  Ce  n'était  pas  seu- 
lement parce  qu'elle  ne  lui  donnait  plus  que  des  filles.  Sans  avoir- 
jamais  aimé  Bfûîe  Leczinskai,  Louis  XY  montrait  pour  elle  de  l'af* 
fection  et  une  sincère  estime.  Il  y^  avait  pourtant  dans  cette  Bolo^ 
naîse  un  grain  dlmmour  qui  n'allait  pas  à;  son  bon  sens  tout  fran*- 
çais*,  il  n'a  sûrement  pas  goûté  la  fine  ironie,  Thumeur  fantasme, 
nullement  d'une  sainte,  que  révèlent  les  portraits  de  la  reine. 

n  n'y  a  pas  jusqu'à  la  bonne  Victoire,  gracieuse  et  fraîche  enfant 
naïvement  sensuelle,  déjà  d'us»,  embonpoint  fleuri,  qui,  en  dépit 
d'une  imagination  infiniment  moins  désordonnée  que  celle  d'Adé- 
laïde, n'ait  connu  les  terreurs  paniques  dont  nous  parlons.  Dans  ht 
suite ,  on  ne  manquera  pas  dis  dire  qu'elle  les  avait  gagnées  à  Fon- 
tevrault,  dans  les  caveaux  funèbres  de  l'abbaye,  où  parfois  les  reli- 
gieuses l'envoyaient  en  pénitçnce;  mais  la  connaissance  comparée, 
si  j'ose  dire,  du  caractère  des  six  sœurs  rend  superflue  cette  expli- 


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LES  FILLES   DE   LOUIS   X?.  7S5 

cation  particulière.  Chez  Sophie,  la  plus  vertueitse  des  princesses,  la 
moins  connue  aussi ,  car  die  vécut  cachée  comme  une  violette,  la 
timidité  a  quelque  chose  de  maladif  et,  dès  qu'un  orage  éckte,  la 
frayeur  va  jusqu'à  l'épouvante.  !!■•  Campan,  qui  Ja  connaissait  hîen, 
a  laissé  d'elle  un  portrait  fort  curieitx.  «  Je  n'ai  jamais  vu  per- 
sonne avoir  l'air  si  effarouché;  eUe  mardiait  d'une  vitesse  extrême, 
et,  pour  reoonnattre  sans  les  regarder  les  gens  qui  «e  rangeaient 
SUT  son  passage,  elle  avait  pris  l'habitude  de  voir  de  côté,  à  la  ma- 
nière des  lièvres.  Cette  princesse  était  d^rnse  sî  gnc^  timidité  qn'il 
était  possible  de  la  voir  tous  les  jours,  pendant  des  années,  sans 
l'entendre  prononcer  un  seul  mot*..  Il  y  avait  pourtant  des  occa- 
sions où  cette  princesse,  si  sauvage,  devenait  tout  à  coup  ^able, 
gracieuse,  et  montrait  la  bonté  la  plus  commanicative;  c'était  lors- 
qu'il faisait  de  l'orage;  elle  en  avait  peur,  et  tel  était  m/a  effix^i, 
qu'alors  elle  s'approchait  des  personnes  les  moins  considérables, 
elle  leur  faisait  mille  questions  obligeantes.  Voyait-elle  un  éclair, 
elle  leur  serrait  la  main  :  pour  un  coup  de  tonnerre,  elle  les  eût 
embrassées;  mais,  le  beau  temps  revenu,  la  princesse  repreuait  sa 
raideur,  son  silence,  son  air  farouche,  passait  devant  tout  le  monde 
sans  faire  attention  à  personne,  jusqu'à  ce  qu'un  nouvel  orage  vint 
lui  ramener  sa  peur  et  «on  affabilité.  » 

Quant  à  Louise,  «  Madame  dernière,  )>  aurait  dit  Louis  XV  le  jour 
de  ^  naissance,  oelie-là  même  dont  la  catholicité  attend  la  béati- 
fication, c'était  un  être  débile,  chétîf,  manifestement  rachitique. 
Triste  fleur  d'hiver,  elle  avorta ,  ne  s'épanouit  jamais.  Marie  Lec- 
zinska  était  comme  un  sol  épuisé;  elle  n'enfentait  plus  que  la  mort 
ou  la  difformité.  Rien  n'est  moins  certain  que  l'accident  arrivé  à 
Fontevrault  par  lequel tm  rend  compte  ordinairement  de  la  déviation 
de  l'épine  dorsale ,  que  la  princesse  appelait  sa  bosse.  Biographes 
et  historiens  font  paraître  ici  une  singulière  créduHté.  Il  y  a  dans 
les  mémoires  du  duc  de  Luynes  un  texte  d'une  précision  terrible  en 
sa  naïve  simplicité  :  «  Madame  Louise  est  fort  petite,  écrit-il  (elle 
avait  treize  ans),  mais  elle  a  beaucoup  de  physionomie  et  parait 
vive  et  fort  gaie,  mais  ht  tète  un  peu  grosse  pour  sa  taille.  »  Ge 
sont  là,  avec  Tétat  avéré  de  maigreur  et  de  faiblesse  générales,  les 
caractères  bien  connus  du  rachitisme.  Le  développement  précoce  de 
rioielligenoc ,  le  volume  considérrf)le  de  la  tête,  ont,  à  cet  âge  et 
dans  ces  circonstances,  une  signification  particulière.  Les  portraits 
de  Madame  Louise  témoignent  du  vice  de  «a  constitution.  En  dépit 
de  sa  laideur,  la  tête  est  intelligente,  Tœil  vff,  la  mine  éveîîlée, 
Kul  vestige  de  bonhomie  bourbonnienne.  On  devine  vm  esprit  sec 
et  positif,  étroit  et  borné,  ambitieux  et  singulièrement  retors.  C'est 
une  nature  ingrate,  mal  venue,  inquiète,  qui,  humiliée  et  froissée 
-dans  le  milieu  où  se  sont  développées  ses  sœurs,  se  replie  solitaire 

LJiyiUiieu  uy   -^^ — ■  ^^^  ^^ Vt  l V, 


756  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

sur  elle-même,  jette  à  la  dérobée  des  regards  d'envie  sur  le  cloître, 
médite  des  projets  d'évasion.  De  son  père  elle  tient  sa  dissimula- 
tion, de  sa  mère  quelques  saillies  d'esprit  baroques.  Sans  vulgaire 
méchanceté,  elle  ignore  pourtant  ce  que  c'est  que  la  bonté.  Le  fond 
de  son  caractère  est  un  composé  de  petites  passions  mesquines ,  de 
vanité  blessée ,  d'ambition  inassouvie.  La  dernière  des  filles  de 
France  à  k  cour,  elle  sera  dans  un  monastère  la  première  des  car- 
mélites de  la  chrétienté.  Elle  sait  qu'elle  ne  peut  être  Adélaïde;  elle 
peut  encore  moins  se  résigner  à  la  vie  molle,  innocente  et  facile  de 
sa  sœur  Victoire.  Jour  et  nuit,  sa  tête  travaille,  s'ingénie,  subtilise. 
On  la  verra  devenir  casuiste;  elle  fut  toujours  intrigante. 

Lorsqu'en  1739  le  roi  déclara  le  mariage  d'Elisabeth  avec  le  troi- 
sième fils  de  Philippe  V,  roi  d'Espagne,  cette  princesse  avait  douze 
ans,  ainsi  que  sa  sœur  Henriette,  le  dauphin  en  avait  dix,  Adélaïde 
était  de  trois  ans  moins  âgée  :  c'étaient  les  seuls  enfans  de  France 
qui  fussent  à  Versailles.  Victoire,  Sophie  et  Louise  étaient  pour  bien 
des  années  encore  à  l'abbaye  de  Fontevrault,  où  le  cardinal  Fleury, 
par  raison  d'économie,  avait  décidé  qu'elles  seraient  élevées.  Les 
cérémonies  d'un  très  grand  caractère  qui  eurent  lieu  à  Versailles,  les 
fêtes  magnifiques  que  Paris  et  la  France  donnèrent  à  la  jeune  infante, 
sont  racontées  dans  les  mémoires  du  temps.  L'impression  qu'on 
emporte  de  l'éblouissant  spectacle  de  ces  fiançailles  n'est  point  des 
meilleures.  Le  cardinal-ministre  n'est  pas  seul  à  considérer  d'un 
œil  chagrin  ce  faste  et  ces  dépenses  si  peu  en  rapport  avec  Vétat 
des  finances  du  royaume.  Le  peuple  se  réjouit  par  tradition  :  c'était 
et  c'est  encore  son  habitude  lorsque  les  cloches  sonnent  à  toute  vo- 
lée et  que  l'on  doit  tirer  le  feu  d'artifice.  Cependant,  depuis  les  der- 
nières années  du  règne  de  Louis  XIV,  un  esprit  nouveau  ou  plutôt 
im  réveil  du  vieil  esprit  gaulois  travaille  le  populaire:  les  têtes  fer- 
mentent; on  raisonne  dans  les  cafés,  on  lit  les  gazettes,  on  chan- 
sonne  chacun  et  toute  chose,  dans  la  rue  et  dans  les  salons,  sans 
épargner  la  cour  et  la  religion  ;  bref,  à  Paris,  c'en  est  fait  déjà  du 
prestige  de  l'autorité  sous  toutes  ses  formes.  Or  sans  ces  «  cordes 
d'imagination  »  dont  parle  Pascal,  sans  les  préjugés  séculaires,  sans 
le  respect  inconscient  et  inné  qui  pendant  mille  ans  avait  assuré 
l'empire  de  la  noblesse  conquérante  et  de  la  dynastie  capétienne 
sur  notre  pays,  il  était  impossible  que  l'ancien  ordre  de  choses 
subsistât.  Une  révolution  politique  et  sociale  était  imminente  :  on  en 
parlait  à  Versailles  même,  bientôt  on  en  discourra  tout  haut  à  quel- 
ques pas  du  roi,  dans  l'entresol  de  Quesnay;  le  marquis  d'Argen- 
son  a  prononcé  le  mot,  pressenti,  annoncé  la  catastrophe;  Louis  XV 
enfin,  qui  avait  une  assez  claire  conscience  que  les  choses  ne  du- 
reraient guère  après  lui,  Louis  XV,  dans  une  lettre  au  duc  de  Choi- 
seul,  parle  de  «  la  multitude  républicaine  :  »  il  la  voit  déjà  étendre 

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LES   FILLES   DE   LOUIS   XV.  757 

la  main  sur  son  sceptre,  s'il  meurt  sans  laisser  un  successeur  qui  soit 
un  homme. 

Certes  en  cette  année  1739,  qui  s'ouvre  pour  la  France  dans  les 
splendeurs  d'un  mariage  quasi  royal,  on  voyait  déjà  venir  de  sombres 
nuées  sans  trop  songer  à  l'orage.  Le  roi  n'était  encore  ni  le  bien- 
aimé,  ni  le  bien-haî  :  ses  peuples  ne  le  connaissaient  guère.  Le  roi 
chassait,  s'occupait  fort  de  ses  chiens,  avait  de  petites  maisons  où  il 
faisait  des  excès  de  table  et  ne  se  mêlait  de  rien  dans  le  gouverne- 
ment :  voilà  tout  ce  qu'on  en  savait.  Le  scandale  commençait  à 
peine  dans  la  famille  royale  avec  le  règne  des  quatre  sceurs.  De- 
puis un  an  seulement,  Louis  XY  avait  pour  toujoui-s  délaissé  Marie 
Leczinska.  On  lui  avait  amené  une  bonne  personne,  vive,  rieuse, 
enjouée,  point  du  tout  ambitieuse,  quoique  fort  pauvre,  une  folle 
tête  d'amoureuse  qui  l'adora  bourgeoisement,  lui  donna  tout  ce 
qu'elle  avait  d'âme,  de  tendresse,  de  larmes  aussi,  et  pensa  mou- 
rir de  douleur  quand  elle  fut  renvoyée.  Cette  douce  créature, 
M"'  de  Mailly,  était  alors  maltresse  en  titre;  l'adultère  était  public. 
Plus  scrupuleux,  plus  véritablement  chrétien  que  le  grand  roi  son 
aïeul,  Louis  XV  refusa  d'écouter  les  pères  jésuites  qui,  forts  de 
l'exemple  de  Louis  XIY,  s'efforçaient  de  le  persuader  qu'il  pouvait 
et  devait  toujours  s'approcher  des  sacremens  :  le  roi  déclara  qu'il 
ne  ferait  pas  ses  pâques. 

La  petite  infante  quitta  Louis  XV  au  Plessis-Piquet.  La  sensibilité 
exaltée  du  dauphin  et  de  ses  sœurs  se  montra  pour  la  première  fois 
dans  cet  adieu.  La  tristesse  du  roi  était  profonde.  Jamais  cœur  de 
père  ne  fut  plus  tendre.  Je  ne  crois  pas  que  l'espèce  de  froideur,  de 
contrainte,  de  malaise  qui  régna  plus  tard  entre  le  roi  et  le  dauphin 
ait  nui  à  l'affection  que  le  père  ressentait  pour  le  fils.  Une  plus  pé- 
nétrante analyse  des  deux  caractères  ferait  voir  qu'ils  ne  furent 
peut-être  jamais  plus  unis  que  lorsqu'ils  parurent  le  plus  éloignés 
l'un  de  l'autre.  Ces  caractères  doux  et  timides,  caressans  et  irréso- 
lus, ont  d'étranges  délicatesses,  des  pudeurs  exagérées,  de  fausses 
hontes  indéfinissables,  qui  ressemblent  à  de  la  dissimulation,  à  de 
la  lâcheté;  ils  rougiraient  d'avouer  qu'ils  aiment,  de  se  livrer,  de 
tout  dire;  ils  n'osent  lever  les  yeux  sur  l'être  qu'ils  chérissent  le 
plus  au  monde,  ils  fuient  son  regard,  ils  évitent  de  lui  parler 
d'une  manière  trop  directe,  de  lui  donner  tout  haut  le  nom  qu'ils 
se  répètent  au  fond  du  cœur  avec  délices.  Un  temps  viendra  où  le 
dauphin,  chef  du  parti  dévot  à  la  cour,  adversaire  irréconciliable 
des  maltresses,  austère  et  muet  censeur  des  mœurs  paternelles, 
n'abordera  le  roi  que  comme  un  courtisan ,  et  pendant  vingt  ans, 
lorsqu'il  lui  parlera,  tournera  ses  phrases  de  manière  à  ne  jamais 
dire  ni  «  sire,  »  ni  a  mon  père.  »  Le  roi  était  bien  plus  libre  avec 
ses  filles  :  la  première  enfance  passée,  celles-ci  se  trouvèrent  tou- 

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756  RETUE  DES   0ECX  ICONDES. 

jours  à  leur  aise  en  sa  ^société.  II  était  incapable  de  coatrarier  en 
rien  ses  enfans.  Comme  le  remarque  le  comte  de  Mercy-Argeotem 
dans  une  lettre  à  Timpératrice  Marie-Tliérèse,  le  roi  était  homme  à 
supporter  plutôt  ce  qui  lui  eût  déplu  dans  ses  enfans  que  de  leur 
faire  la  moindre  représentation  directe.  Devait-il  parler  d'un  sujet 
délicat,  avait-il  quelque  chose  à  coeur,  il  ne  pouvait  vaincre  sa  timi- 
dité, prenait  le  parti  d'écrire.  Il  en  usa  toujours  ainsi  non-seule- 
ment avec  ses  enraus,  mais  avec  ses  ministres,  avec  ses  maîtresses, 
même  avec  la  Du  Barry. 

L'aînée  des  filles  de  Louis  XY,  Elisabeth,  la  seule  qui  fut  jamais 
mariée,  était  devenue  Madame  Infante  :  Henriette  fut  dès  lors  af^pe- 
lée  Madame  à  la  cour  de  France.  Elle  avait  le  cœur  gros,  pleurait 
encore  à  chaudes  larmes  au  souvenir  de  l'absente,  que  déjà  le  dau- 
phin et  Adélaïde,  toujours  extrêmes,  l'entraînaient  éperdue*  dans  le 
tourbillon  des  fêtes  et  des  mascarades.  Tout  ce  petit  monde  chan- 
tait, dansait,  frétillait  sous  l'or  et  la  soie,  à  la  clarté  des  lustres,  et 
ne  songait  qu'au  plaisir.  Gouverneur  et  gouvernante  des  enfans  de 
France  partageaient  avec  le  roi  la  commune  all^esse.  Ce  n'étaieni 
que  bals  masqués  et  costumés  donnés  par  le  dauphin  et  par  ses 
sœurs.  Marie  Leczinska  descendait  à  ces  bals,  qui  ne  finissaient  qu'à 
deux  heures  du  matin,  quelquefois  au  jour.  Louis  XV  y  dansait,  in- 
triguait sous  le  masque.  On  a  peine  à  concevoir  comment  d'aussi 
jeunes  enfans  (l'atnée  avait  treize  ans]  résistaient  à  la  fatigue  des 
veilles  et  à  la  ccwitention  d'esprit  qu'exige  en  de  telles  fêtes  la  re- 
présentation. Ces  petites  personnes  en  effet  étaient  tenu^  d'être 
graves  en  public,  de  reconnaître  les  gens  qu'elles  recevaient,  de  ne 
danser  qu'avec  certaines  personnes,  de  conserver  toujours  un  main- 
tien digne.  En  outre  elles  dévident  assister  aux  cérémonies,  aiu 
promenades,  aux  spectacles  de  la  cour.  Après  la  musique  et  la  co- 
médie, le  jeu  de  la  reine  commençait;  on  jouait  jusqu'au  souper; 
après  le  souper,  on  jouait  encore  très  tard.  Ce  jeu  de  la  rdnc  était 
une  chose  terrible.  Les  plus  intrépides  étaient  bientôt  sur  les  dents. 
Dé'laissée,  sans  crédit,  presque  étrangère  à  la  cour,  où  elle  était 
pourtant  forcée  de  paraître,  la  reine  n'avait  pas  trouvé  de  meilleure 
contenance  que  de  jouer;  elle  n'avait  rien  à  dire,  «t  elle  était  bien 
aise  d'éviter  au  roi  ou  aux  courtisans  la  peine  de  l'entretenir.  D'ail- 
leurs point  de  cour  sans  jeu.  Tous  les  soirs,  à  la  même  heure,  avec 
la  régularité  fatale  d'un  automate,  Marie  Leczinska  prenait  place  à 
la  fameuse  table  de  cavagnole,  où,  à  en  croire  Voltaire,  l'ennui  ve- 
nait à  pas  comptés  s'asseoir  entre  deux  majestés.  C'esl  trop  d'unel 
Louis  XV  n'y  paraissait  guère.  Il  n'en  était  pas  ainsi  des  filles  de  la 
reine  :  elles  eussent  été  mal  venues  à  prétexter  quelque  vapeur  pour 
ne  pas  venir;  aussi  bien  elles  n'avaient  pas  l'âge  de  s'ennoyen  Elles 
y  allaient  de  si  bon  cceur  qu'elles  perdaient  plus  de  4,000  louis  en 

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LES  FILLE9  DB  COmS  TV.  7B9 

une  seule  année.  Or  lau  reine,  en  bonne  mère,  lès  Crâait  Tolontiera. 
g^ner. 

On  s^àccorde  à  reconnattne  qnfà  cette  époque  de  sa  vie,  vers  dixr- 
sept  ans,  Madame  Henriette  n'avait  rien  de  déplaisant  en  toute  sa 
personne.  Elle  n'était  pas  belle  et'  soufihiit  quelqaefei»  do  même 
mal  que  rinftmte  :  le  printemps,  la  bonne  chère,  TouUi  votootaire 
des  ordonnances  de  Bcmillac,  prescrîvaot  un  régime  rafraîchissant, 
faisaient  éclater  maints  boutons,  apparaîtra  certaines  gourmes  fâr 
cheuses  sur  la  blanche  peau  de  la  princesse;  mais  sa  figure  était 
noble  et  pouvait  même  passer  ptrar  agréable  lorsqu'elle  avait  du 
rouge.  G'ëtaat*  une  douce  personne;  mmple  et  vraie,  pleine  d'atten- 
tion et  de  politesse  pour  tout  le  monde.  Bien  que  moins  gaie  que 
Adélaïde,  elle  riait  beaucoup  plus*  Il  fautt  se  bien  garder  de  voir  en 
die  je  ne  sais  quelle  héroïne  sentimentale  de  Walter  Scott.  Ge  n'é- 
tait pas  une  sylphide  romantique  qu'Henriette  de  France;  les 
Bourbons  ont  le  goût  classique.  Le  marquis  d'Argeoson  recueille 
bien,  dès  avril  1737,  le  bruit  d'une  alliance  de  cette  princesse  avec 
le  duc  de  Chartres,  flls  du  duc  d'Orléans.  Elle  n'avait  que  dix  ans  à 
cette  époque  :  le  mal  d'amour  n'est  point  mortd  à  cet  âge.  En  mai 
17Â0,  le  mariage  de  a  Madiame  seconde  avec  le  duc  de  Chartres  » 
semble  très  certain  à  notre  chroniqueur;  malgré  le  cardinal  Flenry, 
qui  haïssait  la  famille  d'Orléans,  Louis  XV  ragaitlait  déjà  le  duc  de 
Chartres  comme* son  second  fils.  Cependant,  quelques  mois  plus 
tard ,  le  jeune  homme  classait  avec  le  roi  dans  je  ne  sms  quelle 
forêt.  Fort  bien  stylé  par  son  père,  il  crut  le  moment  favorable 
pour  faire,  de  cheval  à  cheval,  sa  petite:  harangue  à  Louis  XV: 
«  Sire,  j'avais  une  grande  espérance.  Votre  majesté  ne  l'avait  pas 
ôtée  à  mon  père...  Je  contribuais^ au  bonheur  de  Madame  Henriette, 
qui  serait  restée  en  France  avec  sa  majesté.  M'est-il  permis  encore 
d'espéi-er?  »  Le  roi  se  pencha  vers  le^ïrince  et  lui  serra  tristement 
la  main  par  deux  fois;  il  refusait.  Il' parait  qu'en  retournant  vers 
son  gouverneur  le  pauvre  garçon  «  étouffait  et  crevait;  d  il  n'en 
épousa  pas  moins,  trois  ans  jdus  tard,  la  fille  du  prince  de  Conti. 
Quant  à  Henriette,  les  ennemis  du'  cardinal  ne  manquèrent  pas  de 
répéter  qu'elle  adorait  en  secret  le  duc  de  Chartres,  qu'on  avait 
laissé  les  deux  jeunes  gens  s'aimer  d'enfance,  qu'on  faisait  le  mal- 
heur de  leur  vie.  C'est  ainsi,  disait-on,  que  les  romans  commencent. 
ISh  hieùi  non,  il  n'y  eut  pas  de  roman,. et^  pourrèver  tant  de  belles 
choses,  il  fallait  se  méprendre  étrangement:  sur  la  nature  toute  pas- 
sive, presque  végétative,  de  la  princesse. 

Certes  il  n'en  eût  pas  éçté  ainsi  avec  Adélaïde.  Cette  petite  per- 
sonne montrait  déjà  une  vivacité,  ime  ardeur  d'imagination  peu 
commune.  Rien  de  la  grâce*  fme  et  enjouée  des  enfans  qui  ont 
grandi,  non  sans  précocité,  dans  une  société  toute  mondaine.  Elle 


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760  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  l'humeur  altière,  la  repartie  sèche  et  dure,  l'esprit  quelque  peu 
égaré.  Dans  une  lettre  au  grand  Frédéric,  Voltaire  a  raconté  très 
agréablement,  mais  non  avec  la  précision  et  la  sûreté  d'informa- 
tions du  duc  de  Luynes,  qu'un  matin,  avant  le  réveil  de  ses  femmes, 
Adélaïde  sortit  de  son  appartement,  et  déjà  était  dans  une  galerie 
du  palais  lorsqu'elle  fut  arrêtée.  Elle  s'était  habillée  sans  bruit, 
avait  pris  quatorze  louis  dans  sa  poche,  et  allait  se  mettre  à  la  tête 
de  l'armée  :  la  princesse  avait  résolu  de  battre  les  Anglais,  d'a- 
mener leur  roi  aux  pieds  de  son  père.  Pour  écuyer,  elle  avait  jeté 
les  yeux  sur  un  garçonnet  de  douze  à  quinze  ans  qui  gardait  les 
ânes,  sur  lesquels  montaient  parfois  les  princesses  dans  le  parc  de 
Lagny.  La  gouvernante.  M"**  de  Tallard,  très  vexée  au  fond,  feignit 
de  rire  avec  le  roi  de  cette  escapade.  L'opposition  aux  desseins 
d'Adélaïde,  loin  de  la  calmef ,  l'exalta.  Elle  rêva  des  Anglais  nuit 
et  jour,  au  cavagnole  de  la  reine  ;comme  aux  heures  d'étude  où 
elle  lisait  l'histoire  sainte.  Le  personnage  de  Judith  lui  révéla  les 
moyens  d'accomplir  sa  mission  :  ce  fut  le  premier  fruit  de  son  édu- 
cation chrétienne.  Elle  confia  donc  qu'elle  avait  trouvé  le  moyen 
de  détruire  les  Anglais.  Lequel?  «  Je  demanderai  aux  principaux  de 
venir  coucher  avec  moi;  ils  en  seront  sûrement  fort  honorés,  et  je 
les  tuerai  successivement,  d  Le  duc  de  Luynes  assure  qu'elle  n'en- 
tendait pas  ce  qu'elle  disait  (elle  avait  onze  ans),  et  qu'on  ne  jugea 
pas  à  propos  de  le  lui  faire  entendre  davantage.  Les  croyans  de  la 
décadence  qui  l'entouraient  allèrent  jusqu'à  taxer  de  bassesse  et  de 
cruauté  un  pareil  sentiment,  d  Cela  intéresserait  ma  conscience,  » 
fit  en  se  redressant  l'enfant  de  France. 

Le  roi  mena  bientôt  ses  filles  à  l'Opéra.  Elles  y  parurent  pour  la 
première  fois  le  7  janvier  1744  avec  leur  père;  à  côté  d'elles ,  dans 
une  autre  loge,  étaient  M"«  de  Châteauroux  et  sa  sœur.  Le  public  fut 
choqué  du  contraste;  on  le  comprendrait  aujourd'hui,  on  le  com- 
prend moins  à  cette  époque.  Outre  que  M™*  de  Châteauroux  n'était 
pas  une  créature  de  l'espèce  de  la  Pompadour,  pour  ne  pas  des- 
cendre jusqu'à  la  Du  Barry,  il  est  bien  connu  qu'alors  les  plus  hon- 
nêtes gens,  je  ne  dis  pas  seulement  les  gens  du  bel  air,  ne  fusaient 
point  difficulté  de  se  montrer  en  public  avec  leurs  maltresses.  Sur 
ce  chapitre,  Louis  XV,  qui  savait  son  monde,  ne  prit  jamais  la  peine 
de  rien  cacher  à  ses  enfans.  Marie  Leczinska  évitait  de  laisser  pa- 
raître son  déplaisir  et  ne  souffrait  point  que  le  dauphin  ou  ses  sœurs 
manquassent  d'égards  ^  la  favorite.  L'honnête  marquis  d'Aigenson 
lui-même  ne  s'élève  contre  les  maltresses  royales  que  parce  qu'elles 
se  mêlent  de  vouloir  diriger  l'état.  Dès  qu'il  ne  s'agit  plus  du  roi , 
il  prêche  une  morale  douce  et  facile  qui ,  en  quelques  mots  assez 
naïfs,  en  apprend  plus  long  que  bien  des  livres  sur  le  xna^  siècle  : 
«  que  les  particuliers  se  confient  à  une  maltresse  qu'ils  croient 

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LES  FILLES   DE  LOUIS  XT.  761 

affectionnée  à  leur  domesticité,  je  le  veux,  cela  fait  peu  de  scan- 
dale, et  même  c'est  édification  et  honnêteté,  suivant  le  radoucisse- 
ment des  mœurs  présentes,  qui  se  rapprochent  de  plus  en  plus  de 
la  nature.  » 

IL 

Les  années  d'enfance  d'Henriette,  d'Adélaïde  et  du  dauphin  n'é- 
taient plus  qu'un  riant  souvenir.  Avec  l'âge,  les  goûts  avaient 
changé  ;  plus  de  joie  bruyante,  plus  de  fêtes  de  nuit  prolongées  jus- 
qu'à l'aube,  plus  de  bals  ni  de  mascarades  dans  leurs  appartemens. 
Ce  n'est  pas  que  la  raison  des  princesses  fût  mûrie  par  la  réflexion 
et  par  l'étude.  Le  dauphin,  qui  avait  une  instruction  assez  étendue, 
bien  qu'irrémédiablement  faussée  par  une  étroite  orthodoxie  reli- 
gieuse, ne  pouvait  faire  qu'Henriette  se  prit  d'une  belle  passion 
pour  les  livres,  ni  qu'Adélaïde  demeurât  un  quart  d'heure  appli- 
quée. Sans  ses  conseils  et  ses  exhortations,  les  princesses  auraient 
été  d'une  ignorance  honteuse.  Les  autres  sœurs,  élevées  à  Fonte- 
vrault,  ne  seront  guère  plus  avancées  quand  elles  reviendront  à  la 
coor.  Ces  filles  de  France  étaient  loin  de  posséder  les  élémens  de 
l'instruction  qu'on  donne  aujourd'hui  aux  plus  pauvres  enfans  des 
écoles  primaires.  Plus  d'une  grande  dame  lettrée  du  xvi*  ou  du 
xvu*  siècle  aurait  souri  de  compassion.  En  dehors  des  arts  d'agré- 
ment, elles  n'ont  jamais  rien  su.  Plus  tard,  elles  firent  des  entre- 
prises de  grande  lecture,  se  mirent  à  la  tâche,  et  vinrent  à  bout, 
dit-on,  de  lire  des  parties  considérables  de  V Histoire  ecclésiastique 
de  Fleury,  de  Y  Histoire  d^  Allemagne  du  père  Barre,  bref  des  mon- 
tagnes d'in-quarto.  Qu'importe?  C'étaient  de  purs  caprices  de  filles 
désœuvrées,  car  elles  n'entendaient  sûrement  point  ces  ouvrages. 
De  lacune  médiocrité  d'esprit,  une  débilité  d'intelligence  qui  les 
livra  aux  pratiques  mesquines  d'une  dévotion*  peu  éclairée,  aux 
intrigues  du  clergé  ultramontain,  aux  entreprises  et  aux  menées  des 
jésuitesr.  L'ennui  surtout  pesa  d'un  poids  immense  sur  ces  existences 
mornes  et  stériles.  Tous  les  matins,  elles  allaient  voir  le  roi  à  son 
lever,  lui  baisaient  la  main,  puis  l'embrassaient;  elles  se  rendaient 
encore  chez  lui  lorsqu'il  revenait  de  la  chasse  ou  de  la  chapelle  les 
dimanches  et  fêtes.  Dès  17i6,  Henriette  et  Adélaïde  chassent  le 
daim  avec  Louis  XV,  tous  les  .cinq  jours  à  peu  près.  Ce  qu'on  ap- 
pelle leur  éducation  était  terminé  :  la  duchesse  de  Tallard  avait 
remis  Mesdames  entre  les  mains  du  roi,  à  la  grande  joie  des  prin- 
cesses, qui  haïssaient  leur  gouvernante.  Celle-ci  les  traitait  avec  in- 
décence, les  faisait  attendre,  si  elle  avait  en  tête  quelque  revanche 
au  piquet,  écrit  Argenson^et  laissa  paraître  à  la  fin  une  âme  basse 
et  cupide.  Les  jours  où  elles  ne  chassaient  point,  les  princesses      . 


762  REVUB   DIS  DEUX  JIOMSffiS. 

passaient  chez  elles  ieur  journée,  ne  voyaient  personne»  onliiTaîaQit 
quelques  fieurs,  fusaient  de  la  musique,  venaient  ch^  fai  leîne  pour 
le  cavi^ole,  puis  se  coucfaaient  de  bonne  heure. 

Telle  était  Tuniformité  et  la  monotonie  de  cette  vie  que,  Mesdames 
étant  allées  chez  leur  père,  le  22  juin  1746,  à  cinq  heures  après 
midi,  c'est-à-dire  à  un  moment  de  la  journée  où  elles  n'avaient  pas 
accoutumé  d'y  aller,  ce  fut  un  événement  a  extraordinaire  »  qui  mit 
toute  la  cour  en  émoi.  Le  dénoûmeat  d'une  trsgi-eoiBédie  appro- 
chait. On  apprit  tout  À  coup  qu'une^  des  dames  attachées  aux  prin- 
cesses, la  charmante  M*^  d'Audlan,  allait:  être  envoyée  à  k  Bastille, 
puisqu'elle  avait  reçu  l'ordre  de  partir  pour  Strasbourg.  Or  cette 
jeune  femme  toute  gradeuse,  élégante,  spfaîtiielle,  était  fort. aimée 
d'Henriette  et  d'idélaîde,  qu'elle  cuirait  itonjQms  à  la  chasse;  c'é- 
taient elles  pourtant  qui  étaient  cause  de  sa  dx^gr&ee.  Deux  mois  au- 
paravant, le  mercredi  saint,  Adélaïde  avait  tenu  entre  ses  mains»  re- 
gardé, feuilleté  et  certainement  parcouru,  non  sans  un  trouble  btm 
naturel,  certain  livre  qu'on  ne  lit  plus  guère,  mais  qu'on  lisait  beau- 
coup eu  dernier  siècle,  et  dans  le  meilleur  monde.  Avec  la  lé^reté 
d'esprit  et  de  causerie  de  la  société  d'alors,  quand  les  femmes  les 
plus  polies  se  vantaient  d'être  es^ts-forts,  et  que  le  relacheoieat 
des  mo^irs  dans  les  couvens  défrayait  l'innooente  gatté  des  homiâtes 
gens,  un  tel  livre  n'était  qu'une  amusante  historiette  de  moinerie,  un 
peu  gauloise  sans  doute,  mais  tout  à  fait  propre  à  chasser  les  vap^irs. 
Il  s'agit  du  Portier  des  Chartreux  y  illustré,  comme  ou  sait,  de.g^rar 
vures  très  libres.  Certes  ce  n'était  pas  un  ouvn^e  à  mettre  entre  les 
mains  d'une  vierge  de  quatorze  ans,  quelque  précocité  qu'elle  eftt 
laissée  paraître  dans  son  admiratioo  pour  Judith.  Hais  H*^  d'AndUu 
était-elle  coupable,  l'était^eUe  autant  qu'il  semblait?  Curieuse  et 
espiègle  comme  on  la  connaît,  Adélaïde  u'^t^lle  pas  plutôt  pris  le 
livre  par  manière  de  badinage,  et  après  mille  baisers  et  folâtreries, 
dans  la  poche  même  de  sa  gentille  dame  de  compagnie?  GelJe-cî  peut 
ne  s'en  être  point  tout  d'abord  aperçue;  eût-elle,  en  rougissant  un 
peu,  redemandé  son  livre,  le  dépit  et  la  colère  devaient  rendre  si  jo- 
lie la  mine  de  M"°*  d'Audlau  que  la  maligne  enfant  se  sera  mise  à. rire 
en  protestant  qu'elle  ne  savait  ce  qu'elle  avail  pu  faire  du  petit  vo- 
lume. Elle  l'avait  caché;  l'intérêt  croissant  de  sa  lecture  l' empêchait 
de  le  rendre.  C'est  l'avis  du  duc  de  Luynes,  qui  mieux  que  per- 
sonne était  en  état  de  savoir  le  fin  des  dhoses.  «  Ceux  qui  connus- 
sent M"^^  d'Andlau,  écrit-il,  ont  bien  de  la  peine  à  se  persuada 
qu'ayant  tant  d'esprit  et  d'usage  du  .monde  elle  ait  pu  faire  Tex- 
trême  imprudence  de  donner  un  pareil  livre.  »  Quoi  qu'il  en  seit, 
du  6  avril  au  22  juin  environ,  le  livre  put  être  lu  et  relu  4  loisir 
dans  la  jeune  famille  de  Louis  XV.  iHeijriette  i'eut  après  sa  sseux, 
puis  <:e  fut  le  tour  du  dauphin  et  de  la  daupfaine  :  Téiat  de  mariage 


LES   FI1XE9  DB  LOUIS  XY.  763 

avait  fait  du  frère  le  chef  de  ce  petit  monde;  ses  sœurs  Toulurent 
peut-être  avoir  son  sentiment.  Le  dauphin  parla  du  livre  à  quelques 
personnes.  Bref,  on  Ait  bientôt  informé  de  tout,  même  à  l'armée. 
H"*  d'Andlau,  effirayée,  toute  tremblante  à  l'idée  de  la  colère  du 
roi,  sropplia  les  princesses  d'assoupir  cette  aflaire.  L'aînée,  Madame 
Henriette,  eut  la  simplicité  de  consulter  sa  dame  d'honneur  sur  la 
c(mduite  à  tenir.  La  vieille  maréchale  de  Duras  n'eut  garde  de  lais- 
ser échapper  l'occasion  de  perdre  la  fringante  dame  de  compagnie; 
elle  déclara  qu'elle  dirait  tout  au  roi,  si  Henriette  ne  le  faisait  eile- 
même.  De  là  la  visite  des  princesses  diez  leur  père  dans  Taprès* 
midi  du  22  juin.  La  bruyante  disgrâce  de  M*"^  d'Andlau,  son  exil, 
furent  à  tous  égards  d'une  maladresse  insigne.  Sans  un  tel  éclat, 
jamais  nous  n'aïuîons  connu  toute  cette  affaire;  le  public  l'aurait 
ignorée,  nul  n'en  aurait  fait  de  chanson,  tandis  que  pendant  l'an- 
tourne  et  l'hiver,  à  la  cour  comme  à  la  ville,  on  fredonna  certain 
couplet  où  il  était  fort  question  de  cette,  dame  et  de  son  livre, 

Qail  faut  suivra,  • 

Pour  bien  vivre 
En  parfait  chartrem.  * 
ReHgieiir; 
GBovre  util» 
ÂjUflUe 
De  ces  lieux  (1)  I  ^ 

jEnfin  les  apologistes  de  Mesdames  de  France,  des  historiens  naïfs 
et  de  peu  de  critique  comme  M.  de  Beauchesne,  pour  qui  les 
princesses  sont  des  vierges  douloureuses,  de  saintes  et  pures  vic- 
times inclinées  sur  le  monde,  expiant  dans  les  prières  et  dans  les 
larmes  les  hontes  du  roi  et  les  crimes  du  siècle,  auraient  sans  doute 
eu  moins  de  peine  à  nous  persuader  qu'elles  n'ont  soupiré  que  des 
psaumes  ni  regardé  d'autres  images  que  celles  de  leurs  livres 
d'heures. 

La  mort  de  la  première  femme  du  dauphin  (juillet  1746)  rappro- 
cha le  frère  et  les  sœurs.  A  Choisy,  où  était  la  cour,  Adélaïde  fut 
reprise  d'un  goût  furieux  pour  le  violon  :  dès  Tâge  de  onze  ans,  elle 
en  jouait  vraiment  fort  bien;  Henriette  dessinait,  peignait  en  mi- 
niature ,  jouait  de  la  viole  ;  elle  n'avait*  pas  de  voix.  Adélaïde  au 
contraire  avait  celte  «  voix  de  basse  étonnante,  »  presque  aussi 
forte  que  celle  de  son  frère,  ce  qui  n'était  pas  peu  dire.  Celui-ci, 
grand  musicien,  très  habile  sur  le  violon,  l'orgue,  le  clavecin,  s'a- 
musait à  contrefaire  les  basses-tailles  de  la  chapelle  du  roi.  Il  fit 
tant  qu'on  répéta  et  qu'on  finit  par  croire  dans  le  public  qu'il  chan- 
tait vêpres  du  matin  au  soir,  en  vrai  bigot.  Dès  novembre  1746, 

(i)  Bibliothèttus  MtHophUù-facétimue,  éditée  par  le»  frèrer  Gébéodé  (iS56),  m,  m. 

.,y,u.edby  Google 


76&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

son  mariage  avec  Marie-Josëphe  de  Saxe  fut  déclaré.  Il  riait  et  pleu- 
rait à  la  fois.  Il  avait  d'abord  paru  peu  affecté  de  la  perte  de  la  dau- 
phine;  maintenant  il  se  sentait  mordu  au  cœur  par  le  souvenir  de 
l'absente  et  sanglotait  des  jours  entiers.  Morte,  il  la  chérissait  cent 
fois  plus  qu'il  ne  l'avait  aimée  vivante.  Tout  entier  à  sa  funèbre 
passion,  il  rendit  d'abord  assez  malheureuse  la  pauvre  daupbine. 
Cette  excellente  personne,  bonne  et  compatissante,  d'une  douceur 
de  cœur  infinie,  vraie  mère  de  Louis  XVI,  s'attendrissait  volontiers, 
pleurait  de  voir  pleurer  son  époux,  n'avait  point  de  haine  pour  sa 
rivale  d'outre-tombe.  Loin  d'être  touché,  le  dauphin  dissimulait  i 
peine  son  aversion,  la  renvoyait  brusquement,  s'enfermait  avec 
Adélaïde,  la  laissait  de  longues  heures  avec  Henriette.  Une  étroite 
affection  unit  bientôt  cette  princesse  avec  la  jeune  femme.  Dès  le 
premier  jour,  elles  s'aimèrent  comme  deux  sœurs.  C'est  grâce  aux 
soins  d'Henriette  que  le  dauphin  finit  par  accorder  son  amitié  à  la 
dauphine.  Aussi  Marie-Josèphe  de  Saxe  témoigne-t-elle,  dans  une 
lettre  écrite  à  sa  mère  (1),  qu'elle  devait  à  cette  princesse  le  bon- 
heur de  sa  vie.  Les  commencemens  du  mariage  avaient  paru  un 
mauvais  rêve  à  cette  étrangère  instruite  et  cultivée,  d'un  esprit  ju- 
dicieux et  d'un  goût  exquis  dans  les  choses  de  l'art.  Non-seulement 
le  dauphin  et  ses  sœurs  ne  voyaient  personne;  ils  ne  parlaient  que 
de  mort  et  de  catafalque.  Elle  les  regardait  danser,  à  la  lueur  d'une 
bougie  jaune,  dans  une  antichambre  toute  noire.  Quand  ils  ouvraient 
la  bouche,  elle  les  entendait  murmurer  avec  délices  :  «  Nous  somuies 
morts I  »  Au  printemps  de  1747,  lorsqu'on  tendit  de  noir  le  château 
pour  la  mort  de  la  reine  de  Pologne,  mère  de  Marie  Leczinska,  le 
dauphin  envoya  quérir  ses  sœurs  et  sa  femme,  et  tous  quatre,  sous 
le  dais  funèbre,  les  rideaux  tirés,  à  la  lumière  vacillante  des  cierges, 
jouèrent  à  qua  Mlle  dans  la  même  salle  où,  quelques  mois  aupara- 
vant, le  corps  de  la  défunte  dauphine  avait  été  exposé. 

Victoire  revint  de  Fontevrault  l'année  suivante.  Selon  le  désir 
du  roi,  la  maréchale  de  Duras  mit  du  rouge  à  la  jeune  fille  pendant 
le  voyage,  si  bien  qu'elle  parut  devant  son  père  comme  une  petite 
déesse  d'un  olympe  couleur  de  rose  où  l'abbé  de  Bemis  eût  été 
Apollon,  le  duc  de  Richelieu  l'agile  Mercure,  Soubise  un  Mars  peu 
farouche,  et  la  marquise  de  Pompadour  une  Cythérée  d'opéra.  Dès 
sa  première  visite  au  roi,  elle  l'entretint  trois  quarts  d'heure  durant. 
Adélaïde  ne  cacha  pas  son  dépit,  mais  ce  léger  nuage  se  dissipa 
bientôt.  On  s'aperçut  que  Victoire  n'avait  pas  le  moindre  génie  po- 
litique. Le  dauphin  et  ses  sœurs  déclarèrent  qu'elle  n'était  qu*uD 
enfant,  et  un  enfant  dont  les  manières  n'étaient  pas  moins  simples 

(i)  Uawricê^  comte  d$  Saxe,  et  Marie-Josèphe  de  Saxe,  lettres  etdocumens  imâdUs 
4§s  archives  de  Dresde,  pubUés  par  le  comte  Vittthum  d'Eckataed;  Leipiig  1857,  in-a». 

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LES   HLLES   DE  LOUIS  XV.  765 

que  rintelligence.  Les  religieuses  ne  lui  avaient  guère  appris  à  lire; 
elles  ne  lui  avaient  pas  davantage  enseigné  Tart  de  faire  la  ré- 
vérence et  de  se  bien  tenir  dans  un  palais,  elle  marcbait  même 
très  mal;  elle  n'avait  pris  d'abord  tant  de  liberté  avec  le  roi  que 
parce  qu'elle  manquait  de  l'usage  des  cours.  Bref,  ce  n'étais  qu'une 
jolie  et  très  piquante  brune  de  quinze  ans,  aux  beaux  yeux  doux  et 
caressans,  assez  grande  et  bien  faite,  encore  qu'un  peu  grasse,  d'un 
esprit  vrai  et  enjoué,  sans  finesse  ni  saillie,  sans  autre  ambition  que 
celle  de  plaire  et  de  se  tenir  l'âme  en  joie.  Il  semble  qu'elle  ait  de- 
viné d'instinct  l'heureuse  sagesse  de  l'Ecclésiaste,  et  qu'elle  ait  in- 
cliné à  croire  que  rien  sous  le  soleil  n'est  meilleur  à  l'homme  que  de 
manger,  boire  et  se  réjouir.  Dans  quelques  années,  lorsqu'elle  aura 
perdu  les  manières  un  peu  brusques  qu'elle  apporte  de  Fontevrault, 
Madame  Victoire  sera  jusqu'à  sa  mort  la  plus  aimable,  la  plus  gra- 
cieuse et  charmante  femme  de  France.  C'est  à  peu  près  tout,  il  est 
vrai,  ce  qu'on  pourrait  dire  d'elle.  Ces  natures  molles  et  volup- 
tueuses, sans  mélancolie  toutefois  ni  vagues  tristesses,  ont  à  peine 
une  histoire.  Les  courtisans  retrouvaient  dans  la  figure  de  Victoire 
quelques  traits  de  ressemblance  avec  celles  du  roi,  du  dauphin,  de 
Madame  Infante,  d'Adélaïde  elle-même.  En  tout  cas,  si  la  princesse 
tenait  de  son  père  un  cœur  tendre  et  pitoyable ,  elle  n'eut  pas  l'oc- 
casion d'être  ambitieuse  comme  l'infante,  elle  ne  vécut  pas  ainsi 
qu'Adélaïde  pour  la  seule  domination,  et  ne  connut  jamais  l'humeur 
sombre  et  fantasqife  de  son  frère. 

Arrivée  à  Versailles  en  avril  1748,  Victoire  commença  dès  juillet 
à  courra  le  cerf  avec  ses  deux  sœurs.  Les  trois  princesses  étaient 
souvent  des  voyages  du  roi,  parfois  de  ses  soupers,  et  assistaient 
aux  spectacles  des  petits  cabinets  (1).  Malgré  tout,  la  vie  redevenait 
monotone,  lorsque  Madame  Infante,  l'absente  tant  aimée,  la  sœur 
jumelle  d'Henriette,  revint  pour  la  première  fois  en  France  dans 
les  derniers  jours  de  l'année.  Partie  de  Madrid  en  novembre,  elle 
avait  trouvé  à  Bayonne  les  carrosses  de  la  cour  et  des  chevaux  de 
poste;  elle  revit  son  père  à  Villeroy,  Henriette  et  le  dauphin  à 
Choisy,  la  reine  à  Versailles,  a  L'enfance  »  était  toujours  si  grande 
chez  le  dauphin,  la  tendresse  si  vive  et  si  exaltée  dès  qu'il  triom- 
phait de  sa  timidité  native,  qu'à  la  vue  d'Elisabeth  il  ne  se  connut 
plus,  se  jeta  à  son  cou,  embrassa  tout  ce  qu'il  vit,  même  les  camé- 
ristes.  Depuis  dix  ans,  la  petite  infante  était  devenue  une  grande  et 

(1)  M"**  de  Pompadour  avait  transformé  une  galerie  da  palais  de  Versailles,  puis  la 
cage  da  grand  escalier  de  marbre,  en  un  véritable  thé&tre;  on  Jouait  l*o,jéra  et  la  comé- 
die. Les  acteurs  étaient  de  grands  seigneurs  ;  les  actrices  n'étaient  pas  toutes  de  grandes 
dames;  la  favorite  tenait  les  premiers  rOles.  Les  spectateurs  étaient  spécialement  dési- 
gnés par  le  roi.  La  reine,  le  dauphin  [et  surtout  Mesdames  assistaient  quelquefois  &  ce 
spectacle,  qui  prit  le  nom  de  Théâtre  det  petUs  cabimU. 


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760  REVUE  DES  DiEXrL  MONDES. 

foirte  femme  au  imti  bruni.  Avec  une  couronne  et  un  mantean  de 
reine  au  d'impératrice,  s«tr  un  trôiîe,au  milieu  d'une  cour  fastueuse 
conune  avait  été  celle  de  Louis  XIV,  son  air  eût  paru  noble,  majes- 
tueux même  :  dans  Tétat  de  dénûment  où  elle  était,  avec  sa  suite 
d'Espagnols  faméliques,  l'ampleur  \m  peu  exubérante  de  ses  formes 
lui  donnait  l'air  commun.  «  Madame  Infante  était  foit'mal  en  habits 
et  mènae  en  linge,  »  écrit  le  marquis.  d^ÂrgensoQ.  On  renouvela  sa 
garde --robe  pour  la  première  fois  depuis  soa  départ  de  France.  Le 
roi  s'empressa  de  lui  fure  une  pefision  de  200,000  livres  et  la  logea 
dMB  l'appartement  de  la  comtesse  de  Toulouse,  placé  au-dessous 
du  siea,  avec  lequel  il  communiquait  par  un  escalier  intérieur.  Cet 
appartement^  qui  avait  été  autrefois  celui  de  M'"'  de  Hontespazi, 
pourrait  fournir  le  sujet  d*an  long  poème  héroî  -  comique.  Après 
avoir  été  au  dernier  âècle  l'objet  de  luttes  furieuses  de  la  part  des 
princesses  et  des  favorites,  il  devait  encore  inspirer  à  M.  Michelet 
le  plus  singulier  roman  qu'on  puisse  imaginer;  nous  n'accorderoas 
pas  tant  d'importance  à  un  escaliei\ 

La  fille  de  Louis  XV  avait  d'abord  été  fort  bien  accueillie  en  Esr- 
pagne  :  tout  Madrid  célébra  son  air  gracieux  et  sa  bonne  mine;  mais 
bientôt  l'âpre  soleil  de  la  péninsule^  le  xérès,  les  aUnotens  d'une  saveur 
acre  et  brûlante,  avaient  fait  reparaître,  au  bout  de  quelques  m<»s 
de  séjour,  sur  le  corps  et  au  visage  de  l'infante,  ces  pustules  et  ces 
gourmes  demi  ou  n'avait  jamais  pu  la  guérir  à  Versailles,  n  6n  nous 
a  envoyé  une  galeuse,  »  répétait  la  belle-mère,  la  fameuse  Elisabeth 
Famèse.  Son  dépita  sa  mauvaise  humeur  contre  le  cardinal  Fleury, 
qui  SCTiblait  ne  se  point  souvenir  de  toutes  ses  promesses,  lui  fai* 
saient  iesnx  ces  discours.  La  politique  plus  encore  que  la  nature 
fut  donc  cause  de  la  précoce  disgrâce  de  l'infante.  Au  moins  il  ne 
paraît  pas  qu'elle  ait  déplu  à  son  jeune  ^ux,  joli  garçon  de  vingt 
ans,  âme  molle  et  vulgaire,  qu'elle  ne  traita  jamais  qu'en  enfant.  Un 
coup  d'œil  lui  suffit  pour  deviner  la  médiocrité  et  la  suffisance  de 
don  Philippe  ;  elle  apprendra  avec  indifférence  que  ce  jouvenceau  a 
les  vices  d'un  Italien;  elle  le  saura  lâche,  et  n'en  éprouvera  point 
d'indignation;  elle  le  verrait  s'avilir  sans  ressentir  aucune  pitié,  s'U 
n'était  le  père  de  ses  enfans.  Don  Philippe  ne  sera  jamais  son  maître. 
Dès  les  derniers  jours  de  1741,  lorsqu'il  part  pour  l'Italie,  elle  met 
au  monde  une  illle.  Déjà  pour  son  enfant  elle  rêve  un  archiduc,  elle 
qui  n'a  encore  ni  royaume  ni  principauté  !  Ce  rêve  se  réalisera  ^  la 
petite-fille  de  Louis  XV  épousera  un  frère  de  Marie-Antoinette;  mais 
il  faut  que  la  France  et  l'Espagne  aident  l'infant  à  conquérir  un 
trône.  Pendant  sept  ans,  de  1741  à  1748, 100,000  hommes  périrent, 
a  écrit  Lacretelle,  pour  que  don  Philippe  régnât  sur  2  ou  300,000.  Il 
n'eut  ni  la  Lombardie  ni  le  Milanais  :  le  traité  d'Aix-la-Chapelle  loi 
concéda  un  maigre  établissement  en  Italie,  «  un  trou,  »  disait  Tin- 


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LES  FHXES   »E  XOUIS  XV.  7«7 

fyaie^ — le  daclié  de  Parme,  Plaisance  ettGuaslalla..DoQ  Philip^  n'en 
avait  pas  mmos  acquis  le  droit  de  dormir  sur  ses  lauriers  :  il  possé- 
dait un  état  et  des  sujets.  U  était,  il  «et  vrai,  saas  ressources;  il 
avait  un  palais,  et  point  de  meubles,  un  palais  ducal  sans  portes  ai 
fenêtres,  d'où  Von  avait  laut  emporté,  màne  les  lesealîers!  C'est  au 
milieu  de  ces  ruines  princîëres,  dans  cette  indi^;ence  magnifixpie, 
qàt  YinSmt  attendait  l'infante,  sans  grand  empressement  toutefois. 
Depuis  huit  ans  qu'il  ne  l'avait  revue,  il  était  devenu  maussade  et 
très  dismlu.  Dans  les  camps,  ses  goûts  s'éuient  pervertis  et  comme 
égarés  :  c'était  txmjours  un  gentil  cavalier,  un  dameret  élégaoït  «t 
aeoorte,  très  t^dre  faa  paroks  arec  une  éme  fort  sèche,  mais  de 
monrB  équivocpies  et  peu  sâi^es. 

Madame  Infante  de  son  côté  ne  montra  pas  plus  d'empressemrast.à 
revoir  l'infant;  elle  passa  par  Versailles  avant  d'aller-  à  Parme.  Les 
t^ruits  fâcheux  qui  eouraiest  de  par  le  monde  sur  don  Philippe  ne  la 
touchaient  guère.  Sa  belle-mère,  la  reine  Elisabeth  Fanièae,  et  la 
marquise  de  LMe,  sa  camavera  mayor,  avaient  fait  4ion  éducation  : 
rkifante  n'avait  poiitt  de  préjugea.  Elle  n'était  qu'excellente  mère 
et  fille  du  roi  de  France.  Assurer  la  fortune  de  ses  en£uis  et  servir 
les  intérêts  de  sa  maison,  telle  fuit  jusqu'au  dernier  jour  la  plus 
grande,  l'unique  passion  de  sa  vie  entière.  Tout  le  reste  lui  était  as- 
sez indifférent.  Si  l'on  songe  que  l'ambition  fut  presque  sa  seule 
religion,  qu'elle  n'evt  d'autre  dieu  que  son  père,  et  <pie  même  la 
mort  lui  eât  été  douce,  si  en  s'immolent  elle  avait  pu  procurer 
qneïqxte  bien  aux  siens,  on  ne  s'étonnera  point  qu'à  l'occasion  elle 
n'»t  pas  été  arrêtée  par  de  vulgaires  scroputes.  £Ile  n'était  point 
ienme  k  joindre  au  mari  le  ragoût  d'un  galajut  :  elle  eut  pourtant 
plus  d'une  aventure  et  ne  passa  Jamaîs  pour  prude.  Bien  qu'elle 
ne  fût  pas  belle,  il  est  notoire  qu'elle  tourna  la  tÉte  à  deux  ambas- 
sadeurs au  commencement  et  à  la  fm  de  sa  carrière  politique,  :sans 
parler  de  l'abbé  de  Bernis.  On  peut  croire  que  Madame  InCante  eut 
du  goût  pour  les  diplomates.  Le  premier,  IL  de  VauréaL,  évêque  de 
Rennes,  fut  arnubassadeur  de  France  à  Madrid  pendant  les  sept  ou 
huit  ans  d'absence  de  dnn  Philippe.  Disgracié,  il  reçut  l'ordre  de  se 
rendre  à  son  évôché  sans  venir  à  Versailles.  «  U  passe  pour  constant, 
écrit  Argenson  en  mars  i7A9,  que  ce  prélat  a  voulu  conter  fleurette 
à  Madame.  »  Si  l'on  en  croyait  une  chanson  du  temps,  le  roi  d'Es- 
pagne aurait  même,  fût  expier  bi^n  plus  cruellement  encore  à 
l'évéque  de  Rennes  son  renom  de  galant;  mais  cette  dfôgrâce  ar- 
riva fort  tard^  à  une  époque  où  l'infante  avait  quitté  Madrid  et 
pouvait  se  passer  des  bons  offices  de  l'ambassadeur  de  France,  le 
dernier  amoureux ,  l'abbé  de  Bernrs  toujours  excepté ,  est  un  mar- 
quis de  Crussol,  eiwoyé  de  France  à  Parme,  qui  perdit  à  ce  point 
la^  tête  qu'on  le  barricada  dans  sa  chambre;  son  cousin,  le  duc  d'Ai- 

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768  BETTE  DES  DEUX  MONDES. 

guillon,  fut  mandé  en  tonte  hâte  pour  le  venir  chercher  et  le  faire 
renfermer  en  France.  Que  Tinfante  ait  attiré  dans  ses  filets  ces  paur 
vres  oisillons  pour  les  plumer  ensuite,  ce  n*est  pas  impossible,  et 
c'était  même  un  peu  son  droit;  elle  en  tira  tout  ce  qu'elle  put.  La 
nature  l'avait  faite  femme  :  elle  usa,  abusa  peut-être  de  l'intrigue. 
La  fin  justifiait  assez  les  moyens.  D'ailleurs  toutes  ces  galanteries  ne 
tiraient  pas  à  conséquence;  on  n'en  saurait  douter,  l'infante  n'eut 
jamais  le  loisir  d'être  amoureuse. 

Pendant  son  séjour  à  la  cour  de  France,  «  la  pauvre  duchesse  » 
étonna  le  vulgaire  des  courtisans  par  sa  constante  implication  aux 
affaires,  par  son  éloignement  pour  les  concerts,  les  bals,  les  spec- 
tacles et  autres  amusemens.  Le  marquis  d'Argenson,  qui  manque 
assurément  de  finesse,  mais  non  de  clairvoyance  et  de  judiciaire, 
avoue  qu'il  n'a  point  vu  de  princesse  ayant  plus  d'envie  de  jouer  un 
rôle  politique.  Elle  ne  devait  guère  rester  à  Versailles,  elle  le  savait; 
elle  eut  donc  l'art  de  ménager  tous  les  partis  et  de  s'en  faire  bi^ 
venir.  Toute  de  cœur  avec  le  dauphin  et  avec  ses  sœurs,  elle  sut  ne 
^'aliéner  point  la  Pompadour.  Enfermée  dans  son  cabinet,  elle  man- 
dait les  ministres  et  travaillait  une  grande  partie  de  la  journée.  Le 
soir,  elle  jouait  gros  jeu  :  c'était  alors  une  source  ordinaire  de  re- 
venus, de  ruine  aussi.  Une  fois,  à  Marly,  elle  gagna  plus  de 
2,000  louis;  «  voilà,  dit-on,  de  quoi  meubler  sa  maison  en  Italie.  » 

En  octobre,  il  fallut  se  séparer.  Le  moment  de  l'adieu  fut  hor- 
rible, rappela  les  scènes  des  convulsionnaires.  Jamais  peut-être  on 
ne  s'est  aimé  avec  la  violence  que  les  sœurs  et  le  frère  montrèrent 
à  la  dernière  heure.  Henriette  s'était  évanouie  plusieurs  fois  la 
veille.  Cette  personne  de  mœurs  si  douces,  d'apparence  si  calme, 
avait  d'afireux  accès  de  désespoir.  Quelques  années  avant,  à  la  nou- 
velle de  la  maladie  du  roi,  alors  à  Metz,  on  la  vit  se  rouler  par 
terre,  pousser  des  hurlemens.  Cette  fois  on  eût  dit  qu'elle  avait  un 
vague  pressentiment  de  sa  mort  prochaine,  et  que  jamais  plus  elle 
ne  reverrait  sa  sœur  jumelle.  Quand  le  dauphin  donna  la  main  à 
l'infante  pour  monter  en  voiture,  ses  larmes  l'étoufilaiient;  il  éclata 
en  sanglots,  jeta  des  cris.  Louis  XV,  concentré  dans  sa  joie  comme 
dans  sa  douleur,  souffrait  plus  que  tous.  Il  avait  mis  en  ses  enfans 
toute  son  affection ,  car  il  serait  naïf  de  croire  qu'il  ait  véritable- 
ment aimé  ses  maltresses,  et  il  en  fut  chéri  comme  jamais  père  ne 
l'a  été.  Ses  filles  n'avaient  guère  d'autre  conscience  que  la  sienne; 
elles  ne  lui  cachaient  rien,  lui  avouaient  tout,  même  leurs  incom- 
modités :  la  reine  n'apprenait  ces  choses  que  par  le  roi.  Il  la  lais- 
sait donc  partir,  cette  infante  chérie,  mais  enrichie,  comblée  de 
présens  :  huit  carrosses,  vingt  chaises  de  poste,  neuf  fourgons  ren- 
fermant un  mobilier  complet,  suivaient  la  duchesse  de  Parme. 

  cette  époque ,  Louis  XV  se  plaisait  fort  dans  la  société  de  s^ 


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LES  FILLES   DE   LOUIS   XT.  769 

enfans.  Ce  n'était  plus  M""'  de  Pompadour,  c'étaient  ses  filles  qu'il 
emmenait  à  l'Ermitage;  elles  étaient  des  voyages  de  Ghoisy  et  de 
la  Muette,  suivaient  les  chasses,  soupaient  en  tête-à-téte  avec  leur 
përe.  La  favorite,  déjà  usée,  séchait  de  dépit.  Elle  craignait  pour 
«  sa  place,  »  elle  sentait  que,  le  jour  où  la  vie  de  famille  suffirait  au 
roi,  elle  serait  perdue,  chassée,  rendue  à  son  mari,  H.  Lenormant 
d'Ëtiolles.  Mesdames  àlnées  désiraient  beaucoup  d'avoir  l'apparte- 
ment au-dessous  de  celui  du  roi,  afin  de  profiter  des  visites  de  leur 
père;  la  marquise  le  savait,  elle  remua  ciel  et  terre  pour  l'emporter 
sur  les  princesses.  Celles-ci  cherchaient  des  consolations  dans  la 
dévotion,  surtout  dans  une  existence  facile  et  quelque  peu  sensuelle. 
Réunis  en  conciliabule  chez  la  reine ,  le  frère  et  les  sœurs  soute- 
naient la  résistance  du  clergé  contre  l'impôt  du  vingtième,  encou- 
rageaient le  refus  des  sacremens  aux  catholiques  qui  n'acceptaient 
pas  la  bulle  UnigenituSy  et  faisaient  casser  par  la  cour  les  arrêts  du 
parlement.  Adélaïde  stimulait  le  saint  zèle  d'Henriette,  fort  entou- 
rée par  les  jésuites.  Après  avoir  si  bien  mérité  du  ciel ,  les  prin- 
cesses s'enfermaient,  tiraient  de  leurs  armoires  des  jambons,  des 
mortadelles,  des  daubes,  des  vins  d'Espagne,  et  mangeaient  à  toute 
heure.  Elles  commandaient  aussi  des  petits  soupers  dans  leurs  ca- 
binets, se  mettaient  à  table  à  minuit,  se  crevaient  de  vin  et  de 
viande,  comme  parle  Argenson.  Le  dauphin,  plus  ultramontain  que 
jamais,  devenait  lourd  de  corps  et  d'esprit  :  il  était  alors  d'une 
grosseur  et  d'une  épaisseur  monstrueuses. 

Les  deux  dernières  filles  de  Louis  XV,  Sophie  et  Louise,  revinrent 
de  Fontevrault  vers  la  fin  de  1750.  Sophie  était  alors  une  grande 
fille  de  seize  ais,  maigre,  sérieuse,  timide,  fort  mal  habillée,  avec 
les  manières  embarrassées  d'une  pensionnaire  qui  arrive  de  la  pro- 
vince. Le 'bas  du  visage  manquait  d'agrément;  la  bouche  était 
plate,  le  menton  un  peu  long.  Elle  ressemblait  pourtant  à  son  père, 
surtout  de  profil.  Un  grand  fonds*  de  bonté,  d'affectueuse  ten- 
dresse, luisait  doucement  dans  ses  beaux  yeux  au  regard  vague  et 
furtif.  Malgré  tout,  à  cette  époque,  Sophie  passait  pour  jolie.  On 
n'en  pouvait  pas  dire  autant  de  Louise,  petite  et  contrefaite,  bossue 
avec  une  grosse  tête,  la  peau  très  laide.  Bien  qu'elle  n'eût  que 
treize  ans,  elle  raisonnait,  discourait,  prenait  toujours  la  parole. 
L'établissement  des  princesses  à  la  cour  avait  déjà  causé  des  dé- 
penses considérables  :  elles  allaient  être  encore  augmentées.  Le 
marquis  d' Argenson  estime  à  2  millions  par  an  cette  augmentation. 
Le  duc  de  Luynes  savait  aussi  que  chacune  des  princesses  dépensait 
1  million  par  an.  De  pareils  témoignages  veulent  être  considérés 
sérieusement  avant  que  d'être  contredits.  Tous  les  élémens  de  cette 
étude  se  trouvent  dans  les  cartons  et  registres  des  archives  de  la 

lOMB  iu.  -^  1874.  40 

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770  BBTOl   DES   DEUX  MONBES. 

couronne,  conservés  aux  Archives  j^ationales  (i).  Jkprès  «voir 
miné  avec  soin  les  états  des  maisons  de  Mesdames,  inelevé  les  chif- 
fres des  sommes  payées  aux  officiers^  anx  diapeUina,  aux  dames, 
à  ta  boudie,  "aux  écEries,  etc.,  on  sera  Bunns  encUn.à  taxer  d'exa- 
gération un  témoin  aussi  vrai,  aussi  bÔBninfismé  qve  le  duc  de 
Luynes. 

Les  cinq  princesses  passëvent  €œ»idUeramiéeLdel7&l.  Dès  ie 
oommencement  de  février  de  l'année  snivacEte,  Benrieiteaomba  ■»- 
iade,  ou  du  moins  n'eat  plus  la  fonte  de  cacher  lemsl  qui  depuis 
longlemps  la  minait.  11  parati  que  rinfantBioi  avaiclaissé  quelque 
ongnent  pbur  ftdre  passer  les  du'iares  auxquelles  étaîentsujeites  les 
deux  sœvrs  jumelles  :  la  drogue  aumk  pénétré  dans  le  sang,  em- 
poisonné la  princesse.  Ce  qui  est  certaia,  c'est  que  les  plus  célèbres 
médecins,  Dumoulin,  Faleonnet,  Senac,  Quesimy,  la  déclarèroat  at- 
teinte d'une  fièvre  putride.  Saignées  rodouUées,  émétiipie,  rien 
n'y  fit;  Henriette  n'avait  aucune  illusion  sor  aon  état;  éïlé  demanda 
son  confesseur,  le  père  Perusseau.  Le  jeudi  iO  février  au  mado, 
l'agonie  commença.  'Le  roi  regardait  mourir  sa  fille  bien^aimée;  le 
jésuite  continuait  ses  exhortations  et  ses  priières  de  la  dernière 
heure.  Soudain  une  idée  lui  traversa  l'esprit  comme  un  éclair  :  il 
s'écria  que  la  suppression  de  V Encyclopédie  serait  sans  doute  un 
moyen  d^obtenir  la  grâce  divine.  La  prinoesse  râlait  misérabiemenc. 
Louis  X?,  qui  pensait  d'ailleurs  comme  le  père  sur  le  Lévialhan 
philosophique,  accorda  tout.  Vers  midi,  Henriette  expira.  la  cour 
partit  pour  Trianoa,  sur  l'ordre  de  la  dauphine,  ipii  avait  dwiandé 
au  roi  où  il  voulait  aller.  «  On  n'a  qu'A  me  mener  où  l'en  voudra,  » 
avait-il  répondu.  • 

Cependant  an  palais  de  Versailles  on  songeait  à  transporter  à 
Paris  le  cadavre  de  la  princesse.  Il  se  trouva  qu'on  était  au  jeodi 
gras,  et,  bien  que  Madame  ne  fût  ni  roi,  ni  héritier  présomptif»  ordre 
fut  donné  d'arrêter  tous  les  spectfu^les  de  Raris,  même  ceux  de  la 
foire,  et  de  feimer  le  bal  de  l'Opéra.  A  mie  heure  après  minuit, 
elle  fut  mise  sur  un  matelas,  dans  des  draps,  et  des  gardes  du  corps 
la  descendirent  dans  un  grand  carrosse.  On  la  plaça  au  fond  sur 
son  séant;  un  suspensoir  passant  sous  ses  aisselles  la  tenait  en  écpii- 
libre,  l'empêchait  de  ballotter.  Elle  était  en  manteau  de  lit,  cotffiàe 
en  négligé  et  avec  du  rouge.  Deux  femmes  de  chambre,  assises  sur 
le  devant  du  carrosse,  lui  faisaient  face;  ses  dames  TaccompagnaioBt 
dans  un  carrosse  de  suite.  On  arriva  aux  Tuileries.  Le  mardi  gras, 
elle  fut  exposée  sur  un  lit  de  parade  dans  un  -petit  appartement  du 
rez-de-chaussée,  tout  tendu  de  blanc  ainsi  que  la  chapelle  ardente, 
)e  vestibule  et  le  devant  de  la  porte  qui  s'ouvrait  sur  le  Carronsel. 


(i)  Cotes  Qi  374W784  («irtout  les  cartons  3765-3784). 


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LES  WLLES  DS  LOUIS  XY,  771 

Point  de  masques  dans  les  rues  ce  jour-là,  on  fit  cesser  les  violons 
chez  les  ti*aiteurs  et  dans  les  cabarets  (1).  De  retour  à  Versailles 
avec  toute  la  cour  le  lendemain  de  la  mort  d'Henriette,  Louis  XY 
avait  voulu  être  seul;  il  avait  chassé  deux  fois,  mais  sans  parler, 
sans  rien  voir  ni  regarder.  Le  mercredi  des  cendres^  le  dauphin  et 
les  princes  du  sang,  puis  Victoire,  Sophie  et  Louise  avec  les  prin- 
cesses du  sang,  vinrent  jeter  de  l'eau  bénite.  Seule  Adélaïde  ne 
parut  pas;  on  avait  craint,  non  sans  raison,  l'efTet  de  ce  spectacle 
sur  son  esprit^  alors  entièrement  exalté  par  la  douleur.  Le  jeudi,  à 
sept  heures  du  soir,  un  nombreux  cort^e  précédé  de  gens  à  che- 
val, entouré  de  pages  et  de  valets  qui  tenaient  des  flambeaux,  porta 
le  cœur  d'Henriette  à  l'abbaye  du  Val-de-Grâce.  Le  corps  fut  des- 
cendu le  samedi  dans  les  caveaux  de  Saint-Denis.  Le  convoi  partit 
des  Tuileries,  passa  par  les  rues  Saint-Honoré  et  de  la  Ferronnerie, 
par  la  rue  et  le  faubourg  Saint-Denis,  au  milieu  d'une  grande  al- 
fluence  de  peuple  et  de  carrosses  sur  tout  le  parcours.  Treize  mille 
flambeaux  avaient  été  distribués  aux  personnes  de  la  suite.  On  pense 
bien  que  tous  les  pages^  valets  et.  gardes  n'avaient  pas  l'âme  en 
peine  sous  leur  livrée  de  deuil.  Point  de  grande  cérémonie  funèbre 
au  dernier  siècle,  surtout  dans  les  dernières  années,  où  la  valetaille 
n'ait  affiché  une  impudeur,  un  cynisme  révoltant,  signe  manifeste 
d'une  profonde  démoralisation.  Des  mousquetaires  se  comportèrent 
d'une  façon  indécente,  jetèrent  au*  milieu  de  la  foule  des  torches 
allumées  et  brûlèrent  quelques  perruques;  il  y  eut  plusieurs  scènes 
tumultueuses.  Cette  princesse  de  vingt-quatre  ans  eut  phis  de  cour- 
tisans à  l'abbaye  de  Saint-Denis  qu'au  palais  de  Versailles.  Beau- 
coup affectèrent  devant  le  roi  une  douleur  qu'ils  étaient  loin  d'é- 
prouver. Il  y  ei|t  foule  autour  du  catafalque;  à  la  vérité,  celui-ci 
était  d'une  extrême  galanterie,  en  blanc,  couleur  de  rose  et  céladon». 
Louis  XV  reporta  toute  son  afHaiction  sur  Adélaïde  :  elle  eut  le  fa- 
meux appartement  de  la  comtesse  de  Toulouse,  avec  l'escalier  dé- 
robé; plus  tard  elle  habita  dans  l'appartement  même  du  roi.  u  II  pa^ 
rait  ne  vouloir  plus  faire  sa  société  que  de  sa  famille,  en  patriarche 
et  en  bonhomme,  »  écrit  Argenson.  La  cour  était  en  deuil;  la  mé- 
lancolie habituelle  du  monarque  était  devenue  afireuse.  Il  avait 
beaucoup  de  goût  pour  la  dauphine ,  aimait  cette  longue  figure 
maigre  où  l'on  ne  distinguait  que  deux  grands  yeux  d'une  infinie 
douceur.  Il  causait  avec  ses  enfans  et  se  décidait  par  eux  sur  bien 
des  choses.  Naturellement  c'était  surtout  l'ainée,  Madame  Adélaïde, 
qu'il  consultait.  Certes  mieux  eût  vaïu  pour  le  roi  de  France  se  di- 
riger d'après  le  vol  ou  le  chant  des  oiseaux.  Il  connaissait  au  moins, 
lui,  la  géographie,  s'il  ignorait  l'état  actuel  du  monde  et  l'esprit  da 

(i)  V.  Barbier  (V,  158  et  fiiiv.}i  ^  <pù  do«8  emprontons  Uns  ces  détails  si  précis* 

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nSTUJa       MFMJO       A^JUWJk      jNLX^J^^«^JU»7« 


siècle;  mais  elles,  ces  pauvres  filles  de  France,  simples  échos  de 
iWchevêché,  que  savaient-elles?  Plus  impérieuse  que  jamais,  vio- 
lente, emportée,  fière  de  sa  faveui*  naissante,  et  comme  étourdie 
par  la  chaleur  de  son  sang  de  vierge  qui  lui  montait  au  cerveau» 
Adélaïde  ne  dira  bientôt  plus  au  roi  :  a  Vous  plaît-il  que  cela  soit, 
sire?  »  elle  dira  :  «  Nous  ferons  ceci  ou  cela  !  »  Tous  les  matins,  avant 
d'aller  à  la  chasse,  Louis  XV  descendait  chez  elle  avec  son  café,  qu'il 
faisait  lui-môme.  Adélaïde  tirait  un  cordon  de  sonnette  pour  avertir 
Victoire;  Victoire  à  son  tour  sonnait  Sophie,  et  Sophie  sonnait  Louise. 
En  quelques  instans,  les  quatre  sœurs  étaient  dans  les  bras  ou  sur 
les  genoux  de  leur  père.  Louise,  la  pauvre  infirme,  dont  l'apparte- 
ment était  le  plus  reculé,  traversait  en  courant  un  grand  nombre  de 
chambres,  arrivait,  tout  essoufflée,  la  dernière.  Peut-être  le  roi 
donnait-il  déjà  à  ses  filles  les  singuliers  petits  noms  d'amitié  que 
l'on  sait.  Il  ne  déplaisait  pas  à  la  bonne  et  grasse  Victoire  de  s'en- 
tendre appeler  Coche.  Adélaïde,  qui  dans  une  lettre  se  nomme  elle- 
même  madame  Torchon^  avait  été  baptisée  LoquCy  Sophie  GrailUy 
Louise  Chiffe.  Tous  les  soirs  à  six  heures,  au  retour  de  la  chasse,  au 
déboîté  du  roiy  nouvelle  visite  des  princesses  à  leur  père,  mais  cette 
fois  avec  une  sorte  d'étiquette.  «  Les  princesses,  dit  M"*  Campan, 
passaient  un  énorme  panier  qui  soutenait  une  jupe  chamarrée  d'or 
ou  de  broderies  :  elles  attachaient  autour  de  leur  taille  une  longue 
queue,  et  cachaient  le  négligé  du  reste  de  leur  habillement  par  un 
grand  mantelet  de  tafletas  noir  qui  les  enveloppait  jusque  sous  le 
menton.  Les  chevaliers  d'honneur,  les  dames,  les  pages,  les  écuyers, 
les  huissiers  portant  de  gros  flambeaux,  les  accompagnaient  diez 
le  roi.  En  un  instant,  tout  le  palais,  habituellement  solitaire,  se 
trouvait  en  mouvement  :  le  roi  baisait  chaque  princesse  au  front.  » 
Telle  était  la  vie  ordinaire  des  filles  de  France  dans  ce  grand  palais 
de  Louis  XIV,  qui  déjà  devenait  désert  et  d'où  la  vie  se  retirait.  Dès 
le  8  mars,  la  reine  avait  repris  son  éternel  cavagnole.  En  juillet,  So- 
phie commença  de  suivre  les  chasses  à'  cheval.  Peu  à  peu  le  souve- 
nir de  la  morte  tant  aimée  fuyait,  s'évanouissait  comme  une  blanche 
nuée  dans  l'azur  d'un  ciel  de  printemps.  , 

A  Parme,  la  «  pauvre  duchesse  »  ne  pouvait  oublier  si  vite.  Avec 
Henriette,  avec  sa  sœur  jumelle,  elle  sentit  qu'une  partie  d'elle-même 
avait  cessé  d'exister.  Elle  écrivit  à  son  père  la  lettre  la  plus  tou- 
chante, dit  qu'elle  voulait  mourir  en  France,  reposer  près  de  sa 
sœur,  dans  le  même  caveau  de  l'abbaye.  Elle  revenait;  en  sep- 
tembre, elle  revit  tout  ce  qu'elle  aimait  sur  la  terre.  La  situation 
d'Elisabeth  n'était  guère  meilleure  que  lorsqu'elle  était  arrivée  de 
Madrid  quelques  années  avant.  C'était  toujours  cette  «  fille  mal  ma- 
riée, »  humiliée,  indigente,  qui  tirait  au  roi  de  grosses  sommes 
d'argent,  sollicitait  de  nouveaux  secours  ou  un  établissement  meil- 


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leur.  Don  Philippe,  magnifique  et  misérable  comme  l'Espagnol 
classique,  ne  savait  pas  mieux  gouverner  que  combattre.  Ce  grand 
enfant,  mou  et  vicieux,  mangeait  en  quatre  mois  les  revenus  de  son 
petit  état.  L'infante  vécut  à  la  cour  de  France  pendant  un  an  comme 
à  son  ordinaire,  c'est-à-dire  sans  montrer  aucun  goût  pour  les  spec- 
tacles, la  musique  ou  le  jeu.  n  Elle  s'ennuie  de  tout,  comme  on  est 
dans  le  reste  de  la  famille,  écrit  Argenson.  Eîle  ne  tire  de  plaisirs 
que  de  son  cœur,  aimant  son  père  et  sa  famille,  et  ceux  qui  l'ap- 
prochent. Le  roi  est  à  peu  près  comme  elle,  mais  les  impressions 
sur  le  cœur  et  sur  l'esprit  passent  plus  vite  chez  lui.  »  A  cette 
époque,  pendant  le  séjour  même  de  sa  fille,  le  caractère  de  Louis  XV 
baisse  beaucoup,  la  volupté  l'envahit,  détend  tous  les  ressorts  de 
son  âme  et  le  livre  sans  force  aux  habitudes  de  froide  et  cynique 
débauche.  La  Pompadour,  qui  plus  que  jamais  tenait  à  a  sa  place,  » 
faisait  déjà  consulter  les  théologiens  en  Sorbonne,  affectait  une  dé- 
votion hypocrite,  intriguait  pour  devenir  dame  du  palais  de  la  reine, 
et  entre  temps  s'initiait  à  sa  nouvelle  charge  de  surintendante  des 
plaisirs  du  roi.  Après  le  Murphy  viendra  M"«  de  Romans,  puis  le 
petit  sérail  du  Paro-aux-Cerfs.  Ce  serait  pourtant  ne  pas  connaître 
Louis  XV  que  d'imaginer,  avec  le  vulgaire,  qu'il  ait  cherché  ou 
trouvé  quelque  plaisir  en  ime  telle  vie.  Puisqu'on  l'y  poussait,  il 
suivait  la  pente  de  sa  nature,  il  s'abandonnait  à  ces  joies  mornes 
et  désespérées  dont  l'arrière-goût  donne  des  nausées.  Le  matm,  le 
roi  travaillait  avec  une  certaine  allégresse,  il  lisait  les  dépêches, 
écrivait  aux  agens  de  sa  politique  secrète,  prenait  connaissance  des 
secrets  de  la  poste,  déjeunait  chez  Adélaïde,  causait  avec  ses  filles. 
Bientôt  sa  tète  s'alourdissait,  il  avait  de«aoires  vapeurs  (comme  on 
disait  alors),  il  était  triste,  mélancolique  et  paresseux,  quelque 
chose  en  lui  défaillait;  il  se  sentait  faible,  mol  à  la  tentation,  se 
laissait  aller  sans  illusion  aux  énervantes  délices  d'une  sorte  d'éva- 
nouissement voluptueux. 

C'est  pendant  le  court  passage  au  ministère  de  l'abbé  de  Bernis, 
Tannée  même  de  l'attentat  de  Damiens,  que  la  duchesse  de  Parme 
revint  une  troisième  et  dernière  fois  à  Versailles.  La  guerre  de  sept 
ans  avec  l'alliance  autrichienne,  si  funeste  à  la  France,  commen- 
çait. L'infante  arriva  le  2  septembre  1757  à  Choisy.  Elle  était  en 
bonne  santé,  mais  encore  engraissée.  Elle  écrivait  le  22  août  à  don 
Philippe  :  a  Je  me  porte  à  merveille,  et  ris  à  mon  ordinaire  de  ce 
qui  ferait  pleurer  les  autres.  »  Sa  tète  était  plus  que  jamais  pleine 
de  projets.  Après  avoir  rêvé  Milan,  les  Pays-Bas,  la  Pologne,  les 
Deux-Siciles,  elle  n'était  toujours  que  duchesse  de  Parme;  avec 
la  guerre,  sa  malechance  allait  finir.  Certains  articles  secrets  du 
traité  d'alliance  entre  la  France  et  l'Autriche,  dans  lesquels  l'infant 
n'avait  pas  été  oublié,  semblaient  gros  d'avenir.  Puis  elle  songeait 


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HbTUA     VHO     MJMAJJL     MU£lliCOè 


à  rétablissement  de  sa  fille  atûée«  U  fallait  être  à  Versailles  pour 
profiter  des  éTénemens,  faire  ses  affaires  soi-même^  voir  les  minis- 
tres tous  les  jom's^  se  défier  des  défaillanoes  du  roi^  et  dicter  à  don 
Philippe  ce  qu'il  devait  dire  ou  écrire.  Ces  négociations ,  dont  les 
documens  existent  aux  archives  des  afibires  étrangères,  nous  eo- 
traineraient  trop  loin.  Pour  cette  dernière  période  de  la  vie  de  Mb*- 
dame  Infante^  je  veux  dire  pour  ces  deux  années  de  séjour  à  la 
cour,  où  elle  mourut  le  6  décembre  1759,  oncitera  seulement  qudr 
ques  fragmen»  empruntés  aux  lettres  inédites  (1)  qu*dle  écrivit  alors 
à  don  Philippe. 

Ce  qui  dans  ces  lettres  a  trait  à  ses  sœurs  et  au  reste  de  sa  fa- 
mille a  paru  surtout  digne  d'intérêt  pour  ce  travail.  Voici  commeant 
l'infante  raconte  un  accident  arrivé  à  la  princesse  Sophie  :  u  Fon^ 
tainebleau,  19  septembre  1757...  A  propos,  que  diras-tu  de  l'adresse 
d'imagination  de  Sophie?  Elle  commencerait  à  marcher  d'hier  y  d 
elle  n'avait  pas  peur.  Lamartinière  dit  qu'il  vaut  mieux  qu'elle  ne 
marche  pas,  l'intérieur  de  la  plaie  n'étant  pas  encore  fermé.  Je  se 
sais  si  M.  de  Saint- Vital  t'a  bien  expliqué  cette  histoire.  Elle  vour 
lait,  étantdebout,  couper  un  morceau  de  paia  de  chocolat,,  et  mit  le 
pied  sur  une  chaise  pour  l'appuyer  sur  son  genou;  le  couteau  glissa 
malheureusement,  et  coupa  tous  ses  jupons  et  sa  cuisse  tnLs  près  de 
la  veine-cave.  On  dit  qu'il  aurait  fallu,  lui  coup^  la  cuisse,  sî  cette 
veine  eût  été  atteinte;  cela  fait  frémir.  La  plaie  est  plus  longue  que 
le  couteau  n'était  large,  ce  qui  prouve  la  force  de  l'incision.  Ce- 
pendant, avec  deux  jours  de  diète  pour  tout  remède,  elle  en  a  été 
quitte.  »  L'infante  entre  sur  la  santé  de  ses  sœurs  en  des  détails  inr 
times  où  l'on  ne  peut  toujours  la  suivre. 

Elle  venait  en  quelque  sorte  pour  assister  à  la  naissance  de  ce  fils 
du  dauphin  dont  la  légèreté  devait  être  un  jour  si  funeste  à  M^ie- 
Antoinette,  et  qui ,  roi  des  Français,  s'appela  Charles  X.  «  Je  suis 
arrivée  un  peu  avant  six  heures  chez  Pepa  (la  dauphine  Josèphe  de 
Saxe);  ses  douleurs  étaient  très  légères;  aux  trois  quarts,  elle  a  été 
de  son  pied  dans  sa  chambre;  à  la  quaranter<îinquième  minute,  elle 
s'est  couchée  sans  aide  sur  son  lit  de  travail.  A  sept  heures,  le  ccmue 
d'Artois  était  arrivé.  Elle  n'a  crié  qu'à  la  dernière  douleur.  Il  est 
petit,  mais  bien  fait  pour  vivre,  et  paraît  fort,  du  moins  à  sa  voix 
(9  octobre  1757).  »  On  voit  l'infante  dans  le  petit  appart^oaent  du 
château  de  Versailles  où  elle  étouffe  en  été  et  se  pâme  en  hiver.  Les 

(i)  Ce  recueil  de  lettre»-,  presque  toutes  antegnipbes,  a  été  acquis  réoemment  par  la 
Bibliothèque  nationale  (fond»  français,  nouv.  acq^  n°  1979).  Ni  IL  Éd.  de  Barth^ 
Icmj,  ni  M.  H.  Bonhomme  ne  se  sont  servis  do  ces  lettres  lorsqu'ils  ont  écrit  leur  his- 
toire de  Mesdames.  Depuis  M.  Éd.  de  Barthélémy  a  connu  ce  manuscrit  et  en  a  fait 
quelques  extraits  :  nos  citations  sont  souvent  différentes;  dans  les  passages  où  nous 
nous  rencontrons ,  j'ai  tenu  à  rétablir  l'intégrité  du  texte. 


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LES  FILLES  JDE  LOUIS  JLV.  775 

Toyages  de  la  cour  étaient,  on  le  sait»  continuelsu  «  Nous  allons  ce 
aiatiû  à  Belieyue ,  où  le  roi  s'est  purgé;  nous  y  retoamerons  sans 
donte  tantôt,  car  ce  matin  c'est  avec  la  reine.  Voilà  neuf  heures  qui 
sonnent,  et  je  suis  déjà  coiffée  et  en  grand  habiL  »  Les  dévotions 
lui  prennent  uâ  temps  précieux  qu'elle  préférerai!  employer  à  ses 
correspondances,  mais  il  ne  lui  est  pas  mésœ  permis  de  manquer 
au  salut  a  sans  une  espèce  de  scandale,  ou  sans  donner  matière  à 
bien  des  raiscmnemens  à  éviter,  n  Du  reste,  elle  déteste  le  maigre, 
mange  «  à  crever  )>  comme  ses  sœurs,  et,  dans  une  missive  à  don 
Pfailippe,  ajoute  en  forme  de  post-êcriptum  :  a  .Dis  à  M.  Rûé  que  son 
marascfain  est  excellent  pour  le  goût,  mais  qu'il  n'est  pas  assez  fort.  3) 
Elle  aime  toujours  peu  le  spectacle,  elle  oublie  la  comédie,  manque 
une  représentation  de  l' Orphelin  de  la  Chine  où  l'on  avait  fait  jouer 
pour  elle  M"*  Clairon.  Puis  il  y  a  le  jeu  de  la  reine,  i'inévitabie 
cavagnole,  où  la  bonne  daupbine  elle-même  envoyait  maintenant  à 
sa  place  une  de  ses  dames,  u  J'allais  l'écrire  tantôt,  mande  l'infante 
à  don  Philippe,  quand  on  est  venu  savoir  de  la  part  de  la  reine  si 
je  venais  jouer;  elle  n'avait  personne.  J'ai  donc  été  obligée  de  m'ha- 
biller  et  d'y  aller.  Je  comptais  que  cette  belle  action  me  porterait 
bcmbeur,  mais  je  me  suis  trompée,  j'ai  perdu.  » 

Quant  aux  chasses,  elle  n'avait  garde  d'y  manquer  :  non  qu'elle 
y  trouvât  quelque  contentement,  mais  elle  savait  qu'il  n'y  avait  pas 
de  meilleur  moment  pour  faire  sa  cour  au  roi.  «  J'allai  vendredi  à 
la  chasse,  j'y  pensai  périr  d'ennui,  d'autant  qu'il  faisait  un  diaud 
afireux,  et  que  nous  fûmes  toiyours  dans  les, plus  vilaips  endroits  de 
la  forêt,  où  nous  pensâmes  verser,  et  où  les  rochers  augmentaient 
encore  la  chaleur  du  soleil.  Nous  les  plantâmes  là  hien  vite,  et  au 
retour  nous  vîmes  les  plus  beaux  endroits  du  monde,  où  j'aurais 
bien  voulu  que  tu  pusses  te  trouver  transporté  par  enchantement  i 
quel  plaisir  j'en  aurais  ressenti  !^Le  roi  prit  trois  cerfs  ce  jour-là.  » 
A  Versailles,  l'infante  paraissait  vivie  de  la  vie  commune  :  en  réa- 
lité, elle  demeurait  étrangère  à  ce  qui  l'entourait.  Une  idée  fixe  do- 
minait ses  jours,  hantait  son  sommeil,  la  suivait  à  sa  table  couvei;te 
de  dépêches,  galopait  avec  elle  sur  son  cheval  pendant  les  heures 
de  buissons  creux  des  chasses  royales.  Elle  rêvait  un  «  établisse- 
ment honnête  »  pour  don  Philippe  et  pour  ses  enfans.  Elle  se  croyait, 
non  sans  apparence,  quelque  aptitude  aux  choses  de  la  politique. 
Les  circonstances  l'ont  fort  mal  servie;  elle.n'en  a  pas  moins  montré 
jusqu'à  la  fin  une  rare  activité  d'esprit,  un  sens  droit,  une  raison 
pratique  fondée  sur  un'certain  nombre  de  notions  exactes  et  justes. 
«  L'abbé  m'a  dit,  avoue-t-elle  en  parlant  de  Bemis,  que  je  serais  un 
bon  ministre  des  affaires  étrangères.  » 

Les  temps  étaient  ^mauvais.  L'alliance  auti*icliîenne  ne  nous  por- 
tait pas  bonheur.  L'infante  mande  à  don  Philippe  la  nouvelle  du 


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776  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

désastre  de  Rosbach  :  «  Je  me  suis  éveillée  à  sept  heures  pour  dé- 
crire, mon  cher;  tu  sauras,  avant  de  recevoir  ma  lettre,  la  bataille 
de  M.  de  Soubise,  et  la  honte  dont  nos  soldats  s'y  sont  comportés; 
cela  fait  une  mauvaise  nouvelle,  et  qui  fait  tenir  ^e  bien  mauvais 
propos  ici,  parce  qu'on  y  joint  de  la  personnalité  surtout;  c'est 
pourtant  le  premier  échec  fâcheux  de  cette  guerre  que  nous  ayons 
eu.  Ce  qu'il  y  a  d'afireux,  c'est  que  depuis  la  première  nouvelle 
nous  n'en  avons  point  eu  de  cette  armée...  Le  roi  est  admirable;  il 
a  été  fâché  comme  il  devait  l'être ,  mais  nulle  altération  de  crainte 
n'a  paru  dans  son  air;  pour  toutes  les  femmes  de  la  cour,  [elles]  se- 
raient à  faire  rire,  si  on  le  pouvait  (Versailles,  15  novembre  1757).  » 
Après  Soubise,  Richelieu  :  «  Notre  retraite  est  affreuse,  nos  affaires 
sont  dans  le  plus  mauvais  état;  la  honte  est  entière.  M.  de  Riche- 
lieu, en  six  mois,  a  perdu  une  des  plus  belles  armées  et  déshonoré 
toute  la  nation;  il  crie  justification  sur  les  voleries;  il  prétend  prou- 
ver son  équité.  Je  trouve  bien  humiliant  d'en  être  là.  Pourquoi  a-t-il 
donc  laissé  voler?  Tout  cela  ne  répare  rien.  Aussi  cela  n'occupe  que 
les  caillettes  de  la  cour  et  de  la  ville  ;  le  peuple  le  déteste.  Il  faut 
se  soumettre,  tâcher  de  titrer  le  meilleur  parti  pour  le  présent 
et  pour  l'avenir^  quoique  reculé  ;  ce  serait  au  moins  pour  nos  en- 
fans.  » 

Ses  enfans  I  elle  n'a  pas  une  pensée  qui  ne  soit  à  eux.  Elle  ne 
s'occupe  pas  seulement  de  chercher  une  gouvernante  française  pour 
sa  fille  cadette ,  elle  trouve  un  précepteur  pour  son  fils.  C'est  à 
l'abbé  de  Gondillac  qu'elle  confie  l'éducation  du  prince  de  Parme. 
Naturellement  ce  n'est  pas  parce  qu'il  avait  publié  V  Essai  sur  F  ori- 
gine des  connaissances  humaines  ou  le  Traité  des  sensations ,  mais 
quoiqu'il  eût  écrit  tel  «  livre  un  peu  métaphysique,  »  que  l'abbé  fut 
agréé.  La  chose  fit  scandale.  «  Nous  n'aurons,  je  crois,  mande- 
t-elle  en  mars  1758,  nous  n'aurons  rien  à  nous  reprocher  sur  ce 
choix  ni  en  ce  monde  ni  en  l'autre  ;  mais  il  faut  que  je  te  prévienne 
que  les  jésuites  ont  été  abasourdis  de  perdre  encore  chez  nous.  Ils 
n'ont  pu»  d'abord  se  plaindre,  le  choix  étant  loué  aussi  générale- 
ment, mais  enfin  ils  commencent  tout  bas  à  parler  de  ce  livre.  Noire 
fils  doit  être  bon  catholique  et  non  pas  docteur  de  l'église  ;  toutes 
les  controverses  lui  seraient  inutiles  à  étudier.  »  Il  faut  savoir  que 
l'infante,  bonne  catholique  sans  doute,  ne  fut  point  ultramontaine 
comme  on  l'était  dans  sa  famille.  Elle  ne  se  gène  pas  à  l'occasion 
pour  dire  son  fait  à  la  «  prôtraille.  n 

Elle  songeait  toujours  au  mariage  de  sa  fille  Isabelle  avec  un  ar- 
chiduc; il  était  temps  qu'elle  parût  à  Versailles.  «  Notre  mariage  va 
mal,  écrit  l'infante  le  19  septembre  1757  ;  il  y  a  de  plus  anciens 
engagemens;  Staînville  les  rompra,  s'il  est  possible,  mais  la  fidélité 
de  notre  alliée  me  fait  trembler  là-dessus.  »  Cette  alliée  est  l'im- 


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LES   FILLES   DE   LOUIS   XV,  777 

pératrice  Marie-Thérèse;  M"*  Elisabeth  met  tout  son  espoir  en 
Ghoiseul.  Les  négociations  furent  longues  et  laborieuses.  Enrm,  le 
30  avril  1759,  elle  s'écrie  :  ccJuge  de  ma  joie  de  la  tienne,  mon 
cher,  car  je  ne  saurais  te  la  mieux  exprimer.  C'est  un  grand  bon- 
heur pour  nous  que  l'établissement  de  notre  fille,  et  surtout  celui- 
là.  ••  L'impératrice  est  charmante,  d  Le  mariage  est  arrêté;  Marie- 
Thérèse  exige  encore  le  secret.  Ce  n'est  que  le  13  août  1759  qu'il 
est  question  des  lettres  de  l'empereur  et  de  l'impératrice  demandant 
officiellement  à  Louis  XV  sa  petite-fille  pour  l'archiduc  Joseph.  L'é-  * 
poque  n'était  pas  encore  fixée;  l'infante  va  en  écrire  à  sa  fille, 
(f  H.  de  Stahrenberg  au  sortir  de  chez  le  roi  étant  venu  chez  moi, 
et  ayant  dit  lui-même  publiquement  cette  affaire ,  il  serait  de  mau- 
vaise grâce  de  le  cacher  à  notre  fille,  outre  que  l'on  paraît  désirer 
qu'elle  apprenne  l'allemand.  »  Puis  elle  s'occupe  de  la  parure  de  la 
fiancée,  des  perles  et  des  diamans  que  son  enfant  portera  le  jour  de 
son  mariage.  L'écrin  n'était  pas  des  plus  brillans;  mais  Madame  Eli- 
sabeth était  de  trop  bonne  maison  pour  cacher  sa  pauvreté.  Elle  ne 
veut  pas  qu'à  cette  occasion  don  Philippe,  toujours  magnifique,  fasse 
montre  d'une  opulence  qui  n'en  imposerait  à  personne.  «  Quant  à 
ma  fille,  on  n'ignore  pas  notre  situation.  La  France  donne  trop  à 
l'impératrice  pour  qu'elle  puisse  exiger  des  chiffons.  Qu'elle  soit 
honnêtement;  voilà,  je  crois,  ce  qu'il  faut,  et  le  comte  de  Choiseul 
saurait  bien  empêcher  qu'ils  y  trouvent  à  redire...  Il  faut  penser  à 
nous,  non  aux  Autrichiens,  à  qui  reviendrait  tout  le  faste  et  la  fu- 
mée. Elle  (l'impératrice)  a  dit  elle-même  au  comte  de  Choiseul  qu'il 
n'y  avait  que  les  petits  princes  qui  dussent  s'occuper  des  ostenta- 
tions; elle  ne  pourra  donc  pas  blâmer  que,  nous  conduisant  suivant 
elle  et  notre  naissance,  nous  ne  nous  ruinions  pas  en  pompons.  » 

Cette  lettre  est  du  5  novembre  1759.  L'activité,  la  puissance  de 
travail  de  l'infante  ne  faiblissait  pas.  Haï  servie  par  le  roi  et  par  les 
ministres,  déçue  dans  tous  ses  projets  d'échange  du  duché  de 
Parme  contre  la  Toscane  ou  quelque  établissement  en  Flandre ,  en 
Lorraine,  etc.,  elle  songeait  maintenant  à  la  Corse,  ce  Notre  état  ici 
est  affreux  !  »  écrit-elle.  Elle  ne  manquait  ni  de  courage  ni  de  vo- 
lonté, mais  elle  sentait  que  sous  elle  quelque  chose  se  dérobait, 
qu'elle  avait  beau  lutter  et  se  débattre,  qu'après  tant  d'efforts  elle 
retomberait  brisée  au  fond  du  «  gouffre,  »  comme  elle  appelait  son 
duché.  Peut-être  eut-elle  à  cette  époque,  dans  une  heure  de  déses- 
poir, quelque  pressentiment  de  sa  fin.  C'est  certainement  alors  qu'elle 
rédigea  et  écrivit  de  sa  main  quelques  pages  touchantes  qu'on  lit 
dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale,  sorte  d'enseignement 
de  la  duchesse  de  Parme  à  son  fils  Ferdinand.  Voici  les  premiers 
mots  de  ce  document  :  «  La  vie  est  incertaine,  mon  fils,  et  mon  ca- 
ractère trop  sincère  pour  me  vanter  ou  affecter  même  une  parfaite 

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778  RETUE  DBS  DEUX  MORDES» 

indiflërence  sur  la  durée  de  la  mienne;  mais  je  sens  que  l'enTie  de 
vmis  voir,  de  ypus  laisser  digne  da  nom  que  vous  portez  dans^  ce 
inonde,  tel  que  je  vous  désire  enfin,  est  un  des  liens  qui  m'atta- 
chent le  plus  à  cette  vie,  et  une  des  raisons  peuf-étre  qui  abrégera 
le  plus  la  mienne  par  les  tourmens  continuels  que  ce  désir  et  la 
crainte  de  n'y  pas  parvenir  me  causent.  L*aveu  de  mes  sentimens 
me  sera  une  grande  constriation  à  pouvoir  vous  lai^er,  si  je  meurs' 
avant  que  vous  ne  soyez  en  état  de  le  lire;  si  je  vis,  ils  me  sern- 
ront  de  plan  pour  vous  former,  et  dans  Tun  et  Tautre  cas  ils  tous 
seront  toujours  une  preuve  de  ma  tendresse,  de  l'occupation  où  j'ai 
été  de  votre  bien  dans  un  âge  où  bien  des  gens  ne  le  connaissent 
pas  encore.  »  Vers  la  fin  de  novembre,  l'infafnte*,  toujours  éprouvée 
p«r  le  mal  qui  avait  tué  se  sœmr  Henriette,  tomba  tout  à  fkit  ma- 
lade; une  flèvre  terrible  avec  transport  au  cerveau  se  déclara;  les 
pustules  de  la  petite  vérole  apparurent  ;  elle  expira  le  6  décembre. 
De  même  que  pour  Louis  XV  la  putréfaction  commença  avant  la 
mort;  on  se  hâta  d'ensevelir  le  cadavre;  les  capucins  qui  l'empor- 
tèrent n'en  pouvaient  soutenir  l'infection. 

III. 

La  mort;  le  cloître,  l'exîl,  di^rseroot  bientôt  déms  lé  temps  ou 
dans  Fétenrité  les  restes  de  la  famille  royales  Senac,  médecin  du 
roi,  ayant  ordonné  lès  eaux  de  Plombières  à  Mesdames  Adélaïde  et 
Victoire,  dont  la  santé  était  alors  très  altérée  par  les  excès  de  table  que 
l'on  sait,  les  princesses  partirent  avec  une  suite  nombreuse  pour  les 
états  de  leur  grand-père  Stanislas  Leczinski.  Les  relations  du  voyage 
de  Mesdames  en  Lorraine  ne  manquent  pas;  on  y  voit  qu'il  res- 
semble fort  à  tous  les  voyages  officiels  de  princes  et  princesses  de 
France.  Pendant  lès  quatre  mois  que  duira  leur  absence,  de  la  fin  de 
juin  à  la  fin  d'octobre  1761,  les  princesses  SofAie  et  Louise  vinrent 
à  Paris  pour  la  première  fois,  entendirent  la  messe  à  Notre-Dame, 
visitèrent  Sainte-Geneviève,  se  promenè*rent  sur  les  boulerards; 
bref,  elles  reçurent  des  Parisiens  tous  les  honneurs  qu'on  avait  ren- 
dus naguère  à  Victoire.  Réunies,  lei^  quatre  sœurs  recommencèrent 
à  vivre  de  la  vie  un  peu  monotone  que  nous  cconaissons  :  elles  s'en- 
nuyaient seulement  un  peu  plus  qu'autrefoisi.  Pourtant  à  cette 
époque  elles  avaient  un  maître  de  musique  qui  ne  répandait  point 
autour  de  lui  la  mélancolie,  je  veux  parler  de  Beaumarchais.  L 
jeune  horloger,  devenu  contrôleur  (sans  contrôle  aucun)  delà 
maison  du  roi,  possédait,  entre  bien  d'autres^  talens,  une  prestigieuse 
habileté  de  harpiste.  On  a  dit  avec  quelle  furie  Adélaïde  jouait  du 
violon;  Victoire  était  aussi  une  grande  musicienne  :  outre  le  cla- 
vecin et  le  violon,  elle  avait  appris  la  musette,  la  guitare  et  la  basse 


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LES  FILLES   DE   LOUK  XT,  779 

de  viole.  Depuis  ]e  cor  jusqu'à  la  guimbarde,  on  jouait  de  tous 
les  instrumens  de  musique  dans  la  famille  de  Louis  XV;  on  ne  sa- 
vait pas  eiKore  jouer  de  la  harpe;  on  prit  des  leçons  de  Beaumar- 
chais. Un  concert  de  famille  fut  organisé,  auquel  assistèrent  chaque 
semaine  le  roi,  ht  reine,  le  daujriiin  et  nn  petit  nombre  de  per- 
sonnes. 

Beaumarchais,  qui  affectait  auprès  des  princesses  l'air  dégagé  et 
les  belles  manières  d'un  homme  de  qualité,  fut  pris  au  piège  qu'il 
avait  tendu  lui-même.  On  le  traita  en  homme  de  qualité ,  il  fut 
chargé  de  satisfaire  toutes  les  fantaisies  musicales  de  Mesdames. 
Presque  chaque  jour  les  dames  des  princesses  lui  firent  l'honneur 
de  lui  écrire  pour  le  prier  d'acheter  une  musette,  un  tambourin, 
une  harpe,  que  sais-je?  D'argent,  il  n'était  point  question.  Quand  le 
malheureux  Beaumarchais,  déjà  ruiné  au  point  de  n'twoirplm  le^ol 
par  les  voyages  de  Paris  à  Versailles,  osait  présenter  son  mémoire, 
on  ne  manquait  jamais  de  le  renvoyer  /lux  calendes  grecques  avec 
les  autres  fournisseurs  de  la  maison  de  France;  mais  aussi  qu'était 
allé  faire  dans  ce  vieux  monde  le  jeune  Figaro?  Ce  qu'il  fit  toute  sa 
vie  :  il  intriguait,  s'il  ne  plaidait.  Grâce  au  crédit  de  Mesdames,  il 
obtint,  non  la  charge  de  grand-maltre  des  eaux  et  forêts,  mats  celle 
de  lieutenant-général  de  chasse  aux  bailliage  et  capitainerie  de  la 
varenne  du  Louvre.  Ce  n*ét»it  guère;  il  pesta  contre  les  préjugés 
des  nobles  qui  souriaient  en  s'enquérant  de  son  fief,  et  se  promit 
bien  de  tirer  plus  tard  un  meilleur  parti  de  la  connaissance  de  Mes- 
dames. Il  fit  tant  et  si  bien  qu'au  cours  d'un  de  ses  innombrables 
procès  il  se  présenta  au  public,  dans  un  mémoire,  comme  le  pro- 
tégé des  filles  de  France  :  il  publia  une  lettre  qu'il  s'éiait  fait  écrire 
par  la  dame  d'honneur  de  Victoire.  C'est  alors  qu'il  s'attira  cette 
déclaration,  signée  Adélaïde,  Victoire  et  Sophie  :  «  Nous  décla- 
rons ne  prendre  aucun  intérêt  à  M.  Caron  de  Beaumarchais  et  à  son 
affaire,  et  ne  lui  avoir  pas  permis  d'insérer  dans  un  mémoire  im- 
primé et  publié  des  assurances  de  notre  protection.  »  Figaro  avait 
menti,  c'était  son  moindre  défaut.  Il  est  même  probable  qu'il  ne  fat 
que  médiocrement  humilié.  Certes  c'étaient  de  très  petits  et  très 
médiocres  esprits  que  ceux  de  Mesdames  :  la  hauteur  et  la  délica- 
tesse de  leur  caractère  étaient  cependant  quelque  chose  de  trop  raffiné 
pour  Beaumarchais.  Il  ne  comprit  pas,  ne  fut  ni  moins  fat  ni  moins 
impertinent.  On  savait  qu'il  avait  été  chassé  de  Versailles;  M.  de 
Saint-Florentin  lui  avait  envoyé  l'ordre  de  n'y  plus  reparaître.  De 
bonnes  âmes  s^étonnaient  de  sa  disgr&ce,  demandaient  les  raisons 
et  les  causes,  —  à  quoi  Beaumarchais,  avec  une  désinvolture  ad- 
mirable, répondait  en  pirouettant  :  «  Jeune  comme  je  suis,  point 
mal  de  figure  et  partagé  de  nombre  de  petits  talens  qui  sont  les  dé- 


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780  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

lices  des  femmes,  il  n'est  pas  étonnant  qu'on  ait  craint  que  tout 
cela  ne  montât  au  bonnet  de  Madame  Adélaïde  (1).  » 
I  Ne  dirait-on  pas  que  Figaro  en  sait  long  sur  le  chapitre  de  la  prin- 

cesse? Il  ne  pouvait  paraître,  il  est  vrai,  en  savoir  moins  que  le  pu- 
blic, lequel  jasait  beaucoup  sur  le  compte  des  princesses,  d'Adélaïde 
surtout.  Les  propos  défavorables  à  Mesdames  avaient  fait  le  tour  de 
l'Europe.  Étonnée  de  les  voir  persister  à  Vienne,  Marie-Thérèse  en 
écrivit  un  jour  au  comte  de  Mercj  pour  savoir  le  vrai.  Le  comte  ne 
cacha  pas  à  sa  souveraine  qu'une  tendresse  plus  que  fraternelle 
aurait  existé,  disait-on,  entre  le  feu  dauphin  et  Adélaïde,  et  qu'en- 
suite cette  princesse  aurait  eu  du  goût  pour  l'évèque  de  Senlis,  pre- 
mier aumônier  de  Louis  XV.  Madame  Victoire  passait  pour  avoir 
eu  un  enfant  de  son  père  (2).  D'autre  part,  dans  une  publication 
étrange,  ne  visant  évidemment  qu'au  scandale,  qui  parut  en  1790, 
à  l'imprimerie  royale,  sous  le  titre  de  Livre  rougcy  ou  liste  despenr 
sions  sea*ète$  sur  le  trésor  public^  avec  les  noms  et  qualités  des 
pensionnaires,  l'état  de  leurs  services,  des  observations  sur  les  mo- 
tifs qui  leur  ont  mérité  leur  traitement,  Beaumarchais  est  noté 
comme  ayant  reçu  60,000  livres  «  en  considération  de  la  discré- 
tion sur  les  couches  de  Madame  Adélaïde.  »  La  discrétion  de  Figaro! 
Quel  gouvernement  assez  abandonné  des  hommes  et  des  dieux  a 
jamais  pu  s'y  fier?  Déshonoré,  flétri  parles  tribunaux,  réduit  au  rôle 
d'agent  de  police  secrète,  Beaumarchais  n'avait  jamais  été  moins  ca- 
pable de  supprimer  un  pamphlet  :  il  était  infiniment  plus  capable 
de  l'écrire.  Il  n'en  imposa  qu'à  Paris.  A  Vienne,  on  ne  daigna  même 
pas  sourire  de  ses  tours  pendables.  Il  ne  paraît  pas,  à  dire  le  vrai, 
que  Beaumarchais  en  ait  su  plus  qu'on  en  sait  aujourd'hui  sur  Adé- 
laïde, si  bien  qu'en  bonne  critique  il  faut  encore  s'en  tenir,  après 
un  siècle,  aux  paroles  du  comte  de  Mercy-Argenteau  :  «  parmi  une 
nation  aussi  légère ,  il  ne  m'a  pas  manqué  de  moyens  d'approfon- 
dir de  pareils  faits,  et  je  puis  dire  que  mes  recherches  ne  m'ont  pns 
procuré  d'indices  qui  donnassent  la  moindre  lueur  de  probabilité  à 
ces  afireux  propos.  » 

On  doit  pourtant  prendre  garde,  en  pareille  matière,  de  trop 
affirmer.  C'est  bien  assez  de  croire  pour  soi  :  il  serait  téméraire  de 
prétendre  amener  les  autres  à  notre  sentiment.  On  lit  dans  les  SofUr 
venirs  de  la  marquise  de  Caylus  que  M.  de  Lussay,  un  peu  trop  en- 
têté de  son  opinion  sur  la  vertu  de  M"*  de  Main  tenon,  s'attira  cette 
rejf^artie  de  madame  sa  femme  :  «  comment  faites-vous,  monsieur, 
pour  être  si  sûr  de  ces  choses-là?  »  N'oublions  pas  qu'un  asseï 

(i)  Cf.  Collé,  Journal  (Janvier  1767),  IH,  123,  édition  de  M.  Hon.  Bonhomme. 
(2)  Correspondance  secrète  entre  Marie-Thérèse  et  le  comte  de  Meixy^Argemtêtm 
publiée  par  MM.  d'ArneUi  et  Geflfroy,  t.  II,  p.  178  et  186. 


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LES   FILLES   DE   LOUIS   XY.  781 

grand  nombre  de  mémoires  du  dernier  siècle,  des  plus  curieux 
sans  doute,  ne  sont  pas  et  ne  seront  peut-être  jamais  publiés.  Pour 
tout  remettre  en  question,  il  suffirait  d'une  lettre  inédite.  Qui  sait? 
Puis,  quoi  qu'on  en  dise,  on  ne  découvre  jamais  tout.  Dans  l'état  de 
nos  connaissances,  accuser  d'inceste  les  filles  de  Louis  XV,  c'est  les 
calomnier.  Gela  ne  veut  pas  dire  que  la  tendresse  du  père  ne  se 
soit  pas  quelquefois  égarée.  Rappelons-nous  que  vers  1749  le  roi 
avait  pris  l'habitude  de  faire  revenir  Mesdames  le  soir  dans  les  ca- 
binets pour  une  espèce  de  retour  de  chasse.  Sans  songer  nullement 
au  duc  d'Orléans  ni  à  sa  fille,  la  duchesse  de  Berry,  il  est  permis 
d'imaginer  que  la  tenue  des  convives  parut  quelquefois  libre  aux 
valets;  mais  on  s'aimait  d'un  cœur  si  vrai  dans  ce  petit  monde,  avec 
tant  de  joie  et  de  jeunesse,  qu'on  ne  pensait  seulement  pas  à  mail 
Ces  charmantes  familiarités  entre  les  pères  et  les  filles  ont  beau  , 
n'être  plus  dans  les  mœurs,  elles  sçnt  dans  la  nature.  Qu'on  aille 
au  fond  des  choses,  on  reconnaîtra  ici  en  dernière  analyse  un  cas 
particulier  de  la  grande  loi  d'affinité  qui  rapproche,  attire  les  sexes 
différons.  Si  la  sœur  ne  voit  pas  sans  déplaisir  l'affection  de  son 
frère  pour  une  autre  femme,  si  la  mère  pardonne  rarement  à  l'é- 
pouse de  lui  avoir  ravi  le  cœur  de  son  fils,  comment  le  père  ne  se- 
rait-il pas  jaloux  de  sa  fille f  A  en  croire  M"'*  Du  Hausset,  qui  rap- 
porte une  conversation  de  la  Pompadour,  «  il  n'y  avait  point  de 
supplice  auquel  le  roi  n'eût  condamné  un  homme  qui  aurait  séduit 
une  de  ses  filles.  »  Adélaïde,  on  l'a  dit,  eut  un  éclair  de  beauté  :  à 
cette  époque,  paralt-il,  un  seigneur  osa  lever  les  yeux  sur  elle.  La^ 
colère  du  roi  fut  terrible;  le  seigneur  reçut  l'ordre  de  s'éloigner  de* 
la  cour  pour  quelque  temps.  Le  récit  de  M"*'  Du  Hausset  est  sans 
doute  identique  avec  celui  que  fait  Argenson  (mars  17521  :  il  s'agit 
d'un  jeune  garde  du  roi  «  très  beau  et  bien  fait  »  auquel  Adélaïde 
avait  envoyé  une  tabatière  avec  ce  billet  :  «  ceci  vous  sera  précieux; 
on  vous  avertira  bientôt  de  quelle  main  il  vient.  »  Le  ieune  garde 
était  une  âme  simple  et  candide  :  c'était  en  vain  qu'il  avait  respiré 
l'air  de  la  cour  la  plus  polie.  Il  courut  porter  la  tabatière  au  duc 
d'Ayen,  son  capitaine.  Instruit  de  l'aventure,  le  roi  envoya  son  garde 
au  bout  du  royaume,  avec  une  pension  de  4,000  livres;  la  princesse 
avait  alors  vingt  ans,  et  l'on  était  au  printemps.  Déjà  en»  1748*  quand 
Adélaïde  eut  la  petite  vérole  «  à  quatre  ailes,  »  les  assiduités  du 
prince  de  Conti,  qui  s'était  enfermé  avec  elle,  donnèrent  lieu  à  des 
propos  que  le  duc  de  Luynes  déclare  «  absolument  faux.  »  Quelles 
qu'aient  été  les  intentions  du  prince,  il  parait  n'avoir  pas  été  bien 
traité:  il  passa  dans  le  parti  de  la  Pompadour.  Pour  é{fuiser  la 
chronique  foit  peu  scandaleuse,  on  en  conviendra,  de  Madame  Adé- 
iMde,  il  resterait  à  parler  des  amoureux  bizarres  qui  l'adorèrent 
pour  avoir  vu  son  portrait  et  n'hésitèrent  pas  à  demander  sa  main. 


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782  RETUE   DES  DEDX  MONDES. 

Les  excentricités  de  la  princesse  devaient  provoquer  de  véritables 
cas  de  folie.  L'un  de  ces  amoureux  fut  un  marchand  de  deoCeUes  quL, 
retiré  du  commerce,  avait,  comme  Beaumarchais,  acheté  une  chaîne 
à  la  cour;  il  pria  Louis  XV  de  lui  accorder  uee  audience;  seul  avec 
sa  majesté,  il  lui  avoua  qu'il  chérissait  sa  fille  et  la  lui  ismênda,  en 
mariage.  On  ne  dit  pas,  mais  il  est  probable  qu'il  eut  le  sort  de  ce 
chanoine  de  Luzarches,  près  de  Chantilly,  qui,  inmiduit  devint 
Adélaïde,  se  jeta  tout  à  coup  à  ses  genoux,  lui  confessa  que,  ne  pou- 
vant résister  à  sa  passion,  il  avait  résolu  de  la  lui  déclarer,  nais  que 
ses  vues  étaient  d'un  galant  homme  et  qu'il  avait  dessein  de  répoo- 
ser  (1).  Il  prétendait  descendre  des  rois  de  Jérusalem.  Dans  le  cro- 
trat,  qu'il  avait  eu  le  soin  de  dresser  d'avance,  et  qu'il  déroula  noB 
sans  fierté  aux  yeux  d'Adélaïde,  il  prenait  le  titre  de  «  très  haut, 
très  puissant  seigneur,  monseigneur  Alexandre  César,  néophyte  de 
Lusignan,  etc.  »  Il  semble  bien  que  ce  bon  prêtre,  qiii  se  nommait 
François-Nicolas  Perrier,  avait  la  judiciaire  brouillée  :  on  le  fit 
transporter  «  dans  une  honnête  maison  de  fous  »  à  Charenton. 

A  part  ces  aventures  romanesques  ou  burlesques,  la  vie  d'Adé- 
laïde semble  avoir  été  aussi  unie,  aussi  pure  que  celle  d'Henriette, 
de  Victoire  ou  de  Sophie.  le  ne  parle  pas  de  Madame  Louise  :  sa 
laideur  et  sa  difformité  n'ont  jamais  permis  à  personne  de  soup- 
çonner sa  vertu.  Il  se  trouva  cependant  à  Versaillee  un  pauvre 
huissier,  fils  de  suicidé,  fou  luinmême,  pour  murmurer  un  jour  4 
ToreiUe  de  cette  princeœe  «  qu'elle  était  bien  jolie,  »  et  lui  passer 
.  la  nmin  sous  le  menton  en  la  reconduisant  dans  son  appartenaenc 
Outrée,  la  petite  bossue  courut  à  toutes  jambes  se  réfugier  auprès 
du  roi  et  dénonça  Faudacieux.  L'huissier  fut  mis  en  prison  (2).  Mal- 
gré l'innocence  de  leurs  moeurs,  les  princesses  étaient  très  libres 
en  paroles.  Le  dauphin  et  ses  sœurs  ne  nommaient  jamais  entre  ^2X 
la  Pompadour  que  d'un  vieux  mot  gaulois  qui  ne  s'écrit  ph».  On  a 
telle  lettre,d' Adélaïde  dans  laquelle  les  gaillardises  de  langage,  je 
n'ose  dire  le  iibertinage  de  l'imagination,  sont  d'une  piquante  fan* 
taisie  : 

«  Ce  12  août  iieo. 

(c  Des  dïaifes  de  ia  dernière  importance,  ma  chère  Bisi  (5),  m'ont  em- 
pêchée de  pouvoir  vous  écrire  jusqu^à  ce  moment  II  s'agit  d'un  malbon- 
reux  procès  contre  M.  le  marquis  de  tsuadouchon,  ancien  militaire,  qui 
fut  blessé  à  la  bataille  de  Malplaquet  d'un  boulet  de  canon  qui^  passant 
entre  la  selle  de  son  cheval  et  son  derrière,  loi  emporta  oe  que  vous 

(1)  Correspondamie  setrèêe  mr  Lohu  JTF/,  MarU'ÀJikiometU,  la  cemr  0t  U  wHU, 
puhUée  par  M.  de  Lescure,  I,  80.  * 

(2)  Argenson,  t.  VI,  p.  444. 

(3)  La  comtesse  de  Ori^c,  dame  d'atour  d'Adélaïde. 

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vous  imagiDerez  aîaémeni  et  que  la  pudeur  d'cme  filler  bien  élevée  em- 
pèdie  de  dire,  pins  le  jeta  aur  les  aroilesr  deson-cberal^  Leijuel  ehevaU 
tromant  celte  aigrede  trop  iocammole,  d^an  coup  de  tète  fit  tembef  le 
pauvre  Mv  Gôadooehon  sur  fe  ventre  par  terre  en  syncope.  Cependant 
depuis  îl  s^-est' marié  et  a  en,  je  ne  sais  ooinmenty  vingt^rois  enfans  : 
dix  ntâiles,  buit:  femelles  et:  cioqi.»,  etc.  C'étaient  mes  cousmsi  germains. 
AyaaU-fart  mécontenté  lem^  père  par  leur  mauvaise  conduite,  0  les  a 
déshérités  et  a  fait  un  testament  en  ma  faveur,  par  leqiieL  îl  m'a.  laissé 
tout  son  bien  mmutnit  à  3001,000  livres  de, rente.. Tous  ces  enfans  m'ont 
fait  on  procès  pour  avoir  learinen,  maïs  ils  ont  perdu  à  foroe  de  peines 
et  de  soins  de  la  part  de  M.  de  KaiO^co^  mon  beau-frèreL  Ce  sont  lès 
cinq  petits  derniers^  qui  étaient  les  frfus  aigres;  autant*  qu&  )e  pui&  m'en 
ressouvemr.  Ussi'appelaient  des  noms  de  terre  :  Hisuna,  tlérfh)y,  Herdi^ 
Hertc  et  le  oinquèma  HèmMiierfFoybevdiberte; 

((  Mais  voilà  assez  vous  parier  de  mes  affatres;  je  pourrais  à  lia  longue 
voœ  ennuyer»  Il  ne  me  rester  plus  qw^  vous  prier  de  vouloir  bien  m- 
cevDir  mes  excuses  el  m'aocorder  le  pardon  iqne  'jà  mérite  par  d'aussi 
bonnes  raisons.. 

«  Adieu,  mon  cœur.  Ma  paresse  ne  m'empêche  pas  de  vous  aimer  de 
tout  mon  cœur»  En  vëcité,  ai  vons  ne  le  croyez  :pia,  vous  na  me  rendez 
pas  de  .jasIiccL  le  vous  embrasse  de  tout  mon  cœer.     MAW'-ABffudDBjn 

On  connairlegoât  des  yieiltes  filles  pour  les  e]^res8ioBs  d'une  cer- 
taine crudité  qu*  brûlent  tes  lèvres,  font  roi^;  elles  leur  trouvent 
une  saveur  et  comme  nn  avœt^goât  du  fruit  défendu.  Bien  que  ce 
frano-parler  fût  moins  choquant  alors  qu'aùjoanfboi,  surtout  chez 
des  princesses,  le  comte  de  Mercy-Argenteau  ne  laisse  pas  d'en 
écrire  àf  Marie-Thérèse  :  c  Mesdames  se  permettent  sonvent  des 
propos  pour  le  moins  indSiscrets,  quelquefois  même  trop  gais.  »  La 
jeune  dauphine,  Marie-Antoinette,  alors  à  la  cour  de  France,  s'y 
livrait,  les  répétait  :  on  voit  d'îci  la  naïve  impudeur  de  cette  petite 
Autrichienne,  d^aîlleurs  si  chaste. 

Cest  à  cette  époque,  en  1770,  que  MiMlame  Louise  entra  au  ibo- 
nastëre  des  carmélites  de  Saint-Denis^  Un  matin  d'avrilv  elle  monta 
en  carrosse  avec  une  dame  â*bonneur  et  un  éeuyer,  et  dit  :  A  Saint- 
Denis.  Elle  portait  une  robe  de  soie  unie  sous  un  grand  mantelet 
noir,  et  était  çoiflée  â*un  bonnet  haut  orné  d'une  fontange  rose.  A 
Saint-Denis,  elle  dît  :  Aux  Carmélites.  Le  grille  du  cloître  s'ouvrit; 
la  princesse  disparut.  Bientôt  elle  manda  au  tour  la  princesse  de 
Gbistel  et  M.  d'Haranguier  de  Quincerot  pour  leur  montrer  le  con- 
sentement et  l'ordre  du  roi.  Cette  aventure  avait  été  cpnduite 
avec  tant  d'habileté  et  de  mystère  que  personne  ni  à  la  cour  ni  à  la 
ville  n'en  avait  rien  su.  l^e  roi,  Tarcbevêque  de  Paris,,  le  confesseur 
de  Madame  Louise  et  le  supérieur  des  carmélites  de  Saintr-Denis 


étaient  seuls  dans  le  secret.  Dès  février,  Louis  XY  avait  fait  con- 
naître son  sentiment  à  la  princesse,  mais  il  n'avait  rien  confié  à  ses 
autres  filles.  On  imagine  quelle  fut  la  colère  d'Adélaïde,  doublement 
trahie  !  Quant  à  Victoire,  H""''  Campan  lui  ayant  demandé  si  elle  ne 
ferait  pas  quelque  jour  comme  Madame  Louise,  la  princesse  l'assura 
qu'elle  aimait  trop  pour  cela  les  commodités  de  la  vie.  «  Voici  un 
fauteuil  qui  me  perd,  »  fit-elle  en  montrant  la  moelleuse  bergère 
dans  laquelle  elle  était  étendue.  Adélaïde,  Victoire  et  Sophie  écrivi- 
rent le  même  jour  à  Louise.  Victoire,  la  plus  affectée  sous  son  ap- 
parent égoïsme  sensuel  et  raffiné,  adressa  aussi  une  lettre  à  la  mère 
prieure  et  une  autre  à  la  maltresse  des  novices  :  elle  les  pria,  avec 
une  sollicitude  vraiment  maternelle,  de  lui  donner  très  souvent  des 
nouvelles  de  Louise,  d'entrer  dans  les  plus  petits  détails  sur  sa  santé, 
de  ne  lui  rien  celer,  car  sa  sœur  <(  est  très  faible,  d'une  complexion 
*très  délicate,  elle  a  une  mauvaise  poitrine  et  crache  souvent  le 
sang.  »  Madame  Louise  n'était  guère  attendrie  :  elle  n'avait  que  des 
nerfs  et  de  l'intelligence  ;  —  point  ou  peu  de  cœur.  Fière  d'avoir 
échappé  à  la  domination  d'Adélaïde,  elle  triomphait,  goûtait  déjà  le 
fruit  de  ses  témérités. 

Nul  doute  que  la  vocation  de  Madame  Louise  n'ait  été  l'œuvre  du 
clergé  ultramontain.  Ce  n'est  pas  que  sa  nature  répugnât  à  l'état 
religieux;  elle  ne  pouvait  jouer  aucun  rôle  dans  le  monde,  il  était 
naturel  qu'elle  désirât  d'en  sortir.  La  dernière  des  filles  du  roi  à  la 
cour,  elle  pressentait  qu'au  cloître  elle  gouvernerait  la  religion  en 
France.  C'était  là  sa  destinée.  Elle  le  comprit  de  bonne  heure  et  elle 
n'était  point  femme  à  manquer  sa  vie.  On  veut  trouver  des  signes 
de  cette  vocation  dans  son  enfance,  on  nous  parle  de  l'édification 
qu'elle  donnait  déjà  à  Fontevrault,  de  l'existence  quasi  monastique 
qu'elle  menait  à  Versailles,  du  cilice  qu'elle  portait  sous  la  soie  et 
l'or,  etc.;  ce  sont  là  de  pieuses  historiettes  renouvelées  de  toutes 
les  vies  de  saintes  princesses.  Ni  l'abbé  Proyart,  ni  la  carmélite 
d'Autun  (1),  ni  le  père  E.  Regnault  (2),  n'ont  écrit  l'histoire  de 
Madame  Louise  :  ils  ont  composé  une  vie  de  sainte,  une  l^ende 
dorée  à  l'usage  des  croyans.  C'est  là  un  genre  tout  à  fait  inférieur  : 
la  simplicité  de  ces  auteurs  dépasse  de  beaucoup  la  créduUlé  des 
anciens  hagiographes  ;  mais  qu'est  devenue  l'illusion  d'amour, 
l'éclair  de  poésie  qui  répandaient  un  charme  si  étrange  sur  les  an- 
tiques légendes  chrétiennes?  La  grâce  naïve  des  premiers  siècles  de 

(i)  Vie  de  la  révérende  mère  Thérèse  de  Saint- AugueUn,  par  une  religiease  de  sa 
commaBanté,  3«  édit.,  1867,  2  yol. 

(2)  La  vénérable  Louise^Marie  de  France,  Lyon  1873.  —  Cf.  Madame  Lowee  d^ 
France,  fiUe  de  Louis  27,  par  M""»  la  comtesse  Drohojowska,  1868;  —  The  life  o(  Ma- 
dame Louise  de  France,  daughter  of  Louis  XV,  by  the  aathor  of  Taies  o(  Kirkbech 
Rivingtona  1869. 


LES  FItLES   DE  LOUIS   XV.  785 

foi».  Taustëre  et  rude  génie  des  saints  visionnaires,  la  sincérité  ab- 
solue de  la  jeunesse  et  de  l'amour,  sont  choses  évanouies  et  qui  ne 
refleuriront  jamais  dans  notre  littérature  sacrée.  A  lire  ce  fatras  in- 
digeste, ces  lourdes  compilations  d'une  fadeur  écœurante,  on  croi- 
rait voir  et  entendre  un  déplaisant  personnage  à  la  tête  chenue,  à 
la  mine  pouponne  et  vieillotte,  à  la  voix  chevrotante,  qui,  pour  ra- 
conter une  histoire,  affecterait  de  prendre  le  tour  d'imagination  de 
l'enfance  et  babillerait  en  zézayant. 

Ce  n'est  pas  dans  ces  auteurs  de  vies  de  saints  qu'on  apprendrait 
à  connaître  Madame  Louise.  Il  est  juste  sans  doute  que  l'église  ca- 
tholique montre  sa  reconnaissance  à  la  maison  de  Bourbon  en  cano- 
nisant presque  tous  les  membres  de  cette  famille  :  après  Madame 
Louise  de  France,  Louis  XVI  et  ses  sœurs  Glotilde  et  Elisabeth;  après 
tt  l'ange  du  Carmel,  s'écrie  le  père  Regnault,  l'ange  des  Tuileries 
et  du  Temple  I  »  Il  n'y  a  pas  jusqu'à  Mesdames  Adélaïde  et  Victoire 
qui  n'aient  été  des  «  saintes,  »  au  moins  pour  Chateaubriand.  On 
dira  que  l'illustre  auteur  de  V Itinéraire  n'est  pas  un  père  de  l'église. 
A  la  bonne  heure;  il  est  pourtant  la  preuve  qu'un  bon  catholique  ne 
saurait  admettre  qu'une  fille  de  la  maison  de  France  meure  sur  la 
terre  étrangère  sans  avoir  mérité  la  pakne  des  martyrs.  Combien 
de  temps  encore  des  écrivains  comme  M.  de  Beauchesne  nous  don- 
neront-ils pour  des  livres  d'histoire  des  contes  moraux  et  édifians? 
Je  ne  sais,  mais  l'art  enfantin  des  hagiographes  modernes  n'enlèvera 
certes  pas  un  trait  au  portrait  de  Madame  Louise,  à  ce  portrait  que 
nous  avons  tracé  d'après  les  mémoires  du  temps.  ^ A  Fontevrault, 
c'était  une  enfant  rachitique,  moqueuse,  volontaire,  orgueilleuse;  à 
la  cour,  elle  fit  connaître  que  dans  son  corps  débile  et  chétif  il  y 
avait  un  esprit  de  peu  de  portée  sans  doute,  mais  mobile  et  subtil 
comme  la  flamme  ;  elle  suivait  les  chasses  avec  les  autres  prin- 
cesses; plus  qu'aucune,  elle  prenait  plaisir  à  manier  un  cheval, 
s'adonnait  avec  fougue  aux  exercices  violens.  Bien  que  la  table  de 
Mesdames  fût  renommée  dans  tout  le  royaume,  jamais  Madame 
Louise  ne  trouvait  la  chère  assez  délicate.  Voilà  en  réalité  com- 
ment à  la  cour  elle  se  préparait  à  la  discipline  et  aux  macérations 
du  cloître. 

Madame  Louise  était  trop  de  sa  famille,  elle  avait  trop  du  ca- 
ractère d'Adélaïde  et  de  feu  son  frère  le  dauphin  pour  ne  pas 
chérir  les  extrêmes.  Elle  vécut  sans  nul  doute  de  la  dure  vie  des 
carmélites;  elle  s'ingénia  à  se  nourrir  de  choses  qui  lui  répu- 
gnaient, coucha  sur  une  paillasse,  ne  voulut  dans  sa  cellule  qu'une 
chaise,  un  banc  servant  de  table,  un  bénitier,  une  croix  et  quel- 
ques images  de  papier  collées  au  mur.  Qu'importe?  Le  roi,  les 
princes.  Mesdames  de  France,  les  ministres,  les  ambassadeurs,  les 

TOME  m.  —  1874.  50 

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-évéques,  les  archevêques,  tous  ceux  que  rafTection  ou  le  respect 
ramène  déjà  eu  foule  mi  GOUYCint  de  Saint-Denis,  y  viendront  bien- 
tôt Ëûc-e leurflour  àia  âoeuriHkévèee  de  Saint-Augustin  et  prendre 
•Ib  inot  d'ordrie  ide  la>politi,<|ue.du  jour.  Dès  le  jeudi  de  Pâques 
A9  avril,  1^  quatre  soeurs  gei retrouvèrent  ensemble  :  Adélaïde,  Vic- 
toire et  Sophie, voulurent  servir  les  religieuses  au  réfectoire.  <(  Ma- 
dame Adélaïde. ayant  manqué  à  un  point  du  service,  dit  une  rela- 
tion inédite  que  j'ai  sous  les  yeu2(,  l^dame  Louise  lui  fit  baiser  la 
.terre,  aelon  o^s. usages  .en  pareils  manquemens,  et  le  tout  se  passa 
avec  la  satisfaction  possible  de  part  et  d'autre.  »  Le  dauphin,  qui 
.  allait  épower  dans  quelques  jours  ftbrie-Antoinette,  les  comtes  de 
cProvence  et  dlArtoiâ,  les  princeisses  Glotilde  et  Elisabeth  vinrent  vi- 
rsiter  teur .tante. iitotttioe.mwde. était  gai  et  fort  bruyant.  Louis  XY 
iparutleA  mai. 

«  Le  il  du  mois,  sa  majesté  nous  honora  encore  de  sa  visite,  écri- 
vait le  22  mai  1770  une  religieuse  carmélite  de  Saint-Denis  à  une  autre 
de  la  rue  Saint-Jacques  dans  une  lettre  inédite  que  nous  publions  (1).  Il 
arriva  à  deux  heures  moins  un  quart.  Le  roi  était  accompagné  de  mon- 
seigneur le  dauphin  et  des  trois  dames  de  France,  avec  une  seule  dame 
d'honneur,  car  ce  jour-là  comme  les  autres  le  roi  ne  permit  à  personne 
d'entrer.  Dès  que  sa  majesté  (ut  entrée  dans  le  dedans,  il  demanda  la 
communauté,  à  laquelle  il  parla  avec  un  air  de  bonté  dont  nous  fûmes 
enchantées.  Je  crois  que. nous  .aurions  eu  le  temps  de  Tentendre  plus 
longtemps,  si  les  dames  n'avaient  averti  de  l'heure  du  dîner.  Toute 
l'auguste  famille  sortit  pour  se  mettre  à  table  dans  l'appartement  de 
M.  notre  supérieur,  à  qui  Madame  Victoire  avait  demandé  la  veille  un 
dîner  aux  carmélites  pour  la  famille  royale  :  le  dîner  avait  été  préparé 
par  vingt-cinq  cuisiniers  de  M.  Bertin,  ministre,  et  la  magnificence  du 
repas  surprit  le  roi.  Ce  fut  M.  l'abbé  Bertin  et  deux  de  ses  neveux  qui 
servirent  à  table.  Il  y  avait  onze  couverts  pour  le  roi,  monseigneur  le 
dauphin.  Mesdames  et  les  dames  d'honneur;  dans  une  autre  chambre 
à  côté  étaient  les  seigneurs;  dans  une  autre  les  écuyers,  et  une  qua- 
trième table  dans  le  jardin  qui  était  au  dehors  pour  les  gardes-du-corps. 
Le  roi  entra  dans  toutes  les  chambres  ;  il  y  rencontra  notre  confesseur, 
il  lui  demanda  ce  qu'il  était;  ayant  appris  qu'il  était  confesseur,  il  lui 
dit  :  «  Qu'est-ce  qu'on  vous  dit  en  confession  ?  »  Le  confesseur  lui  ré- 
pondit que  c'était  lettre  close.  Monseigneur  le  gouverneur  de  monsei- 
gneur le  dauphin  dit  :  «  Les  péchés  des  carmélites  seraient  les  ver- 
tus de  la  cour.  »  Le  roi  eut  fini  de  dîner  le  premier,  et  il  vint  frapper 
seul  à  notre  porte.  Monseigneur  "le  dauphin  et  Mesdames  suivirent  de 
près,  et  toute  l'augiisie  famille  entra,  passant  dans  le  cloître.  Il  lut  les 

(1)  &iljik>lhùquc  nationale,  maimBcrit  frinçiLis,  n^  li^iT.  Copier. 


tombes  des  sœurs,  il  entra  dans  le  réfectoire,  ensuite  dans  la  cuisine, 
où  il  fut  surpris  de  ne  point  voir  de  feu  ni  d'apparence  de  souper» 
On  répondit  à  sa  majesté  qu'on  le  commencerait  à  cinq  heures  pour  le 
servir  à  six  heures.  On  le  conduisit  au  chapitre,  où^  voyant  par  une  fe» 
nètre  l'abbaye  de  Saint-Denis,  il  dit  :  «  Voilà  mofi  dernier  gîte.  »  Il  par- 
tit pour  Compiègne  en  nous  promettant  de  revenir  le  mardi  et  de  nous 
amener  Madame  la  dauphitie,  qu'il  allait  Chercher. 

«  En  effet,  sa  majesté  arriva  le  15  à  six  heures  du  soir;  il  demanda 
qu'on  fît  venir  les  religieuses,  que  je  leur  fisse  voir  Madame  la  dau- 
phine.  C'est,  ma  révérende  mère,  une  princesse  accomplie  pour  la 
figure,  la  taille  et  les  façons,  et,  ce  qui  est  i&fii}iiiiien.t  plus  prédieux,  on 
la  dit  d'une  piété  émidente.  Sa>  physionomie  a  tout  à  la.  fois^  un  air  de 
grandeur,  de  modestie  et  de  douceur.  Le  roi,  Mesdames^  et  surtout 
monseigneur  le  dauphin^  en  parais^nt  enehantés.  Ils  se  disaient  à 
Tenvi  :  «  Êllç  est  incomparable.  »  La  visite  ae  fut  qwe  d'uiie  demi- 
heure.  La  ciour  partit  pour  Versailles.  —  Madi&me  AdélaMe  est  ventie' 
vendredi  soir  voir  son  illustré  s^ruV:  die  lui  dit  qiuô  dimanche  en  sor- 
tant  d'ici  pour  aller  à  Compiègne  elles  avaient  rencontré  à  Goiïessele 
très  saint  sacrement  que  l'on  portait  à  un  malade^,  que  non^sedlement. 
le  roi  et  toute  l!a  cour  étaient  sortis  de  carrosse',  mais  qjue  sa  majesté 
avait  accompagné  le  très  saint  sacrement,  et  qu'il  seQrait-  entré  che2  le 
malade,  à  qui  on  avaiit porté  Noti^-^Seigneurs  si  OO' ûe  l'eût  empêché...  » 

La  cérémonie  de^  la  vfttiire  de  Madame  L(Aiise  au  monastère  de 
Saint-Denis  fut  une  des  plus  magnifiques  du-  siècle.  Avant,  de  se- 
prosterner  d^ns  1&  poudre,  vêtue  d^3  la  buredU'  Carmel,  1»  princesse 
apparut  au  milieu  d!é  d&  nfiaison  dans  des  splendeurs  d'apotUéose;, 
couverte  de  perles  et  de  diamans,  dont  les  feux  l'entouraient  d' une- 
sorte  de  nuée  lumineuse,  wairaent  fiU'e  de  roidans  sairt)be.(fe  cour 
lamée  d'argent  et  parsemée  de' fleurs  d^or,  Ge  fut  la  jeunîe  dauphinei^ 
qui  lui  remit  le  scapulaife,  le  manteau  et  le  voile  religieoxy  tout 
mouillés  de  ses  larmes.  On  reconnaît  ici  la  sensibilité  un  peu  ner- 
veuse de  cette  «  gentille  Antoinette,  »  qui  vit  sans-  doute  les?  deux 
s'ouvrir  et  l'Esprit-Saint  descendre  sur  sa  tante  la  carmélite*  L'illu*- 
sion  ne  dum  guère  :  la  fille  de  Marie-lSiérèse  caractérisera  bientôt 
cette  même  tante  d'un  de  ces  mot^  terribles  et  ft*appés  aubon^  coin 
qui,  en  regard  des  montagnes  de  papier  dte  apologistes-,  ont  la 
durée  et  l'inflexible  sévérité  d'une  médaille  de  bronze  antique.  Quam 
à  Mèidame  Louise,  on  ne  peut  s'étonner  qu-elle  ait  si  vite  oublié 
l'affectueux  souvenir  qu'elle  devait  garder  à^oelleq»!  l'aitait  assistée 
en  ce  jour;  elle  eût' immolé  le  genre  humain  &  la  religion  (entendes 
aux  jésuites),  en  cela  de  tous  points  semblable  à  l'archevêque  dé 
Paris,  Christophe  de  Beaumont,  ce  <(  Bon  grœ  garçoUi  borné,  entêté 


comme  tous  les  sots,  »  écrivait  l'abbé  Baudeau  en  sa  Chronique  se-, 
crête.  Malheur  à  qui  lui  semblait  tiède  pour  la  sainte  cause!  Si  ses 
sœurs,  sa  ctiair  et  son  sang,  avaient  mal  pensé,  elle  les  eût  pour- 
suivies comme  une  furie.  Par  ce  qu'elle  aurait  fait  contre  ses  sœurs, 
qu'on  juge  de  ce  qu'elle  a  osé  entreprendre  contre  Marie-Antoinette, 
lorsqu'elle  a  cru  que  la  reine  encourageait  l'impiété  en  France!  Après 
Madame  Adélaïde,  le  comte  de  Provence  et  le  duc  d'Orléans,  nul  n'a 
plus  contribué  que  Madame  Louise  à  perdre  Marie  -  Antoinette.  Ce 
n'est  pas  de  la  malveillance ,  c'est  de  la  haine  qu'elle  voua  dans 
son  cœur  à  l'Autrichienne. 

On  sait  combien  Madame  Adélaïde  était  contraire  au  mariage  du 
dauphin  avec  une  archiduchesse  d'Autriche.  Hostile  à  Choiseul  et  à 
son  parti,  pénétrée  d'une  façon  plus  ou  moins  inconsciente  des 
principes  traditionnels  de  la  politique  française,  entêtée  des  préju- 
gés séculaires  et  très  patriote  à  sa  manière,  jamais  elle  n'approuva 
l'alliance  de  la  maison  de  France  avec  la  maison  d'Autriche.  Certes, 
quand  on  lit  certaines  lettres  de  Marie-Thérèse,  quand  on  se  rend 
à  l'évidence  sur  la  conduite  politique  de  Marie-Antoinette  à  l'égard 
de  la  France ,  on  constate  que  les  rapprochemens  entre  ces  deux 
puissantes  maisons  n'ont  guère  amené  cette  union  de  vues  et  d'in- 
térêts rêvée  par  Louis  XV,  poursuivie  par  ses  ministres.  C'est  sur- 
tout parce  qu'elle  n'était  guère  capable  de  réfléchir  qu'Adélaïde  eut 
cette  intuition  très  juste.  Elle  n'en  fit  pas  moins  bon  visage  d'abord 
à  la  petite  Antoinette.  Marie-Thérèse  avait  remis  à  sa  fille  des  lettres 
pour  Mesdames  :  alors  elle  célébrait  leurs  vertus,  vantait  leurs  ta- 
lons, exhortait  son  enfant  à  mériter  leur  amitié.  Deux  mois  après, 
en  juillet  1770,  le  comte  de  Mercy-Argenteau,  d'ailleurs  endoctriné 
par  le  duc  de  Choiseul,  ne  manque  pas  de  signaler  les  inconvéniens, 
les  périls  même,  d'une  intimité  trop  étroite  de  la  dauphine  avec 
ses  tantes.  Il  reconnaît  que  ces  princesses  sont  respectables,  qu'au- 
cune société  ne  convient  mieux  à  l'archiduchesse,  mais  il  redoute 
leur  exemple  et  leurs  conseils  :  déjà  elles  la  rendent  timide,  l'éloi- 
gnent  du  roi.  L'envahissante  influence  d'Adélaïde  est  surtout  notée 
avec  défaveur.  «  Le  refus  de  porter  un  corps  de  baleines,  la  répu- 
gnance à  tenir  le  cercle  et  le  jeu...,  un  peu  plus  de  timidité  con- 
tractée vis-à-vis  du  roi,  tout  cela  et  bien  d'autres  circonstances  sont 
reflet  des  conseils  de  Madame  Adélaïde  (19  septembre  1770).  »  So- 
phie, subjuguée  par  sa  sœur  aînée,  est  enveloppée  dans  le  même 
blâme  :  on  leur  oppose  Madame  Victoire,  «  la  meilleure  des  trois 
sœurs;  »  cette  bonne  princesse  en  effet  traita  la  nouvelle  dauphine 
comme  feue  sa  sœur  Henriette  avait  traité  Marie-Josèphe  de  Saxe; 
elle  la  guida  en  toute  franchise,  la  conseilla  sans  arrière-pensée,  lui 
fit  peut-être  entendre  d'une  façon  discrète  qu'une  conduite  unie  et 


simple,  un  éloignement  décidé  pour  les  cabales  de  la  cour,  une  ap- 
parente approbation  de  ce  qu'on  réprouve  intérieurement,  assure- 
raient son  repos  et  lui  vaudraient  l'affection  du  roi.  Malheureuse- 
ment l'âge  et  le  caractère  différaient  trop  :  la  jeune  dauphine  ne 
profita  guère  de  ces  fmes  maximes  de  sagesse  pratique.  Tant  de 
modération  l'étonnait,  surtout  en  présence  de  la  Dii  Barry,  «  la  plus 
sotte  et  impertinente  créature  qui  soit  imaginable.  »  Elle  goûtait 
infiniment  plus  les  maximes  hautaines  et  absolues  d'Adélaïde.  Celle- 
ci,  désireuse  de  conserver  l'empire  qu'elle  avait  pris  sur  sa  nièce, 
montrait  une  grâce  charmante  à  lui  procurer  les  amusemens  de  la 
jeunesse.  Ainsi,  malgré  les  instantes  prières  de  sa  mère  et  en  dépit 
des  assurances  un  peu  hypocrites  qu'elle  lui  donnait,  la  dauphine 
brûlait  du  désir  de  suivre  à  cheval  les  chasses  royales.  Adélaïde  se 
chargea  d'obtenir  la  permission  du  roi;  un  complot  hardi  fut  foimé. 
«  IL  avait  été  décidé  qu'un  des  premiers  écuyers  de  la  petite  écurie, 
et  le  seul  admis  dans  la  confidence,  tiendrait  un  cheval  prêt  dans 
un  endroit  marqué  de  la  forêt,  qu'on  y  enverrait  aussi  les  ânes, 
mais  que  Madame  la  dauphine,  arrivant  au  rendez-vous,  monte- 
rait sur  le  cheval,  et  que  les  autres  montures  seraient  renvoyées 
(16  novembre  1770).  » 

L'intimité  de  la  dauphine  avec  Mesdames  avait  de  plus  graves 
inconvéniens.  C'est  peu  de  noter  la  faiblesse  d'esprit,  la  légèreté 
de  paroles  des  princesses  :  elles  manquaient  de  tact  et  de  clair- 
voyance à  un  point  qu'on  ne  saurait  imaginer.  «  M.  le  dauphin  lui 
avait  promis  d'aller  coucher  dans  son  appartement  le  surlende- 
main, c'est-à-dire  le  20  septembre,  écrit  Mercy  en  parlant  de  la 
dauphine.  M"*  l'archiduchesse,  fort  aise  de  cette  promesse,  n'avait 
rien  eu  de  plus  pressé  que  d'en  aller  faire  confidence  à  Mesdames 
Adélaïde  et  Sophie  et  à  la  comtesse  de  Narbonne.  Celles-ci,  de  leur 
côté,  le  copfièrent  à  tant  de  monde  que  cela  devint  la  nouvelle  du 
jour.  Madame  Adélaïde  voulut  de  plus  joindre  à  cette  indiscréti(Hi 
celle  de  faire  des  exhortations  à  M.  le  dauphin,  et  il  en  fut  si  effa- 
rouché qu'il  manqua  tout  uniment  de  parole  à  M*"'  la  dauphine.  Il 
avait  renouvelé  une  semblable  promesse  pour  le  10  de  ce  mois;  elle 
fut  confiée  à  Mesdames  ainsi  que  la  première,  et  M.  le  dauphin  ne 
l'a  pas  tenue  plus  exactement  (20  octobre  1770).  »  Faire  certaines 
confidences  à  Mesdames  n'était  pas,  on  le  voit,  sans  danger.  Conmie 
leurs  bonnes  intentions  ne  sont  pas  douteuses,  on  reste  confondu 
de  tant  de  naïveté.  Sans  les  périls  très  réels  où  courait  la  dau- 
phine, Mercy  n'aurait  pas  toujours  été  «  sur  la  brèche,  »  Marie- 
Thérèse  n'aurait  pas  écrit  à  la  fin  une  de  ces  grandes  lettres  qui 
frappaieat  comme  la  foudre  l'entendement,  sinon  le  cœur,  de  sa 
fille.  0  •••  Ce  qui  m'a  fait  de  la  peine,  dit  l'impératrice,  et  m'a  con- 


Ûe 


790  REVUE  DES   MUX  MONDES. 

vaincue  de  votre  peu  de  volonté  de  vovbs  en  corriger,  c'est  lesii 
entier  sur  le  chapitre  de.  vos  tantes^  ee  qui)  étfait  poonianl  1er  poiii 
essentiel  dl3  ma  lettre  et  qui  esl  cause:  de  tous  vos  lauxrpasw  Qanrlt 
resîte,  c'iest  sur  ce  point,  ma  chère  fille,  que  vous  me  devez  suivre  et 
me  mettre  au  fait.  Est-ce  que  mes  conseils,  ma  tendresse^méritest 
moins  de  retour  que  la  leur?  Tavonte^  cette  réflexion  me  perce  le 
cœur.  Comparez^  quel,  rôle,  quelle  approitation  osalnelles  eue  âfios^le 
monde?  Bt,  cela  me  coûte  à  le  dire,  qud  estt-oe  que  j'ai  joué  î  ^owe 
devez  donc  me  croire  de  préférence  quand  je  vous  préviens  eu;  conr- 
seille  le  contraire  de  ce  qu'elles  font.  Je  ne  me  coisaipare  nuUenent 
avec  ces  princesses  respectables,  que  j'estime  sur  leur  iméri^nr  et 
qualités  solides,  mais  je  dois  répéter  toujours  qu'elles  ne  as:  aaot  faît 
ni  estimer  du  public  ni  aimer  dans,  leur  particulier.  A  fiircedè  buité 
et  coutume  de  se  laissa  gouverner  p«r  quelques-uns,  efles^  se  stnt 
rendues  odieuses,  désagréables  et  ennuyées  pour  ellâSHflénes,  et 
l'objet  des  cabales  et  tracasseries.  Je  vous  vois  prendm  le  mteie 
train,  et  je  dois  me  taire  (31' octobre  1771)?  »  La  dauphinc  oiivrit 
enfin  les  yeux  sur  les  défauts  de  ses  tantes.  Dès:  le  coBumenoemait 
de  1772,  elle  secoue  le  joug  de  Madame.  AdélaSde,.  timidement 
d'abord  :  elle  la  craint. 

lu  lieu  de  passer  toutes  ses  stoirées  chez  Mesdames,,  elle  vaioh^ 
le  comte  et  la  comtesse  de  Provence.  Elle  daigne:  adresser  vme: 
parole  k  la  favorite  :  les  tantes  se  bornent  à-  un  peu  de  boudesie.. 
Lors  de  l'inauguration duipont  de  Neuilly  (oet(^el772),.àJaqiMUe 
la  dauphioe  devait  assister  avec  Louis  XY  et  la  comtesse  Du.  Bacry, 
elle  déclara  à  ses  tantes,  qui  désapprouvaient  ce  projet^  «^  qu'elle 
jugeait  cenvenable  d'aller  partout  où  il  s'agissait  de  se  tcouv^au* 
près  du  roi;  »  On  en  vint,  parai t^il,.  k  des  propos  piquans  de  part  et 
d'autre  :  tout  Versailles  le  sut  Mentôct.  Quand  Mercy  entra  diez  l'àiv 
chiduchesse,  il  la  trouva  très  irritée,  u  Si  maman  me  voyait  dans^œ 
momentr-civ  s'écriait-elle,  elle  saurait  que  je  ne  suis  pas  du  parti  de 
mes  tantes.  »  Enfin  le  iôf  décembre  de  la  même  année  Mency  éed- 
vait  à  l'impératrice  :  m  La  tutelle  de  Mesdames  a  cessé.  »  Pki&dTki-- 
timiténi  de  confiance,  du  moins  avec  Adëlafdje  et  SopMe^  car  Vis^ 
toire  continuait  à  bien  traiter  la  dauphine..ILs'en  failaiL  de  beaucoup^ 
que  la  faveur  d'Adélaîdô  fût  alors  ce  qu!elle  avait  été.  Ua  baron  de 
Montmorency,  son  chevalier  d'honneur,,  hii;  déplaisait;  elle  supplia, 
le  roi  àid  l'en  délivrer  :  soutenu  par  l&&vorite^  le  baron  garda  San 
titre.  Quand  (m  forma  la  maison  da  comte  d'Artois,  Adélaïde,  qui 
avait  surveillé  l'éducation  de  sœi.  neveu,,  comptait  disposer  éea 
places  ài  donner  :  lai  Du  Barry.  renversa  tous  ses  projetait  L'aitfèare 
princesse  avait  aloiS'de  mi^nifiquea  colères;  elle  s'efforçait  d*^asaa- 
cier  à  sa  cause  toute  la  fàmilè  royale,  voulait  que  la  dauphinepor- 


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3£6  «FILLES  J»£  LOUIS  XV..  791 

tÙtiL  BBS(do\émGeB  au  pied  in  trône;  mais  celle-ci  se  dérobait  tou- 
tJDurB.iLa  tante  linsistaitHeUe,  moatrait-*eIle  de  rhumeur  ;au  point  de 
«^MibHec,  l^arcbiducheflse  »lui  répondait  avec  un^^caïul  âai^-tfroid, 
ul-nn  iffli  fferme  et  sec. 

Xdtetétàk  la  siluation  aas«  dfaoée  de  MâsdamesÀ  la/cour  de 
ifraiBse,  loesqneila  mcnrt  de  leur , pèse  et  Tavénement  derleur  jieveu, 
le  roi  lantîs  XYI,  leur  ireaifiiient  pour  un  moment  tout  irtéclat  de 
ileor  ancifinneifaTeui:.  Ootsaitile  touébant  dévouaient  des  princesse^, 
— BTOuinriracieod'amaurJ —  qui  toutes  trois  rs'enferœèrent.avec  leur 
pèfedàs  ^pAB  la  petite  nérole  fut  déclarée^:  le  doux  ressouvenir  des 
ibolles  années  ide  llear ijeunesse,  rimltérable  iidélité  d'une  aflection 
nskpia,  se  révteillëffeiit  dans  llâme.de  ces  .pauvres  délaissées,  qui.se 
xuDinmt  .à  tinter  vcoaune  lOn  n'aûne  plus,  comme  on  ne  doit  peut- 
-être pasJaimec.SeuieBpeadaEt.lesnuitsdans  cette  chambre  empes- 
sfee,  -preMéesisous  iles^ideaag  du  lit  loyal  où  gisait  cecoirpsitout 
(OiRivectode  pastntes,  isuffinpiées  ipar  Tair  dbaud  et  mal  odorant, 
:attBndes^dëjà  dumal  derrible^ielles  songeaient  sansd&ute,  œs  tristes 
iUes  de  firance,  à  ceux  qu'elles  avaient  aimés  et  qui  les  iavaient 
.quittées  jiour  touloufs^  àteurs  sœurs  Henriette  et  ËUsabeib,  À  lejur 
frère,  àilenr  mèce.  Nul  .doute  qu'alors  elles  ne  fussent  résignées  à 
œ  BOtftîr  de  cette  chambre  où  elles  ^veillaient.que  pour  aller  avec 
leur  père  dans^les  caveaux  de  Saint^fienis.  Oh  !  .ces  affectionsexclu- 
sives,  silencieuses  et  tenaces,  ces  amours  infinies,  doucement  im- 
placablas,  pbfôiGBles  que  la.moct  nsème,  qui  les  scrutera  sans  trem-- 
faleineni? 

Il  ne  Mbit  pas  moins  ^^  ce  spectacle  tragique  pour  arracher  les 
princesses  A  leurs  nrasquinos  intrigues  de  tous  les  Jours.  Quelques 
mois  aiiparavaxit,  le  chancelier  et  l'itrchevéque  de  Paris,  de  concert 
.avec  Afadane  Louise,  avaient  formé  le  projet  de  transférer  à  Ver- 
aalHesile  couvent  des  carmélites  de  Saint-Denis  pour  s'emparer  de 
lai diveotion  spirituelle  diinroi  k  ila  moindre  velléité  de  Tepentance; 
il  |iaxElt  mfime  que  la  carmélite,  poussée  par  le  duc  d'Aiguillon, 
[devait  demander  au  pape  de  dissoudre  le  mariage  de  la  Du  Earry  : 
Loons  M  aurait  liait  de  ^tte  fille  une  Maintenon.  Enfin,  si  Tabbé 
:MandoiK  confessa  le  rbi,  c'est  que  la  religieuse  de  Saint-Denis  ne 
put  parvenir  i  l'éloigner.  Encore  malades  de  la  petite  vérole,  Mes- 
dames allèrent  4  Choisy  avec  la  cour.  Adékude,  surexcitée  par  la 
fièvre,  parle  en  souveraine,  nomme  les  ministres,  l'emporte  sur  la 
Twine,  confond 'le  parti  de  Caioiseul  et  fait  rappeler  Maurepaa,  saint 
homme  dont  le  Recueil  de  petits  vers  est  plus  célèbre  que  la  fer- 
Y^ir  religieuse,  mais  qui  pourtant  conmiuniait  très  régulièrement 
chez  les  carmélbes  de  Saint-ltenis. 

Cependant  Marie-Antoinette  avait  juré  qu'elle  serait  reine  et  que 


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la  domination  de  ses  tantes  finirait.  Quand  elles  replairurent  n  très 
maltraitées  de  la  petite  vérole  et  encore  fort  rouges,  »  la  fille  de 
Marie-Thérèse  les  accueillit  avec  une  grâce  un  peu  sèche,  leur  laissa 
voir  que  le  temps  de  leur  règne  était  passé  :  c'est  du  moins  ce  que 
Mercj-Argenteau  mande  à  l'impératrice  (2  juillet  1774).  Quelques 
jours  plus  tard,  il  note  que  Mesdames  a  se  tiennent  dans  un  état  de 
tranquillité  qui  ne  leur  est  pas  trop  naturel  ;  »  il  constate  qu'Adé- 
laïde perd  son  empire  sur  le  roi;  il  dément,  mais  il  rapporte  le  bruit 
alors  très  répandu  de  la  retraite  des  princesses  en  LoiTaine.  Madame 
Adélaïde  devait  avoir  le  titre  de  gouvernante  de  cette  province.  «  Dn 
beau  présent  à  lui  faire,  écrit  l'abbé  Bandeau  en  juillet  177&,  serait 
de  lui  donner  par-dessus  le  marché  la  carmélite,  afin  que  nous  res- 
tions tranquilles.  »  Le  comte  de  Mercy  semble  avoir  été  trompé  par 
les  apparences  :  rien  n'était  moins  sûr  que  cette  «  tranquillité  n  des 
tantes.  C'est  à  cette  époque,  entre  autres  griefs,  qu'au  mépris  de 
toutes  ces  traditions  de  l'étiquette  qui  étaient  une  seconde  religion 
pour  Adélaïde  avait  lieu  l'innovation  des  soupers  où  les  hommes 
étaient  admis  à  la  table  de  la  reine  :  comment  Mesdames  seraient- 
elles  demeurées  impassibles  ?  Louis  XYI  avait  très  longtemps  hésité; 
il  voulait  en  écrire  à  Madame  Victoire,  c'est-à-dire  à  Madame  Adé^ 
laïde;  on  prévint  l'arrivée  des  tantes,  et  on  les  invita  pour  le  troi- 
sième souper  de  ce  genre  qui  eut  lieu  le  2  novembre.  Elles  se 
vengèrent  comme  femmes  se  vengent. 

C'était  un  plaisir  pour  la  reine  d'aller  en  cabriolet  au  Petit- 
Trianon  (qu'elle  avait  baptisé  le  Nouveau-Vienne)  et  de  conduire 
elle-même  :  on  dit  au  roi  que  ces  courses  faisaient  scandale  ;  il  ne 
le  cacha  pas  à  Marie-Antoinette,  insinuant  que  les  usages  de  France 
n'étaient  pas  ceux  de  la  cour  de  Vienne.  La  reine  sentit  que  «  les 
vieilles  tantes  »  lui  avaient  encore  joué  ce  tour-là;  elle  pleura,  de 
colère  sans  doute.  Ses  conversations,  ses  jeux,  ses  promenades,  sa 
toilette,  ses  gestes,  ses  paroles,  tout  était  épié,  dénoncé  à  Mesdames 
et  à  Maupeou  :  à  Bellevue  comme  à  Brunoy,  au  Palais-Royal  comme 
à  Versailles  même,  on  lisait  de  petits  vers  sur  l'Autrichienne,  on 
fredonnait  des  couplets  satiriques,  on  se  passait  d'odieuses  cari- 
catures, d'ignobles  libelles.  Mercy  pouvait-il  ignorer  alors  qu'on 
tirait  «  à  boulets  rouges  »  sur  la  fille  de  sa  souveraine?  Ne  savait-il 
pas  qu'avant  d'être  galamment  tournées  par  les  beaux  esprits,  tels 
que  le  comte  de  Provence,  le  marquis  de  Louvois  ou  M.  de  Champ- 
cenetz,  les  satires  contre  la  reine  avaient  été  élaborées  dans  les 
pieux  conciliabules  du  chancelier  et  de  Mesdames?  Quoique  sans 
portefeuille,  Adélaïde  était  toujours  une  espèce,  de  ministre  :  elle 
faisait  maintenir  aux  affaires  ses  créatures,  Maupeou  et  Terray,  elle 
présidait  les  comités  qui  se  tenaient  chez  la  carmélite  de  Saint-Denis 


LES   FILLES   DE   LOUIS   XT.  793 

et  chez  Tarchevêque  de  Paris  :  c'est  de  là  que  partaient  les  calom- 
nies les  plus  envenimées,  les  plus  sûres  d'atteindre  la  reine,  d'em- 
poisonner sa  vie,  de  salir  sa  mémoire  (1). 

Ce  n'était  pas  toujours  assez  au  gré  de  sœur  Thérèse  de  Saint- 
Augustin  :  elle  se  jetait  alors  sur  sa  plume,  et,  parlant  à  la  fois  le 
langage  d'une  fille  de  France  et  d'une  fille  de  l'église,  elle  écrivait 
à  l'Autrichienne  quelqu'une  de  ces  lettres  fanatiques  et  impérieuses 
dont  parlent  les  contemporains.  Ne  s'agissait-il  point  de  «  sauver 
la  religion ,  »  toujours  menacée  par  le  parti  de  Ghoiseul,  cet  an- 
teehrist?  Naturellement  les  tantes  n'en  faisaient  pas  moins  bon  vi- 
sage à  leur  nièce  :  elles  l'invitaient  à  dîner  en  leur  château  de  Bel- 
levue,  elles  allaient  avec  la  cour  à  Fontainebleau  ;  Madame  Victoire 
sollicitait  des  places  d'ambassade.  Madame  Adélaïde  demandait  des 
évèchés  et  des  abbayes  pour  ses  bons  amis,  Madame  Sophie  osait 
réclamer  un  régiment  pour  quelque  petit  écuyer  de  sa  maison,  mais 
la  plus  infatigable  solliciteuse  et  quémandeuse  était  Madame  Louise. 
«  Voici  encore  une  lettre  de  ma  tante  Louise,  s'écriait  souvent  Ma- 
rie-Antoinette :  c'est  bien  la  petite  carmélite  la  plus  intrigante  qui 
existe  dans  le  royaume  (2).  »  Quand  on  songe  que  la  sœur  Thérèse 
de  Saint-Augustin,  à  bout  de  calomnies  contre  sa  nièce,  ne  fut 
pas  moins  ardente  qu'Adélaïde  pour  la  faire  renvoyer  dans  sa  fa- 
mille, que  Maurepas  dut  se  décider  à  dénoncer  au  roi  l'odieuse 
comédie,  et  que  la  reine  n'ignorait  rien  de  tous  ces  beaux  projets, 
on  avouera  qu'elle  n'a  pas  caractérisé  en  termes  trop  vifs  la  car- 
mélite, et  que,  pour  un  apôtre  de  l'antechrist,  elle  pratiquait  assez 
bien  la  plus  chrétienne  de  toutes  les  vertus,  la  charité. 

Des  quatre  dernières  filles  de  Louis  XV,  Sophie  mourut  la  pre- 
mière au  commencement  de  mars  1782.  Dans  une  lettre  écrite  le 
lendemain.  M"*®  de  Bombelles,  dame  d'Elisabeth,  racontait  que  la 
princesse  avait  ime  hydropisie  de  la  poitrine.  «  Elle  est  morte 
étouffée,  de  la  môme  mort  à  peu  près  que  l'impératrice.  »  On  possède 
son  testament  :  elle  y  demande  que  son  corps  ne  soit  pas  ouvert, 
sinon  aux  pieds,  que  des  prêtres  et  des  filles  de  la  charité  le  gar- 
dent vingt-quatre  heures,  qu'il  soit  ensuite  porté  à  Saint-Denis,  sans 
pompes  ni  cérémonies,  pour  être  réuni  à  ceux  de  ses  père  et  mère 
conune  une  marque  de  son  respectueux  attachement  à  leur  per- 
sonne. En  1776,  elle  avait  acquis  avec  Adélaïde  l'un  des  plus  beaux 
domaines  de  Champagne,  la  terre  de  Louvois,  que  Louis  XVI  érigea 
pour  ses  tantes  en  duché-pairie  :  tous  les  documens  relatifs  à  cette 
affaire,  qui  fut  un  événement  considérable  dans  la  vie  de  Mesdames, 

(i)  L*abbé  Bandeau,  Chronique  S0crit»  de  Paris  sous  le  règne  de  Louis  XVI,  dans 
U  Revue  Rétrospective,  t.  UI,  p.  281-385. 
(2)  M«*  Campan,  t.  lU,  p.  89. 


TOk'  REVtJE  DES  DEUX  flORDS. 

sont  conservé?  aux  Archives,  adnei  queF-deux^petU&'cafaîeGS  sus  lesf 
qaels  la  princesse  a  de  sa  main  écrit!  lea  comptes  d&  sa  macBOtt  ror 
n'est  pas  ici  le  lieu  d'insister.  QaeIqiies*moÉsd'iiae  lettrgjxnnhuiae», 
adressée  par  Sopfafie' à  Louis  SVI,  ajaulantiuoLderniwtnait^  comme 
une  douce  lueur  d'ouire-tombe  àpceti»  pbyâooomi&'étvaDget  nBifjrari 
vaguie  et  fuyante V  mais  bosne- et  tendre':  (aNe'soyeapas}effiH|ié^. 
mon  cher  neveu,  de  toutes^ ee»^ dfesnttâesj;  penses. ^arvmn ga- 
gnerez encore  Beaucoup  à  ma  mort;  psnsesL'ausBi,  je  vousipriev.it 
ramitié  dont  je  me  suis  toujours  flattée. que  vousf^aviez.pwvrmDi^, 
mais  plus  encore  à  celle  que  favais  pour  v(ms^qui.étaitifaièai\innlhQ. 
je  vous  assure;  » 

Madame  Louise  ne  survécut  guë^er  à  sa  aamff:  iiini<iiie;€Btte.Hi0i!i: 
Tait  affectée  plus  quil  convenait  à  une  tella  ohfétâeauae;:  eUeUran- 
cassait  plus  que  jamais  la  cour  au  non  du  deL,  sudvsBt  te  aM^ds 
là  petite  maréchale  de:Mirepoix;  elle  dénonçait^  au  l!autonté?  ateic» 
Hère  les  attentats  de  l'incrédulité,, les  outragestà  là.rdigi«^laili^- 
cence  de  la  presse.  De  la  petite  cellule  du  mdi&atànsfdeâûnti-DeBisb 
s^en  allaient  à  chaque  heure  des^  courriers  qui  piHlaientiSiirpreacpier 
tous  les  points  du  noyaume  de»  exhc»:tatioDa3et.des^aTertiasemeiBt 
aux  princes  de  l'église.  L'infatigable  prieuce  lesi  caaj^sdiii  mut  er. 
jour  d'arrêter  les  progrès  de  Vimpiété  philosogfaiqite.et^du/  déboiH 
dément  des  mœurs.  Ayant  peut-ôtre  eu  vent  que  tévéque  de  Glfanp- 
mont  mollissait  au  sujet  de  la  stricte  observance  du  naaigEe  pendant. 
le  carême  (je  dispeut-dtre,  car  elle  avait  à.peine; besoin  d'«n^t«xt8: 
pour  faire  un  sermon)  :  «  Ah!  mon  père,  sfôcsiee^helfe;,  aDutBO»! 
l'église  et  l'esprit  dé  l'égKse;  ne  vous  laissez  poiot  estratao'  à  xnut 
fausse  compassion.  L'abstiiience  dii  carftme  une  fois  lâcfaàa'De&aeDra 
plus  rétablie  :  il  en  a  été  ainsi  de  1* usage  dca/omffiu^^.Ii  en  sem  de; 
là  suppression  du.  maigre  à  Glermont  comme  da  celle,  des  fètar  ai 
Paris.  M.  de  Beaumont  s'est  laissé  gagner  il  y  x  trois  mis,  et  sans 
en  a  ôté  quatorze,  soua  la  promesse  que  la  police  tiendirait  l».nniir> 
à  l'observation  des  autres.  Tous  les  abus  ont  recommencé: aaraat  La-. 
première  année  expirée,  et  hier,  fête*  des  Rois,  les.  boutiques^  dèr 
Paris  étaient  ouvertes,  et  l'on  criait  tout  dans  les  nues,  n  GUe  na 
veillait  pas  d'un  œil  moins  jalous  sur  la  conduite,  du  clergé:  rér 
gulier.  Les  religieux  carmes  de  Charenton  étaient  déchus  de  leur 
première  ferveur;  elle  obtint  un  bref'  du  pape  et  fit  refleurir.  daBS* 
ce  couvent  la  règle  primitive.  Quandil'empeiîeun  Joseph  H,  bèas^dB: 
Marie-Antoinette,  supprima  dans  ses  états  cent  et  quelques  monaff» 
tères,  Madame  Louise  Ût  venir  en  Fiance! les  religieusestaénularisàhS' 
des  Pays-Bas  et  reçut  à  Saint-Denis  toute  la  communauté  des  car- 
mélites de  Bruxelles.  «  Si  mon  cher  neveu  impérial  me  lisait,  écrit- 
elle  à  la  prieure  de  Bruxelles,  il  aurait  peut^rêtre  envie  de  me  faire 


tordre  le  cou;  mais  mon  neveu  de  'France  me  défendrait,  puisqu'il 
veut  bien  tous  ouvrir  un  asile  dans  son  royaume.  ^  En  effet,  le 
comte  de  Vergennes,  ministre  d'état,  avait  été  mis  par  Louis  Wfl 
auxordi^es  de  sa  tante.  A  cette  époque,  elle  trace  d'elle-^môme  un 
portrait.quî,  pour  n'être  pas  flatté,  n'en  est  pas  moins  exact  :  «  ¥otre 
çervanrle  est  fort  petite,  grosse  tôte,  grand  front,  sourcils  noirs, 
yeux  bleus-gris-brun,  nez  long  et  crochu,  menton  fourchu,  grosse 
comme  une  boule  et  bossue.  On  dit  cep^daat  que,  depuis  qu'elle 
est  revêtue  de  l'élégant  habit  du  Carracl,'sa  bosse  ne  parafe. que 
peu.  »  Mais,  entre  tant  de  passions  qui  la  consumaient,  la  plus  ar- 
dente était-peut-être  celle  des  reliques.  Elle  avait  une  soFte  d!amour 
maladif  pour  les  corps  saints  :  sans  trêve  m  mero^,  elle  en  réclamait 
au  pape,  aux  cardinaux^  aux  ambassadeurs,  à  tout  le  monde.  Pour 
sainte  (Phérëse,  il  fallut  bien  se  contenter  d'un  «  fragment  considé- 
rable de  chair,  »  mais  quant  au  commun  des  saints  c'étaient  des 
corps  entiers  qu'on  lui  adressait  de  tous  côtés  :  le  monastère  de 
Samtr-Denis  en  était  à  la  lettre  encombré.  M.  de  Mao-Mahon,  parent 
de  Julienne  de  Mac-Melhon ,  qui,  on  l'a  dit,  a%^it  été  Vange  de  la 
princesse,  lui  ^t  la  gracieuseté  d'envoyer  de  Rome  un  corps  de 
sainte  qu'il  mit  dans  une  «  caisse  à  son  adresse.  »  Bien  que  l'abbé 
de  Landen  n'eût  rien  négligé  pour  faire  «  emballer  »  la  sainte  (je 
me  «ers  des  expressions  de  la  carmélite),  on  rannonçatt  toujours  et 
«tle  ne  paraissait  jamais  :  grande  inquiétude  à  Saint^iyenis  ;  enfin 
sainte  Justine  arri\'a  après  six  semaines  de  aéjour  «  à  la  douane,  )> 
encore  «  le  ballot  »  manqua-t-il  d'ôdre  ouvert  par  les  douaniers,  fort 
curieux  de  savoir  ce  qri'il  neiâermait. 

Ceserait  même  à  ce  goût  pour  les  reHqmee  qu'il  conviendrait  d'at- 
tribuer la  cause  de  la  mort  tragique,  ânmaHj/re  de  la  carmélite. 
Le  mot  ^tait  déjà  dans  l'abbé  Proyart,  mais  on  pouvait  le  prendre 
pour  une  métaphore.  Suivant  l'opinion  des  contemporains,  c'était 
î'édit  rayai  de  novembre  1787,  rendant  l'état  dvil  aux  protestans, 
qui  avait  aaranoé  les  jours  de  Madame  Louise  :  la  pureté  de  la  foi 
lui  semblait  mise  en  péril  par  te  rappel  des  hérétiques  en  France. 
Que  des  réprouvés  méritasse&t  d'ôire  traités  comme  des  hommes, 
voilà  ce  qu'il  lui  répugnait  d'admettre.  Après  avioir  consacré  sa  rie  à 
la  défense  de  l'église  romaine,  au  triomphe  de  la  plus  pure  ortho- 
doKie  ultramontaine,  eHe  se  sentit  frappée  deux  fois  à  mort  par  cet 
édkt  doublement  sacrilège,  puisque  c'était  un  fils  de  saint  Ijodîs  qui 
l'avait  signé.  Elle  se  rappelait  certaine  maxime  tirée  des  Ensei^ 
gnemetuàvi  saint  poi  à  son  (îls,  'qu'en  sa  jenmesse  elle  avait  tran- 
scrite pour  l'avoir  toujours  présente  :  «  chassez-en  (^de  TOtre  état) 
les  hérétiques  (1)«  ))Que  les  temps  étaient  changés!  La <SŒur  Thérèse 

(1)  Méditations  eucharistiques,  par  Madame  Louise  de  France,  dédiées  à  Madame 
Adélaïde  (Paris  1789),  p.  257.  Oe  précepte  des  Enseignemens  est  authentique. 


796  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

de  Saint-Augustin  ayant  adressé  à  son  royal  neveu  une  véhém^ite 
épltre  de  huit  pages  contre  les  protestans,  Louis  XVI  avait  fait  à  sa 
tante  une  réponse  «  très  dure  ;  »  c'est  la  douleur  qu'elle  en  avait 
ressentie  qui  l'aurait  tuée.  Toutefois  ses  dernières  paroles,  rappor- 
tées par  le  roi  lui-même,  auraient  moins  été  d'une  sainte  que  d'une 
écuyère;  dans  les  rêves  délirans  de  l'agonie,  elle  se  revit  sans  doute 
avec  ses  sœurs  au  milieu  des  chevaux,  des  piqueurs  et  des  dûens, 
chassant  le  cerf  dans  la  forêt  de  Fontainebleau,  et  elle  s'écria  : 
«  Au  paradis,  vite,  vite,  au  grand  galop  I  »  Telle  était  la  version  du 
xvm*  siècle. 

Aujourd'hui  on  n'hésite  plus,  on  affirme  tout  net  que  Madame 
Louise  a  été  empoisonnée  par  les  ennemis  de  la  religion  (1).  Elle 
sortait  du  parloir  lorsqu'on  lui  remit  un  paquet  portant  ces  mots  : 
«  saintes  reliques.  »  Elle  déchira  une  première  enveloppe  et  lut  sur 
une  autre  :  «  reliques  du  père  étemel.  »  Elle  rompit  le  sceau  et 
aperçut  un  gros  paquet  de  cheveux  couverts  de  poudre.  Aussitôt 
elle  se  sentit  fort  mal  d'avoir  respiré  cette  poudre,  et  jeta  les  a  re- 
liques »  au  feu.  Tout  critique  non  prévenu  ne  verrait  sans  doute 
dans  cet  événement  qu'une  plaisanterie  de  mauvais  goût  :  les  car- 
mélites y  ont  découvert  un  empoisonnement,  et  voilà  comment  Ma- 
dame Louise  de  France,  en  religion  sœur  Thérèse  de  Saint-Augustin, 
mourut  martyre  de  la  foi.  Inutile  d'ajouter  que  les  guérisons  de  ma- 
ladies incurables  et  autres  grâces  surnaturelles  dues  à  sa  médiation 
ont  été  et  sont  plus  que  jamais  nombreuses  dans  les  monastères  de 
l'ordre  du  Carmel.  Quelle  martyre  ne  fait  des  miracles? 

Adélaïde  et  Victoire  restaient  seules  des  filles  de  Louis  XV.  Éloi- 
gnées de  la  nouvelle  cour,  sans  pouvoir  sur  l'esprit, timide  et  irré- 
solu du  roi,  pénétrées  jusqu'au  fond  de  l'âme  par  le  regard  froid  et 
acéré  de  Marie-Antoinette,  elles  se  consolaient  de  leur  disgrâce  en 
menant  une  grande  existence  à  l'Hermitage,  à  Choisy,  à  Bellevue. 
La  foule  considérable  de  prélats,  de  dames,  d'écuyers,  de  femmes 
de  chambre,  de  valets,  d'huissiers,  d'officiers  de  toute  sorte  atta- 
chés à  leurs  maisons,  formaient  une  autre  cour  de  France  où  du- 
chesses, marquises  et  comtesses  possédaient  les  plus  nombreux,  les 
plus  authentiques  quartiers  de  noblesse.  Adélaïde  avait  vu  lui  échap- 
per l'éducation  des  enfans  de  France;  elle  n'avait  même  pu  réussir 
à  faire  donner  un  régiment  de  cavalerie  à  ce  comte  Louis  de  Nar- 
bonne  qui  passait  pour  son  fils;  elle  assistait  avec  stupeur  à  la  fm 
d'un  monde,  ne  sortait  de  ses  noires  rêveries  que  pour  remplir  Ver- 
sailles des  éclats  prophétiques  de  sa  colère.  On  la  laissait  eirer  et 
vaticiner  dans  le  palais  de  ses  pères,  où  elle  était  devenue  comme 
une  étrangère.  Elle  eut  en  1787  plusieurs  longues  conférences  avec 

(i)  Vi»  de  la  révénnde  mère  Thérèse  de  SairU-AugusHn,  t.  H,  p.  303  et  tuiv. 

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Louis  XVI  :  il  en  sortait  pensif  et  très  sérieux.  Un  jour,  la  reine  entra 
tout  à  coup  :  ((  Vous  n'êtes  pas  de  trop,  madame,  dit  Adélaïde,  il  est 
question  de  sauver  l'honneur  du  roi,  le  vôtre,  et  la  nation  du  dan- 
ger qui  les  menace.  » 

La  bonne  princesse  Victoire  avait  des  mœurs  infiniment  plus 
douces  :  elle  se  promenait  dans  les  allées  anglaises  du  parc  de  Bel- 
levue,  elle  causait  avec  ses  dames,  caressait  ses  chiens,  et  s'assou- 
pissait légèrement  pendant  qu'on  lui  faisait  la  lecture.  Elle  avait 
aussi  une  bergerie,  une  laiterie,  ime  ferme,  une  basse-cour,  et  elle 
prenait  un  plaisir  extrême  à  regarder  traire  les  vaches  ou  à  écouter 
le  bêlement  des  agneaux  :  aussi  bien  c'était  la  mode  alors.  Pourtant, 
si  elle  ne  le  disait  elle-même,  on  n'imaginerait  jamais  en  quelles 
aventures  romanesques  la  poétique  du  temps  jetait  une  personne 
d'aussi  grand  sens. 

«...  Vous  savez  que  j^ai  passé  toute  la  nuit  du  jeudi  au  vendredi 
dans  le  jardin,  écrit-elle  à  la  comtesse  de  Ghastellux  le  7  août  1787. 
Oh  !  que  le  soleil  était  beau  à  son  lever,  et  quel  beau  temps  I  Je  me 
suis  couchée  cependant  à  huit  heures  du  matin,  après  avoir  déjeuné 
avec  une  soupe  à  Toigoon  excellente  et  une  tasse  de  café  à  la  crème. 
Je  n'ai  ressenti  aucune  incommodité  de  cette  jeunesse.  Ohl  comme  tu 
m'aurais  grognée!  M"**  de  Mesmes  y  a  été  d'une  humeur  charmante; 
je  me  suis  réellement  amusée  du  beau  temps,  de  la  belle  lune,  de  Tau- 
rore  et  du  beau  soleil,  ensuite  de  mes  vaches,  moutons  et  volailles,  et 
du  mouvement  de  tous  les  ouvriers  qui  commençaient  leur  ouvrage  gai- 
ment...  Victoire.  » 

La  révolution  fut  le  coup  de  tonnerre,  précurseur  de  l'orage,  qui, 
comme  dans  les  idylles,  dispersa  moutons,  bergers  et  bergères 
jusqu'aux  grottes  prochaines,  mêla  le  fracas  de  la  foudre  aux  grêles 
sonneries  des  vaches  effarées,  et  d'une  pastorale  de  Florian  fit  une 
tragédie  de  Marie-Joseph  Ghénier.  Les  journées  d'octobre  décidè- 
rent Mesdames  à  quitter  la  France;  elles  ne  pouvaient  qu'aller  à 
Rome.  Dans  les  conversations  de  la  vicomtesse  de  Bemis,  nièce  du 
cardinal,  elles  avaient  appris  à  connaître  un  peu  l'Italie  et  surtout 
la  ville  sainte;  on  leur  avait  vanté  la  douceur  du  climat,  l'aménité 
des  caractères,  l'agrément  de  la  société.  Gomme  au  bon  temps,  l'an- 
cien abbé  de  Remis  faisait  toujours  sa  cour  aux  princesses:  de  Rome 
il  leur  adressait  des  agnusy  des  reliques,  de  superbes  chapelets  de 
jaspe  sanguin  montés  en  or;  elles  savaient  avec  quelle  magnificence, 
digne  de  l'ancienne  cour,  elles  seraient  accueillies  par  le  dernier 
favori  de  Madame  Infante. 

Le  récit  des  troubles  très  graves  que  le  bruit  du  départ  de  Mes- 


daines  causa  en  France,  leur  fuite  fundye  de  BelleMue  dans  la  noit 
du  19  février  1701,  et  les  bidisuses  scëoes  de  désordre  qui  suivirem, 
l'agitation  des  sections  de  Paris,  la  lettre  du  roi  à  l'assemblée  tou^ 
chant  le  voyage  de  ses  tantes,  le  soulèvement  des  populations  sur 
leur  passage,  leur  arrestation  à  Moret,  puis  à  Arnay-Ie^fiuc,  le  dé- 
cret de  rassemblée  qui  leur  ^permit  d'aller,  comme  à  toute  «  ci- 
toyenne, ))  où  bon  leur  semblait,  étendraient  outre  mesure  tes 
limites  de  cette  étude  -purement  psydiologique.  Tous  ces  faits 
appartiennent  bien  plus  à  Tbistoire  de  ia  révoluUon  française  qu'à 
celle  des  filles  de  Louis  XY  ;  ils  sont  trop  généraux,  partant  tcep 
vagues,  et  n'apporteraient  aucune  lumière  sur  le  caractère  des 
princesses.  Il  faut  «n  dire  autant  de  deux  derniers  écrits,  qui  nous 
fourniraient  quelques  reoseignemens,  d'ailleiurs  dénués  de  touie 
critique  (1),  sur  le  séjour  de  Mesdames  à  Rome,  et  sur  leur  nou- 
velle fuite  devant  l'envahissement  de  l'Italie  entière  par  les  ar- 
mées et  les  idées  de  la  révolution,  à  Âlbano,  à  Caserte,  dans  le 
royaume  de  Naples,  à  Monfredonia,  dans  tout  le  sud  de  la  pénin- 
sule; elles  s'embarquèrent  à  Brindisi  sur  une  frégate  russe  qui  les 
conduisit  à  Corfou,  puis  à  Trieste  (19  mai  1799). 

Les  princesses  avaient  beaucoup  souffert  pendant  cette  lamen- 
table odyssée,  Victoire  surtout;  elle  périssait  du  même  mal  que 
Sophie,  éprouvait  de  continuelles  nausées ,  sentait  venir  l'angoisse 
suprême.  Dix-  huit  jours  après  être  arrivée  à  Trieste,  elle  s'étei- 
gnit doucement,  ainsi  qu'elle  avait  vécu,  ^sans  colère  ni  rancœur.  4u 
milieu  de  sa  petite  cour  d'évêques,  de  prêtres,  de  dames  et  de  vieux 
gentilshommes  qui  l'avaient  suivie  jusqu'au  fond  de  l'Adriatique, 
Adélaïde  demeurait  seule  debout  comme  une  statue  voilée  sur  un 
sépulcre.  Dure  et  hautaine  dans  le  palais  de.Loui3  XIV,  possédée  du 
sombre  esprit  des  voyans  au  château  de  Bellev.ue,  VeUl^  l'aUiSiété 
douloureuse,  le  désespoir,  la  h^ine,  l'avaient  rendu^e  Xarouche.  £Ue 
passa  huit  mois  encore  sur  la  terre  aprè3  Victoire,  puis  ell&  di^- 
rut;  on  ne  sait  rien  de  ^a  nK)i:t  qu'ujoe  dat^  :  18  févjcier  1800. 

i[]U^   SOURY. 

(1)  Mémoire  kisk>rHfiuH  M  Mnçlanm  AMa4^  et  Victoire  de  France,  Boavdlc 
édition,  par  M***  T**%  Paris  ad-v  (1803),  2  vol.  —  Relation  du  voyage  de  Mesdames 
tantes  du  roi  de  Caserte  à  Trieste,  par  le  comte  de  Chast^llux,  Paris  ÎS 16. 


L'EMPIRE  M5  TSARS 

ET  EES^  RU^ES 


VIT^ 
m. 

LA  CASTB    SACERDOTALE    ET    LA    EÉPORHB    ECCLlS^IASTIQUE.  —  Lï    CLfiRGrK 
NOIE    ET   LE    (TLERGÉ    BLANC.    ~   MOIRES    ET  P0P1SS. 


En  Russie,  le  clergé  n'est  pas  seulement  un  corps,  c'est  une 
classe;  jusqu'à  ces  derniers  temps,  ce  n'était  pas  seulement,  comme 
en  France  avant  la  révolution,  un  dès  ordres  dé  l'état,  cViait  une 
caste  fermée,  héréditaire.  Le  rôle  de  cette  caste  n'est  pas  moins 
important  au  point  de  vue  social  qu'au  point  de  vue  religieux.  Outre 
son  influence  directe  par  ses  fonctions,  ce  clergé,  pourvu  de  famille, 
a  par  ses  enfàns,  par  les  hommes  qui  sortent  de  son  sein,  une  sé- 
rieuse influence  sur  la  société  civile.  Le. clergé  russe,  qui  furme 
une  des  quatre  ou  cinq,  classes  entre  lesquelles  se  divise  toute  la 
nation,  se  partage  lui-même  en  deux  groupes,  en  deux  classes  dif- 
férentes et  souvent  rivales  :  les  popes  et  les  moines,  le  clergé  sécu- 
lier, paroissial,  et  le  clergé  régulier  monastique,  ou,  selon  Tijxpres- 
sion  vulgaire,  le  clergé  blanc  et  le  clergé  noir.  Cette  dèsig[iation  ne 
répond  point  à  la.  différence  des  costumes.  Si  les  moines  sont  tou- 
jours vêtus  de  noir,  les  popes  ne  le  sont  pas  de  blanc;  ils  rnélent 
seulement  au  noir  des  couleurs  brunes  ou  foncées.  Moines  et  popes 
portent  également  une  longue  barbe  et  de  longs  cheveux;  le  prin- 

(i)  Voyez  la  Revue  des  15  août,  15  septembre,  15  octobre  1873,  15  janvier,  1^^  mars 
et  1«  mai  1874. 

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il 


cipal  insigne  des  premiers  est  le  grand  voile  noir,  qu'ils  laissent 
pendre  en  arrière  sur  leur  coiffure. 

Entre  ces  deux  clergés,  la  distinction  fondamentale  est  le  mariage. 
Le  clergé  noir  est  voué  au  célibat,  le  clergé  blanc,  celui  qui  forme 
proprement  la  caste,  est  marié.  Cette  opposition,  cette  sorte  de  dua- 
lisme du  sacerdoce  se  rencontre  dans  toutes  les  églises  d'Orient, 
chez  les  Orientaux  unis  à  Rome  comme  chez  les  autres.  Il  n'y  a, 
croyons-nous,  d'exception  que  chez  les  Grecs  melchites  de  Syrie, 
où,  selon  l'esprit  de  Rome,  le  clergé  célibataire  a  fini  par  évincer 
le  clergé  marié  et  par  le  supprimer.  Chez  quelques  peuples  ortho- 
doxes, on  pourrait  un  jour  voir  un  changement  inverse.  Dans  toutes 
ces  églises,  la  tradition  réserve  l'épiscopat  au  célibat;  c'est  là  le 
principe  de  la  domination  du  clergé  régulier,  de  la  dépendance  et 
parfois  de  la  jalousie  du  clergé  marié.  Partout  où  près  du  sacerdoce 
ordinaire  s'est  formée  une  milice  religieuse  spéciale,  il  y  a  eu  des 
rivalités  entre  le  gros  de  l'armée  ecclésiastique  et  ces  corps  d'élite. 
L'église  russe,  où  tout  l'avancement,  tous  les  honneurs  étaient  le 
privilège  du  corps  monastique,  ne  pouvait  toujours  échapper  à  de 
telles  compétitions.  L'antagonisme  y  est  d'autant  plus  naturel 
qu'entre  les  deux  fractions  du  sacerdoce  le  contraste  est  plus  grand, 
et  le  passage  de  l'une  à  l'autre  plus  difficile.  En  Russie,  le  mariage 
pour  le  pope  est  presque  aussi  obligatoire  que  le  célibat  pour  le 
moine.  Entre  l'un  et  l'autre,  la  femme  est  ime  barrière  qui  n'est 
renversée  que  par  la  mort  ou  rarement  par  la  séparation  volontaire 
des  deux  époux.  Chez  les  deux  clergés  ainsi  séparés,  la  diversité 
des  intérêts  a  produit  la  diversité  des  vues  et  des  tendances.  Les 
divergences  sont  réelles,  elles  ne  doivent  point  être  exagérées.  Le 
clergé  noir  veut  maintenir  sa  domination,  le  clergé  blanc  cherche  à 
s'en  affranchir  :  entre  eux,  c'est  une  lutte  d'influence,  une  compéti- 
tion sourde,  souvent  inconsciente,  non  une  hostilité  ouverte  et  dé- 
clarée. Du  terrain  matériel  des  intérêts  et  du  pouvoir,  la  rivalité  a 
naturellement  passé  dans  le  domaine  spirituel,  dans  la  sphère  reli- 
gieuse proprement  dite.  Ces  deux  clergés  sont,  par^  leur  situation 
même,  involontairement  attirés  vers  les  deux  pôles  opposés  du 
christianisme,  l'un  plus  porté  vers  la  tradition  et  l'autorité,  l'autre 
vers  les  innovations  et  la  liberté.  Ainsi  que  nous  l'avons  montré 
dans  une  de  nos  précédentes  études  (1),  il  y  a  là  pour  l'église  russe 
le  cadre  de  deux  partis,  il  y  a  là  un  germe  de  dualisme  qui  plus  tard 
pourrait  amener  des  conflits  semblables  à  ceux  du  high  church  et  du 
low  church  au  sein  de  l'église  anglicane.  Cette  époque  est  du  reste 
encore  éloignée,  pendant  longtemps  encore  le  poids  de  la  tradition 
et  le  besoin  d'union  en  face  d'adversaires  communs  empêcheront 

(1)  UOrthodoxie  orientait  et  le  culte  grec  en  Russie,  dans  la  Revue  da  i**  mars  1874. 


toute  lutte  ouverte,  toute  scission;  pendant  longtemps,  ces  deux 
clergés  vivront  côte  à  côte  sans  que  le  triomphe  de  l'un  soit  assez 
complet  pour  amener  la  suppression  de  l'autre.  De  ces  deux  émules, 
Tun  est  plus  important  par  le  pouvoir,  par  la  science,  par  son  rôle 
traditionnel,  Tautre  par  le  nombre  et  par  son  rôle  social;  l'un  a 
derrière  lui  un  plus  grand  passé,  l'autre  a  peut-être  devant  lui  un 
plus  long  avenir.  Nous  commencerons  par  le  premier,  par  le  plus 
élevé,  le  clergé  noir. 

I. 

Les  monastères  et  les  moines  ont  longtemps  tenu  une  large  place 
dans  l'existence  de  la  Russie;  aujourd'hui  encore  ses  vastes  couvens 
sont  les  plus  remarquables  monumens  de  son  histoire.  Dans  aucun 
pays,  le  rôle  des  moines  n'a  été  plus  considérable;  il  n'a  pas  tou- 
jours été  le  môme  qu'en  Occident.  Le  monachisme  orthodoxe  orien- 
tal n'a  point  eu  de  branches  aussi  multiples,  d'inflorescence  aussi 
complexe,  que  le  monachisme  catholique  latin.  Au  lieu  de  se  ra- 
mifier en  une  foule  de  congrégations  et  d'ordres  divers,  il  a  gardé 
à  travers  les  siècles  une  simplicité  archaïque;  il  est  à  beaucoup 
d'égards  demeuré  primitif.  Comme  toutes  choses,  l'esprit  monas- 
tique a  eu  moins  de  mobilité,  de  variété,  de  fécondité  en  Orient 
qu'en  Occident.  Les  Russes  et  les  Grecs  n'ont  connu  que  les  pre- 
mières phases  du  monachisme,  celles  qui  chez  nous  correspondent 
à  la  première  moitié  du  moyen  âge,  antérieurement  à  saint  Ber- 
nard ou  au  moins  à  saint  Dominique  et  à  saint  François.  Des  deux 
grandes  directions  de  la  vie  religieuse ,  la  vie  active  et  militante, 
la  vie  contemplative  et  ascétique,  les  moines  d'Orient  ont  tou- 
jours préféré  la  seconde,  sans  doute  la  mieux  adaptée  à  l'esprit 
oriental;  c'est  pour  la  pénitence  et  l'ascétisme  ou  pour  la  prière  et 
la  méditation  que  se  sont  fondés  la  plupart  des  couvens  ortho- 
doxes. Ce  n'est  ni  le  besoin  de  grouper  ses  forces  pour  la  lutte,  ni  le 
zèle  du  bien  des  âmes,  c'est  l'amour  de  la  retraite,  c'est  le  renonce- 
ment au  monde  et  à  ses  combats  qui  ont  jadis  peuplé  les  couvens  de  la 
Russie.  Le  moine  russe  n'avait  point  en  vue  telle  ou  telle  branche  de 
l'activité  intellectuelle  ou  religieuse,  telle  ou  telle  œuvre  de  charité 
ou  de  propagande.  Pour  lui,  l'idéal  du  religieux  est  encore  l'anachor- 
rète  du  désert;  c'est  le  stylite  sur  sa  colonne  ou  le  gymnosophiste 
chrétien,  uniquement  vêtu  de  sa  longue  barbe,  que  l'on  aperçoit  sou- 
vent dans  les  peintures  des  couvens  russes;  ce  sont  les  saints  ense- 
velis vivans  dans  les  catacombes  de  Kief.  Les  noms  des  monastères 
rappellent  la  Thébaîde,  les  plus  grands  portent  celui  de  laure  {lavra)^ 
les  petits  celui  de  skite  ou  de  disert  {poustynia).  Les  catacombes 

lOHi  m.  —  1874.  51 


802  REVOB  DES   DEUX  IKMIDESa. 

oiu  cryptes  de  quelques  ocmyens  russesioe  sent  pointv.aimmB.  cdles 
de  nOcddent,  les'tombear  âès^rmnrt8;:a!éttit  la  demeure  d'aBÔen 
anœfaorëtes  retirés^  dans  des  grottes^  svmteirainesj  à*  Texemple  des 
ptoes  du  désert.  Le'goût  de  la^eidtermherifest'p»  encore  étemt 
dans'le peuple;  sirétat n'enaulorifle'plusilaifbDâatioD, lossectaires 
dissidens'  ^érigent' parfois  enoQveidèf'ennitti^esdaDsrd»^ 
écartées. 

Avec  de  telles  tendances,  une  seule  règle  monastique^  ^iffiMt; 
comrtie  en  Occident  a  longtemps  suffi  le  seul  ordre  de  Saint-Be- 
noit. En  Russie ,  ainsi  que  dans  tout  l'Orient ,  règne  la  règle  de 
saint  Basile,  dont  les  dispositions  moins  précises,  moins  systéma- 
tiques, ne  se  peuvent  comparer  aux*siatut90tf^aux  constltotion»  sa- 
vanmient  eoonlbnnées  de^  lar  plbpnrt  dte  x)râf  er  oo  dès  congrëgaUcnK 
ciftfaoliques;  Cette  règle,  qui  ne  fkitt  guère'queîpowr les  bases  de 
la  vie  monastique  sans  TënBeirer  dans  d^étroitesobser^aiRes»  a  reça 
vers  le  ix^sièote  de  la<m«iD  deHiébdone  Stodite  âe9flK)dIfioatioii& 
ou  complénvens  adinis  en  un*  certain'  non^ire  de  couvens  tubks. 
Pour  la  vie  religieuse*  comme  pour  la  fôi^  latlbisstt  n^a^riea  ajomé  à 
ce  que  Itii'  apportèrent'  les  Grecs  :•  eile^  n'eut  aucun  ordre  qui  Itir 
fût  propre.  Gomme  Gheznee^bénédlotins^  lesmenaatërearrusses  ont 
quelquefois  été  descolonies  et  par-  suite  des'  dépendanoes  lés-oar 
dès  autres,  mais' de' ce  groupement ^ aujourd'hui  di^aru  n?est  sortie 
aucune  puissante  congrégation:  Qa  vieinonastique  a  ainsi  maiiqaé  à 
lafbisde  variété  et- de  concentration,  de  diversité  et' d'unité;. Par  là 
les  moines  n'ont  pu  donner  à  Iïm  société' et^  à  1^  civilisation' ni  les 
mômes  secours  ni  les  mômes  embarras  qu'en  Oèoidfent. 

Pour  avoir  été  moins-variée;  ^influence  des- monastères  en  Rtesie 
n'a' pas  été  moins  profonde.  Les  coûtons  ont  eu  daan^  laibFmatioa 
de  la  nation  et  de  la  culture  russe  un  rôle  analogue  k  oetoi  des 
moines  de  Saint-Calomban  oudé  Sainti-Bènott  dhnsrEorope  catbe- 
lique.  De  mêhfie  qu'en  Gaulé  er  en  ffennanie,  les  moines  ont  été  les 
pionniers  de  la  civilisation  ainsi  que»du  christianisme  :  conrertissafit 
les  tribus  barbares  et  défrichant' les  landes  ou  les  fbrôts,  ils  ont  sur 
leurs  pas  attiré  la  pK^ulation  ef  la  nationalité' russe  au  fend'dbs-so- 
litudesdunord  et'de  l'est.  Là-  aussi  les  cou vens'-onr  été  Tàsilfe  d^ 
lettres  et  des  connaissances-  apportées  de  Byzance  par  les  moines 
grecSi  Peu  de  nos  abbayes  se  pourraient  à  œt  égard  comparer  à 
Petchersfci  de  Rief,  où  écrivaient  IWestoret^ies  premiers  anmalistes. 
S'il  est  un  pays  qui  aitélé  fWt  par  les  moiiies,  c'est  là  Russie.  Les 
couvens^  y  ont  un  caractère  plus  natiowal  que  partout  ailleurs^  Dans 
la  vie  monastiquecommeen  toute^clrose,  lare*rgion  s'est  davantage 
identifiée  avec  le  peuple.  Pendant 'les  luttes  contre  les  Tàtars,  contre 
lœ  Lithuaniens  et  les  Polonais^  les  monastères  ont  été  le  principal 
rempart  de  la  nationalité  dont,  par  la  diffusion  du  christianisme,  ils 

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LA   RUSSIE  £T  LES   RC6a£5.  803 

avaientété  lîun des pr mcipsujc fouiefora.  L'histûineile la {lu$6ie rmt 
presque  toutteatiëre  d^nfideWfgrabdQsJat^rétf./iPQtchei^i^  Je  cou- 
vent des.oataaoœbes  des  jbords  ,du  lûoieper,  syinJ^oUee  etjrâaumeia 
première  ipérkide  ,de  Teiustence  Datkmale,  Tâft>îts{i  la  iaeoûude*  Pe- 
toherski  personnifie  il*Age  de.file£,  Tcoït8ar$ge<de  Moscou.  Les^mo- 
nustères  de  JAuesie  étaient  des  âtadeUe3  qui  le  plus  souvent  (gap- 
deot  enoore  leurs  imursûUes  crénelées  ;  .ce  sont  les  chàteaux-forte^dju 
moyen  âge  russe.  Les  plus  grands  sont  de  vraies  villas  contenant.de 
nonbreusQS  iégUses  eu  chapelles  :  Tr(tftsa  en  a  iA,  Solovetsk  7»  Si- 
monof  et  Doiiski(»[  de  Moscou  15  ou  6. 

'Beaucoup  de  e^s  maisons  religieuses  réuniseent  l'intérêt  pitto- 
resque à  fintérét  thiatorique.  En  Russie  comme  partout*  les  moines 
ootoboisi  les.pk»  JMauxaites  :  les  ermitages  se  sont  bâtis  au  j>0):xl 
d'un  fleuve  ouid'un  lac, 'parfois  dans  mne  lie,  les  cénobites  ont  oc- 
xopé  les  fpks  ^belles  clakiëFes  des  forêts  ou  1^  oasis  boisées  dçs 
st^pes.  Tioîtsa  élève  au  bofà  d'un  ravin  ses  grosses  tours  de  bri- 
ques rouges,  qui  ont  arfièié  les  Polonais,  inaUves  de  Moscou,  et 
servi  d'abri  à  Pierre  le  Grand  contre  les  sirelùz  en  révolte.  Dans 
ont  de  nos  visites  à ceaaneiuaire  national,  le  moine  qui  nous  fai- 
eaitvfaire  le  towr  .des  nuM»  nous  montrait  par  les  embrasures  l'em- 
-plaesment  des  tentes  si  4e8  canons  polonais  auxquels  répondaient 
les  canons  du  loenaalèEe  (1609^1009).  A  Petcheridd  de  Kief,  le  site 
est  iplua  grandiose,  les  smvNinirs  iplus  sombres  et  plus  mystérieux. 
iGe  cQunrent,  qui  fut  le  point  de  dépi^  de  tous  les  moines  russes,  le 
«Bèioixr  deaaints  innombrables  et  •destpremiersttironiquesurs  natio- 
Qau&9  est  construit  jsurune  des  collines  de  la  rive  droite  du  Dniqper; 
au  pied  du  monttsièiie,  de  i'amre  côté  du|;rand  fleuve«  s'étend  un 
paysage  aussi  plat  et  aussi  vaste  que  la  mer;  au-dessous  sont  les 
noires  catacombes  où  vécurent  les  vieu^^  anachorètes,  où  leurs  corps 
reposent  deboiut.  Dans  ces. galeries  souterraines,  aussi  étroites  que 
celles. des  catacombes  ramainefs,  se  presse  au  matin  la  foule  des  pè- 
lerins* Dirigés  par  les  i«M)ines^  ils  s'y  enfoncent  en  langues  files 
chacun  un  cierge  à  la  jqimn:;.de Ja.nicbe  .dont  ils  font  leur  tombeau 
après  tan  avoir  ^t  kur  demeufe^  les  saints  asjrëtes  murés  dans  la 
paroi  tendent  une  .miin  ^desséchée  aux  baisons  4es  fidèles^  D'au- 
tres imooaastères  A  peine  na(ÂnsiUi]fôtres,:Sifflooof,  Donskoî  et  Novo- 
paski,  dont  les  mmrs  ont  arrêté  les  Tatars  aux  portes  de  Moscou, 
SainMîeorge  4e  Novgorod,  l'Assomption  de  Tver,  la  nouvelle  Jé- 
rusalem qui,  à  quelques  lieues  de  Moscou,  i^produit  les  lieux  saints 
de  Palestine,  Solovetek,d»r  la  Mer-Blanche,  rappellent  aussi  deglo- 
rieux  souvenirs  et  ;attiiieftt  de  nombreux  pèlerins.  Ces  sanctuaires 
rehaussent  aux  yeux  du  peuple  les  contrées  ou  les  villes  qui  les  pos- 
sèdent. Pierre  (e  Grand,,  malgré  son  peu  d'amour  des  moines ,  ne 
voulut  pas  laisser  sa  nouvelle. capitale  sans  cette  sorte  de  consécra- 

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80Â  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

tion.  Pour  rattacher  à  la  sainte  Russie  le  sol  à  demi  finnois  de  sa 
ville  au  nom  allemand,  le  réformateur  fit  porter  de  Vladimir  à  Pé- 
tersbourg  les  reliques  du  saint  Louis  russe,  d'Alexandre  Nevski,  qui, 
par  sa  victoire  sur  les  Suédois  au  bord  de  la  Neva,  pouvait  sembler 
le  précurseur  du  vainqueur  de  Charles  XII,  Autour  du  tombeau  du 
saint  national  s'éleva  aux  portes  de  la  capitale  un  vaste  couvent  qui, 
pour  les  richesses  et  les  privilèges,  fut  mis  au  rang  de  Troltsa  ei 
de  Petcherski. 

La  population  de  ces  cités  monastiques  n'est  plus  aujourd'hui  ce 
qu'elle  fut  autrefois.  Le  peuple  y  afflue  encore  en  pèlerinage,  les 
moines  qui  s'y  enferment  sont  relativement  en  petit  nombre;  sa- 
vent ils  semblent  n'être  plus  que  les  gardiens  de  ces  citadelles  re- 
ligieuses, jadis  habitées  par  des  centaines  de  moines.  La  décadence 
graduelle  du  monachisme  est  déjà  indiquée  par  la  répartition  géo- 
graphique des  monastères.  A  cet  égard,  une  carte  de  la  Russie  mo- 
nastique serait  instructive.  Le  nombre  des  couvons  est  en  rapport 
non  point  avec  la  densité,  mais  avec  l'ancienneté  de  la  population. 
La  plupart  se  groupent  à  l'entour  des  vieilles  capitales  ou  des 
vieilles  républiques,  de  Kief  ou  de  Moscou,  de  Novgorod  ou  de 
Pskof.  Dans  les  régions  de  colonisation  récente,  dans  la  terre  noire 
ou  les  steppes  du  sud  et  de  l'est,  les  couvons  sont  rares.  Les  Russes 
en  établissent  cependant  toujours  quelques-uns  dans  les  contrées 
nouvellement  colonisées,  ainsi  en  Grimée,  dans  le  Caucase  et  en 
Asie.  Chaque  évécbé  en  possède  au  moins  un ,  dont  le  supérieur 
est  membre  de  droit  du  consistoire  diocésain.  Il  y  a  aujourd'hui 
dans  l'empire  environ  500  couvons ,  contenant  un  peu  menus  de 
6,000  moines,  un  peu  plus  de  3,000  religieuses  (1).  Le  petit  eut 
romain,  à  la  veille  de  la  suppression  des  moines,  en  comptait  presque 
autant.  En  Russie,  le  nombre  des  religieux  est,  il  est  vrai,  plus  que 
doublé  par  celui  des  frères  lais  et  des  novices,  mais  le  total  même 
n'a  rien  d'alarmant  pour  un  état  de  plus  de  80  millions  de  sujets  et 
pour  60  millions  de  fidèles.  Il  n'y  a  là  rien  de  comparable  au  spec- 
tacle offert  naguère  par  l'Espagne  ou  l'Italie. 

En  Russie  plus  qu'ailleurs  peut-être  l'âge  monastique  est  à  son 
déclin.  En  y  conservant  plus  de  prise  sur  la  masse  du  peuple,  la 
religion  y  entraine  moins  de  fidèles  dans  ses  cloîtres  que  dans  b^u- 
coup  de  pays  catholiques.  Ce  n'est  pas  seulement  que  les  foncions 
sociales  jadis  remplies  par  les  moines  ont  passé  à  l'état  et  aux  laï- 
ques, c'est  qu'en  Orient  la  vie  religieuse  ne  s'est  point,  comme  ch« 
nous,  successivement  adaptée  à  toutes  les  évolutions  de  la  société 
pour  les  seconder  ou  les  arrêter;  c'est  qu'elle  ne  s'y  est  point  renou- 

(1)  Selon  le  compte-rendu  du  procureur-général  du  saint-synode  pour  Tannée  «7i 
il  y  ayait  en  cette  année  3S3  couyens  d*homnies  avec  5,810  moines  et  5,617  frères  coo- 
ve»,  140  couyena  de  femmes  avec  3,280  nonnes  et  11,258  sceurs  converses. 


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velée  par  la  charité.  En  outre  les  deux  grands  faits  qui  dominent 
rhistoire  ecclésiastique  de  la  Russie  moderne,  le  schisme  ou  raskol 
et  l'institution  du  saint-synode,  ont  été  presque  également  défavo- 
rables aux  monastères.  Le  raskol  a  éloigné  d'eux  la  portion  la  plus 
fervente  du  peuple,  le  synode  les  a  tenus  dans  une  dépendance  peu 
propice  à  la  vie  religieuse,  La  faveur  qu'à  son  origine  le  schisme 
rencontra  dans  plusieurs  d'entre  eux,  à  Solovetsk  par  exemple, 
amena  l'église  et  l'état  à  soumettre  les  couvens  à  une  surveillance 
plus  sévère,  à  un  joug  plus  étroit.  Leur  sourde  opposition  à  la  ré- 
forme de  Pierre  le  Grand  fut  une  autre  cause  de  leur  décadence.  Le 
pouvoir  s'appliqua  à  diminuer  le  nombre,  la  richesse  et  l'influence  de 
ces  refuges  des  idées  anciennes.  Toutes  les  restrictions  qui  se  peu- 
vent apporter  à  la  vie  monastique  sans  abolir  les  monastères,  Pierre 
et  ses  successeurs  les  imposèrent.  Un  homme  ne  peut  prononcer  de 
vœux  qu'à  trente  ans,  une  femme  qu'à  quarante.  On  ne  peut  entrer 
dans  le  cloître  qu'après  s'être  libéré  de  toute  obligation  envers  l'é- 
tat, la  commune  ou  les  particuliers;  le  moine  doit  renoncer  aux 
privilèges  de  sa  classe,  à  toute  propriété  immobilière,  à  tout  héri- 
tage. Un  instant,  Biren,  le  favori  protestant  d'Elisabeth,  ne  permit 
la  prise  du  voile  qu'aux  prêtres  veufs  et  aux  soldats  en  congé;  les 
vocations  ne  furent  admises  qu'avec  l'autorisation  du  saint-synode. 
En  1742,  il  y  avait  encore  732  couvens  d'hommes;  ils  furent  réduits 
de  plus  de  moitié.  On  s'attaqua  non  pas  seulement  au  nombre  et  aux 
biens  des  moines,  mais  aussi  à  leur  domination,  à  leur  influence  re- 
ligieuse. Le  règlement  spirituel^  tout  en  les  encourageant  à  l'étude 
des  Écritures,  leur  défendit,  sous  peine  de  châtimens  corporels,  de 
composer  des  livres  ou  d'en  tirer  des  extraits.  Il  leur  fut  interdit 
d'avoir  dans  leur  cellule  encre  ou  papier  sans  autorisation  de  leur 
supérieur,  attendu,  dit  le  règlement  de  Pierre  le  Grand,  que  rien  ne 
trouble  plus  la  tranquillité  de  la  vie  des  moines  que  leurs  insensés 
ou  inutiles  écrits.  Les  religieux  ne  durent  avoir  qu'un  encrier  com- 
mun enchaîné  à  une  des  tables  du  réfectoire  et  ne  s'en  servir  qu'a- 
vec la  permission  de  leur  supérieur.  C'étaient  là  de  singulières  ré- 
formes :  en  cela  comme  en  beaucoup  de  choses,  Pierre  le  Grand 
risquait  de  compromettre  le  but  par  les  moyens.  Si  de  semblables 
procédés  ne  pouvaient  relever  les  moines,  ils  réussirent  à  leur  en- 
lever toute  influence.  Le  bas  peuple  continua  seul  à  regarder  les 
couvens  avec  faveur,  si  ce  n'est  avec  respect.  Par  un  singulier  con- 
traste, ces  moines  tant  abaissés  ont  conservé  toutes  les  hautes  di- 
gnités ecclésiastiques.  Le  maintien  de  ce  privilège  en  de  telles  con- 
ditions serait  une  aberration,  s'il  s'appliquait  réellement  à  la  plèbe 
monastique.  Ce  qui  l'explique,  c'est  que  le  plus  grand  nombre  des 
religieux  n'y  ont  aucune  part,  qu'il  est  réservé  à  une  élite  qui  sou- 
vent n'a  du  moine  que  le  nom  et  le  costume. 


de 


LA    RUSSIE   ET  LES   BUSSES.  8U7 

et  le  moine  sans  le  savoir  se  réveillant' tonsForé  et  yétiude  l^hadsiitmow. 
nastique.  Ce  fait  se  passait  à  racadémie  de'MtiBcau,  sonsfle  xaévto^ 
poli  te  Platon,  au  comm^icenîeiiti  dw  siècle.  Quand;  i!»  seraiBZttl 
authentiques,  de  pareils  traits  appartiennent  àrun  monde  déjài ém^ 
noui.  D'ordinaire  il  n'est  pas  besoin  de  tant  de  ruses  ou  dfbfTorlB^' 
Tamour-propre  et  les  misè^res  de  la  vie  du  pope  suffiseant  à  dé£aut  da 
la  piété pourfàire prendre rhabit\r8ligieuxaux:8fij6t8<qu'eniflnl6plafi 
d'inttérét  à  en  revêtir.  Une  fb»  ses  vcBfuxfpronoHoés^.iiBnrdcipIusyfhH** 
cile,  de  plus  rapide,  que  la  carrière  du  séminariste  davenu  moine;  Lai 
loi  n'admet  lès  hommes  aine  vœux  moiiastiquesiqo^tceiileran9;;Q0iir 
Télëve  des  académies,  la  limite  légale  s'abadsseeàf  vii^-oînq  a»;; 
pour  lui,  il  n^Y  a  point  de  noviciat;.  SesF  études  terminéesv.  il*^  esti 
nommé  inspecteur  ou  professeur  de  sémiuBire;  iLdeTielltreDmlite;8u* 
pé^iéu^  ou  recteur,  et' de  fonctions -en  fcoictions  il  peut,  parvenir  ài 
Tépiscopat  avant  méïne  d'avoir  atteiiit  la  maturité;  de  l'âge;. Gea^gni^ 
vilégiés  arrivent  parfois  aux  hautes  dignités  sans  avoir  jamais  rnsnéi 
la  vie  du  cloître,  sans  presque  y  aîvoir  vécu.  As^propremant  parier,, 
ce  sont  moins  des  religieux  que  des;  prêtres  veuôs  au  célilial.  et  et 
Tabstinence,  et  ils  ne  sont  comptés  comme  moines  que  panoe  qir'ea^ 
Russie  le  célibat  n'est  d'ordinaire  admis*  que  aou»  Ifëgide^.  da  ré- 
gime monasticpie. 

La  plèbe  des  moines  a  un  genre  dévie  tout  différent..  Bonr  eme,. 
point  de  carrière,  une  existence  monotonevle  plus  soufrent: remplie: 
de  pratiques  minutieuses.  L'entretien  de  leurs  coirrenso^  le  service! 
de  leurs  églises,  le  chant  des  longs  offlces  du  rite  grec,,  voilàda  prin- 
cipale occupation  de  leur  vie;  le  travaildes*  bras^  ow  de  la-  tête  n-y 
tient  encore  qu'une  place  secondaire.  Jusqufài  ces-  deiTOecsÉ  tempa^. 
le  régime  de  la  communauté  était  rarre  parmi  les  moine»  xmssesv; 
plusieurs  patriarches  ou  métropolites  s'étaient  em  vain  efforDéSr  de: 
le  répandre.  La  plupart  des  cou vens  étaient  une  néunion  d/hoannes^ 
vivant  sous  le  même  toit  sans  pour  celaivivre  en  commun.  On  priait, 
ensemble,  d'ordinaire  on  mangeait  ^semblevmai&cbacun^avait.soni 
pécule,  sa  part  des  revenus  du  monastère-,  et  en  disposait i ài  soni 
gré.  Aujourd'hui  le  saint-synode  a  l'intention  d'introduire  dan&tou9> 
les  monastères  le  régime  de  la  communauté  avec  une  discipline  pkis 
sévère.  C'est  l'autorité  ecclésiastique  centrale;  et. par  suite  le  gour 
vernement,  que  regarde  la  réforme  monastique.  Les  ccutYcna  en 
Russie  ne  sont  point  des  établissemens-  particuliers  :  c'est  une  instii-* 
tution  nationale,  une  sorte  de  service  public.  Dans  un.  gouverne:*» 
ment  autocratique,  de  pareilles  associations^  nie  peuvent  vivce  qu'ai 
la  coiidiltftn  d'accepter  la  tutelle  guuvernemeuiale..  Ile  là.  en  partie 
Tabrogation  des  couvens  des  autres  cuitest  Comme  l'église  domi- 
nante, la  vie  monastique  a  été  sountise  par  le  pgavoir  à  la  régle- 
mentation bureaucratique.  Loin  d'être»  comme  en  Occident,  de  libres 


corporations  plus  ou  moins  indépendantes  de  Tautorité  ecclésiasti- 
que ordinaire,  les  couvens  russes  ont  perdu  le  droit  de  nommer 
leurs  supérieurs.  Ils  sont  placés  sous  l'absolue  domination  du  saint- 
synode;  sans  l'autorisation  synodale,  on  ne  peut  fonder  un  couvent; 
sans  elle,  on  ne  peut  admettre  un  novice  à  prononcer  ses  vœux. 
Jusqu'à  la  réforme  actuelle,  c'est  le  synode  qui  nommait  à  toutes 
les  dignités  monastiques.  Les  postes  d'bégoumène  ou  d'archiman- 
drite étaient  devenus  conune  des  grades  et  des  degrés  de  la  car- 
rière ecclésiastique.  Les  monastères  étaient  souvent  donnés  à  des 
évoques  ou  à  des  aspirans  à  l'épiscopat;  de  là  un  ordre  de  choses 
qui  n'était  pas  sans  analogie  avec  les  bénéfices  et  les  commandes  de 
l'ancienne  France.  La  réforme  projetée  doit  mettre  fin  à  ce  r^me. 
En  soumettant  les  monastères  à  une  vie  plus  sévère,  il  est  question 
d'y  introduû'e  une  administration  plus  libérale  :  en  appliquant  à  la 
plupart  des  couvens  le  régime  de  la  communauté,  on  parle  de  res- 
tituer aux  religieux  l'élection  de  leurs  supérieurs.  Dne  telle  mesure 
ferait  honneur  à  l'église  et  au  gouvernement,  elle  serait  en  harmo- 
nie avec  les  grandes  réformes  du  règne  d'Alexandre  II.  Comme 
toutes  les  classes  de  la  nation,  les  moines  y  retrouveraient  sous 
l'autorité  publique  une  partie  du  self-govemmeni  qui  est  l'âme  des 
institutions  monastiques.  Reste  à  savoir  si  une  telle  innovation  est 
assez  en  rapport  avec  la  constitution  actuelle  de  l'église  et  de  l'état 
pour  être  sincèrement  pratiquée  et  réellement  profiter  aux  monas- 
tères et  au  clergé. 

Les  couvens  russes  sont  officiellement  divisés  en  deux  catégories, 
les  couvens  ordinaires  ou  subventionnés  et  les  couvens  extraordi- 
naires, qui  ne  touchent  rien  de  l'état.  Les  premiers  sont  les  plus  con- 
sidérables et  les  plus  nombreux  :  la  subvention  qu'ils  reçoivent  du 
gouvernement  est  une  indemnité  pour  les  biens  dont  ils  ont  jadis 
été  dépouillés.  Dans  ces  monastères,  la  loi  détermine  le  nombre  des 
moines;  ils  se  partagent  en  trois  classes,  en  dehors  desquelles  sont 
encore  les  plus  illustres  monastère  de  l'empire.  Quatre  ont  reçu 
l'antique  nom  de  laure  :  ce  sont  les  trois  grands  sanctuaires  des  trois 
âges  de  la  Russie,  Petcherski  de  Kief,  Troïtsa  au  nord  de  Moscou  et 
Alexandre  Nevski  à  Pétersbourg ,  enfin  Potchaïef  en  Yolhynie,  le 
principal  monastère  des  Grecs  unis  ou  Ruthènes.  Au-dessous  des 
laures,  qui  d'ordinaire  dépendent  du  métropolite  voisin  et  lui  ser- 
vent de  résidence,  viennent  sept  ou  huit  maisons  portant  le  titre  de 
stavropigies  :  ce  sont  les  seules  dont  les  supérieurs  doivent  rester  à 
la  nomination  du  saint-synode.  Après  les  stavropigies^  qui  compren- 
nent les  plus  vastes  monastères  de  la  banlieue  de  Moscou,  se  placent 
les  couvens  de  première  classe,  qui  comptent  encore  de  célèbres 
sanctuaires  comme  Saint-George  de  Novgorod.  Le  nombre  des  moines 
est  généralement  en  rapport  avec  le  rang  du  monastère.  Dans  les 


jua    stuooAJb    &x    mjoo    nuoojCio» 


laures,  le  chifire  légal  est  d'envii-on  100  religieux,  les  novices  et  les 
frères  lais  non  compris,  ce  qui  double  en  réalité  l'effectif  monas- 
tique. Dans  les  stavropigies  et  les  couvens  de  premier  rang,  le 
maximum  légal  descendait  à  33  professes.  D'après  la  réforme  en 
projet,  la  limitation  du  nombre  des  moines  serait  abandonnée  pour 
les  couvens  des  campagnes  et  pour  les  principaux  des  villes.  Dans 
les  autres,  le  nombre  des  religieux  serait  restreint  de  manière  à  ne 
plus  garder  que  ce  qui  est  nécessaire  au  culte.  Les  couvens  de 
1'*  classe  n'auraient  plus  que  18  moines,  ceux  de  2«  18,  ceux  de 
3*  10.  Le  but  de  cette  réforme  est,  en  diminuant  la  population  des 
monastères,  d'en  alléger  le  budget.  Les  maisons  religieuses  étant 
astreintes  au  régime  de  la  communauté,  l'excédant  de  leurs  reve- 
nus serait  employé  à  l'augmentation  du  temporel  des  évêques,  en 
secours  aux  pauvres  du  clergé,  à  la  création  d'hospices  ou  d'écoles. 
On  entend  encore  en  Russie  parler  des  richesses  des  couvens  :  il 
faut  savoir  ce  qi^  sont  ces  richesses.  Les  monastères  russes  ont 
perdu  la  plupart  de  leurs  terres,  ils  ont  conservé  les  objets  mobi- 
liers, les  présens,  les  ex-votOy  amoncelés  dans  leur  sein  depuis  des 
siècles.  Rien  en  Italie  ou  en  Espagne  ne  peut  plus  donner  une  idée 
de  ces  splendeurs;  l'or  et  l'argent  revêtent  les  châsses  des  saints  et 
y  iconostase  de  l'autel,  les  perles  et  les  pierreries  couvrent  les  ome- 
mens  sacrés  et  les  images.  A  Troïtsa,  dans  la  sacristie  ou  vestiaire 
{ritsina)^  on  a  de  tous  ces  dons  sans  emploi,  joyaux,  vases  précieux, 
étoffes  tissées  d'or  et  de  perles,  objets  d'art  de  toute  sorte,  formé  un 
musée  qui  en  Europe  n'a  d'autre  rival  que  la  sacristie  patriarcale 
de  Moscou.  Outre  ce  trésor,  les  caves  de  Troïtsa  contiennent  encore, 
dit-on,  des  amas  de  perles  et  de  gemmes  non  montées.  Ces  richesses 
incomparables  appartiennent  aux  images  et  aux  églises  :  les  moines 
n'en  èont  que  les  gardiens,  et  peuvent  vivre  pauvres  au  milieu  d'elles. 
Jadis  les  couvens  possédaient  de  vastes  domaines  :  les  terres  et  les 
villages  s'étaient  accumulés  dans  leurs  mains  aussi  bien  que  les 
pierres  et  les  métaux  précieux.  Dans  la  sainte  Russie  comme  par- 
tout, l'état  dut  de  bonne  heure  chercher  à  contenir  l'extension  des 
biens  ecclésiastiques.  Les  derniers  princes  de  la  maison  de  Rurik 
avaient  déjà  posé  des  bornes  à  la  propriété  monastique.  Le  tsar 
Alexis  en  retira  l'administration  aux  couvens,  Pierre  le  Grand  en  re- 
tint une  partie  des  revenus,  Catherine  II  s'en  fit  concéder  l'abandon 
par  le  clergé.  Les  biens  incamérés  par  la  tsarine  en  176&  comptaient 
près  d'un  million  d'âmes,  les  femmes  non  comprises,  selon  le  sys- 
tème de  dénombrement  russe.  Les  deux  tiers  appartenaient  aux 
moines  :  Troïtsa  seul  avait  100,000  paysans  mâles.  Les  villages  des 
couvens  leur  furent  enlevés;  on  leur  laissa  des  biens  sans  serfs,  des 
moulins  et  quelques  terres  labourables,  des  prairies  ou  pâturages, 
des  étangs  et  des  pêcheries,  surtout  des  forêts.  La  faculté  de  recevoir 


oogle 


.dfis  dons  ou  des  Içg8  leur  ayant  été  laissée,  ou  1* autorisation  leur  en 
•ayaat  été  souvent  accordée,. plusieurs  couvons  sont  redevenus  j>eo- 
q[)riélaires  .de  vastes  immeubles.  Ge  sont  ces  débris  de  leur  ancienoe 
iortune  ou  ces  .récentes  itCquisiâoRs  dont  beaucoup  de  Jtusses  vou- 
draient enlever  aux  monastèn'es.la  jouissance  pour  en  faire  profiter 
Jabienfaisance .ou rinstruction  publique.  L'omploi  des^bieos  ou  des 
tiessouFoefi  des  ceuvens  n'était  .pas  Jusqu'ici  à  l'abri  de  tout  re- 
proche. La  distribution  en  était  inégale,  une  part  démesurée  était 
somment  attribuée  au  supérieur  aux  dépens  des  moines.  A  Saint- 
George  de  Noygai-od,  Tarchimandrite  touche,  assure-t-on,  8,000  rou- 
bles (22^000 (francs).  Dans  d'autres  couvens  de  première  classe,  les 
iseivsnusidu  ^supérieur  dépassaient  le  double  et  le  tniple  Ce  cette 
•somme.  C'est  à  ces  inégalités  que  doit  remédier  la  réforme  en  prépa- 
j»liim.au.pro(k.de6  monastères  en  mdme  temps  que  du  public. 

Les  hkeasqai  leur  ont'été  laissés  et  .la  subvention  qu'en  échange 
des  autires  kur  alloue  rétat>ne  formentd'ordinaire  que  la  moindre 
partie  ^das  .ressources  des  •  couvens.  Ils  onx  conServé  la  poncipale 
iuranchedosnevânjus  monastiques,  les  oirrande&.  Les  moines  se  sont 
mminl^Dus  sn  possession  de  la, plupart  des  reliques  et  des  images 
imiraouleuses  de  la  Russie.  Ge  double  avantage  attire  de  tous  côtés 
à  ieuESi églises  des  pèlerins  et  dôs.aun^ônes.  Le  pèlerinage  est  en- 
core «en  gnand  honneur  cbez  le  peuple  russe  :  c'est  un  des  traits  de 
.sesimœurs.quirapfatellentle  plus  l'Orient  et  le  moyen  âge.  Il  est.peu 
idepayaansiqui  n'iaient.l'ambiiion  de  visiter  Troïtsa  ou  Petcherski  : 
^  enfaîestine  môme,  les  pèlerins  russes  sont  plus  nombreux  q\ie  tous 
oeuxides  autres  inattmis  ensemble.  A  certaines  époques.,  il  part 
id'Qdfissa  pour  Jaffa  «ou  le  Carmel,  ou  pour  le  mont  Âtbos,  des  ba- 
tBMuoL  ipresque  .uniquenient  chargés  de  .mougikâ.  Les  lois  qui  l'en- 
.cfafiiînent.àilaiterre  etrà  la  commune  imettent  seules  des  bornes  au 
goût  du  paysan  pour  les  pieux  voyages.  Aucune  distance  ne  l'ef- 
iraie  :  on  ta  vu  ^s  femmes  et  des  .vieillards,  auxquels  les  règle- 
mens  Tendsnt  d'absence  moins  difficile  qu'aux  jeunes  gens,  aller 
ainsi  il  pied  de  .Sibérie  à  Kief,  et  des  bords  du  Don  ou  du  Dnieper 
A  oeux'de  la  iM«r-£laiicbe.  Dans  les  grands  sanctuaires,  à  Troitsa  et 
à -Petcherski,  les  pèlerins  se  comptent  annuellement  par  centaines 
de  nmille,  qni»tousi>rûlent  un  cierge  «t  laissent  une  obole.  Lors  de 
certaines  fêtes,  ces  agglomérations  d!bommes  deviennent  même  un 
danger  pour 'la  santé  publique,  et  Gomme  dans  les  grands  pèlerin 
•nages  de  l'Jnde,  de  la  Pense  ou  de  l'Antbie,  le  choléra  semble  avoir 
parfois  pris  son  point  de  départ  en  Europe,  à  Kief,  parmi  les  |^_ 
lerins. 

£a  dehors  lie  ces  grands  pèlerinages,  il  est  peu  de  teawens  cjul 
n'attirent  des  visiteurs  aux  pieds  d'une  image  vénérée  :  si  tous  ne 
peuvent  venir  à  elle,  l'hnage  va  aurdevant  des  fidèles.  Les  Vierges 


LA  BUSSIE   ET   LES    RUSSE*..  811 

miraculeuses  dont  chaque  monastère  est  là  demeure  font  chaque  an- 
née des^  tournées  dans  les  cacmpagnes  voisines^  Conduites  par.  les 
meinesy  elles  vont  en  procession  de  village  en  viU^g^,  On  se.  presse 
sur  leur  chemin,  on  se  dispute  l'honneur  de  les  bîâser,  de  les  por- 
ter, de  lesi  hébergée  la  nuit.  C'est  là  pour  les-  meines  l'occasion 
d'abondantes  collectes.  Gbe^  le  peuple  russe,  si  passionné  pour  les 
images,. il  en  est  dont  la  propriété  suffît  à  la  fortune  d'un-  couvent. 
Il  n'est  pas  de  voyageur  qui  n'ait  remarquée  Moscou  une  petite 
chapelle  adossée  à  la  principale  ponte  de  l&P/ar6-£oii^^,  la. place 
qui  sépare  le  Kremlin,  du  bazar.  Cette  chapelle,,  devant  laquelle,  peu 
de  Russes  passent  sans  se  signer,  contient  l'image  de  Notre-Dame 
d'Ibérie,  une  des  plus  vénérées  de  Moscou.  Comme  à  Rome  leBam^ 
bina  dé  VAra-Cœli,  la.  Vierge  d'Ibérie  va. parfois  visiter  les  malades 
à  domicile,  et  possède  à  cet  e(Iet  chevaux  et  voitures*.  Cette  image 
rapporte,  dit-on,  250,000  francs  par  im  :  une  partie  est  prélevée 
par  le  métropolitain,,  le  reste  revient  au  couvent  propriétaiiie  de 
l'icône.  Les  reliquesr  et  les  images  miraculeuses  sont  pour  le  clergé 
noir  une  sorte  de  monopole;  il  ne  souffre  paa  volontiers  qia'en  cette 
matiëie  de  simples  p(^es  lui  fassent  concurrence..  De.  ee  double 
avantage,  les^  oouveos  en  tirent,  un  autre,  presque  égal^nent  lucratifs. 
Les  Russes  aiment  à  se  construire  dest  tombes  auprès!  du  tombeau 
des*  9sints,.et,Ja^modeaj^anti  suivi. la  piété,  les  monastërestsontde^ 
valus  les  Ueux  de  sépulture  les. plus  aristocratiques ^  lies  plus  en 
vogue*  Longtemps  ohj  Russie  comme  en.  Occident,,  ce:  fut!  peur  les 
princes  et  1^  boaars  une  coutume  de  prendre.,  à  l'apptiocher  de  la 
mort,   l'habit  monastique,,  et  de  se  faire  en  tenter  dans  les  monas- 
tères. Aujourd'hui  les  habitans  de  Pétersbourg  se  disputent  à  prix 
d^or  une  place  dans  le  cimetière  de  Saint-Âlexandre;  Nevski,  ou  à. 
sou  défaut  dans  celui  du  couvent  de  SaintnSecge,  pcès  de  Strelna^. 
au  bord  du  golfe  deFinlaude., 

Dans  beaucoup  de  couvens,  les  moiâes  semblent  n'avoir  d'autre 
mission  que  d'être  des  gardiens  de  reliques  et  dîimages,  ou.  des  colr- 
lecteurs  d'aumônes.  Leur  principal  travail  est.  souvent  de  donner  à 
leurs  offices  une  msgesté  particulière.  Ils.  y  mettent  parfois  beaur 
coup  d'art;  quelques  monastères,  comme  Saint-Sei^e  de  Stcelua, 
sont  célèbres  par  leurschants,  ce  qui  n'est  pas  unpetit  mérite,  dans 
un  pays  où  la  musique  sacrée  est  en  grand,  honneur,,  où.  elle  est 
demeurée  entièrement  distincte  de  La  musique  pnofane^  et  possède 
encore  ses  compositeurs  spéciaux.  Ailleurs  les  religieux;  onty  selou 
les  traditions  byzsmtines,  à  côté  des  écoles  de  cbazit,  conservé  des 
ateiia*s  de  peinture^  ailleurs  encore  ils  pratiquent  une  des  vieilles 
occupations  monastiques ,  la.  copie  des  livres  :  seul^nent  llimprir- 
merie  a  remplacé  les  manuscrits.  Les  presses  de  Petcberski  de  Kief 


Digitized  by  VjOOQiC 


fournissent  un  grand  nombre  de  ces  livres  liturgiques  slavons  qui 
pénètrent  jusque  parmi  les  Slaves  de  la  Turquie.  Quelques  monas- 
tères doivent  à  leur  position  des  occupations  spéciales  :  Solovetsk, 
placé  dans  une  île  de  la  Mer-Blanche,  a  des  moines  matins  et  trans- 
porte ses  pèlerins  sur  ses  propres  bateaux  à  vapeur.  Les  grandes 
laures  sont  le  siège  des  académies  ecclésiastiques;  beaucoup  de  cou- 
vens  possèdent  des  écoles,  quelques-uns  des  hôpitaux.  S'ils  ne  ren- 
dent pas  toujours  à  la  société  des  services  immédiats,  on  voit  que  les 
monastères  russes  ne  sont  pas  toujours  oisifs  et  inutiles.  L'opinion 
forcera  l'église  et  l'état  à  être  pour  eux  de  plus  en  plus  exigeans, 
si  toutefois  on  laisse  subsister  assez  de  moines  pour  leur  permettre 
des  loisirs  en  dehors  du  service  du  culte. 

Nous  ne  dirons  que  quelques  mots  des  couvens  de  femmes.  Moins 
nombreux  que  les  couvens  d'hommes,  ils  sont  d'ordinaire  plus  peu- 
plés :  au  premier  abord,  les  statistiques  oflicielles  semblent  indiquer 
deux  fois  moins  de  religieuses  que  de  religieux;  à  y  bien  regarder, 
on  voit  que  dans  les  cloîtres  le  nombre  des  femmes  égale  et  dépasse 
celui  des  hommes.  La  loi  ne  les  admettant  aux  vœux  monastiques 
qu'à  quarante  ans ,  la  statistique  ne  compte  comme  religieuses  que 
les  filles  ayant  dépassé  cet  âge.  Les  règlemens  qui  interdisent 
aux  jeunes  filles  la  profession  monastique  ne  leur  défendent  pas 
l'entrée  du  cloître.  Elles  y  vivent  comme  novices  ou  aspirantes 
et  restent  libres  de  rentrer  dans  le  monde  et  de  s'y  marier.  Beau- 
coup, préférant  cette  liberté,  vieillissent  au  couvent  sans  faire  de 
vœux.  Ces  novices  ou  sœurs  laies  sont  ainsi  plus  nombreuses  que 
les  religieuses  professes  dont  elles  partagent  la  vie.  Il  peut  sembler 
bizarre  d'exiger  pour  des  vœux  monastiques  quarante  ans  d'un  sexe 
alors  qu'on  n'en  demande  que  trente  à, l'autre.  Indépendamment 
du  désir  de  laisser  la  vie  de  famille  toujours  ouverte  aux  jeunes 
filles,  il  y  a  là  vis-à-vis  de  la  femme,  de  ses  engouemens  et  de  sa 
mobilité,  une  précaution  d'autant  moins  excessive  que  l'église  or- 
thodoxe n'a  point  de  couvens  admettant  des  vœux  temporaires. 
L'état  y  supplée  en  imposant  un  long  noviciat;  c'est  pour  des  rai- 
sons semblables  que  dans  l'église  catholique  la  cour  de  Rome 
accorde  aujourd'hui  plus  difficilement  son  approbation  aux  congré- 
gations de  femmes  qui  exigent  des  vœux  perpétuels. 

Par  leur  défaut  de  spécialité  et  de  groupement,  les  couvens  russes 
des  deux  sexes  ont  une  naturelle  analogie;  par  leur  composition  et 
leur  mode  de  recrutement,  ils  présentent  un  remarquable  contraste. 
Le  clergé,  qui  fournit  plus  de  la  moitié  des  moines,  ne  donne  guère 
que  le  demi-quart  des  religieuses.  La  noblesse  et  les  classes  libé- 
rales apportent  aux  couvens  de  filles  un  contingent  presque  aussi 
élevé  que  celui  des  familles  sacerdotales.  La  raison  en  est  simple  : 


LA  RUSSIE   ET  LES   RUSSES.  813 

pour  les  filles  du  clergé  comme  pour  les  autres,  le  monastère  n'est 
qu'une  retraite;  pour  les  fils  de  popes,  c'est  une  carrière.  En  tenant 
compte  de  cette  différence,  on  voit  qu'en  Russie,  comme  partout  de 
nos  jours,  c'est  sur  les  femmes  que  le  cloître  exerce  le  plus  d'at- 
traction. Dans  les  couvons  de  femmes  comme  dans  ceux  d'hommes, 
la  Russie  compte  peu  de  maisons  entièrement  occupées  du  soin  des 
pauvres,  des  malades,  des  vieillards,  des  enfans.  Cet  admirable  es- 
sor de  la  charité,  qui  dans  l'église  catholique,  en  France  particuliè- 
rement, a  rajeuni  la  profession  religieuse  et  l'a  sous  tant  de  formes 
adaptée  à  toutes  les  misères  humaines,  ce  mouvement  de  fraternité 
chrétienne,  qui  est  une  des  plus  pures  gloires  de  notre  siècle  et  de 
notre  pays,  n'a  encore  qu'effleuré  l'église  orthodoxe  de  Russie.  Déjà 
cependant  se  manifeste  chez  elle  une  sorte  de  pieuse  contagion.  Les 
religieuses  se  sont  toujours  dans  leur  intérieur  occupées  d'œuvres  de 
charité.  En  outre  il  y  a  déjà  des  sœurs  vouées  au  soin  des  malades 
et  des  pauvres;  en  général,  elles  ne  sont  pas  regardées  comme  des 
religieuses,  ce  titre  étant  réservé  aux  femmes  qui  mènent  l'ancienne 
vie  monastique.  Il  s'est  même  formé  quelques  congrégations  chari- 
tables spéciales,  par  exemple  les  sœurs  de  Johann  Illinsky  à  Mos- 
cou. Comme  tout  en  Russie  doit  commencer  avec  un  but  patriotique 
et  national  et  sous  la  protection  du  pouvoir,  ces  sœurs,  placées  sous 
le  patronage  de  l'impératrice,  ont  été  instituées  pour  soigner  les 
blessés  militaires ,  et  en  temps  de  paix  les  malades  des  hôpitaux. 
Ce  mouvement  charitable  pourra  s'étendre,  et,  pour  les  femmes  au 
moins,  renouveler  en  partie  la  vie  religieuse.  Les  lois  ou  les  habitudes 
et  la  réglementation  bureaucratique  de  l'église  ne  peuvent  laisser 
à  la  charité  chrétienne  la  même  spontanéité,  ta  même  latitude,  par- 
tant la  même  variété  et  la  même  fécondité  qu'en  Occident.  En  cela 
comme  en  toutes  choses,  rien  d'important  ne  peut  se  faire  en  Russie 
sans  l'initiative  de  l'autorité  laïque  et  ecclésiastique.  Avec  elle  ce- 
pendant beaucoup  de  bien  se  pourrait  faire,  d'autant  plus  que,  par 
ses  penchans  affectueux ,  aucun  peuple  n'est  plus  que  le  peuple 
russe  naturellement  propre  aux  œuvres  secourables.  Quant  à  la  part 
qu'en  d'autres  contrées  les  couvens  ont  récemment  prise  à  l'ensei- 
gnement, il  est  douteux  que  les  pays  catholiques  trouvent  de  long- 
temps de  ce  côté  des  imitateurs  en  Russie.  Le  gouvernement  encou- 
rage la  fondation  d'écoles  dans  les  monastères,  il  est  peu  disposera 
laisser  s'établir  des  congrégations  d'hommes  ou  de  femmes  pouvant 
donner  à  la  nation  une  éducation  animée  d'un  esprit  particulier. 


A  côté  ou  au'-desfsous  du  clctrgé  noirr  se  tfoove  le-  clergé  Uaiie,  le 
clergé  séculier  ei  marié.  C'est  lui  qui,  à  proprement  parler,  form^ 
cette  classe  sîBtcerdotale  quiijttsqu'à^ces  dernières  année»  était  une 
coiporation  héréditaire,. une  Vraie  oattte:  fenftéei  tiiie  sort^  de  tribu 
vouée  au  service  de  l'autel.  Ce  sioguliefr  système,  s'était  éis^ll  pen. 
à  peu  :  le  lévitisme  était  la  oonséquenoe  du  ser%«ige  et  de  laoon- 
stitutien  de  la  société  civile*  Le  serf>  lié-  à<  la'  terre  ne  pouvait  efl* 
tmr  dans  l'était  ecd'ésiastique  sans  frustrer  son^  seigdeur;  le  noble, 
propriétaire  de  serfs,  ne  pouvait  devenir  prêtre  sans^  renoncer  à- ses 
serft  6t>  aux  privilèges  de  sa  classe.  DIan» dé  telles  conditions,, le  re- 
crutement du  clergé  ne  pouvait  se  faire  que  pttr  lui-niéffie^  Il  dut  y 
avoir  une  classe  attachée  à'  l'autd^  comme  il  y  en  avait-  une  attikcbée 
à  la  terre.  C'^t  ce  qui  advint;  les  fils  de  popes  furent  obligée  de 
fréquenter  les  écoles  destinées  à  Ir  prépanatioti  du»  clergé,  et  les 
emplois  ecclésiastiques  furent  réservés  aux  élèves  de  ceséooles.  La^ 
couttune  ayamt  rendu  le  mariage  dcfs^  popes  obligaume,  il  fiUl^t 
lemr  assurer  des  femmes,  è  leurs:  ^les  iU fallait  assurer  un  établisse* 
ment.  Les  filles  de  popes  furenti  destinées  aux  olercs^  et  les  clercs 
aux  filles  de  popes.  AtixiflUes  comme  aux.fils  du.clërgé>  U  fallut  une 
autorisation  spéciale  poursoitir  de  la  olasse  sacerdotale  et  se  ma^ 
rier  en  dehors  d^elle.  Ain^  par  le  fiait  mèmia:  des  besoins  de  la  so- 
ciété, le  clergé  rosse^avea  ses  fennnes  et  ses  eofan»,  se  trouva 
constitué  en  vérita^ble  caste.  Bn  dédommagemeiit  de  cette  sorte  de 
servitude  sacrée,  il  reçut  certainst  avsmtage»:.  on  le  compta  «a 
nombre  des  classes  privilégiées.  Il  fiit  exempt  du. service militaiie^. 
exempt  des  impôts  personnels^  exempt  de ohâtimens^corporels^.pré' 
cieusçs  prérogatives,  si  dles  avaientr  tbojrois  été  respectées-  Cette 
constitution  du  clergé  tenait  à  Tétait  de  cboses^  sorti*  du  servage,  elle 
devait  cesser  avec  lui.  En  ISOA:»  trois  aoas  après  h^. loi  d'émancipa- 
tion des  serfs,  Tempereur  Al exairdreliiabrogeaf la voaste  sacerdotale; 
l'accès  du  sanctuaire  fut  ouvert  àiteutes  les". olasses,  et  toutes  les 
carrières  furent  ouvertes  aux  enfacs  du  dergé;.. Celle  émancipation 
du  corps  ecclésiastique  e|t.une'dbsngr«iâe8nréfbmies  d^un  règne  qui 
en  compte  tant  ;  elle  n'entrera  vrawnemi  dans  le  domaâiie  des  faita, 
elle  ne  produira  ses  oonséquene^ss  que :âanliiUttteBfips  asseï;  éloignée 
Si  la  loi  permet  au  clergé  de:^se  reoruterr en: dehors  .de  lui-môme,  les 
mœurs  le  lui  rendent  encore  difficile.  Tant  que  les  autres  classes  de 
la  nation,  le  noble,  le  marchand,  le  paysan,  seront,  par  leur  éduca- 
tion ou  par  des  liens  civils,  retenus  en  dehors  du  sacerdoce  »  le 
clergé  restera  dans  le  peuple  une  classe  à  part. 


La  GQiiâtitnticm/lévitiqiiejâu  clergé  d'avait.ainailéià  desiiabitades 
qui  Depeuuent(jt0imi!âttiei€a:quefa]UQS  années.  A  Jaiftvâurjde.UI^ 
redite  du  fiagoerdoce,  ten&it  ià /ScéliaJdlir  rhâréflité  ides  fooxuiûûs» fit 
des  »Bnplois  ecclésiastiquttSL  Le  pope  cborchaLt  jiaturéllemeiit  ^ 
transmettre  sa  paroisse  à  Tun  de  ses  enfans  ;  la  cure  du  père  élait 
l'héritage  du  ifite,  plos^sduwentieUe  létait  la  .dot  de  iladQlle.  Lespa- 
ixHsses  tendaient  aioai  il  devenir  une  sorle  de'fiefqfirivé,  de  pm- 
priété'destprètres.Ils'entfelluttde peuque  lecle^géneselfit  recon- 
naltre  oe  drcit  de  succession:: 'plusieurs  des  principaux  prélats  de  >la 
Russie  «n  combattirent  vainement  l'exercice  au  XTin^Biëcle  (1).  La 
coutume  était  pour  les  préteotions. du  clergé.  IVordinaire^pour  en- 
trer en  possession  d!uBe  omna,  le  oandidat  devait  épouser  une  des 
filles  de  son  pirédécesseur.nsoiltQU  retiré;  ie  pins  £ouiv»nt  Tévêque 
ne  le  nommait  qu'àccatteioandiliim.  U  y  :aYatt:poiiri  cela  .deux  sai- 
sons. En  perdant  son  ichef,.la  fismlUetjd'am  pope  tondstii;  le  j)lus 
souvent  à  kdhaige de  iréglnet eit.de  l'état,  qui  s-'en  Aédiscgoaient 
volontiers  sur' le  nottveiiixiiré.£asuitB  peu  deipreshytères  ^pane- 
naient  à  la  commune^Duà'J^église;  ily  avaîtiun  cbamp  .itlTecté  .aux 
besoins  du  pope,  mâis.hLimaisonrqu'il  ty  construisait i était :Son  i^ien, 
elle  faîsaiupartie  de  sa  isuccesscon;  pour  en  :prend(e  ipossession,  le 
nouveau^yenu  devait  se'mettre'd'jaccord'avesc  k  famille  de  son  pré- 
décesseur et  (lui  proposer  ;ud  dédonunageatent.  L'arrangement  le 
plus  -simple  était,  lentenitant  dans  ila  .maisoa,  d'entcer  dans  la  ia- 
.  mille .  Le  second  imariage  étant  interdit  aux  femmes  île  popes<  comme 
•aux  popes  eux-mêmes,  et, ^oeux-ni  ne  poumnt  épouser  cpi'june 
vierge,  il  n'y  avaitipointà^BODger  à  orne  union  avec:  la- jveuve  du  dé- 
funt. C'était  donc  par^unimariegeavecune  des  filles  et  une.pension 
à  la  veuve  ou  laux  autres  «enfans  que  .se  réglait  le; plus  «souvent  la 
transmission  des  aires.  On  évitait  ainsi  les  querelhs  et  ias  procès, 
et,  pour  y  couper  court,  l'aiatorité. avait  .enfiOui::agé  ce;genre  de  so- 
lution. Les  séminaristesm'étant  promus.au  sacecdoae  qu'après  leur 
'mariage,  c'étaitavant  lem*>oiidination' qu'ils  devaientfS'assufer.d' une 
fiancée  en  même  temps  ^ae<d'une  parcmse.  Aussi  le  principal  but 
des  jeunes  gens  désireux  d'entrer  dans  le  clergé  séculier  était-il  de 
cbercber  une  faéritière;doiirt  la  main  kur  pût  apporter  une  église.  La 
coutume  d'arriver  auxcures  par  un  mariage  ou  un  marché  était  si 
générale  qu'il  a  fallu  une  ioi  pour  .défendre  d'en! faire  une  obliga- 
tion. Ce  n'est  qu'en  18C7  qu'il  a  été  interdit  d'exiger  pour  la  colla 
iion  d'une  cure  que  le  candidat  entrât  dans  la  famille  de  son  prédé- 
cesseur ou  lui  servit  une  pension.  Cette  loi  est  excelknte;  elle  ne 

(i)  Voyez  Ht'  Philarète  de  Tdienugof,  ist^ma  rousskoï  ttÉrh/i ,  y'  période  iVAd- 
wnistration  ecclésiastique,  3°  la  Hiérarchie  et  les  éparchies» 


Ûe 


suffit  point  à  changer  d*un  coup  des  habitudes  séculaires.  Pour  que 
la  collation  des  cures  cesse  d'être  compliquée  d'affaires  de  mariage 
et  de  succession,  il  faut  mettre  les  veuves  et  les  orphelins  du  clergé 
à  Tabri  du  besoin,  il  faut  assurer  à  chaque  pope  une  demeure  pa- 
roissiale. 

L'hérédité  ne  s'était  pas  seulement  introduite  dans  les  fonctiœis 
de  curé  et  de  prêtre,  elle  était  descendue  jusqu'aux  derniers  em- 
plois de  l'église.  La  classe  sacerdotale  comprend  non  pas  seulement 
les  prêtres  et  les  diacres  ayant  reçu  les  ordres,  mais  aussi  les  chan- 
tres, les  sacristains,  les  bedeaux,  les  sonneurs ,  tous  les  employés 
et  tous  les  serviteurs  de  l'église.  Le  clergé  compte  en  Russie  environ 
600,000  âmes  (1)  ;  sur  ce  nombre,  les  hommes  en  service  actif,  les 
prêtre^  en  particulier  sont  peu  nombreux.  Le  clergé  blanc  est  en- 
core moins  homogène  que  le  clergé  noir  ;  il  se  divise  en  trois  ou 
quatre  clergés  dont  chacun  forme  une  classe  dans  la  classe,  une 
sorte  de  sous-caste  séparée  des  autres  par  le  genre  de  vie  ou  l'édu- 
cation, et  en  général  ne  se  mariant  que  dans  son  propre  sein.  C'est 
d'abord  le  prêtre,  vulgairement  appelé  pope;  les  paroisses  ordi- 
naireâ  en  ont  un,  les  plus  importantes  deux.  Il  y  en  avait  en  1872 
37,600,  dont  1,160  portant  le  titre  d'archiprêtres.  C'est  ensuite  le 
diacre,  qui  assiste  le  prêtre  dans  les  cérémonies  et  peut  le  suppléer 
dans  quelques-unes,  ainsi  dans  les  enterremens;  chez  lui,  la  qua- 
lité la  plus  prisée  est  une  belle  voix  de  basse.  Comme  il  n'est  point 
essentiel  à  la  liturgie,  toutes  les  églises  n'en  ont  pas,  et  les  pa- 
roisses qui  en  possèdent  en  ont  moins  que  de  prêtres.  On  en  compte 
13,250.  Us  étaient  deux  ou  trois  milliers  de  plus  il  y  a  trente  ans; 
cette  diminution  montre  dans  l'église  une  tendance  à  l'économie  et 
à  la  simplification  du  culte.  Ensuite  viennent  le  sacristain  et  le  be- 
deau, le  chantre  ou  le  sonneur,  les  assistans  du  culte  ou  serviteurs 
de  réglfse.  Ce  bas  clergé  correspond  aux  ordres  mineurs  de  l'église 
latine,  et  en  exerce  les  anciennes  fonctions  au  lieu  de  les  abandon- 
ner à  des  mercenaires  laïques.  La  plupart  des  paroisses  ont  deux  de 
ces  assistans;  selon  le  procureur  du  saint-synode,  ils  étaient  58,866 
en  1872. 

Les  trois  clergés  entre  lesquels  se  partage  la  classe  sacerdotale 
sont  jusqu'à  présent  demeurés  très  distincts.  Au  lieu  d'être  les 
degrés  successifs  d'une  même  carrière  tour  à  tour  parcourue  par 
le  même  homme,  les  ordres  mineurs,  le  diaconat  et  la  prêtrise  res- 
taient d'ordinaire  isolés,  exercés  pour  la  vie  par  des  clercs  &pé^ 
ciaux.  Le  diacre  demeurait  diacre ,  comme  le  pope  demeurait  pope, 

(1)  580,000  en  Europe,  : uoins  la  région  du  Caucase,  —  StatistUcheschi  Vrémenmk, 
1871. 


LA  BUSSIE  ET  LES   RUSSES.  817 

et  Tun  n'avait  guère  plus  de  chance  de  s'élever  à  la  prêtrise  que 
l'autre  à  l'épiscopat;  grâce  à  Tintroduction  de  l'hérédité,  les  géné- 
rations étaient  même  souvent  rivées  au  même  degré  de  la  hiérar- 
chie. Entre  ces  familles  cléricales  vivant  côte  à  côte  dans  la  même 
paroisse,  il  y  a  peu  d'alliances.  Chaque  classe  se  marie  dans  son 
propre  sein  :  sacristain ,  diacre  ou  pope  épouse  la  fille  d'un  de  ses 
pareils.  Il  est  rare  que  l'un  ou  l'autre  s'élève  au-dessus  ou  des- 
cende au-dessous  de  son  rang;  souvent  même  il  ne  suffisait  point 
pour  une  union  entre  deux  familles  sacerdotales  qu'elles  eussent  le 
même  titre  hiérarchique,  il  fallait  qu'il  y  eût  entre  elles  une  cer- 
taine parité  de  situation.  Pour  l'éducation  comme  pour  l'aisance,  le 
pope  des  villes  est  d'ordinaire  bien  au-dessus  des  popes  des  campa- 
gnes; aussi  y  a-t-il  peu  d'alliances  de  famille  entre  le  clergé  rural  et 
le  clergé  citadin.  L'élite  du  clergé  blanc  est  formée  des  protopopes  ou 
archiprêtres,  premiers  prêtres  d'une  paroisse  qui  en  a  plusieurs.  Ces 
prôtopopes  sont  souvent  chargés  des  fonctions  de  blagolchinnye  ^ 
sorte  de  doyens  ou  inspecteurs  du  clergé  paroissial.  Un  arcbiprètre 
marié  peut  monter  au  plus  haut  emploi  où  puisse  être  appelé  Té- 
vèque,  à  un  siège  dans  le  saint -synode.  Entre  ces  sommités  du 
clergé  blanc  et  le  pope  ou  diacre  des  campagnes,  il  y  a  ainsi  un  in- 
tervalle presque  égal  à  la  distance  qui,  dans  le  clergé  noir,. sépare 
le  moine  revêtu  de  la  dignité  épiscopale  du  novice  réservé  aux  plus 
humbles  services  du  couvent. 

Dans  le  clergé  marié  comme  dans  le  clergé  célibataire,  l'intelli- 
gence et  le  travail  ne  sont  point  étrangers  à  cette  diversité  de  des- 
tinées. Aux  plus  mauvais  jours  de  l'hérédité  et  de  la  routine,  le 
niérite  avait  encore  sa  part  dans  la  répartition  des  emplois  ecclé- 
siastiques. Pour  la  prêtrise  et  le  diaconat,  il  y  a  une  gradation  de 
connaissances  et  d'examens.  On  n'arrive  au  sacerdoce  qu'en  passant 
par  deux  ou  trois  épreuves  successives;  le  candidat  qui  s'arrête  à  la 
première  est  relégué  dans  le  diaconat,  celui  qui  n'a  pu  obtenir  au- 
cun diplôme  n'a,  pour  conserver  les  privilèges  du  clergé  et  n'être 
point  pris  comme  soldat,  d'autre  refuge  qu'une  place  de  chantre  ou 
de  sacristain.  Les  emplois  ecclésiastiques  se  trouvent  ainsi  mis  à  une 
sorte  de  concours.  Les  écoles  du  clergé  sont  partagées  en  trois  ca- 
tégories :  écoles  de  paroisse  et  de  district,  séminaires  et  académies, 
correspondant  à  peu  près  à  nos  trois  d^és  d'instruction  primaire, 
secondaire  et  supérieure.  Les  clercs  inférieurs  sortent  des  écoles 
élémentaires,  le  plus  grand  nombre  des  popes  des  séminaires  diocé- 
sains, et  l'élite  des  deux  clergés  des  quatre  académies  qui  tiennent 
lieu  de  facultés  de  théologie.  De  ces  académies,  les  trois  plus  an- 
ciennes sont  près  des  trois  métropolites  de  Pétersbourg,  de  Mos- 
cou et  de  Kief ,  la  quatrième  est  à  Kazan  aux  confins  du  monde 

Tom  in.  —  1874*  52 


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SIS  RSf^B  DBS  DBVX  iC0IQ>E6« 

mosulman.  Toutes  ces  écoles  soBt,  comme  Tëglise  ^o-nème,  forte- 
ment centralisées;  à  leur  tète  est  la  direction  centrale  de  rimtrme^ 
tien  ecclêsiastiqucj  administration  dépendante  du  synode  et  de  son 
Iwtit  procureur.  Dans  son  séminaire,  conmie  dans  son  conststoîre^ 
Téréque  est  sous  la  surreillance  de  l'autorité  synodale,  et  le  clecgé 
sous  la  tutelle  de  l'état. 

L'enseignement  des  séminaires  russes  n'est  point  ce  qu'oe  se 
figure  à  l'étranger*  En  peu  de  pays,  les  connaissances  demandées 
8u  clergé  sont  aussi  variées  :  c'est  ié  slayon  liturgique,  puis  le  lalin 
et  le  grec,  puis  les  élémens  de  rbâ[)reu ,  sans  lequel  il  ne  peut  y 
avoir  d'exégèse  biblique.  L'élève  n'est  point  borné  aux  langues  an- 
ciennes et  aux  lettres  sacrées  :  une  langue  vivante,  le  français  ou 
l'allemand  à  son  choix,  doit  lui  ouvrir  l'accès  du  nronde  moderne  et 
les  sources  des  cultes  dissideas.  Dans  ces  programmes,  les  lettres 
ne  font  pas  tort  aux  sciences,  ni  les  études  Uiéoriques  aux  études 
pratiques.  A  la  géométrie,  à  l'algèbre,  à  la  physique,  s'ajoute  pour 
le  futur  curé  un  peu  de  botanique,  d'économie  rurale  et  parfoia 
même  de  médecine.  Le  tout  est  couronné  par  l'histoire,  la  ^îloao- 
pbie,  k  tbét^ogie,  dont  chaque  branche  a  son  enseigœment  spécial. 
Il  serait  difficile  de  concevoir  pour  des  ecclésiastiques  un  plus  large 
système  d'enseignement.  L'inconvénient  est,  comme  dans  toutes 
nos  écoles  modernes,  que  les  matières  enseignées  se  pressent  dans 
un  temps  trop  limité,  en  sorte  que  l'ampleur  des  études  prend  trop 
sur  leur  profcmdeur.  Un  vice  plus  funeste,  qui  m^heureusement  n'est 
pas  non  plus  propre  aux  séminaires  russes,  c'est  l'imperfection  des 
méthodes,  la  routine  et  l'emploi  de  livres  ou  d'auteurs  snram^, 
c'est  l'isolement  du  monde  extérieur,  de  la  marche  des  sciences  et 
des  idées;  c'est  par-dessus  tout  l'absence  d'esprit  critique,  d'esprit 
scientifique.  Fondées  aux  deux  derniers  siècles  i  l'imitation  de  celles 
de  rOccident,  les  écoles  ecclésiastiques  russes  ont  en  élaigtssaot 
leurs  programmes  gardé  bien  des  défauts  de  leurs  modèles.  La  Rus- 
sie y  ajoute  les  siens,  la  rareté  et  le  peu  de  science  des  professeuis, 
l'instabilité  du  professorat.  Dans  le  personnel  enseignant  des  sé- 
minaires et  des  académies,  les  laïques  et  les  prêtres  séculiers  se 
mêlent  aujourd'hui  aux  moines.  Malheureusement  pour  la  phipart, 
pour  les  plus  distingués  surtout,  l'enseignement  est  moins  une  pro- 
fession que  le  premier  échelon  d'une  autre  carrière.  Souv«it  œs 
places  sont  occupées  par  des  jeunes  gens  qui  passent  presqae  subi* 
tement  du  baxic  de  l'élève  à  la  chaire  du  maître,  sauf  à  bîentât 
quitter  celle-ci  potir  de  plus  hautes  ou  plus  lucratives  Sanctions  ci- 
viles ou  ecclésiastiques.  Avec  toutes  ses  lacunes,  l'instructioQ  of- 
ferte dans  les  séminaires  et  les  académies  a  l'avantage  en  même 
temps  que  l'inconvénient  d'être  moins  spéciale,  mdna  exclnsive- 


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LA  HUSSIE  ET  LES   RUSSES.  819 

ment  ecclésiastique  qu'en  d'autres  pays.  Les  programmes  seraient 
remplis  que  le  clergé  russe  serait  le  plus  instruit  et  le  plus  éclairé 
du  monde.  S'il  ne  l'est  point,  il  n'est  guère  inférieur  à  certains 
clergés  de  FOccident,  il  est  supérieur  à  la  plupart  des  clergés  d'O- 
rient unis  ou  non  à  Rome.  Les  connaissances  du  plus  grand  nombre 
des  prêtres  les  mettent  encore  au-dessus  du  milieu  où  ils  vivent,  et 
si  la  plupart  en  tirent  peu  de  parti,  la  fante  en  est  moins  k  l'ensei- 
gnement du  séminaire  qu'au  poids  déprimant  de  la  vie  du  pope. 
L'instruction  des  diacres  et  des  clercs  inférieurs  est  plus  faible; 
beaucoup  de  ces  derniers  savent  à  peine  lire  le  slavon  et  récitent 
leur  office  par  cœur.  Il  fut  un  temps  où  le  patriarche  Nîkone  se  fit 
taxer  d'exigence  en  prétendant  que  tous  les  clercs  sussent  lire  : 
encore  aujourd'hui  tous  les  sacristains  le  savent-ils  en  Occident? 
Dans  son  ignorance,  ce  bas  clergé  en  sait  assez  pour  son  service 
ecclésiastique  :  si  on  lui  demande  davantage,  c'est  moins  pour  les 
besoins  religieux  que  pour  l'employer  à  l'instruction  du  peuple. 

L'ignorance  n'est  point  le  principal  mal  du  clergé  russe,  c'est  la 
pauvreté  ou  plutôt  le  manque  de  moyens  d'existence  indépendans, 
c'est  encore  plus  l'isolement  social.  Le  clergé  paroissial  n'est  point 
salarié  ou  ne  l'est  que  d'une  façon  insignifiante.  Le  plus  grand 
nombre  reçoit  à  peine  100  roubles  par  an  (1).  Les  provinces  où  les 
cultes  étrangers  ont  de  nombreux  adhérens  sont  les  seules  où  les  prê- 
tres orthodoxes  reçoivent  un  traitement  sérieux.  Dans  ces  régions, 
la  politique,  qui  unit  Tratérêt  de  l'orthodoxie  à  l'intérêt  national,  em- 
pêche Tétat  de  laisser  le  pope  à  la  charge  de  son  troupeau;  alors 
même  le  curé  russe  ne  reçoit  guère  plus  de  300  roubles  :  avec  une 
famille  et  un  tel  traitement ,  il  se  trouve  encore  souvent  dans  une 
situation  inférieure  à  celle  des  ministres  des  confessions  rivales, 
qui  d'ordinaire  sont,  eux  aussi,  salariés  par  l'état.  Les  défiances 
mêmes  du  gouvernement  contre  les  cultes  hétérodoxes  l'engagent  à 
en  payer  le  clergé  pour  le  mieux  tenir  sous  sa  main.  Il  le  fait  du 
reste  au  moyen  d'une  taxe  spéciale  appliquée  aux  membres  de  cha- 
que confession,  en  sorte  qu'il  n'est  que  l'intermédiaire  obligé  entre 
les  différentes  églises  et  leurs  ministres.  Avec  le  clergé  orthodoxe, 
il  n'est  pas  besoin  de  tels  moyens;  l'état  le  tient  sous  sa  tutelle  par 
assez  d'autres  liens.  Cet  exemple  montre  l'erreur  de  ceux  qui  ne 
font  consister  la  séparation  de  l'église  et  de  l'état  que  dans  la  sup- 
pression du  traitement  du  clergé.  Peu  d'églises  reçoivent  aussi  peu 
du  gouvernement  que  l'église  russe,  et  peu  lui  sont  aussi  étroite- 
ment unies.  Chez  un  p^ys  riche  où  l'initiative  individuelle  a  été 

(i)  Le  rouble  au  taux  normal  vaut  4  francs  ;  sous  le  régime  du  coora  forcé,  le 
change  le  fait  osciller  entre  3,*30  et  3,75. 


Iligitizedby 


mûrie  par  les  libertés  publiques,  où  le  sentiment  religieux  est  sti- 
mulé par  la  rivalité  des  différens  cultes,  le  clergé  peut  trouver  plus 
de  liberté  et  de  dignité  à  n'avoir  d'autre  soutien  que  la  piété  de  ses 
fidèles;  il  en  est  autrement  dans  un  pays  pauvre,  habitué  à  se  repo- 
ser de  tout  sur  l'état.  Le  clergé  dont  l'entretien  est  abandonné  au 
zèle  privé  y  perd  en  considération  et  en  indépendance^  souvent 
même  en  moralité.  En  étant  à  la  charge  de  ses  paroissiens,  le  prêtre 
tombe  à  leur  merci.  C'est  ce  qui  se  voit  en  Russie ,  au  moins  dans 
les  campagnes.  Â-t-il  affaire  aux  anciens  serfs,  le  pope  a  peine  à 
leur  arracher  la  nourriture  de  ses  enfans.  Compte-t-iî  sur  sa  pa- 
roisse quelque  riche  famille,  il  n'y  en  a  d'ordinaire  qu'une,  celle 
des  anciens  seigneurs,  en  sorte  que  la  générosité  est  sans  ému- 
lation, et  que  la  reconnaissance,  n'ayant  point  à  se  partager,  se 
change  en  dépendance  et  en  servilité.  Au  temps  du  servage,  le  pope 
vivait  surtout  des  bienfaits  du  seigneur  local  :  à  force  d'être  son 
obligé,  il  devenait  son  homme,  sa  créature,  il  était  comme  l'aumô- 
nier ou  le  chapelain  du  propriétaire,  et  cet  état  de  choses  n'a  pu 
disparaître  en  un  jour  avec  l'émancipation. 

L'église  russe  a,  comme  ses  couvens,  perdu  la  plus  grande  partie 
de  ses  terres.  Dans  chaque  paroisse,  le  pope  possède  encore  la 
jouissance  d'un  champ  de  30  arpens  au  moins,  et  souvent  de  plus. 
C'est  une  petite  ressource  dans  un  pays  peu  peuplé,  où  la  terre  n'a 
souvent  de  valeur  qu'autant  qu'on  la  peut  cultiver  soi-même.  Les 
paysans  prêtent  d'ordinaire  au  pope  un  travail  gratuit,  mais  fré- 
quemment insuffisant.  Parfois  le  prêtre  est  réduit  à  mettre  lui-même 
la  main  à  l'ouvrage;  chez  les  clercs  inférieurs,  le  travail  des  champs 
est  habituel.  La  principale  ressource  du  clergé  n'est  pas  là,  elle  est 
dans  les  cérémonies  religieuses,  dans  le  casuel.  Il  y  a  dans  chaque 
paroisse  deux,  trois,  quatre  familles,  souvent  vingt  ou  vingt-dnq 
personnes,  à  vivre  de  l'autel.  Tout  ce  monde  pourrait  encore  trouver 
là  un  revenu  suffisant,  si  le  produit  de  chaque  église  était  abandonné 
à  son  clergé.  Or  il  n'en  est  point  ainsi  :  certaines  aumônes,  certaines 
taxes  ecclésiastiques,  parfois  les  plus  productives,  sont  réservées 
aux  caisses  du  diocèse  ou  du  synode.  Dans  les  églises  orthodoxes, 
chez  les  Grecs  comme  chez  les  Russes,  une  des  branches  de  revenus 
les  plus  régulières  est  la  vente  des  cierges  :  cette  vente  se  peut  com- 
parer à  la  location  des  chaises  et  des  bancs  ou  pews  en  France  ou 
en  Angleterre.  Les  orthodoxes,  qui  ne  s'assoient  point  pendant  les 
offices  et  prient  d'ordinaire  debout,  n'entrent  guère  dans  leurs 
églises  sans  acheter  à  la  porte  un  petit  cierge  qu'ils  brûlent  devant 
une  image,  les  dévots  en  allument  à  la  fois  devant  plusieurs  saints. 
Le  produit  de  cette  vente  alimente  la  caisse  ecclésiastique,  dont  l'au- 
torité diocésaine  ou  synodale  dirige  l'emploi,  et  qui  sert  particuliè- 


tA  RUSSIE  ET  LES  RUSSES.  821 

rement  à  l'entretien  des  écoles  et  du  clergé.  Le  pope  doit  chercher 
ses  ressources  ailleurs.  }\  ne  peut  guère  compter  parmi  elles  les 
honoraires  de  ses  messes;  on  en  dit  bien  pour  les  morts ,  surtout 
aux  anniversaires  funèbres ,  mais  l'usage  n'est  point  d'en  multiplier 
la  répétition.  Les  dispenses  de  jeûne  et  de  carême  ne  sont  non  plus 
d'aucun  secours  pécuniaire  pour  le  diocèse  ou  les  paroisses.  L'or- 
thodoxie orientale  a  quatre  carêmes;  pour  aucun ,  elle  ne  donne  de 
dispenses,  chacun  les  observe  suivant  sa  conscience;  au  jeûne,  elle 
ne  substitue  point  l'aumêne.  L'église  gréco-russe  a  d'autres  sources 
de  revenus.  Obligée  de  faire  vivre  de  l'autel  un  clergé  pourvu  de 
famille,  on  comprend  qu'elle  en  soit  arrivée  à  faire  argent  de  tout, 
et  qu'aucune  de  ses  cérémonies,  aucun  de  ses  sacremens  ne  soit  gra- 
tuit. Tout  se  paie,  la  confession  comme  le  baptême,  la  conununion 
comme  le  mariage.  Dans  les  campagnes,  on  donne  peu  de  chose  : 
pour  les  principales  cérémonies,  à  peine  quelques  francs;  pour  les 
plus  petites  et  les  plus  fréquentes,  parfois  un  kopek  (A  centimes). 
La  multiplicité  de  ces  redevances  peut  seule  dédommager  le  clergé 
du  faible  produit  qu'il  en  retire;  aussi  n'en  néglige-t-il  aucune.  Il 
tend  à  se  transformer  en  agent  fînancier,*en  collecteur  d'impôts. 
Tout  se  paie,  et  rien  n'a  de  tarif;  les  préventions  du  peuple  s'op- 
posent à  la  tarification  des  choses  sacrées.  La  misère  besoigneuse  du 
pope  doit  souvent  le  disputer  à  l'avare  pauvreté  du  mougik.  Pour 
une  cérémonie,  un  mariage  ou  un  enterrement,  on  négocie  parfois, 
on  marchande  comme  on  ne  marchande  plus  qu'en  Russie.  On  a  vu, 
dit-on,  des  fiancés  venir  à  l'église  et  s'en  retourner  sans  être  ma- 
riés pour  n'avoir  pu  se  mettre  d'accord  sur  le  prix  avec  le  curé. 
On  a  vu  des  paysans  enterrer  clandestinement  des  parens  pour 
échapper  aux  exigences  du  prêtre.  De  telles  habitudes  ont  fait  ac- 
cuser l'église  orthodoxe  de  simonie.  Le  reproche  serait  plus  juste 
en  Turquie,  où  les  hautes  dignités  ecclésiastiques  s'achètent  de  la 
Porte  ou  des  pachas,  et  où  le  clergé  est  obligé  de  rançonner  les 
fidèles  pour  payer  ses  maîtres  musulmans.  En  Russie,  il  n'y  a  rien 
de  pareil,  le  troupeau  n'est  mis  à  contribution  que  pour  l'entretien 
du  pasteur.  Le  clergé,  qui  vit  des  offirandes  de  ses  paroissiens,  ne 
peut  leur  faire  remise  d'aucune  des  redevances  qui  sont  l'unique 
pain  de  ses  enfans;  il  ne  reconnaît  point  aux  indifiérens  ou  aux 
dissidens  la  liberté  de  se  soustraire  aux  taxes  de  l'église,  ce  serait 
frustrer  ses  ministres  ou  accroître  les  charges  des  paroissiens  fidèles. 
S'il  ne  veut  profiter  des  cérémonies  orthodoxes,  le  raskolnik  en  doit 
au  prêtre  la  rançon.  De  là  ces  compromis  pécuniaires  entre  les  curés 
et  les  sectahres  de  leurs  paroisses.  Le  clergé  lève  les  droits  qui  lui 
reviennent  sans  tenir  compte  des  opinions  de  ceux  qui  les  lui  doi- 
vent «  à  peu  près  comme  en  d'autres  pays  l'état  fait  contribuer  aux 

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822  BBTUB  DES   DEUX  JH>1IDE6« 

frais  des  cultes  leurs  adversaires  comme  leurs  partisans.  La  mo* 
dkité  de  ses  ressources  défeud  »m  pope  ^'esi  rien  s^andonner;  k 
Yeiidrait-41  qu'il  ne  le  pourrait  guère.  Il  a  «a  fenuiie  et  ses  entam 
tpii  le  poussent  à  ne  rien  omettre  de  ses  droits,  il  a  ses  collègues  on 
ses  0QDirèi*es  du  clergé,  le  diacre  et  les  clercs  inférieurs,  qui,  vivant 
sur  les  mêmes  gratificati(ms,  se  trouvecaieai  victimes  de  scméésinté* 
ressèment.  Le  casueU  qui  fait  la  principale  ress(Mirce  du  clergé,  doit 
en  eUet  être  partagé  entre  les  différens  membres  de  la  classe.  Pour 
éviter  les  abus  ou  les  querdles,  il  a  fallu  soumettœ  cette  répartition 
à  des  règles  officielles.  D'après  les  ordonnasces  de  1869  et  1871, 
le  prêtre  a  trois  fois,  le  diacre  deux  fois  plus  que  le  chantre.  Si  dans 
les  campagnes  la  part  du  premier  est  peu  considérable,  on  conçoit 
ce  que  doit  être  celle  du  dernier. 

Pour  le  mieux  partagé,  ces  redevances  seraient  inBnffisantes,  ai 
en  dehors  des  sacremens  et  des  cérémonies  imériemnes  de  Fégltse 
l'usage  et  la  piété  du  peuple  russe  n'offraient  au  cleigé  d'autres 
sources  de  profits.  En  Russie,  la  religion  tient  encore  ime  grande 
plaœ  dans  la  vie  domestique,  dans  la  fiunille,  dans  les  affaires. 
Pour  tout  événement  important,  pour  une  lète  oa  un  anniver- 
saire, pour  un  retour  ou  pour  un  départ,  lors  d'un  emménagement 
ou  d'un  voyage,  au  début  ou  à  la  conclusion  de  tome  entTq)rise,  le 
Russe  demande  la  bénédiction  de  l'église  et  de  ses  ministres.  Le 
clergé  trouve  là  une  de  ses  fonctions  les  plus  fructueuses.  On  l'ap- 
pdle  dans  les  maisons  pour  chanter  des  Te  Dewn  et  bénir  les  fêtes 
de  famille;  c'est  pour  lui  une  occasion  de  réjouissance  et  de  bonne 
chère  en  même  temps  que  de  profit.  Le  pope  n'attend  pas  toujours 
d'être  invité.  Il  y  a  des  Coques,  à  Noël,  k  l'Epiphanie,  à  Pâques, 
où  il  est  d'usage  que  le  clergé  aille  bénir  las  dem^ires  de  ses  pa- 
roissicfis.  Une  coutume  s^nblable  existe  encore  k  Rome  et  dans 
quelques  pays  catholiques.  Dans  la  ville  comme  dans  la  campagne, 
le  prêtre  et  le  diacre  en  habits  sacerdotaux,  suivis  dea  clencs  infé- 
rieurs, s'en  vont  de  maison  en  maison  chanter  un  allelma.  Introduits 
dans  une  salle,  ils  se  tournent  vers  les  saintes  images,  qui  sekm 
l'usage  oriental  occupent  un  des  angles  de  la  pièca,  its  réciteot 
rapidement  leurs  prières,  donnent  aux  aaststans  la  croix  à  baiser  et 
s'en  vont  reoammencer  ailleurs.  11  est  des  maisons  où  en  les  £aîi 
parfois  recevoir  dans  l'antichambre  par  des  domestiques,  et  où,  cm 
leur  remettant  la  gratification  d'usage,  on  les  dispense  du  chant  des 
prières.  Dana  les  campagnes,  ces  tournées  périodiques  donaent  quel- 
quefois lieu  à  des  scènes  bizarres  ;  on  a  vu  des  paysans  fermer  leiics 
cabanes  et  prendre  la  fuite  à  l'approche  du  pope,  an  risque  d'êlve 
poursuivis  et  ramenés  par  les  femmes  et  les  enfans  du  dergéu 
Pour  mettre  fin  k  leurs  exigences  ou  à  leurs  importunités,  le^j^node 


a  du  défendre  aux  popesses  et  à  lears  eoiana  d'aocompagner  leura 
loaris  dans  ces  qpiétes  à  domieile.  D'a^U^ea  iois  lepaysan  refuse  l'of- 
frande halâtueUe»  et  aloira  s'engage&t  entce  le  pr^e  et  lui  de  re- 
grettables diseusfiîoas.  On  raconte  que,  ae  pouvant  obtenir  d'un  pay- 
san le  salaire  des  prières  qu'il  venait  de  réciter  sur  sa  dexaeure,  un 
pope  imagina  de  retirer  les  bénédictions  fu'on  refusait  de  lui  payer 
et  de  les  remplacer  par  des  inprécaiions^  La  superstition  triompftua 
de  ravariee  du  mougik ,  effirayé  des  parera  du  prêtre  comme  des 
sortilèges  d'un  magicien. 

Ces  tournées  paroissiales,  qui  se  réipëtent  plusieurs  fois  par  ao, 
sont  une  des  causes  de  la  déconsidération  du  clergé,  noins  pour 
cette  sorte  de  mendîcîité  solennelle  que  pour  les  drconstaoses  qui 
raccompagnent.  Daas  de  telles  yisitea,  le  clergé,  celui  des  campagnes 
surtout,  e»t  souvent  victime  d'une  qualité  nationale,  de  Tbospitalité 
russe^  qui  garde  encore  <|aelqne  chose  de  primitif.  Il  n'est  si  pawvse 
mougik  cpiÎB'offFe  ea  ces  jours  de  fête  un  verre  de  vodka  à  son  curé; 
le  moins  généreux  se  blesse,  si  le  prêtre  ne  boit  cbez  lui.  Un  refus 
est,  par  la  plupart  des  paysans,  considéré  comme  un  outrage;  le 
prêtre  est  alors  ua  orgueilleux  qui  méprise  le  pauvre  monde ,  et  les 
paysans  se  vengent  de  lui  en  lui  refusant  leurs  services  pour  la 
culture  de  soa  champ  (1).  Le  phis  pmdenl:  est  de  se  soiunettre,  et 
l'honneur  accordé  à  l'un  ne  se  peut  dénier  à  l'autre.  Le  clergé 
s'en  va  ainsi  de  maison  en  maison  en  habits  sacerdotaux  et  portant 
la  croix,  distribuant  partout  ses  bénédictions  et  recevant  en  ^haoge 
un  verre  d'eau-de-vie  et  quelques  kopeks.  Les  suites  sont  aisées 
à  deviner.  A  la  iBn  d'une  telle  journée ,  le  prêtre  est  facilement 
hors  de  son  bon.  sens.  Les  paysans  s'en  scandalisent  peu,  sur  le  mo- 
ment au  moins;  on  en  a  vu  soutenir  le  pope  enivré  et  le  coaduire 
avec  précaution  de  porte  en  porte  jusqu'au  bout  de  sa  toucnée* 
Naturellement  de  tels  spectacles  sont  peu  faits  pour  ramener  les 
dissidens.  11  y  a  dans  la  galerie  d'un  riche  raskolnik  de  Moscou  un 
tableau  représentant  une  scène  de  ce  genre.  Le  pope  chanoelle,  la 
croix  à  la  main,  et  le  diacre  ivre  souille  les  ornemens  sacrés.  De 
tels  acddens  ne  peuvent  inspirer  de  respect  au  paysan  qui  les  pro- 
voque, et,  avec  la  contradiction  habituelle  au  peuple,  il  se  moque 
le  lendemain  de  ce  qu'il  encourageait  la  veille.  Pour  un  pope,  le 
plus  avantageux  est  d'être  en  état  de  supporter  la  boisson,  et,  pour 
ne  pas  s'exposer  à  l'ivresse,  d'être  bon  buveur.  Les  occasions  de 
le  devenir  ne  lui  manquent  pçint;  aux  repas  de  noces  des  paysans 

(1)  Opisanié  SeUkago  DoMiowntsva,  p.  00  et  suiv.,  révélatioos  d*un  pope  publiées 
il  y  a  quelques  années  à  Leipzig  et  à  Paris.  L'auteur  anoDyme,  découvert  par  les  au. 
torités  ecclésiastiques,  ne  dut  qu'à  de  hautes  protections  d*échapper  aux  rancunes  de 
tes  supérieurs. 


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comme  en  ses  tournées  paroissiales,  le  curé  doit  rendre  raison  à 
tous  ceux  qui  boivent  à  sa  santé.  Avec  de  telles  habitudes,  on  s'ex- 
plique sa  réputation  de  buveur  ou  d'ivrogne,  d'autant  plus  que  par- 
tout le  peuple  attribue  volontiers  au  clergé  le  goût  du  vin  et  de  la 
bonne  chère. 

L'existence  du  clergé  russe  explique  sans  peine  son  peu  de  con- 
sidération et  son  peu  d'influence.  Le  respect  que  le  Russe,  le  mou- 
gik  surtout,  porte  à  la  religion  rejaillit  peu  sur  ses  ministres.il 
ne  se  fait  pas  faute  de  se  moquer  du  prêtre  dont  il  baise  dévote- 
ment la  main.  Dans  son  exagération  même,  cette  distinction  entre 
Téglise  et  le  prêtre  fait  honneur  au  sens  spirituel  du  peuple  russe; 
sa  religion  n'est  point  si  grossière  qu'elle  lui  fasse  confondre  l'église 
et  le  pope,  et  rendre  l'une  responsable  des  fautes  de  l'autre.  C'est 
là  une  des  raisons  pour  lesquelles  le  clergé  russe  ne  peut  de  long- 
temps avoir  d'influence  sociale  ou  politique.  Il  se  peut  rencontrer 
dans  quelques  cercles  une  sorte  de  piétisme  plus  ou  moins  sincère; 
ce  qu'ailleurs  on  nomme  cléricalisme,  pour  nous  servir  d'un  mot 
qu'aucun  autre  ne  remplace,  est  tout  à  fait  étranger  aux  Russes. 
Sur  le  paysan,  le  prêtre  a  peut-être  moins  d'empire  qu'il  n'en  a 
dans  nos  campagnes  de  France,  où  d'ordinaire  il  en  a  si  peu.  Sur 
les  hautes  classes,  il  n'a  pas  l'influence  que  lui  donnent  ailleurs 
l'éducation  et  les  femmes.  Nulle  part  l'église  et  ses  ministres  ne 
tiennent  moins  de  place  dans  ce  qu'on  appelle  le  monde.  Si  dans 
les  campagnes  les  propriétaires  ouvrent  parfois  leur  porte  au  prêtre, 
c'est  pour  une  fête  ou  une  cérémonie,  et  sans  intimité  conune  sans 
considération.  Les  hautes  classes  n'ont  pour  le  clergé  ni  respect  ni 
sympathie,  et  ne  sentent  pas  le  besoin  de  lui  en  témoigner  pour 
rehausser  la  religion  aux  yeux  du  peuple.  Plus  rapproché  du  pay- 
san par  le  genre  de  vie,  le  prêtre  lui  est  trop  supérieur  pour  se  ra- 
baisser sans  souffrance  à  son  niveau.  Moralement  séparé  de  toutes 
les  autres  classes,  le  pope  se  sent  mal  à  l'aise  parmi  elles;  sa 
position  a  quelque  chose  de  faux,  et  par  là  prête  souvent  au  ri- 
dicule en  même  temps  qu'au  mépris  ou  à  la  pitié.  Chez  ce  peuple 
si  plein  de  respect  pour  ses  saints,  le  clergé  est  l'objet  des  raille- 
ries populaires.  Dans  les  dictons  nationaux  comme  dans  l'art  et  la 
littérature,  le  pope  et  tout  ce  qui  lui  appartient,  sa  femme,  ses  en- 
fans,  sa  maison,  son  champ,  sont  souvent  tournés  en  dérision, 
u  Suis-je  un  pope  pour  dîner  deux  fois?  »  dit  un  proverbe  qui  n'est 
pas  le  plus  méchant  de  ce  genre.  .La  superstition ,  qui  semble- 
rait devoir  profiter  à  la  considération  du  prêtre,  tourne  elle-même 
parfois  contre  lui.  Dans  certaines  régions,  il  passe  pour  avoir  le 
mauvais  œil;  on  craint  la  rencontre  d'un  pope  comme  celle  d'un 
mort,  c'est  un  augure  de  malheur. 


LA  BUSSIE  ET  LES  BUSSES.  825 

Méprisé  des  uns,  isolé  de  tous,  le  pope  des  campagnes  est  dans 
la  dépendance  de  chacun.  Il  dépend  du  paysan,  qui  cultive  son 
champ;  il  dépend  du  propriétaire,  qui  souvent  Ta  fait  nommer  et 
peut  le  faire  révoquer;  il  dépend  de  l'évoque,  du  consistoire  et  de 
toute  la  bureaucratie  ecclésiastique  ou  civile.  L'évèque,  le  vladykUj 
c'est-à-dire  le  souverain,  le  maître,  est  moins  le  père  et  le  protec- 
teur de  ses  prêtres  que  leur  chef  et  leur  juge.  Les  dignitaires  ecclé- 
siastiques sortis  du  clergé  nohr  laissent  voir  souvent  eux-mêmes 
pour  le  clergé  des  campagnes  un  dédain  peu  fait  pour  le  relever 
aux  yeux  de  ses  paroissiens.  Le  pope  est  rarement  admis  en  présence 
de  son  évèque,  et  il  en  redoute  vivement  les  visites  diocésaines. 
Écrasé  sous  le  poids  des  préoccupations  et  des  intérêts  temporels, 
il  ne  songe  qu'à  la  vie  matérielle;  il  ne  voit  plus  dans  le  sacerdoce 
que  l'accomplissement  des  rites  et  de  la  liturgie.  La  mission  du 
prêtre  se  rabaisse  pour  lui  à  un  rôle  tout  extérieur,  tout  cérémoniel; 
la  misère  et  la  dépendance  du  clergé  introduisent  ainsi  dans  l'or- 
thodoxie une  nouvelle  cause  de  formalisme  et  de  corruption.  Dans 
une  pareille  existence,  la  science  et  l'étude  sont  superflues,  aucun 
espoir  de  s'élever  au-dessus  de  cette  situation  ou  de  servir  plus  uti- 
lement l'église  ne  stimule  le  curé  de  campagne.  La  patience  et  l'hu- 
milité sont  les  vertus  de  son  état.  Exposé  à  être  révoqué,  parfois 
même  à  être  dégradé  et  enrégimenté  comme  soldat  ou  colonisé  au 
loin,  sur  la  dénonciation  d'un  ennemi,  le  pope  de  village  a  pu  long- 
temps être  regardé  comme  le  paria  de  la  Russie.  S'il  en  est  ainsi  du 
prêtre,  qu'est-ce  du  diacre,  qui  près  de  lui  est  un  subalterne,  qu'est- 
»  ce  de  tous  les  clercs  inférieurs?  Devant  tant  de  causes  de  misère  et 
de  démoralisation,  si  quelque  chose  doit  étonner,  c'est  qu'après 
plusieurs  siècles  d'une  telle  existence  le  clergé  russe  ne  soit  pas 
plus  avili. 

Le  poids  sous  lequel  s'affaisse  ce  clergé,  c'est  le  mariage,  c'est  la 
famille.  La  politique  et  la  religion  peuvent  trouver  certains  avan- 
tages au  mariage  des  prêtres;  au  point  de  vue  économique,  quand 
le  sacerdoce  est  devenu  ime  fonction  spéciale  exigeant  tout  le  temps 
et  tout  le  travail  d'un  homme,  un  clergé  pourvu  de  famille  est  cher. 
Le  prêtre  marié  convient  à  deux  ordres  de  société  :  à  un  peuple  pa- 
triarcal où,  toutes  les  fonctions  étant  encore  peu  distinctes,  le  prêtre 
n'a  pas  besoin  d'appartenir  exclusivement  à  l'autel,  —  à  un  peuple 
riche,  de  civilisation  avancée,  capable  de  rétribuer  largement  toutes 
les  spécialités.  Dans  une  situation  intermédiaire  comme  celle  de  la 
Russie  actuelle,  le  clergé  ne  peut  faire  vivre  sa  famille  d'un  travail 
manuel,  et  le  pays  n'est  pas  assez  riche  pour  que  le  sacerdoce  suf- 
fise aux  besoins  de  toute  une  famille.  Le  prêtre  n'est  plus,  comme  le 
curé  maronite,  un  paysan  donnant  la  semaine  au  travail  des  champs, 

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826  REVUE  DES   DEUX  MOITDES. 

le  dinmehe  4  l'église;  ce  n'est  pas  encore,  comme  le  pae9te«r  an- 
glais ou  américaiB,  un  homme  instruit,  un  docteur  recevant  d'one 
société  opulente  et  cultivée  un  traitement  bonOTable.  Si  Ton  ana- 
lyse toutes  les  dépenses  d'une  famille  de  pope  de  campegne,  on  ^ 
éUwné  de  findnstrie  qu'il  )ui  faut  pour  vivre.  Noue  avons  ce  Jbudgel 
traoé  par  un  prêtre  russe  (i)  :  1^  différens  chapitres  de  dépenses, 
la  noumtui*e,  le  vêtement,  la  toilette  de  la  femme  et  des  filles^  la 
pension  des  fils  a»  séminaire,  ferment  pour  sept  ou  huit  peismnes 
le  modeste  total  d'environ  600  roubles  (2,400  francs).  Les  receUies 
demeurent  souvent  bîpen  en-deçà.  Pour  mettre  ce  maigre  hadget  ea 
équilibre,  l'auteur  anonyme  supprime  on  à  im  feus  les  obj^s  de 
luxe,  le  saciie,  le  thé,  puis  la  vîonde  et  la  feriae  de  froHWDt,  puis 
l'eflEitretien  de  1&  vache.  Avec  ces  retraodiemens  sur  te  Bonrrîture 
et  l'éducation  des  enfans,  il  en  vient  à  wêl  maadmura  irrédcctible 
de  i.07  roubles  (1,600  jbrancs)  pour  toute  une  feaiile  obligée  à  une 
existence  décente. 

Le  malaise  matériel  et  moral  d'une  telle  situatian  retombe  sur  la 
famille  du  prêtre  et  dégrade  en  elle  la  profession  sacerdotale.  Jetons 
un  coup  d'4Bil  sur  les  différens  membres  de  xsette  maison  qui  doivent 
perpétuer  \e  clergé  4m  transporter  avec  eux  dans  la  «ociété  civile 
l'esprit  de  la  ^caste  cléricale.  C'est  d'abord  la  femme  du  prêtre,  la 
popesee.  Elle  a  d'ordinaire  une  grande  infaence  dans  k  presby- 
tère; c'est  souvent  par  elle  que  le  pope  a  obtenu  sa  cure,  et,  s'il 
perd  sa  femme  encore  jeune,  le  curé  est  exposé  à  perdre  du  même 
coup  son  église.  «  Heureuse  comme  une  popesse,  »  dit  un  proverbe 
par  allusion  aux  soins  qui  doivent  entourer  une  femme  de  ia  vie  de  ^ 
laquelle  dépend  tonte  la  carrière  du  mari,  friste  bonheur  souvent  1 
si  le  pope  a  «Eicore  quelques  boas  jours,  quelques  faonneurs  ou 
quelques  réjouissances,  sa  popesse  y  a  rarement  part.  Son  éducation 
et  le  poids  des  soins  domestiques  lui  permettent  encore  moins  de 
seconder  ou  d'encourager  le  pî^tre  dans  les  travaux  de  son  minis- 
tère, dans  les  oeuvres  de  piété  et  de  charité.  En^e  elle  et  lui  se  \mt 
rarement  cette  sorte  d'union  oiu  de  coopération  religieuse  qui  se 
rencontre  souvent  parmi  les  ménages  de  pasteurs  protestans,  et 
qui,  feisant  de  la  femme  l'aide  et  l'associée  du  mari^  double  les  forces 
et  les  facultés  de  l'un  de  celles  de  l'autre  :  entre  le  pope  et  sa 
femme,  pour  peu  que  le  premier  ait  rapporté  quelque  instruction  da 
séminaire,  il  n'y  a  point  d'intimité  morale  ni  d'karmonie  intellecr- 
tuelle,  ou,  s'il  y  en  a,  c'est  que  le  mari  s'abaisse  au  niveau  de  la 
femme.  L'infériorité  de  l'éducation  des  femmes  est  une  des  grandes 
causes  cte  risolement  social  du  clergé  :  telle  maison  qui  pottrraîit 

(1)  Opimnié  SHêkagê  De»kh09mma,'p,  ISS. 


LA  RUSSIE  ET  LES  RUSSES.  827 

recevoir  dan»  Tintimité  le  prêtre  mstruit  n'y  peut  adirottre  80a 
igtm-ante  eomp^oe.  Chez  tw  dergé  comme  celui  de  France,  sorti 
d'ordinaire  des  classes  inférieures,  k  dignité  sacerdotale  peut  sup- 
pléer à  la  naksaace^  et  rinstraction  à  l'éducatian;  il  en  est  tout  mor 
trement  pour  un  clergé  starié.  Entre  ia  société  et  lui,  la  femme 
élève  une  barrière,  et  le  mariage  devient  pour  te  prèlare  un  prin- 
cipe d'isolement.  iW  relever  le  clergé^  il  &ttt  relever  réponse  du 
prêtre.  Quel  maris^  peol  exigw  d'une  femme  phis  d'élévation^  de 
noblesse  et  de  hautes  vertua?  Il  aemUe  qu'il  y  faille  une  sorte  de 
vocation^  U  existe  des  écûles  pour  les  filles  des  popes  :  on  s'est  sou* 
vent  moqué  de  ces  pensiomiats  pour  les  demoiselles  dti  dergéj  il  est 
cependant  difficile  de  s'ea  lasser.  Dans  l'état  des  mœurs,  il  faudra 
bien  des  aninées  pour  qu'en  dehors  de  sa  classe  le  prêtre  pvisse 
trouver  d'autres  compagnes  que  d'ignorantes  filles  de  paysan  ou 
d'artisan.  Il  y  a  là  une  difikulté  à  laquelle  on  ne  reoiédiera  qu'en 
améliorant  k  portion  matérielle  du  prêtre,  l'aisance  peut  seule 
ouvrir  à  sa  famille  l'accès  de  l'instruction ,  elle  seule  peut  donner 
aux  jeuniCB  filles  te  go&i  et  le  respect  de  la  profession  sacerdotale^ 
Après  la  femme  vienneot  les  enfans  du  pope.  Là  est  un  autre  des 
embarras  du  régime  actuel.  Filles  et  garçons  ne  peuvent  tous  de* 
-meurer  dans  la  classe  sacerdotale;  aujourd'hui  qu'on  leur  en  a  faci- 
lité la  sortie,  un  grand  nombre  en  profitent.  Parmi  les  millieis  de 
jeunes  gens  étevâ  ea  vue  de  l'autel,  beaucoup  ne  veulent  pas  en» 
trer  dans  une  carrière  dont  ils  ont  de  trop  près  aperçu  les  souf- 
frances; au  sortir  du  séminaire  ou  de  l'académie,  beaucoup  détour- 
nent la  tôte  du  cdice  que  leur  présente  l'église.  A  ces  fils  du  clergé 
qui  rejettent  le  froc  et  la  soutane,  la  vie  n'offre  pourtant  que  d'assez 
sombres  perspectives.  Leur  éducati(m  les  met  en  dehors 'du  monde 
de  l'artisan  ou  du  paysan,  et  dans  les  carrières  libérales  la  route 
leur  est  barrée  par  la  pauvreté,  te  manque  de  relations  et  les  pré- 
jugés sociaux,  peu  favorables  aux  gens  de  leur  classe.  Ce  triple 
obstacle  en  retient  la  majorité  dans  les  emplcHS  inférieurs  de  la  bu- 
reauoratie.  A  force  de  ténacité  cependant  un  assez  grand  nondire 
^  de  fils  de  prêtres,  de  iétmnêoristes^  comme  on  tes  appelle  en  Russie, 
parviennent  à  un  rang  honorable.  Il  s'en  rencontre  dans  presque 
toutes  les  carrières,  dai^  celles  surtout  qui  demandent  du  savoir 
et  du  travail,  dans  te  professorat ,  la  médedne ,  la  presse  et  te  bar- 
reau, parfois  même  dans  les  affaires  et  dans  l'armée.  Ils  ont  pour  sti* 
muler  leur  ambition  l'exemple  de  Spéranski,  qui  sous  Alexandre  V 
s'éleva  des  batncs  de  l'académie  ecclésiastique  aux  plus  hautes  di- 
gnités de  l'empire.  On  a  r^narqué  dans  les  pays  protestans  que 
d'aucune  classe  de  la  sodété  il  ne  sort  autant  d'hommes  distingués, 
autant  de  savans  surtout,  que  des  familles  de  pasteurs.  Gela  se  co»- 


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prend ,  ces  fils  de  pasteurs  tiennent  de  leur  éducation  deux  grands 
élémens  de  supériorité ,  l'instruction  et  la  moralité.  Avec  une  édu- 
cation analogue,  les  fils  de  popes  fourniraient  à  la  Russie  une  classe 
aussi  précieuse.  Pour  le  moment,  avec  toutes  les  diflScultés  de  leur 
origine,  ils  forment  déjà  dans  la  société  russe  un  élément  important, 
doué  de  qualités  propres. 

En  entrant  dans  les  diverses  professions,  ces  enfans  du  clergé  pas- 
sent ofiiciellement  dans  les  diverses  classes  entre  lesquelles  est  ré- 
partie la  nation,  ils  ne  se  confondent  point  pour  cela  avec  le  milieu 
dans  lequel  ils  entrent.  Dans  toutes  les  carrières  et  à  travers  tous 
les  degrés  du  ichincy  ils  restent  une  classe  à  part,  ils  gardent  une 
physionomie  et  des  tendances  particulières.  Cn  séminariste,  un  po- 
pavitch  se  reconnaît  partout;  au  milieu  de  la  société  laïque,  l'em- 
preinte cléricale  demeure  indélébile.  Cet  esprit  porté  dans  le  monde 
par  les  élèves  des  séminaires,  cette  marque  distinctive  de  la  classe 
d'où  ils  sortent  n'est  point  ce  qu'on  attendrait  des  fils  de  l'église.  C'est 
un  esprit  libéral,  parfois  révolutionnaire,  un  esprit  de  dénigrement 
et  de  jalousie  contre  les  positions  acquises  et  les  hautes  classes.  Ces 
penchans,  en  apparence  incompatibles  avec  leur  origine  et  leur  édu- 
cation, en  sont  le  résultat;  ils  sont  la  conséquence  des  souffirances, 
des  misères,  des  dédains  reçus  et  pour  ainsi  dire  accumulés  dans 
la  classe  sacerdotale.  Le  clergé  blanc  lui-même  n'a  point  d'opinion; 
affaissé  par  le  double  fardeau  de  la  vie  matérielle  et  de  l'autorité 
religieuse,  il  n'en  peut  guère  avoir.  Raisonnées  ou  non,  ses  ten- 
dances sont  différentes  de  ce  que  sont  aujourd'hui  dans  la  plus 
grande  partie  de  l'Europe  les  tendances  du  clergé.  Au  lieu  d'être, 
par  ses  privilèges  et  son  éducation,  attaché  aux  intérêts  aristocra- 
tiques ou  conservateurs,  le  clergé  russe,  le  clergé  blanc  au  moins, 
a  des  instincts  populaires  et  démocratiques.  A  cet  égard  comme  à 
beaucoup  d'autres,  il  y  a  entre  les  popes  et  le  haut  clergé  monas- 
tique un  naturel  contraste.  Les  premiers  n'ont  pas  assez  lieu  d'être 
satisfaits  de  l'ordre  social  pour  redouter  les  innovations  dont  s'ef- 
fraient les  chefs  de  l'église.  Ce  qui  chez  le  prêtre  n'est  qu'un  in- 
stinct devient  chez  ses  fils  une  conviction,  une  doctrine  calculée. 

Le  contraste  entre  la  haute  vocation  et  l'humble  position  du  prêtre 
choque  de  bonne  heure  le  jeune  séminariste,  les  obstacles  qu'il 
rencontre  au  début  de  sa  carrière  blessent  son  orgueil,  les  préjugés 
qui  le  poursuivent  à  travers  la  vie  l'irritent.  De  là  l'esprit  démocra- 
tique et  novateur,  quelquefois  radical  et  révolutionnaire,  des  fils  de 
popes.  Ils  ne  gardent  souvent  pas  plus  d'affection  et  de  respect  pour 
l'ordre  religieux  que  pour  l'ordre  social  ;  en  sortant  de  ses  écoles, 
ils  se  révoltent  contre  l'église,  qui  pour  eux  et  leurs  pères  n'était 
qu'une  marâtre;  ils  se  raidissent  contre  la  compression  spirituelle 


AUk.       nWOk7«.Jb       U&       MJXâiJ       ëM.WOMMJ  • 


de  leur  éducation.  Dans  ces  esprits  ulcérés  et  impatiens  de  toute  au- 
toritéy  la  réaction  contre  les  doctrines  traditionnelles  va  parfois  jus- 
qu'aux dernières  extrémités.  On  a  remarqué  qu'au  xvii«  siècle  les 
philosophes  les  plus  téméraires  et  les  plus  violons  révolutionnaires 
étaient  sortis  des  écoles  du  clergé  :  en  Russie,  le  séminariste  libre 
penseur,  athée  ou  nihiliste,  niveleur  ou  socialiste,  est  un  type  fré- 
quent, rendu  par  le  roman  presque  banal.  On  a  souvent  parlé  des 
prétendus  périls  sociaux  de  la  Russie,  de  la  révolution  qui  gronde 
déjà  au-dessous  de  l'autocratie;  si  elles  ne  sont  chimériques,  ces 
craintes  ou  ces  espérances  sont  singulièrement  prématurées.  Veut^ 
on  cependant  découvrir  en  Russie  une  classe  de  mécontens  natu- 
rels, une  classe  révolutionnaire,  rêvant  par  situation  le  renverse- 
ment de  l'ordre  social,  c'est  parmi  les  fils  de  popes  qu'il  faudrait 
la  chercher.  Dans  ce  pays,  où  il  n'y  a  point  encore  de  prolétariat 
ouvrier,  ils  forment  une  sorte  de  prolétariat  intellectuel.  Parmi  eux 
se  rencontrent  à  la  fois  des  déclassés  et  des  parvenus  animés  d'une 
même  antipathie  contre  les  anciennes  supériorités  de  naissance  ou 
de  fortune.  C'est  à  ces  fils  de  popes,  nombreux  dans  l'administration 
inférieure,  qu'il  faut  en  grande  partie  faire  remonter  l'esprit  radical 
et  niveleur  qui  anime  souvent  la  bureaucratie  comme  la  presse  russe. 
Singulière  situation  où  l'existence  du  pope  a  fait  aboutir  l'église  ! 
ses  séminaires  sont  devenus  un  foyer  de  radicalisme,  et  les  fils  de 
ses  prêtres  les  apôtres  de  la  révolution. 

III. 

Le  bien  de  l'état  et  le  bien  de  la  religion  réclament  également  la 
réforme  de  l'église  et  une  meilleure  situation  du  clergé.  Le  gouver- 
nement a  montré  le  prix  qu'il  attachait  à  cette  œuvre  en  suivant 
pour  elle  une  marche  analogue  à  celle  qu'il  avait  adoptée  pour 
l'émancipation  des  paysans.  Dès  1862,  il  formait  dans  ce  dessein 
une  commission  composée  des  membres  du  saint-synode  et  de  quel- 
ques hauts  fonctionnaires.  Le  programme  indiqué  était  vaste;  les 
recherches  devaient  porter  sur  quatre  points  principaux  :  améliora- 
tion de  la  situation  matérielle  du  clergé,  augmentation  de  ses  pré- 
rogatives, accroissement  de  sa  participation  à  l'instruction  popu- 
laire, ouverture  à  ses  enfans  de  toutes  les  carrières  civiles.  Pour 
faciliter  les  travaux,  il  fut  créé  dans  chaque  diocèse  une  sous-com- 
mission encore  en  fonction.  Ces  études,  poursuivies  pendant  plus 
de  dix  ans,  n'ont  pas  encore  produit  tout  ce  qu'on  en  avait  espéré  : 
elles  n'auront  cependant  pas  été  sans  résultat.  Il  en  est  sorti  d'im- 
portantes mesures  dont  plusieurs  commencent  à  entrer  en  voie 
d'exécution. 


r 


Ûe 


Alors  que  d'autres  pays  en  discutent  la  siqppression,  la  Russie  in- 
cline au  salariat  des  cultes.  Chez  un  peuple  en  effet  où  Téglise  est 
liée  à  l'état,  le  salariat  du  clergé  offre  à  tous  deux  plus  d'avantages 
que  d'inconvéniens.  Pour  que  le  prêtre  ait  profit  à  se  passer  des 
subventions  du  gouvernement,  il  faut  qu'il  soit  libre  de  sa  tutelle. 
Dépendre  à  la  fois  de  l'état  par  l'administration  ecclésiastique  et 
des  fidèles  par  les  besoins  pécuniaires,  c'est  pour  un  clergé  une  trop 
lourde  servitude.  Pour  qu'il  n'en  soit  pas  écrasé,  il  faut  que  l'une 
de  ces  deux  dépendances  l'affranchisse  de  Tautre.  Dans  un  pays  en- 
core pauvre  comme  la  Russie^  subventionner  le  prêtre  serait  le  meil- 
leur moyen  de  le  relever  aux  yeux  du  peuple.  L'obstacle  est  dans 
les  finances.  Chacune  des  réformes  de  l'empire  vient  temporaire- 
ment au  moins  peser  sur  son  budget;  cette  considération  est  une 
de  celles  qui  ne  permettent  pas  l'application  immédiate  de  tous  les 
progrès  projetés.  Le  chapitre  du  culte  orthodoxe  est  déjà  un  de  ceux 
qui  ont  le  plus  grossi  dans  un  budget  dont  tous  les  chapitres  se  sont 
singulièrement  enflés.  L'allocation  du  saint*synode  a  décuplé  depuis 
une  quarantaine  d'années  :  en  1833,  elle  n'atteignait  pas  1  million 
de  roubles;  en  1872,  elle  était  d'environ  10.  Pour  un  clergé  qui 
n'est  pas  salarié,  c'est  là  un  gros  chiffre.  L'administration  bureau- 
cratique de  l'église  russe  est  naturellement  dispendieuse.  Sur  ce 
budget  d'une  quarantaine  de  millions  de  francs,  la  part  du  clergé 
paroissial  est  faible,  et  l'état  ne  peut  guère  l'augmenter  que  par  des 
économies  sur  d'autres  branches  du  service,  sur  les  chancelleries 
ou  les  couvons  par  exemple. 

Pour  accroître  les  ressources  du  clergé  sans  augmenter  les 
charges  de  l'état  ou  des  fidèles,  on  a  mis  en  avant  un  moyen  que  la 
France  pourrait  avec  profit  appliquer  à  son  système  adîaiinistratif 
ou  judiciaire  :  c'est  d'élever  les  revenus  de  la  classe  en  en  rédui- 
sant le  personnel.  On  se  propose  de  diminuer  le  nombre  des  pa- 
roisses, de  diminuer  le  nombre  des  serviteurs  de  l'église.  A  ce 
projet  séduisant  et  déjà  en  voie  d'application  s'oppose  un  obstacle 
particulier  à  la  Russie,  l'inunensité  du  territoire.  D'après  les  comptes- 
rendus  du  procureur  du  saint-synode,  il  y  a  en  Russie  moins  de 
39,000  églises,  auxquelles  s'ajoutent  3,360  petites  chapelles  :  sur 
ces  églises,  beaucoup  ne  sont  point  paroisses ,  beaucoup  sont  grou- 
pées dans  les  villes  ou  autour  d'elles.  En  se  bornant  aux  campagnes^ 
on  trouverait  qu'avec  un  territoire  dix  fois  plus  vaste  la  Russie 
d'Europe  a  notablement  moins  d'églises,  de  paroisses  que  la  Fraace. 
Ce  rapprochement  donne  une  idée  de  la  grandeur  de  certaines  pa- 
roisses russes.  Si  le  nombre  en  peut  être  réduit,  ce  n'est  que  dans 
les  contrées  les  plus  peuplées  et  surtout  dans  les  villes,  dans  les 
vieilles  cités  russes,  où,  comme  en  Occident  avant  la  révolution,  la 


quantité  des  éâffices  religieux  est  en  proportion  de  la  piété  des  an- 
cèdres  et  non  de  la  population  vivante.  On  a  posé  en  pirincipe  qwe 
chaque  puroiBse  devût  avoir  environ  un  millier  tf aines,  toujours 
^ans  compter  les  femmes,  selon  le  système  aôs  en  usage  par  le  ser-* 
vage.  On  calcule  que  «èaque  âme  mâle  pourrait  6tre  assujettie  à 
-donner  au  pope  1  rouble,  ce  qui  lui  ferait  un  revenu  de  1,000  rou- 
bles (&,000  fr.).  Dans  im  état  où  des  cootrées  ne  comptant  que 
35  habitans  par  kilomètre  carré  figurent  parmi  les  régions  les  phis 
peuplées,  de»  paroisses  de  2,000  âmes  seront  toujours  bien  vastes. 
Que  serait-ce  des  provinces  du  nord  ou  de  l'est,  où  certaines  paroisses 
dépassent  en  étendue  nombre  de  diocèses  d'ftalie  ou  d'Orient  !  Au- 
jourd'hui déjà  les  paroisses  russes  sont  en  général  formées  de  plu- 
sieurs villages  souvent  fort  éloignés  les  uns  des  autres.  La  religion 
et  Té^t  ont  intérêt  à  ne  point  laisser  le  paysan  à  trop  de  distance 
de  son  église.  L'élargissement  démesuré  des  paroisses  rurales  met- 
trait le  culte  officiel  hors  de  la  portée  d'une  j^ie  du  peuple;  par 
là  même,  il  tournerait  au  profit  du  raskol,  au  profit  surtout  des 
sectes  qui  se  passent  de  prêtres,  de^  bezpopovisi. 

La  réduction  du  dergé  revêtu  du  «acerdoce  présente  les  mêmes 
inconvéniens  que  la  réduction  ées  paroisses*  L'emipire  ne  compte 
point  10,000  prêtres  orthodoxes  :  pour  un  tel  territoire  ou  même 
pour  une  telle  population ,  ce  n'est  point  tr(sp.  C'est  sur  les  clercs 
inférieurs,  sur  les  diacres,  surtout  sor  tes  chantres  et  les  sacris- 
tains, €[ue  peut  porter  la  réduction.  Ces  serviteurs  ecclésiastiques 
foment  aujourd'hui  la  masse  de  la  classe  sacerdotale;  ils  en  sont 
la  portion  la  plus  ignorante  et  la  moins  morale.  Par  leurs  vices  ou 
leur  misère ,  ils  avilissent  tout  le  clei^  dont  iis  sont  membres, 
et,  tout  en  demeurant  individuellement  dans  la  pauvreté ,  ils  sont 
pour  l'égKse  et  le  pays  une  lourde  charge.  JjO  plus  simple  serait 
de  supprimer  ces  rangs  inférieurs  du  clergé,  et,  comme  dans  l'é- 
glise latine,  de  prendre  pour  chantres  ou  sacristains  des  laïques 
vivant  d'un  autre  métier.  Le  respect  des  habitudes  religieuses  et 
les  préventions  populaires  ont  fait  préférer  un  terme  moyen  :  au 
lieu  d'être  licencié,  le  personnel  des  serviteurs  d'églises  sera  ré- 
duit; dims  certains  gouvememens,  la  naduction  a  d^  porté  sur 
des  centaines  de  clercs.  Ceux  qui  sont  conservés  verront  s'ouvrir 
devant  eux  une  double  carrière.  Ils  seront  employés  à  l'inslruc^ 
tion  populaire,  l'école  leur  offrira  des  fonctions  et  des  ressources 
nouvelles;  en  même  temps,  au  lieu  d'être  pour  toujours  attachés 
à  des  postes  infimes,  ils  pourront  s'élever  au  diaconat,  même  à  la 
prêtrise.  En  facilitant  à  ces  parias  du  sanctuaire  l'accès  des  de- 
grés de  la  hiérarchie,  la  réforme  exige  d'eux  l'achèvement  de  leurs 
études.  Ces  humbles  emplois,  ayant  cessé  d'être  l'asile  de  l'igno- 


de 


: 


j*ance  et  de  la  paresse,  deviendront  une  sorte  de  stage  pour  le  can- 
didat à  la  prêtrise  ou  d'apprentissage  pour  l'instituteur  primaire. 
De  cette  classe  jusqu'ici  encombrante  et  dédaignée,  on  espère  fiure 
une  pépinière  d'honnêtes  instituteurs.  C'est  par  elle  surtout  que  le 
clergé  pourra  servir  à  l'instruction  de  la  nation.  Gonune  les  offices 
rendent  parfois  difficile  le  cumul  de  l'église  et  de  l'école,  il  faudra, 
souvent  choisir  entre  elles.  Aux  séminaristes  qui  quittent  le  service 
de  l'autel  pour  se  vouer  tout  entiers  à  l'enseignement,  les  privilèges 
du  clergé  demeureront  assurés.  Quelques  personnes  songent  à  ou- 
vrir la  même  carrière  aux  filles  du  clergé;  il  existe  à  Moscou  une 
confrérie  pour  en  former  des  institutrices.  Les  relations  de  l'église 
et  de  l'état  excluent  en  Russie  toute  crainte  d'opposition  et  de  dua- 
lisme entre  les  écoles  ecclésiastiques  et  les  laïques.  L'unité  de  di- 
rection dans  l'enseignement  national  et  l'emploi  du  clergé  dans  l'in- 
struction populaire  sont  aujourd'hui  favorisés  par  l'union  sur  la 
même  tête  des  fonctions  de  haut-procureur  du  saint-synode  et  de 
ministre  de  l'instruction  publique. 

Ce  n'est  pas  seulement  dans  l'école  que  le  clergé  doit  contribuer 
à  l'instruction  du  peuple,  c'est  aussi  dans  l'église.  La  participation 
à  l'enseignement  scolaire  ne  lui  doit  pas  faire  délaisser  son  mode 
propre  d'enseignement,  la  prédication.  A  ce  point  de  vue,  il  y  a 
beaucQup  à  faire  dans  les  pays  orthodoxes  ;  le  prêtrey  a  presque 
abandonné  une  de  ses  plus  importantes  fonctions  :  le  pope  ne  prêche 
point  ou  prêche  peu.  L'institution  par  laquelle  le  christianisme  a 
peut-être  le  mieux  servi  le  progrès  de  la  moralité,  l'église  grecque, 
qui  dans  son  premier  âge  eut  tant  de  grands  orateurs,  l'avait  aux 
derniers  siècles  laissée  tomber  en  désuétude.  Cet  abandon  n'est  pas 
uniquement  imputable  à  l'ignorance  du  clergé  gréco-russe  ou  au 
génie  des  gouvernem jns  ;  il  est  en  partie  la  conséquence  de  l'esprit 
même  de  l'église.  Tandis  que  la  réforme,  appuyée  sur  le  libre  exa- 
men et  l'interprétation  individuelle,  faisait  du  prêche  la  principale 
fonction  ecclésiastique,  l'orthodoxie  orientale ,  étroitement  attachée 
à  la  tradition,  laissait  ses  ministres  renoncer  à  l'exposition  de  la  foi, 
comme  si  en  la  livrant  à  leurs  commentaires  elle  eût  craint  de  la 
leur  voir  défigurer.  La  chaire,  qui,  dans  le  temple  protestant,  tend 
à  s'emparer  de  la  place  de  l'autel ,  est  généralement  absente  des 
églises  orthodoxes.  L'Orient,  fatigué  de  ses  nombreuses  hérésies, 
finit  par  prendre  en  soupçon  la  parole  vivante ,  la  parole  originale 
et  libre.  L'initiative  individuelle,  l'inspiration,  l'improvisation  ex- 
cita ses  défiances  dans  la  parole  comme  dans  l'art,  dans  la  repré- 
sentation orale  de  la  foi  comme  dans  ses  représentations  figurées. 
Ainsi  que  la  peinture,  la  prédication  fut  enfermée  dans  des  lignes 
rigides  et  mortes.  A  l'invention,  à  l'imitation  même,  l'église  préféra 


la  reproduction,  la  copie  servile  des  modèles  consacrés;  sans  pro- 
hiber la  prédication,  elle  lui  préféra  la  lecture  des  pères  et  des 
livres  autorisés.  La  parole  n'est  rentrée  dans  l'église  russe  que  sous 
l'influence  de  l'Occident  et  de  Kief,  à  l'époque  de  Pierre  le  Grand; 
encore  se  trouva-t-il  des  gens  pour  se  scandaliser  ou  s'inquiéter 
de  cette  importation  étrangère.  Introduite  alors  dans  les  hautes 
r^ons  ecclésiastiques,  la  prédication  n'a  point  encore  pénétré  les 
couches  inférieures  du  clergé  paroissial.  Chez  le  clergé  noir,  l'élo- 
quence est  un  moyen  de  distinction,  un  titre  À  l'avancement;  aussi 
les  principaux  orateurs  sacrés  de  la  Russie  ont-ils  été  des  prélats,  ce 
qui  rappelle  l'âge  de  l'église  où  la  prédication  était  restée  une  des 
fonctions  de  l'évêque.  Quelques-uns  y  ont  acquis  une  grande  re- 
nommée :  ainsi  M^'  Philarète,  de  Moscou,  et  M^^"  Innocent,  de  Khar- 
kof,  naguère  comparés  aux  Lacordaire  et  aux  Ravignan.  Cette  élo- 
quence excelle  surtout  dans  le  panégyrique;  la  raison  en  est 
aux  institutions  politiques.  Les  prédicateurs  russes,  Philarète  par 
exemple,  ont  cependant  parfois  montré  devartt  les  tsars  le  même 
genre  de  courage  que  Bossuet  ou  Massillon  devant  Louis  XIV.  On 
a  fait  dans  ce  siècle  des  efforts  pour  introduire  la  prédication  dans 
les  habitudes  religieuses;  on  a  été  jusqu'à  ordonner  au  pope  ayant 
achevé  ses  études  de  prononcer  chaque  mois  un  sermon  de  sa 
composition.  La  pratique,  croyons-nous,  ne  s'en  est  pas  encore 
établie.  La  prédication  est  peut-être  le  meilleur  signe  de  la  valeur 
d'un  clergé  :  c'est  le  côté  par  lequel  celui  de  Russie  est  le  plus  au- 
dessous  de  ceux  de  l'Occident,  et  cette  infériorité  est  un  des  motifs 
pour  lesquels  la  religion  n'a  point  sur  le  peuple  russe  l'influence 
moralisatrice  que  lui  devrait  assurer  la  piété  populaire. 

La  réforme  en  voie  d'exécution  améliore  la  situation  matérielle 
du  clergé  paroissial  :  à  ses  membres  et  à  leu^  enfans,  elle  ouvre 
au  profit  de  l'instruction  nationale  de  nouvelles  branches  d'activité; 
peut-elle  faire  davantage?  peut-on  ouvrir  au  pope  l'accès  des  digni- 
tés ecclésiastiques,  jusqu'ici  réservées  au  moine?  Quelques  Russes  le 
pensent.  Pour  cela,  il  faudrait  renverser  la  barrière  qui  sépare  le 
prêtre  de  l'épiscopat,  ce  qui  ne  peut  se  faire  que  de  deux  manières  : 
en  permettant  le  célibat  au  pope  ou  en  permettant  le  mariage  à  l'é- 
vêque. A  ces  deux  innovations  s'opposent  de  sérieuses  difficultés.  Il 
semble  aisé  de  rendre  pour  le  clergé  paroissial  le  mariage  facultatif 
et  non  obligatoire  :  avec  la  discipline  en  usage  dans  l'église  orientale, 
ce  n'est  qu'une  apparence.  D'après  les  lois  établies  par  la  tradition, 
l'homme  marié  peut  être  admis  au  sacerdoce,  le  prêtre  déjà  consacré 
ne  l'est  point  au  mariage.  L'ordination  devant  suivre  et  ne  pouvant 
précéder,  les  clercs  qui  ne  veulent  pas  faire  vœu  de  célibat  doivent 
recevoir  la  bénédiction  nuptiale  avant  l'ordination  sacerdotale.  De  là 

Tom  m.  —  1874.  53 


)gle 


Tttsage^  au  fteaàer  abord  étraiige,  de  ne  eonférer  le  ncronent  de 
Yordre  fiit'à  un  clerc  uni  à  une  iemme.  C'est  que,  s'il  ne  l'est  aivtnt 
son  ordinaliofi,  le  prAtre  ne  sera  jamais  marié.  Tant  qneee  point  de 
discipline  en  vigueur  dans  tous  les  pays  or^odoxes  ne  sera  point 
abrogé,  le  célibat  facultatif  ne  pourra  faire  dispardtre  la  distance 
qui  sépare  les  deux  clergés;  tout  au  ]dus  en  créerait-il  un  troisiëme 
intermédiaire.  U  f  ajurait  ainsi  dans  le  clergé  paroisBtai  deux  ealégo- 
ries  de  prêtres  presque  aussi  s^arés  par  la  YOcadon  ^ei  te  genre  de 
Tie  qu'aujourd'hui  le  meine  et  le  pope.  A  des  Irammes  aussi  diffé- 

^  rens,  il  serait  difficile  de  conûer  des  fonctâons  identiques.  Ce  n'est 

\  pas  à  dire  que  le  prêtjre  russe  d(Hve  toujours  âtre  oUîgé  de  choisir 

entre  le  mariage  et  ie  couvent.  Il  y  a  d^  eu  quelques  exemples 
d'hommes  admis  au  sacerdoce  sans  être  manés  et  sans  être  moines. 

à  II  pourrait  y  en  avoir  davantage,  mais  de  tds  prêtres,  placés  en  de- 

hors des  autres  par  l'obligation  du  célibat  »  ne  serviraient  point  à 

i  relever  le  clergé  marié. 

\  L'introduction  du  célibat  facultattf  ne  serait  (fu'un  leurre,  à  moins 

qu'il  ne  préparât  le  célibat  obligatoire,  &nt  aucun  Russe,  aucun  or- 
thodoxe ne  souhaite  rétablissement.  L'abrogatÎM  de  l'usage  qui 
n'admet  à  rQrdiiàaii(m  que  des  hommes  mar^  serait  un  pas  vers 
le  catholicisme;  U  abandon  de  la  discipline  qui  refuse  le  mariage 
au  prêtre  ordonné  serait  un  pas  vers  te  protestantisme.  Getle  derr 
nière  révolution,  peut-être  plus  conforme  aux  tendances  de  l'esprit 
public,  rencontre  deux  graads  obstacles  :  k  l'extérieur  le  besoin 
d'union  avec  les  autres  pays  orthodoxes,  à  l'hiliérieur  la  cramte  du 
raskol  et  l'attachement  du  peuple  hisse  aux  traditiiws.  Les  mêmes 
barrières  avec  la  même  discipline  s'opposent  à  une  autre  imiova- 
tiôn  réclamée  par  certains  esprits,  au  second  mariage  des  popes.  Le 
prêtre  vraf  ne  peut  convoler  à  d'autres  noces  ;  Im  ouvrir  l'accès 
d'un  second  mariage  serait  encore  vioter  les  canons  et  alla*  même 
contre  certains  textes  de  l'Écriture.  Peut-être  te  courant  de  l'écrit 
public  emportera-4-il  un  jour  l'église  russe  au-delà  de  ces  règles 
traditionneltes;  le  moment  en  est  encore  éloigné,  et,  comme  en  re- 
ligion de  telles  réformes  vont  rarement  seules,  l'orthodoxie  sera  ce 
jour-là  sortie  de  sa  vote  séculaire.  Ce  qui  serait  facile,  ce  que  Von 
commence  à  mettre  en  pratique,  ce  serait  de  laisser  le  pope  veaf  à 
l'exercice  de  ses  fonctions.  Le  clergé  blanc  serait  par  là  afTrancbi 
d'une  des  servitudes  qui  pèsent  sur  lui;  sa  vocation,  mise  à  l'abri 
des  coups  du  hasard,  ne  dépendrût  plus  que  de  sa  vertu  et  non  de 
la  vie  d'une  femme. 

Les  entraves  que  la  tradition  apporte  au  libre  mariage  des  prêtres, 
elle  les  met  au  choix  des  évêques  parmi  les  prêtres  mariés.  La  dis- 
cipline ne  permet  point  la  promotion  d'un  honmie  marié  à  Tépisco^ 
pat.  S'il  n'y  avait  là  qu'une  habitude,  elle  serait  vite  abandonnée; 


il  y  a  ufie  loi  disciplinaire,  et,  quels  qu'en  soient  les  iDcorwéniens 
pratiques,  Tétat  et  le  pays  s'y  soumettent.  On  voit  par  cet  exemple 
qu'avec  leur  apparente  suprématie  l'état  et  rantocratie  sont,  en 
matière  religieuse,  maintenus  en  de  certaines  bornes,  et  que,  même 
en  dehors  des  croyances,  ils  ne  se  permettent  pomt  de  modifier 
tout  œ  qui  les  gène.  La  coutume  de  n'admettre  à  l'épiscopat  que 
des  célibataires  n'est  pas  im  dogme,  ce  n'est  qu'une  tradition  dis- 
ciplinaire. Ceux  qui  la  défendent  s'appuient,  il  est  vrai,  sur  un  texte 
de  l'Écriture,  mais  ce  texte  semble  en  contradiction  avec  la  loi  en 
faveur  de  laquelle  on  l'invoque  et  ne  se  réconcilie  avec  elle  que  par 
«ne  subtile  interprétation  (1).  S'il  n'y  avait  d'autre  barrière  entre 
le  clergé  blanc  et  le  siège  ^piscopal,  on  l'aurait  bientôt  franchie;  il  y 
a  les  canons,  la  tradition,  la  pratique  générale  des  églises  ortho- 
doxes, et  jusqu'ici  on  les  a  respectés.  Cette  règle  aboutit  assurément 
à  des  conséquences  bizarres;  en  forçant  à  prendre  les  dignitaires 
ecclésiastiques  parmi  les  moines,  elle  a  donné  à  l'état  monastique 
une  direction  tout  à  fait  opposée  à  l'esprit  de  son  institution.  Au 
lieu  d'une  vie  de  renoncement  et  d'humilité,  elle  en  a  fait  ime  car- 
rière d'ambition  :  le  vœu  de  pauvreté  est  devenu  la  porte  de  la 
fortune.  Tandis^ que  les  premiers  moines  refusaient  tous  les  hon- 
neurs, souv^t  jusqu'au  sacerdoce,  l'élite  des  moines  gréco-russes 
est  en  possession  de  tous  les  avimtages  matériels  de  l'état  ecclé- 
siastique. Pour  résister  aux  attaques  de  certaines  classes  de  Ut  so- 
ciété russe,  il  faut  au  clergé  noir,  avec  l'appui  de  la  tradition,  la 
vénération  et  l'appui  des  classes  populaires.  Les  reproches  dont  ils 
sont  l'objet  n'empêchent  pas  les  moines  d'être  encore  un  rouage 
important  dans  l'église  :  ils  lui  servent  de  frein  sur  la  pente  où 
l'esprit  public  pourrait  l'entraîner.  C'est  le  clergé  noir  qui,  de- 
puis l'introduction  de  la  foi  chrétienne  à  Kief ,  a  personnifié  en 
Russie  la  tradition  orthodoxe;  c'est 'lui  qui,  vis-àrvis  des  autres 
églises  orientales,  représente  le  mieux  le  côté  oecuménique,  catho- 
lique de  l'orthodoxie.  Abandonnée  au  clergé  blanc,  sans  doute  plus 
exclusivement  national,  plus  accessible  aux  influences  du  siècle  et 
du  pays,  l'église  russe  serait  plus  ouverte  aux  innovations,  plus  ex- 
posée au  relâchement  de  l'unité  de  la  foi. 

La  discipline  de  l'église  maintient  au  clergé  noir  le  monopole  de 
l'épiscopat.  Pour  les  autres  dignités  ecclésiastiques,  rien  n'empê- 
chait d'en  ouvrir  l'accès  au  clergé  blanc  :  aussi  a-t-il  récemihent  pé- 
nétré dans  la  plupart  des  fonctions  jadis  détenues  par  les  moines. 
Sa  plus  importante  conquête  a  été  le  haut  enseignement  ecclésias- 

(1)  •  n  convient  que  révoque  soit  irréprochable  et  qii*ii  n'idt  été  marié  qu*aneroi8.  » 
(r*  épitre  k  Timothée,  m,  2.)  L'épltre  à  Tite  (ii,  6)  dit  la  môme  cliose  du  prêtre  à 
pou  près  ta  mfimea  termes.  Selon  les  interprètes,  la  première  épouse  de  Tévèque  éunt 
régUse,  il  n*en  peut  avoir  d'autre. 


i 


tique,  que  les  moines  s'étaient  jusqu'ici  réservé  avec  un  soin  jaloux. 
Un  pope  marié  a  été  appelé  au  rectorat  de  l'académie  ecclésiastique 
de  Pétersbourg,  longtemps  la  citadelle  du  haut  clergé  monastique. 
Cette  nomination  excita  beaucoup  de  rumeurs;  c'est  en  effet  une 
sorte  de  révolution  dont  à  la  longue  les  conséquences  peuvent  être 
considérables.  Placé  à  la  tête  de  l'enseignement  ecclésiastique,  le 
clergé  blanc  pourra  introduire  dans  l'église  un  esprit  plus  moderne, 
plus  libéral.  C'est  en  même  temps  pour  les  plus  distingués  des 
prêtres  mariés  un  débouché  important  :  avec  le  haut  professorat, 
avec  les  grandes  aumôneries,  avec  l'accès  même  du  synode,  on  ne 
peut  plus  dire  que  le  clergé  blanc  soit  sans  avenir  et  sans  carrière. 
Il  a  déjà  enlevé  à  son  rival  presque  tout  le  ministère  actif.  L'épi- 
scopat  et  les  dignités  monastiques  sont  à  peu  près  seuls  restés  aux 
moines.  Il  est  diiBcile  de  les  dépouiller  davantage  sans  les  enfer- 
mer dans  les  murailles  de  leurs  couvens  et  les  isoler  entièrement 
du  monde  et  de  la  nation. 

Délivré  de  la  misère  et  de  la  dépendance  de  ses  paroissiens,  qui 
pèse  plus  lourdement  sur  lui  que  la  domination  du  haut  clergé  mo- 
nastique, le  clergé  séculier  ne  sera  définitivement  relevé  et  mis  à 
la  hauteur  de  sa  mission  que  par  l'extension  de  ses  libertés  et  des 
libertés  publiques.  Comme  toutes  les  classes  de  la  nation^  c'est  dans 
l'émancipation  morale,  par  une  participation  à  son  propre  gouver- 
nement, qu'il  retrouvera  sa  force  et  sa  dignité.  Cet  affranchissement 
sera  en  partie  effectué  par  la  réforme  actuelle.  Aux  moines,  la  ré- 
forme promet  l'élection  de  leurs  supérieurs,  aux  prêtres  de  paroisses 
l'élection  des  blagotchinnye,  sorte  de  doyens  ou  d'inspecteurs  ayant 
sur  leurs  confrères  un  droit  de  surveillance  et  servant  d'inteimé- 
diaires  entre  l'autorité  diocésaine  et  le  clergé  paroissial.  Déjà  on  a 
institué  des  conférences  locales  où  le  clergé  est  appelé  à  débattre 
ses  propres  intérêts.  En  tout  pays,  de  telles  mesures  seraient  dignes 
d'éloges  :  en  Russie,  la  réforme  ecclésiastique  ne  sera  achevée  que 
le  jour  où  l'église  dominante  aura  été  mise  en  état  de  supporter  la 
concurrence  des  dissidens  du  dehors  et  du  dedans.  C'est  là,  nous 
devons  le  répéter,  le  but  imposé  au  gouvernement  et  à  la  nation. 
Ce  n'est  qu'à  ce  prix  que  la  Russie  sera  devenue  un  état  vraiment 
moderne;  c'est  par  là  seulement  qu'elle  obtiendra  la  diffusion  d'un 
esprit  sérieusement  religieux,  d'une  intelligente  moralité  parmi  ce 
peuple  rongé  de  sectes  grossières  et  où  couve  encore  un  paganisme 
latent.  La  religion  est  toujours  une  desf  bases  populaires  de  la  ci- 
vilisation russe;  le  relèvement  matériel  et  intellectuel  de  son  clergé 
doit  rendre  à  l'église  le  rôle  pondérateur  et  civilisateur  qui  lui  ap- 
partient, que  rien  n'interdit  à  l'orthodoxie  orientale. 

Anatole  Leroy-Beaulieu. 


L'ORIGINE  DES  ETRES 


I. 

LA    VARIABILITÉ    DBS   B8PBGBS    BT    LA    LUTTB    POUR   L'EXISTENCE. 


Comme  uoe  prodigieuse  énigme  s'offre  à  l'esprit  humain  Tappa- 
rition  des  êtres  à  la  surface  du  globe.  II  fut  un  temps  où  les  condi- 
tions de  la  vie  n'existaient  pas  sur  la  terre.  Le  jour  est  venu  où  ces 
conditions  ont  été  réalisées;  la  terre  s'est  couverte  de  v^étatîon  et 
s'est  peuplée  d'animaux;  l'homme  a  été  créé.  Cette  vérité,  conforme 
au  sentiment  général  manifesté  chez  les  nations  dès  l'antiquité,  se 
démontre  par  la  structure  de  Técorce  terrestre  et  par  la  présence  des 
débris  organiques.  Maintenant,  si  l'on  cherche  à  se  figurer  la  nais- 
sance de  la  vie,  à  saisir  la  manière  dont  elle  s'est  produite,  tout  effort 
de  la  pensée  demeure  stérile.  Les  merveilleuses  découvertes  de  la 
science  permettent  de  tracer  avec  certitude  une  partie  de  l'histoire  du 
monde  dans  les  âges  reculés,  de  rendre  ime  sorte  d'existence  aux  as-^ 
pects  de  la  nature  pendant  des  périodes  successives,  elles  n'apportent 
aucune  lumière  sur  l'origine  des  êtres.  Les  magnifiques  résultats  ac- 
quis par  les  investigations  modernes  font  prévoir  encore  d'immenses 
progrès  dans  la  connaissance  des  surprenans  phénomènes  dont  notre 
planète  a  été  le  théâti-e;  ils  n'autorisent  pas  à  espérer  que  l'on  ap- 
prendra un  jour  de  quelle  façon  les  êtres  ont  surgi.  Le  commence- 
ment semble  devoir  rester  à  jamais  impénétrable  pour  l'intelligence 
humaine* 

L'ardeur  qui  pousse  certains  esprits  à  s'inquiéter  de  l'origine  des 
êtres  parait  néanmoins  le  signe  d'une  noble  ambition,  —  malavisés 
ceux  qui  voudraient  la  condamner  1  Dans  les  élans  pour  entrevoir 
le  monde  à  son  début  et  comprendre  les  causes  de  la  multiplicité 
des  formes  végétales  et  animales,  la  pensée  s'élève  parfois  en  raison 


de  la  grandeur  du  sujet  qui  l'attire.  Les  tentatives  pour  faire  jaillir 
la  lumière  sur  la  création  à  l'aide  de  la  science  auront  pour  dernier 
résultat  de  mieux  assurer  la  reconnaissance  des  vérités.  Après  avoir 
séduit  ou  égaré  la  foule,  les  interprétations  audacieuses,  les  fantai- 
sies de  l'imagination  perdront  tout  charme  en  présence  des  faits 
bien  appréciés.  Lee  engouemcns  irréfléchis  passent;  avec  l'étude 
profonde,  les  erreurs  disparaissent. 

Des  idées  sur  l'origine  des  espèces  déjà  un  peu  anciennes  et  long- 
temps assez  dédaignées,  tout  à  coup  rajeunies  par  une  exposition 
habile  et  les  apparences  d'une  science  solide,  ont  provoqué  des  en- 
thousiasmes. M.  Darwin  a  occupé  l'opinion;  il  est  devenu  presque 
-populaire.  Les  investigateurs  en  général  ont  montré  peu  de  goût 
pour  des  hypothèses  fondées  sur  des  notions  vagues,  incomplètes  ou 
inexactes  et  souvent  contredites  par  les  faits;  au  contraire  des  gens 
qui  ne  songent  guère  la  plupart  à  s'appliquer  à  des  études  longues 
et  pénibles  se  sont  passionnés  pour  une  doctrine.  La  variabilité  au 
sein  de  la  nature,  la  variabilité  dans  l'état  de  domesticité,  la  lutte 
pour  l'existence,  la  sélection  naturelle,  puis  la  sélection  sexuelle, 
ont  ravi  les  âmes  simples.  Les  transformations  indéfinies,  l'évolu- 
tion incessante,  les  perfectionnemens  continus,  ont  donné  des  émo- 
tions comme  autrefois  la  croyance  que  le  vil  métal  pouvait  se  chan- 
ger en  or  pur.  A  considérer  la  foi  naïve  de  beaucoup  de  lecteurs  de 
l'ouvrage  sur  tOrigint  des  espèces  (1),  surtout  il  y  a  quelques  an- 
nées, un  homme  arrivant  d'un  long  voyage  se  serait  persuadé  qne 
M.  Darwm  avait  ouvert  une  fenêtre  d'où  l'on  voit  clairement  les 
formes  végétales  et  animales  toujours  se  diversffîant  et  toujours  se 
perfectionnant  depuis  la  première  apparition  de  la  vie  jusqu'à  Té- 
poque  actuelle»  Le  livre  a  eu  des  apologistes,  et  les  détraclenrs  n'ont 
pas  manqué;  mais,  chose  étrange,  de  part  et  d'autre  on  s'en  est  tenu 
à  des  généralités;  pour  le  grand  nombre,  c'était  une  affiedre  de  seaûr 
ment«  Dans  une  circonjStance,  la  valeur  et  la  portée  des  assertions  du 
naturaliste  imglais  ont  été  discutées  en  France  sans  autre  préocca- 
pation  que  la  vérité  scientifique;  la  discussioti  eut  lieu  dans  une 
enceinte  close.  Louis  Agassiz,  l'observateur  plein  de  sagacité,  le 
penseur  profond,  le  savant  illustre,  se  proposait  de  ramener  l'at- 
tention publique  sur  les  faits  qui  éloignent  absolument  l'idée  d'one 
évolution  perpétuelle;  il  est  mort,  ayant  dicté  à  peine  quelques 
pages.  Heureusement  on  ne  perd  jamais  l'occasion  d'appeler  tCMis 
les  yeux  à  voir  la  réalité,  —  et  fort  simplement  nous  allons  exami- 
ner ce  que  l'observation  et  l'expérience  des  siècles  et  ce  que  la 
science  moderne  nous  apprennent  au  sujet  de  la  vie  des  êtres  en 
remontant  le  plus  loin  possible  dans  le  passé. 

(1)  Darwin,  21^  Origm  of  $p$em  <tnd.  en  françaii  par  M.  Hralnué). 


x'miginb  des  êtrbs.  830 


I. 


A  Umte&  les  époques  et  dans  tous  les  pajs,  les  hommes  accordant 
au  noi&s  par  nécessité  ime  attention  superficieHe  aux  plantes  et  aux 
animaux  ont  eu  Fidée  des  distinctions  d'espèces.  Le  sauvage  des 
lies  de  la  mer  du  Sud,  cueiRant  les  fruits  du  cocotier,  ne  doute  pas 
de  la  nature  propre  de  Tarbre.  Le  vieux  Celte,  errant  sous  les 
fourrés  des  sombres  forêts,  n'imaginait  certainement  pas  qne  les 
chênes  et  les  hêtres  fussent  d'une  essence  commune.  A  la  vue  d'une 
plante  ou  d'un  animal  dont  les  individus  se  font  remarquer  en  plus 
ou  moins  grande  abcmdance,  chacun  par  instinct  se  persuade  qu'à 
lontes  les  générations  l'espèce  demeure  à  peu  près  pareille.  L'inves- 
tigation scientifique  a  commencé  sous  Tempire  de  ce  sentiment; 
d'une  manière  très  générale,  elle  a  été  poursuivie  sans  faire  dranger 
la  croyance  primitive.  N'ayant  nul  souci  des  origines,  les  observa- 
teurs occupés  de  l'inventaire  de  la  nature  constatent  les  différences 
entre  les  êtres;  ils  déterminent,  ils  décrivent  les  espèces.  Le  travail 
est  en  voie  d'exécution  depuis  deux  siècles;  personne  n'en  prévoit 
l'achèvement  prochain. 

Chaque  région  du  monde  qu'on  explore  fournit  en  quantité  des 
végétaux  et  des  animaux  qui  n'existent  pas  laHeurs.  Dans  les  pays 
où  les  récoltes  des  naturalistes  ont  été  incessantes,  les  êtres  de  pe- 
tite taille  ou  de  peu  d'attrait  longtemps  négligés,  venant  à  être  re- 
caeillis  par  des'  amateurs  de  sujets  nouveaux,  s'offrent  encore  en 
ncMnbre  prodigieux.  Botanistes  et  zoologistes  d'un  certain  ordre  se 
réjouissent  de  voir  tant  de  richesses;  avec  une  patience  inaltérable, 
ils  continuent  à  distinguer  et  à  décrire  les  types.  D'un  autre  côté, 
en  présence  de  myriades  de  plantes  et  d'animaux  qui ,  parfois  dans 
les  mêmes  genres,  témoignent  d'une  singulière  parenté,  des  savans 
ou  des  philosophes  é'étonnent.  Entraînés  soit  par  une  forte  répu- 
gnance à  s'inquiéter  de  minutieux  détails,  soit  par  des  vues  plus  ou 
moins  scientifiques,  ils  se  refusent  à  croire  qu'une  telle  diversité 
soit  originelle.  Paraissant  compatir  à  la  peine  que  se  serait  donnée 
le  créateur,  ils  n'hésitent  pas  à  se  prononcer  pour  la  simplicité  au 
point  de  départ.  Les  espèces  du  même  genre  ou  de  la  même  famille, 
laborieusement  étudiées  par  les  classificateurs,  descendraient  d'une 
souche  unique  :  un  organisme  sans  doute  très  imparfait,  —  on  ne 
s'est  jamais  nettement  expliqué  à  l'égard  de  ces  organismes  ima- 
ginaires. Si  l'hypothèse  était  fondée,  il  n*y  aurait  pas  d'espèces 
dans  le  sens  qu'on  attache  à  ce  mot.  Façonnés  et  modifiés  de  mille 
■nnières  selon  les  circonstances,  les  êtres  changeraient  de  forme» 
de  couleurs  et  d'aptitudes  comme  les  peuples  changent  de  cos- 
tume. Les  partisans  de  l'idée  des  transformations  indéfinies  citent 


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avec  bonheur  les  incertitudes  des  naturalistes  au  sujet  des  carac- 
tères de  bon  nombre  de  plantes  et  d'animaux;  ils  rappellent  avec 
joie  les  fautes  commises;  ils  insistent  sur  les  variations  individuelles 
et  supposent  que  ces  variations  doivent  être  sans  limites.  On  sera 
fixé  sur  tous  les  points,  si  l'on  considère  un  instant  la  marche  de  la 
science,  et  si  l'on  arrête  l'esprit  sur  les  faits  le  mieux  constatés. 

Les  erreurs  se  produisent  et  les  incertitudes  subsistent  lorsque  le 
savoir  est  très  borné,  elles  disparaissent  dès  que  l'observation  et  l'ex- 
périence ont  été  suffisantes.  L'étude  des  distinctions  d'espèces  n'est 
pas  toujours  facile.  Parfois  le  mâle  et  la  femelle  présentent  d'étranges 
contrastes;  au  premier  abord,  on  sépare  ceux  que  la  nature  rap- 
proche, dans  le  monde  des  oiseaux  et  des  papillons,  chacun  le  sait, 
il  y  en  a  de  nombreux  exemples.  Souvent  aussi  les  enfans  du  même 
père  et  de  la  même  mère  sont  loin  d'être  pareils;  on  prend  des  frères 
et  des  cousins  pour  des  étrangers.  Par  suite  de  l'influence  du  climat 
ou  de  la  nourriture,  des  espèces  disséminées  sur  de  vastes  étendues 
se  sont  légèrement  modifiées  sous  le  rapport  de  la  taille,  de  la  cou- 
leur, de  l'aspect;  en  voyant  quelques  individus  tirés  de  pays  éloi- 
gnés, on  méconnaît  leur  intime  parenté.  De  telles  fautes  sont  inévi- 
tables au  début  des  recherches.  Dépourvu  des  moyens  d'information 
nécessaires,  l'observateur  le  plus  attentif,  doué  de  l'esprit  le  plus 
pénétrant,  demeure  incertain  ou  tombe  dans  l'erreur.  Aux  difficultés 
naturelles  du  sujet  s'ajoute  le  trouble  provenant  de  l'inhabilité  ou 
du  défaut  d'application  d'une  foule  d'investigateurs.  Le  travail  est 
libre,  et  partout  les  bons  ouvriers  sont  rares.  N'est-ce  pas  d'ailleurs 
la  règle  générale  que  la  vérité  ne  se  dégage  qu'après  avoir  été  long- 
temps voilée? 

Au  siècle  dernier  et  même  au  commencement  de  notre  siècle, 
les  beaux  oiseaux  et  les  magnifiques  insectes  recueillis  dans  les 
contrées  lointaines  excitaient  à  la  fois  surprise  et  admiration.  Au 
plus  vite,  des  amateurs  traçaient  la  description  •des  brillans  animaux 
et  attribuaient  des  noms  aux  espèces.  L'opération  ne  coûtait  pas  de 
longues  peines;  les  mâles,  les  femelles,  les  jeunes  sujets  distingués 
par  les  couleurs  étaient  comptés  comme  autant  d'espèces.  A  l'exa- 
men superficiel,  succéda  l'étude;  peu  à  peu,  on  apprit  à  connaître 
dans  chaque  groupe  du  règne  animal  les  signes  particuliers  de  l'un 
et  de  l'autre  sexe;  on  fut  avisé  par  des  voyageurs  que  des  individus 
fort  dissemblables  avaient  été  rencontrés  en  état  de  mariage  ;  les 
fautes  des  premiers  naturalistes  étaient  effacées.  De  nos  jours,  les 
méprises  occasionnées  par  les  différences  sexuelles  sont  devenues 
rares.  Les  variations  individuelles  peuvent  encore  être  la  source 
de  fréquentes  erreurs;  mais,  après  avoir  considéré  de  quelle  façon 
la  lumière  s'est  faite  à  l'égard  d'une  foule  déplantes  et  d'animaux, 
on  acquiert  la  certitude  que  toute  obscurité  finira  par  se  dissiper. 


I  vTAta^^&xiaj     «^jbti^ 


Maintes  fois,  en  présence  de  quelques  sujets,  les  observateurs  ont 
pris  pour  des  espèces  distinctes  de  simples  variétés;  un  peu  plus 
tard,  les  comparaisons  portant  sur  une  masse  considérable  d'indi- 
vidus, il  a  été  facile  d'apprécier  exactement  le  caractère  des  diffé- 
rences. Dans  nos  musées  d'histoire  naturelle,  ici  un  mammifère  ou 
un  oiseau,  là  de  rares  insectes  apportés  de  terres  lointaines,  attirent 
l'attention  par  une  physionomie  un  peu  singulière;  peut-être  ne  par- 
viendra-t-on  pas  à  les  bien  déterminer  jusqu'au  moment  où  du  pays 
d'origine  viendront  d'autres  représentans  des  mêmes  races.  Pour 
bien  connaître  une  espèce,  il  faut  l'étudier  chez  une  multitude  d'in- 
dividus, la  suivre  dans  son  aire  géographique,  l'observer  dans  son 
organisation,  ses  mœurs,  ses  habitudes,  ses  instincts  à  toutes  les 
phases  de  la  vie,  et  souvent  encore  recourir  à  des  expériences.  Un 
pareil  travail  est  prodigieux;  déjà  poussé  loin  pour  bon  nombre  des 
être*  qui  habitent  l'Europe,  doit-on  s^étonner  de  le  trouver  à  peine 
commencé  quand  il  s'agit  des  légions  de  créatures  répandues  dans 
le  reste  du  monde?  Présenter  les  doutes  qui  proviennent  de  l'igno- 
rance comme  une  preuve  de  l'instabilité  des  formes  végétales  et 
animales  est  une  pensée  malheureuse. 

Nulle  définition  de  l'espèce  n'a  pu  satisfaire  tous  les  naturalistes, 
répète  M.  Darwin.  Rien  n'est  plus  réel,  seulement  il  convient  d'a- 
jouter que  sur  aucun  sujet  l'entente  ne  s'établit  d'une  manière  aussi 
complète  entre  les  auteurs.  Personne  sans  doute  ne  sait  dire  à  quels 
signes  généraux  on  distingue  les  espèces,  et  néanmoins,  instruit  par 
l'observation  et  l'expérience,  le  classificateur  demeure  convaincu, 
avec  Linné,  que  «  le  semblable  engendre  toujours  son  semblable,  »  — 
avec  Cuvier,  que  l'espèce  est  représentée  par  les  êtres  a  nés  les  uns 
des  autres  ou  de  parens  communs,  et  de  ceux  qui  leur  ressemblent 
autant  qu'ils  se  ressemblent  entre  eux,  »  —  avec  la  plupart  des  in- 
vestigateurs, que  l'espèce  est  assurée  par  la  fécondité  qui  se  perpé- 
tue, enfin  qu'elle  est  une  forme  organique  primitive.  Depuis  beaucoup 
plus  d'un  siècle,  des  centaines  de  zoologistes  et  de  botanistes  dissé- 
minés dans  toutes  les  villes  du  monde  où  la  science  est  plus  ou 
moins  en  honneur  travaillent  à  cet  édifice  colossal  qu'on  a  nommé 
l'inventaire  de  la  nature;  sans  exception,  ils  se  conforment  au  plan 
que  Linné  a  tracé.  Par  un  phénomène  dont  l'explication  nous  man- 
que, des  partisans  de  l'idée  des  transformations  illimitées,  piis  du 
goût  de  faire  connaître  de  nouveaux  types,  les  décrivent  absolu- 
ment comme  les  autres  naturalistes;  dans  la  circonstance,  l'idée 
est  mise  en  réserve. 

Ceux  qui  s'en  tiennent  à  des  formules  peuvent  croire  que  tout 
est  vague  ;  au  contraire,  ceux  qui  s'instruisent  par  une  pratique  in- 
dispensable sont  également  saisis  par  l'évidence  des  faits;  un  pareil 
concert  ne  s'établit  pas  sans  fondement  solide.  La  dispute  s'élève 


Ûe 


tant  que  les  infornmiioDS  demeureni  trop  restreintes;  tel  &uteuf, 
s' appliquant  sur  un  groupe  d'individus  à  Texamen  de  petites  par- 
ticularités ,  se  croit  en  poBsessioD  de  plusieurs  espèces ,  tel  autre 
se  persuade  que  ce  sont  des  variétés  de  la  même  espèce^  mais 
dès  r  instant  que  les  faits  acquis  permettent  de  se  prononcer  avec 
ceriitude,  à  tous  les  yeux  la  cause  est  gagnée  d'une  manière  dé- 
finitive* Un  oiseau  jeune»  apporté  de  loin,  n'a  pas  le  plumage  des 
adultes,  on  le  cite  comme  un  oiseau  particulier;  que  Tobserv'ation 
se  poursuive»  Terreur  est  de  courte  durée,  A  présent  encore,  les 
caractères  de  certains  végétaux  de  notre  pays,  les  églantiers ^  les 
ronces,  les  épenlères/ donnent  Heu  à  des  controve-rses,  Téiude 
comparative  de  ces  plantes  ne  suffit  pas  à  dissiper  les  doutes;  des 
expériences  seront  entreprises  ;  on  ira  semer  les  graines  des  uns 
dans  le  terrain  oii  poussent  les  autres,  et  la  lumière  jaillira  pour  tout 
le  monde,  A  une  époque  assez  récente^  de  curieux  animaux  marins 
étaient  regardés  comme  des  types  de  la  classe  des  cmsfacés;  on 
vient  à  découvrir  que  ce  sont  des  crabes  et  des  langoustes  dans  \c 
jeune  âge;  la  démonstration  faite,  l'erreur  des  anciens  jours  est  à 
jamais  effacée.  Ainsi  avec  lenteur,  mais  avec  sûreté,  se  réalise  le 
progrès  dans  la  connaiseance  de  la  création. 

Il, 

La  variabilité  dans  la  nature  fournit  à  M,  Darwin  un  beau  sujet 
pour  ouvrir  la  carrière  à  rimaginatioo.  Les  différences  plus  ou  moins 
prononcées  que  chacun  remarque  entre  les  individus  nés  des  mêmes 
parens  seraient  Torigine  des  espèces  dont  les  naturalistes  forment 
des  genres  et  des  familles,  U  s* agit  tout  simplement  de  supposer 
que  de  légères  déviations  du  type  se  transmettent  à  la  descendance 
et  acquièrent  une  sorte  de  fixité.  L'observation  constante  d'une 
multitude  de  créatures  ne  semble  pas  permettre  qu'on  s'arrête  un 
instant  à  une  semblable  hypothèse,  mais  l'aimable  rêveur  ne  s'en 
embarrasse  nullement;  il  accorde  que  d'innombrables  générations, 
que  des  milliers  d'années  sont  nécessaires  pour  amener  la  diversité. 
Après  cela,  il  attend  avec  confiance  qu'on  apporte  ta  table  généalo- 
gique de  nos  espèces  depuis  quelques  cent  mille  ans.  La  suite  le 
montrera;  on  tient  au  moins  des  lambeaux  de  cette  table. 

La  variabilité  n'affecte  pas  au  même  degré  toutes  lea  espèces; 
presque  insensible  chez  les  unes,  elle  est  saisissante  chez  les  au- 
tres. On  s'étonnerait  volontiers  ici  de  ne  voir  que  des  individus  tou- 
jours pareils,  là,  de  ne  jamais  rencontrer  deux  individus  à  peu  près 
semblïibles;  la  cause  de  la  tendance  à  la  variation  plus  ou  moins 
prononcée  qui  se  manifeste  chez  les  plantes  et  les  animaux  nous 
échappe  dxms  la  plupart  des  circonstances.  Par  une  longue  appUca- 


l'oBIGINE  des  iTRES.  8A8 

tion  sur  les  caractères  des  êtres,  on  arrive  à  se  convaincre  que  les 
plus  grandes  limites  de  la  variabilité  d'une  e^èee  sont  encore  fort 
circonscrites.  La  taille  et  les  couleurs  ont  souvent  trompé  les  obser- 
vateurs; c'est  ce  qui  change  le  plus,  ce  qui  frappe  davantage  les  yeux 
et  ce  qui  a  le  moins  d'imp(H*tance.  Des  systèmes  de  coloraticm  se 
modifient  avec  une  extrême  facilité.  Les  tadies  et  les  rai^  noires 
ou  brunes  sur  un  fond  blanc,  jaune,  fauve  ou  rouge,  de  même  que 
les  marques  de  nuance  claire  sur  un  fond  obscur,  ont  peu  de  fixité; 
les  mouchetures  du  plumage  des  oiseaux  de  proie,  ou  du  pelage  de 
plusieurs  mammifères  du  genre  des  chats,  en  ofDnent  des  exemples. 
Lorsque  deux  couleurs  se  trouvent  entremêlées,  il  est  fréquent  de 
voir  l'une  tantôt  gagner,  tantôt  perdre  sur  Tautre.  Chez  des  ani- 
maux qui  vivent  sous  des  climats  divers,  l'origine  des  individus  nés 
dans  les  pays  chauds  est  quelquefois  tralûe  par  l'intensité  des  tons, 
et  pourtant  sur  la  parure  de  beaucoi^)  d'oiseaux  et  d'insectes  on 
chercherait  en  vain  à  découvrir  l'actioa  faible  ou  puissante  du  soleil. 
C'est  encore  un  graad  secret  que  la  condition  du  développement  des 
couleurs.  A  une  époque,  la  pensée  des  teintes  sombres  des  bêtes 
nocturnes  et  des  vives  nuances  des  belles  créatures  des  régâons  tro* 
picales  nous  portait  à  faire  honneur  à  la  lumière  de  ce  qu^il  y  a  de 
mdeux  peint  dans  le  monde.  Cne  expérience  ne  pouvait^^Ue  pas 
amener  une  révélation?  Tout  le  inonde  connaît  le  charmant  papiHon 
de  nos  jardins  et  de  nos  campagnes,  qi*e  de  son  nom  vulgaire  on 
appelle  le  paon  de  jour;  on  le  choisit  pour  l'expérience.  De  faunes 
chenilles  prises  au  moment  de  la  naissance  furent  élevées  dans  une 
complète  obscurité;  dles  se  trsoiaformèrent  en  chrysalides^  et  Fé- 
closion  des  pagpillons  s'effectua  dans  une  nuit  profonde;  les  ailes 
des  paons  de  jour  n'avaient  en  rien  changé;  elles  étaient  aussi  flrai-- 
ches  que  chez  les  individus  développés  en  pleine  lumiève.  Nous 
songions  bien  à  profiter  des  centaines  de  milliers  d'années  que 
TJL  Darwin  nous  aurait  accordées;  mais  nos  papillons  refusèrent 
obstinément  de  contracter  mariage  avant  d'avoir  été  se  duauffer 
au  soleil;  l'expérience  se  trouva  donc  fatalement  arrêtée. 

Sous  l'influence  de  la  lumière  Ueue,  verte,  jaune  ou  rouge,  tout 
se  passa  comme  dans  l'obscurité;  aucune  nuance  ne  fut  modifiée.  La 
production  des  couleurs  chez  les  êtres  reste  donc  un  phénomène  ines» 
plicable.  Par  l'examen  d'une  multitude  d'espèces  qui  vivent  sous  des 
climats  très  divers,  on  reconnaît  que  même  cette  variabilité  des  cou- 
leurs est  contenue  dans  des  limites  bien  étroites,  et  qu'elle  se  mam* 
leste  surtout  dans  la  répartition  des  teintes  juxtaposées  ou  dams  une 
faible  altération  de  nuance  comme  le  passage  du  bleu  au  vert  ou  au 
violet,  du  rouge  au  jaune,  du  noir  au  brun,  ou  encore  dans  la  dégé- 
nérescence dont  l'albinisme  est  l'exemple  le  plus  évident.  La  taille  et 
les  couleurs  saisissent  au  premier  regard;  elles  ne  sont  jamais  les  si- 

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8Aft  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

gnes  d'une  modification  dans  les  caractères  essentiels  de  l'espèce. 
Les  autres  variations  sont  également  très  superficielles.  Le  poU  des 
mammifères  est  plus  ou  moins  touffu;  personne  ne  juge  que  l'animal 
change  de  nature  parce  qu'il  est  mieux  vêtu  l'hiver  que  l'été  ou  dans 
la  jeunesse  que  dans  la  vieillesse.  Des  parties  secondaires  qui  se  ré^ 
pètent  avec  une  sorte  d'uniformité  varient  dans  une  certaine  mesure; 
le  nombre  des  rayons  des  nagaoires  chez  les  poissons  n'est  pas  con- 
stant, moins  encore  celui  des  écailles;  sous  ce  rapport,  on  reconnaît 
que  des  différences  existent  presque  toujours  entre  les  individus 
provenant  de  la  même  ponte  et  qu'elles  ne  se  fixent  en  aucune  ma- 
nière par  voie  d'bérédité.  Les  stries,  les  cannelures,  les  ponctua- 
tions, les  sculptures,  qui  ornent  le  corselet  et  les  élytres  chez  une 
infinité  d'insectes  peuvent  être  plus  ou  moins  prononcées;  on  a  par 
mille  observations  l'assurance  que  ces  détails  décoratifs  ne  coïnci- 
dent avec  aucun  changement  appréciable  dans  l'oi^anisme.  Que 
M.  Darwin  s'inquiète  des  légères  particularités  individuelles  que  les 
anatomistes  constatent  à  l'égard  des  dents,  des  muscles,  des  ar- 
tères ou  des  veines,  soit  chez  l'homme,  soit  chez  les  animaux,  c'est 
vraiment  trop  de  bonne  volonté  pour  découvrir  des  indices  de  la  mu- 
tabilité des  êtres  (1).  Entre  deux  coups  de  cognée,  le  pauvre  bûche- 
ron lui-même  affirmerait  qu'en  accumulant  les  millions  de  feuilles 
des  chênes  de  la  forêt,  on  ne  parviendrait  point  à  en  trouver  deux 
exactement  semblables.  Tout  dans  la  nature  en  effet  nous  montre 
l'existence  de  formes  nettement  définies,  sans  possibilité  de  ren- 
contrer nulle  part  l'identité  absolue. 

La  dissémination  des  êtres  s'est  opérée  dans  le  monde  d'une  fa- 
çon fort  inégale.  Telle  espèce  demeure  confinée  dans  une  petite 
région,  telle  autre  existe  sur  d'immenses  étendues;  —  pareille  di- 
versité est  faite  pour  instruire.  Vient-on  à  explorer  un  pays  d'un 
accès  diflicile,  où  l'état  primitif  n'a. point  été  troublé,  les  espèces 
végétales  et  animales  qu'on  observe  ne  sont  pas  la  plupart  celles 
des  contrées  voisines.  Des  exemples  de  ce  genre  semblent  attester 
que  les  naturalistes  ont  raison  de  distinguer  des  centres  ou  des  foyers 
de  création.  Par  des  causes  diverses,  la  distribution  des  plantes  et 
des  animaux  s'est  modifiée  sur  la  terre.  Â  la  faveur  de  la  configuration 
du  sol  et  des  courans  de  l'atmosphère,  se  sont  rapprochés  des  êtres 
qui  à  l'origine  vivaient  éloignés  les  uns  des  autres.  Les  travaux  de 
l'homme  ont  beaucoup  contribué  à  la  dissémination  de  certames  es- 
pèces. Nous  avons  un  jour  indiqué  ce  résultat  en  signalant  le  curieux 
caractère  de  la  flore  et  de  la  faune  du  Thibet  oriental  que  le  père  Ar- 
mand David  fit  connaître,  il  y  a  peu  d'années  (2).  Avec  le  progrès  de 

(t)  Th$  DescerU  ofMan,  t.  !•'. 

Vo3rez  let  Réc$nt0t  explorations  de  la  Chine,  dans  la  B^Wêê  du  15  Juin  1871. 


l'origine  des  êtres.  8A5 

la  civilisation,  des  passages  ont  été  pratiqués,  des  obstacles  abattus, 
de  vastes  espaces  couverts  de  cultures  semblables;  une  sorte  d'uni- 
formité r^a  dans  les  lieux  où  le  magnifique  désordre  de  la  nature 
sauvage  empêchait  autrefois  toute  créature  de  parcourir  un  long 
chemin.  Aussi  en  Europe,  plus  encore  que  dans  les  autres  parties  du 
monde,  des  végétaux  et  des  animaux  se  sont  répandus  de  proche  en 
proche.  La  mer  n'est  pas  toujours  une  barrière  infranchissable;  des 
graines  entraînées  par  le  flot  iront  peut-être  germer  sur  une  plage 
bien  lointaine,  des  insectes  légers,  comme  des  papillons,  pouvant 
se  maintenir  dans  l'air,  se  trouvent  parfois  des  rivages  d'un  conti- 
nent jusqu'à  la  côte  d'une  lie  fort  distante  emportés  par  le  vent;  des 
oiseaux  ont  assez  de  force  pour  accomplir  d'immenses  voyages. 
Néanmoins  l'extension  de  toutes  les  espèces  a  des  limites  larges  ou 
étroites;  le  climat  et  d'autres  conditions  physiques  ne  permettent 
pas  que  les  êtres  se  confondent  sur  le  globe  entier.  Chacun  le  con- 
state en  voyant  que  ni  les  animaux  ni  les  plantes  apportées  de  divers 
pays  ne  parviennent  en  général  à  s'acclimater  (1).  Qu'on  abandonne 
les  végétaux  cultivés  dans  nos  champs  et  dans  nos  jardins,  au  bout 
de  peu  de  temps,  pour  le  très  grand  nombre,  on  en  cherchera  inu- 
tilement la  trace. 

Quelques  espèces  seules,  s'accommodant  aux  circonstances  ou 
rencontrant  des  conditions  analogues  à  celles  du  pays  d'origine,  se 
sont  naturalisées.  Notre  terrible  chiendent  s'est  implanté  sur  plu- 
sieurs des  lies  de  la  mer  du  Sud,  le  robinier  faux-acacia  paraît  se 
comporter  sur  notre  sol  comme  nos  arbres  indigènes;  une  plante  de 
la  famille  des  composées,  l'érigeron  du  Canada  (2),  a  trouvé  une 
nouvelle  patrie  sur  nos  terrains  rocailleux  ;  un  crucifère ,  le  lépidie 
de  Virginie  (3),  se  répand  beaucoup  en  France;  une  herbe  aquatique 
de  l'Amérique  du  Nord  (A)  a  envahi  les  mares  et  les  canaux  de  notre 
pays.  M.  Alphonse  de  Gandolle  a  montré  de  quelle  manière  a  eu 
lieu  l'extension  de  diverses  plantes  européennes  (5).  De  nos  jours, 
l'abeille  d'Europe  travaille  en  pleine  liberté  au  milieu  des  forêts 
des  États-Unis;  les  chevaux,  issus  d'ancêtres  échappés  des  mains 
des  conquérans  du  Nouveau-Monde,  parcourent  en  grandes  troupes 
les  pampas  de  la  Plata.  Les  bêtes  qui  se  nourrissent  de  matières 
organiques  sèches  trouvent  la  vie  facile  dans  presque  toutes  Jes 
régions  du  monde;  les  rats  s'accommodent  des  reliefs  qui  abon- 

(i)  Acclimater  ne  doit  8*entendre  qw  dee  êtres  pourant  Yivre  et  maltiplier  d'une 
manière  indépendante  sur  une  terre  étrangère.  Les  animaux  domestiques  et  les  régé* 
taux  cultlTés  ne  sont  pas  acclimatés. 

i%)  Erig^nm  canadinse» 

(3)  Lspt<iitMii  virginioum, 

(4)  Elodêa  canademis. 

(5)  Géographie  botanique,  Paris  1865. 

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dent  dans  les  endroits  habités;  certaines  espèces  de  kakerlacs  fort 
avides  de  nos  denrées  se  propagent  à  peu  près  indifTéremment  sor 
toutes  les  côtes  où  un  navire  les  a  transportés^  si  la  nourriture  ne 
vient  pas  à  manquer.  En  changeant  de  climat,  ces  plantes  et  ces 
animaux,  qui  se  sont  disséminés  sur  d'immenses  espaces  ou  qui  ne 
meurent  pas  sans  postérité  quand  ils  sont  jetés  sur  uae  tanre  étraa- 
gère,  ne  se  transforment  en  aucune  façon;  les  uns  restent  abaohi* 
ment  pareils  de  la  zone  glacée  à  la  zone  torride,  les  autres  ne  se 
modifient  que  sous  le  rapport  de  la  taille,  de  la  couleur,  de  l'épais- 
seur de  la  fourrure»  L'obseirvation  et  l'expérience  portent  sur  des 
milliers  de  créatures. 

Si  l'on  s'en  rapportait  à  une  assertÎQn  de  M.  Darwin,  ks  espëees 
ayant  une  très  large  distriiH^ion  géographique  présenteraient  plus 
de  variaXicHi  que  les  autres;  mais  on  s'abuserait  en  croyant  le  phé- 
nomène général.  Aussi  bien  que  de  chétifs  insectes,  de  grands  mam- 
mifères semblent  bien  peu  affectés  par  l'influence  du  milieu.  Le  lion 
habite  l'Afrique  entière  du  nord  au  sud,  l'Asie-MineureY  la  Verse, 
la  partie  occidentale  de  l'Inde,  et  iL  est  toujours  le  lion.  Les  natu- 
ralistes ayant  beaucoup  étudié  le  magnifique  animal  veulent  re- 
connaître des  races,  ou,  en  d'autres  termes, 'des  variétés  locales  que 
distinguent  des  particularités  constantes.  Ces  particularités  se  bor- 
nent à  la  nuance  du  poil  et  à  l'ampleur  de  la  crinière.  En  Barbarie, 
le  lion  a  le  pelage  d'un  fauve  brunâxre  et  la  crinière  superbe  plus 
ou  moins  teintée  de  noir;  aa  Sénégal,  avec  la  crinière  moins  belle,  il 
est  plus  jaune;  au  Cap^  il  a  une  crinière  presque  fauve  et  médio- 
crement prolongée  sux  le  dos;  au  Da^four,  il  est  d'un  faseve  doré, 
au  Sennaar  d'un  ton  plus  rouge;  en  Perse,  d'une  nuance  isabelle 
assez  pâle  avec  une  longue  crinière  mêlée  de  noir  et  de  fauve;  aux 
environs  de  Guzarat,  il  a  la  crinière  très  courte.  Persomie  ne  juge 
que  des  honuneset  des  fenunes  s'écartent  notablement  du  type  de 
la  race  parce  qu'ils  ont  une  chevelure  riche  ou  pauvre,  variant  du 
noir  au  châtain.  Les  lions  n'ojQrent  rien  de  plus  extraordinaire; 
comme  ils  ne  sont  pas  cantonnés  par  groupes  sur  d^étiniits  es- 
paces, on  peut  tenir  pour  vrai  qu'il  enste  d'ins^isibles  passages 
dans  la  nuance  du  poil  et  le  volume  de  la  crinière.  D'ailleurs  les 
individus  de  la  même  contrée  n'ont  pas  tous  k  parure  également 
befte.  Le  tigre  royal  vit  dans  les  jongles  de  Javai,  de  Sumatra,  de 
Ceylan,  de  l'Inde  :  autrefois  on  supposait  le  grand  carnassier  propre 
aux  régions  les  plus  chaudes  de  l'Asie;. mais  en  réalité  il  est  ré- 
pandu au  nord  de  la  Chine,  dans  la  Mongolie^  sur  les  flancs  du 
Caucase,  en  Sibérie  jusqu'au  lac  Baïkal.  Soumis  à  des  températures 
extrêmes,  environné  de  créatures  fort  différentes,  selon  le  pays  qu'il 
habite,  le  tigre  varie  bien  faiblement;  au  nord,  le  poil  est  plus  long 
et  plus  touffu,  et  d'autre  part  on  observe  que  Les  bandes  noires  ne 


L'OBi&IHE  DES  ÊTUSS»  SI? 

sont  pas  deffîimiées  d'âpre  un  modèle  unifonne.  «  Le  Icmp  et  le 
renard  sont  pareils  depiiitis  la  zone  torride  jusqu'aux  régions  gla* 
cées,  »  disait  Guvier,  il  y  a  ub  demi-sîède;  Tillustre  zook^iste  avait 
d(E»né  grande  aitentu»  aux  earactàres  de  ces  animaux.  Un  natu- 
raliste très  eadin  k  coœidéf  er  et  même  à  exagérer  les  dfets  du 
dimat  croira  rectifier  rassertion  en  écrivBat  :  «  A  mesure  qu'on 
s'avance  vers  le  nord,  on  voit  le  renard  acquérir  une  feumn'e  plvs 
longue,  plus  abondante,  plos  fine,  et  en  même  temps  sa  taille  gran-- 
dir;...  le  loap  anssi  est  frtus  grand  dans  le  nord  et  plus  vehi.  »  Par- 
reille  remarque,  motivée  par  l'mtentîon  de  faire  ressortir  l'étendue 
de  la  variation,  indique  assez  dans  quelles  étroites  limites  se  modifie 
un  mammiière  par  les  conditions  d'existence. 

De  noaiiareux  oiseaux  sont  disséminés  sur  une  grande  partie  de 
l'ancien  HBU)nde*  Le  balbuswd  et  d'autres  rapaces  habitent  à  la  fois 
l'Europe,  l'Airique  et  l'Asie;  le  coucou  n'est  pas  moins  coani^olite, 
OB  le  rencontre  jusque  dans  l'Ile  de  Madagascar;  notre  beau  loriot 
se  trouve  au  Sénégal ,  en  Gbiae  et  dans  l'inde;  ils  n'acotsent  nulle 
part  une  tendance  à  se  transformer.  Au  Ji^on,  en  Gbine,  dans  l'^e 
centrale,  des  oiseaux  du  groupe  des  mcûneaux  ou  de  la  famille  des 
fauvettes  ressemblent  à  tel  point  à  ceux  d'Europe  qu'on  les  distingue 
tottt  juste  par  cte  légères  Âflérenoes  dans  les  teintes  du  plmnage. 
Sans  doute,  dans  plus  d'un  cas,  les  ornithologistes  auront  noté 
comme  espèces  particulières  des  variétés  locales  ou  des  races;  le 
fait  démontré  par  la  connaissance  complète  de  l'aire  géograj^ique, 
on  n'en  sera  que  mieux  assuré  à  l'égard  des  véritables  caractères 
des  espèces.  Selon  l'abondance  de  la  nourriture,  les  poissons  ac- 
quièrent des  (femensians  très  variables;  selon  la  nature  des  eaux, 
ils  prennent  des  colorations  qui  sauvent  trompent  les  observateurs. 
La  plus  simple  des  expériences  conduira  toujours  à  reconnaître  ce 
que  l'observation  ne  p^met  pas  de  décider.  Ne  suffirait-il  pas  en 
effet  de  faire  vivre  les  uns  où  vivent  les  autres  pour  apprécier  exac- 
tement l'influence  du  milieu? 

Les  insectes  sont  vraiment  intéressans  à  consid^er  lorsqu'il 
s'agit  de  notions  gé(^rapfaiques,  de  conditions  de  la  vie,  d'influences 
extérieur».  Le  nombre  de  ces  créatures  est  formidable,  et  avec  le 
nombre  s'élargit  le  champ  des  comparaisons;  dans  ce  monde,  la  di- 
versité des  formes,  des  i^itudes,  desins^cts,  est  extrême,  et  avec 
la  diversité  s'accroissent  les  élémens  de  toute  généralisation.  Cer- 
tains insectes  9&  déplacent  peu;  d'autres,  pourvu  de  {Miissans 
mojrens  de  locomotion,  mettent  à  profit  une  précieuse  faculté.  Plu- 
sieurs coléoptères  so^  comnrans  à  la  fois  aux  environs  de  Paris, 
de  Moscou  et  de  Pékin ,  les  voyages  ne  les  ont  pas  changés.  C'est 
mieux  encore  pour  les  lépidoptères.  Le  grand  porte -queue  ou^- 
pilio  machaon  que  l'enfant  poursuit  dans  nos  campi^nes  habite 


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818  REVUE  DES   DEDX  MONDES. 

TEurope  presque  entière,  le  nord  de  F  Afrique,  TAsie- Mineure,  la 
Sibérie,  la  Ctiine,  le  Népaul,  et  l'entomologiste  le  plus  exeité  ne 
parviendrait  pas  à  distinguer  l'individu  pris  à  Cachemire  de  cdm 
de  France.  Notre  flambé  ou  papilio  podalirim^  ^[alement  très  cos- 
mopolite, mais  qui  n'existe  pas  au  centre  de  l'Asie,  paraît  être  l^è- 
rement  affecté  par  le  climat;  on  reconnaît  les  individus  d' Andaiou- 
sie  et  d'Afrique  à  des  particularités  de  la  coloration  des  ailes.  Dans 
l'Europe  centrale  et  dans  l'Amérique  du  Nord  vit  la  belle  vanesse 
si  connue  des  jeimes  amateurs  sous  le  nom  de  tnorio;  européen  oo 
américain ,  c'est  bien  le  même  insecte.  Un  très  petit  lépidoptère 
dont  la  chenille  mange  les  graines  du  baguenaudier  n'est  pas  rare 
en  Europe,  et  nous  le  retrouvons  tout  pareil  dans  les  plus  chaudes 
régions  de  l'Inde  et  de  l'Afrique  (1).  La  liste  de  ces  espèces  qui  vivent 
dans  les  milieux  les  plus  dissemblables  sans  éprouver  de  change- 
ment serait  longue.  Que  faut^il  donc  pour  modifier  ces  êtres  si  /râles? 
Longtemps  M.  Darwin  négligera  de  le  dire.  Certes  beaucoup  d'in- 
sectes varient,  principalement  sous  le  rapport  de  la  taille  et  de  la  ' 
couleur;  plusieurs  lépidoptères  ayant  une  aire  géographique  fort 
large  sont  un  peu  plus  grands  et  de  teintes  un  peu  plus  riches  au 
Japon  et  sur  le  continent  asiatique  qu'en  Europe.  Un  papillon  très 
répandu  dans  l'Inde  et  [dans  l'archipel  de  la  Malaisie  (2)  a  les  con- 
tours et  Les  dessins  des  ailes  infiniment  variables.  Aux  mêmes  lieux 
voltigent  des  individus  qui  frappent  par  la  dissemblance,  mais, 
jeunes,  ils  étaient  pareils.  Une  observation  a  suffi  pour  apprendre 
qu'on  ne  devait  pas  se  fier  à  la  couleur.  Ainsi  des  espèces  gardent 
sous  tous  les  climats  une  étonnante  uniformité,  d'autres  se  montrent 
très  légèrement  affectées  par  la  différence  des  milieux,  d'autres  en- 
core n'ont  pas  besoin  de  quitter  une  patrie  *pour  revêtir  des  aspects 
multiples. 

Des  conditions  fâcheuses  amènent  chez  les  êtres  capables  de  les 
supporter  la  diminution  de  la  taille.  De  même  que  parmi  les 
hommes,  il  y  a  des  nains  parmi  les  animaux  et  les  plantes.  Repré- 
sentans  amoindris  d'un  type,  ils  en  conservent  les  caractères  essen- 
tiels. Un  simple  changement  de  régime  rendrait  à  ces  nains  ou  à 
leur  descendance  les  proportions  normales.  Des  mollusques  marins 
condamnés  à  vivre  dans  l'eau  saumâtre  restent  chétifs.  Des  escar- 
gots de  la  plaine  se  retrouvent  sur  les  Alpes;  la  végétation  de  la 
montagne  les  nourrit  mal,  ils  sont  tout  petits.  Ayant  moins  que  les 
animaux  une  individualité  déterminée,  les  plantes  varient  davantage 
et  subissent  plus  manifestement  l'influence  des  agens  extérieurs. 
L'étude  sera  plus  longue;  elle  n'en  aura  pas  moins  pour  dernier  ré- 


(i)  Lycœna  bœtica. 
(2j  PapiUo  pammon. 


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sultat  de  mettre  en  évidence  les  limites  précises  de  la  variation  des 
espèces.  Toutes  les  recherches,  toutes  les  observations,  toutes  les 
expériences  le  prouvent  :  la  variabilité  des  êtres  au  sein  de  la  na- 
ture s'accuse  à  des  degrés  fort  divers,  mais  dans  ses  plus  surpre- 
nantes manifestations  elle  demeure  contenue  dans  un  cercle  infran- 
chissable. Si  des  plantes  et  des  animaux  se  sont  fort  disséminés,  ne 
l'oublions  pas,  la  vie,  pour  la  plupart  d'entre  eux,  n'est  possible 
que  sur  une  zone. 

Diverses  espèces  revêtent  plusieurs  formes  nettement  caractéri- 
sées; suivant  l'expression  aujourd'hui  consacrée  dans  la  science,  ce 
sont  des  cas  de  dimorphisme,  de  trimorphisme,  de  polymorphisme. 
Il  y  en  a  des  exemples  à  la  fois  parmi  les  plantes  et  parmi  les  ani- 
maux. Les  défenseurs  de  l'hypothèse  de  l'évolution  perpétuelle 
croient  trouver  dans  ce  fait  une  preuve  de  l'instabilité  des  êtres,  et 
pourtant  lorsqu'on  s'arrête  à  certains  cas  particuliers,  on  est  saisi 
d'un  sentiment  bien  opposé.  En  rappelant  que  parmi  les  abeilles  il 
existe  des  femelles  de  deux  sortes,  on  est  sûr  de  ne  rien  apprendre  à 
personne;  il  y  a  les  femelles  fécondes, —  les  reines, — et  les  femelles 
stériles, —  les  ouvrières  ou  les  nourrices.  Chez  les  fourmis  également, 
on  compte  des  individus  ayant  en  partage  la  mission  de  perpétuer 
la  race  et  la  foule  de  ceux  dont  le  rôle  est  de  donner  des  soins  aux 
jeunes  et  de  travailler  pour  la  communauté.  Êtres  des  mieux  doués, 
les  abeilles  et  les  fourmis,  déployant  une  industrie  qui  ne  cesse 
d'émerveiller  les  hommes,  montrent  par  mille  détails  de  Ja  vie  com- 
bien chaque  espèce  est  pourvue  d'une  constitution  strictement  dé- 
terjniuée.  Dans  certaines  sociétés  de  fourmis  de  même  que  chez  les 
ierinites,  les  individus  stériles  sont  de  deux  sortes;  les  uns  remplis- 
sent les  fonctions  ordinaires  d'ouvriers  et  de  nourrices,  les  autres, 
fortement  armés,  veillent  à  la  sûreté  générale  et  combattent  pour  la 
défense  de  la  cité,  ce  sont  les  soldats.  Une  organisation  si  complexe 
et  si  parfaitement  réglée  ne  saurait  se  modifier  sans  être  presque 
aussitôt  anéantie.  Isolé,  chaque  membre  du  corps  est  condamné  à 
périr. 

Le  phénomène  du  polymorphisme  se  manifeste  sous  de  nom* 
breux  aspects,  et  dans  plusieurs  circonstances  il  est  difficile  de  pé- 
nétrer le  dessein  de  la  nature.  Un  voyageur  anglais,  M.  Alfred 
Russel  Wallace,  qui  a  exploré  les  îles  de  la  Malaisie  au  grand  avan- 
tage de  la  science,  cite  un  curieux  cas  de  dimorphisme  chez  un  lé- 
pidoptère (1)  ;  M.  Darwin  n'oublie  pas  de  le  rappeler.  Il  s'agit  d'un 
superbe  papillon  fort  répandu  dans  les  lies  de  Java,  de  Sumatra, 
d'Anoboine  et  sur  le  continent  asiatique,  le  papilio  memnon  des 

(i)  The  Malay  Archipêlago,  London,  3«  édit  1872. 
Tom  m.  —  i874«  54 


entomologistes.  Le  m&le  a  des  aiks  postérieures  arronties  e4  ornée» 
de  lignes  et  de  croissans  d'un  bien  pâle  sur  «n  fond  noir,  il  yarie 
p«a;  au  oontraire  la  femelle  se  montre  airec  des  parures  fort  dtrerses, 
tantôt  elle  ressemble  au  mâle  par  la  ooupe  des  ailes  et  se  discingoe 
simplement  par  des  taches  de  nuances  vives,  tanl(6t  avec  une  ook^ 
raticHi  partîculiëre,  die  a  des  ailes  postérieures  qui  se  proloagoat 
en  forme  de  queue,  elle  imite  alors  la  physionomie  de  papittoBS 
d'une  autre  espèce.  Toutes  les  mères  donnent  naissance  i  des  fittes 
qu'on  ne  prendrait  jamais  pour  des  sœurs  si  l'observatien  m'avait 
éclairé.  Qu'on  se  figure,  dit  M.  R.  Wallace,  un  Anglais  rôdant  siff 
une  tie  lointaine,  marié  avec  deux  femmes,  une  indienne  aux  che- 
veux noirs  et  à  la  peau  cuivrée  et  une  négresse  à  la  tète  laineuse  et 
à  la  peau  couleur  de  suie,  et  qu'au  lieu  d'enfians  mulâores  il  ait  des 
garçons  à  la  peau  blanche  et  aux  yeux  bleus  oxnme  lui^nème  et 
des  filles  ofirant  tous  les  caractères  de  la  mère,  cela  semblerait 
étrange.  Pour  nos  papillons,  ajoute  l'explorateur  de  la  MaJaisie,  le 
cas  est  plus  extraondinaii^e;  non-secdement  une  mère  a  des  fils  sem- 
blables au  père  et  des  filles  pareilles  i  elle-même,  mais  encore  des 
filles  pareilles  à  l'autre  épouse.  On  le  sait,  beaucoup  d'animaux  af- 
fectent des  aspects  qui  trompent  les  êtres  dont  ils  peuvent  devenir 
la  proie;  M.  Wallace  pense  que  la  diversité  des  formes  du  pa^loB 
memnon  (k)it  conduire  à  cette  fin  :  des  oiseaux  insectivores  ne  se- 
raient tentés  que  par  l'une  ou  l'autre  des  deux  sortes  d'individus» 
La  variabilité  aurait  donc  ici  pour  résultat  de  mieux  assurer  l'es- 
pèce contre  les  chances  de  destruction. 

Sans  aller  jusqu'aux  îles  de  la  Sonde  ou  des  Molnques,  on  peut 
(Server  parmi  les  lépidoptères  un  cas  de  polymoq)hisme  asaex  si»- 
gulier.  Dans  nos  grands  bois,  près  des  ruisseaux  courant  sous  te 
futaie,  une  première  fois  aux  jours  du  printemps,  une  seconde  ioîs 
aux  jours  de  Tété,  voltigent  de  charmans  petits  papillons  du  gecoe 
des  vanesses,  comme  le  vulcmn  et  le  paon  du  jour  ;  de  son  nom 
vulgaire  inspiré  par  les  fines  rayures  des  ailes,  l'espèce  s'appelle  la 
carte  géographique  (1).  Au  mois  de  mai,  les  petits  papillons  étalent 
des  ailes  fauves;  ceux  qui  paraissent  au  mois  de  juillet  ont  des  ailes 
noires.  Aux  yeux  des  premiers  observateur,  il  y  avait  deux  espèces^ 
le  doute  semblait  impossible;  en  cette  occasion,  on  allait  acqué- 
rir une  preuve  de  la  nécessité  de  pénétrer  dans  l'intimité  de  la  vie 
d'un  animal  pour  le  connaître.  Les  mignonnes  vanesses  aux  ailes 
fauves  déponent  leurs  œufs;  les  chenilles  naissent  et,  demeurait 
groupées  en  familles,  elles  rongent  les  orties;  elles  se  transforment 
en  chrysalides,  les  papillons  éclosent,  tous  ont  des  ailes  moitB^  Lee 
chenilles  de  la  nouvelle  génération  n'achèvent  leur  croissance  qu'à 

(i;  Vanmsa  prorsa  do  son  nom  sdantiCcnie. 


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mL£«SI       JVA^O 


VMpprocke  de  rautomne;  les  chrysalides  passent  Tbivar,  et  les  pa* 
pyioQs  qat  en  sortent  ont  tous  les  ailes  fauves.  Ainsi  l'alternattce 
s'efiectne  avec  une  admirable  régularité,  de  telle  façon  que  les  en* 
fias  ne  sont  jamais  semblables  à  leurs  parons.  Ji»qu'ici  la  raison 
du  pfaéDomëne  nous  échappe  ;  mais  en  T^ité  on  ne  saurait  admettre 
que  la  vanesee  carte-géographique  ait  tiré  son  origine  d'un  autre 
insecte,  parce  que  tour  à  tour  elle  a  des  ailes  fauves  ou  noires. 
Lorsque  par  hasard  la  dialeur  est  forte  et  soutenue  pendant  les 
mois  de  septembre  et  d'octobre,  quelques  papillons  éclosent  avant 
le  terme  ordinaire.  Ceux-ci  offrent  le  mélange  des  deux  couleurs; 
n'apparaissant  que  d'une  façon  très  acddentelle,  ils  meurent  sans 
postérité,  la  rigueur  de  la  saison  ne  laisse  pas  aux  larves  le  moyen 
de  subsister. 

Cette  année  môme,  l'Académie  des  Sciences  accorde  un  de  ses  prix 
à  Fauteur  d'une  intéressante  découvCTte  :  une  sorte  de  dimorphisme 
bien  étrange  dont  on  ne  citait  pas  encore  d'exempl^.  De  petites 
bétes  du  genre  de  la  mite  du  fromage  :  des  acares,  qu'on  nooune 
des  tyrofflyphesy  et  d'autres  acaresy  qu'on  appelle  des  hy popes  ^ 
ne  frappent  l'observateur  attentif  que  par  des  dissemblances.  Les 
naturalistes  avaient  beaucoup  étudié  les  caractères  de  ces  êtres,  et 
nul  n'aurait  soupçonné  une  relation  entre  les  tyroglypbes  et  les 
hypopes;  on  vient  de  nous  apprendre  que  les  deux  formes  appar- 
tiennent à  chaque  espèce  d'un  groupe  zoologique  tout  entier  (1). 

Sur  des  champignons  vivent  certaines  espèces  de  tyroglyphes; 
lès  individus  se  comptent  par  milliers  ou  plutôt  ne  se  comptent  pas 
tant  ils  sont  nombreux.  Il  y  en  a  de  tous  les  âges,  les  générations 
se  succèdent  avec  une  étonnante  rapidité;  au  milieu  de  la  micro- 
scopique population,  on  ne  voit  toujours  que  des  tyroglypes.  Le  mo- 
ment arrive  oà  le  champignon  qui  fournissait  la  pâture  aux  petits 
êtres  est  épuisé.  Les  pauvres  acares,  mal  protégés  par  des  tégu- 
naens  assez  mous,  très  imparfaitement  doués  pour  la  locomotion,  ne 
peuvent  se  porter  à  distance,  jeunes  et  vieux  périssent;  mais  dans 
le  nombre  survivent  des  individus  assez  avancés  dans  leur  dévelop- 
pement, sans  être  encore  adultes.  Ceux-ci  ne  tardent  pas  à  muer; 
alors  ce  ne  sont  plus  des  tyroglyphes.  Acares  solidement  cuirassés, 
n'ayant  qu'un  appareil  buccal  rudimentaire,  parce  qu'ils  ne  doivent 
jamais  manger,  privés  d'organes  reproducteurs,  parce  qu'ils  doivent 
demeurer  stériles,  munis  à  la  face  inférieure  du  corps  de  petites 
ventouses,  parce  qu'ils  ont  besoin  de  rester  fixés  sans  efforts  péni- 
bles, ce  sont  des  hypopes.  Ces  acares  s'accrochent  au  premier  ani- 
mal, mammifère  ou  insecte,  passant  à  leur  portée,  et  de  la  sorte  ils 
voyagent  aussi  longtemps  que  la  saison  le  commande  ou  que  la  ren- 

(1)  M.  Hégnin. 


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contre  d'une  station  favorable  se  fait  attendre.  Arrive  la  rencontre, 
les  hypopes  abandonnent  l'animal  qui  les  portait.  Les  voilà  sur  un 
champignon;  ils  se  cramponnent  avec  les  griffes,  leur  peau  se  fend, 
et  de  chaque  dépouille  sort  un  tyroglyphe;  la  propagation  de  l'es- 
pèce va  recommencer  (1).  Ainsi  des  êtres  ne  se  métamorphosant  que 
dans  des  circonstances  déterminées  revêtent  une  forme  et  acquiè- 
rent des  aptitudes  particulières  pour  une  existence  transitoire;  ils 
vivent  pendant  un  temps  sans  possibilité  de  croître  et  de  se  rej^o- 
duire,  —  le  changement  ne  s'opère  qu'en  vue  de  la  conservation  de 
l'espèce.  En  réalité,  loin  de  paraître  un  indice  d'instabilité,  le  poly- 
morphisme semble  un  signe  de  perfection. 

III. 

Les  personnes  qui  s'occupent  des  qualités  de  nos  animaux  domes- 
tiques ne  comparent  guère  les  races  de  chevaux  et  dQ  bœufs,  les 
races  de  pigeons  et  de  poules,  sans  jeter  un  cri  de  triomphe.  On 
exalte  volontiers  la  puissance  de  l'homme,  qui  aurait  à  son  gré  pro- 
duit des  aptitudes  et  varié  les  types  parmi  les  auxiliaires  de  la  civi- 
lisation. Des  résultats  dus  à  des  soins  particuliers  sont  en  effet  assez 
remarquables  pour  justifier  le  sentiment  d'orgueil,  mais  on  s'a- 
buse parfois  sur  la  nature  des  changemens  que  les  espèces  réduites 
en  esclavage  ont  éprouvés.  Chez  les  mammifères  et  les  oiseaux  que 
l'homme  a  soumis,  les  différences  individuelles  paraissent  énormes, 
les  variétés  se  distinguent  par  des  signes  plus  frappans  que  les 
caractères  de  beaucoup  d'espèces  sauvages,  et  de  l'impression  res- 
sentie naît  l'idée  de  modifications  profondes.  En  réalité,  les  modi- 
fications sont  moins  considérables  qu'on  ne  suppose;  de  la  plupart 
des  animaux  domestiques,  seuls  les  traits  superiiciels  sont  dfectés, 
et  si  l'organisme  est  fortement  atteint,  on  découvre  des  anomalies 
comparables  à  celles  que  la  culture  détermine  jsur  les  végétaux.  Les 
aspects  deviennent  alors  multiples,  et  pour  se  fier  trop  aisément  à 
l'apparence,  on  s'écarte  de  la  juste  appréciation  des  faits.  Isidore 
Geoffroy  Saint-Hilaire  (2)  et  d'autres  naturalistes  ont  cru  que  les  va- 
riations dont  les  animaux  domestiques  offrent  de  curieux  exemples 
pouvaient  éclairer  à  l'égard  des  effets  qui  dépendent  des  causes  na- 
turelles; certes  elles  doivent  éclairer,  mais  c'est  à  la  condition  de 
n'en  point  méconnaître  le  caractère.  Souvent  on  a  répété  que  les 
particularités  des  races  domestiques  les  désigneraient  comme  des 
espèces  distinctes,  si  Ton  n'avait  assisté  à  leur  formation;  rien  de 
plus  inexact.  Les  animaux  de  nos  domaines  portent  l'enipreinte  de 

(1)  Nom  dtona  ces  faits  curieux  sans  presque  dianger  les  termes  du  rapport  lu  à 
rAcadémIe  des  Sciences  sur  les  recherches  de  IL  Mégniu. 
(3)  Bistoiri  tuUurtlle  générale  des  règnu  organiques,  %.  Ul. 


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l'origine  des  êtres.  853 

la  domesticité,  de  môme  que  les  plantes  de  nos  jardins  portent  les 
marques  évidentes  de  la  culture;  les  naturalistes  ne  s'y  trompent 
pas.  H.  Darwin  aimerait  qu'on  s'y  trompât  afin  dd  s'attribuer  le 
mérite  de  nous  préserver  de  l'erreur  ;  cherchant  le  moyen,  il  s'est 
donné  une  grande  peine  dont  nous  allons  profiter  pour  faire  ressor- 
tir une  vérité  (1). 

En  plusieurs  endroits  de  l'Europe,  et  surtout  en  Angleterre,  des 
sociétés  d'amateurs  de  pigeons  se  sont  constituées.  Il  s'agit  de  gar- 
der et  de  propager  les  nobles  races,  d'obtenir  des  sujets  toujours 
plus  remarquables  par  la  taille  et  par  la  singularité  ou  l'éclat  du 
plumage,  de  produire  des  variétés  nouvelles.  L'amateur  n'a  pas 
d'autre  ambition;  au  contraire,  M.  Darwin,  se  faisant  admettre  dans 
les  cercles  où  l'on  discute  sur  le  mérite  des  volières,  se  flattait  d'at- 
teindre un  important  résultat  scientifique.  Dans  son  attachement  à 
l'idée  des  transformations  indéfinies,  le  célèbre  auteur  n'a  pu  con- 
templer l'étonnante  diversité  des  pigecms  domestiques  sans  croire 
qu'il  tenait  l'occasion  de  montrer  de  quelle  manière,  avec  du  temps 
et  de  la  patience,  se  façonnent  les  espèces.  Il  s'est  mis  à  l'œuvre  et 
il  a  produit  un  ensemble  d'observations  d'un  intérêt  très  réel.  Le 
travail  a  reçu  beaucoup  d'éloges,  et  c'est  à  juste  titre.  On  avait  dé- 
signé par  des  noms  et  l'on  avait  décrit  les  nombreuses  variétés  de 
pigeons  de  volière  et  de  colombier.  M.  Darwin  s'est  efforcé  de  suivre 
les  transitions,  il  a  croisé  les  races,  et  ne  se  bornant  pas,  comme 
la  plupart  de  ses  devanciers,  à  l'examen  des  particularités  exté- 
rieures, il  a  scrupuleusement  comparé  la  charpente  osseuse  de  ces 
oiseaux  que  les  soins  de  l'homme  ont  tant  diversifiés.  Enfin,  contre 
son  gré,  et  certainement  contre  son  avis,  il  a  mieux  que  tout  autre 
accumulé  des  preuves  qu'une  espèce  ne  saurait  être  transformée, 
qu'on  n'arrive  qu'à  la  déguiser.  La  belle  étude  du  naturaliste  anglais 
se  trouve  exactement  appréciée  un  siècle  avant  d'être  mise  au  jour. 
((  Si  quelqu'un,  a  dit  Buffon,  voulait  faire  l'histoire  complète  et  la 
description  détaillée  des  pigeons  de  volière,  ce  serait  moins  l'his- 
toire de  la  nature  que  celle  de  l'art  de  l'homme.  »  Cette  histoire 
étant  faite,  nous  devons  en  recueillir  les  enseignemens. 

Le  biset  ou  pigeon  de  roche,  columba  livia  de  son  nom  scienti- 
fique, est  la  souche  de  toutes  nos  races  de  pigeons  domestiques, 
ont  écrit  les  zoologistes.  A  cet  égard,  M.  Darwin  n'avait  pas  d'autre 
pensée,  mais  il  a  eu  besoin  de  plusieurs  années  d'études  pour  affer- 
mir sa  conviction.  Il  déclare  trèl  nombreuses  les  variétés  qui  re- 
produisent fidèlement  le  type;  on  en  avait  compté  122  (2),  il  en 
ajoute  de  nouvelles.  A  classer  tant  d'oiseaux  qui  se  touchent  par 

(1)  Tk9  variation  of  Animais  and  Plants  under  domestication,  1868. 

(2)  Boitird  et  Gorbié,  Us  Pigeons  de  volière  et  de  eolonU>ier,  Paris  1824. 

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des  gradationfi  insensibles,  on  risque  fort  de  s'embrouiller;  Faoteiir 
envisage  la  situation  avec  calme,  et  se  tire  de  la  difficulté  par  fat  re- 
connaissance dans  lennonde  des  volières  et  des  colombiers  de  onze 
races,  qu'il  répartit  dans  quatre  groupes.  Tiennent  ensuite  les  soos- 
races  et  les  variétés  qui  ne  sont  pas  dignes  de  la  même  considéra- 
tion. En  vérité,  c'est  un  gentil  monde  que  celui  de  ces  pigeons  éle- 
vés pour  le  charme  des  yeux.  Nous  ferons  honneur  aux  repr^entsns 
des  onze  races  de  M.  Darwin,  l'intérêt  de  notre  plaisir  nous  y  co&vîe 
et  l'intérêt  de  notre  instruction  l'exige.  Voici  les  gros^e^-gorges  an 
corps  mince,  fièrement  campés  sur  les  pattes;  ils  ont  une  gorge  vo- 
lumineuse, et  ils  semblent  trouver  bonheur  à  l'enfler  comme  un 
ballon.  Chez  ces  oiseaux  singuliers,  sans  changer  de  caractère,  le 
jabot  est  devenu  plus  large  que  dans  les  antres  pigeons.  Les  meê^ 
sagers^  aux  pattes  massives,  au  plumage  ordinairement  de  cou- 
leur foncée,  dressent  un  cou  long  et  mince,  ils  ont  un  grand  bec; 
autour  des  yeux  et  des  narines,  une  peau  caronculée  a  pris  un 
développement  énorme ,  —  l'indice  d'une  anomalie  surv^ue  par 
suite  de  l'état  de  domesticité  est  évident.  Les  ruiU$j  également 
qualifiés  de  pigeons  bagadais  et  de  pigeons  romains,  échappent, 
paraît-il ,  à  toute  description  précise ,  tant  il  est  impossible  d'ob- 
tenir une  couvée  dont  les  individus  se  ressemblent;  parfois  les 
runts  diflferent  à  peine  des  messagers.  Les  barbes  ou  pigeons  polo- 
nais sont  encore  du  même  groupe;  un  bec  court  et  large  les  dis- 
tingue. Arrêtons-nous  afin  d'adinirer  les  pigeons  paons;  on  en  voit 
de  tout  blancs,  d'autres  de  nuances  variées,  chatoyantes  à  ravir.  Ils 
marchent  péniblement,  la  poitrine  en  avant,  le  cou  rejeté,  en  arrière 
et  comme  agité  de  mouvemens  convulsifs,  la  queue  énorme,  étalée 
à  la  manière  d'une  roue  redressée  jusqu'à  toucher  la  nuque.  Ils 
sont  vraiment  beaux,  mais  de  la  beauté  des  roses  et  des  œillets  de 
nos  jardins.  De  môme  que  les  pétales  sont  devenus  nombreux  au 
point  de  rendre  la  fleur  stérile,  les  grandes  plumes  de  la  queue  se 
sont  multipliées  au  point  de  rendre  l'oiseau  fort  inhabile  à  voler. 
Chez  les  pigeons  et  les  colombes  sauvages  de  toute  espèce,  la  queue 
porte  douze  de  ces  grandes  plumes  qu'on  appelle  les  rectrices;  le 
pigeon  paon  en  a  bien  davantage,  la  quantité  est  un  titre  de  gloire 
dans  l'opinion  du  maître  de  la  volière;  un  individu  a  18  ou  20  rec- 
trices, il  est  peu  prisé ,  un  autre  en  étale  de  30  à  35,  il  est  tenu 
dans  une  haute  estime,  un  autre  qpfin  en  montre  42,  le  chiffre  qui 
n'a  jamais  été  dépassé,  on  le  cite  parmi  les  merveilles.  Pauvre 
oiseau  qui  ne  saurait  vivre  libre,  le  pigeon  paon  est  comme  la  rose, 
un  monstre  charmant.  En  continuant  la  revue  des  volières,  nous 
apercevons  les  turbits^  pigeons  à  cravate  ou  pigeons  hiboux.  Mi- 
gnons et  jolis,  une  sorte  de  fraise  placée  sur  le  cou  et  la  poîtrûie 
les  signale  à  l'attention  ;  cette  parure  est  faite  de  plumes  diveiv 


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l'muoine  dés  êtres.  8&& 

gentes.  Voici  les  €ulb9dtms  à  la  face  courte,  au  bec  toat  petit  et  co- 
nique, les  malbeumux  sont  si  mal  conformés  qu'ils  perdent  l'équi- 
libre en  volant;  on  les  vok  à  chaque  minute  tourner  sur  euxHoièmes 
et  parfois  faire  de  telles  culbutes  qu'ils  tombent  à  terre  et  se  bles- 
sât. Maintenant  c'est  le  friU-back  indien,  le  pigeon  à  dos  frisé; 
celuiH:i  a  toutes  les  plumes  renversées  et  contournées,  —  un  aetre 
genre  de  monstruosité.  Viennent  ensuite  lesjec&binsy  dont  les  plumes 
du  cou  relevées  forment  un  capuchon;  puis  les  tambmtrs  aux  pattes 
emplumées,  portant  à  la  base  du  bec  une  touffe  de  plumes  bouclées, 
de  loin,  ils  se  font  reconnaître  par  un  roucoulement  singulier.  Enfin 
on  nous  livre,  comme  représentans  de  la  onzième  race,  tous  les  pi- 
geons qui  diffèrent  à  peine  du  biset  sauvage,  c'est-4ir^re  les  jugeons 
de  colombier  jouissant  d'une  sorte  de  Uberté. 

Les  descriptions  achevées,  M.  Darwin  se  montre  tout  fier;  il  semble 
qu'une  victoire  est  remportée.  «  Les  pigeons  que  j'ai  examinés,  dit- 
il,  fie  constituent  pas  moins  de  onze  racœ;  s'il  s'^it  agi  d'animaux 
sauvages,  on  aurait  attribué  une  valeur  spécifique  aux  caractères 
que  nous  avons  signalés.  »  Avec  une  bonne  foi  pleine  d'ingénuité,  il 
ajoutera  encore  :  «  Les  genres  admis  par  les  ornithologistes  dans 
la  famille  des  colomhides  (i)  diffèrent  peu  les  uns  des  antres;  il 
n'est  pas  douteux  que  pinceurs  de  nos  formes  domestiques  trouvées 
à  Il'état  sauvage  n'eussait  donné  lieu  à  l'établissement  d'au  moins 
cinq  genres.  »  Une  telle  croyance  doit  tourner  à  la  confusion  ée 
Fauteur.  Les  pauvres  oiseaux  tenus  captifs,  privés  de  l'usage  des 
membres,  volent  mal  et  marchent  avec  peine;  plusieurs  d'entre 
eux,  soumis  à  une  alimentation  qui  n'a  point  permis  au  bec  6e 
prendre  par  l'exercice  le  développement  normal  seraient  embar- 
rassés  pour  saisir  des  graines  dures.  Il  est  aussi  étrange  dlmaginer 
un  ornithologiste  capable  de  méconnaître  les  signes  de  la  domesti- 
cité chez  les  pigeons  paons,  les  pigeons  à  cravate  ou  les  adbtaanSy 
que  de  supposer  un  botaniste  inhabile  à  dÎKemer  les  effets  de  la 
culture  sur  les  roses,  les  œillets  ou  les  dahlias.  Les  races  çle  pigeons 
ne  se  maintiennent  que  par  le  choix  persistant  des  sujets  où  les 
aaomalies  sont  le  plus  fortement  accusées,  car,  par  suite  des  efforts 
de  l'oiseau  pour  revenir  à  l'existence  particulière  &  son  espèce  ,^  les 
anomalies  tendent  toujours  à  disparaître,  a  Un  jour,  voyant  de 
beaux  pigeona,  rapporte  un  compatriote  de  M.  Darwin,  je  m'infor- 
nud  près  de  l'heureux  propriétaire  s'il  ne  laissait  pas  voter  au  ds- 
hors  ses  culbutons  à  courte  face.  —  Si  je  lui  avais  demandé  la  bourse 
ou  la  vie,  continue  le  narrateur,  il  n'aurait  pas  été  plus  éton&é. 
—  Les  laissa  s'envoler!  s'écria  l'amateur,  vous  savez  certainement 


(i)  Cosi  kl  nom  de  k  gnuide  fluoifle  éoéh^jkpt  qai  comprend  tomes  les  esj^es 
de  pigeons. 


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ce  qui  arriverait?  —  Devant  l'expression  d'une  ignorance  absolue, 
il  reprit  avec  un  sourire  qui  trahissait  la  conscience  de  sa  supério- 
rité :  —  La  porte  ouverte,  ils  retourneront  tout  de  suite  à  l'état  de 
nature;  au  bout  de  quelques  semaines,  les  jolis  petits  becs  seront 
aussi  longs  et  aussi  durs  que  ceux  des  oiseaux  ordinaires.  »  Mille 
fois  répétée  à  l'égard  des  animaux  domestiques,  l'expérience  est 
concluante.  On  ne  parvient  du  reste  à  saisir  les  traits  caractéristi- 
ques des  races  de  pigeons  que  par  l'élimination  d'une  foule  d'indi- 
vidus; l'auteur  du  livre  sur  r Origine  des  espèces  le  prouve  en  signa- 
lant des  passages  insensibles  entre  les  formes  qu'il  a  décrites.  Ailleurs 
il  démontrera  encore,  à  son  insu,  que  la  race  domestique  ne  saurait 
subsister  sans  les  soins  de  l'homme;  il  n'ignore  pas  que  les  aUbu- 
tans  à  petit  bec  périssent  dans  Tœuf  faute  de  pouvoir  briser  la  co- 
quille; l'amateur  doit  épier  le  moment  de  l'éclosion  afin  de  d^ivrer 
les  nouveau-nés.  Abandonnant  toujours  la  réalité  pour  le  rêve,  le 
philosophe  anglais  voit  en  imagination  de  jeunes  poussins  triomphant 
de  la  difficulté,  et  avec  lenteur  le  petit  bec  devenir  apte  à  remplir 
son  office  (1). 

Nous  l'avons  dit ,  dans  l'étude  comparative  des  pigeons  de  vo- 
lière, M.  Darwin  a  été  plus  loin  que  ses  devanciers,  il  s'est  occupé 
de  la  charpente  osseuse;  un  curieux  travail  a  été  produit,  une  sin- 
gulière faiblesse  de  connaissance  en  ostéologie  a  été  dénoncée.  On 
nous  montre  des  crânes  et  des  becs  déformés,  des  membres  atro- 
phiés, des  vertèbres  et  des  côtes  hypertrophiées,  et  sérieusement 
on  nous  affirme  n'avoir  pas  aperçu  de  différences  aussi  manifestes 
entre  les  squelettes  de  plusieurs  espèces  de  pigeons  sauvages  qu'entre 
ceux  des  races  domestiques.  Gomme  à  la  fois  les  pattes  restent  pe- 
tites et  le  bec  faible  chez  les  pauvres  oiseaux  condamnés  à  l'immo- 
bilité et  à  la  privation  des  bonnes  graines  dont  ils  sont  friands,  on 
parait  s'enorgueillir  de  la'^découverte  d'un  remarquable  phénomtee  : 
la  corrélation  décroissance.  Jamais  la  science  n'avait  été  aussi  cruel- 
lement ipalmenée.  En  aucun  cas  des  altérations  de  l'organisme, 
rendues  plus  ou  moins  héréditaires,  les  atrophies  des  membres  ou 
d'autres  parties  du  corps  provenant  du  défaut  d'exercice,  ne  sont 
comparables  aux  particularités  qui  distinguent  les  unes  àe&  autres 
le^  espèces  du  môme  genre  ou  de  la  môme  famille.  Les  os  polis, 
ayant  presque  l'aspect  de  l'ivoire  chez  les  bêtes  sauvages,  demeu- 
rent poreux  et  de  laide  apparence  chez  les  animaux  nés  et  nourris 
dans  la  captivité.. Maintes  fois  le  développement  est  arrêté  avant  le 
terme  ordinaire;  les  déformations  et  môme  les  maladies  des  os  sont 
fréquentes,  surtout  parmi  les  pigeons  tant  choyés  des  amateurs.  Les 

(1)  C.  R.  Bree,  An  EœpmtUm  of  fallaeiss  in  th$  hypoihêtit  of  M.  Darwm,  p.  M. 
London  1872. 


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l'origine  des  êtres.  857 

effets  de  la  vie  sédentaire,  déplorables  pour  la  constitution  de  la 
charpente  osseuse  chez  les  jeunes  sujets,  se  font  apercevoir  très 
vite  même  sur  les  animaux  adultes.  Il  est  parfaitement  su  dans  les 
musées  qu'on  n'obtient  jamais  de  beaux  squelettes  avec  les  h6tes 
anciens  des  ménageries.  H.  Darwin,  qui  cite  très  fréquemment  de^ 
personnes  dont  il  a  tiré  des  avis  ou  des  renseignemens,  a  oublié  de 
s'entretenir  avec  un  préparateur  d'anatomie. 

Après  avoir  montré  d'une  façon  habile  à  quel  point  un  animal 
peut  être  déformé  sous  la  main  de  l'homme  et  avoir  fourni  des 
preuves  sans  nombre  que  l'espèce  soumise  à  la  domesticité  depuis 
plus  de  trois  mille  ans  revient  toujours  à  sa  nature  primitive,  et  ne 
semble  perdre  son  caractère  originel  qu'en  offrant  tous  les  signes 
de  la  monstruosité,  M.  Darwin  essaie  encore  de  livrer  un  combat 
bien  inutile.  II  tient  formellement  à  établir  un  fait  reconnu  de  tous 
les  zoologistes,  —  une  prétention  qui  a  sa  formule  dans  le  langage 
vulgaire.  «  Les  éleveurs  de  pigeons  de  fantaisie,  dit-il,  croient  que 
les  races  domestiques  proviennent  de  plusieurs  souches  sauvages» 
tandis  que  la  plupart  des  naturalistes  les  regardent  comme  la  des- 
cendance du  biset  ou  columba  livia.  »  L'opinion  des  amateurs  de 
pigeons  a  juste  la  même  portée  que  celle  des  amateurs  de  roses; 
quant  aux  naturalistes,  ceux-ci  n'ont  pas  attendu  l'auteur  de  l'ou-- 
vrage  sur  l'origine  des  espèces  pour  savoir  la  vérité.  Les  purs  clas- 
siiicateurs,  nullement  préoccupés  des  particularités  de  l'organisa- 
tion des  êtres,  mais  doués  du  tact  que  donne  la  longue  habitude  de 
considérer  les  formes  extérieures,  ne  se  sont  jamais  abusés.  Tem- 
minck ,  Charles  Bonaparte,  d'autres  encore,  ces  ornithologistes  qui 
ont  tracé  les  descriptions  des  espèces  de  pigeons  du  monde  entier 
aOinnent  sans  hésiter  que  la  columba  livia^  le  pigeon  des  rochers, 
sauvage  en  Europe,  au  nord  de  l'Afrique  et  en  Asie  jusqu'à  l'Inde, 
est  l'ancêtre  de  toutes  les  races  domestiques.  H.  Darwin  s'en  étonne 
et  laisse  deviner  une  impression  de  mauvaise  humeur.  Pourquoi 
l'avoir  privé  d'un  triomphe  lorsqu'il  aurait  si  volontiers  excusé  l'er- 
reur? Dans  ses  efforts  pour  instruire  de  ce  que  tout  le  monde  sait, 
le  naturaliste  anglais  insiste  sur  la  fécondité  des  pigeons  issus  des 
types  les  plus  différons;  il  a  multiplié  les  épreuves  avec  tjp  plein 
succès.  Le  détail  doit  être  noté,  car  ailleurs,  pour  le  besoin  de  la 
cause,  M.  Darwin  ne  croira  pas  absolument  nécessaire  de  compter 
avec  la  stérilité  des  produits  de  deux  espèces  distinctes. 

Au  sujet  de  certaines  idées  relatives  à  la  mutabilité  des  êtres,  il 
fallait  accorder  aux  pigeons  de  volière  une  sérieuse  attention.  Mieux 
que  tous  les  autres  animaux  domestiques,  ces  oiseaux  d'une  douceur 
proverbiale  se  prêtent  à  l'esclavage.  Parce  qu'ils  peuvent  vivre  con- 
finés et  ne  pas  se  montrer  trop  exigeans  sur  le  choix  de  la  nourri- 
ture, ils  éprouvent  des  variations  dans  la  plus  large  mesure  dont^on 


8&S  REVUE  DES  BEGX  MMOIBS. 

ait  rexeoiple.  Aixiai  au  miliea  de  ce  petit  monâe  se  révèle  dans  sa 
plus  complète  nanifestatiou  l'effet  de  l'aetioB  de  rbormne  sur  «le 
espèce  animale.  Mous  comiaissons  à  présent  cet  e0et;  nous  Tobser- 
verons  encore  sur  les  autres  races  domestiques^  où  il  est  en  général 
moins  prononcé. 

L'espèce  gaUine  se  présente  sous  une  forme  ordinaire  très  ré- 
pandue, et  elle  a  des  variétés  jolies  ou  singulières  très  {nnsées  ées 
amateurs.  La  souche  primitive  est  bien  connue  des  naturalistes;  c'est 
un  oiseau  al^te,  de  proportions  gracieuses,  au  plumage  lisse  et 
hrillant,  qui  vit  à  l'état  sauvage  au  milieu  des  forêts  de  l'Inde  ;  le 
ffallus  bunkiva.  Les  coqs  et  les  poules  dont  on  n'entrave  guère  la 
liberté  dans  les  campagnes  diffèrent  à  peine  du  type  originel.  Par- 
fois, aux  abords  d'une  ferme,  le  zoologiste  admire  un  coq;  c'est  que 
l'animal  à  la  démarche  fière  et  pleine  d'él^ance  paraît  n'avoir  nul- 
lement souffert  de  la  captivité;  beau  comme  ses  frères  Kbres,  il  en 
conserve  les  vives  nuances;  —  ni  le  climat,  ni  le  genre  d'alimenta- 
tion^ n'ont  exercé  d'influ^ace  appréciable.  Le  coq  de  combat  paré 
d'une  crête  simple  et  droite  représente  encore  très  noblement  Toi- 
seau  de  la  jongle  indienne.  Dans  la  basse-cour  champêtre,  la  d^- 
nérescence  de  Tespèce  galline  est  très  médiocre;  elle  affecte  d'abord 
la  couleur,  le  noir  et  le  blanc  remplacent  les  belles  teintes  vertes  et 
rouges,  surviennent  ensuite  de  légères  variations  dans  la  taille,  i 
peine  se  modiOe  la  conformation  générale.  Les  coqs  et  les  poules  se 
donnent  beaucoup  de  mouvement,  mais  ils  ne  volent  ^presque  ja- 
mais; les  os  des  ailes  et  la  carène  pectorale  se  trouvent  un  peu  af- 
faiblis par  suite  du  défaut  d'exercice,  tandis  que  les  pattes,  con- 
stamment soumises  à  la  fatigue,  sont  plus  ou  moins  alourdies.  L'état 
de  domesticité,  tempéré  par  une  sorte  d'indépendance,  n'a  donc  que 
faiblement  touché  la  race  galline.  La  malheureuse  sélection  et  l'es- 
clavage ont  donné  des  monstres  plus  ou  moins  réussis. 

R^ardons  ces  coqs  et  ces  poules  de  la  race  dite  cochinc&ÎDOîse; 
bêtes  disgracieuses,  recherchées  parce  qu'elles  sont  de  forte  taille; 
elles  ne  peuvent  plus  du  tout  voler,  les  pattes  sont  affreusement 
massives  et  les  ailes  raccourcies,  les  pennes  dénotent  les  signes 
d'une  ayrophie.  D'autres  se  recommandent  par  une  laide  monstnM- 
sité  :  la  présence  d'un  doigt  supplémen-taire;  c'est  la  race  dorking. 
Yoici  maintenant  la  race  espagnole  :  des  poules  qui  ont  perdu  l'in- 
stinct de  couver;  puis  les  poules  huppées  :  sur  la  tété,  les  pluBKS 
ont  pris  un  développement  énorme,  elles  aveuglent  l'aninaal.  Ckez 
ces  pauvres  oiseaux,  la  voûte  du  crâne,  înomiplétemeBt  ossifiée, 
afiecte  de  bizarres  contours ,  le  cerveau  fait  hernie.  En  même  temf» 
qu'une  portion  de  l'organisme  se  trouve  attânie,  les  instincts  «rdi- 
naircs  de  l'espèce,  assurent  les  éducateurs,  disparaissent.  Gonme 
s'il  exktait  une  loi  de  la  nature  pour  éteindre  d'affreuses  dUKinm- 


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L'OUGIfiS  DBS  ÊTBE&.  &69 

tés,  les  poules  portant  la  huppe  refusent  de  couver  «  Ce  n'est  pas 
touit  eacore,  nous  avons  les  poules  oaixiesi  très  agréables  d'aspect  : 
k  race  àan/ow,  que  l'on  attribue  au  goût  et  aui  soins  des  Japonais, 
les  poules  Irisées  et  les  poules  soyeuses,  renurcpiables  par  une  vi- 
laine dégénérescence  du  plumage,  puis  le&  poules  dont  le  croupion 
est  avorté.  Que  tout  cela  ressemble  donc  peu  aux  particularités  qui 
caractérisent  les  espèces! 

Les  races  galUoes  que  signalent  les  traits  les  plus  frappans  ou  les 
anomalies  les  plus  singulières  :  les  races  pures ,  selon  le  langage 
des  amateurs,  reviennent  avec  une  étonnante  facilité  au  type  du 
gallêts  bankiva  sauvage.  Le  fait  a  été  souvent  signalé;  avec  raison, 
IL  Darwin  le  cite  comme  une  preuve  de  l'origine  de  nos  oiseaux  de 
basse-^our,  et  il  ne  semble  pas  s'apercevoir  qu'une  telle  preuve  est 
la  condamnation  de  la  croyance  à  la  mutabilité  des  espèces.  S'il  fal- 
lait m  ce  moroent  une  autre  démonstration,  elle  nous  serait  aussi- 
tôt apportée  par  le  célèbre  naturaliste.  On  connaît  à  l'état  sauvage, 
rappelle-t-il,  plusieurs  espèces  de  coqs;  mêlées  à  nos  poules  do- 
mestiques, elles  donnent  des  produits,  mais  ces  derniers  demeurent 
stériles,  i^Qirment  les  expérimentateurs.  Seul  le  coq  bankiva,  dans 
les  mêmes  circonstances,  peut  être  l'ancêtre  d'une  interminable 
suite  de  générations  (!)• 

Après  les  pigeons  et  les  poules,  les  autres  oiseaux  domestiques 
fourni::  sent  l'occasion  de  constater  la  persistance  des  caractères  pri- 
mitifs; moins  martyrisés,  ils  offrent  moins  d'anomalies.  Les  canards, 
issus  de  l'espèce  sauvage  commune  en  Europe  {anas  boschas) ,  ont 
peu  changé,  et  parfois  les  volatiles  mal  apprivoisés,  renonçant  à  la 
vie  sédentaire  sur  une  mare  fangeuse,  profitent  du  passage  d'une 
troupe  de  l'espèce  pour  adopter  la  vie  vagabonde.  Captifs,  les  ca- 
nari^ ont  un  peu  gagné  sous  le  rapport  de  la  taille  et  perdu  sensi- 
blement de  la  beauté  du  plumage.  Les  variétés  méritent  à  peine 
une  mention;  ici  c'est  une  difformité  du  bec,  là  des  détails  de  colo- 
ration. L'oie,  dont  on  porte  loin  les  siècles  de  domesticité,  est  demeu- 
rée, au  milieu  de  tous  les  champs  de  TEurope,  presque  identique  à 
son  ancêtre  sauvage.  La  pintade  et  le  paon,  qu'on  élève  dans  les 
parcs,  dans  les  jardins,  dans  les  cours  depuis  Tépoqué  des  Grecs  et 
des  Romains,  n'ont  pas  varié  d'une  manière  appréciable  malgré 
l'influence  des  climats.  Chez  la  pintade,  la  teinte  générale  est  un 
peu  plus  ou  un  peu  moins  intense  ;  chez  le  paon,  les  altérations  des 
riches  nuances,  la  tendance  4  l'albinisme ,  ne  s'accusent  que  d'une 
façon  accidentelle.  Vraiment,  après  de  telles  expériences,  il  faut 
une  foi  aveugle  pour  se  figurer  que  les  animaux  se  transforment 

(1)  n  ne  tkut  pas  oublier  qu^antôrieurement  aux  écrits  de  M.  Darwin  Isidore  Geof- 
froy Saint-Hilaire  a  publié  l'histoire  de  nos  animaux  domestiques  :  Acclimatation  et 
dom^ttication  des  animaux  fMês,  et  tiiêtoiré  généfxUê  dts  règn^  •rgamiquêi,  U  m. 

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860  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

par  Taction  de  rhomme,  du  r^ime  ou  des  conditions  atmosphé- 
riques; Isidore  Geoffroy  Saint-Hilaire  »  qui  s'exagérait  beaucoup 
l'importance  des  modifications  subies  par  les  races  soumises  à  l'es- 
clavage, prouve  clairement  néanmoins  a  qu'il  n'est  aucun  de  nos 
dix-sept  oiseaux  domestiques  dont  l'origine  zoologique  ne  puisse 
être  exactement  déterminée.  » 

Dans  l'état  de  domesticité,  les  manunifëres  éprouvent  des  modi- 
fications comparables  à  celles  des  oiseaux,  —  fort  médiocres  lors- 
que les  animaux  ne  sont  pas  privés  d'exercice,  très  notables  au 
contraire  lorsqu'ils  subissent  une  captivité  rigoureuse.  Empriscmné 
dans  une  misérable  cage  dès  la  naissance,  le  lapin  o£frira  donc  se- 
lon toute  probabilité  les  plus  grandes  anomalies.  Si  Ton  en  avait 
douté,  l'étude  intéressante  de  M.  Darwin  ne  laisserait  plus  d'incer- 
titude (1).  Pourtant  ce  naturaliste  évite  de  parler  des  i^ections  des 
os,  si  fi*équentes  parmi  les  habitans  des  clapiers.  A  l'état  sauvage, 
le  lapin  abonde  dans  notre  pays;  rien  de  plus  simple  à  contrôler 
que  les  efiets  de  la  servitude  et  de  la  sélection.  La  couleur  change; 
apparaissent  le  noir  et  le  blanc,  premiers  signes  de  la  dégénéres- 
cence. Chez  l'animal  n'ayant  pas  la  liberté  des  mouvemens  et  tou- 
jours repu,  le  corps  augmente  de  volume.  Par  la  sélection,  on 
obtient  des  races,  mais,  pour  les  conserver,  des  épurations  conti- 
nuelles sont  indispensables;  la  tendance  vers  un  retour  an  type 
primitif  manque  rarement  de  s'accuser  au  milieu  d'une  famille. 
Gomme  exemple  de  coloration  remarquable  transmise  par  voie  d'hé- 
rédité, on  cite  la  race  bimalayenne  :  de  jolies  petites  bêtes  blanches 
avec  le  museau,  les  oreilles,  les  pattes  et  la  partie  supérieure  de 
la  queue  d'un  brun  noir.  Comme  exemple  de  race  bizarre,  on  montre 
des  lapins  à  oreilles  pendantes  qui  dénotent  à  un  haut  degré  les 
signes  d'une  monstruosité;  —  des  muscles  affaiblis  cessent  d'agir. 
Dn  zoologiste  ne  se  méprendra  jamais  sur  le  caractère  d'une  telle 
anomalie.  Le  lapin  domestique  fournit  une  preuve  de  l'impossibilité 
de  dénaturer  une  espèce;  l'indépendance  ne  le  met  en  aucun  em- 
barras, très  vite  il  reprend  les  habitudes  et  la  physionomie  des  in- 
dividus sauvages.  Abandonnés  sur  des  terres  lointaines,  des  lapins 
se  sont  multipliés  :  sur  les  îles  Malouines,  à  Porto-Santo,  l'une  des 
Canaries,  et  en  d'autres  lieux;  on  croit  pouvoir  les  distinguer  des 
nôtres  tout  juste  par  une  nuance  dans  la  teinte  du  poil.  A  Porto- 
Santo,  les  lapins  ont  pris  sur  le  dos  et  la  queue  une  couleur  rousse; 
les  oreilles  manquent  de  la  bordure  foncée,  ordinaire  parmi  les  la- 
pins d'Europe.  Plusieurs  de  ces  animaux,  dit  M.  Darwin,  furent  ap- 
portés au  Jardin  zoologique  de  Londres;  quelques  années  après,  la 
fourrure  ne  différait  plus  de  celle  des  individus  des  garennes  d'An- 

(!}  Tk»  Variation  ofanhnalt  and  plants  und9r  domestication. 


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l'origine  des  êtres.  861 

gleterre.  L'expérience  n'est-elle  pas  instructive?  Elle  donne  la  me- 
sure de  l'eiïet  des  climats,  une  légère  variation  de  couleur;  elle 
montre  que  des  milliers  d'années  ne  sont  pas  nécessaires  pour  aper- 
cevoir l'action  des  agens  physiques. 

Notre  dessein  n'est  point  d'examiner  toutes  les  races  de  mammi- 
fères domestiques;  à  des  degrés  divers,  elles  reproduisent  les  phé- 
nomènes dont  nous  venons  de  signaler  de  nombreux  exemples.  Sur 
l'espèce  chevaline,  l'art  de  l'homme  s'est  exercé  de  temps  immé- 
morial de  la  façon  la  plus  heureuse  et  la  plus  brillante.  Répandu 
dans  l'univers  presque  entier,  l'animal  a  pris  suivant  les  lieux,  l'ali- 
mentation.et  les  soins,  des  formes  tantôt  sveltes,  tantôt  massives,  il 
a  gagné  des  défauts  ou  acquis  des  qualités.  De  proportions  particu- 
lièrement belles  et  gracieuses  en  Arabie,  le  pays  d'origine  d'après 
l'antique  croyance,  le  cheval  est  devenu  énorme  sur  les  riches  pâ-^ 
turages  de  certaines  contrées  de  l'Europe,  de  taille  exiguë  dans  des 
régions  très  humides,  comme  les  tles  Shetland,  l'archipel  de  la  Ma- 
laisie,  les  parties  méridionales  de  Tlnde.  Par  le  choix  incessant  des 
reproducteurs,  on  a  obtenu  l'amélioration  des  races,  néanmoins  il 
ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  fatalement  les  types  s'altèrent  bientôt 
en  changeant  de  territoire.  Il  n'a  sans  doute  pas  été  possible  de 
conserver  des  chevaux  de  haute  stature  à  Java  ou  à  Timor.  Qu'on 
mette  le  cheval  du  Perche  dans  une  autre  province,  disait  dernière- 
ment; un  membre  de  la  Société  centrale  d'agriculture  (1),  et  il  ne 
sera  plus  le  cheval  percheron.  C'est  qu'il  s'agit  simplement  de  va- 
riations de  volume  ou  de  dégénérescences  qui  se  produisent  sous 
l'influence  de  l'alimentation  et  du  climat.  Si  l'on  vient  à  comparer 
quelques  chevaux  des  races  les  plus  distinctes,  au  premier  abord  on 
sera  surpris  des  différences;  en  rapprochant  de  nombreux  individus 
de^tout  pays,  on  s'étonnera  peut-être  de  l'impossibilité  d'une  dé- 
marcation quelconque.  Malgré  les  efforts  de  l'homme,  malgré  les 
conditions  d'existence  infmiment  variées,  les  races  de  chevaux  n'af- 
fectent nullement  les  signes  d'espèces  particulières.  Chacun  en  juge 
aisément  :  le  cheval  et  l'âne  sont  deux  espèces  très  voisines  du 
même  genre;  jamais  des  chevaux  n'ont  offert  de  dissemblances  com- 
parables à  celles  qui  existent  entre  les  deux  espèces. 

Les  bœufs  qui  travaillent  et  les  bœufs  qui  ne  travaillent  pas  n'ont 
nîjla  tête,  ni  les  membres  également  développés.  De  même  qu'en 
voyant  un  forgeron  et  un  danseur,  personne  n'impute  à  l'origine 
chez  le  premier  la  force  du  bras  et  chez  le  second  la  vigueur  des 
jambes,  [le  zoologiste  ne  saurait  se  méprendre  sur  la  nature  des 
modifications  qu'il  observe  entre  le  magnifique  taureau  de  la  Cam- 
panie  et  la^bête  de  Durham,  outrageusement  déformée  pour  la  plus 


(1)  M.  Gayot< 


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862  REVUE  MS  DEUX  MONDES. 

grande  gloire  de  Tindustrie  agricole.  Plus  on  étudie  les  animaux 
domestiques^  plus  on  apprend  que  les  e^>èces  s'écartent  peu  du 
type  primitif.  Un  accroissement  ou  une  diminution  de  volume,  soit 
de  la  masse  entière  du  corps,  soit  de  quelques  parties,  desd^^né- 
rescraces,  des  anomalies  de  l'organisme,  font  les  variations  si  ap- 
parentes qui  ont  parfois  une  importance  considérable  au  point  de 
vue  économique.  Dans  l'état  actuel  de  la  science,  il  est  vrai,  l'em- 
barras est  extrême  au  sujet  de  l'animal  que  l'homme  s'est  le  plus 
attaché.  Relativement  au  caractère  des  différences  que  présentent 
les  chiens  règne  la  plus  grande  incertitude.  Tour  k  tour,  le  fidèle 
compagnon  de  l'homme  a  été  regardé  comme  im  loup  appriv(Msé 
et  cité  comme  ayant  le  chacal  pour  ancêtre;  maintenant  l'opinion 
la  plus  générale  veut  que  les  diiens  descendent  de  plu^eurs  es- 
pèces sauvages  distinctes.  Cette  dernière  présomption  s'appuie  sur 
des  faits  d'une  valeur  très  réelle;  mais  ni  les  bètes  sauvages  ni  les 
bêtes  domestiques  n'ont  été  soumises  à  des  observations  suffisam- 
ment approfondies  pour  que  la  lumière  soit  faite.  Une  recherche 
longue  et  difficile  appelle  les  investigateurs. 

IV. 

Dans  l'opinion  de  l'auteur  du  livre  sur  r Origine  des  espèces,  la 
lutte  pour  l'existence  doit  amener  chez  les  êtres  des  modifications 
considérables.  Le  mot  réveille  le  sentiment  d'une  pénible  réalité;  il 
a  fait  fortune.  La  lutte  pour  l'existence,  c'est  la  loi  du  monde. 
Hommes  sauvages  ou  civilisés  connaissent  le  besoin  d'aller  à  la 
peine;  animaux  courageux  ou  timides  sentent  la  nécessité  de  dé- 
fendre leur  vie.  On  ne  l'ignorait  pas  avant  M.  Darwin,  on  parlait  de 
l'instinct  de  conservation,  mais  le  naturaliste  anglais  dénonce  un 
résultat  fort  inattendu  qui  réclame  examen. 

Les  périls  dont  chaque  créature  est  menacée  se  renouvellait  sans 
cesse,  la  lutte  est  donc  perpétuelle.  Contre  les  attaques  des  bêtes 
carnassières,  ayant  en  partage  la  force  et  les  armes  puissantes,  les 
êtres  faibles  opposent  l'adresse,  la  ruse,  la  vigilance.  L'inoffensif 
papillon  que  poursuit  la  libellule  du  rivage  ou  l'oiseau  de  la  forêt 
trompe  quelquefois  le  chasseur  en  changeant  d'allure.  A  la  vue  du 
faucon ,  la  colombe  tremblante  essaie  d'un  stratagème  pour  se  dé- 
rober. Aussi  bien  que  l'antilope  ou  la  gazelle  cherchant  son  salut 
par  la  rapidité  de  la  fuite,  l'homme  est  exposé  à  devenir  la  proie 
des  plus  redoutables  animaux.  Si  de  nos  jours  l'Européen  s^inquièie 
rarement  du  voisinage  des  ours  et  des  loups,  l'Africain  vit  dans  la 
crainte  du  lion,  et  l'Asiatique  dans  la  terreur  du  tigre;  ce  sont  tou- 
jours des  combats  à  livrer.  Les  ardeurs  d'un  soleil  trop  brûlant,  les 
froids  excessifs,  des  pluies  torrentielles,  des  inondations,  causent  la 


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l'ougisb  des  iriuBS.  863 

perte  de  iniHiers  d'êtres,  mais  contre  le  fléau  réagissent  les  forces 
mises  au  service  de  la  créature;  tons  les  individus  d'une  espèce  ne 
périssent  pas.  La  disette  et  la  famine  font  des  victimes  sans  nombre;  la 
subsistance  n'est  souvent  obtenue  par  l'homme  ou  f  animal  qu'au  prix 
d'efforts  énergiques,  de  ruses  inouies,  de  batailles  terribles  ;  cepen- 
dant il  y  a  toujours  des  heureux.  Fort  inégale  selon  les  êtres  de  di- 
verses sortes,  la  lutte  pour  l'existence  n'apparatt  point  nécessaire 
au  même  degré  pour  tous  les  individus  de  même  origine.  Par  cer- 
tain concours  de  circonstances,  les  uns  ont  la  vie  facile,  la  souffrance 
est  ignorée.  Les  antres  ne  rencontrent  que  difficultés,  ne  connais- 
sent que  la  nrnsère;  malades  par  suite  des  intempéries  et  des  pri- 
vations, à  peine  parviennent- ils  à  se  procurer  quelques  alimens. 
Une  activité  dévorante,  un  courage  indomptable  excités  par  l'instinct 
de  conservation  peuvent  devenir  însuffisans;  les  forces  s'épuisent, 
la  mort  frappe,  des  centaines,  des  milliers,  des  centaines  de  milliers 
de  créatures  succombent.  Telle  est,  dans  tous  les  temps,  l'histoire 
sur  la  terre. 

Un  jour,  en  un  coin  du  monde,  deux  bêtes  carnassières  que  la  loi 
de  nature  a  rapprochées  se  trouvent  dans  une  abondance  extraor- 
dinaire; les  herbivores  à  peii  près  sans  défense  sont  nombreux.  Nos 
amateurs  de  chair  fraîche  vivent  grassement;  les  jeunes  prospèrent 
&  merveille,  ils  grandissent  et  bientôt  ils  multiplient,  comme  si  leur 
race  était  privilégiée  entre  toutes.  Tant  de  bonheur  n'est  pas  du- 
rable. Peu  à  peu  le  gibier  devient  plus  rare,  la  bête  féroce  a  des 
semaines  de  jeûne;  elle  laissera  ses  petits  mourir  de  faim,  faute 
d'une  proie  capable  de  les  rassasier.  Alors  les  pauvres  êtres  naguère 
pourchassés,  qui  sont  parvenus  à  se  soustraire  à  la  voracité  de  dan- 
gereux voisins,  retrouvent  la  tranquillité,  et  après  peu  d'années  ils 
se  montrent  de  nouveau  en  grandes  troupes.  Des  herbivores  jouis- 
sent-ils de  l'abondance,  leur  population  s'accroît  avec  rapidité,  tous 
les  membres  de  chaque  famille  ont  la  vigueur  et  la  santé  des  créa- 
tures qui  ne  connaissent  ni  la  souffrance  ni  les  privations.  Il  n'est 
point  donné  par  la  nature  à  une  espèce  de  prendre  trop  de  place 
dans  le  monde.  Propagés  d'une  manière  excessive,  les  herbivores 
favorisent  le  développement  de  la  gent  carnassière;  la  nourriture 
manque,  le  soleil  a  grillé  rherbe  et  le  feuillage,  l'inondation  couvre 
la  terre,  on  ne  saurait  compter  les  victimes.  Seuls,  quelques  indivi- 
dus, servis  par  l'adresse,  par  une  robuste  constitution  ou  mieux  en- 
core par  le  hasard,  échappent  au  désastre;  mais  ils  languisse t  peut- 
être,  ils  auront  une  progéniture  faible.  Parmi  les  représentans  de 
tous  les  groupes  du  règne  animal,  on  remarque  des  individus  d'une 
beauté  exceptionnelle  annonçant  une  existence  passée  sans  trouble 
et  des  individus  cbétifs  portant  le  signe  de  la  misère  qu'ils  ont 
éprouvée.  La  rigueur  ou  Tappauvrissement  |Aysique  va-t-il  se 

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86i  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

perpétuer  comme  l'imagine  M.  Darwin?  L'observation  apporte  la 
preuve  du  contraire.  Si  les  circonstances  favorables  dont  certains 
animaux  ont  profité  ne  se  renouvellent  pas,  les  produits  d^énè- 
rent;  si  les  conditions  malheureuses  qui  ont  été  nuisibles  à  d'au- 
tres viennent  à  s'améliorer,  les  jeunes  sujets  réparent  bien  vite  le 
tort  occasionné  par  la  pénurie  des  anciens  jours,  et  chez  la  descen- 
dance il  ne  subsiste  nulle  ti*ace  d'affaiblissement  physique* 

Sur  les  mammifères  et  les  oiseaux,  l'effet  du  bon  ou  du  mauvais 
régime  frappe  les  yeux  de  tout  le  monde;  il  est  autrement  prononcé 
sur  les  animaux  à  sang  froid,  capables  de  supporter  l'abstinence 
pendant  de  longs  mois.  Parmi  les  reptiles,  les  poissons,  les  insectes, 
on  observe  des  différences  énormes  dans  la  taille  des  individus  de 
la  même  espèce,  et  pourtant  aucun  caractère  essentiel  de  l'espèce 
n'est  affecté  soit  chez  les  plus  beaux,  soit  chez  les  plus  chétifs.  Une 
expérience  instructive  a  été  souvent  renouvelée  sur  des  insectes. 
Les  amateurs  de  lépidoptères  aiment  à  rencontrer  des  variétés; 
beaucoup  d'entre  eux  ont  fait  des  efforts  inouis  pour  en  produire. 
Des  chenilles  étant'maintenues  dans  une  atmosphère  chaude,  avec 
un  degré  d'humidité  convenable,  et  toujours  séduites  par  une  nour- 
riture appétissante,  acquièrent  un  développement  magnifique;  elles 
donnent  des  papillons  d'une  taille  un  peu  supérieure  à  celle  des 
individus  ordinaires.  D'autres  chenilles  de  la  même  espèce,  soumises 
au  jeûne  autant  qu'elles  peuvent  le  subir,  s'arrêtent  tôt  dans  leur 
croissance,  les  papillons  sont  tout  petits,  mais  les  caractères  spéci- 
fiques ne  sont  pas  altérés. 

Rien  de  plus  curieux  comme  exemple  de  concurrence  pour  la 
vie  que  les  relations  de  certaines  espèces.  Tous  les  insectes  sont 
exposés  aux  attaques  de  nombreux  parasites.  Ces  parasites  sont 
principalement  des  ichneumons  et  des  chalcides,  hyménoptères, 
nous  l'avons  dit  ailleurs,  formant  l'armée  qui  dans  la  nature  a  pour 
fonction  d'empêcher  la  multiplication  excessive  dès  espèces  phyto- 
phages. A  l'aide  d'une  tarière,  l'ichneumon  pique  soit  une  chenille, 
soit  un  autre  insecte,  et  sous  la  peau  de  l'animal  vivant,  introduit 
un  ou  plusieurs  œufs  :  les  larves  bientôt  éclosent,  se  nourrissent  de 
la  substance  de  la  victime  et  finissent  par  l'anéantir.  Les  progrès  de 
la  culture  ont  singulièrement  favorisé  la  propagation  de  certains  in- 
sectes. L'abondance  extraordinaire  d'une  sorte  de  plante  sur  une 
même  partie  de  territoire  explique  l'apparition  de  ces  myriades  de 
petites  bêtes  qui  dévorent  la  vigne,  les  céréales,  les  colzas,  les  bet- 
teraves. Souvent  le  fléau  atteint  des  proportions  effrayantes;  les 
ravages  deviennent  prodigieux;  on  croirait  que  toute  la  végétation 
des  champs  va  disparaître.  Pendant  une,  deux,  trois  années  le  mal 
augmente;  tout  à  coup  il  semble  diminuer,  il  diminue  réellement,  l'in- 
secte nuimble,  naguère  si  répandu,  est  rare  maintenant,  l'œuvre  des 


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.  L*0RI6DiE   DES  ÊTRES.  865 

hyménoptères  parasites  est  accomplie.  Dans  les  conditions  qu'offre 
la  nature  sauvage,  Tichneumon  déposant  un  seul  œuf  dans  le  corps 
d'une  chenille  ne  parviendra  sans  doute  pas  à  rencontrer  cinquante 
ou  soixante  chenilles  pour  assurer  le  dépôt  de  tous  ses  œufs,  il  périt 
alors,  laissant  une  postérité  bien  restreinte;  au  contraire  dans  les 
circonstances  où  les  individus  qu'il  recherche  se  trouvent  rassem- 
blés sur  un  point,  presque  aucun  de  ses  œufs  ne  sera  perdu.  Un 
ichneumon  frappera  mortellement  une  légion  de  chenilles. 

L'année  suivante,  les  parasites  seront  si  nombreux  qu'on  verra 
la  desti-uction  de  l'espèce  nuisible  s'accomplir  avec  une  étonnante 
rapidité.  A  présent,  les  insectes  préjudiciables  à  la  végétation  sont 
rares,  et  les  ichneumons  abondent.  Ceux-ci,  n'ayant  plus  la  possi- 
bilité d'assurer  le  dépôt  de  leurs  œufs,  périssent  la  plupart  sans 
laisser  de  postérité,  et  les  individus  de  l'espèce  phytophage,  désor- 
mais moins  exposés  aux  atteintes  d'ennemis  recloutables,  multiplient 
jde  nouveau.  Ainsi  se  produisent  dans  une  multitude  de  circonstances 
les  apparitions  et  les  disparitions  successives  de  certains  insectes. 
Au  milieu  de  ces  perpétuelles  conflagrations  où  des  milliers  d'êtres 
succombent,  est-il  donc  possible  d'apercevoir  une  cause  capable 
d'agir  sur  les  formes  des  espèces  qui  tour  à  tour  perdent  l'avantage 
et  le  reprennent?  Les  partisans  des  transformations  indéfinies  ne 
Tont  pas  découverte. 

Examinant  les  résultats  de  la  lutte  pour  la  vie,  M.  Darwin  rap- 
pelle que  certaines  plantes  viennent  tout  à  coup  envahir  un  terrain 
sur  lequel  croissaient  d'autres  plantes;  l'ancienne  végétation  dispa- 
raît, une  nouvelle  la  remplace.  On  en  connaît  certes  plus  d'un 
exemple.  IVotre  chardon  commun  s'est  prodigieusement  répandu, 
assure-t-on,  dans  les  plaines  de  la  Plata  et  dans  d'autres  pays,  il  a 
fait  périr  une  foule  d'herbes.  £n  France ,  une  plante  de  la  famille 
des  scrofulaires  est  assez  commune  (1);  depuis  plusieurs  années, 
remarquent  les  botanistes,  une  plante  du  même  groupe,  ayant  un 
port  presque  semblable,  mais  originaire  de  l'Amérique  septentrio- 
nale (2),  s'est  beaucoup  multipliée  dans  le  bassin  de  la  Loire,  et 
elle  gagne  le  bassin  de  la  Seine.  Dans  les  lieux  où  elle  prospère, 
l'espèce  indigène  cesse  d'exister  (3).  Très  fréquemment  on  nous 
informe  que,  dans  un  canton  où  vivait  tel  oiseau,  im  autre  oiseau  l'a 
chassé;  on  affirme  qu'en  Australie  une  petite  abeille  inoffensive 
particulière  à  la  région  (A)  a  disparu  des  localités  où  l'abeille  d'£u- 

(1)  Lind^mia  pyxidaf*ia, 
{%  Hlysanthes  gracilioïdes, 

(3)  Ces  remarques  nous  ont  été  fournies  par  M.  Bureau,  professeur  au  Hosénni 
ïi'liistoire  naturelle. 

(4)  Une  abeille  sans  aiguillon,  c*est-à-dire  une  mélipone. 

TOME  m.  —  1871.  5j 

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866  REVUE  DES  0EUX  IfORDES. 

rope  a  été  introduite.  Tmit  le  monde  a  entendu  parler  des  rats  noirs 
qui  s'étaient  établis  dans  nos  villes  du  xvi**  au  xvn^  siècle;  le  gros 
rat  brun,  le  surmulot  pour  les  zoologistes,  est  venu  à  une  époque 
plus  récente,  et  les  premiers  envahisseurs  ont  été  aziéantis. 

Le  spectacle  de  véritables  combats  pour  l'existence  a  été  doomé 
par  les  deux  sortes  de  rongeurs;  rats  noirs  et  surmulots  ont  de  bons 
rapports  de  voisinage  dans  les  lieux  où  la  nourriture  s'offire  en 
abondance;  dans  les  endroits  où  la  disette  se  fait  sentir,  les  plus 
forts  égorgent  les  plus  faibles.  Par  suite  des  luttes  entre  les  êtres, 
il  arrivera  donc  quelque  changement  à  l'égard  de  la  flore  et  de  la 
faune  d'une  contrée;  —  pourtant  on  ne  voit  guère  d'espèces  détroiles 
sur  une  portion  de  territoire  cesser  d'être  représentées  dans  la  nir 
ture.  Ce  n'est  pas  au  reste  la  question  qui  nous  occupe;  il  s'agit 
toujours  de  ces  transformations  imaginaires  et  nous  ne  voyons  pis 
qu'elles  prennent  une  apparence  de  réalité  lœ-squ'un  chardon  o« 
une  ortie  vient  occuper  la  place  d'un  autre  v^étal.  Personne  ne 
doute  que  des  plantes  et  des  animaux  puissent  disparaître  du  monde 
vivant,  les  débris  organiques  arrachés  à  la  terre  sont  des  témoi- 
gnages sûrs;  en  songeant  seulement  aux  temps  actuels,  on  n'ouUie 
pas  que  l'homme  a  consommé  la  destruction  de  grands  mammifères 
et  d'oiseaux  remarquables  (1). 

La  vie  des  êtres  se  trouvant  fort  inégalement  menacée,  si  la  fa- 
culté de  propagation  était  peu  différente,  la  fin  des  combats  aorait 
été  prompte.  Dans  la  nature  entière,  il  existe  un  merveilleux  rap- 
port entre  la  fécondité  de  la  créature  et  les  dangers  qui  l'envirc»- 
nent.  Ainsi  qu'on  l'avait  remarqué  avant  M.  Damin ,  toute  espèce 
tend  vers  l'accroissement;  déjà  très  prononcée  chez  les  êtres  le 
mieux  doués,  cette  tendance  devient  extraordinaire  parmi  les  orga- 
nismes inférieurs.  Tombant  plus  ou  moins  au  hasard,  poussées  par 
les  vents,  les  graines  ont  la  même  destinée  sans  avoir  le  même  sort. 
Due  part  énorme  appartient  aux  oiseaux  et  aux  insectes;  une  part 
semble  devoir  rester  inutile.  La  plante  croît  et  multipifc  dans  uoe 
autre  proportion  que  Fanimal  qui  la  ronge;  en  générai  la  bête  her- 
bivore est  plus  féconde  que  la  bête  carnassière,  l'espèce  de  petke 
.  taille  plus  que  l'espèce  de  grande  dimension.  Entre  les  représentans 
du  même  genre  ou  de  la  même  famille ,  pareille  diversité  est  mani- 
feste selon  que  les  conditions  d'existence  offrent  plus  ou  moins  de 
périls.  Certains  êtres  sont  doués  d'une  faculté  de  procréation  ex- 
traordinaire, qui  se  révèle  seulement  dans  des  circonstances  excep- 
tionnelles. Les  mouches,  dont  les  larves  dévorent  les  cadavres,  en 

(1)  Voyez  les  Animaux  disparus  depuis  les  temps  historiques,  dkat  It  Mtmm  èà 
!•'  noTembre  1870. 


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|,'«Bi6ett  BBS  ÈTUft»  867 

fournissent  l'exemple  le  plus  saisissant.  Au  jour  d'un  désastre,  ces 
insectes  apparaissent  en  quantité  formidable,  et  bientôt  les  matières 
corrompues  se  trouvent  anéanties.  Les  vers  parasites  n'arrivent  que 
par  une  sorte  d'accident  dans  le  milieu  où  ils  peuvent  vivre;  ils 
sont  d'une  fécondité  prodigieuse. 

En  voyant  la  multitude  des  œufs  dans  le  corps  d'un  poisson,  on 
s'étonne  volontiers  par  l'idée  de  l'innombrable  postérité  que  peut 
fournir  v^  individu.  Il  y  a  quelques  années,  des  amateurs  de  pisci- 
ciiUure,  trompés  par  cette  abondance  d'oaufs  et  séduits  par  Tex- 
tréme  facilité  d'obtenir  l'éclosion  des  jeunes  sujets,  crurent  tout 
simple  de  repeupler  les  rivières  en  jetant  à  l'eau  des  centaines  de 
milliers  d'alevins;  ils  n'ataient  songé  ni  à  la  quantité  d'alimens  né- 
cessaire, ni  aux  chances  de  destruction  absolument  fatales.  La  po- 
pulation des  mers  est  intéressante  à  considérer  à  ce  dernier  point 
de  Tue.  Les  animaux  carnassiers  dominent  par  le  nombre;  beaucoup 
plus  que  sur  terre,  l'un  mange  l'autre.  Vers,  crustacés,  mollusques, 
en  général  très  voraces,  se  livrent  de  terribles  combats,  mais  aussi 
les  enfans  remplacent  vite  les  mères.  Rien  de  plus  instructif  que  de 
comparer  la  masse  des  œufs  chez  des  poissons  d'espèces  diffé- 
rentes dont  on  connaît  le  genre  de  vie  ;  la  quantité  des  œufs  dé- 
note l'exacte  mesure  de  la  puissance  de  l'espèce  ainsi  que  des  dan- 
gers qui  la  menacent.  Les  féroces  requins  n'ont  pas  à  la  fois  plus  de 
deux  ou  trois  petits.  Une  observation  curieuse  est  facile  pour  tout  le 
monde;  les  crustacés  portent  longtemps  les  œu/s  attachés  à  la  face 
inférieure  du  ventre;  sur  les  marchés,  on  les  voit  chargés  de  la  sorte 
à  certains  momens  de  l'année.  Le  homard  a  des  œufs  assez  gros  et 
en  nmnbre  médiocre;  la  langouste  en  a  de  tout  petits,  en  quantité 
incroyable.  Pourquoi  donc  la  langouste  a-t-elle  une  fécondité  autant 
supérieure  à  celle  du  homard  7  L'explication  est  aisée  ;  les  jeimes 
homards,  presque  pareils  aux  parens  lorsqu'ils  naissent,  se  tiennent 
entre  les  rochers;  ils  grandissent  à  l'abri  des  attaques  de  beaucoup 
de  bêtes  carnassières;  les  langoustes,  pendant  le  jeune  âge,  nagent 
en  pleine  eau  et  même  en  haute  mer;  elles  deviennent  la  proie 
d'une  foule  d'animaux.  En  vérité,  au  milieu  des  combats  pour  la 
vie,  tout  parait  se  compenser  d'une  façon  admirable.  On  imagine 
avec  peine  des  modifications  dans  les  caractères  et  les  aptitudes  des 
espèces»  mais  H.  Darwin  déclare  ne  s'occuper  de  la  lutte  pour  l'exis- 
tence qu'afin  de  bientôt  faire  ressortir  l'importance  de  la  sélection 
naturelle.  Ainsi  un  autre  ordre  d'idées  nous  appelle. 

ÉMU.E  Blanchard. 


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LA 

RÉNOVATION  DU  CADASTRE 

ET  LA  PÉEÉQUATION  DE  L'IMPOT  ÏOHCIBB 


I.  Harqnis  d*Aiidi(Aret,  Syttime  financier  de  la  France,  18M.  —  IL  Da  PayBOdt,  De  te 
Monnaie,  du  Crédit  et  de  l'imfdt,  1808.  —  III.  Bochio,  Du  Cadagtre  dam  m  rapporte  «Me 
la  propriété  foncière,  1878.  —  IV.  Koizet,  Dm  CadaHre  et  de  la  déHmiiatkn  det  hériia^eê,  188S. 


Bien  des  efforts  ont  été  faits  à  l'assemblée  nationale  deptns  trots 
ans  pour  réaliser  ce  desideratum  de  tant  d'états  modernes  :  Féquî- 
libre  du  budget;  la  tâche  cependant  n'est  pas  encore  accomplie,  le 
budget  de  1876  va  tout  à  l'heure  avoir  des  exigences  prévues  dès 
longtemps,  qu'il  faudra  satisfaire.  A  quelle  source  essaiera-t-oo  et 
puiser?  Nos  représentans  s'engageront-4l8  dans  l'inconnu  des  taxes 
nouvelles?  Ne  préféreront-ils  pas  une  fois  de  plus  s'adresser  aux 
anciennes,  à  celles  qui  ont  fait  leurs  preuves?  N'adopteront-ils  pas, 
après  bien  des  recherches,  la  solution  à  laquelle  l'admaustFatiao 
paraîtrait  favorable,  l'augmentation  de  l'impôt  foncier? 

Sans  doute,  on  ne  manquera  pas  d'insister  sur  les  mérites  de  cet 
impôt.  Rentrant  à  échéance  fixe,  d'un  produit  assuré,  d'une  per- 
ception peu  coûteuse,  ne  semble-t-il  pas  destiné  à  constituer  la  res- 
source suprême  des  momens  difficiles?  Et  cependant,  si  sédtnsame 
que  soit  cette  solution  des  difficultés  présentes,  on  peut  à  coup  sàr 
prédire  qu'elle  aura  de  nombreux  adversaires  ;  les  A5  centimes  de 
1818  sont  un  fantôme  encore  vivant  dans  beaucoup  d'esprits,  et  ce 
souvenir  provoquera  peut-être  bien  des  hésitations. 

Nous  avons  grandi  par  l'agriculture  ;  nos  progrès  industrie  ne 
nous  en  ont  pas  dégoûtés.  Menacée  dans  ses  intérêts,  la  terre  trouve 
toujours  chez  nous  d'ardens  défenseurs  :  on  fera  le  compte  de  tous 

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LA  BÉNOVATION  DU  CADASTRE.   '  869 

les  impôts  qu'elle  paie  directement  ou.  supporte  indirectement;  on 
essaiera  de  démontrer  qu'elle  est  surchargée;  n'a-t-on  pas  aflSrmé, 
chifires  en  main,  qu'elle  fournit  les  2/3,  les  3/A  de  nos  ressources? 
A  cet  égard,  on  peut  le  prévoir,  l'entente  ne  se  fera  pas,  — s'est-on 
jamais  entendu  dans  les  questions  de  chiffres? — mais  il  est  un  autre 
terrain  sur  lequel  l'accord  sera  moins  difficile.  L'impôt  foncier,  per- 
sonne ne  le  conteste,  est  très  inégalement  réparti;  charge  sur  cer- 
tains points  insignifiante,  il  prélève  tout  à  côté  des  tributs  consi- 
dérables. Le  mal  est  signalé  depuis  longtemps;  combien  ne  serait-il 
pas  vivement  senti  dans  le  cas  où  l'on  demanderait  à  la  terre  de 
nouveaux  sacrifices!  Plus  la  charge  serait  lourde,  plus  les  inégalités 
de  la  répartition  deviendraient  choquantes.  Le  contribuable  est  par 
tempérament  disposé  à  se  croire  maltraité;  ses  instincts  de  justice, 
en  môme  temps  que  son  intérêt  froissé ,  se  révoltent  contre  un  far- 
deau dont  le  poids  est  inégal.  Il  faut  donc  s'y  attendre,  toute  pro- 
position ayant  pour  objet  l'augmentation  de  l'impôt  foncier  ramè- 
nera fatalement  avec  elle  une  question  bien  vieille ,  la  révision  du 
cadastre.  Sans  prétendre  résoudre  d'un  trait  de  plume  un  problème 
devant  lequel  ont  échoué  tant  d'efforts,  il  n'est  pas  sans  intérêt 
d'en  examiner  les  différens  aspects  et  d'en  méditer  les  données. 

l. 

S'il  est  un  impôt  qui  à  première  vue  semble  d'une  répartition 
facile,  c'est  assurément  l'impôt  foncier.  Vanté  au  début  du  siècle 
par  d'illustres  hommes  d'état,  il  aurait,  à  les  entendre,  l'incompa- 
rable mérite  de  se  proportionner  aisément  aux  ressources  du  contri- 
buable. Quoi  de  plus  simple  en  apparence  que  de  dresser  un  état 
général  des  immeubles,  d'en  faire  connaître  les  revenus,  d'établir 
un  vaste  inventaire  présentant  la  description  physique  des  proprié- 
tés et  donnant  au  trésor  les  renseignemens  les  plus  précis  au  point 
de  vue  des  revenus  territoriaux?  Cet  inventaire ,  la  France  le  pos- 
sède :  le  cadastre,  on  le  sait,  est  un  registre  descriptif  des  terres 
et  des  propriétés  bâties.  Trois  élémens  le  composent  :  la  description 
graphique  du  sol,  la  classification  des  propriétés,  l'estimation  des 
revenus.  Chaque  parcelle  de  terrain  ayant,  par  son  propriétaire  ou 
le  mode  d'exploitation,  une  individualité  propre  a  été  arpentée,  des 
plans  ont  été  dressés.  Le  cadastre  a  divisé  les  terres  par  cultures  : 
terres  arables,  prés,  bois,  vignes,  etc.;  il  a  attribué  à  chacune  un 
revenu  fixe,  invariable,  et  il  embrasse  toute  la  superficie  du  terri- 
toire. 

A  considérer  ce  travail  dans  son  ensemble,  sans  en  examiner  de 
près  les  élémens,  on  ne  saurait  imaginer  une  base  plus  simple  et 
plus  équitable  pour  la  répartition  de  l'impôt  foncier;  que  de  plaintes 

"lOOgle 


LJiyiLi^eu  uy   ■ 


ftTO  B£TCE  DBS  BETO  IIOIQD£S. 

cepeadattt  ne  se  font  pas  çatendrel  Depuis  quatre-vingts  ans,  la 
GFÈtique  ne  a'esi  jamais  lassée;  à  peine  pourrait-on  signaler  dans 
nos  annales  parlemeniaires  une  session  où  le  cadastre  n'ait  été 
plus  ou  moins  violemment  attaqué.  À  une  époque  récente  »  sous 
Tempire,  nombre  de  pétitions  ont  demandé  la  péréquation  de  l'im- 
p6t  foiicier,  et  ont  été  favorablement  accueillies  au  sénat.  Lors  de 
la  grande  enquête  agricole  de  1866,  c'a  été  une  véritable  explo- 
sion de  doléances;  enfin  cette  année  même  l'bonorable  M.  Feray  a 
proposé  à  la  chambre  la  révision  des  évaluations  cadastrales;  un  de 
ses  collègues,  M.  Lanel,  a  déposé  un  projet  d'une  portée  plus  res- 
treinte, qui ,  malgré  de  vives  oppositions,  a  été  adopté;  à  cette  ocr- 
casion ,  les  plaintes  formulées  depuis  si  longtemps  ont  été  repro- 
duites, et  le  mal  n'a  pas  été  contesté. 

La  terre  bénéficie  tous  les  jours  des  découvertes  de  la  science, 
des  progrès  de  l'industrie,  le  cadastre  reste  immobile,  étranger  à 
tout  ce  qui  se  fait;  c'est  un  monument  d'un  autre  âge.  Le»  plans 
n'ont  pas  été  tenus  au  courant  des  changemens  qui  se  produisent 
sans  cesse  dans  la  conGguration  des  parcelles;  circonst^mce  plus 
grave,  l'évaluation  des  revenus  fonciers  dans  beaucoup  de  localités 
n'a  jamais  été  modifiée,  et  l'on  peut  trouva  des  communes  où  elle 
remonte  à  quarante,  cinquante  ans  et  plus.  Que  de  faits  ont  dû,  pen- 
dant ce  long  espace  de  temps,  fausser  complètement  ces  anciennes 
évaluations!  L'agriculture  a  presque  partout  changé  ses  procédés, 
les  cultures  industrielles  ont  été  introduites  dans  beaucoup  de  pays; 
la  fabrication  du  sucre  de  betterave,  s'il  est  besoin  de  citer  des 
faits,  est  devenue  pour  la  terre,  dans  quelques-unes  de  nos  pro- 
vinces, la  source  de  bénéfices  considérables.  L'influence  bienfaisante 
du  capital,  la  découverte  de  certains  amendemens,  une  culture  plus 
savante,  ont  sur  certains  points  augmenté  dans  des  proportions 
énormes  le  rendement  des  propriétés.  Ici,  de  vastes  marais  antre- 
fois  peu  productifs  sont  devenus  de  riches  prairies;  là,  ce  sont  des 
forêts  entières  qui  ont  été  défrichées,  de  maigres  pâturages  conver- 
tis en  précieux  labours.  «  J'ai  contribué  personnellement ,  disait 
M.  Baudot  dans  la  séance  du  ô  mars  197Â ,  à  la  mise  en  culture  de 
terrains  communaux'  qui  avaient  été  estimés  presque  à  rien  au  ca- 
dastre, qui  payaient,  je  crois,  40  ou  50  centimes  par  hectare...  Au- 
jourd'hui une  grande  partie  de  ces  terrains  a  été  convertie  en  prés, 
et  dans  ce  moment  les  propriétaires  en  retirent  de  100  à  150  fr. 
par  hectare;  ils  ne  les  donneraient  pas  pour  5,000  francs  Thectare.» 

Gardons-nous  de  croire  que  ce  sont  là  des  faits  isolés^  d'une  por- 
tée limitée  :  des  causes  générales  font  sans  cesse  varier  la  distri- 
bution de  la  richesse,  et  la  terre  n'échappe  pas  à  c^  influences. 
Faut-il  parler  des  modifications  profondes  qu'ont  subies  d^MÛs 
trente  ans  les  débouchés  de  l'agriculture  7  faut- il  n^pi^ler  que 

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LA   B^OTATION   DU   GADASTBE.  871 

hemconp  de  contrées  autrefois  à  peu  près  priyées  de  moyens  de 
transport  sont  aujourd'hui  traversées  par  des  canaux  et  pourvnoes 
d*mn  magmfiquç  réseau  de  chemins  vicinaux?  La  construction  ré- 
cente encore  de  nos  lignes  de  chemins  de  fer  n*a-t-elle  pas  eu  pour 
conséquence  une  véritable  révolution  économique?  Les  vins  éa 
midi,  qu'autrefois  on  brûlait  pour  les  convertir  en  eaux-de-vie  mé- 
dtocres,  se  transportent  à  présent  sur  nos  principaux  marchés,  et  s'y 
vendent  à  des  pris  élevés.  Plus  de  100,000  hectares  ont  été,  paraît- 
^1,  dq)uis  l'ouverture  de  la  ligne  du  Midi,  plantés  en  vignes  dans  les 
contrées  qu'elle  traverse,  et  l'on  y  trouverait  beaucoup  de  terres 
qui  rapportent  plus  aujourd'hui  annuellement  qu'elles  ne  valaient 
autrefois  en  capital.  Par  un  triste  retour  de  fortune,  ces  pays,  de- 
venus si  riches,  sont  actuellement  menacés  d'un  fléau  qui  va  peut- 
être  leur  imposer  de  dores  épreuves  :  le  phylloxéra  étend  tous  les 
ans  ses  ravages.  L'agriculture  a  ses  revers,  aussi  terribles  souvent 
que  ceux  de  l'industrie  :  les  progrès  eux-mêmes  de  la  science  tour- 
nent quelquefois  à  son  détriment.  Tout  récemment  encore  n'est-on 
^  pas  arrivé  à  fabriquer  par  des  procédés  chimiques  ces  belles  cou- 
leui-s  que  naguère  on  tirait  de  la  garance?  Le  seul  département  de 
Vaucluse  obtenait  de  cette  culture  un  revenu  annuel  de  plus  de 
12  millions  qui  va  peut-être  lui  échapper.  Pour  la  terre,  comme 
pour  les  autres  propriétés,  à  côté  du  progrès  la  décadence! 

Richesse  industrielle  et  richesse  agricole  sont  donc  soumises  à  la 
même  loi,  la  loi  du  mouvement;  combien  cependant  sont  différentes 
les  charges  qu'elles  supportent!  Attentif  à  suivre  l'industrie  et  le 
commerce  dans  tous  leurs  déplacemens,  ne  les  perdant  jamais  de 
vue  jusque  dans  leurs  moindres  mouvemens,  le  trésor,  par  une  sorte 
de  contradiction,  demande  à  la  propriété  foncière  des  redevances  à 
peu  près  fixes,  dont  la  répartition  ne  varie  jamais.  Cherchons  à  pré- 
ciser les  résultats  de  cette  étrange  fixité.  Un  travail  officiel  fait  en 
IftM  a  démontré  que  certains  départemens  payaient  à  cette  époque 
9,07  pour  100  de  leurs  revenus  alors  que  d'autres  ne  supportaient 
que  J,74  pour  100;  ces  chiffres  n'étaient  que  des  moyennes,  pme- 
qH^ils  avaient  pour  base  les  contingens  départementaux;  en  com- 
parant entre  elles  des  cotes  foncières  prises  sur  différens  points  du 
territoire,  on  eût  sans  doute  reconnu  des  écarts  bien  plus  considé- 
rables, e'est  un  fait  positif  qu*il  existe  aujourd'hui  des  terres  payant 
cinq  et  six  fois  plus  que  d'autres  terres  d'un  revenu  égal. 

Au  reste,  l'inexactitude  des  évaluations  cadastrales  n*est  pas  con- 
testée; mats  on  a  soutenu  qu'elle  est  indifférente  au  point  de  vue  du 
GOQtribuable.  La  fixité  de  Tirapôt  fonder  a  été  défendue  comme  un 
principe  économique  ayant  un  caractère  absolument  scientifique. 
Modifier  la  répartition  des  taxes  immobilières  serait,  smvant  leau- 
oo«p  d'écrmitt»,  commettre  une  injustice;  ce  serait  presque  porter  . 

•  LJiyiLi/ieu  uy   -v — ■  ^^^  ^^ Vt  l V, 


872  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

atteinte  à  la  propriété.  «  Une  remarque  essentielle  en  ce  qui  concerne 
l'impôt  territorial,  dit  M.  Passy,  c'est  qu'il  finit  par  ne  plus  être 
constitué  à  titre  véritablement  onéreux  pour  ceux  qui  l'acquittent. 
Cet  effet  résulte  des  transmissions  dont  la  terre  est  l'objet.  Sur 
chaque  fraction  du  sol  pèse,  par  l'effet  de  l'impôt,  une  rente  réser- 
vée à  l'état  :  acheteurs  et  vendeurs  le  savent;  ils  tiennent  compte 
du  %it  dans  leurs  transactions,  et  les  prix  auxquels  ils  ^aitent  entre 
eux  se  règlent  uniquement  en  vue  de  la  portion  du  revenu  qui, 
l'impôt  payé,  reste  nette,  c'est-à-dire  affranchie  de  toute  charge;^ 
aussi  le  temps  arrive-t-il  où  nul  n'a  plus  droit  de  se  plaindre  d'une 
redevance  antérieure  à  son  entrée  en  possession,  et  dont  l'exist^ce, 
connue  de  lui,  a  atténué  proportionnellement  le  montant  des  sacri- 
fices qu'il  a  eu  à  faire  pour  acquérir...  C'est  la  fixité  qu'il  faut  à 
l'impôt  foncier  plus  qu'à  tout  autre;  jamais  il  n'est  bon  d'en  modi- 
fier le  chiffre  général ,  ni  surtout  la  répartition.  Ce  n'est  pas  que 
dans  sa  marche  le  temps  ne  finisse  toujours  par  déranger  les  rap- 
ports primitivement  établis  entre  les  revenus  tirés  de  chaque  frac- 
tion du  sol  et  la  portion  qui  en  revient  à  l'élat.  Des  routes  qui 
s'ouvrent,  des  foyers  de  population  qui  se  forment,...  rien  dans  ces 
faits  inévitables  n'autorise  à  changer  la  répartition  des  taxes.  » 

Impossible  d'exposer  en  termes  plus  nets  une  doctrine  plus  ab- 
solue. Des  économistes  illustres,  les  Mac-CuUocb,  les  Ricardo,  les 
J.-B.  Say,  l'ont  appuyée  de  toute  l'autorité  de  leur  talent,  et  n'ont 
rencontré  qu'un  petit  nombre  de  contradicteurs.  D'éminens  finan- 
ciers, comme  M.  de  Yillèle,  M.  le  baron  Louis,  l'ont  soutenue  à  plu- 
sieurs reprises  devant  nos  assemblées  délibérantes,  et  elle  est' en- 
core acceptée  sans  restriction  par  beaucoup  de  publicistes.  A  les 
entendre,  l'impôt  foncier  n'existe  plus,  pour  ainsi  dire,  que  virtuel- 
lement :  il  a  disparu,  ou  du  moins  il  s'est  transformé. 

Il  est  des  argumens  qu'on  repousse  par  instinct,  bien  qu'il  soit 
parfois  assez  difficile  de  les  réfuter.  Comment  contester  en  effet  que 
l'impôt  soit  un  des  élémens  dont  il  est  tenu  compte  dans  toutes  les 
transactions,  comment  ne  pas  reconnaître  qu'il  s'incorpore  en  quel- 
que sorte  à  la  matière  imposable,  qu'il  en  soit  une  charge  insépa- 
rable, et  cependant  faut-il  se  laisser  entraîner  à  conclure  que  les 
transactions  font  disparaître  cette  charge,  qu'au  bout  d'un  certain 
temps  elle  n'est  plus  sentie?  Un  propriétaire,  qu'il  tienne  sa  terre 
d'un  héritage  ou  qu'il  l'ait  acquise  à  deniers  comptans,  se  lais- 
sera-t-il  jamais  persuader  que  l'impôt  foncier  ne  tombe  pas  à  sa 
charge,  —  que  ce  soit  une  rente  dont  le  capital  a  été  déduit  du  prix 
d'acquisition?  Admettra-t-il  que  le  trésor  puisse  aujourd'hui  sans 
injustice  lui  demander  cinq  ou  six  fois  plus  qu'au  propriétaire  voi- 
sin? A  cet  égard,  personne  ne  se  laissera  convaincre;  tous  les  argu- 
mens ne  feront  rien  devant  la  réalité  :  le  fait  matériel  du  paiement 


LA  RENOVATION  DU  CADASTRE.  873 

les  détruira  tous  le  jour  où  paraîtra  cet  autre  argument  moins  théo- 
rique, Tavertissement  du  percepteur. 

Modifier  la  répartition  de  l'impôt  foncier,  diminuer  ici  la  charge 
pour  l'augmenter  à  côté  serait,  on  l'assure,  une  véritable  spoliation, 
ce  serait  en  définitive  s'attaquer  au  capital,  porter  atteinte  à  la  pro- 
priété. —  Mais  alors  quel  parti  prendre?  où  s'arrêter?  Il  faut  en- 
chaîner le  législateur,  lui  interdire  non-seulement  de  modifier  la 
répartition  de  l'impôt  foncier,  mais  encore  de  toucher  à  d'autres 
taxes  qui  tombent  directement  sur  la  terre,  lui  défendre  par  exemple 
d'augmenter  les  tarifs  qui  frappent  les  mutations  immobilières.  Les 
jiroits  de  mutation,  aussi  bien  que  l'impôt  direct,  ne  sont-ils  pas  un 
des  élémens  dont  l'acheteur  tient  compte  avant  de  faire  ses  offres? 
Les  transactions  nivellent,  dit-on,  les  inégalités  de  l'impôt  foncier. 
Les  taxes  mobilières  échapperaient-elles  à  cette  loi?  et  pourtant, 
si  elles  étaient  imposées  sans  proportionnalité,  irait-on  jusqu'à  dire 
qu'au  bout  d'un  certain  temps  le  mal  n'existe  plus? 

La  mobilité  des  évaluations  cadastrales  et  de  l'impôt  ne  serait  pas 
seulement,  au  dire  de  beaucoup  de  théoriciens,  contraire  aux  prin- 
cipes fondamentaux  de  l'économie  politique,  elle  aurait  de  graves 
inconvéniens  au  point  de  vue  de  la  richesse  publique.  Après  la  jus- 
tice, on  invoque  l'intérêt  général.  Placer  le  cultivateur  sous  la  me- 
nace d'une  augmentation  d'impôt,  ce  serait  décourager  ses  efforts. 
Quoi!  l'agriculteur  s'imposerait  de  durs  sacrifices,  s'épuiserait  en 
pénibles  travaux  pour  améliorer  sa  terre,  et  le  jour  où  elle  le  paie- 
rait de  ses  peines,  le  fisc  tendrait  la  main  et  lui  arracherait  le  prix 
de  ses  labeurs!  La  mobilité  de  l'impôt  foncier  serait  une  «  amende 
à  l'industrie,  »  une  «  prime  à  la  paresse.  » 

L'objection  mérite  qu'on  s'y  anête,  elle  a  le  don  d'émouvoir  beau- 
coup d'esprits,  et  cependant  résiste-t-elle  à  l'examen?  Le  législateur 
a-t-il  jamais  cru  décourager  l'industrie  en  la  frappant  de  nouveaux 
impôts,  un  fabricant  a-t-il  jamais  reculé  devant  la  perspective  de 
voir  ses  bénéfices  atteints  dans  une  plus  large  mesure?  Cette  con- 
sidération l'a-t-elle  jamais  empêché  de  modifier  son  outillage,  d'é- 
tendre ses  relations,  de  chercher  des  débouchés  nouveaux?  Dne  de 
nos  grandes  industries,  celle  du  sucre,  —  et  bien  d'autres  sont 
dans  le  même  cas,  —  s'est  développée  au  milieu  de  remaniemens, 
d'impôts  pour  ainsi  dire  incessans;  comment  croire  que  l'agriculture 
serait  plus  peureuse,  qu'elle  fuirait  le  progrès,  renoncerait  à  aug- 
menter ses  bénéfices  dans  la  crainte  que  le  trésor  ne  voulût  un  jour 
prélever  sa  part?  Consacrer  le  principe  de  l'immobilité,  même  en 
matière  d'impôt,  ce  serait  nier  le  mouvement  et  la  vie  qui  modifient 
sans  cesse  l'économie  des  nations;  ce  serait  aussi  condamner  les 
efforts  qu'ont  faits  tous  les  gouvememens  pour  améliorer  l'assiette 
des  contributions.  Le  sentiment  public,  l'instinct  de  tous  pour  ainsi 


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87Â  RBTUE  DES  DEOX  MONDES. 

dire  est  depuis  longtemps  ea  cootradictioD  avec  des  théories  qat 
les  faits  démentent  tous  les  jours.  Des  réclamations  qui  persisteDC 
depuis  un  demi-siècle  répondenl,  il  faut  bien  radraettre,  à  des  be- 
soins réete. 

Aussi  la  plupart  des  adversaires  d'une  rénovation  cadastrale  aban- 
donnent-ils volontiers  les  argumens  théoriques  pour  insister  seule- 
ment sur  les  difficultés  de  l'opération.  Suivez,  disent-ils,  le  cadastre 
depuis  son  origine;  voyez  les  hésitations,  les  tâKMineHiens  de  notre 
administration,  les  déboires  de  nos  assemblées,  les  pànibles  travaux 
auxquels  il  a  fallu  se  livrer,  les  sE^écomptes  qui  les  ont  suivis  de  si 
près.  Allez-vous  nous  a^gager  dans  une  voie  hérissée  de  tact  d'ob- 
stacles, prétendez-vous  que  nous  serons  plus  heureux  que  nos  de^ 
vanciers?  Manquaieat-dls  de  savoir  ou  de  courage,  et,  s'ils  n'ont  pas 
réussi,  n'est-ce  pas  plutôt  que  la  confection  d'un  bon  cadastre  est 
un  problème  sans  solution,  une  utopie  à  laquelle  ne  s'arrêtent  que 
des  esprits  chimériques?  On  invoque  les  leçons  de  l'expérieûce,  rien 
de  plus  légitime;  il  ne  faut  pas  s'aventurer  sur  le  terrain  périlleux 
des  réformes  sans  demander  au  passé  les  enseignemeos  k  défaut 
desquels  on  marcherait  à  l'aveugle* 

IL 

L'histoire  du  cadastre  en  France  se  perd  dans  les  ténèbres  du 
moyen  âge.  La  révolution,  en  cette  matière,  n'a  fait  qu'exécuter  des 
réformes  tentées  bien  avant  elle.  Dès  le  règne  de  Gharks  VU,  un 
projet  de  cadastre  général  du  royaume  avait  été  conçu,  et  l'idée, 
dans  les  temps  qui  suivirent,  n'en  fut  jamais  abandonnée.  An 
xvm*  siècle ,  les  philosophes ,  les  écrivains ,  qui  jetaient  les  pre- 
mières assises  de  la  science  économique,  voulaient  que  la  terre  fût 
la  seule  base  de  l'impôt,  comme  elle  était  d'après  eux  l'unique  source 
de  la  richesse,  et,  sous  l'influence  de  ces  idées,  beaucoup  de  pro- 
vinces furent  cadastrées.  L'établissement  d'un  cadastre  général  fut 
l'une  des  réformes  que  poursuivirent  avec  passion,  sous  l'ancieaiie 
mcMiarchie,  d'illustres  hommes  d'état,  les  Colbert,  les  Tui^got;  leurs 
efforts  malheureusement  vinrent  toujours  échouer  devant  l'opposi- 
tion d'intérêts  puissans. 

Réunie  pour  mettre  un  terme  à  des  embarras  financiers  pleins  de 
périls,  l'assemblée  nationale  renonça  tout  d'abord  à  réformer  les 
anciens  impôts  :  imbue  des  théories  qu'avaient  propagées  les  pby- 
siocrates,  elle  tenta  d*édifier  un  système  nouveau,  et  résolut  de  de- 
mander à  la  terre  la  plus  grosse  part,  sinon  la  totalité  des  ressources 
nécessaires.  Pour  réaliser  cet  idéal,  un  cadastre  devaiait  indi^ieB^ 
sable^  aussi,  dès  le  mois  de  nov^embre  1790,  était-il  ^récUmé^avec 
insBstanoe  par  le  comité  des  im^sfiitious. 


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LA  KÉ!«0TATI0N  BU  <:âI>ASTBE.  S75 

Quelques  jours  après,  le  1^  décembre  1790,  la  contribotion  foa- 
ciëre  était  établie,  et  le  montant  fixé  pour  la  première  année  à 
300  millions,  y  compris  5  sols  additionnels  poiff  livre,  €'ét«it  une 
somme  considérable  à  cette  époque,  et  Y  où  manquait  d'élémens 
pour  la  répartition.  L'assemblée  ne  connaissait  ni  retendue  super- 
ficielle des  départemens,  ni  le  nombre  des  maisons,  ni  l'impcMlance 
de  chaque  culture.  Force  était  d'adopter  une  base  d'assiette,  quelle 
qu'elle  fût.  Le  comité  des  finances  de  l'assemblée  constituante  fit, 
avec  les  mcfyens  imparfaits  dont  il  disposait,  le  relevé  de  la  part 
d'impôts  de  toute  nature  payés  par  chaque  localité,  et  la  contribu- 
tion foncière  fut  répartie  entre  les  départemens  au  marc  la  livre  des 
anciennes  impositions.  Cette  première  répartition  se  trouva  de  la 
sorte  entachée  d'une  partie  des  inégalités  qui  affectaient  les  anciens 
impôts,  et  ces  inégalités,  on  le  sait,  étaient  considérables.  La  répar- 
tition individuelle  de  Timpôt  foncier  ne  fut  pas  établie  sur  des  don- 
nées plus  équitables  que  celles  adoptées  pour  fixer  les  contingens 
départementaux.  On  s'en  rapporta  pour  la  contenance  des  parcelles, 
la  nature  des  cultures,  les  revenus  des  terres,  aux  déclarations  des 
propriétaires. 

Profondément  défectueuse  à  tous  les  degrés,  l'assiette  de  l'impôt 
foncier  souleva  dès  les  premiers  mois  ds  1791  de  vives  réclamations. 
Un  grand  nombre  de  municipalités,  opposant  une  résistance  d'iner- 
tie aux  vices  de  la  répartition,  ne  procédèrent  pas  à  l'établissement 
des  rôles.  Celles  qui  se  soumirent  dissimulèrent  une  partie  de  leurs 
territoires  et  de  leurs  revenus.  La  contribution  foncière,  dès  le  dé- 
but, rentra  difficilement.  11  fallait  remédier  au  mal.  L'assemblée 
reculait  encore  devant  la  grosse  difficulté  du  cadastre;  hésitant  à 
l'aborder  de  front,  elle  tenta  de  la  tourner  :  dans  un  décret  en  date 
du  28  août  1791,  destiné  à  régler  la  procédure  des  demandes  en 
décharge ,  une  disposition  en  quelque  sorte  incidente  fut  insérée, 
autorisant  les  communes  à  faire  cadastrer  à  leurs  frais  leurs  terri- 
toires. Sans  adopter  aucune  mesure  générale,  aucun  plan,  on  parais- 
sait se  flatter  que  les  conseils  municipaux  prendraient  l'initiative 
d'une  opération  que  l'état  n'osait  encore  entreprendre.  On  semait 
un  g.?rme  dont  on  espérait  voir  naître  un  travail  d'ensemble,  em- 
brassant toute  la  surlace  du  territoire. 

Les  espérances  de  l'assemblée  devaient  être  déçues.  Peu  de 
communes  profitèrent  de  la  faculté  qui  leur  était  accordée;  cette 
indifférence  fut  encore  favorisée  par  l'incroyable  désordre  qui  ne 
tarda  pas  à  se  produire  dans  les  finances  publiques.  Malgré  son 
chiiTre  élevé,  la  contribution  foncière  devint  bientôt,  pour  la  pro- 
priété, une  charge  à  peu  près  fictive.  Le  paiement  en  nature,  admis 
par  décret  du  2  ^rmidor  an  m,  donna  lieu  à  des  abus  scandaleux, 
et  la  dépréciation  du  papier-monnaie  devint  telle  que  les  versemens 

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876  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  contribuables  ne  produisirent  presque  plus  rien.  Dans  ces  con- 
ditions, la  charge  des  impôts,  les  vices  de  la  répartition,  devaient 
être  assez  peu  sentis. 

Le  directoire  abolit  en  Tan  iv  la  faculté  de  s'acquitter  en  nature 
ou  en  papier,  et  l'impôt  ne  fut  plus  payable  qu'en  numéraire.  Dès 
lors  les^aintes,  qui  s'étaient  quelque  temps  assoupies,  se  réveillè- 
rent plus  vives  que  jamais.  On  voulut  les  apaiser  en  diminuant  les 
contingens  des  départemens  dont  la  surcharge  était  trop  évidente.. 
La  pente  était  glissante,  ces  dégrèvemens  successifs  dépassaient 
déjà  en  1799  le  chifiDre  de  50  millions. 

L'année  suivante,  en  1800,  le  premier  consul  ayant  insisté  au 
conseil  d'état  sur  l'intérêt  qu'il  y  aurait  à  entreprendre  l'exécution 
du  cadastre,  le  conseiller  d'état  Bigot  de  Préameneu  souleva  les 
objections  les  plus  vives.  Le  consul  Lebrun  intervint  dans  le  débat 
pour  déclarer  qu'un  cadastre  général  serait  une  «  œuvre  monstrueuse 
qui  coûterait  30  millions,  et  exigerait  au  moins  vingt  ans  de  tra- 
vail. »  II  fallait  cependant  prendre  un  parti,  l'opinion  publique  ré- 
clamait de  promptes  mesures,  et  le  trésor,  pour  satisfaire  aux  récla- 
mations, était  entraîné  à  de  continuels  sacrifices.  Une  commisâon, 
composée  d'agens  supérieurs  des  contributions  directes,  fut  chargée 
d'étudier  de  nouveau  la  question  du  cadastre  et  de  présenter  un 
projet.  Après  de  longues  recherches,  elle  proposa  de  procéder  à  des 
arpentages  et  à  des  évaluations  par  masses  de  cuttures  identiques. 
Ce  travail  lui-même  parut  trop  considérable,  et  l'on  se  résolut  à  ne 
l'exécuter  que  dans  un  certain  nombre  de  communes,  qui  durent 
servh:  de  termes  de  comparaison  pour  les  autres  évaluations. 

Ce  système,  à  première  vue,  était  ingénieux,  il  avait  l'avantage 
de  n'entraîner  que  des  dépenses  relativement  peu  élevées;  par  mal- 
heur, sous  bien  des  rapports,  il  était  défectueux.  Pour  que  le  cadastre 
de  quelques  communes  par  arrondissement  pût  servir  à  déterminer 
les  forces  contributives  des  autres,  il  aurait  fallu  que  la  dissimula- 
tion des  contenances  et  des  revenus  dans  les  matrices  dressées  par 
les  municipalités  fût  proportionnelle  dans  chaque  circonscription; 
mais  il  en  était  tout  autrement  :  aussi  dès  1803  se  vit-on  conduit  à 
faire  les  opérations  d'arpentage  et  d'expertise  dans  toutes  les  com- 
munes. Deux  années  s'étaient  à  peine  écoulées,  qu'on  apercevait  de 
nouvelles  difficultés.  Les  déclarations  des  propriétaires  concernant 
leurs  parcelles  ne  cadraient  jamais  avec  les  résultats  collectifs  des 
expertises  pour  l'ensemble  des  cultures.  L'opération  ne  fournis- 
sait pas  en  définitive  de  données  équitables  au  point  de  vue  de  la 
répartition  individuelle.  Le  cadastre  par  grandes  masses  n'avait 
qu'une  utilité  très  restreinte.  On  se  trouvait  entraîné ,  pour  ainsi 
dire,  malgré  soi  vers  la  confection  d'un  travail  plus  considérable. 

Dès  cette  époque,  un  certain  nombre  de  conseils  municipaux, 


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LA  RÉNOVATION  DU  CABASTBE.  877 

reconnaissant  le  caractère  défectueux  des  opérations  entreprises  par 
l'état,  avaient  usé  de  la  faculté  qui  leur  était  accordée  dans  la  loi 
du  28  août  1791,  et  avaient  fait  exécuter  dans  leurs  communes  des 
arpentages  et  plans  parcellaires.  L'opinion  publique  réclamait  éner- 
giquement  l'adoption  de  ce  système,  et  le  compte-rendu  des  finances 
de  1806  ne  dissimulait  pas  qu'à  cet  égard  les  vœux  des  conseils- 
généraux  étaient  unanimes.  A  son  retour  de  Tilsit  en  1807,  l'empe- 
reur se  fit  exposer  les  travaux  du  cadastre.  Pénétrant  avec  sa  mer- 
veilleuse lucidité  les  défauts  de  la  méthode  adoptée,  il  n'hésita  pas 
à  déclarer  que  l'on  faisait  fausse  route.  «  Les  demi-mesures,  dit-il, 
font  toujours  perdre  de  l'argent  et  du  temps;  le  seul  moyen  de  sortir 
d'embarras  est  de  procéder  sur-le-champ  au  dénombrement  gé- 
néral des  terres  dans  toutes  les  communes  de  l'empire,  avec  arpen- 
tage et  évaluation  de  chaque  parcelle  de  propriété.  » 

Le  système  du  cadastre  par  masses  de  cultures  fut  abandonné  à 
la  fin  de  1807,  et  l'exécution  du  cadastre  parcellaire  fut  arrêtée  en 
principe  dans  l'exposé  des  motifs  de  la  loi  de  finances  du  15  sep- 
tembre 1807.  Comme  en  1791  cependant  on  prit  le  parti  d'aban- 
donner l'opération  à  l'initiative  des  communes,  et  de  leur  en  faire 
supporter  la  dépense.  Les  préfets  furent  engagés  de  la  façon  la  plus 
pressante  à  éclairer  les  conseils  municipaux  sur  les  avantages  d'un 
travail  qu'on  espérait  les  voir  entreprendre.  L'illusion  ne  fut  pas 
longue,  et  l'on  put  bientôt  se  convaincre  qu'abandonnée  à  l'initia- 
tive locale  la  confection  du  cadastre  resterait  à  l'état  de  projet. 

En  1808,  on  se  résolut  à  faire  un  pas  décisif.  Dérogeant  à  celle 
de  1791,  la  loi  des  finances  autorisa  l'addition  à  la.  contribution 
foncière  d'un  trentième  destiné  à  faire  face  aux  dépenses  cadastrales. 
L'exécution  du  cadastre  parcellaire  allait  entrer  enfin  dans  une  phase 
d  activité.  Avant  la  fin  de  1809,  les  travaux  étaient  en  cours  dans 
plus  de  5,000  communes,  et  pendant  quatre  années  ils  furent  pous- 
sés avec  la  plus  grande  activité.  En  1813,  9,000  communes,  com- 
prenant près  de  12  millions  d'hectares,  avaient  été  cadastrées. 

Le  gouvernement  était  impatient  d'utiliser  les  résultats  obtenus 
pour  la  répartition  de  l'impôt  entre  les  circonscriptions  territoriales. 
La  loi  du  20  mars  1813  ordonna  qu'il  serait  fait  une  péréquation 
entre  tous  les  cantons  cadastrés  du  môme  département.  Cette  déci- 
sion souleva  tout  d'abord  de  nombreuses  réclamations.  Malgré  tous 
les  soins  qui  avaient  été  pris,  les  évaluations  de  revenus  se  trou- 
vaient inexactes;  la  proportion  de  ces  évaluations  au  revenu  réel 
variait  de  commune  à  commune,  et  la  vérité,  toujours  faussée. 
Tétait  dans  ime  mesure  extrômement  variable.  En  présence  de  ces 
in^lités,  on  renonça  dès  181A  à  persister  dans  la  voie  où  l'on 
Avait  tenté  de  s'engager,  et  les  cantons  cadastrés  reprhrent  pour 
i815  les  contingens  qu'ils  avaient  eus  en  1818. 


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S7S  BETUE  DES  BEITX  MOHUEE. 

Interrompus  pendant  quelque  temps  à  la  suite  de  nos  revers»  les 
travaux  recomnnencèrent  vers  1817  avec  une  activité  nouvelle*  D 
lallait  à  tout  prix  obtenir  des  évaluations  de  revenus  plœ^  pré- 
cises. Un  arrêté  ministériel  du  1^  avril  1817  prescrivit  aux  inspeo- 
teurs-généraux  du  cadastre  de  réunir  chaque  année  sur  différens 
points  les  directeurs  des  contributions,  de  discuter  avec  eux,  et  et 
comparer  entre  elles  les  évaluations  des  différens  départeoMas, 
enfin  de  recueillir  tous  les  documens  propres  à  en  constater  Vex^o- 
titude  ou  à  les  rectifier.  On  espérait,  grice  k  ces  mesures,  arriver  ' 
enfin  à  des  résultats  assez  précis  pour  qu'ils  pussent  servir  de  base 
à  une  péréquation  de  l'impôt.  La  tentative  faite  en  1813  pour  utili* 
ser  à  ce  point  de  vue  les  données  du  cadastre  fut  renouvelée  en 
1818.  On  entreprit  d'appliquer  ces  données  dans  les  limites  re^ 
treintes  de  l'arrondissement.  Cet  essai  ne  fut  pas  plus  heureux  que 
le  précédent;  il  fut  suivi  de  plaintes  si  nombreuses  et  si  justifiées 
qu'on  ne  tarda  pas  à  l'abandonner.  En  1821,  la  loi  des  finances  dé- 
cida que  le  cadastre  ne  servirait  désormais  de  base  qu'à  la  réparti- 
tion individuelle  entre  les  contribuables. 

Aussi  lasses  que  l'administration  des  obstacles  qui  paralysaient 
sans  cesse  les  efforts  les  plus  patiens,  nos  assemblées  semtblai»t 
s'intéresser  de  moins  en  moins  à  des  travaux  dont  l'avantage  deve- 
nait chaque  jour  plus  contestable.  En  1821,  les  dépenses  du  ca- 
dastre furent  laissées  à  la  charge  des  départemens.  Le  pjblic  néan- 
moins persistait  dans  ses  espérances.  Pendant  les  vingt  et  quelques 
années  qui  s'écoulèrent  encore  jusqu'à  l'achèvement  des  opérations, 
des  écrits  innombrables  furent  publiés,  critiquant  les  procédés  en 
usage;  des  réformes  furent  à  diverses  reprises  sollicitées  par  les  con- 
seils-généraux, et  l'administration  plus  d'une  fois  satisfit  aux  vœux 
de  la  presse  et  des  départemens.  Chaque  année  apportait  avec  cUe 
son  contingent  d'expériences  et  d'efforts.  En  18S7,  le  cadastre  était 
terminé  dans  vingt-sq)t  départemens. 

Trente  ans  s'étaient  écoulés  depuis  le  commencement  des  opéra^ 
tiens.  Après  bien  des  épreuves,  on  avait  renoncé  à  demander  au 
cadastre  une  base  de  répartition  entre  les  circonscriptions  lerrit^ 
riales  :  c'est  à  peine  s'il  était  possible  de  conserver  encore  quelque 
illusion  sur  les  résultats  qu'on  pouvait  attendre  àêns  Ta  venir.  On 
avait  en  effet  reconnu  qu'au  point  de  vue  même  de  la  répartitk>n 
individuelle  de  l'impôt  les  travaux  effectués  ne  présentaient  aucim 
caractère  de  durée.  Dès  1835,  on  s'aperçut  que  les  plans  n'étaient 
plus  en  harmonie  avec  l'état  du  sol,  et  que  tes  anciennes  évaluations 
avaient  été  faussées  par  mille  circonstances.  L'administration  mil  à 
l'étttde  la  question  de  la  révision  du  cadastre,  et  cette  révision  Ht 
enireprfôe  à  titre  d'essai  dans  plusieurs  communes  de  la  Manche  et 
de  la  Seine.  Cette  première  épreuve  ne  ftâ  pas  oncoongeante  :  même 

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LA   BÉirOTATIOll   DU   CADASTRE.  879 

avec  l'aide  d'indicateucs,  les  géoaiètres  arrivaient  diSkUemeiit  à 
retreurer  sur  le  terrain  les  anciennes  parcelles  et  à  constater  les 
changemens  qu'elles  avaient  subis.  Les  plans  ne  leur  étaient  d'au- 
cim  secours;  si  l'on  voulait  nwdirier  les  évaluations  de  revenu,  et 
l'on  y  était  fatalement  entraîné,  il  faUait  violer  la  loi  du  15  sep* 
temlMre  1807,  laquelle  avait  décidé  en  principe  (pie  les  revatius  ca- 
dastraux seraient  immuables.  Devant  de  si  graves  difficultés,  la 
teotative  fut  abandcmnée. 

Deux  ans  après,  en  1837,  la  question  de  la  révision  du  cadastre 
lot  de  nouveau  soumise  à  une  commission  composée  des  hommes 
les  plus  éminens  de  la  pairie,  de  la  chambre  des  députés  et  de  l'ad- 
ministration :  cette  conunission  se  prononça  en  faveur  d'une  mesure 
ûnmédiate,  et  ses  conclusions,  soumises  aux  conseils-généraux,  fu- 
l'eut  l'objet  d'une  approbation  à  peu  près  unanime;  l'administration 
parut  néanmoins  concevoir  des  doutes,  car  au  mois  de  juillet  1838 
4e  ministre  annonça  l'intention  de  se  livrer  à  de  nouvelles  études 
avant  de  présenter  à  la  chambre  un  projet  de  loi  conforme  au  vœu 
de  la  commission.  Ces  études,  si  elles  furent  entreprises,  n'amenè- 
rent aucune  résolution.  En  1845 ,  la  réforme  du  cadastre  était  de 
nouveau  demandée  avec  une  telle  insistance  que  le  ministre  s'enga- 
geait i  présenter  l'année  suivante  des  propositions.  Un  projet  fut  en 
effet  soumis  à  la  chambre  en  1840,  aux  termes  duquel  le  cadastre 
devait  ôtre  renouvelé,  et  les  évaluations  révisées  dans  toutes  les 
cmnmunes  cadastrées  depuis  plus  de  trente  ans;  cette  révision 
devait  être  entreprise  à  l'expiration  de  chaque  période  trentenaire. 
Gonmie  celui  de  1837,  ce  projet  fut  encore  approuvé  par  la  plupart 
des  conseils- généraux.  Essayée  à  nouveau  dans  vingt-cinq  com- 
munes, la  refonte  du  cadastre  y  fut  menée  à  bonne  fin  :  le  projet  de 
ISiO  allait  sans  doute  être  converti  en  loi  quand  survinrent  les 
événemens  de  18&8,  qui  en  firent  ajourner  la  présentation. 

Toutes  les  tentatives  de  révision  semblaient  destinées  à  échoua, 
comme  avaient  échoué  jadis  pendant  si  longtemps  les  projets  de  ca- 
dastre parcellaire  :  l'opinion  publique  cependant  souhaitait  la  re- 
fionte  des  andens  travaux  tout  autant  qu'elle  en  avait  autrefois 
désiré  la  confection.  Beaucoup  de  conseils  municipaux  avaient  dès 
1838  pris  l'initiative  d'une  mesure  qu'ils  étaient  fatigués  d'attendre, 
et  chaque  année  des  communes  opéraient  à  leurs  frais  la  rénovàticfi 
de  leur  cadastre;  le  nombre  s'en  élevait  en  1850  à  près  de  1,800. 
On  ne  se  contentait  pas,  lors  de  ces  opérations,  de  modifier  les 
plans,  on  procédait  à  de  nouvelles  évaluations,  ce  qui,  nous  l'avons 
dit,  était  peu  légaK  En  1848,  un  propriétaire  de  bois  du  départe^ 
ment  de  la  Côte-d'Or,  ayant  vu  son  impôt  plus  que  doublé  par  le 
renouvellement  du  cadastre  dans  sa  commune,  réclama  contre  cette 
surtaxe;  sa  demande  fut  favorablement  accueillie  parle  ooineii  d*état 


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880  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Abandonné  dans  les  projets  de  loi  de  1837  et  de  18i6,  le  prin- 
cipe de  la  fixité  des  évaluations  se  trouvait  ainsi  confirmé  par  la  ju- 
risprudence. Dès  lors  il  n'était  plus  permis  aux  conseils  munidpaux 
d'entreprendre  de  nouvelles  révisions;  on  était  engagé  dans  une  im- 
passe dont  il  fallait  sortir.  Dans  le  projet  de  budget  de  1851,  le  mi- 
nistre proposa  une  disposition  portant  que,  dans  toute  commune 
cadastrée  depuis  trente  ans  au  moins,  il  pourrait  être  procédé  au 
renouvellement  des  opérations,  sur  la  demande  soit  du  conseil-gé- 
néral, soit  du  conseil  municipal,  à  la  charge  pour  le  départemrat 
ou  la  commune  de  pourvoir  aux  frais  de  l'entreprise.  Ce  projet  ne 
fut  pas  accueilli  favorablement  dans  la  commission  du  budget;  oa 
reconnut  avec  le  ministre  que  l'intervention  du  législateur  était 
nécessaire;  mais  beaucoup  de  membres  critiquèrent  les  procédés 
employés  jusque-là  et  voulurent  qu'on  profitât  de  l'expérience  ac^ 
quise  pour  en  adopter  de  nouveaux. 

Sans  repousser  néanmoins  le  projet  du  ministre,  l'assemblée  lé- 
gislative s'efforça  de  restreindre  la  faculté  que  ce  projet  accordait 
aux  conseils  locaux;  elle  décida  que,  seuls  et  à  l'exclusion  des  con- 
seils-généraux, les  conseils  municipaux  pourraient  prendre  l'ini- 
tiative d'une  refonte  cadastrale  dont  la  charge  dans  tous  les  cas 
pèserait  tout  entière  sur  les  communes.  A  la  séance  publique  du 
à  août  1850,  le  rapporteur  de  la  commission  du  budget,  M.  Gouin, 
ne  dissimulait  pas  la  pensée  qui  avait  inspiré  cette  décision.  «  C'est 
avec  intention,  disait-il,  que  nous  n'étendons  pas  plus  loin  cette  fa- 
culté, car  la  commission  croit  qu'il  est  ipdispensable  que  le  gouver- 
nement s'occupe  le  plus  tôt  possible  de  la  loi  qui  doit  régulariser 
enfin  le  travail  du  cadastre.  »  —  Les  souhaits  qu'exprimait  en  J850 
la  commission  du  budget  n'ont  pas  été  réalisés.  Depuis  18A6,  aucun 
plan  de  réforme  cadastrale  n'a  été  présenté  à  nos  assemblées.  Des 
opérations  isolées  ont  été  faites,  un  certain  nombre  de  conununes 
ont  révisé  leur  cadastre,  mais  aucune  mesure  générale  n'a  été  pro- 
posée par  l'administration. 

Quels  sont  les  enseignemens  qui  ressortent  de  ce  rapide  exposé? 
Après  bien  des  hésitations ,  bien  des  tâtonnemens ,  bien  des  tenta- 
tives, on  se  résigne  en  1808  à  entreprendre  le  cadastre  parcellaire; 
à  deux  reprises,  l'administration  essaie  d'utiliser  pour  la  péréqua- 
tion de  l'impôt  les  premiers  résultats  obtenus;  elle  l'essaie  sans  suc- 
cès. L'œuvre  est  à  peine  terminée  sur  un  tiers  du  territoire ,  et  Ton 
s'aperçoit  qu'elle  est  défectueuse  et  caduque;  on  cherche  à  la  con- 
solider, à  la  reprendre,  les  commissions  succèdent  aux  commissions, 
les  projets  aux  projets,  des  brochures,  des  mémoires,  des  écrits  de 
toute  sorte  sont  publiés  par  centaines,  —  vains  efforts!  Le  cadastre 
ne  peut  être  amélioré,  il  est  à  refaire. 

C'est  légitimement,  on  le  voit,  que  les  adversaires  d'une  râiova- 

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LA   RÉNOVATION  DU   CAI>ASTRE.  881 

tien  cadastrale  nous  ramènent  en  arrière  pour  nous  faire  apprécier 
toutes  les  difficultés  de  l'entreprise.  Beaucoup  d'esprits  éclairés  ce- 
pendant, à  la  chambre,  dans  la  presse,  ne  veulent  pas  renoncer  à 
leurs  espérances.  A  les  entendre,  il  serait  aisé  de  corriger  les  dé- 
fauts du  cadastre  actuel  ;  sans  recommencer  toutes  les  opérations, 
on  pourrait  réviser  les  évaluations  cadastrales.,  opérer  un  nouveau 
classement  des  parcelles;  il  serait  possible  d'utiliser  les  anciens 
plans,  et,  sans  entreprendre  de  nouveaux  arpentages,  il  y  aurait 
moyen  de  faif e  disparaître  les  inexactitudes  des  évaluations  de  re- 
venus. Dans  ces  termes,  la  révision  du  cadastre  serait  une  opéra- 
tion assez  simple;  mais  on  se  laisse  aller  à  d'étranges  illusions.  Sans 
doute,  si  les  anciens  plans  avaient  été  tenus  au  courant,  s'ils  étaient 
en  harmonie  avec  l'état  du  sol,  on  pourrait  sans  trop  de  difficul- 
tés réviser  le  classement  des  terres;  malheureusement  il  en  est 
tout  autrement.  Suivons^ par  la  pensée  les  classificateurs  dans  les 
opérations  qu'ils  auraient  à  faire.  Munis  des  anciens  plans,  ils  se 
transportent  sur  le  terrain  et  recherchent  une  parcelle  pour  en 
constater  le  revenu  actuel  et  modifier  le  classement;  si,  par  bon- 
heur, les  anciennes  limites  peuvent  être  reconnues,  seront-ils  tirés 
d'embarras?  Que  de  difficultés  ne  vont  pas  surgir I  Cette  parcelle 
formait  autrefois  un  tout  homogène;  elle  a  été  morcelée,  divisée 
entre  plusieurs  propriétaires,  les  dilTérentes  portions  sont  soumises 
&  des  genres  de  culture  très  divers  :  plantée  jadis  en  bois,  elle  a  été 
défrichée,  une  partie  est  cultivée  en  vignes,  une  autre  est  convertie 
en  prairies  artificielles,  une  autre  peut-être  en  terres  labourables. 
Ces  diverses  portions  sont  aujourd'hui'de  qualités  très  différentes, 
donnent  des  revenus  très  inégaux;  ne  faudrait-il  pas  en  constater 
l'étendue  respective  et  les  ranger  dans  des  classes  distinctes?  Il 
sera  donc  la  plupart  du  temps  indispensable  de  refaire  des  arpen- 
tages, de  dresser  des  plans  nouveaux;  on  s'était  flatté  de  rectifier 
V ancien  classement^  on  se  verra  contraint  de  repasser  par  toute  la 
filière  des  opérations  cadastrales.  —  L'expérience  d'ailleurs  est  là 
pour  justifier  ces  prévisions.  En  1835,  l'administration  a  tenté  sur 
plusieurs  points  de  réviser  le  classement;  partout  les  agens  ont  été 
entraînés  à  refaire  en  définitive  l'ancien  travail  tout  entier. 

Dans  une  discussion  récente,  le  ministre  des  finances,  l'honorable 
H.  Magne,  donnait  à  ce  sujet,  avec  la  clarté  qu'il  sait  apporter  au 
milieu  des  discussions  les  plus  obscures,  des  explications  catégo- 
riques. «  J'ai  été  tout  à  l'heure,  disait-il  dans  la  séance  du  ô  mars 
187A,  un  peu  surpris  d'entendre  un  homme  aussi  expérimenté  que 
l'honorable  M.  Raudot  déclarer  qu'il  suffirait  de  prendre  la  matrice 
du  cadastre,  d'examiner  quelle  était  l'étendue  de  telle  parcelle  non 
imposée,  parce  qu'elle  était  alors  inculte,  et  de  lui  appliquer,  sui- 

TOMB  m.  —  1874.  56 

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662  fosvm  DES  dgux  hmdbs. 

vsnt  cette  éFtendue»  la  taxe  affésmte  àilacdasse  &  laquelle  elle  :de«st 
dorénavant  appartedii:;  fnais,  mesaîencs^  rhoDorable  M.  Raudat^ 
parti  ^mï  povit  'qui  n'est  paeconforflie  à  te  réalité  des  fa(its«.Il 
a  supposé^e  toutes  lee pai^celks  tacubesqui  ont  élé nises en csd- 
ture  l'ont  été  dans  toute  leur  étendue;  or  cela  ii'«ist  paa.  Dne  fÊS^ 
celle ,  un  bois  par  CTempie  qui  a  5,  10  beetares ,  aura  été  défi»* 
obé  dans  Téteoidue  d'un  hectare.  On  terrain  kicuite,  qui a^ailA^u 
6  hectares  d'étendue  «  aura  été  déflîché'et'^niis'en  ouHuze  peur  um 
naoité,  un  tiers^  un  quart  de  «on  étendue;  ah  bien!  jfe  vous  la 4^ 
mande»  ooœment  le  saurez-vous?  Comment  pomTez^^ns  détarim* 
ner,  sur  une  parcelle  dont  l'étendue  >sepa  portée  en  hkc  sur  la  aor 
trioe  cadastrale ,  la  partie  resiée  ^en  fridive  ^t  la  partie  mise  en 
culture?  Comment  pourve&'vyws  fixer  i'élendae  delà  partie  ifoi  aura 
été  défrichée,  si  vous  ne  la  mesui^ez  pas?  I^  «onséquest  4»  am 
beau  #»ire,  'on  aura  beau  dire,  on  aura  beau  «désirer  ^foe  cela  ae 
soit  pcHnt,  l'opératvM  dVpentage  devient  absolument  inévitable,  o 
Il  ne  faut  pas-espéi^er  améliorer  rinstrument  que  nous  possédons* 
le  rajeunir  en  jqo^ique  sorte;  ies  essaisdeiiévisionique  l'en  taMreit 
aujourd'hui  seraient  oertafineHieRt  aussi  iofruotueuK  qu*^  T^nt  été 
jadis;  les  paroles  du  premder  consul  «ofnt  Viii|}ouis  ^?mes,  les  demi- 
mesures  en  pareille  matière  font  p^re  du  temps  ei  de  Targem* 

III. 

Si  l'on  ne  peut  toucher  à  l'édifice  sans  le  repreaflre  par  la  base, 
le  restaurer  sans  le  reconstruire  à  neaf,  sentit-âl  poesibie  du  monis 
d'en  utiliser  l'^arcbîteotra'e  ?  S'^l  iieMit  reoemmeneer  le  cadastre,  p9ffi^ 
rail- on  le  refaire  utilement' sans  modifier  profeadénient  les  an- 
ciennes noéthodes?  Acet  égard,  lé  «doute  n'est  pas  passièle^^B  ap- 
pliquant les  anciens  procédés,  on  referait  à  grands  frais  une  aeceode 
opération  lout  aussi  d^ctueuse  que  la  premièFe.  Bien  des  imérftts 
sont  en  jeu  dans  la  question,  aussi  éUe  fie  laisse  pas  qae  d'être  foit 
compliquée;  essayons  d'en  préciser  les  données. 

Justeihei^  attaqué  oomnoe  instrument  de  répartition  par  les  par* 
tisans  d'une  péréquation  de  l'impôt  foncier,  le  cadastre  n*«l  pas 
moins  vivement  critiqué  au  nom  d'intérêts  très  diffiSrens.  Givcon- 
stance  digne  de  remarque,  les  hommes  qui  désirent  le  plus  arden»^ 
ment  peut-éte'e  une  refonte  cadastrale  sont  pour  la  plupart  opposée 
à  tout  remaniement  de  l'impôt  fonder,  adeptes  fidèles  du  prmefpe 
de  la  fixitéy  ils  ne  veulent  voir  dans  le  cadastre  qu*un  titre  de  pro- 
priété. Ils  y  cherdient  des  garanties  puissantes  pour  la  terre,  des 
fadlités  nouvelles  pour  les  transacticms  dont  elle  est  l'objet,  enfin 
une  base  solide  pour  le  crédit  agricoïe.  A  cet  égard,  les  représe»- 
tans  les  plus  autorisés  de  l'agriculture  sont  unaninoes  dans  leurs 


L-'iyiLi^eu  uy   ■ 


LA  RIKOVATMM»  DU  CADASTRE.  88S 

désira  ;  quelques-uns  cependant  hésitent  à  les  exprimer.  La  refonte 
du  cadastre  ne  facilitfrait-elle  pas  l'augmentation  de  l'impôt  fon^ 
cier?  C'est  là  une  crainte  que  beaucoup  ne  dissimulent  pas.  «  Sou- 
venez-vous, s'écriait  dernièrement  à  la  Société  des  agriculteurs  un 
des  membres  de  cette  assemblée  «  souvenez -vous  de  la  fable  de 
l'homme  et  du  clieval  :  quand  l'administration  sera  chez  nous,  elle 
y  restera.  » 

Ces  sentimens  de  défiance  ne  sent  pas  toutefois  assez  puissans 
pour  qu'on  ferme  les  yeux  devant  l'intérêt  évident  du  propriétaire. 
En  iSSO,  un  juiiscnnsulte  plein  de  talent,  M«  Decourdemanche,  si- 
gnalait, dans  un  ouvrage  remarquable,  les  dtfants  du  cadastre  au 
point  de  vue  de  la  propriété  foncière.  Tout  récemment,^  en  1&78,  la 
même  question  faisait  l'objet,  à  la  Société  des  agriculteurs  de  France, 
d'un  rapport  plein  de  faits  curieux,  et  les  conclusiona  de  ce  travail, 
sollicitant  des  mesiff es  immédiates,  étaiœt  aâ(^tées  à  peu  près  una-    ^ 
nimement.  Les  voeux  exprimés  à  cette  occasion  soât  d'ailleurs  bien 
anciens,  ils  datent  du  siècle  dernier.  En  1790,  le  député  Dauchy,. 
parlant  au  nom  du  comité  des  impositions,  disait  dans  la  séance  du 
h  novembre  que  «  seul  le  cadastre  pouvait  assurer  à  chaque  dtoyea 
la  jouissance  complète  et  paisible  de  sa  profNriété.  »  En  1807,  l'em- 
pereur déclarait  nettement  que  le  cadastre  parcellaire  serait  le  com- 
plément de  son  code  an  ce  qui  concerne  la  possession  du  sol.  «  Il 
faut,  disait-il,  que  les  j^ans  soient  assez  exacts  et  assez  développés 
pour  servir  à  fixer  les  limites  des  propriétés  et  empêcher  les  prOf* 
oës.  ))  S'inspirant  encOTe  de  cette  pensée,  le  ministre  des  finances, 
dans  le  compte-rendu  de  1806,  annonçait  que  le  cadastre  parcel- 
laire <c  aurait  le  grand  avantage  de  fixer  d'une  manière  incontes- 
table les  limites  des  diverses  prc^iétés  et  de  tarir  par  là  la  source, 
d'une  foule  de  procès  ruineux  pour  le  propriétaire.  »  Enfin  quelques 
années  plus  tard,  en  1810,  un  document  officiel,  le  Recueil  méOuh- 
dique  des  instructiom  relatives  au  cadastrej  allait  jusqu'à  prétendre 
q«ie  ce  but  était  atteint  et  que  les  vœux  de  la  prc^riété  étaient  sa- 
tisfaits.  «  Les  avantages  que  le  cadastre  ofire  aux  propriétaires,  dit  le 
Eeeueily  sont,  en  assurant  l'égalité  de  la  répartition  de  la  contribution 
foncière,  de  déterminer  les  limites  de  leurs  propriétés,  de  manière  à 
prévenir  les  contestations  et  les  procès  qui  se  renouvelaient  sans 
Qttsse...  Le  cadastre  termine  et  prévient  pour  l'avenir  une  foule  de 
contestations  entre  les  propriétaires  sur  les  limites  de  leurs  proprié- 
tés, contestations  qui  occasionnent  des  frais  dont  le  montant,  difficile 
à  calculer,  s'élevait  peut-être  diaque  année  à  une  somme  deux  ou 
trois  fois  plus  forte  que  celle  à  laquelle  se  montent  les  centimes  sA^ 
ditionnels  temp<»aires  imposés  pour  la  confection  du  cadastre.  Le 
cadastre  peut  et  doit  même  nécessairement  par  la  suite  servir  de 
titte  en  justice  pour  prouver  la  propiîété.  » 

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884  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Circonstance  singulière,  en  même  temps  qu'elle  publiait  ainsi  des 
afiinnations  aussi  positives,  l'administration  ne  prenait  aucune  me- 
sure pour  assurer  à  ses  travaux  une  certaine  valeur  au  point  de  vue 
des  questions  de  propriété;  les  arpentages  étaient  faits  partout 
d'après  la  jouissance,  sans  que  jamais  la  légitimité  de  cette  jouis- 
sance fût  examinée.  Nulle  part  ils  n'étaient  précédés  de  délimitations 
Régulières  des  parcelles;'  les  propriétaires  n'étaient  même  pas  tenus 
d'assister  aux  opérations.  «  Deux  ou  trois  propriétaires,  dit  le  Be- 
cueil  méthodique^  suflisent  souvent  pour  fournir  au  géomètre  beau- 
coup de  lumières;  mais,  aucun  propriétaire  ne  se  rendit-il  sur  le 
terrain,  le  géomètre  doit  toujours  procéder  aux  opérations,  n 

Comment  se  flatter  qu'exécuté  dans  de  pareilles  conditions  le  ca- 
dastre pût  jamais  devenir  pour  la  propriété  foncière  un  titre  incon- 
testable, la  base  immuable  de  toutes  les  transactions  futures?  Com- 
ment vouloir,  en  l'absence  surtout  d'une  disposition  formelle  de  la 
loi,  que  les  tribunaux  reconnussent  quelque  valeur  à  des  travaux 
faits  sans  le  concours  des  intéressés? 

Au  reste,  les  espérances  de  l'administration  n'ont  pas  tardé  à  se 
trouver  déçues;  toute  illusion  s'est  bientôt  évanouie  devant  les  déci- 
sions de  la  jurisprudence.  Les  tribunaux  se  sont  constamment  re- 
fusés à  voir  autre  chose  dans  le  cadastre  qu'un  document  adminis- 
tratif sans  autorité  au  point  de  vue  des  questions  de  propriété  : 
plusieurs  fois  la  cour  de  cassation  s'est  prononcée  formellement  à 
cet  égard.  Même  à  titre  de  renseignement,  les  anciens  travaux  de 
l'administration  ne  peuvent  guère  être  utilisés  dans  les  contestations 
des  limites;  les  plans  ne  sont  presque  jamais  en  harmonie  avec  l'état 
réel  du  sol  ;  souvent  impossibles  à  consulter  pour  les  propriétaires, 
ils  sont  d'un  usage  difficile  pour  les  agens  eux-mêmes  de  l'adminis- 
tration. A  l'enquête  agricole  de  1866,  M.  Lefebvre,  président  des  géo- 
mètres du  département  de  la  Seine,  constatait  que,  sur  1,S00  par-  . 
celles  recherchées  dans  la  commune  de  Saint-Ouen-l'Aumône  pour 
l'établissement  du  grand  cimetière  parisien ,  il  y  en  avait  iOO  ne 
ressemblant  en  rien  sur  le  plan  à  ce  qui  existait  en  réalité. 

Sans  caractère  de  certitude,  sans  portée  légale,  les  données  du  ca- 
dastre ne  sont  donc  aux  tribunaux  d'aucun  secours,  et  la  justice  n'a 
pour  s'éclairer  dans  les  contestations  de  propriété  que  des  titres 
quelquefois  incomplets,  trop  souvent  obscurs;  parfois  même  les  titres 
font  défaut,  et  les  juges  n'ont  d'autre  ressource  que  de  recourir  à 
des  expertises  coûteuses  pour  les  parties. 

Les  procès  de  limites  malheureusement  sont  fréquens  en  France. 
Il  est  peu  de  pays  où  la  terre  soit  plus  morcelée,  il  en  est  peu  où  le 
paysan  ait  pour  le  sol  une  passion  plus  ardente.  Aussi  la  propriété 
mobilière  n'est-elle  pas  seule  en  butte  à  des  entreprises  coupables; 
la  propriété  foncière  n'y  échappe  pas.  Qu'on  lise  l'intéressant  ou- 


LJiyiLi/ieu  uy   ■ 


Là  RÉNOVATION  DU  CADASTRE.  885 

vrage  de  M.  Noizet,  du  Cadastre  et  de  la  délimitation  des  héritages^ 
et  Ton  sera  surpris  de  tous  les  artifices,  de  toutes  les  ruses,  aux- 
quels ont  recours  certaines  personnes  pour  dissimuler  leyrs  empié- 
temens.  «  Quelquefois,  dit  ce  savant  magistrat,  la  contenance  des 
propriétés  est  exagérée  dans  les  actes,  on  profite  de  ce  que  souvent 
il  n'y  a  pas  de  titres  anciens,  ou  bien  de  ce  qu'il  y  en  a  d'irréguliers, 
pour  se  dispenser  dans  les  actes  d'aliénation  d'établir  l'origine  de 
la  propriété  et  de  relater  les  titres  antérieur^.  Par  là  on  se  met  fort 
à  Taise  pour  l'indication  de  la  contenance.  ••  Tantôt  la  fraude  est 
l'œuvre  du  vendeur  seul,  qui,  portant  dans  l'acte  une  contenance 
supérieure  à  celle  à  laquelle  il  a  droit,  régularise  ainsi  une  usurpa- 
tion antérieure  et  s'en  fait  payer  le  prix...  Tantôt  au  contraire  l'ac- 
quéreur, pour  consolider  par  anticipation  une  usurpation  qu'il  pré- 
médite, fait  porter  dans  l'acte  une  conlenance  supérieure  à  celle 
qui  a  été  vendue  en  dispensant  de  garantie  le  vendeur,  qui  grâce 
à  cette  clause  n'a  pas  intérêt  à  s'opposer  à  une  fausse  énonciation. 
L'usurpation  ne  manque  pas  d'avoir  lieu  bientôt  après,  et  au  bout 
de  dix  ans  elle  est  légalement  consolidée.  Tantôt  enfin  l'exagération 
de  contenance  est  le  résultat  d'un  honteux  concert  entre  le  vendeur 
et  l'acquéreur,  qui  s'en  partagent  le  bénéfice.  »  On  ne  saurait  ima- 
giner jusqu'où  peuvent  aller  ces  empiétemens,  si  l'énormité  n'en 
était  attestée  par  de  nombreux  témoignages.  En  août  1775,  rap- 
porte un  géomètre  de  Dijon  dans  le  Journal  des  géomètres  y  une 
parcelle  avait  été  reconnue  par  arpentage  judiciaire  contenir  3  ares 
62  centiares;  en  i78A,  elle  fut  vendue  par  acte  authentique  pour 
une  contenance  de  h  ares  28  centiares,  et  revendue  enfin  en  i8A2 
pour  5  ares  51  centiares.  Cependant  aucune  portion  des  parcelles 
voisines  n'y  avait  été  légitimement  réunie.  Quelquefois,  qui  le  croi- 
rait? ces  usurpations  vont  jusqu'à  fak*e  disparaître  petit  à  petit 
des  parcelles  entières.  «  Bien  souvent,  dit  M.  Noizet,  un  proprié- 
taire, par  le  jécolement  fait  sur  les  lieux  d'un  lot  de  terre  composé 
de  plusieurs  parcelles  éparses  sur  un  territoire,  s'aperçoit  avec  éton- 
nement  de  la  disparition  d'une  ou  plusieurs  de  ses  parcelles  sans 
qu'il  en  reste  aucune  trace.  » 

Il  faudrait  écrire  un  volume  pour  donner  la  nomenclature  des 
procédés  auxquels  ont  recours  des  propriétaires  ou  des  fermiers 
peu  scrupuleux  afin  de  s'étendre  aux  dépens  de  leurs  voisins  et  de 
se  garantir  contre  des  revendications  toujours  difiiciles.  De  l'avis 
des  hommes  les  plus  compétens,  la  propriété  foncière  est  insuffi- 
samment armée  contre  ce  danger.  Tout  propriétaû*e  peut,  aux 
termes  du  code  civil ,  réclamer  de  ses  voisins  un  bornage  à  frais 
communs;  mais  c'est  là  une  opération  coûteuse,  délicate,  entourée 
de  difficultés  devant  lesquelles  échouent  trop  souvent  les  efibrts  les 
plus  patiens.  Consultons  encore  à  ce  sujet  U.  Noizet,  auquel  sa 

"ioogle 


L-'iyiLi^eu  uy   ■ 


BBTUE  KS   DECX  MOHBBft. 

qoalité  d'ancien  iBagialcat  dl^nne  tant  d'aut^té  ra  ces  nurtiërea. 
Tantôt  un  de»  riverains  ne  se^pnésente  pasv  ou  l'on  ne  peui  obtenir 
de  lui  qu'il  produise  ses  titces;  t'opposition  d'un  seul  suffit,,  si  l'on 
n'a  reoours*  auiD  voies  judickiiresv  poiu'  qua  l'opéiftUen  reste  incM^ 
plètc  et  irréguUère.  Tantôt,,  l'accord  ne  sfétabliBflaût.pa&aiHr  la.  coor- 
tffliance  dfune  pnipriété,  Tune,  d^s^puijfi»  se  pliûgnaut  d'épKHiver 
uo  défichi»  il  ftoit^  pour  retrouva'  le  t^Baic^  perdu,  réclamer  de. 
proche  en  proche  le  concours  de  nombreux  piiepriéftaiffea;  menaaés; 
de  restituer  du  terrain,  beaucoiup  refusent,  d'intervenir..  Il  ne  reste 
alops  d'autre  alternative  que  de  Fenonear  k  l'opération  ou  de.s'ar- 
dresser  aux  tribunaux,  et  beaucoup  de'persoooes  reculent  d^ai^  œ 
parti.. «  En  supposant  Facte  de  délimitation  régulier  et  wUde  aut 
point  de  vue  de  la  forme,  les  efiets  en  sont  bien  lestseintâ-et  mAoe. 
souvent  nuls.  Les  propriétaires  voisins,  sinon  les  propriétaires  lim^ 
trophes,  pourront  toujours  réclamer  une  déUtnilatÎQQ  eolieetiva,  et 
dans  ce  cas,  d'après  une  saine  doctrine  comme  d'^ntëa  la  juri^ru- 
dence,  de»  opérations,  isolées  ne  pourront  leur  ôtre  opposèesv 

Yoilà  bien  des  difficultés  qui  peuvent  survenir^  Daîia  le  eas  même, 
osk  aauiune  ne  se  sera  pioduii^v  dans  le  cas  où  le  boma^  dlune  t^rra. 
amra  été  menéà  bonne  fin,  c'est  à  p^e  skie  propriétaire  pQUxrai  se. 
ûsâlBtr  &étr%  garasiti  eonire  liss  empiétemens^de  see  voisifia^  Il  n'est, 
pas  toujours  possible  en  eiSst  de  rattacher  ks.boirneis  à  des  peints.  d& 
rqyère  fixes  qui  permet4ttiitd!efii  i^etrmivec  reaqplaaenaoQtw  U  est.&- 
(âk  de  liss  déplacer,  trè&  malaisé:  d0  {Hroujver  le  dâUt  lesaqui'U  est 
découvert.  Malgré  k  perspectiire  dfune  répression  sévère,,  cette; 
fraude  est  soiFrent  pratiquée.  Le  dai^r  est  réel\,  démontré  par  una 
kmgue  expérience;  quelquies— unes-  de^  nos  andenizes  coutumes, 
avaient  cherché  à  le  eomlnttre..  M.  BËehelet,,  dans  sou  Otfigine  du, 
droit  français^  rapporte*  que  Tés  opérations  do  bornage  étaient,  au 
meiyen  âge ,  accompagnées  de  formalités  biaanes.  a  On  £sîsait,p 
ditnilv  venir  des.enflins,  on  leur  pinçait  l^oveilles  on  leur  donnaitr 
des^  soii^ts^  pour  leur  imprimer  le- souvenir  dis  ce  qu'ils  avaient 
vu.  »  De  B06  jours,  la  plupart  des  é^aÈB  det  l'Allemagne!  ont  reooura 
à  des  procédés  moins  primitifs,  et,  il  faut  l'^péner,  plus  efficaces*. 
Bans  (Âaque  commune,  desi  commisaures  ont  peur  missiesi  de  bor- 
ner les  prqiriétés  et  de  rattacher  les  bornes  à  des  peiote  de  repài»^ 

Eb FrasEce^,. les  bornage  ne  reposent  pas  sur  des  giasanties  aussi 
sérieuses,  et  des  faits  nombreux  attestent  qu'ils  ne  sont  pas  une 
sauvegarde  absolue;  Bnfm:  œs  opérations  entraînent  des  dépenses 
assez  considévablte  :  clestlà  une: conaidérotian  devant  laqudlejBcii- 
tent  rarement  lies  grands' prc^étairea;  mais  par»!  les  petîlsettllî^ 
tntsurs^  si  nomi)reux  en  France,  qui  possèdent]  seulement  quelques 
ares'de  terrain,  combien  se  résignent,  mâme  pour  de  sérieux  avan^ 
tages,  àt  supporter  des  ibats  assez  Hmnds?.  Des.  habitudes  de  puH 

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LA  HERO^ATICK  BU   CADASTRE.  H8^ 

.OMnciiie  dégséfiécant  BO^veni  len  agrarica,  rignoraoce  èe  la  ioi«  h 

•aaime  id'âtre  iléaés^  réndeleDce,  èîfisi'4';au:tres(iimiifiB  CDDorarem  à 

les  détourner  d'une  opération  coAtansB.  Bans  beauoonpdeidépact»- 

mens^xù  U  «eirc  est  morcelée  pour.Masi  dire  à  l'infini,  te  bonoage 

des  «îiamps  est  excQfrtiamiiel*,  rjoeeriitttâe  d»  limites  |MBmtt  «être 

i'étiKt  nwiDal  de  la  propriété,  iiussi  quelle  multitude  de  coEtestar- 

tioosjoe  fticbenx  étatde  obos^ifeit  naltroiea  d^rancel  fiais  uiie  seule 

«imée,  «n  1869,  plus  de  llâ^OOO  acéiens  pûsêessm^ei  ont  été  déf&- 

FéefltauK  j«ges*âe  paix,  et^esjoentakies  portées  ea  appel  devant  les 

inbunanx  ^rviis.  A  ^ndlea  soEHnea  >e  doivent  pas  se  monter  les 

^ËraÎB'de  ces  nomlifeQX  litiges^  Les  pédacftevrsdu  Recueil  méthedifue 

len  estimaient  le  diiffnedeuK  ton  trois  lois  plus  fort  >que  celui  'des 

oentiioes  imposés  pour  la  confeotimi  da  cadastre;  cette  estimation 

'fi[it-eUe  exagénée,  il  'n':en>idemBiiBe  pas  moins  iacontestatUe  que  la 

terre  dépense  d»fiie  annéedes  sommes  i»pomantes  en  frais  )udi- 

tâaires*  On  ne  saundt  dasagioier  gusqu'oi  pevt  aller  dans  certains 

CBB  rentôtement'des  paities.  «  Jlai'ifv ,  tlisait  IL  Boojexn  au  sénat  ' 

^B-18M,tie6^fm«ès 'dont  les  frais,  peur  tune  parcelle  4e  liDO  francs, 

;se  Dftontent  à  pins  de  3,000  ^feancs.  q» 

InsttiDsamnmit  fprolégée  dam  ses  limthes,  la  propriélé  fiaiiciëre 
Boafiï^  d'un  mal  fdus^rave  pent*étre  :  les  transactions  «dent  elle  est 
robjert  reposent  9«r  des  actes  trop  sav?ent  incomptets,  irpéguliers 
^sns  la  forme,  if^feant  fms  au'  crédit  4igriGole  les  garanties  i^lil 
réclame.  Adirés  déjà  far  les  placemens  d  lucnatife  «de  TiAdustne, 
les  «capitaux  se  détournent  de  ia  terre;  'cUe  ne  leur  ofire  qu'on  in- 
térêt modiqnie,  «t^ne  pouiraît  les  retenir 'que  par  l'appât  d'un  gage 
certain,  d^une  solidité  andiscotable.  Malbevreusement  la  valeur  de  ce 
gage  est  presque  toujours  difficile  à  fixer,  bien  souvent  elle^et  soa- 
'ceptible  de^ooDteMftions^ 

Le  Crédit  foncier,  cet  établissement  sur  leqod  on  avait  fondé  de 
si  grandes  espérances,  est  depuis  vingt  ans  sanB^ce^e  attaqué.  On 
^\m  reproché  éià  ne  pas  remplir  sa  mission.  On  n'a  pas  craint  d'affir- 
mer qu'il  va  oontreson  but,  que,  km  de  répandre  le  crédit  dansées 
-campagnes,  il  absoibe  les  épargnes  4u  cv^vateurpour  commën^ 
diter  des  entreprises  n'ayant  rien  d'agrioole.  Certains  fadts  sendi)le- 
raient  justifier  ces  critiques,  et  cependant  on  ne  peut  le  méoo»- 
"Bsltre,  le  Crédit  foncio^  nli  rien  négligé  pour  se  créer  paraii  les 
fl^oulteurB  une  vaste  •dientfele.  Dans  une  ceitaine  mesure,  il  y  e«t 
parvenu,  el,  s^il  ne  peut  toujours  «ecueiUir  lesBollicttations  de  Tagri- 
culture,  on  ne  saurait  l'accuser  dcmauvais  vouloir.  DèfS  18S&,  M:  Wo- 
lowski,  ^irecfteur  de  cet  établissement,  insistait  devant  l'wsQmblée 
<}es  aotrânnaires  sur  les  difficultés  auxquelles  on  s'était  beurté  dès 
les  premiers  pas*  «  C'est,  disait-il,  un  fait  à  la  fois  mportant  et  trisie 
à  c<»nst«ter.  La  'majeare  partie  des^immeiibles^situés  dans  les<lëpaF- 

.,y,u.edby  Google 


888  BEVUE  DES   DJEUX  MONDES. 

temens  sont  dépourvus  de  titres  conformes  aux  exigences  de  la  Um. 
A  cet  égard,  la  propriété  repose  bien  plus  sur  la  tradition  et  la  con- 
fiance que  sur  le  code  Napoléon.  » 

En  1855,  M.  Fremy  signalait  les  mêmes  obstacles,  a  Quant  à 
notre  sévérité,  lit-on  dans  le  rapport  annuel,  c'est  la  situation  de 
la  propriété  qui  la  commande,  c'est  le  peu  de  soin  avec  lequel  ses 
antécédens  sont  déterminés  qui  l'exige.  Le  nombre  des  contrées  ^i 
France  où  l'on  ne  possède  que  de  fait  et  pas  de  droit  est  considé- 
rable. Sur  dix  établissemens  de  propriété,  certaines  provinces  ne 
nous  en  envoient  pas  un  seul  de  régulier,  d'accessible  à  notre  cré- 
dit. »  Que  dans  de  pareilles  conditions  les  capitaux  restent  sourds 
quelquefois  aux  sollicitations  de  la  terre,  que  souvent  ils  lui  fassent 
payer  cher  leurs  services,  on  ne  peut  s'en  étonner,  le  mal  est  évi- 
dent; mais  comment  en  rendre  responsable  un  établissement  qui 
ne  peut  prospérer  que  par  la  prudence  de  ses  <q)érations7 

A  l'idée  de  faire  précéder  les  opérations  cadastrales  de  délimita- 
tions collectives  et  forcées,  d'adopter  des  procédés  qui  permissent 
d'attribuer  à  ces  opérations  une  autorité  plus  ou  moins  absolue  dans 
les  questions  de  propriété,  l'administration  s'est  toujours  effrayée; 
toujours  elle  a  reculé  devant  la  perspective  des  contestations  que 
pourraient  faire  nattre  ses  recherches.  Dans  une  note  explicative 
qui  précédait  le  projet  de  loi  de  18A6 ,  le  ministre  des  finances  ne 
dissimulait  pas  ses  craintes,  a  Quant  à  une  délimitation  générale  et 
forcée  des  propriétés,  disait-il,  elle  ferait  naître  des  procès  intermi- 
nables. Si  elle  a  été  exécutée  dans  quelques  communes,  c'est  sur  la 
provocation  des  propriétaires  et  en  vertu  de  conventions  q)éciales 
qui  ne  pourraient  avoir  lieu  partout,  et  que  la  contrainte  légale  ne 
procurerait  jamais.  » 

Les  difficultés  dont  la  perspective  effrayait  tant  chez  nous  n'ont 
pas  été  partout  jugées  aussi  graves.  Plusieurs  pays  voisins  ont,  en 
établissant  leur  cadastre,  pris  des  mesures  pour  lui  assurer  une 
valeur  au  point  de  vue  de  la  propriété.  L'ouvrage  de  M.  Noizet 
nous  fournit  sur  ce  point  de  précieux  renseignemens.  £q  18&&,  le 
canton  de  Genève  a  renouvelé  son  cadastre,  qui  datait  de  l'occupa- 
tion française.  Les  opérations  ont  partout  été  précédées  de  délimi- 
tations générales  et  forgées;  nulle  part  elles  n'ont  soulevé  de  diffi- 
cultés. Le  nombre  des  procès  n'a  pas*  augmenté,  et,  d'^rès  des 
témoignages  irrécusables,  il  n'y  en  a  pas  eu  un  seul  depuis  que  les 
travaux  sont  achevés.  Depuis  lors  la  propriété  foncière  jouit  de 
l'inappréciable  avantage  d'être  préservée  de  toute  dépréciation,  de 
tout  empiétement,  et  la  plus  grande  sécurité  règne  sous  ce  rapport 
dans  tous  les  esprits.  Dans  le  canton  de  Yaud,  dans  les  provinces 
prussiennes  du  Rhin  et  de  Westphalie,  dans  la  Hesse-Darmstadt, 
dans  le  pays  de  Bade,  dans  la  plupart  des  éuts  de  l'Allemagne,  les 

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LA  RÉNOVATION  DU  CADASTRE.  889 

opérations  cadastrales  ont  été  précédées  d'enquêtes  destinées  à  fixer 
les  droits  de  chacun  ;  presque  partout  les  géomètres  ont  reçu,  soit 
de  l'administration,  soit  des  propriétaires,  la  mission  de  procéder  à 
la  délimitation  des  terres.  Des  procès-verbaux  constatant  ce  travail 
ont  été  signés  par  les  intéressés.  Des  commissions  composées  d'ha- 
bitans  de  chaque  commune  ont  été  chargées  de  concilier  les  diffé- 
^ rends  qui  sont  survenus  sur  les  limites  :  ces  efforts,  assure  M.  Noi- 
zet,  ont  obtenu  partout  plein  succès,  et  nulle  part  les  délimitations 
générales  qui  ont  précédé  le  cadastre  n'ont  engendré  de  procès. 
Dans  ces  pays,  les  contestations  entre  voisins  sont  devenues  rares; 
toutes  les  difficultés  sont  tranchées  par  l'application  des  plans  et  des 
livres  cadastraux  qui  sont,  à  proprement  parler,  la  loi  des  limites. 

En  France,  même,  l'initiative  locale  a  fait  sur  quelques  points  ce 
que  l'état  n!avait  pas  osé  entreprendre.  Dans  plusieurs  communes, 
les  opérations  du  cadastre  ont  été,  'à  la  demande  des  propriétaires, 
précédées  de  délimitations  collectives  :  l'exemple  de  la  commune  de 
Valleroy  (Doubs),  qui  en  1846  a  révisé  son  cadastre,  est  de  tous  le 
plus  ancien  et  le  plus  curieux  peut-être  à  examiner.  Avant  le  com- 
mencement des  opérations,  les  propriétaires  se  sont  concertés  pour 
la  délimitation  de  leurs  terres,  ont  nommé  trois  arbitres  pour  statuer 
en  dernier  ressort  sur  les  difficultés  qui  pourraient  survenir,  enfin 
les  arbitres  et  le  délimitateur  ont  signé  un  traité  dont  les  disposi- 
tions finales  méritent  d'être  rapportées.  «  Nous  soussignés,  arbitres 
et  délimitateurs,  en  vertu  des  pouvoirs  qui  nous  ont  été  donnés  par 
le  traité  ci-dessus,  déclarons  avoir  délimité  selon  notre  conscience 
et  conformément  audit  traité  toutes  les  pièces  de  terre  de  la  com- 
mune de  Valleroy.  »  —  a  Le  géomètre  chargé  de  la  rénovation  de 
notre  cadastre  ayant  soigneusement  relevé  les  dimensions  données 
entre  chaque  parcelle  et  chaque  borne  pour  les  établir  sur  les  plans, 
il  en  résultera  que  lesdits  plans  seront  la  conséquence  de  notre 
opération  et  les  seuls  titres  de  propriété  à  V avenir.  »  Ainsi  dès  1846 
un  essai  de  cadastre,  reposant,  non  plus  sur  la  jouissance,  mais  sur 
les  résultats  d'une  délimitation  contradictoire,  était  fait  avec  plein 
succès.  L'exemple  de  Valleroy  a,  paraît-il,  été  suivi  par  un  assez 
grand  nombre  de  communes;  144,  d'après  M.  Noizet,  ont  fait  opérer 
sur  leur  territoire  la  délimitation  des  propriétés.  On  pourrait  induire 
de  ces  résultats  que  l'administration  s'est  exagéré  chez  nous  les 
résistances  qu'elle  rencontrerait  dans  une  voie  où  tant  d'intérêts 
semblaient  devoir  l'entraîner. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  jour  où  l'on  songerait  en  France  à  refondre 
le  cadastre,  il  ne  semblerait  pas  possible  de  négliger  les  vœux  una-^ 
nimes  de  la  propriété;  sans  doute  nos  représentans  voudraient  mé- 
diter l'exemple  des  pays  voisins,  certainement  ils  ne  trancheraient 
pas  à  la  légère  cette  grosse  question  pendante  depuis  si  longtemps  : 

LJiyiUiieu  uy   -^^ — ■  ^^^  4j Vt  l V, 


860^  HETUE  DES   DEUX  MONDES. 

le  cadastre  doit-^il  âtre  secdenisnt  unt  document  admimstralîf  mp»^ 
sant  sur  les'doimées  apparente  de  la  jouiaaance?  Ne  coDvtent^lipas 
de  lui  assurer  une  utilité  pins  la^g^^  d'eu  fiaire  ust  valable  livre, 
terrier,  garantissant  daim  ses  droits  la  {^-opciété  foncière^  l'aiBraD- 
chissant  de  dépens»  improductWes,. lui.  assurant  enfin  le  crédit  gui; 
lui  manque?  Primer*  pioblèmB.qui>n'e8t  pas  le  moins  difficile  à  se- 
soudre. 

L'intérêt' du  propriétaire  examiné^  resterait: àioonsidérer  celai  du 
contribuable.  Le  9]^tërae  auquel  on  s'est  ari^:  jadis  pomr  déler- 
miner  les  revenus  cadastraux  semble  oondamné  par  l'expérience: 
qu^on  en  a  faite;  quelle  méthode  C(mviendraiti41  d'adepto^afin  d'ob-' 
tenir  des  résultats  plus  satisfaisans'?  Ai  ^inégalité  présente  risque- 
rait-on de  suiwtituBrunef  inégalité  nouvelle?  Faudraiir-il  renoncer  à 
faire  évaluer  les  revenus,  classer  les^  paoceilea  par  des. conseils  de. 
répartiteurs  choisis  parmi!  les  propriétaires^,  se  croyant  toujours! 
plus  ou  moins  intéressés  à  dissimuler  la  vérité?' Faudrait-il  recru- 
ter un  nombreux  personnel  d'experts  échappant  aux^  influences  lo* 
^ales?  Au  point  de  vue  même  du  répairtement  individuel  daaschaqne 
commune,  faudrait41  continuer  à  grouper  les  terres  par  classes  sulr- 
vant  leurs  qualités  et  d'après  la>  nature  des  cultures,  ou  sarait^il 
possible  de  trouver  nn  système  donnant  des  résukats  plus  précis? 
Dans  quelle  mesure  tirerait-on  parti  des  baux,  des  actes  de  vente 
et  de  partage  soumis  à  l'enregœtrenxent?  Par  quels  proeédés,  en  un 
mot,  se  rapprocher  de  Tidéal  dont  on  est  toujours  resté  st  loin  : 
faire  du  cadastre  un  bon  instrument  de  répartition  à  tous  ks  èe* 
grés?  Autre  question  soissi  délicate  que  la  précédente.  Reste  encore 
à  compter  avec  le  plus  gros  de  tous  les  problèmes  :  comment  se 
résigner  à  refaire  le  cadastre  sans  adopter  en  même  temps  des 
mesures  pour  lui  conserver  son  utilité?  Il  ne  suffirait  pas  de  fotce 
un  bon  cadastre;  si  l'on  n'adoptait  des  procédés  pour  le  comemoTy 
le  maintenir  constamment  en  harmonie  ayec^  L'état  réel  de  la  pro- 
priété, avant  peu  d'années  il  ne  pourrait,  manquer  d'être  aosaî  dé- 
fectueux que  celui  dont  on  se  pkiot  à  si  juste  titre  aujourd'hui^ 

Sous  ce  rapport  encore,  les  exemples  que  nous  pourrions  cb^^ 
cher  dans  te  passé  ne  seraient.pas  encourageans.  Bien  des  essaôsde 
conservation  cadastrale  ont  été  faits  chez,  nous  et  toujours  «ans  sue- 
ces.  Pour  la  première  fois  en  1828,  Fadministration  tenta  de  ré- 
soudre la  question  et  fit  a^pél  aux  lumtères  de  ses  agens.  Les  plans 
devaient  être  petit  à  petit  corrigés  de  manière  à  être  mis  en  har- 
monie avec  l'état  do  terram ,  mais  on  ne  voiriait  les  modifier  que 
successivement  et  seulement  à  mesure  que  de  nouveaux  ahange- 
mens  appelleraient  l'attention  sur  ceux  qui  s'étadrat  produits^  antér- 
rieurement.  Reconnue  impraticable  à.  bien  des  égiards^,  cette  mé*- 
thede  ne  fut  pas  adoptée.  De  IBSO  à  1886,  l'administration  ne. 

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LA   BHKOVATIOM  DU  CM>ASTRE.  SM. 

jnéunit'pas  moins  de  quadre  commissions  qui  s'oocopërent  de  la  con- 
servation du  cadastre;  enûn  le  6  juin  IftSë  une  cinquième  commis- 
sion entreprit  Texamen  des  propositions  formulées  jusque-là,  ainsi 
qae  Tétude  du  règlement  qui  3^nait  d'être  rédigé  en  Belgique.  Un 
nouveau  système  fut  disouté^et  mis  à  l'épreuve,  mais  sans  plus  de 
succès  que  par  le  passé. 

Le  projet  de  loi  de  1M6,  dont  l'objet  fnûicipal  ét^t  la  révision 
ûa  cadastre,  visait  également  à  en  assurer  la  i^onservation;  desdis- 
positions  furent  proposées  à  cet  effet  et  mises. à  l'essai  dans  douie 
«communes 'OÙ  leicadastse  avait  été  terminé  l'année  précédente.  Cette 
nouvelle  tentative  donna  icomme  les  premières  de  médiocres  résul- 
;tats,  les  agens  se  «trouvèrent  à«cbaque  instant  dans  l'impossibilité 
de  concilifir  les  données  des  anci6ns4>Ians  avec  les  résultats  de  leurs 
opénrtions;  on  vit  naître  chaque  jour  des  difficultés  provenant  de 
ce  que,  dans  le  cas&équent  où  une  parcelle  se  ^Iroiivait  divisée,  les 
nouveauK  aipoatages  dœnaient  'rarement  les  mômes  contenances 
que  celles  du  cadastre.  £n  présente  ide  si  grades  obstacles,  l'admi- 
nistration ne  persista  pasidavantage  exi  iSAê  dans  ses  essais  qu'elle 
•ne  l'avait  fait  en  iSA7.^ 

Les  tentatives  faites  ichez  nons  .à  diverses  reprises  pour  conserver 
(le  cadastre  n'oot  donc  jamais  véussl;  plus^re  de  nos  voisins  ont 
*éié  plus  beureuK.  Iteas  beaucoup  de  pays,  des  systèmes  de  con-- 
servation  cadastrale  :SODt  pcatiquéB,  et  quelques-uns  paraisseirt 
donner  d'excellens  résultats.  A  Genève,  dans  les  deux  pl-ovinces 
prussiennes  du  fiUn  et  de  Westpbalie,  :«i  Bavière,  dans  le  duché 
4e  iNassafO,  dans  les  gmds^duchés.de  Besse-^Daranstadt  et  de  Bade, 
l'état  nouveau  des.pasceUes  est  àichaoune  de  leurs  modifications 
jseproduit  sur  les  plaxis  avec  la  plus  scrupuleuse ^eKactitude,  et,  les 
X)pération$  cadastrales  ayasbt.été  précédées  dedélirnîtattons  oontra- 
.^ctoirâs^  les  plans  et  le  :terrain  sont  toujours  «en  parfaite  harmonie. 
Tant  que  nous  n'imiterons  pas  ces  exemples,  tla  refonte  du  cadastre 
restera  dans  notre  pays  ce  qu'elle  a  toujours  été,  uno  entreprise 
condamnée  d'avance  à  l'insuccès.  Très  certainement  nous  pourrions 
faire  aux  systèmes  en  usage  à  l'étranger  de  précieux  emprunts;  en 
tout  cas,  nos  représentans,  nous  le  voulons  croire,  ne  se  résigne- 
raient pas,  pour  un  résultat  éphémère,  à  grever  le  budget  de  lourdes 
dépenses.  En  refaisant  un  travail  qui  a  demandé  quarante  années 
d'efforts,  ils  voudraient  ilmi  assurer  une  iquaiité  sans  laquelle  il  ne 
présente  plus  d'intéiftt^  —  la  durée. 

La  que^ion  du  cadastre  se  présente*  tm  le  voit,  sous  des  aspects 
tr^s  divers»  Le  cadastre  doit-il  être  établi  d'après  la  jouissance  ou 
d'après  la  propriété?  Par  quel  système  le  maintenir  en  harmonie 
avec  les  faits?  Quelle  méthode  adopter  pour  obtenir  des -évahiations 
de  rev.enus  exactes  ou  tout  au  moins  pnoportionnelles entre  elles? 

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g92  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Voilà  un  vaste  champ  d'études,  voilà  bien  des  points  à  examiner, 
bien  des  obstacles  à  surmonter;  il  en  est  un  plus  redoutable. 

La  confection  du  cadastre  parcellaire  a  coûté  des  sommes  consi- 
dérables; elles  ont  dépassé  le  chiffre  de  150  millions.  Pourrait-on 
se  flatter  de  réformer  à  meilleur  compte'J'ancien  travail?  On  évite- 
rait, il  faut  l'admettre,  tous  les  faux  frais  de  l'opération  primitive, 
on  profiterait  de  l'expérience  acquise;  on  arriverait  peut-être  à  am- 
plifier les  travaux  d'arty  à  trouver  des  améliorations  qui  tendraient 
à  dhninuer  la  dépense.  Que  de  circonstances,  par  contre,  auraient 
pour  résultat  de  l'augmenter!  Les  salaires  se  sont  accrus  depuis 
cinquante  ans  dans  des  proportions  énormes;  le  nombreux  person- 
nel qu'il  faudrait  employer  devrait  être  rémunéré  plus  largement 
qu'autrefois.  La  terre,  depuis  le  commencement  du  siècle,  n'a  cessé 
de  se  diviser,  de  se  morceler  presque  à  l'infini;  les  arpentages  se- 
raient plus  multipliés  que  jadis,  entraîneraient  par  conséquent  des 
frais  plus  considérables.  A  cet  égard,  M.  Bochin,  dans  son  rapport 
à  la  Société  des  agriculteurs ,  donne  de  précieux  renseignemens. 
En  1870,  les  opérations  cadastrales  dans  le  département  de  la 
Savoie  ont  coûté  5  fr.  30  cent,  l'hectare;  en  1872,  elles  sont  reve- 
nues dans  le  Nord  à  2  fr.  69  cent.,  et  en  Corse  à  3  fr.  20  cent,  par 
hectare.  En  prenant  comme  base  d'estimation  la  moyenne  de  ces 
prix  de  revient,  on  trouverait  pour  la  dépense  d'un  cadastre  nou- 
veau un  chiflre  supérieur  aux  150  millions  qu'a  coûtés  l'opération 
primitive. 

Si  malaisé  qu'il  soit  de  se  rendre  un  compte  exact  des  frais  qu'cai- 
traînerait  la  réforme  du  cadastre,  on  ne  peut  se  dissimuler  qu'ils 
seraient  considérables;  il  faudrait  nécessairement  procéder  avec 
lenteur  pour  répartir  la  dépense  sur  un  grand  nombre  d'années, 
et  l'on  est  bien  obligé  de  reconnaître  qu'on  n'obtiendrait  pas  des 
résultats  immédiats.  Est-ce  à  dire  cependant  qu'il  n'y  ait  rien  à  fsdre 
dès  à  présent  et  qu'il  faille  se  résigner  longtemps  encore  à  voir  sub- 
sister toutes  les  inégalités  de  l'impôt  foncier?  Si  l'on  ne  peut  guérir 
immédiatement  le  mal,  n'y  a-t-il  pas  moyen  dans  une  certaine  me- 
sure de  l'atténuer? 

lY. 

La  répartition  individuelle  dans  les  limites  de  la  commune  est  la 
seule,  on  l'a  vu,  qui  soit  basée  sur  le  cadastre;  à  côté  d'elle,  au- 
dessus  d'elle,  il  est  des  degrés  supérieurs  de  répartition  qui  pré- 
sentent les  mêmes  inégalités,  les  mêmes  anomalies;  ne  serait-il 
pas  possible  de  les  modifier  pour  donner  en  partie  satisfaction  aux 
plaintes  qui  se  font  entendre? 

Arrêtée  à  une  époque  où  le  cadastre  n'était  pas  commencé,  fixée 

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LA  RÉNOVATION  DU  CADASTRE.  893 

d'une  façon  à  peu  près  arbitraire,  la  répartition  départementale  sou-  ^ 

leva,  nous  Tavons  dit,  dès  l'origine  de  l'impôt  foncier,  des  réclama- 
tions que  la  justice  commandait  d'accueillir.  Ce  qu'il  y  avait  de  mieux 
à  faire  était,  semble-t-il,  de  dégrever  les  départemens  surchargés 
et  de  reporter  le  montant  de  la  décharge  sur  les  départemens  mé- 
nagés; mais  on  jugea  qu'il  était  impolitique,  en  améliorant  la  si-  Â 
tuation  des  uns,  d'aggraver  celle  des  autres.  A  neuf  reprises,  de  *  ^ 
1791  à  1821,  des  dégrèvemens  plus  ou  moins  importans  furent  dis- 
tribués entre  les  départemens  relativement  trop  imposés  sans  que 
le  trésor  s'indemnisât  en  augmentant  le  contingent  d'autres  dépar- 
temens. Fixé  en  1791  à  2A0  millions  en  principal,  le  montant  de 
l'impôt  foncier  était  tombé  en  1821,  par  suite  de  ces  décharges  suc- 
cessives, à  moins  de  lôô  millions.  La  perte  était  ainsi  pour  le  bud- 
get de  85  millions  environ. 

Jusqu'en  1821,  les  contingens  départementaux  furent  modifiés 
d'après  des  données  incertaines,  on  se  guida  sur  des  présomptions 
plutôt  que  sur  des  documens  positifs.  Le  dégrèvement  de  1821  fut 
réparti  d'après  des  renseignemens  d'im  caractère  moins  vague.  En 
ordonnant  un  remaniement  de  la  répartition  départementale,  la  loi 
de  finances  de  1818  avait  prescrit  la  confection  d'un  vaste  travail 
d'évaluations.  Pour  se  conformer  au  vœu  de  l'assemblée,  le  gou- 
vernement entreprit  une  minutieuse  enquête.  Les  agens  des  contri- 
butions furent  le  dépouillement  de  plus  de  deux  millions  d'actes  de 
vente  et  de  plus  de  deux  cent  mille  actes  de  baux,  ainsi  que  de 
toutes  les  opérations  cadastrales  qui  à  cette  époque  embrassaient 
déjà  le  tiers  de  la  France;  ils  recueillirent  en  outre  auprès  des 
fonctionnaires  publics,  des  notaires,  des  principaux  pr<q)riétaires  et 
cultivateurs,  une  foule  de  précieux  renseignemens;  les  recherches 
ne  durèrent  pas  moins  de  deux  ans.  Les  résultats  de  ce  travail 
firent  ressortir  pour  la  proportion  de  l'impôt  au  revenu  des  écarts 
considérables;  tandis  que  certains  départemens  payaient  le  sep- 
tième et  jusqu'au  sixième  de  leur  révenu,  d'autres  n'étaient  imposés 
qu'au  seizième,  au  dix-septième  et  même  au  dix-huitième.  Une  dé- 
charge de  13,500,000  francs  fut  distribuée  entre  les  cinquante-deux 
départemens  les  plus  taxés. 

Le  dégrèvement  de  1821,  le  seul  qui  ait  été  basé  sur  une  appré- 
ciation étudiée  du  revenu ,  fut  un  grand  bienfait  pour  la  propriété 
foncière;  cependant  il  ne  fit  qu'atténuer,  sans  les  effacer  complète- 
ment, les  inégalités  de  l'impôt.  La  situation  financière,  sous  la  mo- 
narchie de  juillet,  ne  permit  pas,  en  faisant  de  nouveaux  sacrifices, 
de  rentrer  dans  la  voie  suivie  par  les  gouvernemens  précédens ,  et 
la  république  de  18A8  vint  au  contraire  imposer  à  la  propriété  une 
surcharge  de  A 5  centimes. 
En  1851 ,  le  gouvernement  proposa  de  supprhner  17  centimes 

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69A  BEVUE  DES  DEUX  MONDES* 

additionnels  à  la  contribution  foncière  et  de  la  réduire  ainsi  de 
27  millions.  Il  s^nblait  naturel  d'imiter  Texerople  de  1821  et  de 
consacrer  cette  somme  à  niveler  les  cootingens  dépariementau. 
Une  partie  de  Taêsemblée  nationale  ^ait  disposée  à  prendre  ce 
parti,  mais  il  fallait  aupaarayuit  refaire  le  travail  trop  anden  de 
1821  ;  on  ne  ^voulut  pas  attendre  de  nouvelles  recherches.  Le  goo* 
vernement  proposait  une  déduurge ,  on  s'empressa  d'en  faire  béné* 
Qcier  la  propriété  foncière,  et  rassemblée,  trop  impatiente,  vota  Va- 
bolition  des  17  centimes  additîoimels  sans  attendre  qu'elle  lia  bû 
mesure  de  les  faire  servir  à  une  péréquation  de  l'impAt.  L'idée  de 
cette  péréquation  ne  fut  cependant  pas  rejetée,  et  la  loi  du  budget 
disposa  que  le  «  gouvernement  prendrait  les  mesuFOs  nécessaires 
pour  qu'il  fût  procédé  dans  un  bref  délai  à  une  évakiaticm  nouralle 
des  revenus  territoriaux.  » 

L'administration  s'empressa  de  satisfaire  à  cette  injonction.  Les 
agens  des  conuributiosis  directes  se  rendirent  dans  cbacuiie  des 
36,000  communes  de  France,  interrogeant  les  pièces  cadastrales^ 
les  maires,  les  notaires,  les  principaux  prc^étaires  sur  le  rende- 
ment des  cultures*  leurs  frais,  la  valeur  des  terres,  vérifiant  au  vu 
du  terrain  les  renseîgnemens  recueillis.  Le  produit  net  de  la  pm- 
j^été  fut  ainsi  déterminé  par  voie  directe  dans  chaque  OHomune. 
En  même  temps  l'administration  relevait  dans  les  bureaux  deTenr- 
registrement  un  million  d'actes  de  vente^  baux,  etc.,  et  se  procu- 
rait ainsi,  poiu*  contrôler  les  résultats  obtenue,  de  précieux  élémeas 
de  comparaison  s' appliquant  à  plus  de  10  milUons  d'hectares  4e  su- 
perficie et  plus  de  77,000  propriétés  bâties. 

Le  travail  de  18&1  fournit  des  données  infiniment  plus  précises 

que  celui  de  1821;  on  dbimi  des  chifires  d'une  valeur  à  peu  prts 

indiscutable.  Ils  firent  ressortir  entre  les  contingens  des  départe- 

mens  des  inégalités  moins  graves  que  celles  relevées  vingt  ans  au- 

'  paravant ,  mais  encore  considérables. 

Après  de  longs  efforts,  on  possédait  les  élémens  d'une  nouvelle 
péréquation  de  l'impôt  foncier;  restait  à  les  utiliser.  Gonuoe  autre- 
fois, on  jugea  qu'il  était  impolitique  de  dégrever  certains  départe- 
mens  pour  reporter  la  charge  sur  d'autres  points;  on  estinoa  plus 
sage  d'attendre  qee  la  situation  du  ))udget  pennk  d'entreprendre 
une  péréquation  nouvelle  par  voie  de  diminution  de  l'impôt*  Cc^te 
heureuse  situation  budgétaire  malheureusement  ne  devait  pas  se 
produire.  A  diverses  reprises  le  gouvernement ,  animé  d'intentions 
excellentes,  forma  le  projet  d'utiliser  les  évaluations  de  1851  ;  plu- 
sieurs fois  il  fut  question  de  faire  sur  l'impôt  foncier  de  nouveaux 
sacrifices;  on  fut  toujours  retenu  dans  cette  voie  par  des  nécessités 
financières  auxquelles  il  était  difficile  de  se  soustraire. 

Depuis  1821,  les  contingens  départementaux  n'ont  pas  été  rema- 


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LA  BÉNOVATION  DU  CADASTRE.  805i 

niés;  mois  les  conseils-généraux,  inve&ds  du*  droit  souverain  de  lat 
8ons-répartidon  entre  les  arrondissemens,  ont  pour  la  plupart,  dans 
les  limites  restreintes  de  leur  action,  imité  les  essais  de  péréquation] 
entrepris  autrefois  par  Tétat.  Dominés  cependant  par  la  nécessité  de. 
fournir  un  contingent  détemÛDé,  il  ne  leur  était  pas  permis  d'agir 
par  voie  de  dégrèvement;  il  leur  &llait  déplacer  Timpât  en  repor- 
tant la  charge  de»  points  surtaxés  sur  ceux  qui  leur  paraissaient, 
ménagés.  Â  partir  de  1821,  l!administratioD  s'occupa  de  travaux 
généraux  d'évaluation  destinés  à  faire  connaître  les  forces  contribu- 
tives des  communes  et*  des  arrondiss^nens;  beaucoup  de  conseils* 
généraux  firent  eni  outre  procéder  à  des  recherches  particulières.  En 
1865,  soixante-oinq  départemens  avaient  modifié  leur  sous-réparti- 
ttoo'  par  arrondissement,  qnelquesr-uns  l'avaient  modifiée  plusieurs, 
fois;  cet  exemple  a  encore  été  suivi  depuis  tors  dans  plusieurs  par^ 
tieside  la  France.. Les  coniingens  des  arrondissemens  ne  sont  pas  les 
seuls  qui  aient  varié  depuis  1621,  ceuxrdes  communes  ont  été  rema- 
niés sur  beaucoup  de  points.  La  loi  du  18  juillet  18S7,  en  donnant 
aux  conseils  municipaux  le  droit  de  réclamer  contre  le  chiffre  de  leur 
contingent,  a  imposé  aux  conseils-généraux  le  devoir  de  jnger  ces 
réclanottions,  et  un  très  grand  nombre  ont  été  accueillies. 

Toutes  ces^  modifications  ont  sans  doute  atténué  dans  uoe  certaine 
mesure  bien  des  inégalités;  la  répartition  de  l'impôt  entre  les  dépar- 
temens n'en  reste  pas  moins  aussi  défectueuse ,  plus  défectueuse 
peut-être  qu'au  lendemain  de  la  péréquation  de  1821.  Conviendrait- 
il  de  reprendre  aujourd^ui  l'œuvre  commencée  à  cette,  époque  et 
de  chercher,  au  moyen  de  remaniemens  des  contingens,  à  se  rap- 
procher de  l'égalité  proportionnelle  dont  on  est  toujours  resté  si 
loin?  La  situation  de  nos  finances  ne  comporte  pas  assurément  des 
sacrifices  sans  compensations;  elle  ne  permettrait  certainement  pas 
d'agir  comme  autrefois  en  diminuant  le  chiffre  de  l'impôt.  L'assem- 
blée cependant  ne  jugerait-elle  pas  opportun,  si  elle  frappait  la 
propriété  de  centimes  additionnels,  d'employer  une  partie  du  pro<- 
duit  à  dégrever  les  départemens  surchargés?  N'y  aurait-il  pas  lieu 
de  refaire  aujourd'hui  des  recherches  analogues  à  celles  de  1851 
et  d'en  utiliser  les  données  pour  corriger  les  vices  des  premiers 
degrés  de  répartition? 

Quel  que  soit  à  cet  égard  le  parti  qui  soit  reconnu  le  phis  sage, 
quelles  que  soient  les  mesures  qu'on  adopte  pour  rétablir  entre  les 
circonscriptions  territoriales  l'égalité  des  charges,  ces  mesures  au- 
ront toujours  un  caractère  provisoire.  Seul,  le  cadastre  refondu  sur 
des  bases  nouvelles,  maintenu  constamment  au  courant  des  faits,, 
permettrait  d'asseoir  d'une  façon  parfaitement  équitable  les  taxes 
qui  frappent  la  propriété;  seul  peut-être  il  pourrait,  en  procurant  à 
l'impôt  foncier  l'élasticité  qui  lui  manque,  préparer  pour  l'avenir  deai 


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896  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

ressources  certaines,  et  probablement  avant  peu  le  budget  pourrait, 
sans  surcharger  la  terre,  lui  demander  de  nouveaux  subsides.  C'est 
là,  nous  le  savons,  un  point  vivement  contesté  :  beaucoup  de  finan- 
ciers attendent  de  la  réforme  cadastrale  un  produit  considérable; 
des  agronomes,  des  statisticiens  distingués  ont  affirmé  par  contre 
que  ce  produit  serait  insignifiant,  peut-être  nul;  bornons -nous  à 
rappeler  quelques  chiffres  puisés  à  des  sources  officielles  et  dont 
l'enseignement  ne  paraît  pas  douteux. 

L'impôt  foncier,  principal  et  centimes,  se  montait  à  l'origine  à 
300  millions.  Eu  égard  à  la  dépréciation  du  numéraire  depuis  quatre- 
vingts  ans,  300  millions  en  1790  représenteraient  aujourd'hui,  nul 
ne  le  conteste,  une  somme  à  peu  près  double.  Les  statistiques  con- 
temporaines évaluant  le  revenu  de  la  France  en  1790  à  1,200  ou 
1,800  millions,  l'impôt  foncier  représentait  à  cette  époque  environ 
23  pour  100.  D'après  les  recherches  de  l'administration,  le  revenu 
net  de  la  propriété  était  en  1851  de  2  milliards  633  miJhons  :  en 
1862,  il  atteignait  3  milliards  216  millions,  et  il  n'est  pas  déraison- 
nable de  croire,  ainsi  que  l'affirment  beaucoup  d'économistes,  que 
ce  revenu  est  aujourd'hui  de  plus  de  h  milliards.  La  contribution 
foncière  est  actuellement  en  principal  de  170  millions;  les  centimes 
additionnels,  dont  le  nombre  varie  dans  chaque  localité  suivant  le 
vote  des  communes  et  des  départemens,  se  montaient  en  1864  à 
186  millions,  et  ce  chiffre  est  aujourd'hui  peu  éloigné  de  la  vérité. 
L'impôt  foncier  ne  s'est  donc  pas  accru  à  beaucoup  près  dans  la 
même  proportion  que  le  revenu  sur^lequel  il  est  assis. 

La  terre,  il  est  vrai,  supporte  indirectement  d'autres  taxes;  les 
prestations  en  nature,  l'impôt  des  portes  et  fenêtres,  l'impôt  mobi- 
lier lui-même,  sont  des  charges  qui  dans  une  large  mesure  atteignent 
les  revenus  fonciers,  et  ces  charges  sont  presque  toutes  plus  lourdes 
que  jadis;  l'augmentation  constante  des  contributions  indirectes, 
d'autre  part,  ne  peut  avoir  été  sans  influence  sur  le  produit  de  la 
terre.  Ce  sont  là  des  vérités  incontestables,  mais  il  ne  faut  pas  en 
exagérer  les  conséquences.  L'incidence  de  l'impôt  est  un  problème 
obscur  qui  laisse  le  champ  ouvert  à  toutes  les  suppositions,  et  cha- 
cun peut  à  son  gré  faire  jouer  les  chiffres  suivant  les  besoins  de  sa 
cause;  de  quelque  façon  qu'on  s'efforce  de  les  grouper,  il  est  un 
fait  qui  domine  tous  les  calculs,  un  fait  peu  connu  et  qu'on  ne  sau- 
rait trop  rappeler.  Depuis  le  commencement  du  siècle,  les  revenus 
fonciers  se  sont  accrus,  d'après  des  documens  méritant  toute  con- 
fiance, dans  la  proportion  du  simple  au  triple;  l'impôt  foncier  au 
contraire  a  augmenté  dans  une  proportion  comparativement  insi- 
gnifiante. Depuis  qu'il  a  été  créé,  il  a  toujours  tendu  à  diminuer 
relativement  au  revenu  net,  et  il  est  aujourd'hui  infiniment  moins 
lourd  qu'il  n'a  jamais  été  pendant  la  première  moitié  du  siècle. 

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LA  BéNOYÂTION  DU  CÂDÂSTBE.  897 

Il  n'est  pas  téméraire  d'affirmer  qu'avant  peu  le  gouvernement 
sera  conduit  à  faire  appel  à  l'impôt  direct;  les  droits  de  consomma- 
tion, d'une  rentrée  toujours  incertaine,  ne  peuvent  dépasser  cer- 
taines limites  au-delà  desquelles  l'augmentation  des  tarifs  devient 
improductive.  Il  y  a4es  sources  auxquelles  nous  ne  saurions  puiser 
désormais  sans  risquer  de  les  tarir,  et  nos  représentans  auront  à 
restreindre  leurs  recherches  dans  un  champ  de  plus  en  plus  limité; 
le  jour  est  proche  où  il  faudra  bien  demander  à  l'impôt  foncier 
les  subsides  qu'il  semble  à  môme  de  fournir.  Comment  hésiter  dès 
lors  à  prendre  des  mesures  immédiates  pour  fah*e  disparaître  les 
énormes  inexactitudes  du  cadastre?  serait-il  juste,,  serait-il  politique, 
serait-il  prudent  au  point  de  vue  du  trésor  d'aggraver  des  inégalités 
contre  lesquelles  proteste  le  sentiment  public? 

Une  dépense  annuelle  de  8  à  10  millions  suffirait,  d'après  les 
hommes  spéciaux,  à  refondre  en  quinze  ou  vingt  ans  le-  cadastre. 
Ce  chiffre  serait  encore  très  inférieur  à  la  plus-value  qu'on  obtien- 
drait certainement  sur  l'impôt  foncier  le  jour  où  il  serait  équîtable- 
ment  réparti.  En  dirigeant  habilement  les  travaux,  en  les  entrepre- 
nant d'abord  sur  les  points  où  le  revenu  s'est  augmenté  dans  une 
large  proportion,  dès  les  premières  années  les  frais  de  l'opération 
pourraient  être  facilement  couverts,  et  probablement  avant  peu  le 
budget  se  trouverait  doté  de  recettes  importantes. 

Il  est  dans  la  nature  humaine  de  préférer  souvent  un  inconvénient 
réel  à  l'inconnu  d'une  réforme,  de  supporter  les  situations  les  plus 
gênantes  plutôt  que  de  s'en  affranchir  au  prix  d'un  effort  soutenu  : 
l'habileté  cependant,  plus  encore  la  prudence,  commandent  d'en- 
visager la  vérité  en  face,  de  ne  pas  décliner  les  responsabilités,  de 
ne  pas  éluder  toujours  des  difficultés  que  le  temps  ne  détruit  pas. 
Certes  l'état  de  nos  finances  après  des  désastres  sans  précédens  est 
meilleur  qu'on  n'aurait  pu  l'espérer.  Ne  nous  faisons  pas  néanmoms 
d'illusions;  la  situation  présente  n'est  pas  sans  de  graves  embarras, 
embarras  qui  demain  peut-être  deviendront  plus  pressans  encore; 
ne  prenons  pas  l'habitude  des  solutions  au  jour  le  jour,  gardons- 
nous  des  expédions  qui  reculent  le  danger  sans  le  conjurer.  Comme 
les  individus,  les  nations  ne  se  relèvent  et  ne  grandissent  que  lors- 
qu'elles savent,  par  des  études  patientes,  par  des  mesures  préparées 
en  vue  de  l'avenir,  assurer,  même  au  prix  de  certains  sacrifices,  la 
prospérité  du  lendemain.  Mettons-nous  donc  en  mesure  dès  aujour- 
d'hui, par  une  enquête  sévère,  entreprise  avec  courage,  poursuivie 
sans  défaillance,  de  réformer  un  mécanisme  vicieux,  qui  nous  para- 
lyserait le  jour  où  l'impôt  foncier  deviendrait  la  ressource  la  plus 
certaine,  peut-être  l'unique  ressource  de  notre  budget. 

E.  HiLT  d'Oissel. 

ion  in*  —  1874.  57 


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PRUDENCE  PALFREY 


h 

Le  pasteur  Hftwkm»  était  maUieure!»;  et  sonr  nnlheur  ne  venaitf 
pas  d'une  question  d'argent,  car,  outre  les  trésor»  qu'il  s'était  amas^ 
ses  dans  le  ciel»  le  digne  homme  possédait  à  RiyerHiettth  des  im- 
meubles considérables;  il  ne  s'agissait  pas  non.  plus  de  soucis  do- 
mestiques, M*^  Haiskins  ayant  quitté  ce  monde  depuis:  on  quart  de 
siècle.  Sa  siloation  était  celle  d'un  acteur  qui,  après  s'être  acquitté 
du  rôle  qui  lui  est  défolu,  persiste  à  rester  en  scène  sans  s'aperce^ 
voir  que  le  décor  change,  qu'une  période  de  vingt»  trente,  quarante 
ans,  est  supposée  s'être  éoenlée.  Le  pasteur  Hawkins  avait  donc 
joué  coDScienciettsenient  pour  un  publie  phis  ou  moins  attentif  pen- 
dant une  longue  suite  d'hivers  et  d'étés,  si  bien  que  ses  paroissens 
s'étaient  lassés  d'être  baptisés,  mariés,  enterrés  par  la.inême  main. 
Au  fond,  ils  avaient  h&te  de  se  d^Murasser  de  ses  senices»  et  lui  ne 
s'en  douta  jamais,  jusqu'iau  jour  ot  lés  doyens  de  la  paroisse  vinrent 
l'engager  à  résigner  ses  fonctions  actives;  même  alors  il  ne  comprit 
pas  tout  de  suite.  —  Vous  ètea  bien  bom^  WendelU  et  vous  aussi, 
Twombly,  dit  le  pauvre  vieillard»  s'épongeant  le  front  avec  un  vaste 
foulard  rouge,  criblé  de  petites  lunes  jaunes,  vous  êtes  bien  bona 
d'avoir  pensé  que  je  pouvais  avoir  besoin  de  vepes  ou  de  ofaaage- 
maU.^  -^  IL  s'était  mis  en  tête  que  les  doyens  iui  proposaient 
des  vacances,  peut-être  d'aller  visiter  la  Palestine  en  passant  par 
l'Europe,  comme  Fun  de  ses  collègues»  envoyé  en  tournée  l'année 
précédente  par  la  paroisse  de  Sainte-Anne.  —  J'aurais  certaine- 
ment aimé  contempler  de  mes  yeux  chaque  place  oonsaciée  par  les 
pas  du  Sauveur,  — c'était  un  de  mes  rêves  autrefois;  mais  trop  de 
devoirs  me  retenaient  ici ,  et  osaintenant  je  ne  saurais  plus  prendre 
sur  moi  de  quitter  mon  troupeau»  même  pour  peu  de  temps.  Songes 
donc  que  je  les  connais  tous  de  nom  et  de  visage»  que  je  les  aime 
tous  jusqu'à  la  dernière  petite  brebis. 

Or  cette  dernière  petite  brebis  appartenait  à  Zeb  Twombly,  qui  se 

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VRUDE!IOE  TifGFBBT.  899 

sentît  ému  au  plus  profond  de  ses  entrailles*  Il  regarda  son  collègue, 
fort  contrarié,  lui  aussi,  que  le  devoir  de  rravoyer  le  pasteur  n>eût 
pas  été  confié  à  d^autres;  mais  il  fallait  raccompllr,^  oe  defvoir ipénible: 
tout  était  convenu,  le  nouveau  ministre 'presque  désigné,  quand  ils 
avaient  pris  le  chemin  du  presbytère;  on  n'avait  pas  attendu  l'^di- 
cation  pour  choSsirle  successeur. 

Cet  événement  du  rœte  ne  s'étaif^pomt  produit  sans  luttes.  Ida 
membres  conservateurs  de  la  paroisse  se  cramponnaient  au  vieil 
ordre  de  choses,  tout  en  reconnaissant  que  le  pasteur  Hawkiixs 
n'était  plus  ce  qu'il  avait  été.  Sans  doute  Û  répétait  jusqu'à  saitiété 
ses  anciens  sermons,  et  oubliait  quelquefois  de  les  rajeunir  par  dm 
retouches,  oubli  qui  lui  avait  <faît  certain  jour  désigner  le  général 
Jackson  comme  «  le  président  que  nous  venons  de  perdre;  »  juaûs 
ce  Germon  même  était  bon  à  sa  manière,  merll^ir  naille  fois  ^t  au*- 
trement  bourré  d«  saine  doctrine  qtie  les  diBOonrsà  l'eauide  rose  des 
jeunes  ministres  en  vogue.  L'un  d'eux,  qui  était- v«nu  de  k  ville,  un 
dimanche  que  le  pasteur  était  malade,  n^avaitHil  pas  poéché  sur 
Darwin?  Quel  élait  ce  Darwin?  II  n'avait  jamass  compté  parnû  les 
apôtres.  —  Pour  ma  part,  •disait  M.  Wiggins  le  boucher^  que  je 
meure  si  je  ne  reste  pas  at^achéau  curé  I  II  a  enterré  ma  Mary-Jane, 
je  ne  peux  pas  oublier  celai  —  Gomme  personne  n'ignorait  que  feu 
Mary- Jane  avait  en  cette  vie  mené  M.  Wiggins  tambour  battant,  les 
mauvaises  langues  se  demandaient  si  Fe9q)ression  de  sa  reconnais- 
sance ne  cachait  pas  quelque^saroisme.  Jedd,  le  sacnfitam-fossoyeur» 
menaçait  de  ne  plus  creuser  une  seule  fosse,  si  l'oBTenvoyait  le.pas^ 
^eur  Hawkins.  Or  Jedd  ne  doutait  pas  de  l'enbarras  où  cette  réso- 
lution de  sa  part  placerait  les  gens  de  Rivecmoutb.  —  Il  y  a  des 
foss^,  avait-il  coutume  de  dire,  et  il  7  a  des  trous.  Moi,  je  fais  des 
fosses,  et  je  suis,  sans  me  vanter,  le  seul  bosttflie  du  comté  qui  en 
soit  capable.  — .  MalheuiFeosement  les  partisadli  du  vieux  curé  ne 
formaient  qu'une  minorité  assez  mince  qui  ne  réussit  pas  à  empê- 
cher la  démarche  décisive  des  doyratts  Wendell  et  Tiwombly.  — 
Nous  avons  essayé  de  le  prendre  par  la  douceur  naturellement, 
raconta  plus  tard  ce  dernier  dans  l'^icerâe  qui  à  Rivermouth  i7em*- 
place  le  cabaret;  mais.  Dieu  le  bénisse,  jaa^  je  n'ai  vu  personne 
montrer  autant  de  mauvaise  volonté. 

Lorsqu'il  comprit  enfin  qu'on  exigeait  de  lui  cette  chose  exorbir- 
tante,  qu'il  renonçât  à  sa  paroisse,  le  pauvre  prêtre  oourba  la  tête, 
étendit  ses  deux  muim  tremblantes  au-<lesBus  des  doyens,  comine 
pour  leur  donner  une  sorte  de  bénédiction,  puis  lentement,  le  men- 
ton sur  sa  poitrine,  se  retira  dans  le  sanctumsanctorurriy  doublé  de 
bouquins  théôlogiques  jusqu'au  plafond,  qui  (KmmHmiquait  avec  sa 
bibliothèque,  laissant  là  les  deux  piliers  de  Té^lise,  deboui  au  mi- 
lieu de  l'appartement  et  l'air  assez  piteux. 


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900  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Depuis  vingt-cinq  ans,  le  révérend  Hawkins  avait  habité  cette 
petite  maison,  qui  se  dissimulait  sous  un  réseau  de  vigne  et  de  chè- 
vrefeuille grimpans,  de  telle  sorte  que  les  bizarreries  de  la  con- 
struction ne  pouvaient  pas  être  distinguées  de  la  rue.  C'était  en 
réalité  une  véritable  masure  aux  flancs  de  laquelle  s'étaient  collées 
à  différentes  époques,  selon  le  caprice  des  propriétaires  successifs, 
plusieurs  ailes  de  formes  excentriques.  On  se  demandait  comment 
le  pasteur  Hawkins  avait  pu  se  résoudre  à  quitter  son  imposante 
demeure  de  Pleasani-street  pour  ce  cottage  délabré  au  bord  d'une 
ruelle  déserte.  Seule  sa  gouvernante  Salomé  le  comprenait.— Voyez- 
vous,  disait-elle,  il  y  regarde  de  près  en  vieillissant,  de  plus  en 
plus  près  pour  ainsi  dire  chaque  année.  Quand  madame  vivait,  ma 
foi,  il  ne  trouvait  rien  de  trop  beau  ni  de  trop  cher  pour  elle.  Le 
lendemain  de  l'enterrement',  M.  le  curé  me  dit  :  —  Salomé,  nous 
nous  en  irons  au  cottage;  c'est  assez  bon  pour  nous...  —  L'économie 
du  curé  ne  se  manifestait  d'ailleurs  que  pour  ce  qui  lui  était  per- 
sonnel. Il  semblait  se  considérer  toujours  comme  un  être  indigne 
et  présomptueux  qui  sous  de  faux  prétextes  extorquait  vëtemeos  et 
nourriture  au  curé  Hawkins.  Ces  tendances  à  la  parcimonie  avaient 
fleuri  par  intervalles  du  temps  de  sa  femme,  mais  pour  être  aussitôt 
déracinées.  Chaque  fois  que  son  habit  ou  son  chapeau  commençait  à 
se  râper,  M"*'  Hawkins  le  sommait  d'en  acheter  un  neuf;  on  racontait 
même  qu'une  fois,  le  pasteur  ayant  refusé  de  renouveler  sa  garde- 
robe,  M""*  Hawkins  termina  la  discussion  en  jetant  le  gilet  du  di- 
manche au  feu  de  la  cuisine. 

Une  fois  installé  au  cottage,  le  digne  homme  se  négligea  tout  à 
son  aise.  Salomé  souffrait  de  l'économie  sordide  de  son  maître,  elle 
avait  le  goût  particulier  à  toute  ménagère  de  la  Nouvelle-Angleterre 
pour  la  vie  abondante  et  plantureuse.  —  Nous  vivrions  du  miel  et 
de  la  graisse  de  la  terre,  si  nous  voulions,  disait-elle  cependant  aux 
commères.  M.  le  curé  est  riche,  et  les  pauvres  ne  doivent  pas  s'en 
plaindre.  Il  nourrit  la  veuve  et  l'orphelin  au  lieu  de  se  bien  nourrir 
lui-même.  —  En  effet,  les  vagabonds  de  grand  chemin,  —  il  n'y 
avait  pas  de  mendians  de  profession  à  Rivermouth,  —  s'arrêtaient 
instinctivement  à  la  modeste  porte  blanche.  On  comptait  dans  le 
nombre  certain  chien  jaune  qui  faisait  le  boiteux  jusqu'à  la  porte  de 
la  cuisine  pour  avoir  un  os,  puis  qui  l'emportait  de  toute  la  vitesse 
de  ses  quatre  pattes.  Ce  chien  devait  avoir  plus  d'un  émule  hu- 
main, car  le  pasteur  consentait  volontiers  à  être  dupe. 

Le  révérend  Hawkins  prospérait  malgré  tout.  En  arrivant  à  Ri- 
vermouth,  il  avait  acheté  un  lot  de  terre  pour  servir  d'herbage  au 
cheval  qu'il  oublia  toujours  d'acheter.  L'herbage  du  curé  devint  une 
plaisanterie  de  fondation  et  fut  à  la  fin  une  excellente  plaisanterie. 
A  mesure  que  grandissait  la  ville,  le  quartier  à  la  mode  s'étendit  de 

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PRUDENCE   PALFREY.  901 

ce  côté,  une  colonie  de  maisons  couvertes  à  la  française  pullula 
comme  par  magie  le  long  de  l'avenue  Josselyn,  et  Therbage  finit 
par  être  une  des  meilleures  propriétés  de  Rivermouth.  Suffisamment 
riche  désormais,  le  pasteur  n'avait  qu'à  louer  Dieu.  Les  orages  de  ce 
monde  s'étaient  gardés,  depuis  la  mort  de  sa  femme,  d'atteindre  la 
petite  bibliothèque  où  il  passait  sa  vie ,  et  semblaient  s'arrêter  au 
pied  du  rempart  de  roses  trémières  qui  protégeait  le  jardinet.  Il  avait 
bien  eu  un  chagiin  :  ses  paroissiens  s'étaient  obstinés,  malgré  lui,  à 
remplacer  la  vieille  chaire  en  sapin  du  temps  du  roi  George  par  un 
objet  surchargé  de  sculptures  et  d'omemens  comme  quelque  idole 
païenne;  mais  qu'importaient  en  somme  la  forme  et  la  couleur, 
pourvu  que  l'enseignement  des  saintes  Écritures  partit  de  là  pur  et 
pratique?  L'ennui  qu'il  éprouva  ne  dura  point,  et  il  en  vint  à  le  consi- 
dérer comme  une  vanité  de  sa  part.  Il  lui  restait  à  apprendre  ce  que 
c'est  qu'un  chagrin  véritable;  les  deux  doyens  se  chargèrent  de 
cette  tâche  cruelle.  Tant  qu'ils  furent  en  conversation  avec  son 
mattre,  Salomé  ne  cessa  d'errer  du  vestibule  à  la  salle  à  manger, 
étrangement  inquiète.  Il  se  passait  dans  le  presbytère  peu  de  choses 
dont  elle  n'eût  connaissance,  non  qu'elle  écoutât  aux  portes,  mais 
les  chambres  étaient  si  petites  et  les  cloisons  si  minces!  A  travers 
la  porte  entr' ouverte  de  la  bibliothèque,  Salomé  ne  put  s'empê- 
cher de  saisir  quelques  lambeaux  de  phrase  par-ci  par-là.  Dans  son 
trouble,  elle  oublia  de  reconduire  les  doyens  et  les  laissa  retrouver 
leur  chemin  comme  ils  purent;  il  lui  fallut  même  un  peu  de  temps 
pour  oser  regarder  dans  la  bibliothèque.  Le  pasteur  n'y  était  plus. 
Elle  essaya  d'ouvrir  la  porte  du  cabinet  voisin ,  cette  porte  était  fer- 
mée à  clé;  elle  parla  plusieurs  fois  sans  obtenir  de  réponse,  enfin 
la  voix  du  pasteur  lui  fit  doucement  comprendre  qu'il  était  occupé. 
Salomé  ne  s'en  alla  pas,  elle  s'affaissa  dans  un  fauteuil,  et,  les 
mains  jointes  sur  ses  genoux,  attendit,  plus  accablée  peut-être  que 
ne  pouvait  l'être  son  vieux  maître  de  l'autre  côté  de  la  cloison. 

L'odeur  des  lilas  entrait  par  la  fenêtre,  et  les  feuilles  de  vigne, 
frôlant  le  volet  extérieur,  dessinaient  des  ombres  changeantes  sur 
le  parquet  sans  tapis;  les  rouges-gorges  s'égosillaient  dans  le  jardin 
comme  s'il  n'y  avait  rien  eu  dont  on  pût  s'affliger  au  monde;  Sa- 
lomé prêtait  l'oreille,  Stupéfaite  de  leur  galté.  Peu  à  peu  les  rayons 
du  soleil  glissèrent  de  la  cime  des  toits,  le  feuillage  fantôme  qui 
palpitait  aux  pieds  de  Salomé  s'évanouit,  la  chanson  des  rouges- 
gorges  se  perdit  dans  un  gazouillement  faible  et  intermittent,  un 
léger  crépuscule  envahit  la  bibliothèque.  De  temps  à  autre,  Salomé 
croyait  entendre  le  curé  aller  et  venir  dans  la  petite  chambre.  La 
nuit  tombait  lorsque  la  porte  du  jardin  claqua  vivement  et  qu'un  pas 
rapide  effleura  le  sable  de  l'allée.  Salomé  courut  aussitôt  à  la  ren- 
contre de  la  nouvelle  venue  :  c'était  une  jeune  fille  d'une  vingtaine 

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902  R£yil£  DES  DBDX  aiÛOIDES. 

d*«niiées,  mais  paraissant  pius  }eHne,  astx  cheveux  tooffios,  éhon- 
riiïës  par  le  vent  de  mai.  D'one  main  elle  portait  un  chapeau  de 
paille  qu -elle  avait  renoncé  à  faire  tenir  en  place ,  de  Taucre  edte 
repoussait  sa  chevelure  ea  désordoa.  L'animation  de  la  promeofluie 
avait  fait  monter  à  ses  joues  une  légéore.iXMigear.  C'était  un  de  -ces 
visages  dont  votre  esprit  garderait  le  souvenir  sans  en  avair  oo&- 
science,  ne  fussiez^vous  passé  qu'nne  fois  «uprès  d'eux;  ces  yeox 
gris,  largement  fendus,  capables  d'exprimer  b^auooup  de  tendmse 
et  non  moinsde  iierté,  voos  hanteraient,  ccofezAe  bien,  à  des  aa^ 
nées  de  distance.  La  jmne  fille  n'était  pas  une  beauté  dims  le  â^is 
ordinaire  du  mot,  mais  l'oublier  devaitétne  impossible*  —  Oh  I  raîas 
Prudence,  est-ce  vous,  mignonne?  s'écria  Salomé«  En tm  vite  et 
parlez  à  M.  le  curé;  il  «est  dans  la  peine. 

—  Je  le  craignais,  Salomé,  mais  où  «si-il?  dmnaadaJajemaie  £lle 
pénétrant  dans  la  bibliothèque  déserte. 

—  H  s'est  enrermé  là  depuis  le  départ  de  ces  deux  dcqrens  mou- 
cUts;  il  y  a  plus  de  deux  heures... 

—  Peut-être  ma  visite  rimportunera-t<^lle7 

—  Peut-être,  mais  dites-lui  toujours  un  mot. 

Prudence ,  traversi»t  la  bibliothèque^  frappa  dsuoement  à  la 
porte. 

II. 

Parmi  ceux  cpii  aidaient  le  iplus  travaillé  à  la  rebadte  loRée  du 
vieux  curé  se  tiouvsût  M.  Ralph  Dent»  ancien  brasseur^  qui  jouissait 
d'une  grande  influence  locale.  Il  ne  s'occupait  ordinairement  des 
affaires  de  la  paraisse  que  pour  contribuer,  comme  le  lui  permettait 
sa  fortune  considérable,  à  toutes  les  oravres  de  chanté;  du  reste, 
bien  qu'il  fût  fort  'exact  ati  service  du  matin  le  dimanche,  peu  hn 
imp(M*tait  que  le  discours  du  curé  fût  long  ou  bref,  brillant  ou  en- 
nuyeux, puisqu'il  avait  l'invariable  habitude  de  s'y  endormir. 
M.  Dent,  pour  des  raisons  qui  lui  étaient  propres,  n'aimait  guère  le 
pasteur  Hawkins;  l'^ût^ilaimé,  il  se  serait  endormi  tout  de  même 
au  sermon.  Que  le  vieillard  restât  curé  ou  cessât  de  l'être,  IL  Dent 
s'en  souciait  médiocrement;  mais  il  était  au  courant  des  ymoM.  de  la 
paroisse  et  savait  un  moyen  de  les  satisfaire,  le  hasard  l'ayant  mis 
en  rapport,  dans  une  de  ses  visites  périodiques  â  New-York,  avec  «n 
certain  James  Dillingfaam,  jeune,  riche  et  allié  à  plusieurs  faiBÎUes 
aristocratiques  du  sud.  L'éducation  de  M.  Diilingbam  l'avait  pré^ 
paré  au  saint  ministère,  seulement  isa  mauvaise  santé,  jointe  à  la 
passion  des  voyages,  ne  lui  avait  Jamais  permis  de  l'exercer  awc 
suite.  Une  amitié  soudaine  naquit  entre  les  deux  hommes  malgré  la 
disproportion  d'âge.  Dans  le  cours  de  leurs  conversations  Yadée&« 

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PfiCTBEIliCE  pâlfbey.  903 

M.  DiUingbam  pirh  de  riatéiêt  pour  Mvermouth  et  parla  de  visiter 
cet  agréable  port  deTner,<s*il  entreprenait  un;  pèlerinage  projeté  i 
Québec  y  wsm  cette  excursion  au  Canada  et  même  le  retour  dans 
sottpays  étaient  incertains  :  le  bombardement  du  fart  Sumter  ayailt 
reitihi  la  guenre  inévitable.  Heureusemcait  pour  M.  Cillingfaam,,  sa 
fortune  était  suptocit  garantie  au  nord  et  à  l'ouest;  bien  qu'il  fût  né, 
qu'il  eût  été  élevé  au  sud^  il  n'éprouvait  aucune  sympathie  pour  ses 
compatriotes  hostilesà  l'Union;  peu^âtre  toutcek  le  déciderait-il  k 
ixer  sa  résidence  défiaitiveau  nord.  Un  trait  de  lumière  jaillit  dans 
kl  esrvelle  de  M..  Dent;  c'était  là  vraiment  le  ministre  qui  convenait  :. 
quelle  acquisition  précieuse  pour  hi  société  de  Ai  vermouth,  si  ce 
jeune  homme  si  bien*  doué  daignait  accoter  la. place  du  vieux  curé 
HawkinsI  Les  premières  avances  indirectes  qu'il  Lui  fit  furent  as- 
sez froidement  iteçues  :  il  revint  à  la  charge,  parvint  à  ébr.anler 
cette  af^arente  résolutioa,  et,  de  retour  à  Rivermouth,.  soumit  le 
cas  aus  doyens,  qui  entamèrent  avec  M.  Dillinghaon  une  correspon- 
dance diont  le  résultat  fut  la.  promesse  de  venir  prêcher  le  dernier 
dimanche  de  mai,  «  De  cette  façpn^  écrivait-il,  nous  serona  en  me- 
sure de  nous  décider,  ai  la  vacance' à  laquelle  vous  faites  allusion  se 
réalise,  n  La  réponse  panit  de  bon  augjyire.  M.  Dillingham  se  faisait 
prier  sans,  doute,  c'est  qu'il  n'était  pas  de  ces  ecclésiastiques  besoi- 
gneux,  surchargés  de  famille,  qui  se  cramponnent  comme  à  une  paille 
au  faible  salaire  que  peut  offrir  la  moindre  pasoisse.  Il  n'en  fallut 
pas  davantage  pour  qu'on  donnât  congé  au  pasteur  Hawkins.  tn 
tout  ceci,  M.  D&ai  avait  cédé  à  sa  première  impulsion;  mais,  quand 
tout  fut  dit  et  fait,  une  inquiétude  le  saisit:' —  que  dirait  Prudence? 
Elle  adorait  le  vieux curé«  M.  Dent,  bien>q^'il  n'eût  cédé  àaucune 
animosité  personnelle,  ne  partageait  pas  ce  culte,  je  l'ai  déj^  dit  :  il 
y  avait  eu  dans  la  vie  de  Prudence  un  moment  pénible  où  il  avait 
cru'  s'apercevoir  que  le  pasteur  HawJLinsr  cherchait  à  détourner  de 
lui  l'afifecUon  de  cette  jeune  fille;,  tout  cela  remontait  bien  loin  du 
reste  I 

Prudence  PalCrey  était  la  pupille  de  M.  Dent,,  et  cette  tutelle  u'é^ 
tait  point  sans  mélange  de  roman.  Bien  qu'un  brasseur  romanesque 
soit  une  anomfilie,  M.  Dent  était  tombé  amoureux  dès  sa  première 
jeunesse  de  Merey  Gardner,  qui  lui  préféra  son  tsneur  de  livres, 
Edouard  Palfirey,.  et  partit  pour  les  Bermudes ,  où  Pal&ey  s'était 
procuré  un  emploi  dans  une  maison  de  commerce  anglaise.  Cinq 
ans  après,  il  succombait  à  um  épidémie ,  et  la  veuve  avec  sa  petite 
fille  revenait  à  Bivermouth.  Sans  doute  M.  Dent,  qui  était  la  con- 
stance même,  se  fût  repris  à  sefi  premières  amours.,  mais  la  pauvre 
femme  mourut  à  son  tom*  en  lui  confiant  Prudence.  Il  avait  accepté 
cette  charge  et  en  avait  été  récompensé.  La  gentillesse  et  la  galté 
de  l'enfant  réjouirent  sa  maison  solitaire,  et  puis  la  fillette  élancée, 

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90&  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

le  regardant  avec  les  yeux  et  lui  parlant  avec  la  voix  de  Mercy  Gir- 
dner,  savait  le  consoler  de  tout;  maintenant  le  reflet  subtil  de  sa 
beauté  de  femme  éclairait,  embellissait  chaque  chose  autour  d'elle; 
le  bonheur  de  Prudence  était  le  but  de  tous  ses  projets.  A  cause 
d'elle,  il  s'était  plongé  dans  les  livres;  il  avait  vendu  sa  brasserie 
pour  que  les  gens  de  la  ville  ne  pussent  pas  dire  que  Prudence 
Palfrey  n'était  que  la  fille  adoptive  d'un  brasseur,  car,  sachez-le 
bien,  il  y  a  des  sociétés  à  Rivermouth  où  un  brasseur  dans  l'exer- 
cice de  ses  fonctions  ne  peut  pas  songer  à  pénétrer,  bien  que  les 
gens  exclusifs  qui  les  composent  aient  vendu  autrefois  pour  la  plu- 
part du  fil  ou  de  l'épicerie  en  détail. 

Quand  il  acheta  Willowbrook,  une  belle  habitation  entourée  de 
vastes  dépendances  à  un  mille  environ  de  la  ville.  Prudence  y  fit 
tout  naturellement  figure  de  grande  dame.  Qu'elle  lui  fût  chère 
comme  sa  propre  fille,  il  le  croyait  sincèrement;  mais  pour  qu'il  dé- 
couvrît avec  quelle  force  étrange  cette  tendresse  s'était  enroulée, 
pareille  aux  vrilles  d'une  vigne,  autour  de  son  cœur,  il  fallut  que 
son  neveu  John  s'éprît  d'elle  comme  un  fou  qu'il  était.  Prudence 
allait  avoir  dix-sept  ans  quand  John  Dent  était  apparu  à  Rivermouth. 
Il  venait  de  conquérir  sans  grand  éclat  ses  grades  universitaires,  et 
prenait  le  temps  de  respirer  avant  d'entamer  le  chapitre  des  aven- 
tures à  travers  le  monde,  car  John  avait  ses  dragons  à  vainore  et 
ses  éperons  à  mériter  comme  tout  autre  chevalier  :  la  pauvreté, 
l'inexpérience,  sont  des  monstres  foirmidables  qui  dévorent  chaque 
année  plus  de  héros  en  herbe  qu'on  ne  pense  sous  les  murs  de  New- 
York,  de  Boston  et  de  Chicago. 

La  famille  de  John  avait  autrefois  habité  Rivermouth  ;  tout  pe- 
tit, il  avait  perdu  sa  mère,  et  son  père  s'était  alors  retiré  de  la 
brasserie  dans  laquelle  il  avait  une  part  pour  se  livrer  à  des  entre- 
prises de  chemins  de  fer  du  côté  de  l'ouest.  Depuis,  toutes  les  va- 
cances de  John  s'étaient  passées  dans  l'Illinois,  et  à  peine  lui  res- 
tait-il du  lieu  qui  avait  été  son  berceau  un  souvenir  vague,  —  bien 
cher  pourtant.  Ce  fut  l'année  même  où  John  terminait  ses  études 
que  son  père  mourut,  laissant  des  affaires  en  fort  mauvais  état.  Bien 
que  les  deux  frères  fussent  depuis  longtemps  séparés,  la  plus  cha- 
leureuse amitié  n'avait  jamais  cessé  de  régner  entre  eux,  et  M.  Ralph 
Dent  mit  avec  empressement  à  la  disposition  de  son  neveu,  pour  le 
choix  d'une  carrière,  sa  bourse  et  ses  conseils;  mais  John  n'était 
encore  décidé  à  rien.  Quelques  dettes  personnelles  payées,  il  lui 
restait  assez  pour  vivre  un  an;  avant  la  fin  de  cette  année,  bien 
entendu,  il  aurait  pris  un  parti.  Il  venait  en  causer  d'abord  avec  son 
oncle,  qui  lui  offrait  un  gîte  à  Willowbrook.  —  Écoute  bien.  Pru- 
dence, avait  dit  en  plaisantant  M.  Dent  la  veille  de  l'arrivée  de  ce 
neveu,  tu  ne  lui  feras  pas  les  yeux  doux. 

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PRUDENCE  PALFREY.  905 

—  Ma  foi ,  si  !  répliqua  lestement  la  jeune  fille  avec  un  regard 
fascinateur  par-dessus  son  épaule,  je  n'y  manquerai  pas,  pour  peu 
qu'il  ressemble  à  son  oncle. 

Mais  John  ne  ressemblait  pas  à  son  oncle,  et  Prudence  ne  lui  fit 
pas  les  yeux  doux.  Elle  le  trouva  néanmoins  fort  agréable,  brun, 
élancé,  avec  une  physionomie  franche  et  vive  qu'elle  ne  se  fût 
guère  attendue  à  rencontrer  chez  un  savant;  il  est  vrai  que  la 
science  de  John  se  bornait  à  une  grande  agilité  gymnastique  et  à 
un  talent  particulier  pour  dessiner  la  caricature.  Il  amusait  par  ses 
récits  de  la  vie  de  collège  Prudence ,  qui  avait  craint  qu'il  ne  fût 
trop  sérieux,  au  point  de  s'inquiéter  de  sa  visite  tout  en  la  dési- 
rant, car  John  avait  été  son  camarade  de  jeu  quand  elle  s'essayait 
à  marcher  et  que  lui-même  portait  des  tabliers.  N'était-il  pas  curieux 
que  ce  premier  ami  fût  devenu  un  étranger  pour  elle,  probablement 
un  monsieur  solennel  et  sombre,  préoccupé  de  l'avenir,  qu'il  pas- 
serait le  .temps  à  scruter  en  rôdant  sur  la  pelouse,  pensif  comme 
Hamlet,  prince  de  Danemark?  Mais  de  l'avenir  et  de  la  nécessité  de 
gagner  sa  vie,  John  ne  paraissait  pas  se  soucier  le  moins  du  monde. 
Soit  qu'il  parcourût  un  roman  nonchalamment  couché  dans  le  ha- 
mac de  la  piazza,  soit  qu'il  se  promenât  dans  le  jardin  après  souper 
en  fumant  avec  un  sans-géne  parfait  les  cigares  de  son  oncle,  la 
lutte  pour  l'existence,  qui  est  le  lot  de  chacun  ici-bas,  le  laissait 
fort  indifférent.  —  Les  Dent  étaient  ainsi,  constata  M.  Ralph,  calmes 
et  insoucians  avec  une  ample  provision  d'énergie  cachée  là- des- 
sous. Jetez  un  Dent  en  plein  désert,  et  il  y  créerait  immédiatement 
une  fabrique  quelconque,  —  une  brasserie  sans  doute. 

L'oncle  Ralph  avait  bon  espoir  dans  les  capacités  latentes  et  dans 
les  succès  futurs  de  ce  garçon,  et  Prudence  aussi.  Certes  il  était 
supérieur  à  tous  les  jeunes  bonmies  qu'elle  eût  jamais  connus.  Elle 
en  avait  vu  peu,  il  faut  l'avouer,  à  Rivermouth,  ce  pic  stérile  d'où 
les  aiglons  mâles,  à  moins  d'infirmités  soit  physiques,  soit  morales, 
s'envolent  aussitôt  qu'ils  ont  les  plumes  assez  longues  pour  les 
porter  hors  du  nid.  Quant  à  John,  il  était  arrivé  le  cœur  blessé  par 
<(  l'œil  noir  d'une  blanche  donzelle,  »  comme  dit  le  Mercutio  de 
Shakspeare;  cette  blessure,  qu'il  dissimulait  avec  soin,  était  l'œuvre 
de  la  fille  atnée  de  son  professeur  de  grec,  mais  après  dix  jours  du 
régime  de  Willowbrook  toute  trace  s'en  eOaça,  on  ne  sait  par  quelle 
magie.  Étant  donnés  une  maison  de  campagne,  une  pelouse,  un 
joli  bois  de  sapins  et  deux  jeunes  gens  qui  n'ont  rien  à  faire  du  ma- 
tin au  soir,  il  n'est  pas  besoin  d'être  sorcier  pour  deviner  ce  qui 
surviendra.  Au  bout  d'un  mois,  John  se  surprit  rêvant  nuit  et  jour  à 
la  pupille  de  M.  Dent. 

Pmdence  n'aurait  pas  été  femme,  si  elle  n'eût  vu  ce  qui  se  pas- 

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906  R£yus  i>es  lœcx  fifOfNDES. 

sirit  dans  son  conu*;  mais  elle  jugea  que  tout  ^ce  qui  entre  «ux  s'é- 
carterait de  la  pure  tumiié  soiait  un  maHteQr  fX)ur  tous  les  deio, 
et  résolut  de  ne  lui  donner  aucune  oocaskm  de  «e  déclarer.  Pru- 
dence lî'avait  que  dix-sept  ans ,  jamais  personne  ne  lui  avait  fait 
la  cour;  elle  manœuvra  néanmoins  en  celte  oooasîen  «fec  autant 
de  finesse  qu'une  coquette  expérimentée.  Les  entretiens  au  dair  de 
la  lune  furent  supprimés  -si  natQFelleH>eiit  <pit  iobn  m'y  vit  point 
de  diplomatie,  des  devoirs  domestiques  inévitables  empêchèrent 
soudain  certaines  promenades  matinales  sous  les  sapins  ;  dœ  visites 
importunes  remplirent  le  'sakm  cbaqne  seir;  qinmd  par  hasard  ils 
étaient  seuls,  Prudence  se  mettait  à  railler  le  pNVre  diable  au  su- 
jet de  'la  fille  du  professeur  de  ^ec,  dont  fl  avait  laissé  échapper 
le  nom  \e  lendemain  de  son  arrivée;  sur  oe  chapitre,  elte  déployait 
ime  malice  et  un  esprit  taquin  qui  l'étonBaient  «He-mtaie.  Jamais 
on  ne  lui  avait  vu  autant  d'animation,  tandis  ^e  ioim  au  -cootraîre 
perdait  graduellement  la  sienne.  M.  Ralph  Dent  fut  frappé  de  ce  phé- 
nomène :  il  lui  -sembla  que  depuis  peu  sa  pupille  liait  ln)p  et  ^fWd 
son  neveu  ne  riait  pas  assez.  Au  début ,  •c'était  lout  le  oontraire. 
Or  H.  Dent  étsH  un  honme  essentie^Hemenit  pratique ,  'sauf  «sur  un 
point  :  il  s'attendait  toujours  à  ce  que  les  avtres  fussoit  aussi  pn- 
tiques  que  hii-mème.  Le  diafng^ement  sumenu  dans  les  façons  des 
xkm  jeunes  gens  fftlarma;  peut-être  «vaîi^il  mimqué  de  sagesse  en 
invitant  ce  garçon. 

Les  terres  de  Willo^i'ook  sont  astoaées  pu*  œrtaàm  ruîsseait  9- 
Dueux,  au-dessus  duquel  s'arr^ondit  '^m  pont  rustique  terminé  |)v 
un  pavillon  octogt^ie,  fermé  de  jalousies  mobiles  où  quatre  boules 
dorées  se  balancent  à  la  ûè(^  bleue  du  toit;  c'est  TidésB  <|ue  le 
Yankee  se  fait  d*uiie  pagoée.  Jdm,  pensif,  fumait  son  oigare  un 
matin  dans  ce  lieu  de  délices  quasid  son  onde,  franchissant  la  pao- 
serelle,  vint  droit  à  lui,  s'assit,  tira  vnxigare 'de  sa  poche  «e t'entama 
résolument  ime  tjueation  délicate  :  —  J'espère  bien  que  tu  n'a»  ja- 
mais conté  fleurette  à  Prudence? 

John  tressaillit.  —  Je  ne  votB^comprends  pas,  moB  onde. 

—  C'est  que  depuis  une  huitaine  de  jours  tu  me  parafe  différent 
de  toi-même,  et  je  me  figurais  que  peut-être  quelque  chose -étaot 
survenu  entre  Prudence  ^  toi,  une  peUte  pique,  qui  sait?..  Du  es 
SÛT  de  «e  pas  lui  avoir  fait  la  cour  ? 

—  Je  suis  sûr  de  n'avoir  jamais  pidé  d^omoar  à  miss  Palfrey^  si 
d'est  là  ce  que  vous  désirez  savoir* 

Satisfait  d'apprendre  qu'il  n'y  avait  pas  de  mal  jusque-là,  Tonde 
voulut  empêcher  la  possibilité  même  du  mal  en  iassurant  le  pixNnpt 
départ  de  John.  Rien  de  plus  facile  que  de  le  placer  idans^ne  m»- 
son  de  banque  ou  dans  un  bureau  d'asi^nances  de  New- York. 


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PRUDENCE  PALTBEÏ,  907 

M,  Dent  alluma  son  cigare  à  celui  de  son  neveu  et  reprit  :  —  Bien 
entendu,  je  ne  te  posais  pas  cette  questioni  sérieusement.  —  Là- 
deasufl  il  se  leva. 

—  Vous  allez  en  ville?  demanda  le  jeune  bdBime^ 

—  Oui. 

—  Je  vous  accompagnerai,  si  vous  le  permettes.. 

—  Volontiers. 

Comme  la  porte  du  jardin  retombait  sur  ToBcte  et  le  neveu.  Pru- 
dence les  suivit  de  l'œil  par  la  fenêtre,  et  son  aiguille  s'arcêta;  elle 
savait  bien  que  son  tuteur  allait  en  ville,  mais  ce  n'était  pas  l'ha- 
bitude de  John  de  faire  avec  Ini  d'aussi  longues  promenades;  Pru- 
d^ice  réfléchit  à  ce  fait  insolite  l'espace  d'une  minute,,  puis  l'ai- 
guille repartit  plus  prestement  que  jamais. 

—  Mon  oncle,  dit  John,  lorsqu'ils  eurent  atteint  une  montée  d'où 
Ton  dominait  les  clochers  et  les  toits  de  Rivemmuth;,  en  même 
temps  que  le  port  pittoresque  où  un  vaisseau  de  guerre  reposait  à 
rancre,  sa  mâture  se  détachant  en  noir  sur  le  ciel  limpide,  mon 
onde,  j'étais  presque  résolu  à  vous  dire  quelque  chose  ce  naatin; 
votre  question  m'a  décidé  tout  à  fait. 

—  De  quoi  s'agit-il,  mon  ami? 

—  Je  vous  ai  déeftiréf  que  je  n'avais  jamais  parlé  d'amour  à  miss 
Palfrcy,  là  vérité  m'ordonne  d'ajouter  qne  je  ne  J'en  aime  pas  moins 
pour  cela. 

—  fites^vous  fou?  s'écria  M.  Dent»  s'arrètant  court  aai  milieu  de 
la  route. 

— C'est  malheureux,  reprit  humblement  Jdm,,  mais  il  y  a  des 
choses  que  l'on  ne  peut  empêcher. 

L'œil  courroucé  de  M.  Dent  s'était  fixé  sur  l'hôpital,  dont  la  sil- 
houette de  brique  apparaissait  à  gauche.  John,  suivit  la  diireclion  de 
ce  regard  et  rougit.  —  Vous  figurez*-vous,  demanda  l'oncle,  qu'une 
femme  perdra  sa  jeunesse  à  vous  attend^  peur  finir  14-bas  avec 
vous? 

—  Une  femme  qui  n^est  pas?  ca^bletd^attendre  pendant  une,  deux 
ou  dix  années  l'homme  qu-elle  aime  ne  vaut.pas  que  cet  homme  tra- 
vaille pour  elle  !• 

—  Prudence  vous^  aime? 

—  Je  n'ai  pas  dit  cela,  monsieur.. 

—  Pourquoi  prétendre  alors  qu'elle  vous;  attemkftî 

—  Je  ne  prétends  rien,  je  me  borne  à  supposer. 

—  Vous  n'avez  reçu  de  Prudence  awuini  encouragement? 

—  Non^  monsieur. 

—  Eh  bien!  je  courte  sur  votre  honneur  pour  que  vous  ne  lui 
en  demandiez  jamais.  Je  ne  le  supporterais  pas^  entendez-vous*!, 
i^écoia  M..  Dent,  devenu  blême. 


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■  T-^r    ,, 


908  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

—  Vous  voudrez  bien  remarquer,  mon  oncle,  que  rien  ne  me  for- 
çait de  vous  confier  tout  ceci. 

M.  Dent  se  sentit  en  quelque  sorte  désarmé.  —  Vous  me  placez 
dans  une  position  pénible,  dit-il  après  un  silence.  J*étais  bien  aise 
de  vous  avoir  à  Willowbrook^  mais  après  cet  aveu... 

John  l'interrompit.  —  Il  va  sans  dire  que  je  pars  aujourd'hui. 

—  Où  donc  vas-tu? 

—  En  ville  pour  le  moment. 

M.  Dent  ne  fut  pas  satisfait  de  cette  réponse.  Le  sentiment  de  dé- 
licatesse qui  sous  le  toit  de  son  oncle  avait  pu  sceller  les  lèvres  du 
jeune  homme  n'aurait  plus  aucune  raison  d'être  désormais,  et  Ri- 
vermouth  lui  paraissait  une  forte  position  stratégique  pour  assiéger 
Willowbrook. 

—  Quelle  idée  de  perdre  ton  temps  à  Rivermouth?  Tu  n'y  trouve- 
ras aucun  débouché.  Va  donc  à  Boston  plutôt,  ou  mieux  encore  à 
New-York. 

—  Je  ne  compte  pas,  une  fois  parti,  me  fixer  dans  Test;  j'irai  dans 
un  pays  nouveau  où  les  voies  qui  mènent  à  la  fortune  sont  moins 
obstruées.  Je  veux  m'enrichir  d'un  coup  et  revenir  vite  épouser 
miss  Palfrey,  si  son  cœur  est  libre. 

—  Vous  me  ferez  le  plaisir  de  ne  prendre  d'informations  là-dessus 
qu'à  votre  retour,  vociféra  M.  Dent  avec  un  redoublement  de  colère; 
promettez-le-moi,  je  l'exige. 

—  Je  ne  ferai  pas  de  promesses,-  parce  que  j'ai  la  malheureuse 
habitude  de  les  tenir. 

—  Écoute,  dit  M.  Dent,  se  maîtrisant  un  peu  et  appuyant  la  main 
sur  son  épaule.  11  m'est  pénible  de  voh*  le  fils  de  mon  frère  se 
tourner  ainsi  contre  moi  et  contre  le  sens  commun.  Assez  de  sot- 
tises, Johnl  Va-t'en  seulement  à  New- York,  et  tu  auras  les  capitaux 
qu'il  -te  faut  pour  une  affaire  ou  une  profession  de  ton  goût,  si  tu 
prends  l'honnête  engagement  de  renoncer  à  Prudence. 

—  Impossible,  je  l'aime. 

Il  l'avait  déjà  dit,  mais  cette  fois  il  le  répéta  avec  tant  de  pas- 
sion que  M.  Dent  se  sentit  frappé  au  cœur. 

—  Je  l'aime,  et  je  me  mépriserais,  si  j'étais  capable  de  me  laisser 
acheter.  Toutes  les  chances  sont  contre  moi,  je  le  sais,  mais  je  peux 
essayer  du  moins  de  me  montrer  digne  d'elle. 

—  Belles  phrases!  Combien  y  a-t-il  de  filles  dont  vous  ayez  été 
amoureux  déjà? 

—  Sept  ou  huit,  autant  que  je  puis  m'en  souvenir,  répliqua  le 
jeune  homme  avec  candeur,  mais  ce  n'étaient  pas  des  Prudence  Pal- 
frey. Je  pense  que,  lorsqu'un  homme  aime  une  pareille  femme,  il 
n'aime  qu'une  fois. 

—  Voilà  ce  que  c'est  que  d'écrire  des  vers  et  de  bayer  à  la  lune  ! 

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PRUDENCE   PALFREY.  909 

Où  diable  avez-vous  pris  ces  goûts-là?  Votre  père  était  un  homme 
simple  et  pratique;  moi-même  dans  ma  jeunesse... 

—  Vous  étiez  amoureux  de  Mercy  Gardner,  s'écria  John,  et  vous 
n'avez  jamais  aimé  qu'elle! 

Cette  riposte  faillit  déconcerter  M.  Dent,  mais  il  para  le  coup.  — 
Ne  pouvant  l'avoir,  j'en  ai  pris  mon  parti  comme  un  homme  raison- 
nable. Agissez  de  même  avec  sa  fille. 

—  Mais  je  ne  suis  pas  sûr,  moi,  de  ne  point  obtenir  sa  fille...  un 
jour. 

—  Je  vous  la  refuse. 

John  fit  sauter  avec  sa  canne  la  tête  d'un  chardon.  —  Quand  elle 
m'aura  congédié  elle-même,  il  sera  temps  d'appeler  à  mon  secours 
la  philosophie  et  le  bon  sens  particuliers  à  la  famille  Dent. 

La  fureur  de  l'oncle  éclata  de  plus  belle,  et  il  faut  avouer  que 
l'attitude  du  neveu  était  exaspérante.  —  Vous  refusez  de  quitter 
Rivermouth? 

—  Oui ,  pour  le  moment. 

—  Vous  ne  voulez  pas  promettre  de  ne  jamais  parler  de  votre 
sotte  passion  à  miss  Palfrey? 

—  Je  ne  le  puis. 

—  Eh  bien!  je  vous  défends,  monsieur,  de  vous  présenter  dans 
la  maison  qu'elle  habite,  de  lui  parler  même,  si  vous  la  rencontrez. 
A  partir  de  ce  moment,  il  n'y  a  plus  rien  de  commun  entre  nous.  — 
Et  l'oncle  tourna  les  talons  pour  reprendre  le  chemin  de  Willow- 
brook,  oubliant  tout  à  fait  l'écheveau  de  laine  à  tapisserie  que  Pru- 
dence l'avait  chargé  de  lui  rapporter  de  Rivermouth. 

Le  neveu  regarda  son  cigare,  qui  s'était  éteint,  le  jeta  dans  un 
buisson,  et  continua  de  marcher  vers  la  ville. 

John  Dent  ne  revint  pas  dtner  à  Willowbrook.  Le  repas  se  passa 
dans  un  silence  insolite,  H.  Dent  était  préoccupé.  Prudence  sentait 
flotter  dans  l'air  une  influence  hostile  à  la  conversation.  Deux  ou 
trois  fois  son  tuteur  leva  les  yeux  comme  s'il  allait  lui  adresser  la 
parole,  puis  il  parut  changer  d'avis.  —  Où  est  mon  cousin  John? 
demanda  enfin  Prudence. 

—  Tiens,  c'est  vrai;  j'ai  oublié  de  te  dire  qu'il  ne  devait  pas  ren- 
trer dîner;  il  est  invité  en  ville. 

—  Chez  les  Blydenburgh? 

Il  existait  une  certaine  Véronique  Blydenburgh,  très  jolie  personne 
par  parenthèse. 

—  Je  ne  sais;  comment  le  saurais-je?  dit  M.  Dent  d'un  air  crispé.  . 

—  Sera-t-il  de  retour  pour  le  thé?  demanda  Prudence  après  une 
pause. 

—  Je  ne  pense  pas  qu'il  rentre...  Il  a  des  aflaires  en  ville  qui  l'oc- 


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diO  AETUE  DES   DEUX  MOND£S. 

oaperoni  pendant  qnelqaes  jours,  et  puis  il  partira.  Il  m'a  chargé  de, 
ses  adieux  pour  toi^  ajouta  M.  Dent,  s'eibnçaat. d'atténuer  la  brus- 
querie du.  départ  de  son  neveu: par  cette,  ainable  invention;  puis  il 
sortit  de  la  salle  à  manger. 

—  Une  reviendra  plus,  il  m'envoie  ses  adîeux,ise  dit  Prudence, 
voilà  qui  est  poli  api^  avoir  été  notre  bAte  pendant  six  semaines  1 
—  Elle  se  rappela  la  promenade  que  le  cousin  John  avait  faite  le 
matin  arvec  son  oncle,  et  devint  pensive. 

Deux  heures  après,  comme  Prudence  et  son  tuteur  étaient  assis 
sur  la  piazza,  Clem  Hoyt,  le  Mercure  de  la  localké,  vint  demander 
la  malle  de  M.  Jahn  Dent  et  apporter  pour  miss  Calfrey  un  billet 
non  cacheté  que  M.  Dent.luî  tendit  avec  une  grimace  indescriptible. 
Le  jeune  homme  exprimait  son  regret  de  ne  pouvoir  prendre  per- 
sonnellement congé  d'elle;  il  était  rappelé  à  l'improviste,  mais 
n'oublierait  jamaia  son  aimable  accueil.  C'était  tout. 

Prudence  tourna  et  retourna  ce  billet,  presque  aussi  laconique 
que  celui  du  roi  dans  Ituif  Bios,  pour  voir  si  aucun  post-^criptum 
ne  lui  avait  échappé,  puis  le  remit  dans  l'enveloppe.  — Oncle 
Ralph,  dit-elle,  je  sais  que  quelque  chose  de  désag^réable  est  arrivé. 

M.  Dent  se  renversa  sur  sa  chaise  sans  répondre. 

—  Qttîest-cei?  vous  èles-yous  querelléa? 

—  Nous  avons  eu  une  discuasioné. 
— Al  quel  propaa? 

-*-  A.  propos  d'argent.. 

-^  S'il  ne  s'agissait  que  d'argent,  œla  ne  me  regarde  pas« 

—  Il  s'est  renda ridicule  sous  tous  les  rapports,,  dit  assez  étour* 
diment  M.  Dent. 

—  Il  ne  s'agissait  pas  que  d'argent,  répondit  Prudence,  le  regar- 
dant droit  dans  les  yeux;  Mon  oncle,. si  j'étais  mêlée  le  moins  du 
monde  dans  la  discussion,  il  faudrait  me  le  dire  Je  serais  trop  mal- 
heu]?ea93  d^étre  une.  cause  de  mésintelligence,  sahs  savoir  ce  que 
j'ai  fiait,,  exposée  pac  consécpient.  &  retomber  dans  les  mêmes  torts. 

-*-Taji'as:  eu  aucuns  torts,  mon  enfant;. ils  sont  tous  du  côté  de 
John,  et,  puisque  tu  y  tiens,  je  vais  te  mettre  au  courant.  —  Biais 
M^J)ent  ne  ssvait  oommeot.faire^  fallaiiriL  traiter  la.  chose  légère- 
ment ou  la  prendre  au  sérieux? 

—  Eh  bien?.,  insista  la  jeune  fille. 

—  fihbienJ  il  m'a  fait  l'iionneur  ce  matin  de  me  déclarer  son 
amour  pour  toi.  As-tu  jamais  imaginé  rien  d'aussi  absurde? 

—  Voua  trouvez  absurde  qpe  quelqu'un  m'aime? 

—  Non  past,  mais  i  que  John.  se.  permette  d'être  amoTU*eux  de  qui 
que  ce  soit  dans  sa  position.  J'ai  tâché  de  lui  faire  comprendre  qu'il, 
ne  pouvait  songer  au  mariage  sans  folie«  MetSrtoihors  de  cause,  que 

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PRUDENCE   FAIîFRET.  VU 

iBEail^il  d'une  Jemnie?  Gérerait  une  meule iàBWGon.  )e  lui  si  donc 
lait  tome  L'opfiositioa  qpo8sibl&,  offirantide  t^aiâer  doBB  ses  aiiûpes, 
8!il  YCHilait  se  '  oonduire  eaygKgqoa  ^sensé. 

^«^  Cesb^kfrèkB  s'il  wulait n'aimer' pereonne. 

«^  PréoîBéinem. 

—  Et  qu*a-4*Tfl  n^poodui?  dsmanda  Kradknoe,  s^pufeoit  mrle 
iiras  de  son  tvteHEfies  yetir.levés  vor^  lia  loveciun^sottrire  pereua- 
sif.  —  M.  Dentif ut  content  de  voir  qu'elle  prenaitoetteeomnraniGa- 
;tion  avec^aut&ntide  iOakne,  U  pensa  que  déddément-te  mieux  étaât 
(de  xire,  / 

—  Il  m'a  eQTDjrétaU'dialile^  tfon,  il  ne  i'a  ipas^it,  maiis  il  Fa 
.pensé;  il  jn'a  dédaié  qu'il  is'en  îiact  là  où  l'on  peut  (faire  ilisrtune 
en  quelques  senttinesvon.quelquesihauieB,.*fiieiaai0^é7>Bre£,  il  a 
iBÛisé  seoDurs  et.consefls. 

^— AIois  i^Kius  vous  êtes  fiché? 

—  Si  bieni  que  je  lui  ai  interdit  iieiieptrdttre<  cheot  mm. 

La  .main  :âie  Sradence  appiiQfée  sur  répaale  tde  son  ituleor  re* 
/tomba  par  unaioui«mfliitiApi&e{Comme*réclaàr. 

—  Vous  TayezdiafiséJ 

—  Le  met  est  peu^tdtce  un  peu>fiott. 

—  Parce  qu'ilis'eatjmiatiéiifiaBèle.hommo/tnm0)me  periant  pas 
.de  son  amour  et  ksve  en  vms  le  oonfiast,  wom  Itanee  (chaaséJ  «^ 
Les  yeux  de  Prudence  étincelaient;  ils  n'en  létairatique'iilusfbeam 
ipeut-ôtre,  mais  M.  Dent^  qui/neiaeisappalut  p«»i{Uielleilfeût}»Bais 
iregardé ainsi,  épvQewunftoutrautiie  sentiaieiitjqueide  l!admiiBtion, 
)âe  J'effiroi  .plutôt^  une  angoisse lé^cange*  iSnice.momeût^.PEudence 
TBSsemblait  si  pou.à.elk-mômeJ 

—  €mnd  Bira!^'ésinNWil,itumeipEéle»dsipanHliKe>que  tu^iaines 
.ae  garçon!? 

— 'Je  Taime  I  répliqua  Piudœce^.iesjoues.enleu.(Ie  n'y  songeais 
-pas;  c'est  votée  tette.  Je  l'ai  ruiné,  Je  Vu  trandu  )malheurBUK,  je 
l'épouserais  >demain,jB'ili  me  ile  dwnandmt. 

-^  Tu  perds  k  iâte.  Que  .mulaia^ttt  que.  je  fiasé? 

—  Vous  «pouviez  ■meT'tfiTO]^. 

IL  Aeut  ne  ^oouva^pas  d&.parote  pour  eiqpnmer  «m  (saiaisBement; 
d'ailleurs  Prudence,  saas  iui  laissa  le  teoips.de  répondre,  était 
jpsnirée  dans  laimaieon. 

—  £Ue  l'aime,  se dit-ril  d'unevoix  éteinteen  s'appuyant  lourde- 
ment à  la  balustrade  comme  s'il  eût  reçu  quelque  blessure  onoiv 
telle,  —  elle  Taimel  ma.Prudeneel 

Entre  son  neveu  et  n  {nipilie,  H.  Ralph  fient  passa  une  rude 
journée. 

Si  John  Dent  avait  pu  surprendre  seulement  un  vague  éâio  des 


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912  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

paroles  de  Prudence  Palfrey,  il  ne  se  serait  pas  senti  triste  et  isolé 
comme  il  l'était  là-bas  à  Rivermouth,  s'efforçant  de  lire  des  bou- 
quins moisis  sur  les  sujets  les  plus  épineux  de  la  controverse  reli- 
gieuse, empruntés  à  la  bibliothèque  du  pasteur  Hawkins,  quitte  à 
les  abandonner  bientôt  pour  errer  au  bord  de  la  rivière  en  cher- 
chant tels  points  de  Thorizon  où  l'on  apercevait  les  cheminées  de 
Willowbrook.  Huit  jours  s'étaient  écoulés  depuis  sa  rupture  avec 
son  oncle  et  avaient  mûri  ses  projets.  Il  avait  résolu,  en  compagnie 
d'un  autre  chevalier  errant,  son  ancien  camarade  d'école,  de  se 
rendre  à  San-Francisco  et  dé  là  dans  la  région  des  mines.  Le  temps 
était  loin,  hélas  !  où  l'industrie  particulière  déterrait  des  trésors  en 
Californie,  mais  il  s'était  persuadé  que  sa  fortune  se  ferait  ainsi. 

Dans  la  bibliothèque  du  pasteur,  il  y  avait,  outre  un  ouvrage  sur 
la  métallographie,  certaine  histoire  de  la  fièvre  de  l'or  en  Califor- 
nie. Le  jeune  Dent  médita  ces  volumes  comme  le  héros  de  Cer- 
vantes les  romans  de  chevalerie,  jusqu'à  ce  que  son  cerveau  fût 
quelque  peu  fêlé,  puis,  toujours  comme  le  crédule  gentilhomme  de  la 
Manche,  John  Dent  ne  mahqua  pas  de  trouver  un  esprit  plus  simple 
que  le  sien  auquel  il  p&t  inoculer  sa  folie.  Ce  nouveau  Sancho  fut 
le  fils  du  doyen  Twombly,  Joseph.  —  Leurs  préparatife  ne  furent 
pas  longs.  Joseph  Twombly,  gagné  par  l'enthousiasme  de  son  ca- 
marade, brûlait  de  partir;  mais  John  s'attardait  irrésolu  dans  la 
vieille  ville,  au  bord  de  l'eau. 

Cependant  Prudence  avait  perdu  sa  galté,  elle  avait  perdu  aussi 
les  roses  de  son  teint,  mais  celles-ci  renaissaient  impétueusement 
chaque  fois  que  lui  revenait  la  pensée  de  la  confession  qu'elle  avait 
faite  à  son  tuteur.  En  somme,  elle  en  était  presque  aussi  étonnée 
que  lui,  et  depuis  cette  après-midi  mémorable  le  nom  de  John  n'a- 
vait été  prononcé  par  personne.  Au  point  où  en  étaient  les  choses. 
Prudence  ne  pouvait  aller  à  Rivermouth  ;  par  l'aveu  de  son  amour 
pour  un  homme  qui  ne  le  lui  avait  pas  demandé,  elle  s'était  con- 
damnée à  ne  plus  mettre  les  pieds  en  ville  tant  que  le  jeune  Dent 
y  résiderait.  Ceci  impliquait  pour  la  pauvre  fille  une  privation  pé- 
nible, car  elle  eût  aspiré  à  porter  ses  peines  au  bon  vieux  pasteur 
qui  l'avait  consolée  dans  toutes  les  tribulations  dont  elle  pouvait  se 
souvenir.  Vers  la  fin  de  la  seconde  semaine,  son  impatience  devint 
intolérable.  Sans  doute  John  était  parti  depuis  longtemps-,  mais, 
en  admettant  qu'il  restât,  allait-elle  donc  se  clottrer  pour  jamais 
comme  une  religieuse? 

A  déjeuner,  elle  dit  :  —  Je  vais  en  ville  ce  matin. 

—  Yeux-tu  le  phaéton?  demanda  M.  Dent  sans  efiîision. 

—  Je  préfère  marcher,  l'exercice  m'est  nécessaire. 

—  Mais... 


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PRUDENCE  PALFRBY.  913 

—  Si  VOUS  supposez  que  je  vais  courir  après  un  jeune  homme 
qui  se  sauve  devant  moi»  interrompit  Prudence  avec  un  singulier 
emportement  9  je  resterai. 

—  Je  ne  suppose  rien  de  semblable.  Tu  es  bizarre  d^uis  quelque 
temps.  Peut-être  soufires-tu  de  n'être  pas  guidée  par  une  main 
plus  douce  que  la  mienne,  car  jamais  tu  n'as  eu  autant  qu'à  pré- 
sent besoin  de  direction  sage.  Je  voudrais  savoir  quelles  paroles  ta 
mère,  si  elle  vivait,  adresserait  à  son  enfant. 

Prudence  se  leva,  et,  se  rapprochant  de  lui  :  —  Si  ma  mère  était 
ici,  elle  m'engagerait  à  vous  demander  ^pardon  pour  tout  l'ennui 
que  je  vous  ai  causé  depuis  mon  enfance.  Je  regrette  bien  d'avoir 
pris  feu  comme  je  l'ai  fait  l'autre  soir. 

M.  Dent  sourit  assez  tristement,  mais  enfin  c'était  la  première  fois 
depuis  quinze  jours  qu'il  souriait,  et  pour  Prudence  ce  fut  comme 
un  rayon  de  soleil  après  le  brouillard.  Le  nuage  qui  était  entre  eux 
s'écaiia  momentanément,  quitte  à  faire  halte  un  peu  plus  loin,  car 
la  vie  de  ces  deux  êtres  ne  pouvait  plus  jamais  redevenir  exacte- 
ment ce  qu'elle  avait  été.  —  Si  vous  désirez  que  je  ne  sorte  pas,... 
dit  humblement  Prudence. 

M.  Dent  répondit  qu'il  ne  désirait  rien  de  semblable,  fit  effort 
pour  paraître  insouciant  et  lui  demanda  seulement  de  rentrer  aussi 
vite  que  possible.  Prudence  le  promit;  -elle  était  résolue  à  se  con- 
duire avec  une  extrême  réserve.  Déjà  elle  n'en  était  plus  à  vouloir 
épouser  John  dès  le  lendemain  pour  peu  qu'il  en  eût  envie;  elle 
l'aimait,  et  cet  amour  ne  devait  point  être  une  meule  attachée  à 
son  cou.  Gomme  elle  approchait  de  la  ville,  les  pulsations  de  son 
cœur  se  précipitèrent.  —  Si  par  hasard  il  était  encore  làl  si  elle  al- 
lait le  rencontrer  sur  le  pont,  se  trouver  en  face  de  lui  au  coin  d'une 
rue  à  l'improvistel  Serait-il  assez  fat  pour  supposer  qu'elle  le  cher- 
chait? Le  sang  lui  monta  jusqu'au  front,  et  elle  fut  presque  tentée 
de  retourner  sur  ses  pas;  mais  avec  un  mouvement  de  tête  impé- 
rieux elle  avança.  En  évitant  les  rues  les  plus  fréquentées.  Prudence 
atteignit  sans  accident  la  porte  du  presbytère.  Séparé  de  la  rue  par 
un  écran  de  feuilles  de  vigne,  John  Dent^  le  sourcil  contracté,  lisait 
la  Richesse  des  nations  d'Adam  Smith.  Il  leva  de  son  livre  un  regard 
fatigué  et  la  reconnut.  Au  moment  même,  elle  l'apercevait. 

—  Je...  je  vous  oroyais  parti,  balbutia-t-elle. 

—  Non,  pas  encore,  dit  John,  dont  la  physionomie  rayonna;  je 
ne  pouvais  me  décider  à  partir  sans  vous  revoir,  et  naturellement  je 
ne  pouvais  rentrer  dans  la  maison. 

—  Vous  attendiez  que  je  vinsse  à  vous  I  s'écria  la  jeune  fille  de- 
venant ppiirpre.  Vous  auriez  pu  attendre  longtemps,  si  je  m'en  étais 
doutée  I 

roM  ni.  —  1874.  h» 

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91A  REVUB  DES  DEUX  MORDES. 

-—  Alors  vous  m'en  voulei  aussi? 

—  Je  vous  en  veux  beaucoup  1  Vous  avei  eu  grand  tort  de  vous 
quereller  avec  votre  oncle,  votre  unique  ami. 

*—  C'est  qu'il  ne  m'a  pas  laissé  le  choix*  J'allais  le  trouver  dans 
un  moment  de  grand  trouble  pour  obtenir  de  lui  un  conseil  bien* 
veillant,  et  il  ne  m'a  témoigné  que  de  la  dureté...  Hais  à  moins 
qu'il  ne  vous  ait  dit  le  sujet  de  notre  querelle,  je  ne  vous  m  parie- 
rai pas.  Vous  l'a-t-il  dit,  Prudence?  —  Elle  fit  lentement  un  signe 
de  tête  affirmatif.  —  Quelle  consolation  j'éi»x)uve  à  vous  revoir  une 
fois  encore  t  M.  [le  curé,  vous  le  saves,  était  l'intime  ami  de  mon 
père  quand  notre  famille  habitait  cette  ville.  Il  a  été  excellent  pour 
moi;  ce  sont  pourtant  les  heures  les  {dus  longues,  les  plus  nusé- 
rables  de  ma  vie  que  j'ai  passées  sur  ce  banc. 

Plus  d'une  fois  depuis.  Prudence  se  raj^la  ces  pan^,  assise 
désolée  sur  le  même  banc,  à  l'cufnbre  des  treilles. 

—  Tout  cela  est  passé,  vous  voici;  mais  je  n'y  aurais  pas 
résisté  une  semaine  de  plus,  même  avec  l'espérance  de  vous  voir  à 
la  fin.  Prudence,  il  y  a  plusieurs  choses  que  je  voudrais  vous  dire 
et  je  ne  sais  comment  m'y  prendre,  puis-je  essaya? 

—  Gela  dépend,  répliqua  Prudence.  11  est  des  choses  que  vous  ne 
devez  pas  me  dire. 

--■  Que  je  vous  aime  par  exemple? 

—  C'est  inutile. 

—  En  effet,  mon  cmcle  Ralph  m'a  épargné  la  confusion  d'un 
aveu.  S'il  avait  eu  confiance  en  moi,  je  serais  parti  probablemoit 
sans  prononcer  ce  mot,  mais  je  ne  ^is  pas  quel  mal  il  peut  y  avcùr  à 
parler  maintenant  que  vous  sav^  tout.  Je  suis  fier  de  vous  aimer, 
je  sais  que  je  serai  malheureux  peut-^tre  toute  ma  vie;  n'importe, 
ce  malheur  est  mon  hiea  unique. 

«--  Mais  je  ne  vous  ai  jamais  permis... 

—  Vous  vous  placez  là  sur  un  terrain  dangereux.  Si  vous  me 
baSssez,  ne  me  le  dites  pas,  de  gr&œ;  si  vous  m'aimez,  ne  me  le  dites 
pas  non  plus,  je  n'aurais  pas  la  force  de  l'entendre.  Je  vous  jure 
sur  l'honneur  que  je  ne  voudrais  savoir  pour  rien  au  mcmde. 

Par  une  exception  rare,  Prudence  avait  un  »nant  prêt  à  se  lier 
pieds  et  poings  pour  elle  et  qui  de  sa  part  ne  voulait  pas  de  ser- 
mens,  eût -elle  été  disposée  à  lui  en  faire.  John  ne  demandait  qu'à 
emporter  la  fiiible  dose  d'espérance  que  peut  laisser  Pincertitude,  et 
en  cela  peut-être  était-il  sage. 

—  Vous  parlez  d'amour  et  de  haine,  dît  Prudence  en  traçant  des 
hiéroglyphes  du  bout  de  sa  bottine,  conune  s'il  n'y  avait  rien  entre 
les  deux.  Qu'est-ce  qui  m'empêche  de  rester  votre  amie?  Je  m'inté- 
resse vivement  à  vos  projets,  et  je  suis  contente  d'en  pouvoir  parler 
avec  vous.  Où  donc  irez-vous  en  quittant  Rivermoudi?  ^ 

LJiyiUiieu  uy   -^^J V^ v^Vt  Iv, 


PRUDENCE  PAIIMY.  9l5 

—  En  Californie. 

—  Si  loin! 

—  Jusqu'aux  mines;  c'est  le  chemin  le  plus  court  qui  puisse  me 
conduire  à  la  fortune.  Je  manque  de  l'espèce  d'énergie  ^i  aide  un 
homme  à  gagner  laborieusement  sa  vie  au  jour  le  jour;  une  riide 
tâche  en  revanche  ne  m'effraie  point,  je  ne  demande  pas  fflleujt  que 
d'abattre  en  quelques  mois  la  besogne  de  la  moitié  d'une  vie, 
pourvu  que  je  sois  payé  en  bloc,  en  bloc,  entendez-vous?  Je  ne  me 
soucie  pas  de  devenir  riche  petit  à  petit.  Sayez-en  sûre.  Prudence, 
je  tomberai  sur  quelque  pépite  monstre,  il  est  impossible  qu'oti  leô 
ait  toutes  trouvées. 

—  Espérons-le,  répliqua  Prudence  souriante. 

John  ne  souriait  pas;  tandis  qu'il  parlait,  son  Visage  s^eûflamthait 
comme  s'il  eût  vu  des  couches  d'or  épaisses  remplacer  les  plates- 
bandes  de  soucis  du  pasteur. 

—  J'ai  une  théorie  à  moi,  poursuivit-il,  je  suis  persuadé  qu'au- 
cun homme  ne  peut  désirer  une  chose  comme  je  désire  Cellé-cî  sans 
l'atteindre.  Je  reviendrai  indépendant  ou  jamais.  Ma  bourse  une 
fois  pleine,  je  vous  demanderai  d'être  ma  femme...  C'est  dit!  M*en 
Voulez-vous  encore? 

—  Pas  beaucoup,  répondit  Prudence;  mais  si  pendant  ce  temps- 
là  j'avais  épousé  le  vieux  Robin  Gray  (1)? 

—  Vous  êtes  libre...  Je  le  haïrai...  Non,  quel  droit  auraîs-je  de 
le  haïr?  Je  l'envierai,  voilà  tout.  Et  si  Robin  Gray  est  pauvre,  peut- 
être  serai-je  facilement  magnanime  et  lui  donnerai-je  mon  or.  A 
quoi  me  servirait-il  sans  vous?  Et  puis  je  retournerai  au  désert. 

Il  dît  ceci  avec  un  rire  lugubre,  et  Prudence  rit  comme  lui,  le  cœur 
serré.  Il  lui  fallut  un  effort  pour  ne  pas  répondre  qu'elle  ne  se  ma- 
rierait jamais,  dût-elle  l'attendre  mille  ans.  S'il  lui  eût  demandé 
simplement  :.  —  M'aimez-vous?  —  ses  sages  répolutîons  se  seraient 
envolées;  s'il  l'eût  priée  de  partir  pour  les  champs  d'or  avec  lui, 
elle  aurait  noué  les  brides  de  son  chapeau  et  placé  sa  main  dans  la 
sienne,  mais  le  moment  propice  passa. 

Elle  s'était  assise  sur  le  petit  banc  à  l'extrémité  de  la  piazza,  au 
grand  regret  de  la  veuve  Mugridge,  qui  d'une  mansarde  de  l'autre 
côté  de  la  rue  surveillait  fiévreusement  ce  tête-à-tête.  —  Mainte- 
nant, dit-elle,  il  me  faut  parth*.  Mon  oncle  s'étonnera  que  je  sois 
restée  si  longtemps»  et  je  n'ai  pas  vu  M.  le  curé. 

Elle  se  leva. 

—  Pourrai-je  vous  écrire?  demanda  John.  Oh  !  deux  lettres  seu- 
lementy  ajoutait-il  avec  précipitalion,  l'une  en  arrivant  là-bas  et 
l'autre  six  mois  après  pour  vous  apprendre  le  résultat  de  mon  ex- 


Ci)  Auld  Robin  Gray  est  un  personnifc  populaire  de  vieille  ballade  écoMaiiê. 

LJiyiLi^eu  uy   -^^J 


oogle 


016  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pédition.  Gomme  j'enverrai  ces  lettres  sous  le  couvert  de  M.  Dent, 
il  n'y  aura  pas  d'inconvénient.  Je  ne  vous  demande  point  de  me  ré- 
pondre. 

—  Malgré  ce  qui  s*est  passée  dit  Prudence,  je  suis  sûre  que  voM 
oncle  sera  content  de  suivre  vos  mouvemens,  et  qu'il  vous  souhai- 
tera le  succès.  Quand  partez-vous? 

—  Demain.  A  présent,  je  vous  ai  vue,  rien  ne  nous  retient  plus. 

—  Nous?..  Vous  ne  partez  donc  pas  seul? 

— Non,  Joe  Twombly  m'accompagne,  vous  savez,  le  fils  du  doyen, 
un  bon  garçon.  Sa  famille  a  crié  d'abord,  il  a  eu  à  lutter  contre  les 
vieux  parens,  six  grandes  sœurs,  les  jumeaux,  le  baby.  Il  se  livre 
au  charme  des  adieux  depuis  la  semaine  dernière.  Je  l'envie  de 
laisser  tant  de  chagrins  derrière  lui;  moi,  je  n'ai  dans  le  monde  en- 
tier que  vous  et  le  pasteur  Hawkins,  et  je  n'ai  pas  la  prétention  que, 
pour  votre  part,  vous  me  regrettiez  comme  feraient  wi  grandes 
sœurs  réunies. 

—  Hais  j'ai  autant  de  chagrin  que  l'une  d'elles,  dit  Prudence  lui 
tendant  sa  main  dégantée,  qu'il  tint  longtemps  entre  les  siennes. 
Cette  main  était  froide  comme  la  neige  dont  elle  avait  la  blancheur. 

-—  Je  voudrais  savoir  pourtant  ce  que  fait  cette  petite  Palfrey 
avec  le  neveu  du  squire  Dent,  marmotta  la  veuve  Mugridge,  son 
cou  de  pélican  tendu  par  la  fenêtre. 

—  Vous  pleurez?  Est-il  possible  que  vous  pleuriez?  s'éaia  John. 

—  Oui,  je  pleure,  dit  Prudence,  le  regardant  à  travers  deux 
grosses  larmes  qui  s'obstinaient  à  couler  depuis  quelque  temps. 
N'est-ce  pas  le  droit  d'une  sœur?.. 

—  Si  vous  êtes  ma  sœur...  —  John  hésitait,  elle  soupira.  —  S 
vous  êtes  ma  sœur,  vous  me  laisserez  vous  embrasser. 

Il  baissa  la  tête  vers  la  sienne,  et  un  baiser  fut  échangé. 

—  Qu'est-ce  qui  se  passe?  s'écria  le  pasteur  Hawkins  aj^rais- 
sant  tout  à  coup  sur  la  porte,  l'index  pris  dans  un  vaste  in-folio  et 
ses  lunettes  relevées  sur  le  front. 

En  s'éloignant  précipitamment  de  John,  Prudence  lui  glissa  daifê 
la  main  un  petit  bouquet  de  fuchsias  qu'elle  portait  à  son  corsage, 
n  la  remercia  d'un  regard,  et  tous  deux  se  séparèrent.  Prudence 
Palfrey  pour  reprendre  la  vie  tranquille  et  incolore  qu'on  menait  à 
Willowbrook,  et  John  Dent  pour  voler  à  la  conquête  de  la  toison 
d'or. 

Prudence  en  rentrant  ne  dit  rien  à  son  tuteur  de  sa  rencontre  au 
presbytère.  Elle  n'avait  pas  l'intention  de  la  lui  cacher,  mais  toutes 
ces  choses  étaient  trop  nouvelles  et  trop  émouvantes  pour  qu'elle 
en  pût  parler  encore.  Elle  était  agitée;  une  partie  de  la  nuit  elle  ne 
dormit  pas,  se  reprochant  sa  froideur.  Pour  elle,  il  allait  affronter 
le  travail,  le  péril,  la  moH  peut-être,  et  elle  l'avait  laissé  partir 

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PBUDENCB  PALFREY.  917 

sans  prononcer  le  mot  qui  lui  eût  rendu  tout  facile,  quoiqu'il  pré- 
tendit le  contraire.  Aucune  femme  ne  constate  volontiers  que  la  gé- 
nérosité est  du  côté  de  son  amant  ;  le  cœur  de  Prudence  s'exalta 
donc  d'autant  plus  qu'on  ne  lui  avait  pas  permis  de  se  sacrifier  le 
moins  du  monde,  et  elle  s'endormit  en  faisant  vœu  de  ne  se  point 
marier,  si  elle  ne  pouvait  épouser  John.  Le  lendemain  matin,  M.  Dent, 
qui  s'était  rendu  au  marché  de  Riv^mouth,  eut  l'extrême  satisfac- 
tion d'apercevoir  sur  la  plate-forme  du  chemin  de  fer  son  neveu  et 
Joseph  Twombly  au  milieu  de  leur  bagage;  mais,  en  rentrant  chez 
lui,  M.  Dent  apprit  une  nouvelle  qui  émoussa  cette  satisfaction. 

—  Dieu  me  pardonne  si  ce  n'est  pas  M.  Ralph  Dent  I  cria  une 
voix  aigu6  et  chevrotante  à  ses  côtés  au  moment  où  il  débouchait 
sur  la  place.  C'était  la  veuve  Mugridge,  occupée  sur  les  marches  de 
sa  maison  à  quelque  soin  domestique.  —  Qui  aurait  pensé  vous  voir 
de  si  grand  matin?  L'oiseau  matinal  attrape  le  ver,  dit-on.  Vous  êtes 
venu  embarquer  votre  neveu,  je  parie  I  Je  les  vois  encore,  M"»  Pru- 
dence et  lui,  babiller  hier  comme  deux  merles  sur  la  piazza  de 
M.  le  curé.  J'aurais  cru,  ma  foi,  qu'il  raterait  à  la  fin,  et  Joe  ausâ  I 
bon  Dieu  I  on  dit  que  la  famille  du  doyen  est  toute  sens  dessus 
dessous... 

H.  Dent  n'écoutait  plus.  Rentré  chez  lui,  il  salua  Prudence  d'un 
bonjour  glacial.  Il  n'avait  pas  le  cœur  de  lui  reprocher  son  appa- 
rente duplicité,  il  n'avait  de  cœur  pour  rien.  Les  deux  jeunes  gens 
s'étaient  réunis  en  secret,  l'un  l'avait  bravé,  l'autre  le  trompait. 

Quand  son  neveu  sur  la  route  de  Rivermouth  lui  avait  confié  ses 
intentions  au  sujet  de  Prudence,  M.  Dent  s'était  expliqué  sans  trop 
de  peine  l'indignation  qu'il  en  éprouva.  John  n'était  pas  en  effet  un 
homme  que  V(m  pût  raisonnablement  épouser;  mais,  sous  cette 
opposition  inspirée  par  de  paternelles  prévoyances,  couvait  une 
étrange,  une  indéfinissable  jalousie.  La  décUiration  d'amour  de 
Prudence  pour  son  cousin  était  tombée  sur  lui  comme  la  foudre;  à 
cette  lueur,  il  entrevit  avec  effroi  ses  propres  sentimens.  M.  Dent 
comprit  nettement  son  devoir;  ne  serait-il  pas  impossible  de  le  con- 
cilier avec  cette  étroite  intimité  dont  Prudence  et  lui  avaient  eu 
l'habitude?  Le  moindre  mot  inconsidéré  pouvait  tout  révéler  à  sa 
pupille.  Cet  honnête  homme  fit  si  bonne  garde  devant  son  secret 
que  sa  froideur  envers  Prudence  devint  bientôt  de  la  dureté  sous 
l'influence  d'une  perpétuelle  inquiétude  de  se  trahir. 

Reconnaissant  qu'elle  lui  avait  donné  quelques  raisons  de  dé- 
plaisir. Prudence  se  montra  disposée  à  toutes  les  avances  qui  peu- 
vent amener  une  réconciliation;  mais  M.  Dent  ne  l'encouragea  pas, 
il  était  de  glace  au  contraire.  Sur  ces  entrefaites,  une  affaire  l'appela 
et  le  retint  quinze  jours  à  Boston  :  —  Il  m'aura  pardonné  au  retour, 
pensa  Prudence;  mais  il  revint  irrité  comme  il  était  parti. 


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918  BETUB  DB6  DE6X  MdNWS. 

Ce  s(!^-4à,  ^anâ  elle  lui  tendit  le  front  ava&t  d'aller  se  cOTtch^^ 
ainsi  qù^elle  Tavait' toujoura  fait^  il  la  rqppussaw  Prudence  reneoça 
depuis  lors  à  cette  cafease  :  —  Il  est  enciure  fàehévse  dit^lle,  fiarca 
qu'il  croit  à  quel(|ue  engagement  entre  Jobnet  moi^. —  Après  avoir 
été  trop  timide  elle  était  trop  fière  désormais'  pwr  lui  raconter  ce 
qui  s'était  passé  chez  le  pasteur 'Qawkins^  Évidemment  il  avait  ea 
connaissance  de  cette  entrevue,  elle  avait  pf^rdu-  sa  confiance,  son. 
eÉtime,  et  c'était  bhose  duré  à'6iip{M»^r#  pJNis  dure  de  beaucoup qpe 
Tabkence  de 'Jobn« 

Le  vieux  'cinré  était  Tunique  resseu^œ  de^nidence  à  cette  épo- 
que. Chaque  fois^e  les  soins  duteénage  le  M  p^naAettaient,  elle 
allait  dîoit  'au  presbytère  et  restait  des  heures  de  suite  assise  sur-  le 
petit  bknc  peint  en  vert,  sous  la  treille^  dépouillée  de  son  feuillage 
désormais,  oà  John  Dent  l'avait  i^^ndue*  Elle  l'afifielait  son  tabouret 
de  pénitetice,  et  elle  poussr  cette  péililenee  jusqu^à  liiela^Bicàeise 
de9rltài6nsdtAânmBm^^  un' exploit  que  peu  de  jenaes  fiUes  dan& 
là  N6tlvètte^An]pleterre  on  ailleurs  aient  accomi^L  Pour  elle,  c!ëtaii 
comme  un' itmian.'Qmelquefeis  lé  curé  tirait  son  fauteuil  au  soleii 
sur  1à  piaezft,  et  tous  deiocpifflaient  iMgaement  delaGalifornieett 
de  John. 

giï'Prtfdencëëtafflisu^désefepoitde  la  sévMté  de  son  tuteur,  celai- 
ci  était  navn^  de  sen  a|)pÉrente<  indiffiérenoe.  Ils  ne  se  voyaient 
pltis  gtière  qif^à  table.  M.  Dent  passait  la^  majeure  partie  de  soa 
temps  dans  la'WbKothë^pie,  où  Prlideiïce  n'osait  pénétrer.  Us  sa 
jooaiefrift  ph»  aur  écbees  ensemble,  elle  ne  lui  faisait  plu»de  let^ 
ttire  aiMns  dlnèr.  Les^  sMréerd'ttdtcmme  s'écoulaient  lugubres,  in^ 
terminablés,  à  Willôwbrdok*  Si>M»  DentI  se  f&t  {xt>p08é  de  forcer 
Prudence  à  regretter  son  neveu,  MaèiiNtveMui-fliémeii'eûit  pas  ima^ 
giné  lit!  lÉfeSlleor  système. 

Après  trois  mois  de  ce  sAipptioe,  M.  Beat  reçut  du  Bcbelleune 
enveloppe  renfermant  une  lettre  pourPrudeoce,  Son  peemier  maar- 
Vement'  fut  de  jeter  cette  missive  au  feu,  le  second  mouveoient  de 
la  pôrtef  à  sa  pupille,  bieû  que  le  papier  btûlâcses^  doigte  coniffie 
\ïù  6h&rh<m  atdént.  Prudence  tressaillit  et  devint  rouge  ea  ie«eOf- 
naissailt  réfcritmre,  mais  elle  ne  prit;  pas  la  lettre  et  1k  hnaea  9«r 
fe  taMe  ôû  il  Pavait  pos(ée« 

—  tfWé  Veuf!  être  seule  pow  la  lire,  peùsai  M*  Dent  wec  ameiv 
tume.  Il  s'éloigto*ftf  quand  Prudence  cottt»ut  à  lui. 

—  Ne  ëerons-TiWfô  donc  fAns  jamais  aniisî  dit-elle  ea  lui  teu- 
chàlQ^  le  bras^;  Je' me  seriâ  dommeétrangi^f^  cbne  cette  maisoa  qui 
était  h?  Aîenne,  et  àave^-véus  ce  que  je  ferai'  quansà  je  serai  tout  i 
fait  stoe  qné  vous  né  nf  aiïiWz  phis?  Je  m'en  irai* 

Il  là  règâî^da  et  vit  qu'elle  ferait  ce  qu'elle  disait 

— Tu  t'en  iras?  et  que  deviendrais-je  sans  toi ,  malbearease  enfiuHÎ 

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PRUDENOB  PAUEVET.  019 

—  Je  n'^  rien  fait  pour  mériter  votre  colèreé  C'est  par  ha* 
sard  que  j'ai  rencontré  John  Dent,  je*  n'ai  pris  envers  lui  aucun 
engagement  ;  mais  je  l'aime,  je  l'aimerai  toujours,  et  je  ne  me  con- 
sole pas  de  ne  le  lui  avoir  point  dit  en  honnête  fille.  C'est  mon  seul 
tort  réel.  Je  vous  demande  pardon  c^endant  si  j'ai  désobéi,  mais 
votre  sévérité  me  blesse  en  attendant  que  votre  injustice  m'éloigne 
de  vous. 

Elle  alla  se  rasseoir  devant  sa  table  à  ouvrage.  Chacune  de  ses  . 
paroles  avait  été  pour  M.  Dent  un  coup  de  poignard.  Ëtait^l  pos- 
sible qu'il  se  fût  montré  cruel  envers  elle?  L'altération  des  traits 
de  Prudence  le  frappa  pour  la  première  fois.  Gomment  depuis  trois 
m(»8  n'avaitnil  pas  remarqué  sa  pâleur,  les  cercles  noirs  qui  don- 
naient à  ses  yeux,  devenus  trop  grands,  l'éclat  fébrile  de  la  con- 
somption. Les  mains  posées  sur  ses  genoux  étaient  pâles,  amaigries. 
La  conscience  de  M.  Dent  lui  fit  d'atroces  reproches.  Ce  n'était  pas 
asses  de  dissimuler  son  propre  secret;  il  avait  d'autres  devoirs  :  la 
santé ,  le  bonheur  de  cette  enfant,  devaient  passer  avant  tout  le 
reste. 

—  Prudence,  dit-il,  pénétré  de  remords,  j'étais  aveugle  et  bien 
coupable.  Sois  heureuse  seulement^  et  je  ne  te  demanderai  rien  que 
de  me  pardonner  d'avoir  trouvé  difficile  de  te  céder  au  premier 
jeune  drôle  qui  est  venu  demander  ta  main.  Tu  as  été  ma  fille  si 
longtemps,  que  la  pensée  de  te  perdre  m'a  rendu  fou,  vois-tu  ; 
mais  nous  ne  parlerons  plus  de  cela.  Écris-lui,  dis-lui  de  revenir, 
qu'il  sera  le  bienvenu.  Tout  ce*que  j'ai  est  à  vous  deux.  Qu'est-ce 
qui  m'importe  au  monde,  sinon  ton  bonheur?  —  Et  M.  Dent  l'em- 
brassa comme  il  l'eût  fait  avant  que  John  fût  venu  à  Rivermouth. 

—  Maintenant  voyons  ce  que  ce  garçon  peut  avoir  à  nous  dire. 
Il  tendit  la  lettre  à  Prudence,  que  cette  transfofmation  soudaine 

rendait  muette.  Elle  resta  une  minute  les  yeux  brillans  de  larmes, 
puis  elle  brisa  le  cachet  :  —  Je  lirai  tout  haut,  dit-elle ,  reprenant 
ses  airs  d'autorité  joyeuse. 

La  lettre  venait  non  pa»  de  Californie,  comme  ils  s'y  étaient  at- 
tendus, mais  d'un  village  obscur  au  nom  baroque,  quelque  part 
sur  la  frontière  du  Montana.  Les  nouvelles  étourdissantes  de  la  dé- 
couverte de  l'or  sur  le  territoire  indien  avaient  brusquement  mo- 
difié le  plan  des  deux  aventuriers.  Au  lieu  de  se  rendre  à  San-Fran- 
cisco,  ils  étaient  partis  pour  l'autre  côté  des  Montagnes-Rocheuses. 
Au  Lac^alé,  où  ils  avaient  fait  halte  pour  acheter  des  outils,  des 
tentes,  des  provisions,  John  n'avait  pas  trouvé  le  temps  d'écrire,  et 
sans  doute  il  n'écrirait  plus  de  quelques  mois,  car  ils  allaient  s'en- 
foncer dans  des  régions  sauvages  où  le  service  de  la  poste  était  des 
plus  primitifs,  régions  infestées,  disait-on,  par  des  batteurs  de  buis- 

ns  qui  guettaient  les  convois  de  bagages  dirigés  vers  les  défriche- 

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920  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mens  et  les  mineurs  favorisés  qui  revenaient  avec  leur  butin.  En 
outre  les  éclaireurs  de  la  tribu  Bannock  avaient  la  mauvaise  balÂ- 
tude  â'an*6ter  la  diligence  et  de  se  tatouer  avec  les  timbres-poste 
des  dépèches.  Dans  de  pareilles  conditions,  toute  communicatioD 
avec  les  États-Unis  serait  difficile,  impossible  peut-être.  Dent  et 
Twombly  faisaient  partie  d'un  corps  de  quarante  ou  cinquante 
compagnons,  parmi  lesquels  certains  plaeers  dont  on  s'était  assuré 
d'avance  devaient  être  partagés  aussitôt  leur  arrivée  au  coAon  de 
la  Roche-Rouge.  Pour  leur  part,  ils  s'étaient  adjoint  au  Lac-Salé 
un  jeune  homme  du  nom  de  Nevins^  qui,  ayant  fait  fortune  en  Ca- 
lifornie dès  1866,  avait  tout  perdu  par  de  folles  spéculations.  Il  était 
venu  de  Nevada  avec  une  bande  nombreuse,  et  se  trouvait  sans 
autre  propriété  que  les  habits  qu'il  avait  sur  le  dos;  mais  c'était  un 
garçon  supérieur  sous  tous  les  rapports,  versé  dans  les  secrets  du 
métier  et  dont  le  concours  serait  précieux  :  il  mettait  son  expéri^ice 
au  service  de  leur  capital.  John  Dent  paraissait  radieux.  S'il  existait 
de  l'or  au  Montana,  et  à  cela  il  n'y  avait  pas  de  doute,  le  trio  avait 
juré  de  le  conquérir;  trois  cœurs  hardis,  trois  paires  de  bras  solides 
comme  les  leurs  devaient  venir  k  bout  de  toutes  les  difficultés.  — 
Je  bénis  mon  étoile,  ajoutait  John,  qui  a  tourné  l'oncle  Ralf^  contre 
moi  ;  s'il  ne  m'avait  pas  fait  d'opposition,  je  végéterais  aux  environs 
de  Nevir-ToriL  avec  un  misérable  salaire  au  lieu  de  marcher  en  com- 
pagnie de  braves  gens  vers  la  fortune  prindère  qui  m'attend  au  ca- 
ftan de  la  Roche-Rouge. 

—  Puisse-t^il  réussir!  dit  M.  Dent  quand  ils  arrivèrent  au  bout 
des  quatre  pages  incohérentes  et  décousues  qui  ne  renfermaient 
pas  une  allusion  au  passé,  sauf  la  courte  phrase  que  nous  venons 
de  citer  et  que  Prudence  lut  sans  embarras.  Elle  avait  redouté  d'a- 
bord l'effet  que  produirait  la  lecture  d'une  lettre  d'amour  sur  son 
tuteur,  même  daûs  l'heureuse  disposition  où  elle  le  voyait,  et  res- 
sentit un  véritable  soulagement,  partagé  par  M.  Dent,  qui  ne  se 
trompait  pas  pourtant  sur  l'esprit  caché  de  cette  lettre. 

—  Si  j'étais  un  homme,  dit  Prudence,  je  ne  voudrais  pas  non 
plus  gratter  du  papier  dans  un  bureau,  tandis  que  de  nouveaux 
mondes  pleins  d*aventares  et  de  richesses  s'ouvrent  au  courage. 
Mon  cousin  John  a  eu  raison  de  partir,  et  je  ne  souhaite  pas  qu'il 
revienne  avant  d'avoir  accompli  un  effort  qui  lui  donne  confiance 
en  luiHonême» 

—  Grois-tu  que  cette  qualité  lui  ait  jamais  manqué?  demanda 
M.  Dent  en  clignant  de  l'œil. 

—  Enfin...  il  s'en  trouvera  bien,  répéta  Prudence,  et  d'ailleurs, 
ajouta-t-elle  avec  un  regard  qui  récompensa  le  digne  homme  de 
toutes  ses  concessions,  je  ne  m'affligerai  plus  autant  de  son  absence, 
puisque  vous  redevenez  bon  pour  moi.  Quel  chagrin  serait  intolé- 

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PRUDENCE  PALFREY.  921 

rable  quand  je  puis  me  tourner  vers  vous,  qui  avez  été  mon  père, 
ma  mère,  mon  ami,  le  monde  entier  pour  moi? 

Ces  paroles,  qui  l'eussent  blessé  une  heure  auparavant,  tombè- 
rent comme  du  miel  sur  le  cœur  de  H.  Dent;  il  ne  savait  rien  faire 
à  demi  et  avait  décidément  foulé  aux  pieds  son  égoîsme  et  sa  folie. 
La  victoire  qu'il  remporta  sur  lui-même  fut  telle  que,  pendant  les 
cinq  mois  qui  suivirent  l'arrivée  de  la  lettre  de  John,  il  se  contrai- 
gnit plusieurs  fois  à  faire  la  partie  de  trictrac  du  vieux  curé.  Du 
voyageur,  on  ne  savait  plus  rien;  mais  John  les  avait  préparés  à  ce 
long  silence,  que  la  jeune  fille  supportait  avec  sa  bonne  humeur 
ordinaire,  remplissant,  comme  autrefois,  la  maison  de  soleil. — Pru- 
dence, lui  dit  un  jour  son  tuteur  pensif,  raconte-^ moi  comment  il 
s'est  fait  que  tu  te  sois  mise  à  aimer  John  7 

—  Il  m'aimait. 

—  Gela  suffit  donc? 

—  D'ailleurs  vous  m'y  avez  forcée. 

—  Moi? 

—  Sans  doute,  en  nous  faisant  de  l'opposition. 

—  Alors,  si  j'avais  fermé  les  yeux  et  laissé  John  te  faire  la  cour, 
tu  ne  l'aurais  pas  aimé? 

—  Peut-être  bien. 

—  Je  regrette  de  n'avoir  point  suivi  cette  voie. 

—  Moi  aussi. 

—  C'était  de  l'entêtement  alors? 

—  Pur  entêtement,  répliqua  Prudence  en  traçant  un  ourlet  sur 
son  genou  avec  son  ongle  rose;  puis  elle  appuya  le  coude  sur  son 
ouvrage,  son  menton  sur  sa  main,  et  regarda  d'en  bas  M.  Dent  à  la 
manière  de  certain  petit  chérubin  que  vous  connaissez  au  premier 
plan  de  la  madone  de  Saint-Sixte.  Il  se  replongea  dans  son  journal 
et  n'ajouta  rien. 

La  période  de  sa  vie  qui  avait  précédé  la  visite  de  John  faisait  à 
Prudence  l'effet  d'une  époque  préhistorique  dont  elle  ne  pouvait 
se  croire  contemporaine.  Cette  existence  avait  été  nulle,  sans  cou- 
leur, composée  de  mille  riens  heureux;  maintenant  tout  se  compli- 
quait et  tout  devenait  possible.  Un  nouvel  avenir  s'ouvrait  devant 
elle,  très  différent  de  celui  qui  lui  avait  montré  jusque-là  Prudence 
Palfrey  passant  du  chapeau  rond  de  la  petite  fille  à  la  capote  plus 
sérieuse  de  la  demoiselle  mûre,  puis  aux  lunettes  d'argent  de  la 
vieillesse,  —  maltresse  de  Willowbrook  sous  ces  différens  aspects 
et  versant  du  thé  à  son  tuteur  quand  elle  n'exécutait  pas  les  chefs- 
d'œuvre  de  tricot  destinés  à  des  loteries  au  bénéfice  des  petits 
païens.  Ce  tableau  tranquille,  avec  le  cimetière,  qui  se  môle  à  toutes 
nos  évocations  de  l'avenir,  bien  vert  et  bien  fleuri  tout  au  fond, 
n'avait  pas  été  sans  charme  pour  Prudence,  et  désormais  cependant 

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02S  RETUE  DES  DEUX  MOin>ES. 

il  ne  lui  raffisait  plus.  Près  d'une  année  s'écoula;  d'abord  soutenue 
par  l'attente,  elle  commença  vaguement  à  partager  l'inquiétude  des 
Twombly,  qui,  eux  aussi,  restaient  sans  nourelles  de  Joseph. 

—  Tu  te  rappelles  ce  qu'il  nous  a  dit  sur  l'incertitude  de  la 
poste,  faisait  observa  M.  Dent;  probablement  les  guerriers  bannocks 
sont  à  l'heure  qu'il  est  réimis  en  conseil  autour  du  feu  pour  dé- 
diiffirer  sa  dernière  épltre  en  se  demandant  quel  peut  bien  être  son 
but. 

Prudence  sourit,  mais  sans  se  laisser  rassurer;  elle  avait  le  pres- 
sentiment que  tout  n'allait  pas  bien  pour  les  trois  associés;  enfin 
arriva  une  lettre  qui  la  fit  pâlir  jusqu'aux  lèvres  et  qui  fut  dé-^ 
posée,  pour  y  devenir  jaune  avec  le  temps,  dans  le  tiroir  du  pu- 
pitre de  sa  chambre  à  coucher.  Il  était  question  dans  cette  lettre 
de  trahison,  de  naufrage,  de  désespoir.  Une  grande  calamité  s'était 
appesantie  sur  John  Dent.  Il  avait  fait  sapifo  et  l'avait  perdue!  C'est 
tout  un  poème.  Le  peu  que  j'en  donne  ici  est  tiré  du  récit  verbal  de 
Joseph  Twombly  et  des  fragmens  d'un  journal  où  John  Dent,  à  de 
longs  intervalles,  marquait  ses  impressions  et  ses  aventures  à  cette 
époquOé 

III. 

Par  une  après-midi  de  la  seconde  moitié  de  septembre,  la  cara- 
vane à  laquelle  s'étaient  joints  John  Dent,  Twombly' et  Nevins  fit 
halte  sur  l'étroit  sentier  qui  escaladait  le  flanc  d'une  montagne  du 
Montana  oriental.  Se  penchant  au-dessus  du  précipice,  les  mains 
appuyées  au  pommeau  de  la  selle,  ils  virent  à  leurs  pieds  la  terre 
promise.  Sur  l'une  des  rives  d'un  cours  d'eau  impétueux  que  dore 
le  reflet  des  pics  plus  lointains  embrasés  par  le  soleil,  gisait  une 
cité  de  huttes  et  de  tentes  d'où  s'élevaient  lentement  çà  et  là  des 
spirales  de  fumée.  Le  long  du  caflon  (1),  parallèlement  au  fil  de 
l'eau,  s'agitaient  sans  cesse  comme  autant  de  fourmis  des  centaines 
de  figures  bleues,  rouges,  grises,  des  mineurs  au  travail.  De  temps 
à  autre,  un  rayon  se  posait  sur  la  pointe  de  quelque  outil  soulevé 
en  l'air,  d'où  jaillissait  une  étincelle.  C'était  le  désert  :  toute  cette 
activité  de  la  vie  humaine  ne  suffisait  pas  à  chasser  l'esprit  d'iso- 
lement qui  depuis  l'origine  du  monde  y  étendait  ses  ailes.  Des  mon- 
tagnes sauvages  s'élevant  dans  les  nues,  telles  que  des  remparts 
inexpugnables,  l'enfermaient  de  toutes  parts;  il  semblait  qu'un  mi- 
racle eût  été  nécessaire  pour  conduire  le  pied  de  l'homme  dans 
cette  solitude  intérieure.  Combien  elle  était  délicieuse,  inondée 
ainsi  des  rougeurs  du  couchant!  Et  comment  s'étonner  que  les 

(1)  V9âm  ou  gorge  à  parois  perpendiculaires  usées  par  l'écoulement  des  eaux. 

LJiyiLi/ieu  uy   -v — ■  ^^^  V^ Vt  l V, 


PaUDENCB  PAIFBEY.  925 

voyageurs  rompus  de  fatigue  Teussent  contemplée  avec  une  sorte 
4e  doute,  comme  s'ils  eussent  craint  de  voir  s'évanouir  je  mirage? 
-^  Dent,  dît  George  Nevins  d'une  voix  basse  pleine  d'autorité, 
il  y  a  de  l'or  ici. — Puis  il  demeura  immobile  pendant  quelques  mi- 
nutest  examinant  le  caflon  sous  tous  ses  aspects.  —  L'or  qui  est  là- 
bas,  poursuivit-il  du  même  ton,  est  pulvérisé;  il  se  cache  dans  des 
crevasses  secrètes  ou  dans  les  sables  de  la  rivière;  ce  sera  une  rude 
besogne  pour  l'at^aper.., 

—  Mais  il  y  a  de  J'or? 

—  Des  tonnes  pour  qui  saura  trouver  les  bons  endroits. 

—  Et  des  pépites? 
--^  Sans  doute. 

—  Sn  avant  I  cria  Jobn  Dent,  enfonçant  ses  éperons  dans  le  ventre 
de  son  cheval.  Le  reste  des  cavaliers,  reposés  par  cette  balte,  le 
suivirent,  descendant  à  fond  de  train  le  sentier  et  faisant  sonner 
leurs  éperons  à  l'espagnole,  Us  entrèrent  ainsi  dans  les  mines  du 
Montana. 

Plus  d'une  fois  pendant  leur  voyage  k  la  Boche-Rouge,  qui  n'a- 
vail  pas  été  sada  périls.  Dent  et  Twombly  s'étaient  bien  trouvés 
de  l'expérience  et  de  la  présence  d'esprit  de  Nevins;  ce  jour-l&i  en 
atteignant  le  canon^  ils  se  félicitèrent  plus  que  jamais  de  l'avoir 
cbcHsi  pour  associé.  Deux  mineurs,  qui  creusaient  un  puits  au-des- 
sous d'eux  dans  le  ravin ,  avaient  empiété  sur  leur  placer  et  sem- 
blaient peu  disposés  à  céder  un  certain  coin  de  terre  commodément 
situé  pour  le  lavage.  Nevins  mesura  froidement  le  terrain,  replanta 
les  jalons,  qui  avaient  été  retirés,  &  leur  place  primitive,  tout  en 
souriant,  mais  d'un  sourire  méchant,  qui  sans  doute  imposa  aux 
hommes,  car,  après  l'avoir  considéré,  sombres  et  boudeurs  pendant 
quelques  minutes,  l'un  des  deux  s'approcha  de  son  camarade,  lui 
parla  brièvement  à  l'oreille,  pids  ils  s'éloignèrent  en  jetant  de  temps 
à  autre  un  regard  furtif  par-dessus  leur  épaule. 

Dent  et  Twombly  suivaient  cette  scène  avec  curio^té;  le  premier 
aurait  discuté  avec  ^ix,  leur  eût  {urouvé  par  A  plus  B  qu'ils  avûent 
tort;  le  second  eût  ccmsenti  à  un  compromis  en  partageant  l'espace 
en  litige,  mais  Nevins  était  un  vieux  rentier  et  savait  tenir  ferme. 
-^  Quiconque  hésite  id  est  perdu,  dit-il  à  ses  compagnons.  Si  je  n'a- 
vais pas  été  prôt  à  tout,  ils  m'auraient  tué;  mais  ils  ont  senti  leur 
maître. 

—  Diable  !  s'écria  Tvirombly,  quel  individu  féroce  vous  faitesl 

—  Attendez!  vous  ignorez  encore  au  milieu  de  quel  peuple  nous 
sommes.  Çà  et  là  il  peut  se  trouver  un  brave  garçon,  c'est  possible, 
mais  quant  au  reste,  gibier  de  potence!  des  grecs  de  San-Francisco, 
des  nifiians  du  Colorado  et  de  Nevada,  des  gredins  de  partout.  Nos 

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92i  KEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

concitoyens ,  dans  la  florissante  cité  de  la  Roche-Rouge ,  forment 
Técume  par  excellence  de  la  société;  ou  je  me  trompe  fort,  ou  les 
détonations  du  revolver  deviendront  aussi  familières  à  vos  oreilles 
que  le  coassement  des  grenouilles  là-bas  parmi  les  aulnes. 

Ce  tableau  peu  flatteur  avait  l'exactitude  d'une  photographie.  Le 
bruit  de  la  découverte  de  riches  placers  dans  le  Montana  avait  couru 
comme  une  traînée  de  poudre  à  travers  les  territoires  et  les  états  de 
la  fontière;  deux  mois  auparavant,  le  silence  de  cette  vallée  n'était 
troublé  que  par  le  cri  de  quelque  béte  fauve.  Il  arriva  qu'un  trap- 
peur qui  s'était  égaré  dans  la  gorge  dût  y  passer  la  nuit.  Le  lende- 
main, en  déjeunant,  il  planta  son  couteau  dans  la  terre  auprès  de 
lui;  en  le  retirant  il  vit  une  paillette  jaune  brilla:  sur  un  peu  de 
boue  qui  adhérait  &  la  lame.  Le  trappeur  se  leva  et  marqua  tran- 
quillement son  placer.  Il  savait  que  de  telles  découvertes  ne  res- 
tent jamais  secrètes;  deux  mois  après  en  effet  il  y  avait  dans  le  cafion 
une  ville  bourdonnante  de  plus  de  deux  mille  toies.  Tous  les  di$e9- 
pérés  des  deux  sexes  qui  ne  pouvaient  vivre  ailleurs  s'y  rassem- 
blèrent pour  former  le  noyau  de  cette  bande  dite  d'Henry  Plummer, 
qui  hanta  les  défilés  de  la  montagne^  pillant,  assassinant,  jusqu'à 
ce  que  les  comités  de  vigilance  en  fussent  venus  à  bout. 

((  Nevins  ne.  s'est  pas  plus  trompé  sur  le  caractère  géol<^que 
que  sur  le  caractère  moral  de  l'endroit,  écrivait  John  Dent  dans  sm 
journal  à  la  date  du  12  octobre,  tout  le  long  de  la  rivière  est  ré- 
pandue la  poussière  d'or,  et  quelques  chercheurs  heureux  ont  dé- 
couvert de  riches  poches;  mais  quant  à  ces  pépites  massives  qui 
rendaient  fous  les  hommes  de  iO,  nous  n'en  avons  encore  vu  au- 
cune, bien  qu'on  raconte  qu'un  métis  en  ait  trouvé  une  aussi  grosse 
qu'une  noix  de  coco.  » 

Pendant  une  quinzaine  de  jours,  les  trois  aventuriers  travaillèrent 
avec  acharnement,  prenant  à  peine  le  temps  de  manger;  le  soir,  ils 
tombaient  de  fatigue  comme  des  bètes  de  somme,  et  au  bout  de  la 
seconde  semaine  ils  n'avaient  pas  trouvé  d'or;  vers  la  fin  de  la  troi- 
sième, ils  récoltaient  chacun  près  d'un  dollar  par  jour,  la  mmtié  du 
salaire  d'un  laboureur  dans  l'est.  Avec  un  gros  soupir,  J<dm  Dent  fit 
observer  que  \t  placer  pourrait  bien  ne  servir  qu'à  recevoir  leurs  os. 

—  Je  n'aime  jamais  gagner  la  première  partie,  répondit  Nevins, 
cela  porte  malheur. 

—  Les  gens  de  Sacramento,  au-dessous  de  nous,  tirent  sept  cents 
dollars  par  semaine,  hasarda  timidement  Twombly. 

—  Notre  tour  viendra,  dit  Nevins  avec  calme. 

C'était  un  dimanche.  Le  trio  observait  le  repos  du  septième  jour 
comme  tout  le  reste  du  camp  en  général.  Il  y  avait  foule  dans  les 
cabarets  et  les  tripots.  Au  coucher  du  soleil,  la  salle  de  danse,  la 


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PRUDENCE   PALFREY.  925 

Hurdy-Gurdy  Hotue  (1),  comme  on  l'appelait,  devait  s'ouvrir.  On 
n'eût  trouvé  dehors  que  quelques  groupes  de  mineurs  malheureux 
qui  vomissaient  des  anathèmes  contre  leur  guignon,  en  attendant 
une  inviution  à  boire;  durant  toute  la  journée  du  dimandie,  une 
odeur  de  liqueurs  fortes  mêlées  flottait  sur  la  Rocbe-^Rouge. 

Les  trds  amis,  errans  par  la  ville  pour  voir  ce  qui  se  passait,  arri- 
vèrent à  la  porte  d'un  salon  encombré  de  monde.  A  l'une  des  tables, 
un  homme  venait  d'être  mortellement  blessé,  ses  camarades  l'em- 
portaient, un  revolver  encore  fumant  dans  sa  main  crispée.  Derrière 
le  corps,  certain  boiteux  paraissait  conduire  le  deuil,  le  cbi^[>eau  du 
défunt  au  bout  d'un  bâton.  La  foule  s'ouvrit  pour  laisser  défiler  cette 
procession  au  moment  même  où  passaient  John  Dent  et  Twombly, 
qui  se  détournèrent  le  cœur  serré;  Nevins  regarda  d'un  air  à  demi 
curieux,  en  caressant  sa  longue  barbe  blonde.  —  Et  c'est  aujour- 
d'hui dimanche!  pensa  le  pauvre  John.  ARivermouth,  le  vieux  sacris- 
tain sonne  le  service  de  l'aprèsnoûdi;  mon  oncle  et  ma  petite  amie 
sont  dans  leur  banc,...  je  les  vois  d'ici;  mon  oncle  va  s'endonmr. 
Prudence  ressemble  à  une  rose,  et  H.  le  curé.  Dieu  garde  ses  che- 
veux blancs!  monte  en  chaire,  vêtu  de  son  plus  bel  habit,  tout  lui- 
sant aux  coutures.  Dehors,  les  grands  peupliers  argentés,  la  rue 
silencieuse,  le  soleil  qui  tombe  sur  tout  cela  comme  une  bénédic- 
tion... —  L'atmosphère  épaisse  du  camp  l'étouffait  tandis  qu'il  évo- 
quait ce  tableau;  il  aspirait  à  être  seul,  et,  s'écartant  de  ses  compa- 
gnons, alla  errer  derrière  la  dernière  rangée  de  cabanes,  puis  dîms 
le  ravin  désert.  Là,  il  s'assit  sur  une  saillie  du  rocher,  et  les  coudes 
sur  ses  genoux  se  mit  à  rêver.  Bientôt  il  tira  de  son  portefeuille  un 
petit  bouquet  flétri  qu'il  garda  dans  sa  main  l'espace  d'une  demi- 
heure  et  plus,  le  contemplant  d'une  façon  qui  parut  idiote  à  tel  gen-* 
ileman  au  chapeau  rabattu,  au  paletot  taillé  dans  une  couverture, 
qui  creusait  un  puits  en  travers  du  ravin.  Qu'il  faut  peu  de  chose 
pour  occuper  un  homme  quand  il  est  seul!  Cette  poignée  de  fuch- 
sias flétris  faisait  oublier  au  pauvre  garçon  les  milliers  de  milles  qui 
s'étendaient  entre  lui  et  la  Nouvelle-Angleterre;  elle  le  ramenait  à 
travers  l'espace  au  petit  port  de  mer  yankee  où  il  était  né,  comme 
l'eût  £ùt  le  chapeau  magique  de  Fortunatus.  Le  soleil  était  couché 
quand  John,  pensif,  rentra  dans  le  camp,  où  Nevins  et  Twombly  le 
dierchaient.  —  Enfin  te  voici!  s'écria  ce  dernier.  C'est  une  grande 
imprudence  de  s'en  aller  flâner  tout  seul  ainsi.  Que  diable  faisais-tu? 

—  Quelque  chose  de  rare,  je  pensais. 

—  Le  mal  du  pays  ?  dit  Nevins. 

—  Dn  peu. 

(1)  La  maison  de  la  fieUe. 

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920  REVim  DB0  DEUX  MOICDES. 

Ils  marcbërent  en  silence.  Bnisquemetit  Neyifls  s'arrêta. 

—  Qtf  est-ce  que  vous  tenez  là  ? 

—  Un  morceau  de  roche  que  j'ai  ramassé  tout  à  ITieure.  Dites- 
moi  vous-même  ce  que  c'est. 

Et  Dent  lança  le  fragment  de  rocher  à  Nevins. 

—  De  la  pyrite,  dit  celui-ci  en  le  jetant  a?ec  dédain.  Venez 
souper. 

Aussitôt  qu'ils  furent  sous  leur  tente ,  il  appuya  la  main  sur 
l'épaule  de  Dent  î  —  "Vous  rappellerie^-vous  par  hasard  l'endroit 
où  vous  avez  ramassé  ce  morceau  de  roche? 

—  Oui;  pourquoi? 

—  Oh!  rien...  seulement  c'est  le  plus  bel  échantillon  d*argent 
que  nous  ayons  chance  de  rencontrer. 

—  D'argent  f  répéta  John,  et  vous  l'avez  jeté  t 

—  Je  le  retrouverai  vite,  si  vous  savez  vous  taire.  PTavez-vous 
donc  pas  remarqué  ces  gars  qui  nous  épiaient?  Il  convient  d'avoir 
l'œil  ouvert  ici  le  jour  du  sabbat  ! 

Ce  Nevins  était  un  caractère,  bien  qu^il  fût  malaisé  de  définir  â 
le  caractère  était  bon  ou  mauvais.  Dans  les  gorges,  le  pic  et  la 
bêche  à  la  main,  ce  n'était  qu'un  mineur  rompu  à  son  métier;  à 
cheval,  il  se  transformait  en  centaure,  comme  un  vrai  Comanche; 
quand  une  question  de  science  ou  de  littérature  était  soulevée  par 
John,  il  répondait  en  homme  qui  a  lu  et  réfléchi. 

Depuis  1  heure  où  ils  l'avaient  rencontré  dans  la  cité  du  Lac-Salé, 
il  avait  été  une  énigme  pour  ses  deux  associés.  Son  intelligence, 
ses  manières  étaient  si  peu  en  rapport  avec  sa  condition  I  Mais  après 
tout  il  en  était  de  même  pour  John  Dent.  Nevins  paraissait  être 
la  franchise  même,  et,  s'il  disait  peu  de  chose  de  son  passé,  nTiésî- 
tait  jamais  cependant  à  en  parler,  comme  un  homme  qui  n'a  rien 
à  cacher.  Un  seul  point  était  parfaitement  clair,  c'est  que,  comme 
associé,  il  valait  son  pesant  d'or. 

Certaine  veine  bleue  qui  traversait  en  zigzag  la  cassure  du  frag- 
ment de  quartz  que  John  Dent  avait  trouvé  sur  le  flanc  de  la  mon- 
tagne avait  suffi  pour  édifier  Nevins.  Huit  jours  après,  le  bruit  se 
répandit  à  travers  la  Roche-Rouge  qu'un  filon  d'argent  d'ime  ri- 
chesse surprenante  avait  été  découvert  en  avançant  dans  la  vallée. 
Ce  même  soir,  John  écrivit  à  Prudence  une  longue  lettre  qui  ne 
parvînt  jamais  â  destination,  car  trois  nuits  plus  tard  les  agens  de 
grand  chemin,  ayant  rattrapé  la  malle,  noyèrent  dans  un  marécage 
le  sac  aux  dépêches.  Peut-être  y  avait-il  plus  de  vérité  qu'il  ne  le 
supposait  lui-même  dans  le  tableau  que  M.  Dent  avait  fait  à  sa 
pupille  des  chefs  bannocks  ahuris  par  la  rhétorique  de  John.  — 
Les  rêves  de  fortune  de  ce  dernier  se  fussent  réalisés  en  quelques 

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PRUDENCE  PAUTOBT.  927 

mois,  si  malheureusemoit  le  filon  d'argœt  n'eût  intemmipu  soù* 
dain  ses  largesses.  Au  moment  où  les  trois  jennes  gens  prenaient 
l'habitude  de  se  considérer  les  nns  les  autres  comme  des  million- 
naires, le  filon,  qui  avait  alors  six  pieds  de  large,  commença  sans 
merci  à  se  rétrécir  de  jour  en  jour.  Au  bout  d'une  quinzaine,  il 
n'ayait  pas  plus  d'épaisseur  qu'une  lame  de  couteau  ;  ensuite  il 
disparut  complètement.  Après  un  mois  de  travail  acharné  pour  en 
retrouver  la  trace,  il  fallut  y  renoncer. 

^  N'importe,  dit  Nevins,  nous  avons  fait  une  bonne  prise,  gr&ce 
à  vous.  Dent,  car  c'est\ous  qui  avez  mis  le  ^igt  dessus. 

—  Mes  chances  sont  les  vôtres  et  celles  de  Twombly,  répondit 
simplement  John. 

C'était  une  Ixmne  prise  œ  efiet,  car,  tous  frais  d'exploitation  et  de 
boçard  payés,  ils  se  trouvèrent  possesseurs  de  trente  mille  dollars 
environ.  Leur  pile  était  si  considérable  et  M  en  exagérait  l'impor- 
tance de  telle  sorte  qu'ils  gardaient  désormais  la  tente,  chacun  à 
son  tour  tandis  que  travaillaient  les  deux  autres.  La  présence  de 
voleurs  dans  le  camp  ayant  été  prouvée,  la  peur  de  perdre  le  fruit  . 
de  leur  travail  les  poursuivait  comme  un  cauchemar.  Dent  avait 
une  autre  crainte,  l'approche  de  l'hiver;  mais  sur  ce  point  Nevins 
le  rassura.  Bien  que  le  froid  fût  rigoureux  dans  le  Montana,  ils  en 
seraient  quittes,  habitant  une  vallée  bien  abritée,  pour  se  résigner  à 
quelques  s^aaines  d'inaction. 

Leur  filon  épuisé,  ils  passèrent  à  de  nouvelles  rechwches,  et 
après  quelques  tfttonnemens  réussirent  pour  la  seconde  fois,  grâce 
à  Twombly,  qui  joua  sans  y  étendre  malice  le  rôle  de  Christophe 
Colomb  :  il  s'agissait  d'or,  et,  bien  que  cette  trouvaille  fût  moins 
fructueuse  que  la  première,  elle  eut  encore  de  beaux  résultats. 
C'était  un  rude  travail ,  mais  quel  homme  ne  courrait  le  risque 
d'avoir  l'échiné  rompue  à  un  tel  prix?  La  saison  qu'avait  redoutée 
John  Dent  s'écoula  propice  après  tout,  le  printemps  revint  eroplh: 
la  vallée  jusqu'au  Ix^rd  pour  ainsi  dire  de  suaves  parfums  et  de 
riches  couleurs  ;  puis  commença  l'interminable  été. 

Pendant  tout  ce  temps,  John  s'était  défendu  d'écrire  à  Prudence; 
c'était  son  projet  de  la  surprendre  en  arrivant  à  l'împroviste  un 
beau  matin,  couri)é  soUs  son  trésor;  mais  le  trésor  était  en  attendant 
un  cruel  souci. 

a  Nous  gardons  la  poussière,  constate  le  journal  du  jOTue  Dent, 
nous  gardons  la  poussière  dans  une  botte  à  chandelles  enfouie 
au  pîéd  du  piquet  de  notre  tente,  et  run  de  nous  couche  dessus. 
Il  y  a  eu  déjà  deux  tentatives  de  vol.  L'autre  nuit,  Joseph  s'est  ré- 
veillé en  sursaut  tenant  un  homme  par  la  jambe.  Une  botte  vide 
resta  entre  ses  mains,  et  une  ombre  s'élança  hors  de  la  tente. 

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928  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

Nous  ayons  cherché  partoat  le  lendemain  cette  autre  botte.  Les 
hommes  à  deux  bottes  et  ceux  qui  n'en  avaient  point  ne  manquaient 
pas,  mais  l'homme  à  une  seule  botte  est  resté  introuvable.  Tant 
mieux  pour  lui,  car  il  eût  péri  sur  place.  Les  plus  grands  coquins  du 
camp  auraient  aidé  à  son  exécution;  rien  ne  les  révolte  autant  qu'un 
crime  de  ce  genre,  quand  ils  n'y  mit  pas  trempé,  bien  entendu  I  » 
Dans  la  matinée  qui  suivit  cette  tentative  :  —  Nous  ne  pouvons  con- 
tinuer à  cacher  la  poussière,  dit  Nevins. 

—  Qu'en  ferons-nous?  demanda  John.  * 

—  Il  y  a  ici  un  agent  de  Tileston  et  G**  qui  nous  donnera  ées 
traites  sur  la  dté  du  Lac-Salé  ou  des  billets  de  banque  moyennant 
un  escompte  usuraire. 

Dent  et  Twombly  préféraient  les  billets  de  banque. 

—  Des  traites  seraient  plus  sûres,  insista  Nevins. 

—  Sui^K)sez  cependant  que  Tileston  et  G'*  fassent  faillite?... 

—  Vous  avez  raison. 

Là-dessus  ils  se  décidèrent  pour  les  billets  de  banque,  et  qua- 
rantenunq  chiffons  de  papier  furent  enfermés  dans  un  portdéuille 
de  cuir  qu'ils  enterrèrent  au  milieu  de  la  tente,  en  ayant  soin  d'em- 
piler leurs  selles  sur  la  cachette  pour  plus  de  précaution.  Il  y  avait 
près  d'un  an  qu'ils  étaient  dans  les  mines,  et  la  part  de  John  mon- 
tait à  quinxe  mille  dollars.  Ge  n'était  pas  la  fortune  de  ses  rêves, 
mais  c'était  assez  pour  lui  permettre  de  demander  la  mûn  de  Pru- 
dence Palfrey. 

Fallaitril  persister  à  tenter  la  chance?  Il  posa  cette  question  à 
Nevins  et  à  Twombly,  qui  connaissaient  par  cœur  son  histoire  d'a- 
mour et  qui  avaient  môme  vu  certaine  petite  photogr^>hie  appcntée 
de  Rivermouth.  Nevins  déclara  qu'il  attendrait  de  pied  ferme;  Twom- 
bly ne  demandait  qu'à  retourner  chez  lui.  Les  deux  fils  de  la  Nou- 
velle-Angleterre résolurent  donc  de  se  joindre  à  la  première  cara- 
vane considérable  qui  partirait  pour  l'est.  Les  sommes  fabuleuses 
qu'ils  étaient  supposés  avdr  accumulées  ridaient  jusque-là  leur 
situation  critique.    - 

La  Roche-Rouge  ne  s'était  pas  moraEsée  avec  le  temps  :  elle 
bouillonnait  connue  le  chaudron  d'une  sorcière  de  passions  vio- 
lentes et  mauvaises.  Geux  qui  fussent  demeurés  honnêtes,  si  la 
chance  les  eût  favorisés,  devenaient  des  bandits  par  désespoir;  les 
travailleurs  heureux  s'empressaient  de  secouer  au  plus  vite  la  pous- 
sière d'or  de  leurs  pieds  pour  traverser  les  montagnes;  il  ne  restait 
que  les  membres  les  plus  vicieux  de  l'ancienne  population,  et  la  nou- 
velle qui  affluait  était  pire  que  cette  dernière.  —  Si  nous  avions  été 
seuls,  racontait  plus  tard  Joseph  Twombly,  décrivant  la  Roche- 
Rouge  à  cette  époque,  nous  n'aurions  pas  attendu  huit  jours  les 

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PRUDENCE  PALFREY.  929 

coups  de  couteau.  —  Mais  la  présence  de  devins  exerçait  apparem- 
ment un  effet  calmant  sur  cette  turbulente  communauté. 

Un  matin,  un  peu  avant  le  point  du  jour,  John  Dent  s' éveilla  en 
sursaut,  tremblant  des  pieds  à  la  tête.  Pourquoi?  il  l'ignorait.  Il 
n'avait  pas  rêvé,  son  sommeil  n'avait  été  interrompu  par  aucun 
bruit.  Il  regarda  autour  de  lui;  tous  les  objets  se  détachaient  net- 
tement dans  le  crépuscule.  Twombly  ronflait  sous  ses  couvertures, 
mais  Nevins,  dont  c'était  le  tour  de  veille,  ne  se  trouvait  point  sous 
la  tente.  Ce  fait  troubla  John  étrangement.  Sans  perdre  une  minute, 
il  se  traîna  jusqu'au  lieu  où  était  caché  l'argent;  la  terre  avait  été 
fraîchement  remuée,  le  portefeuille  n'y  était  plus! 

Outre  le  portefeuille,  l'une  des  trois  selles  manquait,  celle  de  Ne- 
vins.  Le  vol  se  révélait  de  lui-même.  Aux  cris  des  deux  jeunes  gens 
accourut  une  foule  de  mineurs.  —  Nous  sommes  volés  par  notre 
pwtenaire,  cria  Twombly,  saisissant  résolument  sa  propre  selle  et 
courant  au  carrai  (1)  prendre  son  cheval. 

John,  étendu  sur  le  sol,  enfonçait  encore  ses  ongles  dans  la  terre 
qui  avait  enfermé  son  trésor.  Deux  anciens  le  remirent  sur  ses 
pieds  avec  un  mélange  de  rudesse  et  de  compassion. 

—  Tenez-vous  à  savoir  ce  que  c'était  que  votre  camarade?  — 
demanda  l'un  d'eux,  grand  gaillard  décharné,  brûlé  au  soleil,  et 
dont  les  hautes  guêtres  en  peau  de  daim  éraillée  étaient  retenues 
par  une  ceinture  d'où  pendait  l'inévitable  bome-knife  avec  un  re- 
volver. Dent  fixa  sur  lui  un  regard  stupide,  et  reconnut  vaguement 
l'un  des  deux  mineurs  qui  avaient  disputé  le  placer  à  Nevins  le  jour 
de  leur  arrivée. 

—  Je  savais  qu'il  lèverait  le  pied  avec  la  pile  un  jour  ou  l'autre, 
mais  je  ne  vous  le  disais  pas  par  prudence;  vous  pouviez  être  des 
gens  de  même  espèce.  J'ai  connu  cet  homme  dans  le  comté  de  Tuo- 
lumne,  c'est  le  diable.  Je  n'ai  peur  que  de  lui  au  monde;  oui,  j'ai 
peur  de  lui,  et  cela  m'est  égal  qu'on  le  sache.  J'aimerais  mieux 
rencontrer  une  troupe  d'Indiens  armés  dans  un  ravin  que  d'avoir 
des  discussions  avec  ce  gaillard-là  1  II  prétendait  s'appeler  Dick 
King,  ce  qui  fait  que  je  n'en  crois  rien;  mais  en  1856,  dans  le  comté 
de  Tuolumne,  on  l'appelait  Dick  Sang-Froid. 

Plusieurs  oreilles  se  dressèrent  à  ce  sobriquet  bien  connu  sur  la 
rampe  du  Pacifique.  Johi^  Dent  avait  eu  le  temps  de  recouvrer  ses 
sens.  — Y  a-t-il  ici  des  gars  de  bonne  volonté?  s'écria-t-il ,  nous 
ramènerons  le  voleur. 

Une  douzaine  de  volontaires  s'offrirent  spontanément,  et  une 
demi-heure  après  vingt  hommes  armés  sortaient  au  galop  du  cafion 

(1)  Parc  à  bestianx. 
TOMB  ni.  —  1874.  59 

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PiO  REYUM  EU  DEUX  MONDES. 

de  U  Roche-'Rouge.  Ifo  reviMemt  atr  coudier  du  soleil  tftw  de&  di» 
vaux  surmenés,  sans  atoir  trouvé  la  pisfe  de  Nevhas  ni  deTifooMy. 
Ce  dernier  ne  reparût  que  le  leridemain ,  pour  tomber  loordewtot 
de  cheîvaï  à  la  porte  de  la  tente.  Il  avait  une  baHe  dans  k  jambe; 
cfaeïgu'un  atait  tïré  stir  hii  du  chdparral  (1),  près  de  Big-'HoU* 
Ranch  (2).  Ce  n'était  pas  Nevms,  car  on  ne  lui  connaîsesait  poiot  de 
fusil,  c'était  peut-être  mi  de  ses  affîdés. 

Telle  fut  la  fin  d'une  année  de  lutte,  de  patience,  de  tfttftàX  hé- 
roïque. Alors  John  Dent  écrivit  à  Prudence  cette  lettre  qm  racottiaii 
son  histoire,  non  pas  comme  je  l'ai  transcarite,  avec  suite  et  «vec 
calme,  pour  la  rendre  plui^  intelligible,  mai»  en  traits  de  feu  inondés 
de  larmes;  puis,  quelques  semaines  après,  arriva  clopin^opant  Jo- 
seph Twomblf  tout  seul.  Il  n'existait  plus  d'Eldorado  pour  lui; 
pauvre  garçon,  il  était  estropié  à  tout  jamais,  sans  quoi  îl  n'eût  pa 
se  résoudre  à  quitter  son  camarade.  Où  était  i^ksa  maintenant?  Q 
l'ignorait;  en  Californie,  pensait-il,  à  la  recherche  de  Nevins. 

Ce  fut  aussi  pour  Prudence  la  fin  de  tout;  elle  enferma  ses  rdves 
avec  la  lettre  dans  le  tiroir  de  son  pupitre,  et  près  d'une  année 
s'écoula  avant  qu'elle  pût  relire  ces  pages  funestes  sans  une  mor- 
telle angoisse.  A  la  fin  d'une  seconde  année,  quand  elle  d^lia  le 
papier,  tous  les  mots  lui  parurent  avoir  un  aspect  étrange,  effacé, 
comme  s'ils  eussent  été  tracés  par  quelqu'un  qai  fût  mort  depuis 
longtemps.  Qu'elle  était  loin  en  effet,  la  matinée  où  elle  les  avait 
lus  pour  la  première  fois!  Ses  larmes  ne  coulaient  plus  sur  c^te 
feuille  flétrie,  qu'elle  tenait  pensive.  Il  y  avait  près  de  trois  ans 
que  John  avait  quitté  Rivermouth,  et  on  n'avait  plus  entendu  parler 
de  lui.  Le  silence  du  tombeau  se  faisait  peu  à  peu  autour  de  son 
nom.  La  vie  accoutumée  avait  repris  à  Willowbrook,  M.  Dent  s*était 
débarrassé  à  tout  jamais  du  cadavre  qu'il  avait  eu  uint  de  peine  & 
dissimuler  d*abord,  et  sa  pupille  avait  passé  du  printemps  à  l'élé 
naissant  de  la  vie.  C'est  sur  ces  entrefaites  que  j'ai  commencé  mon 
récit.  Telle  était  la  situation  des  principaux  personnages  quand 
Prudence  se  présenta  au  presbytère,  où  le  pasteur  Hawkins  venait 
de  recevoir  son  congé  par  la  bouche  des  deux  doyens. 

Ta.  Bailet  AtDtica* 

(La  (i«ffitér«  petrti»  os  prockam  %^.) 

(1)  Sorte  de  maquis. 

(2)  La  fonne  du  Grand-Trou. 


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CHROWiQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  jùinl8T4. 

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Quand  on  est  sorti  de  i'ordre,  le  progrès  est  d'y  rentrer  :  un  homme 
illustre  .parlait  ainsi  il  y  à  quarante  ans,  et  c'est  assurément  aujourd'hui 
encore,  aujourd'hui  plus  que  jamais,  le  premier,  le  plus  vrai,  le  plus 
pressaot  progrès  dont  puissent  se. préoccuper  tous  ceux  qui  sont  dévoués 
à  leur  pays.  L'ordre  pour  le  moment,  c'est  de  savoir  ce  qu'on  veut,  de 
connaître  son  chemin,  d'joflrir  aux  esprits,  aux  intérêts,  aux  volontés 
mobiles,  un  point  de  ralliement,  une  politique  de  sincérité  et  de  ré- 
soIutioQ. 

Sait-oD  bien  ce  qu'on  veut  à  l'heure  où  nous  sommes?  Connait-son  le 
chemin  où  Ton  marche  et  où  l'on  conduit  la  France?  Degpuis  quelque 
temps,  en  vérité,  on  dirait  que  tout  est  livré  à  l'aventure  entre  Paris  et 
Versailles,  qu'il  y  a  dans  nos  affaires  un  inexprimable  mélange  d'incerti- 
tude, d'impatience,  de  découragement  et  dedépûd,  dont  le  dernier  mot  est 
l'impuissance  devant  un  avenir  qu'on  interroge  avec  un  fatalisme  morose, 
qu'on  craint  et  qu'on  ne  sait  comment  conjurer.  Ainsi  vont  les  choses,  et 
.comme  il  arrive  toujours,  les  partis  extrêmes,  qui  pour  eux  savent  ce 
qu'ils  veulent,  qui  sont  aux  aguets,  profitent  de  la  circonstance,  les 
scènes  tumultueuses  surviennent  bientôt,  entretenues ,  aggravées  ou 
propagées  par  toutes  les  violences  de  polémique  et  par  tous  les  récits 
de  fantaisie.  Pourquoi  s'étonner  de  ce  qui  n'est  que  la  conséquence  de 
tout  ce  qui  se  passe,  de  tout  ce  que  nous  voyons  depuis  des  mois  qui 
liniasejit  par  former  des  années?  Rien  de  plus  tristement  logique  en 
effet.  On  perd  des  forces  et  des  momens  précieux  à  rêver  des  combi- 
naisons irréalisables,  à  faire  de  la  politique  avec  des  répugnances  et 
des  équivoques,  à  suivre  des  négociations  qui  n'aboutissent  jamais;  on 
épuise  tous  les  artifices,  les  subtilités  et  les  nuances  de  langage,  au 
risque  délaisser  croire  à  un  pays  qu'on  n'a  rien  à  lui  offrir,  que  tout  ce 
qu'il  peut  espérer  de  mieux  se  réduit  à  un  provisoire  précaire  et  indé- 
0ni.   Pendant  ce  temps,  les  esprits  désorientés  se  fatiguent  et  s'aigris- 
sent, les  intérêts  s'alarment  et  ta  resserrent,  le  travail  s'alangpt^l^jU&OOQle 


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932  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

de  sécurité  et  de  confiance.  Le  spectacle  de  tant  d'efforts  inutiles  rend  le 
courage  et  Fespérance  aux  audacieux  qui  cherchent  la  fortune  de  leur 
cause  dans  les  inquiétudes  publiques ,  et  voilà  un  beau  jour  la  ville  re- 
muée, agitée,  parce  que  bonapartistes  et  radicaux  en  viennent  aux  gros 
mots,  aux  injures,  devant  les  partis  modérés  muets  ou  impuissans. 

Les  querelles  passent  du  parlement  dans  la  rue  et  les  violences  de 
discussion  vont  aboutir  aux  tumultes  de  la  gare  Saint-Lazare,  à  ces  mê- 
lées bruyantes ,  à  ces  manifestations  contraires ,  qui  ont  accompagné 
•pendant  quelques  jours  les  députés  partant  pour  Versailles.  Ces  scènes, 
si  tristes  qu'elles  soient,  si  pénibles  qu'elles  aient  été  par  quelques-uns 
des  incidens  qui  se  3ont  produits,  ces  scènes  n'ont  point  sans  doute  par 
elles-mêmes  une  gravité  exceptionnelle,  en  ce  sens  qu'elles  ne  répon- 
dent pas  à  un^QQOuvement  profond  de  l'opinion,  qu'elles  restent  l'ex- 
pression d'une  turbulence  assez  factice  et  assez  restreinte.  Elles  sont  du 
moins  un  élément  d'une  situation  plus  générale;  elles  laissent  voir  le 
progrès  qu'on  a  laissé  faire  à  une  cause  qu'un  vote  unanime  frappait  il 
y  a  trois  ans,  et  qui  se  croit  aujourd'hui  assez  purgée  de  ses  condamna- 
tions pour  encombrer  la  presse,  la  rue,  le  scrutin,  le  parlement,  la  po- 
litique tout  entière  de  ses  revendications  et  de  ses  prétentions.  Elles 
montrent  particulièrement  à  l'assemblée  ce  qui  arrive  lorsque  ceux  qui 
sont  chargés  de  réorganiser,  de  reconstituer  un  pays,  ne  font  pas  tout 
ce  que  ce  pays  a  le  droit  de  leur  demander,  d'attendre  de  leur  dévoû^ 
ment.  Ce  sont  alors  les  partis  violens,  ceux  qu'on  croyait  perdus,  qui 
retrouvent  la  parole,  qui  s'offrent  encore  une  fois  comme  des  sauveurs, 
—  et  Dieu  sait  pourtant  ce  qu'ils  ont  sauvé,  dans  quel  état  ils  ont  laissé 
la  France  I 

Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  la  situation,  telle  qu'elle  apparaît 
aujourd'hui  dans  sou  ensemble,  est  évidemment  le  résultat  d'un  certain 
nombre  de  fautes  où  tout  le  monde  a  un  peu  sa  part,  des  divisions  im- 
placables de  toutes  les  opinions  parlementaires,  de  l'acharnement  des 
partis  libéraux  et  conservateurs  à  se  neutraliser,  à  se  disputer  un  pou- 
voir qu'ils  ne  savent  ou  ne  peuvent  pas  même  exercer,  si  bien  que,  par 
degrés,  on  en  est  arrivé  à  ceci.  Le  gouvernement  du  maréchal  de  Mac- 
Mahon  a  été  créé  pour  sept  ans,  on  lui  a  promis  des  institutions  oiiga- 
niques,  et  aujourd'hui  il  est  visible  que  beaucoup  de  ceux-là  mêmes  qni 
ont  nommé  le  maréchal  lui  refusent  les  lois  constitutionnelles  qu'il  de- 
mande, sans  lesquelles  son  pouvoir  n'est  plus  qu'une  délégation  sans 
indépendance  et  sans  force,  ou  une  dictature.  Le  cabinet  de  M.  le  duc 
de  Broglie  a  été  renversé  le  16  mai,  il  est  tombé  justement  pour  avoir 
voulu  proposer  ces  lois  constitutionnelles  qu'on  a  promises  à  M.  le  pré- 
sident de  la  république,  et  qu'une  partie  de  la  droite  lui  refuse  main- 
tenant. Comment  le  cabinet  de  M.  le  duc  de  Broglie  a-t-il  été  remplacé? 
Après  bien  des  essais,  après  huit  jours  de  négociations,  un  nouveaa 
ministère  s'est  formé.  Il  a  vécu  jusqu'ici,  cej§iip|§^r^iiY^t  i^icore,  et 


REVUE.   —   CHRONIQUE.  9^3 

môme  ii  vient  de  subir  l'épreuve  d'un  vote  de  confiance  qui  lui  a  donné 
50  voix  de  majorité;  mais  il  ne  peut  se  faire  illusion,  ii  sait  parfaite- 
ment qu'il  ne  se  soutient  qu'en  évitant  de  se  compromettre  dans  cer- 
taines questions,  ou  bien,  s'il  a  comme  bier  une  majorité  en  apparence 
considérable,  c'est  qu'il  pouvait  y  avoir  au  bout  d'une  crise  ministérielle 
une  crise  plus  grave  de  gouvernement,  c'est  qu'il  y  avait  aussi  des  rai- 
sons d'ordre  public  toujours  délicates.  Le  ministère,  dont  l'orateur, 
M.  de  Fourtou,  a  su  profiter  habilement  de  la  circonstance,  le  ministère 
est  le  dernier  à  ignorer  que  pendant  quelques  heures  son  existence  n'a 
tenu  qu'à  un  fil,  ou,  si  l'on  veut,  à  quelques  mots  de  plus  ou  de  moins 
dans  un  ordre  du  jour,  qu'il  a  eu  pour  lui  au  scrutin  des  vobc  qu'il  de- 
vait avoir  contre  lui,  et  que  c'est  tout  simplement  peut-être  une  affaire 
remise.  L'assemblée,'  quant  à  elle,  reste  assurément  la  dépositaire  de 
la  souveraineté  nationale,  de  la  puissance  constituante.  Oui,  certes,  elle 
a  le  dépôt  de  la  souveraineté,  à  la  condition  de  ne  pouvoir  en  user,  de 
ne  savoir  que  faire,  et  en  définitive,  c'est  une  condition  fausse  pour  tout 
le  monde,  pour  l'assemblée  comme  pour  tout  ministère,  comme  pour  le 
chef  de  l'état  lui-môme. 

C'est  une  situation  où  l'art  des  plus  habiles  consiste  à  vivre  au  jour 
le  jour  en  sacrifiant  les  intérêts  les  plus  élevés  à  des  combinaisons  du 
moment,  en  couvrant  chaque  nouveau  conflit  d'une  équivoque  nou- 
velle, en  subordonnant  l'action  publique  aux  prétentions  particulières. 
Malheureusement,  à  jouer  ce  jeu-là  depuis  un  an,  on  n'a  pas  vu  qu'on 
créait  justement  un  péril  auquel  on  ne  croyait  peut-être  pas,  qui  s'est 
trouvé  néanmoins  assez  sérieux  pour  réveiller  des  inquiétudes,  sans 
parler  des  irritations.  On  a  donné  une  importance  factice  au  bona- 
partisme, qui  n'aurait  pu  certainement  par  lui-môme  abuser  un  pays  sur 
lequel  il  venait  d'attirer  la  ruine  et  le  démembrement,  mais  qui,  plus 
que  tout  autre  parti,  avait  intérêt  à  déplacer  les  responsabilités,  qui 
ne  pouvait  que  profiter  des  ménagemens,  des  concessions,  des  fautes 
ou  des  faiblesses  de  nature  à  compromettre  l'autorité  et  le  prestige  du 
régime  parlementaire.  Lorsqu'on  a  renversé  M.  Thiers  avec  l'aide  des 
voix  bonapartistes,  qui  donc,  si  ce  n'est  l'empire ,  pouvait  tirer  avan- 
tage d'une  alliance  dont  il  a  bien  fallu  payer  le  prix,  ne  fût-ce  qu'en 
réprimant  l'amertume  des  souvenirs  et  en  se  condamnant  à  ne  rappeler 
que  le  moins  possible  le  vote  de  déchéance?  Lorsqu'on  ne  cesse  de  dé- 
crier la  république ,  de  la  représenter  comme  un  régime  impossible , 
meurtrier,  incendiaire,  lorsqu'on  parle  ainsi  au  camp  royaliste,  même 
après  avoir  perdu  la  chance  de  rétablir  la  monarchie,  de  qui  fait-on  les 
affaires,  si  ce  n'est  de  l'empire?  Lorsqu'on  ne  trouve  rien  de  mieux  que 
de  réhabiliter  le  bonapartisme  dans  ses  procédés,  dans  ses  moyens  de 
gouvernement,  est-ce  qu'on  ne  risque  pas  de  donner  au  pays  la  tenta- 
tion de  se  souvenir  des  prospérités  matérielles  d'un  temps  dont  on  va 
soi-même  recueillir  les  traditions  les  plus  suspectes,  les  plus  compro-  p 


93&  RCyUE  DES  DEUX  MONDSS. 

mettantes?  Et  voilà  cependant  ce  qui  a  été  fait  souvent  par  nne  crrwir 
sîngnlîère,  qaî  a  en  ses  conséquences,  <hmt  les  partisans^  régime  déchu 
n'ont  pas  manqué  d^buser.  ' 

ITélection  de  la  Nièvre,  qui  a  été  le  point  de  départ  des  dermers  m- 
cîdens,  n*a  point  créé  cette  situation;  elle  fa  révélée  en  mettant  en 
quelque  sorte  aux  prises  TimpériaTisme  renaissant  et  les  défiances  pro- 
fondes, passionnées,  quTÎ  réveille.  L'an  dernier,  l'élecfion  de  Paris  était 
le  coup  le  plus  meurtrier  que  le  radicalisnae  p*t  se  porter  à  lui-môme; 
il  ne  s'en  est  pas  relevé.  Cette  année,  Félection  de  la  Nièvre  pourrait  être 
tout  aussi  bien  le  point  d'arrêt  dans  cette  recrudescence  artificîelte  du 
bonapartisme.  L'essentiel  est  de  ne  pas  se  méprendre  sur  les  moyens 
de  rendre  vaines  ces  agitations  pins  bruyantes  aj)rès  tout  que  décisives, 
de  ne  pas  se  laisser  aller  à  des  violences  de  représailles,  à  des  actes 
mal  calculés,  à  des  préoccupations  fixes  qui  ne  serviraient  à  rien,  si  ce 
n'est  à  se  donner  Tair  de  voir  partout  le  fantôme  redouté.  Est-ce  qu'on 
croit  combattre  Fempire  d'une  manière  bien  efficace  par  la  brcrtalité  du 
langage,  par  l'excès  des  déclamations  ou  par  des  attaques  qui  pour- 
raient être  considérées  quelquefois  comme  peu  sérieuses?  Qu'on  cherche 
à  dévoiler  les  manœuvres,  les  séductions,  les  captations  clandestines  de 
la  propagande  bonapartiste,  soit  :  à  la  guerre  ouverle,  on  peut  répondre 
par  la  guerre,  les  menées  occultes  et  illégales  relèvent  de  la  justice,  dont 
on  a  le  droit  d'éveiller  la  vîgilancei  maïs  franchement  suffit-îl  de  trou- 
ver au  fond  d'un  vïragon  de  chemin  de  fer  un  papier  assez  bizarre,  avec 
rinscription  d'im  comité  de  Tappel  au  peuple,  pour  mettre  en  mouve- 
ment une  assemblée  souveraine,  pour  adresser  au  gouvernement  des 
mterpellatîons  solennelles  sur  une  pièce  dont  on  oe  peut  garantir  l'an- 
tbenticrté,  sur  un  comité  dont  f  existence  reste  douteuse?  Des  comités, 
des  circulaires  occultes,  eh!  qu^en  ont-ils  besoin,  les  bonapartistes?  Ib 
en  disent  assez  tout  haut  et  sans  se  gêner  pour  ne  pas  se  donner  la 
peine  de  distribuer  des  papiers  secrets  à  propos  de  l'élection  de  la  Nièvre 
ou  de  toute  autre  élection.  11  faut  une  enquête,  on  fera  une  enquête,  le 
gouvernement  s'y  est  engagé;  mais  ne  voit-on  pas  que,  si  la  justice  ne 
découvrait  rien  ou  si  elle  découvrait  par  hasard  qu'il  y  a  là  qu^ue 
mystification,  on  s'exposerait  tout  simplement  à  servir  la  cause  qu'on 
prétend  combattre?  Et  voilà  cependant  l'interpellation,  f  incident  qui  a 
été  l'occasion  de  cette  scène  où  M.  Gambetta  s'est  laissé  emporter  à  une 
de  CCS  violences  de  parole  qui  déconsidéreraient  les  débats  parlemen- 
taires, si  elles  pouvaient  entrer  dans  les  habitudes  d'une  assemblée. 
M.  Buflfet  a  été  obligé  de  déployer  son  autorité  de  président  pour  ré- 
primer M.  Gambetta,  qui  n'a  fait  qu'aggraver  son  tort  d'une  violence 
nouvelle,  et  la  scène  de  Versailles,  retentissant  à  Paris,  est  devenue  i 
son  tour  l'occasion  de  ces  tumultes  de  la  gare  Stînt-Lazare,  ou  il  a  falki 
employer  la  police,  même  la  force  miHtaire,  pour  empêcher  bonapar- 
tistes et  radicaux  d'en  venir  aux  mains,  où  des  députés  eux-naémes  ont^ 


BK,TQR,  —  GHROKIQUE.  936 

4tâ  quelfUA  p^u,  bauseulés  dans  la  bagarre»  Peu  de  y>ivra  auparavant^  à 
pffopoa  d^  U  to  éleotoffak»  M.  Gambetta  proo^oû^t  ua  di6couT&  spirituel^ 
SQAséi,  modéré»  fiû  prouvait  ce.  qu'il  pourrait  être  aisément^  s'il  voulait 
r^er  lui^«»éiw;  puis,  le  voUk  tout  à« coup  se  guindant  et  lançant  une 
<to  oe^  paroles  qui  oe  disent  rien  et  ae  prouveot  riea,  qui  déchaînent  les 
t^mpête6.  sans  profit  et  sws  gjwre-  M.  Gambetta  s'est  mépris,  il  n'a  fait 
quJexDhari:9^sei;ceu^  qui  jugent  l'empire,  aussi  sévèrem^ni^  que  lui,  sans 
se  biss^l:  aller  h  dot  vulgaires,  brutalités.»  et.  il  n'a  eu  d'autre  succès  que 
d^ofirir  au  bo^napartidcue  une  oeeasioo  de  se^  relever  sous  TaiguiUon  de 
l'iosuUe,  4e  réponde  am  provocatiMS  par  des  provocations,  et  de  faire 
dubruiL 

IL  y  a  pas  uftaJheur  des  BMMaaens  où  l'on  perd  un  peu  l'éipiilibre  et 
où  deâ  hommes*  beauceuf»  plus  modérés  que  L'andea  dictateur  de  Bor- 
deaux ne  mesurent  pas  euxHatiêmes  tout  ce  qp'ils  font.  Que  M.  Gam- 
betta  aii^  eu  le  tort  de  i^endre  l'initiative  d'une  brutalité  d&  parole  qui 
est  devenue,  le  signal  d'uD  véritable  déchaînement  de  fuceur  contre  lui. 
et  même,  de  coupables  violences,  oe  a'est  point  douteux.  La  tentativer 
parlementaire  qui  vient  d'être,  faite  ces  jours  derniers  pour  provoquer 
éà  la  part  de  rassemblée  ua  vote  contre  Le  bonapartisme  et  au  besoia 
ceatre  le  miniâtèrev  soup^naéde  moB,trer  trop  peu  d'énergie  contre  les 
menées  impérialistes,  cette  teiUativie  était-elle  beaucoup  mieux  calcur 
lée?  Âssurémeal  eea  scènes  tuflQultaeuse&  de  la  gare  Saint-Lazare,,  où. 
un  député  s'est  trouvé  on  instant  arrêté,  ces.  scènes  ont  dû  émouvoir 
l'assemblée,  et  elles  révèlent  les  ardeurs  d'iin  parti  sur  lequel  on  a  jus- 
teHient  les  yeux»,  qu'on  avait  le  droit  de.  signaler  à  la  vigilance  du  gour 
vernemeot.  Soit;  mais  y  antr-on  bien  réflécbi?  En  réalité,,  rien  n'était 
plus  délicat  que  ce  qu'on  se  proposait  de  faire.  Essayer,  sous  une  forma 
ou  sous  l'autre,  direetememt^a  indirectement,  de  raviver  le  vote  de  dé- 
chéance de  l'empire,  a'étaitr-ce  pas^  avoir  l'air  de  dire  qjue  ce  vote  avait 
été  insuffisant,  q^'il  fallait  le  renouveler?  Si  le  vote  de  1871  a  été  ia- 
soffîsaAtv  pourquoi  celui  d'aujourd'hui  serait-il  plus  efficace?  La  ques- 
tion resterait  donc  toujours  ouverte?  Dans  tous  les  cas,  si  Ton  voulait 
courir  la  chance  d'un  nouveau  scrutin,  il  fallait  avant  tout  s'arranger 
pour  avoir  sinon  l'unanimité  de  1871,  da  moins  une  majorité  acca- 
blante, décisive.  Oa  l'a  évidenuEneat  essayé  avant  da  se  présenter  dor- 
vant  l'assemblée.  IL  y  a  eu>  des  négociations  entre  les  chefs  des  divers 
partis  de  la  droite  et  de  la  gauche,  et  un  instant  c'est  liL  de  Goulard 
qpii  a  paru  êtr«  chargé  de  prendre,,  au.  nom  de  tous,  l'initiative  de  Tin- 
lerpellatioa  adressée  au  gpuvememeat.. 

Comment  cet  accord  a-t^il  été  rompu  aa  dernier  moment?  Âb.i  c'esl 
tûiqours  la  même  difficulté..  Oa  a  uni  par  ne  pli^  s'entendre,  à  ce  qu'il 
payait,,  sur  une  rédactioa,  sur  la  portée  d'uaa  manifestation  que  les 
uns  voulaient  restreindre  à  l'impérialisme,  que  les  autres  voulaient 
étendra  aux  bonapartistas  et  aux  radicaux.  Une  partie  de  la  droite  ei 

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936  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

même  du  centre  droit  n'a  pas  voulu  s'associer  à  une  démonstration  qui, 
en  frappant  le  bonapartisme,  aurait  paru  couvrir  les  provocations  de 
M.  Gambetta,  le  radicalisme.  M.  de  Goulard,  M.  le  duc  d'Audifiret,  n'au- 
raient pas  été  suivis,  s'ils  s'étaieift  engagés,  et  en  fin  de  compte  l'in- 
terpellation est  restée  l'acte  exclusif  des  gaucbes  réunies.  Puisqu'il  en 
était  ainsi ,  qu'on  nous  permette  de  le  dire,  mieux  valait  s'abstepir.  Il 
devenait  dès  lors  évident  qu'un  échec  était  inévitable,  qu'on  se  jetait 
dans  une  échauiïourée  parlementaire  sans  issue.  A  quoi  bon  risquer 
une  aventure  où  il  y  avait  d'avance  scission  entre  les  forces  dont  l'al- 
liance pouvait  seule  assurer  le  succès  et  l'autorité  d'une  démonstration 
semblable?  Malgré  tout,  on  a  voulu  aller  jusqu'au  bout,  comme  pour 
donner  satisfaction  à  une  certaine  impatience  publique.  La  question 
n'a  pas  été  trop  bien  présentée,  il  faut  l'avouer,  l'interpellation  a  été 
assez  faibjement  soutenue.  Tout  s'est  trouvé  passablement  brouillé, 
confondu  dans  des  développemens  et  des  digressions  qui  ne  dénotaient 
peut-être  que  l'embarras  de  tout  le  monde.  Bref,  la  bataille  a  été  obs- 
cure, pénible,  écourtée,  et  au  lieu  d'arriver  à  une  manifestation  attei-- 
gnant  le  bonapartisme,  forçant  le  gouvernement  à  prendre  une  attitude 
plus  résolument  énergique,  on  a  eu  cette  majorité  de  50  voix  venant  au 
secours  du  ministère,  qui  a  été  assez  habile  pour  répondre  à  la  pensée 
secrète  d'une  partie  considérable  de  l'assemblée  en  se  posant  en  dé- 
fenseur de  la  paix  publique  contre  tous  ceux  qui  pourraient  la  menacer. 
C'était  une  affaire  positivement  mal  engagée,  d'autant  plus  mal  engagée 
que  beaucoup  d'esprits  sincères,  sérieux,  ont  pu  se  laisser  toucher  par 
cette  considération  qu'abandonner  le  ministère  en  ce  moment,  c'était 
avoir  l'air  de  désarmer  la  force  publique  devant  une  effervescence  de 
rue,  c'était  désavouer  des  répressions  do  police  nécessaires,  après  tout 
assez  modérées,  qu'on  incriminait  un  peu  légèrement.  Cétait  un  tort 
de  plus  de  n'avoir  pas  prévu  ces  scrupules,  et  c'est  ainsi  que  tout  a  fini 
par  un  vote  qui  n'absout  nullement  le  bonapartisme,  mais  qui  lui  laisse 
une  apparence  de  succès,  en  ce  sens  que  le  coup  dont  il  était  menacé 
lui  est  épargné  par  la  gaucherie  d'une  tentative  précipitée  et  médiocre- 
ment combinée. 

Non,  ce  n'est  ni  par  des  violences  de  langage,  ni  par  des  actes  im- 
provisés ou  décousus,  ni  par  des  divisions  obstinées  qu'on  peut  réduire 
le  bonapartisme  à  la  modestie  en  lui  enlevant  des  chances  qu'il  s'exa- 
gère à  lui-même  par  calcul,  qu'on  peut  s'exagérer  aussi  dans  un  autre 
sens  par  un  mouvement  fort  légitime,  qui  restent  toujours  néanmoins 
un  sujet  de  trouble.  A  quoi  tient  cette  dernière  force  agitatrice  de 
l'empire?  Elle  s'explique  tout  simplement  par  l'incertitude  où  est  re- 
tenu le  pays,  par  la  crainte  des  violences  révolutionnaires,  par  la  sté- 
rilité de  tous  les  efforts  pour  replacer  la  France  dans  les  conditions 
d'un  régime  régulier,  par  les  souffrances  matérielles  qui  sont  la  suite 
de  tous  ces  faits.  L'empire  ne  peut  être  une  menace  que  parce  qu'en 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  937 

prolongeant  un  provisoire  indéfini  on  laisse  vide  une  place  qu'il  a  occu- 
pée et  où  rien  de  définitif  ne  s'est  établi  jusqu'ici.  Le  seul  et  vrai  moyen 
de  le  combattre  sérieusement,  efficacement,  c'est  de  le  remplacer,  c'est 
de  lui  opposer  des  institutions  véritables,  un  gouvernement  organisé, 
constitué,  de  telle  sorte  que  le  pays  ne  soit  point  réduit  chaque  matin 
à  se  demander  s'il  a  quelques  jours  de  paix  assurés,  si  le  provisoire 
auquel  on  le  soumet  ne  va  pas  disparaître  d'un  coup  de  vent,  dans  une 
crise  nouée  peut-être  par  l'impuissance,  précipitée  par  un  accident  im- 
prévu. Voilà  la  question  :  la  solution  n'est  pas  dans  des  expédiens,  dans 
des  procédés  d'empirisme  ministériel,  elle  est  dans  une  politique  arrê- 
tée, précise,  de  réparation  et  de  construction,  et  ici  c'est  l'œuvre  né- 
cessaire, impérieuse,  des  opinions  modérées  qui  commence.  Que  les 
chevaliers  de  la  légitimité  de  droit  divin  s'opposent  à  tout,  attendant 
toujours  le  miracle  qui  doit  leur  rendre  la  royauté  de  leurs  rêves,  que 
les  fanatiques  du  radicalisme  refusent  à  l'assemblée  le  droit  de  consti- 
tuer, que  les  bonapartistes  eux-mêmes  veuillent  se  réserver  les  chances 
de  rinconnu  par  un  cabalistique  appel  au  peuple,  rien  de  plus  simple, 
les  uns  et  les  autres  sont  dans  leur  rôle  ;  mais  les  opinions  modérées 
n'en  sont  pas  là,  et  les  circonstances  leur  font  plus  que  jamais  aujour- 
d'hui un  devoir  commun  de  s'entendre,  de  concerter  leur  action  pour 
en  finir  avec  toutes  les  incertitudes,  pour  assurer  à  la  France  une  cer- 
taine paix,  une  certaine  sécurité,  dans  des  conditions  qui  sont  pour  ainsi 
dire  indiquées  par  la  nature  des  choses,  par  les  préliminaires  d'organi- 
sation adoptés  jusqu'ici.  C'est  là  ce  que  le  centre  droit  et  le  centre 
gauche  ont  récemment  essayé  de  faire  en  serrant  la  question  de  plus 
près,  en  résumant  leurs  idées  dans  des  programmes  entre  lesquels  il 
ne  s'agit  plus  que  de  trouver  le  trait  d'union. 

Cette  alliance  du  centre  droit  et  du  centre  gauche,  qui  doit  être  une 
sorte  d'aimant  pour  d'autres  fractions  modérées  de  la  droite  et  de  la 
gauche,  le  noyau  d'une  majorité  nouvelle,  cette  alliance  est  certaine- 
ment aussi  naturelle  que  profitable  pour  tout  le  monde;  mais  il  est  bien 
clair  que,  lorsqu'on  veut  se  rapprocher,  lorsqu'on  sent  la  nécessité  d'une 
patriotique  alliance,  il  ne  faut  pas  commencer  par  réveiller  les  dissi- 
dences, les  ombrages,  les  antagonismes  de  caractère  et  de  situation,  les 
incompatibilités  d'humeur,  tout  ce  qui  divise  parfois  encore  plus  que  la 
politique  les  partis  et  les  hommes.  Lorsqu'on  veut  traiter,  c'est  qu'on 
est  disposé  à  se  faire  des  concessions  mutuelles  pour  entreprendre  en- 
semble un  œuvre  sérieuse.  Les  hommes  distingués  ou  éminens  du 
centre  droit  et  du  centre  gauche  ont  assez  d'esprit  pour  comprendre 
qu'il  y  a  une  petite  comédie  qui  n'est  plus  guère  de  circonstance.  Il  ne 
servirait  à  rien  de  jouer  aux  propos  interrompus,  de  se  regarder  avec 
défiance  et  de  se  reposer  sur  ce  travail  herculéen  d'un  programme  pla- 
tonique. —  Vous  le  voyez,  dit-on  au  camp  du  centre  droit,  nous  avons 
fait  toutes  les  concessions  possibles,  c'est  le  centre  gauche  qui  ne  veut 

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986  ItSTUE  dÈ6  tt\A  MIONÔÈS. 

pas,  (pli  fait  dea  tat^ônêi  il  est  rivé  au  hldicalisirié,  qài  lé  â6mine  fet 
dont  il  ne  peut  se  détacibek*.  Qu'il  comrfience  par  rompre  avec  là  gauche, 
puis  nous  verrons,  nous  ne  pouvons  pas  être  dani  la  compagnie  des  ra- 
dicaux! —  Vous  ne  pouvez  le  nier,  dit-on  d'un  autre  côté  au  camp  da 
centre  gauche,  nous  sommes  prêts  à  tout,  noue  aièceptôns  toutes  les  coiir^ 
ditions  de  (a  république  la  plus  consehratrice.  d'est  lé  centré  droit  iftâ 
se  refuse  à  tout,  qui  ne  peut  se  décider  à  ^e  séparer  de  ses  àmîs  de 
la  droite  monarchique  et  légitimiste.  Que  lé  éentre  droit  commence  paf 
rompre  avec  îa  droite  et  par  venîr  â  nous,  tout  s'arrangera  f  —  Voîlâ 
toute  la  question.  Le  centre  droit  ira-t-il  au  centre  gauche?  le  centre 
gauche  ira-t-il  au  centre  droit?  On  peut  tourner  longtemps  ainsi  et  pro-^ 
longer'ce  dialogue  plus  piquant  ^eiit-ôtre  que  décisif.  Lé  moment  est 
venu  pour  lès  chefs  de  parti  de  sortir  dé  ce  ciercle  et  dé  s'aboirder  se-* 
rieusement,  fraiichement,  saùs  autune  arrière-pensée. 

Au  fond,  quels  sont  donc  les  points  de  dissidence  entre  lè  centre 
droit  et  le  centre  gauche,  et  même,  on  pourrait  lé  dire,  entre  beaucoup 
d'hommes  modérés  de  la  droite  et  de  là  gauche?  Pour  lès  uns  et  pour 
les  autres,  il  y  a'uti  certain  nombre  de  faits  également  éWdensi  La  mo- 
narchie traditionnelle' ne  peut  être  rétablie,  on  né  veut  rf  rétablir  Tem-' 
pire  ni  le  laisser  revenir' par  effraction;  la  république  existé,  M.  le  ma- 
réchal dé  Mac-Màhon  a  été  nommé  président  pour  une  durée  définie' 
par  une  loi  iinanitneràént  acceptée  aujourd'hui,  et  enfin,  dernier  fait  quî^ 
n^est  pas  moins  clair  que  tous  les  autres,  on  ne  peut  pas  laisser  la 
France  dans  un  provisoire  sans  terme  et  sans  gaf'antiôs.  Est-ce  vrai? 
est-ce  que  les  esprits  niodérés  et  un  peu  prévoyans  de  la  droite  ou  de  la 
Çiauche  ont  un  doute  sur  ces  points  essentiels?  Dès  lors  quelle  dîflSculté 
peut-il  y  avoir  à  s'entendre  pour  imprimer  à  Tétat  actuel  le  sceau  d'une 
fixité  nécessaire  par  des  lois  constitutionnelles  auxquelles  Valliance  de 
toutes  les  opinions  modérées  donnerait  naturellement  un  caractère  con- 
servateur? Maintenant  faut-il  se  borner,  comme  le  veut  le  centre  droit, 
à  stipuler  pour  une  république  limitée  à  la  durée  des  pouvoirs  de  M.  le 
maréchial  de  Mac-Mahon?  faut-il  au  contraire,  comme  le  propose  le 
centre  gauche,  organiser  simplement  la  république  en  réservant  le  droit 
de  révision  qui  pourra  s''exercer  à  l'expiration  des  pouvoirs  du  maré- 
chal? Franchement  on  nous  permettra  de  trouver  qu'on  met  bien  de 
Tesprit  et  bien  de  la  fantaiMe  dans  des  choses  fort  sérieuses.  La 
république  durera  ou  disparaîtra  dans  sept  ans,  selon  qu'elle  aura 
donné  à  la  France  un  bon  ou  un  mauvais  gouvernement,  la  paix  et 
Tordre  ou  le  trouble  :  voilà  tout.  L'essentiel  pour  le  moment  est  que  le 
centre  droit  et  le  centre  gauche  se  mettent  à  l'œuvre,  et  donnent  un 
corps  à  une  alliance  qui  peut  être  la  meilleure  garantie  d'une  organisa- 
tion constitutionnelle  protectrice  et  efficace.  On  n'aura  pas  une  majorité 
suffisante,  répètent  tous  ceux  qui  ne  veulent  s'engager  qu'à  coup  sûr. 
Il  est  certea  fort  probable  qu'on  ïi'àura  pas  Fappui  des  légitimistes 


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BE¥1IE«  —  CHBOKIQUE.  ftSft 

de  rextrême  droite,  dea  bCHiapartistes,  des  radicaux.  Toutes  les  autres 
opinions  y  regarderont  à  deux  fois  lorsque  des  hommes  comme  M.  Du- 
feure,  M.  d'Audiffrel,  M-  Decazes,  RL  de  Goulard,  M.  Buffet,  M.  Ca- 
simir Perier,  viendront  proposer  une  politique  sérieuse  pouvant  as- 
surer à  notre  malheureuse  patrie  quelques  années  de  paix.  U  y  a 
une  raison  supérieure  et  décisive  pour  que  l^assemblée  ou  du  moins  la 
grande  partie  sensée  de  l'assemblée  se  rallie  à  une  tentative  sem- 
blable, c'est  que,  si  elle  se  refusait  à  tout,  elle  se  réveillerait  aussitôt 
en  face  d'une  dissolution  inévitable,  attestant  devant  le  pays  l'impuis- 
sance des  modérés  et  laissant  la  France  livrée  à  la  violence  des  partis 
extrêmes,  qui  étaient  tout  prêts  à  s'entre-déchirer  ces  jours  derniers. 
Cette  perspective  redoutable,  qui  vient  de  se  révéler  tout  à  coup,  c'est 
la  meilleure  raison  d'être  d'une  entreprise  de  préservation,  et  c'est 
aussi  ce  qui  peut  en  assuré  le  succès  dans  une  assemblée  française. 

Qu'en  est^il  donc  de  ces  bruits  étranges  répandus  un  instant  sur  la 
mission  de  M.  le  comte  Hatzfeld  à  Madrid,  sur  la  résurrection  d'une 
candidature  prussienne  pour  une  monarchie  qui  n'est  pas  encore  res- 
taurée au-delà  des  Pyrénées?  Il  y  a  un  fait  certain,  l'envoyé  de  M.  de 
Bismarck  est  à  Madrid,  et  il  est  probable  qu'il  n'est  pas  allé  en  Espagne 
pour  se  d(Hmer  l'agrément  d'une  excursion  de  touriste  ou  pour  être  en 
mesure  de  raconter  au  chancelier  de  l'empire  allemand  le  drame  pitto- 
resque des  insurrections  et  des  révolutions  espagnoles.  M.  de  Hatzfeld 
paraît  avoir  eu  avec  les  membres  du  gouvernement  des  entrevues  dont 
le  secret  n'a  point  été  divulgué.  L'incident  ne  laisse  pas  d'être  enve- 
loppé de  quelque  mystère.  Dans  tous  les  cas>  que  l'envoyé  de  M.  de  Bi^ 
marck  portât  dans  sa  valise  de  voyage  une  candidature  prussienne  ou 
quelque  projet  d'alliance,  les  ministres  espagnols  seraient  assez  embar- 
rassés pour  accueillir  ces  ouvertures,  et  ils  seraient  plus  embarrassés 
encore  pour  les  avouer  devant  leur  pays.  Ce  ne  serait  pas  pour  eux  un 
moyen  de  se  populariser.  Le  bruit  qui  a  couru  a  suffi,  dit-on,  pour  pro* 
duire  un  assez  mauvais  effet  dans  l'armée,  parmi  les  soldats  comme 
parmi  les  che£s  militaires.  Si  la  royauté  doit  être  rétablie  dans  un  temps 
plus  ou  moins  prochain  au-delà  des  Pyrénées,  ce  ne  sera  pas,  selon  toute 
apparence,  au  proût  d'un  prince  allemand.  Le  prétendant  carliste  ne  de- 
manderait pas  mieux  que  de  voir  le  gouvernement  de  Madrid  se  lancer 
dans  cette  campagne  d'une  candidature  étrangère,  et  la  preuve  qu'il  en 
espère  quelque  avantage,  c'est  qu'il  est  le  premier  à  propager  ces 
rumeurs  dont  la  mission  de  M.  de  Hatzfeld  a  été  le  point  de  départ. 
Ce  serait  pour  lui  la  dernière  chance  d'intéresser  le  sentiment  natio- 
nal et  de  rétablir  un  peu  ses  affaires,  qui  décidément  sont  en  déclin. 

Ce  n'est  pas  que  les  bandes  carlistes  soient  vaincues  ou  dispersées. 
£Ues  occupent  et  ravagent  toujours  ces  malheureuses  provinces  du  uc^if 
où  il  est  à  difficile  de  les  atteindre.  On  a  là  l'édifiant  spectacle  d'un 
prétendant  plein  de  doucair  qai  bofiobarde  de  son  mieux  les  villes  de 


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OAO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

son  ((  royaume,  »  Hernani  après  Bilbao,  sans  doute  pour  mieux  les  ral- 
lier à  sa  cause.  Il  s'escrime  avec  le  peu  d'artillerie  qu'il  a  contre  ses 
sujets,  qui  ont  Taudace  de  lui  fermer  leurs  portes  et  de  se  défendre.  11 
est  bien  clair  cependant  que,  depuis  la  levée  du  siège  de  Bilbao,  l'in- 
surrection carliste  commence  à  se  sentir  menacée;  elle  n'a  plus  ni  la 
même  consistance  ni  la  môme  hardiesse.  D'un  côté,  le  prinèe  Alphonse, 
le  frère  de  don  Carlos,  qui  tient  la  campagne  en  Catalogne  et  qui  s'était 
chargé  de  pousser  une  pointe  au-delà  de  l'Èbre  en  compagnie  de  sa 
jeune  femme,  dona  Blanca,  qui  est  une  guerrière  intrépide,  le  prince 
Alphonse  vient  d'essuyer  une  assez  rude  défaite  vers  Gandesa.  Il  est 
probable  que  le  jeune  prince,  arrêté  dans  sa  marche,  ne  reprendra  pas 
de  sitôt  le  cours  de  ses  victoires  au-delà  de  l'Èbre.  Il  a  bien  assez  de  se 
défendre  en  Catalogne  sans  tenter  des  entreprises  aventureuses  qui  l'ex- 
poseraient peut-être  à  être  pris  dans  une  embuscade.  D'un  autre  côté, 
les  bandes  carlistes  qui  sont  dans  les  provinces  basques  et  en  Navarre, 
dont  le  vieux  général  Elio  parait  avoir  laissé  le  commandement  à  Dor- 
regaray,  ces  bandes  ne  laissent  pas  de  se  sentir  menacées  jusque  dans 
leurs  impénétrables  retraites  par  la  stratégie  assez  mystérieuse  du  gé- 
néral CcHicha,  désormais  chargé  de  poursuivre  cette  guerre  jusqu'au 
bout.  L*armée  du  nord  se  hâte  lentement,  il  est  vrai;  depuis  un  mois, 
elle  a  fait  plus  de  marches  et  de  contre-marches  que  livré  de  batailles. 
Concha  avait  besoin  de  renforts  et  d'argent  avant  de  rentrer  en  cam- 
pagne. Il  a  d'ailleurs  changé  maintenant  le  théâtre  de  ses  opérations;  il 
n'est  plus  du  côté  de  Bilbao,  il  était  récemment  à  Miranda,  à  Logrono, 
sur  l'Èbre,  et  il  semble  vouloir  pénétrer  en  Navarre,  attaquer  l'insur- 
rection dans  une  de  ses  citadelles,  à  Estella.  Les  carlistes  ont,  dit-on, 
25,000  hommes  avec  lesquels  ils  espèrent  tenir  tête  à  l'armée  régulière; 
seulement  ils  ont  bien  des  points  à  garder  pour  ne  pas  s'exposer  à 
être  enveloppés;  ils  ont  affaire  à  un  soldat  qui  sait  son  métier,  qui  a 
maintenant  de  bonnes  troupes,  et  il  y  aurait  une  circonstance  qui  pour- 
rait être  bien  plus  menaçante  pour  les  carlistes  que  toute  la  stratégie 
de  Concha  :  ce  serait  si  les  Basques,  lassés  de  la  guerre,  découragés  par 
l'échec  de  Bilbao,  se  mettaient,  comme  on  le  dit,  à  déserter  le  camp  du 
prétendant  et  à  se  prononcer  pour  la  paix.  La  campagne  poursuivie  par 
le  général  Concha  peut  avoir  pour  résultat  de  hâter  ce  mouvement  d'o- 
pinion dans  le  pays  basque,  et  le  sort  de  l'insurrection  tient  peut-être 
aujourd'hui  à  un  combat  un  peu  décisif  livré  par  l'armée  régulière  au 
gros  des  forces  carlistes.  La  paix  suivrait  bientôt  sans  doute,  le  préten- 
dant n'aurait  plus  qu'à  se  retirer  en  fugitif  de  ces  malheureuses  pro- 
vinces qu'il  livre  depuis  deux  ans  à  toutes  les  désolations  de  la  guerre, 
qu'il  gouverne  avec  des  chefs  comme  ce  général  qui  tout  récemment» 
toujours  dans  l'intérêt  de  la  religion,  condamnait  tout  individu  con- 
vaincu de  blasphème  à  .avoir  la  langue  percée.  Ce  sont  là  les  procédés 
du  gouvernement  que  don  Carlos  promet  à  l'Espagne,  si  elle  veut  bien 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  941 

se  convertir  à  la  restauration  absolutiste!  Avec  ce  drapeau,  le  prétendant 
est  plus  près  de  regagner  la  frontière  française  que  d'atteindre  Madrid, 
et  un  coup  de  vigueur  de  Concha  peut  en  finir  avec  l'insurrection. 

Ce  sera  beaucoup,  ce  ne  sera  pas  tout  encore,  il  est  vrai,  puisque 
l'Espagne  aura  toujours  à  décider  ce  qu'elle  veut  faire  d'elle-même,  quel 
gouvernement  elle  veut  se  donner,  et  au  fond  c'est  là  l'éternelle  ques- 
tion qui  s'agite  à  Madrid,  qui  divise  les  partis,  le  ministère  lui-même. 
Républicains,  radicaux,  alphonsistes,  ne  cessent  de  se  démener  autour 
du  général  Serrano,  qui  a  certes  assez  de  pouvoir  pour  les  dominer  tous, 
s'il  le  veut,  mais  qui  leur  laisse  assez  de  liberté  pour  se  déchirer,  à  la 
condition  pourtant  de  ne  pas  parler  trop  haut  et  de  ne  pas  trop  troubler 
le  gouvernement.  L'essentiel  est  qu'il  y  a  depuis  six  mois  un  évident  pro- 
grès dans  la  situation  de  la  Péninsule,  progrès  déjà  préparé  par  M.  Cas- 
telar,  réalisé  par  le  général  Serrano.  En  fin  de  compte,  l'Espagne  est 
arrivée  pour  ainsi  dire  à  se  ressaisir  elle-même,  à  se  dégager  de  l'af- 
freux chaos  ou  elle  était  tombée  un  instant,  et  après  avoir  dompté  tous 
les  mouvemens  communistes,  elle  en  est  aujourd'hui  à  pouvoir  considé- 
rer Id  défaite  de  l'insurrection  carliste  comme  une  affaire  de  temps.  Ce 
sont  là  des  résultats  sérieux  que  le  ministre  d'état,  M.  Ulloa,  avait  le 
droit  d'exposer  récemment  dans  une  circulaire  diplomatique  qui  semble 
avoir  pour  objet  de  rendre  à  l'Espagne  une  existence  extérieure  régu- 
lière qu'elle  n'a  plus.  Le  gouvernement  de  Madrid  en  est  encore  effec- 
tivement à  être  reconnu  par  la  plupart  des  états  de  l'Europe.  C'est  un 
régime  provisoire,  à  la  vérité;  il  est  né  d'un  coup  d'état  militaire,  il 
gouverne  sans  représentation  nationale,  il  n'a  rien  de  régulier;  il  n'a  pas 
moins  rendu  la  paix  à  l'Espagne,  qui  est  toujours  vivante,  avec  laquelle 
tout  le  monde  est  intéressé  à  entretenir  de  bonnes  relations.  Pourquoi 
la  France  particulièrement  ne  reviendrait-elle  pas  à  ces  rapports  natM- 
rels  et  ne  reconnaîtrait-elle  pas  officiellement  le  gouvernement  espa- 
gnol? Elle  n'a  certes  aucun  intérêt  à  favoriser  la  cause  carliste  par  une 
apparence  de  neutralité  entre  le  prétendant  et  le  cabinet  de  Madrid. 
Cela  ne  peut  être  utile  ni  à  ses  intéi;^ts  sur  la  frontière,  ni  à  ses  intérêts 
politiques,  et  à  tous  les  points  de  vue  la  présence  d'un  représentant 
français  à  Madrid  ne  peut  que  servir  la  cause  des  deux  pays. 

CH.  DE  MAZADE. 

BEVI7E  HUSIOALE. 

Verdi  n'est  pas  seulement  un  musicien  éminent,  c'est  aussi  un  grand 
patriote;  l'Italie  ne  l'oubliera  jamais.  Les  peuples  ont  leur  instinct  qui 
les  amène  à  reconnaître,  à  proclamer  l'homme  d'une  situation,  cet  in- 
stinct vaut  mieux  que  toute  la  science.  Depuis  trente  ans.  Verdi  n'a  cessé 
de  représenter  l'Italie  remuante  et  guerrière;  il  est  et  restera  l'artiste 
de  la  revendication ,  comme  Bellini  fut  jadis  le  chantre  inconscient  et 


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^2  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

dbuloureux  d'une  période  de  servitude.  Quand  Rosani  d&ait  de  Riî  : 
«  Verdi  est  un  musicien  qui  porte  un  casque,  »  Fauteur  de  GuiUaume 
Tell  faisait  mieux  qu'un  mot  d'esprit,  il  disait  une  vérité.  La  révolution 
avait  choisi  son  prince,  elle  avait  inscrit  sur  son  drapeau  :  a  Victor-Em- 
manuel, roi  d'Italie  !  »  Et  par  je- ne  sais  quelle  mystérieuse  combinai- 
son du  destin,  il  se  trouva  que  les  premières  lettres  de  ce  cri  de  guerre 
formaient,  en  se  rapprochant,  le  nom  de  Verdi.  Il  y  avait  donc  entre  le 
musicien  et  son  monarque  communauté  préexistante  de  vocation,  et, 
sans  voir  comme  les  anciens  la  main  dés  dieux  partout,  encore  est-il 
permis  de  relever  certains  traits  de  nature  à  frapper  les  imaginations 
d'un  peuple  du  midi,  et  qui  les  ont  en  effet  bien  frappées,  puisqu'aui 
jours  du  soulèvement  national  le  nom  d'un  compositeur  d'opéras  prit 
tout  à  coup  un  caractère  symbolique,  et,  flamboyant  sur  tous  les  murs, 
signifia  la  délivrance  de  la  patrie.  Quelle  âme  intelligente,  —  aux  ao- 
cens  dé  Nahucco  et  dés  Lombardi,  —  ne  s'est  émue  d'un  sentiment  quf 
vous  entraîne  au-delà  du  sujet  de  la  pièce?  Qui  n'a  saisi  la  note  d'ai- 
rain, stridente,  altière,  implacable,  dans  cette  musique  dont  H  est 
plus  facile  de  chercher  à  ridiculiser  le  style  que  d'imiter  le  tempérament 
viril  ?  Verdi  fut  ainsi  le  collaborateur  de  Cavour  et  de  Victor-Emmanuel. 
A  cette  môme  cause  de  l'indépendance  nationale,  l'auteur  des  Promessi 
Sposi  avait,  lui  aussi,  dévoué  son  génie  et  les  tendances  de  la  vie  la 
plus  pure  et  la  plus  laborieuse,  et  c'est  à  la  mémoire  de  Manzom,  à  la 
gloire  du  compatriote  et  de  Tami,  que  Verdi  consacre  aujourd'hui  cette 
messe  de  Requiem,  œuvre  sinon  religieuse,  du  moins  inspirée  par  une 
pensée  toute  religieuse. 

Musique  religieuse,  sentiment  religieux,  ici,  gardOns-nous  d'en  dou- 
ter, va  recommencer  la  fameuse  querelle  qui  date  du  St(Aat  de  Ros- 
sini.  Ne  nous  y  engageons  pas;  c'est  le  pont  aux  ânes.  Le  Christ  de 
Bonnat  manque  peut-être  un  peu  de  simplicité,  d'élévation  et  de  ca- 
ractère divin,  est-ce  à  dire  qu'il  ne  faut  tenir  compte  à  cette  pein- 
ture ni  de  son  puissant  modelé,  ni  de  l'effort  vigoureux  qu'elle  se 
donne  pour  sortir  de  la  vulgarité  courante?  Souvenons-nous  que  nous 
vivons  dans  une  époque  de  publicité  à  outrance,  et  que  l'artiste,  quel 
qu'il  soit,  ne  produit  que  selon  les  conditions  de  son  temps.  Cest  pour 
l'exposition  que  les  peintres  d'aujourd'hui  font  leurs  tableaux  d'église, 
et  pour  la  salle  de  concert  ou  le  théâtre  que  les  musiciens  compo- 
sent leurs  messes;  teut  cela,  c'est  peut-être  du  vandalisme,  mais  qu'y 
faire  et  que  sert  d'user  sa  rhétorique  à  déclamer  contre  des  choses 
auxquelles  on  ne  peut  rien  changer?  Vous  reprochez  à  mon  Christ 
son  réalisme,  à  ma  partition  son  caractère  dramatique;  mais  ce  sen- 
timent religieux  que  vous  m'accusez,  moi  peintre,  moi  musicien,  de 
ne  point  avoir,  vous  critiques  qui  parlez  tant ,  le  possédez-vous  à  dose 
ïuelconque?  Savez-vous  seulement  ce  que  c'est?  Que  le  siècle  commence 
ionc  par  croire  en  Dieu,  et  tous  les  arts  s'inspireront  aussitôt  de  sa 


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foi  ;  josqu'ators  ayons  au  moins  ceUe  pudeur  d^  ge  pas  venir  assiéger 
de  MS  misécables  pro^s^tions  ^eit  de  .nos  sottises  le  ipusâQien  ou  le 
peintre  qui,  dans  un  jniUe»  4'aniMerseUe  indifférence,  ne  prend  conseil 
qpe  4e  son  (tempérament  pour  traiter  \m  sujet  4e  sainteté.  L'art  reli- 
gkwix  vît  surtout  ^e  jl'atmospb^re  ambiaic^  du  isièole  qvl'H  diécoce  et 
<|u'il létOTnise.  Jl  lost  un,  haianonique  :  anchitecture^  musique,  peinture, 
ftom  «e  ti^t  Qui  veut  connaître  et  oompcettdr^  le  (riotto,  le  ^rugin, 
ftapbaël,  £ra  iÂgelioo,  doit  aUerÀ  aome^  h  Par^ne,  à  j^^lc^ei^ce,  à  Pé- 
rottse,  à  Mantoue,  à  Sienne  :  m  n'entend  Palesilrina  et  AUogiù  iqjue  dans 
la  chapelle  .Si«tine.  U  .sejnble  que  cette  musÂ^ue-^là  fasse  partie  inté- 
^ante  -ûm  Monument  et  pas  plus  que  les  Iresques  ne  pourrait  en  être 
.éétacbée.  Or  les  fresques  ine  voyagent  pas,  ;ne  déménagent  pas  ;  ce  >qui 
Yoyage  et  déniénage^  rc'est  notre  art  dlaujourdlbui.  Coamop<^te,  soeipti- 
ique  en  «ôme  temps  que  pourvu  de  facultés  d'exécution  incomparables, 
ôelui-là  s'accommode  aussitôt  de  remplacement  qu'on  lui  offre,  le  dôme 
de  Milan  comme  la  salle  de  POpéra-^lomique,  toujt  lui  e£|t4)Qn.  Les  an- 
ciens maîtres,  làjfmt  de  peindre  un  tableau,  s'informaient  de  la  destina- 
tion; autre  chose  était  pour  eux  de  peindre  poiu*  la  gal^me  princiëre 
d'un  palais  ou  de  peindre  ipoiir  le  jréfeK^oire  d'nn  couvent.  Nous  autres, 
Texposition  seule  nous  préoccupe,  disons  mieux,  les  Qj^positions,  car 
iMKis  savons  que  notre  œuvre,  après  îavoir  diverti  la  «r-ande  ville  intel- 
gente,  ira. poursuivre  sa  «fortune  d^ns  toutes  les  capitales  de  r£urope  et 
du  Nouveau^Monde,  ^^  et  c'eat.à  cet  art  qu'on  vientdemander  du  recueil- 
lement. Demandez^lui  de  la  couleur,  de  l'intérêt,  de  la  curiosité,  du 
drame  et  du  spectacle,  et  s'il  a  de  quoi  vous  répandre,  il  aura  bien  mé- 
rité de  la  vie  moderne. 

L'idée  qu'on  se  fait  parmi  Xims  du  sentiment  religieux  est  quelque 
chose  de  si  indéfini,  de  si  vague,  qu'il  n'y  a  pointa  la  discuter  sérieu- 
sement. Les  uns  le  placent  dans  la  fugue;  maïs  pour  la  majorité  il  réside 
dans  l'absence  de  coloris,  de  mouvement  et  d'originalité.  A  ce  compte,  la 
messe  de  Verdi  serait  l'œuvre  d'un  fier  hérétique,  car  la  chaleur  vitale  y 
circule  à  pleines  effluves,  et  l'intérêt,  l'émotion  qui  vous  prennent,  vous 
empoigmntdès  les  premières  mesures,  jie  vous  lâchent  plus  jusqu'à  la  fin. 

Je  ne  sais  si  c*e8t  mal,  tout  cela,  mais  c'est  beau! 

L'inspiration  jaillit  par  éclairs  pressés  et  f  ulgurans,  et  le  style  se  comporte 
comme  il  sied  à  quelqu'un  qui  se  respecte^tiprétend  àibon  droit élre  res- 
pecté. Cette  mustque^là  parle  la  langue  de  son  temps,  les  sonorités,  les 
modulations  y  sont  à  toute  puissance,  et  la  fugue  du  Sanctus  non  moins 
que  la  fugue  finale  du  Libéra  désarmeraient  Cherubini  lui-même,  monr 
sieur  Cherubini,  comme  disent  en  ôtant  leur  chapeau  les  fidèles  du  Con- 
servatoire! C'était  bon  jadis  de  s'égayer  à  propos  du  style  des  Lombftrdi 
et  du  Trwatore;  mais  depuis  Bon  Carlos  la  plaisanterie  avait  beaucoup 
perdu,  et  ceux  qui  chercheraient  à. la  réchauffer  .maintenant  n -auraient 


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9hà  REnJE  DES   DEUX  MONDES. 

guère  les  rieurs  de  leur  côté.  Ne  vous  attendez  ni  à  des  cavadnes,  ni  à 
des  phrases  concertantes  comme  dans  la  messe  de  Rossini;  rien  non 
plus  de  ces  larges  plans  à  la  Haendel,  le  maître  suit  le  texte,  le  traduit 
mot  à  mot,  syllabe  par  syllabe,  bien  plutôt  qu'il  ne  le  commente  ;  les 
morts  lui  dictent  leur  prose,  et  il  écrit  sa  musique  sous  leur  inspira- 
tion. Cela  vous  rappelle  par  instans  le  tableau  du  musée  espagnol  où 
saint  Bonaventure,  sorti  de  sa  tombe,  achève  dans  le  trépas  la  page  com- 
mencée pendant  sa  vie.  Chaque  note  est  une  parole  du  texte,  et  vous 
avez  ainsi  des  effets  d'un  rendu  surprenant;  les  voix  des  solistes  ne  se 
montrent  à  Tavant-scène  que  par  rapides  échappées,  la  plupart  du  temps 
vous  les  entendez  gémir,  implorer,  se  débattre  au  sein  du  formidable 
ensemble.  Au  pianissimo  en  la  mineur  du  début,  sépulcral,  effrayant  de 
mystérieux  solennel,  d'horreur  funèbre,  s'enchaîne  l'ineffable  lamenta- 
tion d'un  Kyrie  eleison  récité  par  le  quatuor  vocal,  et  qui  se  termine  avec 
le  chœur;  puis  éclate  le  Dies  irx,  vertigineux  dans  sa  désolation,  enlevé 
à  la  Michel-Ange,  vous  diriez  le  Jugement  dernier  de  la  Sixtine  s' animant 
et  remplissant  les  airs  de  sa  furie  et  de  sa  plainte.  Dans  le  Recordare, 
les  deux  voix  de  la  Waldmann  et  de  la  Stolz  se  posent  devant  nous  pour 
la  première  fois,  et  quels  accensl  quels  timbres,  quel  sentiment  I  Aucun 
appareil  théâtral,  point  de  décor,  de  mise  en  scène,  point  de  gestes, 
l'art  seul  et  son  expression  :  c'est  sublime.  Quant  à  la  Stolz,  la  phrase 
du  Libéra  vous  la  livre  tout  entière,  âme  et  voix.  A  cet  organe  d'une  vi- 
bration saisissante  qui  s'enflamme  et  part  comme  un  cheval  de  sang, 
vole  à  l'obstacle  si  escarpé  qu'il  soit,  puis  soudain  s'arrête  ferme,  imper- 
turbable, à  ce  soprano  frémissant,  indomptable,  capable  des  alterna- 
tives les  plus  extrêmes,  et  qui  de  l'explosion  en  un  clin  d'oeil  passe  à 
la  douceur,  à  ce  soprano  merveilleux  rendez  le  geste,  le  théâtre,  et  vous 
verrez  quelle  dona  Anna,  quelle  Valentinel  Ah  I  si  Meyerbeer  vivait  en- 
core, comme  nous  l'applaudirions  bientôt  à  l'Opéra,  cette  Teresa  Stolz, 
et  comme  il  faudrait  que  la  Waldmann  l'y  suivit  au  plus  vite! 

Deux  sentimens  dominent  dans  la  messe  de  Verdi,  l'épouvante  et 
rimploration.  Impossible  d'ailleurs  de  méditer  sur  la  légende  catholique 
qu'il  s'agissait  de  mettre  en  musique  sans  être  remué  par  ces  deux  voix 
grondantes  et  suppliantes  au  fond  de  ces  versets  et  de  cette  prose  ift- 
comparables.  Mozart  lui-même  a  fait  de  ces  deux  sentimens  la  note  do- 
minante de  son  Requiem,  et  Verdi  doit  avoir  à  cette  occasion  beaucoup 
lu  Mozart.  Je  trouve  en  germe,  dans  l'œuvre  du  maître  des  maîtres,  tel 
effet  dont  le  musicien  moderne  s'est  emparé  en  le  développant,  comme 
c'était  son  droit  :,le  Tubamirum  par  exemple,  qui,  proposé  par  un  seul 
trombone  dans  l'œuvre  de  Mozart,  deviendra  dans  la  messe  de  Verdi 
ce  prodigieux  appel  des  cuivres.  —  La  tempête  du  jour  annoncée  par  les 
prophéties  tonne  et  mugît  à  plein  choral,  à  plein  orchestre;  soudain 
l'ouragan  s'arrête,  tout  se  tait,  et  du  milieu  de  ce  silence  plus  terrible 
encore  que  l'éploration  universelle  à  laquelle  il  succède  retentissent  les 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  9â5 

trompettes  du  jugement.  —  Cette  phrase,  qui  semble  projeter  sa  vibra- 
tion du  fond  des  abîmes  de  l'espace,  vous  arrive  mystérieuse,  «étrange, 
irrésolue;  les  anges,  des  quatre  coins  de  l'horizon,  s'appellent,  se  répon- 
dent, les  trompettes  s'avancent,  recrutant  les  cors  et  les  trombones; 
cette  vision  a  quelque  chose  d'effroyable,  ces  sonneries  sortent  de  TApo- 
calypse;  pourquoi  fàut-il  que  le  maître  me  gâte  cet  effet  en  ramenant 
quelques  mesures  plus  loin  une  fanfare  dont  le  réalisme  trop  militaire 
détonne  en  un  pareil  moment?  Du  reste,  on  ne  peut  qu* admirer  la  sin- 
gulière habileté  avec  laquelle  les  cuivres  sont  maniés,  à  deux  reprises 
ils  occupent  l'intérêt  dans  cette  magnifique  symphonie  colorée  comnic 
un  Delacroix.  Employés  d'abord,  ainsi  que  nous  venons  de  le  dire,  vous 
les  retrouverez  dans  le  Libéra  lugubres,  sourds,  voilés,  et  servant  de  pé- 
dale aux  ravissantes  harmonies  d'une  plainte  dont  le  Lacripiwsa  de  Mo- 
zart et  Vandante  de  la  sonate  Clair  de  lune  nous  offriraient  seuls  réqui- 
valent.  Et  c'est  devant  de  tels  sanglots  qu'on  ose  venir  contester 
l'émotion  d'un  maître I  Comment  donc  s'y  prenait  ce  philo-^ophe  de  Tan- 
tîquitépour  prouver  le  mouvement?  Il  marchait.  Voilà  un  mtisicien  qni, 
pour  nous  prouver  qu'il  est  ému,  n'a  rien  trouvé  de  mieux  que  de 
pleurer;  je  plains  ceux  qu'une  semblable  émotion  n'entraîne  pas,  et 
qui,  au  lieu  de  s'agenouiller  devant  cet  offertoire  et  cet  Agmis  Iki  ado- 
rable, continuent  à  ricaner  en  vous  citant  un  passage  où  Verdi  se  sera 
souvenu  un  peu  trop  du  théâtre. 

On  vous  dit  :  Cette  religion,  cette  compassion,  ces  larmcs-là,  sont 
humaines.  Eh  bien!  après?  Est-ce  l'humanité,  oui  ou  non,  qui  est 
en  cause?  Relisez  donc  une  bonne  fois  les  psaumes,  alle^  au  fond  de 
cette  prostf  gémissante  et  menaçante,  et  vous  verrez  qu'il  n'y  est  ques- 
tion que  de  nos  angoisses  et  de  nos  épouvantemens.  Le  sublime  reli- 
gieux en  pareil  cas  n'est  et  ne  saurait  être  jamais  que  le  sublime  liu- 
main  :  Rex  tremend»  majestatis!  Aux  pieds  de  ce  juge  implacable  des 
Écritures,  l'humanité  terrifiée  implore,  supplie  ;  cet  hymne  d^invocation 
à  sa  miséricorde,  ce  cri  de  suprême  pitié,  d'où  sortira- t-il,  sinon  du 
plus  profond  de  nos  entrailles?  Et,  puisqu'il  s'agissait  di^  résuiner  le 
sujet  dans  une  œuvre  épique,  quel  artiste  l'idée  religieuse  ainsi  com- 
prise pouvait-elle  trouver  parmi  les  vivans,  quel  interprète  plus  cou- 
vaincu  que  ce  grand  musicien  qui  en  même  temps  est  un  homme? 

Parlons  maintenant  des  chanteurs;  il  sont  quatre  :  un  ténor  de  vi- 
goureuse complexion,  M.  Gapponi,  assez  mal  en  train  du  nsic  et  dont 
l'émission  est  gutturale,  une  basse  robuste,  M.  Maini,  uninezzo^soprano, 
la  Waldmann,  et,  planant  sur  le  groupe  d'un  vol  superbe,  Teresa  Stolz, 
le  soprano.  Enfin  nous  avons  entendu  de  vraies  voix,  des  voix  fini  sont 
des  voix,  et  non  plus  des  glapissemens,  des  bêlemens  et  des  enroue- 
mens  perpétuels.  Cette  Maria  Waldmann,  quel  mezzo-sopranoî  ductile, 
onctueux,  caressant  avec  ses  cordes  pathétiques  du  médium  et  ses  belles 
TOMi  m.  —  1874.  C4 

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^&6  ROTUE  DBS  DEUX  JfONKS. 

«notes 'graves*  qui  vous  magnétisent, — ei  la  TereaeiStolz!  dès  lajpfQmière 
vibration,  le  cbanue  était  produit  :  im  «timbre,  uifô  sriidité,.qiie  rien 
«n'effraie;  vous  ^écoutez  monter,  se  <perdre  au  saraigu,  et  voos  restez 
tranquille  à  votre  place,  car  vous  savez  d-avance  que,  si  haut  qœ  le 
wn  aille  <seperdier,  elle  Vj  maintiendra* vigom'euaement'en^uilibpe. 
De  plus  cette  voix  si  passionnée,  si  cbaude,  'd'un  >  essor  ^flamboyant,  vous 
rentendrez  soupirer  d'inetffable  douleur  dans  le^lo'da  'Ub«ra,  et  cette 
fois,  apràs  avoir; admiré  la  splendeur  de  Torgane,  vous  applaudirez  la 
grande  artiste  qui  ^ait  ainsi  modérer,  étouffer  sa  flamme,  ttous  a4*oa 
assez  répété  qu'il  n'y  avait  plus  de  vdxen  Italie!  ^Gomment  se  laisser 
berner  davantage  par  ces  médians  propos  de  riotHme'et'de  l'avarioef? 
Milan  n'est  pourtant  point  la  Chine,  et  *le  pablic  parisien  aurait,  ce 
semble,  quelque  intérêt  à  tionnahre  un  :peu  ce  qui  s?y  passe;  mais  Jes 
directeurs  de  nos  grandes  scènes  préfèrent  ne' nous  en  rien  dire,  et  nous 
conserver  dans  un  état  d'obscurantisme  dont  s'accommode  au  mienx 
>leurrégime  d^administratioi).  Il  a  fallu  ^ttecirconstaose  extraordinaire 
d'une  messe  de  Verdi  pour  'nous  faire: assister  Uété,  «en  .plein  midi,  à 
l'apparition  de  ces  deux  étoiles;  aujourd'hui  que  le  public  vient  d'èti^ 
enfin,  et /comme  parbasard,  inis-au  fait,  aujoard'hoi  qu'il -a  entenda, 
applaudi,  «et  qu'on  craint  qu'il  ne  se  fàdie ,  on  hii  dit  :  «  C2ette  WaU- 
mann,  ce^  Btolz,  nous  avons  >voulu  vous  les  donneor  fcet  hiver,  mais 
d'autres  engagemens  qui  les  liaient  d'avance  ont  i rendu  mos  efforts 
inutiles.  »  Gomme  si  le 'public  en  était  enoore  à  se  payer  de  ^mblàbles 
raisons,  comme  si  nous  ne  «avions  pas>que  ce  que  .veut  un  dûreotear 
prodigue  et  déterminé,  une  cantatrice  le  veut  toujours.  D'ailleurs  il  n'y 
avait  pas /que  ta  Stolz.et  la  Waklniann,  lil  «y  avait  aussi  la  Friod  ;'Sans 
doute  aussi  que  oelle-là  des*  engagemens  antérieurs  iraltachaient  au  ri- 
vage, car  son  nom  n'a -pas  m^me^été  prononcé.  Que  te  public  se  tienne 
donc  pour: averti,  et  rendons  à  Verdi  le  double  iiommage  de  reconnais- 
sance que  nous'lui  devons  et  pour  avoir  écrit  un  dief^'œuvre,  et  poor 
nous  avoir  appris  que  les  belles  voix  sont  encore  de  ce  monde. 

Le  Théâtre-Italien  ^ura  décidément  fait  cette  année  une  campagne 
ridicule,  ^t  la  plaisanterie  aurait  pu  tourner  au  désastre,  si  l'Opéra,  qui 
cherchait  où  se  loger,  ne  fût  venu  en  aide  à  l'entreprise,  et  n'eût  ap- 
porté, commet  on  dit,  de  «l'eau,  au  t  moulin.  Qui  jamais  serrait  imaginé 
qu'un  homme,  réputé  fort  habile  et  passé  maHre  dans  tUart  de  jongler 
avec'toutesles  étoiles  du  Crmament,  n'arrivait  làrque  pour  restaurer  te 
vieux  programme  de  Padministration  Bagier?  Toujours  ia>déo^ition  du 
fameux  dîner  de  doileau;'la  Patti  nous  a  manqué  et  la  Nilssoaaustivmais 
en  revanche  nous  avons  eu,  s'il  vous  plaît,  H^^  de  BeUocea,  la  Bellocca! 
En  Phonneur  de  cette  illustration  de  commande,  toutes  les  voix  de  la 
renommée  ont  donné  d'un  accord  des  plus  vigoureux;  puis  ce  bel  en- 
thousiasme, que  rien  ne  justifiait,  a  peu  à  peu  diminué,  at  finalement 
tout  ce  bruit  s'en  est  allé  comme  il  était  venu.  Singulière  histoire  que 


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vBvm.  —  cfiBomoTE.  947 

celle  de  ces  succès  où  ta  loyauté  fait  défaut;  chaque  matin,  les  jour- 
naux vous  racontent  Tàvénement  <Fun  nouvel  astre,  les  grands  souve- 
nirs du  théâtre  et  les  plus  glorieux  noms  sont  mis  en  avant  à  cette  occa- 
sion :  dans  la  Rosine  du  Barbier,  c^est  une  Sontag,  et  dao'i  TArsace  de  la 
Semiramide  c'est  quelque  chose  entre  la  Pîsaroni  et  la  Malibraa,  si  Ton 
s'en  rapporte  aux  anciens  habitués  de  la  maison  que  naturellement  on 
évoque  pour  la  circonstance.  Ainsi  alléché,  vous  voulez  en  avoir  le  cœur 
net,  et  vons  vous  trouvez  en  présence  d'une  agréable  pensionnaire 
douée  d'une  jolie  voix  et  se  débattant  contre  les  difficultés  d'un  rùle  qui 
Fécrase.  A  ce  spectacle,  déjà  pénible,  vient  s'en  joindre  un  autre  plus 
attristant,  je  veux  parler  de  ces  bancs  de  l'orchestre  déserts,  de  ces  loges 
vides  ou  mal  habitées,  de  ces  applaudîssemens  qui  sonnent  creux  et  de 
toute  cette  nauséabonde  pacotille  de  couronnes  et  de  bouqnet.s  dont  la 
scène  se  jonche  à  point  nommé.  A  vous  en  fier  aux  bnnts  du  dehors» 
chaque  soirée  est  un  nouveau  triomphe  pour  la  cantatrice,  uu  bénéfice 
énorme  pour  l'administration,  et  quand  arrive  la  fin  de  la  saison,  il  se 
produit  ce  phénomène  étrange,  que  toutes  ces  représentations  de  plus 
en  plus  splendides*,  toutes  ces  victoires  préconisées  à  miracle,  n'ont 
amené  que  h.  défaite.  C'est  qu'en  dernière  analyse  la  publicité,  à  elle 
seule,  ne  peut  rien,  si  le  talent,  le  vrai  talent^  n'est  derrière  elle  pour 
Tappuyer  de  ses  efforts  :  la  publicité  ne  sert  qu'à  dire  aux  gens  qui 
passent  :  H  y  a  là  quelqu'un,  prenez-y  garde.  La  publiciit^  ressemble 
au  chant  du  coq  :  evocat  auroram;  mais  quand  elle  a  chanté  trois  fois, 
il  faut  absolument  que  le  jour  se  lève.  Le  9  juillet  1838,  Rachel  jouait 
Andromaque  devant  une  recette  de  373  francs^;  le  6  octobre  de  la  même 
année,  Andromaque  avec  Rachel  faisait  6,296  francs.  Entre  temps,  les 
journaux  avaient  parlé,  oui  sans  doute,  mais  la  grande  actrice  s'était 
montrée  au  niveau,  sinon  au-dessus  de  leurs  éloges.  Pour  M'^^  iîellocca 
aussi,  la  presse  a  parlé,  elle  a  môme  énormément  parlé;  mais  cette  fois 
les  recettes  n'ont  pas  monté,  bien  au  contraire.  Souhaitons  que  cette 
fècheuse  expérience  ne  se  renouvelle  pas  l'hiver  prochain.  Le  Théâtre- 
Italien  n'a  plus  de  raison  d'être  parmi  nous;  d'utilité  an  point  de  vue 
de  l'art,  il  ne  nous  en  offre  aucune;  presque  tous  les  grands  cliaoteurs 
d'aujourd'hui  sont  cosmopolites,  et  quant  à  ce  vieux  fonds  de  répertoire, 
fatigué,  fané,  hors  d'usage,  il  serait  temps  de  le  soustraire  anx  ricane- 
mens  des  générations  préoccupées  d'autres  tendances  qui,  telles  aussi, 
deviendront  caduques  à  leur  tour,  ni  plus  ni  moins  que  le  cmiiabiU 
fiorito  et  la  cabaletta  con  perticchino,  car  c'est  la  loi  des  choses  d'ici-bas 
que  la  nouveauté  qui  nous  passionne  dans  le  présent  devienne  infailli- 
blement le  rococo  de  l'avenir. 

N'importe,  la  mélodie  continue  et  la  mélopée  sont  à  la  mode,  prori- 
tons-en  pendant  qu'elles  réussissent.  L'art  ne  s'arrête  pas,  il  évolue,  iJ 
cherche;  que  ses  fouilles  amènent  une  découverte,  en  voila  pour  un 
demi-siècle  de  travaux  et  de  rénovation.  L'heure  où  nous  sommes  est 


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9i8  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

une  beure  de  critique,  la  théorie  règne  et  gouverne.  Tous  nos  efforts  se 
concentrent  sur  le  côté  spécifique^  nous  creusons  la  technique  et  lui  de- 
mandons le  mot  de  l'avenir  :  de  là  cet  immense  attrait  de  la  musique 
instrumentale,  ce  délire  symphonique  dont  semblent  possédées  les  gé- 
nérations nouvelles.  Quelle  animation  autour  des  salles  de  concerti  Là 
seulement  s'engagent  désormais  les  discussions,  soufïïe  la  vie,  tandis 
qu'au  théâtre  tout  est  stérile.  Nous  venons  de  voir  comment  finissent  les 
Italiens,  l'Opéra  ne  subsiste  que  par  son  répertoire,  et  l'Opéra-Comique 
ne  sait  lui-même  où  il  en  est.  Plus  de  genre,  plus  de  troupe,  un  public 
qui  de  jour  en  jour  se  désagrège.  On  dit  :  Le  directeur  fait  fausse  voie, 
on  se  plaint  de  son  humeur  volontaire  et  capricante,  et  cependant  ce 
directeur  n'est  point  un  homme  incapable  ni  malintentionné,  mais  que 
peuvent  les  meilleures  intentions  contre  la  force  d'une  situation?  Cette 
crise  que  l'Opéra-Comique  traverse,  le  directeur  ne  l'a  point  provoquée, 
il  la  subit.  Je  ne  nie  pas  que  les  moyens  employés  pour  déjouer  la 
mauvaise  fortune  n'aient  leurs  inconvéniens;  les  honnêtes  gens  éprou- 
vent un  certain  embarras  à  voir  ainsi  la  musique  sacrée  apparaître  sou- 
dain sur  la  scène  du  Pré  aux  Clercs  et  de  Monsieur  Pantalon.  Et  quelle 
musique?  une  messe  de  Requiem,  un  oratorio  où  Jésus-Christ  en  per- 
sonne concerte  pittoresquement  avec  la  Madeleine.  Insensiblement  la 
mise  en  scène  s'accentue,*  espérons  qu'au  prochain  carême  on  nous  don- 
nera les  décors  et  les  costumes,  et  si  Ton  veut  avoir  un  avant-goût  du 
beau  spectacle  que  cela  nous  promet,  il  suflBt  de  regarder  certaine  es- 
tampe affichée  à  la  vitrine  de  tous  les  marchands  de  musique  et  repré- 
sentant le  ténor  Jésus,  qui,  sous  les  traits  d'un  jeune  Arabe  de  Belleville, 
a  l'air  de  vendre  des  dattes  à  Marie-Madeleine  déguisée  en  aimée  des 
Folies-Bergères.  Impossible  de  rien  se  figurer  de  plus  réjouissant  que 
cette  image;  comme  signe  du  temps,  c'est  impayable.  Soyons  sérieux; 
rOpéra- Comique  déserte  peu  à  peu  ses  anciens  pénates;  l'agréable 
genre  qui  fit  la  joie  de  nos  jeunes  années  n'a  certes  pas  la  moindre  en- 
vie de  quitter  ce  monde;  nous  l'aimons  toujours,  mais  ne  le  cherchons 
plus  à  la  même  adresse.  Cet  assemblage  de  dialogue  et  de  musique, 
ces  chansonnettes  et  ces  airs  dansans,  tout  ce  vaudevillisme  amusant, 
spirituel  et  drôle  jusque  dans  sa  sensiblerie,  que  jadis  nous  goûtions  à 
Favart,  où  des  artistes  tels  que  Roger,  Couderc,  Faure,  Caroline  Le- 
febvre,  nous  le  donnaient  en  pleine  saveur  d'élégance,  il  nous  plaît  au- 
jourd'hui d'aller  le  demander  aux  scènes  secondaires.  Plus  c'est  trivial, 
frelaté,  dégradé,  plus  cela  nous  enchante;  la  même  ineptie  musicale  qui 
passerait  inaperçue,  si  elle  était  proprement  et  simplement  jouée  sur 
un  théâtre  de  genre  par  un  orchestre  et  des  chanteurs  qui  se  respec- 
tent, va  suffire  à  notre  enthousiasme  de  plusieurs  années,  pour  peu 
qu'elle  ait  à  nous  offrir  un  joli  assortiment  de  crincrins  et  de  voix  érail- 
lées.  On  ne  discute  pas  avec  le  public  :  qu'il  bâille  à  Molière,  disgracie 
Mozart  et  proclame  un  chef-d'œuvre  la  Fille  de  Madame  Angot,  il  en  est 


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REVUE.   —   CHRONIQUE.  949 

le  maître  et  ne  doit  de  comptes  à  personne.  Le  public  a  pour  lui  le  droit 
du  plus  fort,  que  dis-je?  il  a  bien  mieux,  il  a  le  vrai,  le  légitime  droit, 
le  droit  de  Tacheteur  sur  la  marchandise  qu'il  paie  et  dont  il  dispose  à 
son  gré,  libre  de  manifester  son  opinion  à  tout  venant.  C'est  pourtant 
une  vérité  à  reconnaître  que  le  public  pourrait  bien  n'avoir  pas  toujours 
raison;  mais,  s'il  n'en  veut  absolument  point  convenir,  le  diable  et  la 
critique  y  perdront  leur  latin.  Le  Théâtre-Lyrique  ayant  cessé  d'exister, 
rOpéra-Comique  élargit  son  cadre  et  lui  succède  ;  étant  données  les 
tendances  musicales  modernes,  une  pareille  transformation  est  dans 
l'ordre  et  se  laissait  pressentir  de  loin. 

Vous  souvient-il  de  la  première  représentation  de  l'Étoile  du  Nord  et 
du  foudroyant  effet  de  ce  finale  qui  termine  le  second  acte  ?  «  C'est  fort 
beau,  nous  disait  un  soir  M.  Auber,  mais  ne  trouvez-vous  pas  que  cela 
fait  un  peu  éclater  la  salle?  »  Vint  ensuite  le  Pardon  de  Ploermel,  et  si 
ces  deux  coups  de  maître  ne  suscitèrent  pas  immédiatement  les  grandes 
tentatives,  du  moins  il  en  résulta  quelque  discrédit  pour  le  genre,  qui, 
n'ayant  depuis  plus  rencontré  qu'un  vrai  succès,  commença  sitôt  après 
le  Premier  jour  de  bonheur  d'émigrer  petit  à  petit  vers  les  scènes  se- 
condaires. Encore  peu  d'années,  et  il  y  sera  définitivement  installé; 
l'Opéra -Comique  pendant  ce  temps  aura  de  son  côté  fait  maison 
neuve  ;  l'influence  de  M.  Gounod,  déjà  très  marquée  à  l'heure  actuelle, 
s'y  sera  complètement  substituée  à  la  tradition  des  Grétry,  des  Nicolo, 
des  Boîeldieu,  que  subissaient  encore  les  Hérold  et  les  Auber,  et  puisque 
le  train  du  discours  me  ramène  aujourd'hui  à  l'auteur  de  Mireille,  qu'il 
me  soit  permis  de  tirer  au  clair  la  situation. 

Bon  nombre  d'excellens  esprits  m'en  ont  voulu  de  mes  idées  sur  la 
partition  de  Faust;  il  va  sans  dire  que  je  ne  rétracte  pas  un  mot,  ce  qui 
ne  m'empêche  nullement  de  reconnaître  l'importance  du  rôle  que  le 
maître  a  pu  jouer  dans  le  mouvement  musical  de  ces  dernières  années. 
M.  Gounod  est  un  de  ces  délicats,  uif  de  ces  curieux  qui  font  le  charme 
des  périodes  de  transition,  et  son  art  me  représente  assez  ce  que  l'art  d'un 
Gérôme  ou  d'un  Cabanel  est  dans  la  peinture  du  moment.  Venu  au  lende- 
main des  grands  jours  de  Rossini  et  de  Meyerbeer,  il  comprit  qu'il  fallait 
laisseu  reposer  la  couleur  et  chercher  ses  effets  dans  la  demi-teinte  ;  le 
siècle  avait  donné  tous  ses  génies,  l'ère  des  Titans  était  close,  la  parole 
appartenait  au  talent,  à  l'esprit,  à  l'ingéniosité.  Il  s'agissait  non  plus 
d'émerveiller  un  monde  saturé  de  chefs-d'œuvre,  mais  simplement  de 
l'intéresser,  de  l'occuper  en  préparant  l'avenir,  et  cet  emploi  de  précur- 
seur, personne  plus  que  M.  Gounod  n'avait  les  qualités  pour  le  remplir. 
Tout  l'y  appelait  :  son  parfait  sentiment  de  la  situation,  son  talent  d'é- 
crivain et  son  étonnante  mémoire,  où  sont  emmagasinées  toutes  les  pro- 
ductions de  l'art  musical, — les  plus  illustres  comme  les  plus  obscures,— 
trésor  de  réserve  qu'une  dextérité  imperturbable  le  met  à  même  d'uti- 
liser à  son  profit  et  sans  plagiat.  La  consomption  nous  menace,  il  fallait 


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960  RETUB  MS  0EUr  MORDES. 

se  régénérer  acms  peine  de  périr;  iftâis  cette  rég)éoératioa,  où  La  trouver! 
Dans  le  at^^  étemel  réservoir  des  forces  vwes  et  aaturaates^  La  parti- 
tion de  Faust-  n'est  à  mon  sens  que  la  démonstratlan  de  cette  vérité,  et 
par  là  seulement  elle  a  prévalu.  Au  point  de  vue  dramatique,  To^vc^ 
ne  soutient  pas  la  discussion  :  comparé  au  tbéàtre  de  Meyerbeer,  ce 
théâtre  est  de  Tart  enfantin  ;  mais  remarquez  un  peu,  s'il  vous  plaît, 
quelle  langue  parle  ce  méebant  drame,  suivez  cette  mélopée  da  troi- 
sième acte^  où  se  mêlent  en  nuances  exquises  les  tons  les  plus  divers 
de  la  palette.  C'est  de  la  symphonie^  j'en  conviens,  mais  quelle  main 
savante  et  discrète  I  Je  ^ais  tout  ce  qu'il  y  a  de  maniérisme  dans  cet  art, 
je  fais  aussi  la  part  des  réminiscences,  il  n'importe,  ce  Camp(hSanto 
m'attire  parce  qu'il  est  peuplé;  comme  dans  ces  visions  chimériques,  où 
foisonnent  les  héros  et  les  walkyries,  je  retrouve,  je  vois  flotter  les  specr 
très  de  toutes  les  idées,  les  ombres  de  tous  les  grands  chefs  reconnus  ou 
discutés  :  voici  Meyerbeer,  Hérold,  Sp<^r,  Richard  Wagner,  et  jusqu'à  ce 
nostalgique  Chopin,  dont  nul  encore  n'avait  songé  à  réveiller  la  note  en- 
dolorie.— Réductions  tant  qu'on  voudra,  ces  réductions-U  ménagent  une 
transition,  elles  accoutument,  charment  et  circonviennent  le  public,  que 
les  trc^  brusques  secousses  déconcertent,  et  servent  au  progrès  d'une 
réforme  bien  airtrement  que  les  harangues  tapageuses  des  sectaires 
En  ce  sens,  M.  Gounod  a  tiré  du  wagnerisme  tout  ce  qu'il  avait  de  bon  à 
noQS  donner,  et  j'étonnerai  peut-être  certains  groupes  en  leur  apprenant 
que,  môme  sur  Le  terrain  de  la  mélodie  continue,  le  chercheur  d^icat,  le  . 
styliste  convaincu  est  allé  plus  loin  que  Le  fameux  oracle  de  Bayreuth  (1). 

Pourquoi  dès  lors  l'Opéra-Comique  n'appartiendrait-il  pas  à  M.  Gou- 
nod  comme  il  appartint  jadis  à  M.  Âuber?  Chaque  auteur  de  renom,  par 
le  temps  qui  court,  a  son  théâtre.  Alexandre  Dumas  ûls  règne  au  Gym- 
nase, M.  Sardou  dispose  seul  de  la  scène  du  Vaudeville.  Rien  n'empêche 
que  la  salle  Favart  ne  se  mette  à  son  tour  sous  l'invocation  de  M.  Goo- 
nod.  L'ancien  répertoire  veut  être  remisé,  JoconiU  ne  fait  plus  d'argent, 
le  Pré  aux  Clercs,  Zampa,  la  Dame  Blanche,  montrent  la  corde..  Deirière 
M.  Gounod  et  Verdi,  il  n'y  a  plus  à  compter  que  sur  les  jeunes,  car  par- 
ler de  M.  Thomas  serait  encore  parler  de  M.  Gounod,  l'auteur  d'Bamr 
let,  comme  on  l'appelle  qusmd  on  ne  l'appelle  pas  a  le  chef  de  l'école 
française,  )>  ayant  passé  sa  vie  à  subir  toutes  les  influences  dominantes: 
influence  d' Auber  dans  Mina,  d'Hérold  et  de  Weber  dans  le  Songé  é^um 
Nuit  (tèlè,  de  Donizetti  dans  le  Caïd,  et  de  M.  Gounod  dans  Mignon, 

Un  livre  d'enseignement  a  rarement  la  bonne  fortune  de  réussir 
d'emblée,  surtout  lorsqu'il  s'adresse  à  des  lecteurs  à  demi  informés,  et 
qui,  sous  prétexte  qu'ils  sont  des  professeurs  ou  des  artistes,  croiraient 
déchoir  en  ouvrant  jamais  une  grammaire.  J'ignore  si  les  découvertes 

(1)  Voir  dans  la  deuxième  messe  chorale  de  Gounod  ce  rbythme  qui  se  tenàiiie  lur 
un  accord  étranger  à  la  note  finale. 


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fefeVtJE.   -^  cmbNIQUB,  951 

i^aé  Vient  de  faire  l^airtefur  du  Traité  de  VExprmion  mmicak  (l)i  et 
qu'il  etpose  avec  ttùe  irrésistible  clarté  de  discussion,  triompheront  al- 
î^ihiént  du  niâuvàî^  vouloir  des  gens  trop  instruits  pour  cobséntir  à 
ÎpWter  roreillë  aux  leçons  d'une  théorie  icomplétfenient  nouvelle  ;  mais 
fee  cjuô  |è  puié  aiBhner,  t'est  que  Thommë  qui,  àprèë  vingt  ans  d'appli- 
cation, d'éludé  et  d'expérience,  a  piroduit  Touvragé  que  je  recommande 
îci,  n'est  cëitéà  pas  un  praticien  ordinaii-ë.  «  Tout  est  excellent  dans  ce 
livré,  parce  que  tout  y  est  mathématîquefhént  vrâii  »  nous  disait  na- 
guère le  chef  d'uii  conservatoire  fort  en  crédit  à  cette  heure  et  qui 
malheureusement  fa'éât  pas  le  nôtt'e,  un  de  ces  princes  dé  l'érudition 
sur  l'autorité  desquels  on  aime  toujours  à  S'appuyer.  Le  public  confond 
souvent  le  Sens  deà  mots.  A  forcé  dé  les  efatendré  mal  appliquer,  il  finit 
par  adopter  l'acception  vulgaire  ôt  n'en  point  compt^endre  d'autre.  Ex- 
pression, pour  la  foule,  veut  dire  quelque  chose  qui  relève  de  l'imagi- 
nation, de  là  Ifaùtaisîe  niômé,  quelque  chose  d'excentrique  et  d'indé- 
pendant de  toiiie  i^ègle.  Or  l'expression  est  au  contraire  ce  qu'il  y  a  dé 
plus  obligé,  Qé  Èiïdini(  libre.  Ce  qui  est  ëxprihié  a  besbin  d'êti^e,  ce  qui 
existe,  c'est  l'irilprësSiôn  une  fois  produite.  La  moitié  de  ce  qu'thi  appelle 
génie  dépend  de  Tattèntion  de  l'àme,  et  si  vous  chercher  bien,  tous  trou- 
verez le  âèci-et  de  tant  d'înterprélatioris  abâoluÉbënt  fausses  dans  l'inat- 
tention de  l'âme  qui  n'est  point  frappée  ei  ne  reçoit  pas  d'impression, 
tâites  qu'un  coilp  pbrte,  vous  eh  aurez  aussitôt  l'écho;  il  y  a  d'abord  im- 
pression produite  par  certaines  notes  oii  par  certaiiis  groupes  de  notes, 
puis  expression,  c'est-à-dire  traduction,  manifestation  des  impressions 
reçues.  M.  Lussy,  dans  son  enseignement,  va  droit  à  ce  qui  doit  être 
senti,  bien  convaincu  que  dès  loi^  la  traduction  Sera  juste,  car  un  des 
noù-Sens  leà  plus  curieux  de  notre  langage  familier  consiste  à  dire  de 
quelqu'uil  qu'il  sent  faux.  On  peut  né  rien  sentir,  la  chose  n'arrive  que 
trop  fréquemment;  mais  dès  que  vous  sentez,  vous  sentez  juste.  L'esprit 
peut  Se  tromper,  comprendre  à  faux,  mais  si  l'on  a  pu  sentir,  la  mani- 
festation extérieure  de  l'impression  reçue  sera  infailliblement  juste.  Di- 
riger l'attention  dé  notre  âme  sui-  les  impressions  musicales  qu'elle  doit 
subir,  prouver  combien  partout  la  loi  est  inévitable,  combien  elle  est 
une,  lé  Système  de  M.  Lussy  n'a  point  d'autre  bnt.  C'est  la  première 
fois  qu'à  ma  connaissance  on  a  démontré  i'inséparabilité  de  l'expression 
et  de  la  mesure  :  science  des  valeurs,  secret  de  toute  interprétation 
équilibrée  et  juSte.  Impossible  d'échapper  à  cette  loi,  soit  par  la  beauté 
de  l'organe,  la  difficulté  vaincue  oii  le  diable  au  corps. 

Éelon  l'auteur,  toutes  les  impressions  que  Tartiste  perçoit  et  qu'il  ex- 

•^rime  sont  provoquées  par  dés  irrégularités  dans  la  contexture  musicale, 

et  voici  la  manière  dont  ces  irrégularités  affectent  le  sentiment.  La  musi- 

(1)  Traité  de  l'Expression  musicale,  —  accens,  nuances  et  mouvemens  dans  îa  mw- 
sique  vocale  et  inslrumentttle,  par  lïathfs  Lussy-,  Pfcri«,  Hevigel^. 


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052  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

que  moderne,  basée  sur  la  tonalité  (dans  son. double  mode  majeur  et 
mineur),  la  mesure  et  le  rhythme,  sUmpose  à  nous  par  un  triple  besoin 
d'attraction,  de  régularité  ^t  de  symétrie,  et  si  prompte  et  en  même 
temps  si  routinière  est  la  logique  du  sentiment  auquel  nous  sommes 
assujettis,  qu'à  peine  avons-nous  perçu  un  groupe  de  sons,  nous  préju- 
geons et  désirons  la  succession  d'un  groupé  analogue;  en  d'autres 
termes,  dès  que  l'oreille  a  perçu  le  premier  rhythme  d'un  air,  elle  pré- 
juge et  désire  un  rhythme  pareil,  dans  le  même  ton,  le  même  mode  et 
avec  la  même  disposition  des  notes.  Donc  chaque  fois  que  se  présentent 
une  ou  plusieurs  notes  étrangères  à  la  gamme  ou  au  mode  figurant  au 
commencement  d'un  air,  —  notes  par  conséquent  de  nature  soit  à  dé- 
placer la  tonique,  soit  à  changer  le  mode,  soit  à  retarder  le  repos  final 
et  communiquer  à  l'oreille  d'autres  désirs,  d'autres  attractions, — chaque 
fois  que  se  présentent  des  notes  inattendues,  insolites,  qui  rompent  la 
régularité  des  accens  métriques  ou  nuisent  à  la  symétrie  du  dessin  rhyth- 
mique  initial,  il  faut  pour  ainsi  dire  les  imposer  au  sentiment  étonné, 
heurté,  désorienté.  Notre  premier  mouvement  nous  porte  à  regarder  ces 
notes  comme  fausses,  puis,  voyant  qu'elles  répondent  aux  lois  de  la  to- 
nalité, de  la  modalité,  de  la  mesure  et  du  rhythme,  et  qu'elles  tendent 
seulement  à  former  une  nouvelle  gamme,  un  nouveau  dessin  rh)th- 
mique,  nous  faisons  un  effort  pour  les  accepter,  et  c'est  alors  que  le  vir- 
tuose manifeste  ses  impressions  par  une  sonorité  plus  intense,  une  plus 
grande  animation,  bientôt  suivies  d'épuisement  et  de  langueur. 

L'expression  musicale  n'est  donc  que  la  manifestation  des  impressions 
que  les  notes  irrégulières,  destructives  du  ton,  du  mode,  de  la  mesure 
et  du  rhythme,  produisent  sur  le  sentiment.  Les  grands  artistes  ayant 
en  eux  l'observation  spontanée  des  lois  de  la  nature,  je  doute  que  cette 
grammaire  de  l'expression  en  augmente. beaucoup  le  nombre;  mais  U 
masse  des  exécutans  ordinaires  doit  nécessairement  tirer  d'immenses 
avantages  d'un  tel  enseignement,  destiné  à  substituer  les  principes  ra- 
tionnels, la  règle  et  la  théorie,  à  l'observation  empirique.  D'ailleurs  les 
grands  artistes  naissent  d'eux-mêmes,  inutile  de  leur  préparer  la  voie; 
«  à  celui-là  qui  s'en  occupe  le  moins,  dit  Goethe,  et  qui  n'y  pense  seu- 
lement pas,  à  celui-là  tout  est  donné,  tout  va!  »|Ce  qui  n'empêdie  pas 
que  la  raison  ne  vienne  fort  sagement  à  son  heure  pour  expliquer  et  co- 
difier  les  mystérieuses  révélations  que  les  grands  inspirés  tiennent  de 
Dieu.  Aux  natures  exceptionnelles  le  don,  aux  esprits  ordinaires  le  tra- 
vail, la  faculté  de  s'approprier  par  l'étude  ce  que  M.  Lussy  appelle  a  la 
divine  intuition  qui  saisit  les  irrégularités  tonales,  modales,  métriques 
et  rhyihmiques,  »  principium  et  fons  de  la  langue  musicale. 

Un  musicien  qui  déjà  compte  dans  la  pléiade  des  jeunes  et  qui  pourra 
bien  trancher  du  maître  lorsque  la  scène  s'ouvrira  pour  lui,  le  marquis 
d'Ivry,  vient  d'écrire  deux  nouveaux  morceaux.  L'un,  intitulé  VHymnt 
français,  a  été  exécuté  dans  une  cérémonie  à  Notre-Dame  par  la  bande 


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BETUE.   —   CHRONIQUE.  053 

militaire  de  Paulus  et  fait  en  ce  moment  partie  des  concerts  Besselièvre 
aux  Champs-Elysées;  c^est  un  chant  large,  tout  d'une  venue  et  fort  belle, 
qui,  par  sa  puissance  d'expression  à  la  fois  entraînée  et  calme,  rappelle 
le  Rule  Britannia  des  Anglais  et  le  GoU  erhalu  Franz  dm  Kaiser  des  Au- 
trichiens;  et  tôt  ou  tard  aura  sa  place  dans  la  liturgie  du  patriotisme; 
Fautre  est  un  cantique  à  la  Vierge  : 

Regnom  Gallis, 
Regnam  Marie, 
Nanquam  peribit. 

Il  semble  que  cette  poésie  de  Benoit  XIV  ait  mis  en  verve  le  composi- 
teur, dont  le  motif  respire  un  air  de  fête;  c'est  de  la  musique  tout  en 
dehors,  vivante,  aimable,  ensoleillée,  et  qui  d'un  coup  d'aile  vous  trans- 
porte au  pied  des  Pyrénées  parmi  ces  populations  pittoresques  qu'en- 
flamme une  religion  allègre  et  voyante  comme  leurs  habits,  où  la  note 
écarlate  domine.  Du  reste  ces  tons  chauds  et  qui  s'enlèvent  en  vigueur 
caractérisent  au  premier  chef  le  talent  du  marquis  d'Ivry.  C'est  en  mu- 
sique un  homme  du  midi,  et  le  public  en  jugera  lorsqu'il  lui  sera  donné 
d'assister  à  la  représentation  des  Amans  de  Vérone,  et  d'entendre  cette 
partition,  non  point  telle  qu'elle  fut  imprimée  il  y  a  quelques  années, 
mais  telle  qu'elle  est  maintenant  que  l'auteur  l'a  mise  à  son  point.  Où 
et  quand  l'événement  se  produira.  Dieu  seul  le  sait,  mais  il  se  produira 
en  dépit  des  obstacles.  Nous  avons  en  France  aujourd'hui  une  jeune 
école  musicale  des  plus  riches  en  promesses;  quelles  mesures  prennent 
les  directeurs  pour  aider  à  l'avènement  de  toutes  ces  forces  généreuses, 
qui,  faute  d'être  encouragées  au  théâtre,  ne  se  dépensent  plus  que  dans 
les  salles  de  concert?  L'état  cependant  fait  ce  qu'il  peut,  il  paie  des 
subventions,  entretient  à  Rome  un  collège  de  lauréats,  et  par  ses  soins 
nous  avons  pu  entendre  au  Conservatoire,  le  mois  dernier,  un  oratorio 
de  M.  Rabuteau  {le  Passage  de  la  Mer-Rouge),  et  une  suite  d'orchestre 
de  M.  Lefebvre,  ouvrages  recommandables  à  divers  titres;  mais  toute 
cette  bonne  volonté  ne  fructifiera  qu'autant  que  les  directeurs  de  nos 
grandes  scènes  seront  vigoureusement  ramenés  et  maintenus  dans  le 
droit  chemin.  La  difficulté,  c'est  d'abord  et  avant  tout  qu'on  ne  veut 
rien  faire,  ensuite  qu'avec  les  nouveaux  il  faudrait  savoir  choisir,  en- 
dosser une  responsabilité,  chose  grave,  tandis  qu'avec  les  vieux,  les 
talens  consacrés,  on  n'a  pas  besoin  de  discerner,  on  prend  tout  bonne- 
ment ce  qu'ils  vous  apportent,  et,  s'il  y  a  échec,  eux  seuls  en  répondent. 
Dans  huit  ou  dix  mois  d'ici,  un  an  peut-être,  la  nouvelle  salle  de 
l'Opéra  ouvrira  ses  portes.  Quelle  sera  l'œuvre  d'inauguration?  D'abord 
on  avait  parlé  des  Huguenots,  mais  il  a  été  remarqué  fort  à  propos  que 
cette  partition-là,  tout  chef-d'œuvre  qu'elle  est,  est  d'un  Prussien,  et 
qu'en  pareil  cas  une  musique  de  nationalité  française  vaudrait  peut-être 
mieux.  Jeanne  d'Arc  s'offrait  d'elle-même,  pièce  de  circonstance  s'il  en 


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dM  EETITB  Blfi  DBUX  MOIiI»&. 


fot,  0  vCm  a  ptff  éié  qncBtioD,  du  oMias  jusqu'à;  ptéseak  Si  Jeanne  iArç, 
a'esislah  pas,  probablemont  qu'on  Paurait  iawMtée  à  cetta  OGcaaioa;, 
maisv  conuMC  eUe  exisitt,.  ou  tDMve  hcmnète  à%.  reconduire.  poUiaeQt  al 
de  te  renvoyer  ain  catoules.  Et  le  PùiyeuiU  ddi  BL.  Goftaod  quf»  denûfti^ 
il?  a*-tHu  aeuleaieiKt  fait  prendre  de  ses  neuiœllesE  Noua  D?auroa&  ni 
Jeanne  dUArc,  ni  Polyeucte.  Pourquoi  dotte  alora  ne  point, s'adMSsec  direa- 
tement  aux  jeunes;  si  Ton  craint  de  trop  s'aventurer  avec  un  seul,  pour- 
quoi ne  pas  les  convier  tous  à  la  fête?  ITn  intermède  dramatique  et 
symphonique  où  prendraient  part  M.  Bizet,  M.  Massenet,  M.  Reyer, 
M.  Léo  Delibes,  aurait  du  moins  cela  de  bon  de  montrer  quelles  sont 
le&  réseryes*  musicalds  da  notre  ftHmàta^  décadence,.  Cela  secak  k  la 
fois  habile  et  nalional,  tf  est  peut-être  la  raison  pouv  laquelle  oa  n'en 
fera  ôen,.  et  vous  verrez  qu'oft  s^'en  ira  chercher  pour  ouvrir  la  nouveUâ 
salle  qqjelque  vieillede  de:  liL  Thoaàas,,  sa  P^fibé  par  exemple,  tombée 
à  UOpéra*€omiqu«.. 

Ce»  ablis  qui  se  commettenl  journellement  dans  nos  théâtrea  san& 
être  jamais  des  cas  pendables  méritent  pourtaïU.  d'aldxec  Vattenlioa  de 
la  critique,  il  est  temps  aussi  que  Tadmijiistratiûn  supérieure  s'en  oc- 
cupe. L'assemblée,,  après  des  discusaions  rapides  et. banales  où,  les  avo- 
cats officieux  du  statu  q^a  n'o&t  le  plus  souvent  à  répondre  qu'à  des 
contradifiteura  de  la  force  de  M»  de  Lorgieril,  —  vote  les  fonds  qju.*oa  Uii 
demande,  et  ces  millions,  le  fruit  des  entrailles  du  pays^  vonl  se  perdre 
ensuite  sans  proût  pour  V^sl  et  pour  les  lettres.  Tranchons  le  mot,  la 
surveillance  n'est  plus  suffisamment  exercée;  sous  la  restauration,  sous 
le  gouvernement  de  juillet  et  sous  l'empire ,  il  y  avait  une  direction  des 
beaux-arts  autorisée  et  compétente  dont  les  théâtres  redoutaient  assez, 
la  vigilance.  Aujourd'hui  ce  pouvoir-là  n'existe  plus.  Les  commissaires, 
sont  trop  près  des  coulisses,  le  ministre  esL  trop  loin.  Elntre  le  directeur 
d'un  grand  théâtre  et  le  ministre,  il  faut  un  intermédiaire  sérieux  et  dont 
Tautorité  s'affirme  moins  encore  par  soa  côté  administratif  que  par  une 
certaine  position  hautement  consentie  dans  les  arts  et  dans  les  Lettces. 
k  Dieu  ne  plaise  que  je  songe  à  mettre  ea  doute  les  aptitudes  et  les  ta- 
lens  du  marquis  de  Gheunevières,  il  me  sera  étendant  accordé  d'avaur 
œr  que  sa  compétence,  fort  à  sa  place  lorsqu'il  s'agit  d'une  exposition 
de  peinture ,  perd  beaucoup  de  son  prestige  dans  une  question,  musi- 
cale, dramatique  ou  littéraire.  Même  au  temps  où  florissaient  les  suriiv- 
tendances,,  les  théâtres  et  le  Conservatoire  formaient  un  cercle  à  part, 
elp  c'est  seulement  au.  k  septembre  qu'on  s'est  imaginé  de  les  réunir 
aux  attributions  du  directeur  des  musées  ^  or  il  y  a  là  une  incompatibi- 
lité, criante..  Les  théâtres  et  le  Conservatoire  veulent  être  surveillés 
activement;  un  directeur  des  musées  a  d'ailleurs  assez,  à  travailler  chez 
lui;  qu'il  invente  soa  salon  des  copies^  qu'il  institue  ce  fameux  prix  de 
l'exposition,  c^^et  de  tant  de  controverses  parmi  les  peintres,  ce  sont 
là  ses  affaires  et  point  les  nôtres;  mais  nous  voulons  que  les  emplois 


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V  BETUC.  —  CHIONIQUE.  956 

ment  définis  et  qif  il  y  ait,  oomme  par  le  passé,  entre  les  directeurs  des 
1l»éâtres  stilyvenliotmés,  da  Conservatoire,  ei  le  ministre  une  awloriiÈé 
éaqpable  de  s'exercer  si  dfriiors  de  toutes  les  petites  influences  locales 
éont  ne  manque  pas  d*ètre  assailli  le  fonctionnaire  œédkioreHient  ren- 
seigné. Le  moyen  que  nous  proposons  n'est  en  somme  <pi'an  retour  aux 
anciens  usag^,  et  noas  ne  voudrions  pas  dire  que,  par  sa  simple  effi- 
cacité, 4u  jour  au  lendemain  toutes  les  récriminations  se  tairont,  mais 
du  moins  aurons-nous  quelque  chafoee  de  voir  ie  mai  ne  pas  empirer. 
Quant  à  Theure  prëseote,  c^est  la  confusion.  De  la  traditi<m  et  des  genres, 
on  s'^n  moque;  former  des  troupes,  à  quoi  i>on,  puisque  le  public  court 
niatsemeoft  à  l'ordinaire  (pi'os  lui  sert?  Si  vo«s  pariez  de  Fart,  oq  vous 
rit  au  nez,  car  ces  lourdes  subventions  que  Tétat  s'impose  ne  sont  point 
Eûtes  évidemment  pour  indemniser  nos  prenières  scènes  des  frais  que 
pourraient  occasionner  certaines  tentatives  profilad>les  au  talent  <ligK 
d'être  encouragé,  et  il  n'y  a  que  la  recette  qui  compte.  Les  grosses  r^ 
cettes,  les  recettes  forcées,  doivent-^Ues  être  l'unique  et  suprême  but? 
9sl  en  est  ainsi,  supprimons  les  subventions,  qui  représentent  après 
tout  4e  rigoureux  engagemens  contractés  envers  l'art  et  les  artistes  et 
«ont  là  pour  garantir  des  iofiérèts  généraux  qu'on  s'efforce  de  subor- 
donner à  des  intérêts  particuliers.  r.  ne  laginetais. 


LES  BOUFllIÈRES  DE  LA  SICILE. 


StàHr  eahuMitne  àtU0  90^0  im  SiriMa  *  niffU  utt  imtmMtdi  del  medtsim», 
Balaxione  4tU'  i^gefnera  XjQzeozo  Favori.  Fiitnie  lff73. 

il  y  a  quelque  <fix  ans,  les  géologues  anglais,  ayant  voulu  dresser  le 
bilan  de  leurs  richesses  minérales,  ont  constaté  que  les  liouHlères  du 
royaume-uni  seraient  épuisées  avant  deux  siècles.  Tous  les  bassins  car- 
bonifères de  FEurope  sont  dans  le  même  cas,  et  les  vastes  gisemens, 
encore  à  peu  près  vierges,  de  l'Amérique  du  ^k)^d  ne  pourront  eux- 
mêmes  fournir  indéfiniment  à  hi  consommation  gigantesque  dont  la 
houille  est  l'oft^et.  Aussi  on  se  préoccupe  des  moyens  de  prolonger  le 
terme  fatal-,  on  veut  exploiter  le  dharbon  minéral  au-delà  de  1,0^0  mè- 
tres, on  tire  parti  des  plus  minces  couches  et  des  qualités  de  houille 
médiocres  que  l'on  dédaignait  autrefois.  La  plus  stricte  économie  est  à 
l'ordre  du  joun  mais  d'un  autre  c6té  la  consommation  augmente  tou- 
jours, et  il  faudra  bien  que  tôt  ou  tard  les  générations  qui  nous  succé- 
deront apprennent  à  se  passer  du  combustible  que  le  soleil  avait  créé 
et  que  les  révolutions  géologiques  ont  entassé  pour  nous  dans  les  euh 
traiîles  de  la  terre.  . 

La  houille  n'est  pas  le  seul  produit  du  'sol  dont  l'épuisement  prochain 
puisse  être  prévu  pour  ainsi  dire  à  jour  flxô.  La  Sicile  verra  se  tarir    t 


956  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

avant  peu  une  de  ses  sources  de  richesse  :  diaprés  les  calculs  des 
hommes  compétens ,  les  soufrières  de  l'île  seront  vides  dans  cinquante 
ou  soixante  ans.  En  effet,  la  superficie  totale  des  gisemens  ne  dépasse  pas 
2,000  hectares,  et,  en  admettant  que  l'épaisseur  moyenne  des  couches 
est  comprise  entre  3°',50  et  k  mètres,  ces  gisemens  représentent  75  mil- 
lions de  mètres  cubes  de  minerai  ou  300  millions  de  quintaux  de  soufre, 
dont  le  tiers  au  moins  a  été  déjà  enlevé;  il  ne  reste  qu'environ  200  mil- 
lions de  quintaux  à  extraire  du  sol.  La  quantité  de  soufre  que  Ton  re- 
tire annuellement  des  mines  est  de  2  millions  1/2  de  quintaux,  et, 
grâce  au  progrès  de  l'industrie,  elle  pourrait  atteindre  3  ou  &  millions; 
il  s,'ensuit  que  dans  50  ou  60  ans  au  plus  tard  l'exploitation  des  mines 
de  soufre  touchera  à  son  terme  naturel.  Le  gouvernement  italien  a  pensé 
que  le  moment  était  venu  de  provoquer  une  enquête  sur  l'état  présent 
et  l'avenir  de  l'industrie  du  soufre,  et  il  en  a  chargé  M.  Lorenzo  Parodi, 
ancien  directeur  des  mines  de  Grottacalda.  Nous  emprunterons  au  rap- 
port de  M.  Parodi  quelques  donnée^  d'un  intérêt  général. 

Le  soufre  à  l'état  naturel  se  rencontre  en  Sicile  sous  deux  formes  dif- 
férentes :  d'abord  comme  dépôt  résultant  d'émanations  volcaniques, 
dans  ce  qu'on  appelle  les  solfatares,  ensuite  dans  des  gisemens  pro- 
fonds où  il  est  associé  aux  roches  sédimentaires  et  qu'on  nomme  des 
solfares  (soufrières).  Le  soufre  fourni  par  les  solfatares  n'entre  que  pour 
une  faible  part  dans  la  production  totale,  qui  est  principalement  ali- 
mentée par  les  solfares.  Le  nombre  de  ces  dernières  est  aujourd'hui 
en  Sicile  d'environ  2^0,  et  elles  livrent  au  commerce  chaque  année 
1,800,000  quintaux  de  soufre  brut,  sans  compter  l'énorme  quantité  qui 
est  perdue  par  le  traitement  du  minerai.  L'exportation  atteignait  eo 
1871  le  chiffre  de  1,725,000  quintaux.  Sur  cette  quantité,  l'Angleterre 
consomme  en  moyenne  de  500,000  à  600,000  quintaux,  la  France  en- 
viron &00,000  ;  à  elles  deux,  la  France  et  l'Angleterre  absorbent  donc  les 
deux  tiers  du  soufre  que  produit  la  Sicile. 

Le  minerai  que  l'on  exploite  est  un  calcaire  marneux  injecté  de 
soufre,  dont  la  présence  se  trahit  d'ordinaire  par  des  affieuremens  blan- 
châtres ,  composés  d'une  substance  granuleuse  ou  pulvérulente  que  les 
mineurs  du  pays  appellent  briscale,  et  qui  n'est  autre  chose  que  du  sul- 
fate de  chaux  hydraté.  La  profondeur  des  mines  varie  de  &0  à  100  mè- 
tres; on  y  descend  par  des  galeries  inclinées  que  l'on  creuse  en  suivant 
toujours  les  filons,  et  qui  sont  soutenues  par  des  piliers  abandonnés.  Les 
picconieri  abattent  les  blocs  de  soufre  au  moyen  du  pic,  et  Tenlevage  a 
lieu  à  dos  d'enfans.  Tous  frais  compris,  on  peut  fixer  le  prix  de  revient 
d'une  tonne  de  minerai  à  5  francs  en  moyenne.  Pour  les  mines  très  pro- 
fondes, comme  Grottacalda,  Bosco,  où  l'extraction  du  minerai  est  un  tra- 
vail très  pénible,  le  prix  de  revient  est  bien  plus  considérable,  mais  un 
système  d'extraction  plus  rationnel  l'abaisserait  de  moitié. 

Le  traitement  auquel  on  soumet  le  minerai  de  soufre  est  des  plus  pri« 

L^iyiu^ed  by  VjOOQI^ 


BEVUE.   —  CHRONIQUE.  ^67 

mitifs  ;  c'est  une  simple  fu^on  où  le  soufre  lui-môme  sert  <le  combus- 
tible, et  qui  a  lieu  presque  en  plein  air,  sans  aucun  souci  des  pertes 
qui  en  résultent;  aussi  le  minerai,  qui  renferme  le  soufre  daDs  la  pro- 
portion de  15  à  ftO  pour  100,  ne  rend-il  en  général  que  les  deux  tiers 
de  ce  qu'il  contient,  c'est-à-dire  de  10  à  25,  en  moyenne  ih  pour  100, 
Le  procédé  habituel  consiste  à  empiler  sur  un  plan  incliné  un  amas 
conique  de  minerai,  d'au  moins  200  mètres  cubes,  que  Ton  maintit^nt 
par  des  murs  en  calcaire  compacte  et  que  l'on  recouvre  de  poub^sières 
du  même  minerai.  C'est  ce  qu'on  appelle  un  calcarone.  On  rallume  sur 
plusieurs  points  à  la  fois,  le  soufre  fond  et  sort  par  un  trou  de  coulée 
où  on  le  recueille  dans  des  formes  en  bois  de  peuplier  pour  le  façonner 
en  pains  {balaté)  de  50  à  60  kilogrammes. 

Un  calcarone  de  200  mètres  cubes  brûle  pendant  un  inoi^i;  ponr 
700  mètres  cubes,  il  faut  compter  deux  mois.  Pendant  ce  temps,  les  va- 
peurs sulfureuses  empoisonnent  les  campagnes  environnantes.  Dans  les 
centres  miniers,  où  les  calcaroni  marchent  toute  Tannée,  il  est  défendu 
de  les  établir  à  moins  de  200  mètres  des  habitations  et  a  moins  de 
100  mètres  des  champs  cultivés;  là  où  cette  restriction  n'est  pas  appli* 
quée,  on  ne  brûle  le  soufre  que  du  1*^  août  au  31  décembre,  c^st-à-dire 
depuis  répoque  des  moissons  jusqu'à  celle  de  la  germination  des  nou- 
velles semailles.  Ces  précautions,  tout  en  entravant  l'exploita lioti  des 
soufrières,  sont  loin  de  suffire  à  la  protection  des  cultures.  Malgré  tout, 
le  cakarone  est  déjà  un  progrès  réel  sur  la  méthode  en  usage  avaat 
1850,  car  alors  on  se  bornait  à  disposer  le  minerai  en  petits  tas  {caUa- 
relle)  de  2  ou  3  mètres  de  diamètre,  que  l'on  allumait  à  découvert  à 
rapproche  de  la  nuit;  le  matin,  le  soufre  commençait  à  couler,  et  le  soir 
du  même  jour  la  fusion  était  terminée.  On  recueillait  ainsi  a  peine  un 
tiers  du  soufre  contenu  dans  le  minerai,  tout  le  reste  était  perdu  sous 
forme  d'acide  sulfureux  qui  empoisonnait  l'air  à  de  grandes  disinnces. 

On  a  essayé  dans  ces  derniers  temps  plusieurs  procédés  nou\eaux  ; 
le  four  Hirzel,  où  le  minerai  est  chauffé  en  vase  clos,  le  système  Tho* 
mas,  qui  repose  sur  l'emploi  de  la  vapeur  d'eau  surchauffée,  et  d'autres 
moyens  plus  ou  moins  ingénieux,  qui  tous  se  heurtent  à  la  cherté  du 
combustible  ordinaire.  Provisoirement  fe  cakarone  est  donc  cacore  le 
moyen  le  moins  coûteux  d'opérer  la  fusion  du  minerai.  Aujnurd  liui  le 
prix  de  revient  du  soufre  brut  est  de  6  fr.  60  cent,  le  quiDial  livré  sur 
place,  et  il  ne  parait  guère  possible  d'aller  au-dessous.  Au  ami  rai  re,  les 
frais  de  transport  du  lieu  d'origine  jusqu'aux  ports  de  Catania,  Terra- 
nova,  Licata,  Porto-Empedocle,  Païenne,  se  trouveront  réduits  de  moi* 
lié  par  l'ouverture  du  réseau  de  voies  ferrées  dont  quelques  tronçons 
ont  été  déjà  livrés  au  public.  Somme  toute,  le  prix  du  quintal  de 
soufre  brut  livré  à  bord  d'un  bâtiment  dans  les  ports  de  Sicile  était  de 
12  fr.  en  1871,  en  y  comprenant  le  droit  d'exportation,  qui  est  de  1  fr.; 
avant  deux  ans,  ce  prix  se  trouvera  réduit  à  10  fr.  50  cent.^41  tombeRit 


LJiyiLi^eu  uy   ■ 


lOogie 


9&8  REVUE  DES  DEUX  MONSCS. 

à  9  fr.  50  cent.,  si  le  drok  d'exportation  était  «u|iprimé;  on  pourrait  dès 
lors  livrer  le  soufre  brut  au  prix  de  11  ou  12  francs  le  quintal  à  Mar- 
seille, et  de  12  ou  13  francs  dans  les  ports  d'Angleterre.  Il  s*agit  de  sa- 
voir tt  ces  prix  permettraient  de  soutenir  la  ooncurrenoe  avec  les  pyrites. 

Pour  la  fabrication  de  l'acide  sulfuiique,  l'industrie  utilise  en  effet  de- 
puis longtemps  une  substance  minérale  des  plus  répandues,  où  le  soufre 
existe  non  pas  à  l'état  naturel,  mais  <x)inbiné  au  fer,  la  pyrite.  11  se 
consomme  aujourd'hui  en  Eur(q)e  chaque  année  &IO,QO0  ionnes  de  py^ 
rites,  qui  représentent  250,000  tonnes  de  soufre  pur,  —  autant  qu'en 
produisent  les  mines  de  la  Sicile.  L'emploi  des  pyrites  équivaut  à  une 
économie  de  2  à  &  francs  par  quintal  de  soufre  ;  la  réduction  de  2  francs 
50  cent,  que  pourrait  subir  le  prbc  du  soufre  de  Sicile  ne  suffirait  donc 
pas  à  lui  assurer  la  supérioritéu  Heureusement,  eta  dehors  des  fabriques 
d'acide  aulfurique,  le  soufre  sert  à  une  foule  d'usages  où  il  est  employé 
k  l'état  naturel.;  aussi  la  production  des  mines  de  la  Sicile  a-i-elle  qua- 
druplé en  quarante  ans,  msâgré  l'extension  «pi'a  prise  en  même  temps 
la  coosommisaion  des  pyrites  de  fer.  NL  Parodi  pense  donc  qu'il  serait 
inutile  d'abolir  le  droii  d'ei^rtatioo,  qui  procure  à  l'état  2  millions 
par  an^  pour  stimuler  une  production  qui  ira  d'elle-même  en  augmen- 
tant jusqu'au  jour  peu  éloigné  où  les  mines  seront  épuisées. 

On  sait  que  les  pyrites  ne  sont  point  utilisées  pour  l'extraction  du  fer, 
à  cause  de  la  mauvaise  qualité  du  produit;  mais  on  en  retire  souvent 
une  certaine  quantité  de  cuivre ,  ce  qui  en  double  la  valeur  commer- 
ciale. Il  y  a  donc  là  un  succédané  de  tout  point  avantageux  du  soufine 
natif  pour  la  fabrication  de  l'acide  sulfurique,  cette  oheville  ouvrière 
des  industries  chimiques.  Ajoutons  que  des  quantités  énormes  d'acide 
sulfurique  sont  consommées  pour  la  fabrication  de  la  soude  artificielle 
et  passent  dans  les  résidus;  si  on  parvenait  à  réigénérer économique- 
ment le  soufre  contenu  dans  ces  résidus,  il  y  aurait  là  de  quoi  livrer  an 
commerce  chaque  année  1  million  de  quintaux  de  soufre  brut,  au  prix 
de  12  ou  13  francs  le  quintal.  Directement  et  indirectement,  les  py- 
rites, qui  sont  répandues  partout  à  la  surface  du  globe,  pourraient  donc 
suppléer  au  soufre  natif,  s'il  venait  à  manquer.  Tant  que  les  mines  du- 
reront, le  soufre  demeurera  néanmoins  une  belle  source  de  revenus  pour 
l'Italie.  On  s'est  demandé  à  ce  propos  s'il  ne  serait  point  possible  •  en 
y  activant  la  fabrication  de  l'acide  sulfurique,  de  développer  en  Italie 
la  grande  industrie  chimique;  à  cette  question,  la  réponse  de  M.  Parodi 
est  négative  :  le  manque  de  combustible  interdit  à  ce  pays  les  branches 
d'industrie  qui  enrichissent  Les  pays  du  nord.  s.  r. 


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TABLE   DES   MATIÈRES 


ou 


TROISIEME   VOLUME 


TROISIÈME  PÉaiûDE.  —  ÎUV«  ANNÉE 


MAI     —     JUIN      18T/i. 


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DiFFÉRBHS  CULTES,  par  ML  Anatole  LER0Y-B£AULI£U 5 

i«s  Albigeois.  —  Origitvbs,  développement  et  disparition  pu  catuabismb  dans 

LA  France  méridionale,  d'après  de  nouvelles  reghbrcbes,  par  M.  Albbiit 

RÉVILLE ^ 4S 

L'Idée  de  force  et  la  Philosophie  dtnamiste,  star  M.  Paul  lAFfET,  do  rinati* 

tut  de  France *  .   .  71 

La  Guerre  de  Francs.  —  1870-1871.  —  L'empire   et   l*ikvasid!«.    —  FV.  — 

L'armée   de  Chalons  et   la  bataille  db  Sedan,    p&r    M.    Ciurles    de 

MAZADE. lOt 

Le  Tqneih  et  les  relations  commerciales,  par  M.  Edmond  PLAUCHUT,    .  .  .      147 

Le  Marugb  de  Gébaad,  premiôre  partie,  par  ML  André  THEUIUËT 172 

Une  Sotie  -au  xix?  siIbclb.  —  La  TerUaUon.  de  saint  Anl&ine,  un  Al.    Gdstave 

Flaubbrt,  par  BL  SAINT-REiNÉ  TAILLANDIER,  de  l^Ac^omic  Fi^Qçalfie.      M^ 

Ghronsqub  db  la  Quinzaine,,  histoieb  politique  et  littéralae^ ^4 

BssAis  ET  Notices.  —  V Histoire  de  France  de  M.  Goitoi>  par  H.    Gaston 

BOISSIER.    . 530 

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La  Poésie  philosophique  dans  les  nouvelles,  écoles,,  un  poète  i>osmvii[T£  .  par 

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Les  Révolutions  de  l'Asie  centrale.   —  III.  —  La  BtuwAXïr,  le  Thieet,  uîî 

nouvel  empire  musulman  aux  frontières  db  la  Chine,  par  M,  IL  BLëIRZÏ.      263 

Impbbssions  de  Votaob  et  d'Abx.  —  VL  —  Soovenibs  bd  For£ï«  BoeNi  Uf 


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900  TABLE    DES    MATIEKES.  ^ 

LlGT«0?1f    LÏS    D'CAFét    LE    CiaATR4tl    JÏR    LA    BaTU     ET  VAstrée,    par  ]|L   ÉHILE 

MOKTiiGUT -  •  .   .   ,  2^ 

Uke  Meb   t^T£iuEDnt  A  nÉTABun  E^  ALoÈjtiB,  par  M.  £«  ROUDÂÏRE,  capiumQ 

d'(^tAt^iD&jor^    >  «   .   ,   ,   .   .   .  ,   ,   p   .   «   .   .  ^   >   ,   .  t  .   ,  «  «  «  ,  ,   >  323 

ÏM  BfAniAGE  DE  GÉRAnD^  deuiîÈmo  partie*  par  M.  A^DRi   THECIUET.   ^   ^  ,   ,  *S5i 

La  PoLiTiQOïî  coîîsBRVATKiCE  HE  Casuiih  Pehier,  1831-1832*  par  Hé  le  comws  de 

MOWTAUVET,    ..,.,. 387 

Le  Roua^  de  SPOhT  e.x  Aicletëeiib*  M.  WuriE  Melville^  par  M.  Tu.  BEKTZONé  423 

L^EirO^ÏTtQ^^   DC   PEIYTCRE  DC   PaLAIS-EoURBO!!   AU    TROflT  DES  At^AClSNS'LOlUUinSt 

pai'  U.  Ca.  TIMBAL .....,..,..,      444 

CBROIftOVE  DR   LA  QviNEAENB^    HISTOinS  POLlTigtlE   Et   UTTÂRAIEE.  *    .    .    r    •    i    >    <         405 

Essais  et  Notices»  —  L*Atlantide  et  les  Atlantes,   .-,,••■*•,■•      417 

lâlTralsoB  ûu  1»^  JulB. 

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Les  Mines  de  diakan^  du  CAf,  soctveivies  d'on  Mt^tEUA,  par  M.  DESDEUALNES- 

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